PREMIÈRE PÉRIODE, DE 1641 A
Catherine de Médicis , en 1602 , avait fait venir de Florence à Paris sept religieux de l'ordre des frères de Saint-Jean-de-Dieu, fondé en Espagne depuis 18-40, pour le service des malades pauvres. Ces frères furent établis dans le faubourg Saint-Germain, ce fut le commencement de l'hôpital de la Charité de Paris.
Quelques temps après, deux frères du même ordre s'établirent à Charenton dans un fonds du prix de -4000 livres, sur un fief, dit La Rivière.
Par contrat des 12 et 13 septembre 1641, Sébastien Leblanc, sieur de Saint- Jean , contrôleur général des guerres, donna aux frères de la Charité une maison toute 'meublée , sise au village de Charenton, sur le fief de Besançon, en la censive de Charenton-Saint-Maurice , avec jardin, terres labourables, clos de vignes, de la contenance de 10 arpents, et 400 livres pour avoir d'attirés meubles, le tout pour fonder un hôpital de quatorze lits, destiné aux malades pauvres du pays , et desservi par les frères de la Charité de l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu.
L'année suivante 1642, le même Sébastien Leblanc fit don aux frères de la Charité d'une maison qu'il possédait à Paris, rue des Noyers, à la charge par eux de fournir au sieur Leblanc et à son domestique, leur vie durant, un logement convenable dans l'hôpital de Charenton ou dans celui de la Charité de Paris. D'autres donations furent faites en 1646, 1662 et 1664.
Les religieux oblinrent de l'archevêque de Paris, le 13 février 1644, l'autorisation de s'établir à Charenlon-Saint-Maurice, avec la permission de quêter dans les environs, et de bâtir une chapelle sous l'invocatian de Notre-Damede-la-Paix.
Cet établissement fut confirme par lettres patentes du mois de février 1645, enregistrées le 19 août suivant, à la cour des comptes, en même temps que
HISTOIRE ET STATISTIQUE
l'acquit de l'amorlissement; les frères de la Charité furent installés dans le nouvel hôpital , le 10 mai 16-45 , et l'acte de prise de possession fut signé le 16 du même mois.
En 1658 , le roi ayant ordonné l'agrandissement du parc de Vincennes , l'alignement tracé par les commissaires royaux, enleva aux jardins des frères de la Charité, quatre arpents soixante-quinze perches ; mais des acquisitions successives jusqu'en 1713, portèrent à vingt-trois arpents seize perches l'étendue du clos de l'hôpital. Des acquisitions postérieures ont élevé la contenance actuelle ( 183-i ) à quarante arpents. D'après des ordonnances de 1716, 1735, 1739, qui prescrivaient de nouveaux embellissements au château et au parc de Vincennes, d'après des arrangements définitifs et de justes compensations, les frères de la Charité firent abattre , dans leur clos , des murs, des pavillons, des arbres qui gênaient la vue du château de Vincennes; ils obtinrent entre autres dédommagements la somme 3500 liv. qui servit à terminer la clôture de la Cerisaie, à l'extrémité ouest de leur clos. L'hospice de Charenton-Saint-Maurice , le couvent et la possession des frères de la Charité, furent de nouveau confirmés par lettres patentes de 1735 et 1740, à la suite , sans doute , de longues contestations suscitées aux frères par le sieur de Laurière , seigneur de Charenton-Saint-Maurice.
Dès la fin du dix-septième siècle , à l'hôpital fut ajouté un quartier destiné à des hommes malades d'esprit, qui avaient besoin d'être renfermés. On construisit pour cet objet un bâtiment séparé de l'hôpital et du couvent , avec une chapelle particulière. Les frères de la Charité, voués au service des malades , recevaient , dans les divers hôpitaux confiés à leurs soins , outre des pauvres atteints de maladies ordinaires , des fous , sans avoir eu besoin d'autorisation spéciale, d'autant qu'à cette époque on admettait les fous dans les couvents, dans les prisons et dans les hôpitaux. Il n'existait point d'hôpital ou d'établissement spécialement destiné à recevoir des aliénés.
Le logement des religieux et l'hôpital étaient situés à gauche des bâtiments (5) disposés pour les services généraux, et occupaient les constructions 19, 4, tandis que le pensionnat des aliénés était à droite, 34, 35, 36, 38.
Toutes ces constructions sont élevées au revers méridional et au pied du coteau qui longe la rive droite d'un des bras de la Marne. Elles étaient autrefois séparées de la rivière par une pente douce (berge) qui a été remblayée depuis , par les terres retirées des fouilles faites pour construire les caves de l'établissement. Ces caves furent bâties vers l'année 1783; le transport des terres , en élevant le sol qui bordait la rivière, fit substituer à la berge un chemin qui , depuis 1809 à 1810, est devenu la route pavée de Paris par Charenton , au canal de Saint-Maur. Aujourd'hui les constructions de l'ancien hôpital et du pensionnat sont séparées de la rivière par le chemin dont nous venons de parler, et par les cours (10, 3) qui, par tolérance, servaient de place publique à la commune, avant d'avoir été enfermées dans les murs qui séparent l'établissement de Charenton de la voie publique. Ces constructions anciennes sont la plupart adossées aux murs de terrasse qui soutiennent les terres du coteau : les autres ne sont séparées de ces mêmes murs que par trois petites cours 31, 83, 37.
DE CHARENTON
Le quartier des aliénés et des détenus construit pour cet usage, est en partie parallèle et en partie perpendiculaire au coteau qui le domine de plusieurs mètres. Au reste celte direction opposée des bâtiments du pensionnai, vicieuse, défavorable au renouvellement de l'air , avait été commandée sans doute par l'espace : elle avait été adoptée pour la construction du couvent et de l'hôpital qui se rencontrent à angle droit.
Les trois bâtiments 3-4, 35, 38 communiquent entre eux avecle bâtiment 30, et avec l'ancien couvent et l'hôpital 4, par des corridors et des escaliers ; ils ont chacun trois étages et un grenier en mansarde. Chaque étage offre, dans sa plus longue dimension , un corridor sur lequel s'ouvrent de chaque côté les cellules ou chambres; les portes des cellules sont en regard les unes des autres , et les croisées sont en face des portes. Les cellules n'ont pas rigoureusement la même grandeur, elles ont généralement A mètres de profondeur et 250 à 300 centimètres de largeur. Les murs ont -48 centimètres d'épaisseur.
Les baies des croisées ont 1 mètre de largeur et 150 centimètres de hauteur; elles sont armées de barres de fer qui s'entre-croisent quelquefois pour rendre leur arrachement plus difficile et pour mieux prévenir les évasions. Ces baies sont fermées en dedans des chambres par des châssis en bois, vitrés ; ces châssis étaient primitivement h coulisse s'élevant de bas en haut; la plupart sont aujourd'hui remplacés par des croisées à deux vantaux. Les baies des croisées du rez-de-chaussée ont encore des volets en bois qui s'ouvrent et se ferment en dehors , par les cours 33, 31, 37.
Les portes sont en chêne de 5 centimètres d'épaisseur ; elles s'ouvrent en dedans; elles ont chacune un verrou avec serrure ; à 1 mètre environ de hauteur les portes sont percées d'un guichet carré avec son volet retenu par un verrou plat.
Les corridors , les cellules sont plafonnés , les murs sont revêtus de plâtre, le sous-pied est carrelé en briques. Le sous-pied des cellules au rez-dechaussée est pavé en moellons. Au premier et au second étage, quelques cellules ont des cheminées.
Dans l'un des angles des cellules, du côté de la porte, étaient bâtis des sièges d'aisances qui s'ouvraient sur le corridor, et étaient fermés par une porte en chêne carrée, maintenue par un verrou plat, laquelle s'ouvrant sur le corridor, laissait introduire ou retirer les vases placés dans ces sièges. Ces sièges s'appelaient souches et n'ont entièrement disparu qu'en 1827.
Les lits, placés à l'un des angles à côté des croisées, étaient scellés ; la couchette se composait généralement de madriers de 6 centimètres d équarrissage, scellés aux deux murs par une de leurs extrémités, et fixée par l'autre bout h un montant en bois et de même épaisseur, scellé au plancher intérieur. Sur ces madriers ainsi disposés et formant le bâti de la couchette, sont clouées des planches pour faire le fond , sur lequel sont placés les objets de literie ; les couchettes ont disparu presque partout.
Il y avait dans ce quartier une chapelle particulière h l'usage des pensionnaires (4» étage de 30), une salle de bains, deux infirmeries établies en 1732, conformément aux capitulaires du 29 juin de la même année. Ces deux infir- 2 27
HISTOIRE ET STATISTIQUE
meries, qui servent encore au même usage, s'ouvrent sur deux galeries superposées dans le bâtiment â-4; elles s'éclairent sur la cour 89, tandis que les deux galeries prennent le jour sur la cour 29. Ces deux galeries servaient et servent de moyen de communication entre le bâtiment âO, les divers corridors 85, 38, etc.
Les aliénés et les détenus arrivaient à leurs logements par des escaliers séparés; ils n'avaient, pour se promener, que les trois cours 3â, 87, 39. Le jardin n'était accessible qu'au plus petit nombre , les murs étant trop bas pour que les aliénés et les détenus ne fussent pas tentés de les franchir.
L'hôpital et l'habitation des frères occupaient les bâtiments -4, 19, 21. L'hôpital était dans la salje du rez-de-chaussée 4, on y montait de la place publique qui est aujourd'hui la cour 10, par le perron 9. Les quatorze lils étaient rangés des deux c^lés de celte grande salle. On avait élevé l'autel servant de chapelle au delà des lits; au bout de cette chapelle, à l'extrémité 82, du côté des jardins, régnait une tribune pour les religieux. Au-dessus de la salle de l'hôpital et de la chapelle dont nous venons de parler, se trouvaient les habitations des frères, distribuées à droite et à gauche d'un corridor, les unes ayant l'aspect du couchant, s'éclairaient sur la cour 8 ; les autres recevaient le jour du levant. Un petit bâtiment indiqué entre les cours 8 et 18, étroit, bas, n'ayant qu'un entresol, servait de décharge et d'office pour l'hôpital : il a été détruit.
Le bâtiment 19 est élevé de trois étages au-dessus du rez-de-chaussée. Au -rez-de-chaussée il y avait, du temps des frères, deux billards. La salle de billard était de plain-pied avec le jardin 8, qui, lors de la fondation, servait de cimetière, lequel fut transféré à l'ouest du pensionnat. Les étages supérieurs, divisés en chambres, étaient réservés aux pensionnaires qui vivaient plus intimement avec les frères, et jouissaient de plus de liberté.
Le petit bâtiment 21 était et est encore une serre exposée au midi, s'ouvrant sur le jardin du prieur (20).
Les cuisines et leurs dépendances (5) étaient, comme aujourd'hui, en face de la grille d'entrée, séparant le couvent et l'hôpital du quartier des aliénés comme aujourd'hui elles séparent la section des hommes de celle des femmes. Le rez-de-chaussée du bâtiment 5, au-dessous des cuisines, sert de magasins divers pour les comestibles. Au-dessus des cuisines, les deux étages supérieurs sont distribués en logements occupés maintenant par quelques employés. Ces logements s'ouvrent sur des corridors qui s'éclairent sur la cour 81, les croisées de ces logements donnent sur la cour d'entrée 3. Un pont (32) à la hauteur de l'étage au-dessus de la cuisine, jeté sur la terrasse, servait et sert de passage pour aller des bâtiments 4, 8 et 30, dans les jardins ou promenoirs, disposés sur la pente et le haut du coteau.
Les religieux se rendaient à leur réfectoire (80) par un corridor qui longeait les cuisines; ce corridor s'éclairait sur la cour d'entrée 3, il a été réuni à la cuisine, dont il n'était séparé que par de légères cloisons. Le réfectoire occupait le premier étage du bâtiment, devenu la chapelle actuelle où l'on arrive par le perron (7). Au-dessus du réfectoire des frères , il existait une très-grande salle qui servait de salle de réception pour les autorités et les
DE CHAIIENTON. «07
magistrats qui venaient visiter rétablissement et pour les repas solennels donnes par les religieux. Celte salle sert aujourd'hui de salle à manger pour les employés et pour les pensionnaires admis à la table commune. Au-dessus de cette ancienne salle de réception se voyait la chapelle des pensionnaires dans laquelle ceux-ci se rendaient par des escaliers intérieurs. Ce bâtiment (30) était terminé par un comble en mansarde.
Le biitiment 16, s'étendant à 17, ne se prolongeait point au delà de ce dernier chiffre, il se composait du rez-de-chaussée et d'un premier étage et servait de buanderie du temps des frères.
La petite construction (m), qui. est en dehors des murs de clôture, qui baigne dans la rivière, faisait partie de l'ancien château de Charenton-Saint- Maurice, dont le propriétaire, M. de Laurière , suscita de si longues et si nombreuses contrariétés aux frères de la Charité.
Le rez-de-chaussée du bâtiment 49 était et est encore destiné à la vacherie et aux écuries. Il était surmonté, dans toute sa longueur, par une immense salle servant de magasin à fourrage, dont le plafond est en ogive.
Si je suis entré dans tous les détails sur les anciens bâtiments de Charenton et sur leur distribution pendant l'administration des frères de la Charité, c'est pour faire ressortir les changements qui ont été faits depuis quarante ans, et pour que l'on juge mieux les améliorations successives qui ont eu lieu pendant cette longue période.
L'établissement de Charenton-Saint-Maurice se composait donc d'un hôpital pour quatorze malades pauvres, d'un pensionnat pour des aliénés et pour des détenus, d'un couvent pour dix frères de la Charité, desservant l'hôpital et le pensionnat. Les frères avaient à leur tête un prieur, un procureur ; ils étaient attachés, les uns au service des malades, les autres à celui des pensionnaires. Le frère directeur de la maison des fous avait son habitation près de ce quartier, l'un des frères présidait à la cuisine, un autre à la dépense, un troisième à la pharmacie, dont le bâtiment élevé près le perron de la cour d'entrée n'existe plus. Tous les frères se réunissaient en chapitre, convoqués et présidés par le prieur qui ne pouvait jamais être prêtre, quelquefois le provincial résidant à l'hôpital de la Charité de Paris convoquait et présidait le chapitre. Réunis en chapitre , les frères délibéraient sur les intérêts de l'hôpital et de la communauté , sur les améliorations à introduire en faveur des malades , des pensionnaires et des détenus , sur les réparations , sur les constructions nouvelles. Tout était décidé à la majorité des suffrages : il en était de même pour les dons que recevait la communauté et pour ceux que la communauté de Charenton envoyait aux différentes maisons du même ordre établies dans plusieurs villes de France, et qui éprouvaient des besoins. On lit dans plusieurs capitulaires que les frères de Charenton ont souvent envoyé des secours en argent aux maisons de Cadillac, de Vizilles, de Clermont et autres. J'ai extrait du registre de ces assemblées conventuelles quelques faits qui ne sont pas sans intérêt, quelques détails qui font connaître les divers prix de pension , le nombre des pensionnaires , les améliorations ordonnées pour le régime et le service. Je n'ai pu y trouver l'époque fixe et précise à laquelle les aliénés ont été admis pour la première fois dans cet établissement,
HISTOIRE ET STATISTIQUE
pas plus que celle où l'on a commencé a recevoir les détenus; mais il est certain qu'on admit des aliénés avant la fin du xvn" siècle.
Dans le chapitre capitulaire du 2 février 1722, on recommande au prieur de visiter au moins une fois par semaine tous les pensionnaires, tant pour les consoler que pour connaître leur situation, leurs besoins et pour s'assurer s'ils sont bien traités ; par ce même capitulaire, il est ordonné de pourvoir 'apothicairerie des drogues simples et composées nécessaires à l'usage des religieux, des malades pauvres et des fous. Le capitulaire du 28 décembre 172-4 et celui du 9 décembre 1736 s'occupent du régime alimentaire des pensionnaires, des améliorations qu'il doit recevoir suivant le prix des pensions; ainsi, les pensionnaires qui payent 800 fr. par an, doivent avoir de la volaille, le soir, le jeudi et le dimanche; ceux qui payent 1200 fr., tous les jours.
Le -4 mars 1730, le provincial prescrit aux frères de Charenlon de laver les pieds des malades du canton à leur arrivée et de leur laver les mains après leurs repas; il est ordonné aux religieux attachés au service des pensionnaires de veiller à ce que le pain, le vin, les mets, le dessert, soie(tit distribués en leur présence, pour qu'il n'y ait point d'abus, de faire la tournée chez chaque pensionnaire, à l'heure des repas, pour s'assurer qu'ils ont reçu ce qui leur a été envoyé, et pour faire manger les aliénés qui s'y refusent, les traitant avec douceur, engageant les domestiques à les traiter de même ; il est défendu à ceux-ci de découcher sans la permission du prieur ou du procureur.
Ce n'est que dans le capitulaire de 1701 qu'il est parlé d'une chapelle bâtie séparément pour les aliénés ; laquelle fut bénite cette môme année 1701 ; ce qui semble prouver que vers cette époque seulement les fous furent admis à Charenton - Saint - Maurice, quoique des arrêts et des jugements dès 169S condamnent les familles même titrées à payer sur leur bien les pensions des aliénés, placés dans la maison tant par leurs parents que par les ordres du roi.
Dans un capitulaire de 1720 il est question, pour la première fois, des réclusionnaires. On lit dans le capitulaire du 29 juin de cette année 1720, qu'outre les pauvres malades de l'hôpital , il y avait habituellement dans la maison 120 pensionnaires, la plupart retenus par ordre du roi, souvent par évacuation de la Bastille, du château de Vincennes ou d'autres lieux. Il est ordonné de construire une salle de bains, de prendre des dispositions pour empêcher les communications entre les différentes classes de pensionnaires. Les réclusionnaires doivent avoir des logements, des escaliers, des cours, une infirmerie, une salle de bains séparée des autres habitants de la maison. Cet ordre ne fut donné qu'en 1732, il semble indiquer que l'époque où l'on commença à recevoir des détenus pour toute antre cause que pour la folie n'était pas ancienne, puisque alors seulement on prit des précautions pour isoler rigoureusement les détenus des aliénés.
En 1762, il est défendu aux frères de Charenlon de faire manger des étrangers dans la maison, et cela par économie. En 1668 et 1724, les frères furent obligés d'avoir un médecin pour le traitement des pensionnaires
DE CHARENTOW.
atteints des maladies ordinaires , et les lettres patentes de 1761 leur ordonnent d'avoir un chirurgien pour le traitement des maladies externes, les frères de la Charité ne pouvant , d'après ces lettres patentes , exercer la chirurgie que dans les hôpitaux militaires qui leur étaient confiés et dans leurs hôpitaux situés dans les campagnes éloignées de tout médecin ou chirurgien.
Les aliénés étaient admis à Charenton au prix de pension annuelle payée par les familles, et quelquefois par le roi. Le prix de la pension variait de 600 à 800 h 1200 à SOOO liv. On trouve, à la date de 1789, une pension de •4000 livres par an. C'était celle du fameux de Sade, dont nous aurons à reparler plus tard. Les frais d'entretien étaient ordinairement en dehors du prix de la pension. L'on trouve dans les capitulaires que, dans quelques cas rares à la vérité, les frères consentirent à recevoir des pensionnaires pour 300 fr. par an.
Les familles plaçaient quelquefois à Charenton les malades poui; la vie et à forfait. La somme convenue quelquefois SOOO livres , plus souvent de 6000, rarement au-dessus, une fois payée, le malade devait être logé, nourri, servi, soigné en santé et en maladie, et enseveli aux frais de l'établissement ; outre ce capital, le plus ordinairement les parents s'engageaient à payer tous les ans 60, 80, 120 livres, sans doute pour l'entjretien des malades.
Les réclusionnaires étaient admis par ordre du ministre, du lieutenant de police ou du procureur du roi ; tantôt la pension du détenu était payée par les parents , tantôt par le trésor ou par le roi.
Les bénéGces que les frères faisaient sur les prix des pensions des aliénés et des réclusionnaires étaient considérables , puisqu'ils n'avaient à payer ni les droits d'entrée , ni les frais d'administration , ni les gages d'un grand nombre de domestiques ; la prospérité de la maison était d'autant plus croissante que la comnrunauté possédait des revenus considérables , et que les terres et leur clos fournissaient en grande partie à la consommation de rétablissement.
Aussi la communauté des frères de Charenton payait annuellement à la maison de Paris , comme maison provinciale , une somme qui s'est progressivement élevée à celle de -4800 livres; en outre elle envoyait souvent , à titre de secours , des sommes plus ou moins considérables aux diverses communautés des frères de Saint-Jean-de-Dieu , établies dans diverses villes du royaume et dans lesquelles on recevait, comme à Saint-Maurice, des aliénés avec les autres malades.
D'après les relevés des registres d'admission, d'ailleurs très-mal tenus , il résulte que depuis l'année 17S7 jusqu'à celle de 1792, c'est-à-dire pendant l'espace de trente-cinq ans, il a été reçu à Charenton 757 hommes aliénés ou réclusionnaires; il nous a été impossible de fixer le nombre des aliénés et celui des détenus. Nous aurions voulu aussi pouvoir indiquer le nombre des aliénés et des détenus, relativement aux saisons, à l'âge, à la mortalité. Nous ne pouvons donc présenter, qu'en masse, le nombre des admissions, quels qu'en soient les motifs , en séparant néanmoins les pensionnaires ou
détenus dont les familles payaient la pension , d'avec ceux pour lesquels le trésor ou le roi payaient :
Peusions payées
Pensions p
Aiin66S
par
par
les parents.
le roi.
17R1 1 7RR 1 /Dl 1 /OO
IS
Cet établissement dut acquérir un grand développement de 1776 à 1781, puisque les admissions se sont accrues pendant cinq ans , de 1776 à 1781 , de 40, c'est-à-dire de 8 par an terme moyeu.
Dans cet établissement si incomplet , quoique dans une situation si admirable , on consultait plutôt la sûreté publique que le devoir de guérir les malades ; on ne tentait jamais sur eux aucun traitement rationnel ; les soins que l'on donnait à ces malheureux se bornaient à leur rendre la vie aussi supportable et aussi douce que le comportait leur état : c'était beaucoup sans doute pour un temps oiî les fous étaient regardés comme incurables, et étaient si mal soignés partout ailleurs.
i< Les prisonniers de Charenton, dit Mercier, sont des fous , des imbéciles, des libertins, des débauchés, des prodigues : l'amour et l'ambition , voilà les deux maladies qui désorganisent la tète humaine! La maison est agréablement située ; elle n'était point de sa nature une prison d'Etat , elle l'est devenue puisqu'on y enferme par lettres de cachet. Il y a un jour dans l'année où les
magistrats visitent la maison de force , c'est au mois de septembre On
regarde comme une extension condamnable de leur statut , l'usage où sont les frères de la Charité de recevoir par lettres de cachet. On est fâché de voir des frères de la Cbarité métamorphosés en geôliers et les hospices transformés en petites bastilles (1). »
On ne traitait les aliénés, dit le vénérable Tenon, qu'à l'Hôtel-Dieu de Paris, à celui de Lyon et à l'hôpital général de Rouen. Tenon, si exact et si juste, n'eût pas manqué d'indiquer la maison de Saint-Maurice comme une maison oii l'on traitait les aliénés, alors qu'il indiquait la population de cet établissement en 1786. Cette population était de 82 individus, savoir : 1 furieux, 77 imbéciles (idiots ou en démence) et 4 épileptiques. L'auteur des beaux Mémoires sur les hôpitaux de Paris ne parle point des réclusionnaires détenus à Charenton le jour de sa visite. Il n'y en avait sans doute plus à cette époque, car
(1) Tahloau de Paris, loin, xii, 1788.
DE CHARENTON
depuis l'avènement de Louis XVF au trône , on ne délivrait plus de lettres de cachet (1).
.1 Un des établissements le plus intéressants qui appartiennent aux frères de la Charité, c'est l'hôpital de Charenton, » dit M. le duc de Liancdurt. « Le revenu total de cet établissement, en IQU , était de 1208 liv. L'économie et le zèle d'une bonne administration le portèrent en 1670 à la somme de 22U livres, et en 17A0 à celle de 12,042 ; enfin, en 1790 à celle de 29,206 livres, de laquelle somme il faut distraire 7928 livres de charge ; le principal article de ces charges est une rente de 4636, constituée au profit de l'ordre de la Charité; ainsi le revenu net et fixe de l'hôpital de Charenton n'est que de 21,278 livres. Les dépenses annuelles sont celles qu'exigent 5840 journées de malades en supposant les lits de l'hôpital constamment occupés, celle que coûte l'entretien de dix religieux , dont trois infirmiers , les appointements de deux aumôniers, la réparation des bâtiments, la régie des biens , les secours répandus dans le pays et les environs pour les pauvres tant en santé qu'en maladie, enfin les impositions publiques.
11 Les malades reçus à cet hôpital y sont soignés; chacun d'eux est couché dans un lit séparément; la maison et l'enclos sont très -considérables et la situation est fort belle; l'état des malades reçus dans celte maison , depuis le 1" janvier 1780 jusqu'au §1 décembre 1789 , donne le nombre de 1836 ; de ce nombre , il n'est mort que 37 malades. La mortalité est donc moindre de 1 à 15.
i> Mais, ce n'est point ni sur Je rapport d'hôpital, ni .sur celui de communauté religieuse, que l'établissement de Charenton présente le plus grand intérêt, il faut le considérer sous un autre point de vue non moins cher à l'humanité et à la religion : c'est un asile ouvert à des infortunés que leur état de démence, d'imbécillité ou de fureur, a fait séparer de la société et reléguer dans cette retraite. La maison contenait, lors de notre visite ( 1790), 87 pensionnaires logés, soignés, surveillés par les religieux; la moindre pension est de 600 fr.; il y en a de 100 louis par an; le montant des pensions reçues produit, année commune, 125,000 fr. ( 1400 f. par individu ). Chacun de ces infortunés est gardé dans une chambre à part, et 52 domestiques, sans compter les religieux, sont employés à les servir. Il y a dans cette maison de force une infirmerie pour les fous malades; les religieux en ont le plus grand soin et cherchent tous les moyens de rendre leur captivité aussi douce qu'il est possible et que l'état des personnes l'exige et le permet. Cet établissement mérite la plus grande faveur. » (2)
Le comité des lettres de cachet de l'Assemblée nationale, par une lettre de lîarrère, du 22 décembre 1790, chargea la municipalité de Paris de visiter la maison des frères de la Charité de Charenton, les prisonniers qui y étaient détenus, et de s'informer scrupuleusement de la manière dont on y traitait ces infortunés. MM. Etienne Le Roux, Maugis et Raigneau , après avoir visité plusieurs fois celte maison, firent à la commune de Paris le rapport
(1) Mémoires sur les hôpitaux do Paris.
(2) Bapport au comUé do mendicité, do l'AssembUe constituante, 1790.
HISTOIRE ET STATISTIQUE
le plus favorable , déclarant formellement calomnieux les faits de'noncés.
« 11 n'est point, disent les rapporteurs, de situation plus pittoresque que celle du pensionnat de Charenton. C'est un clos considérable qui va toujours en s'élevant, qui domine la campagne au loin , la Marne qui baigne ses murs et la Seine qui coule à quelque distance. Pourquoi la nation ne formerait-elle pas un établissement digne de sa grandeur et surtout de l'humanité dans un lieu si propre au rétablissement de la raison? Il n'est pas vrai que les casemates où sont logés les pensionnaires soient des cachots de 50 pieds au-dessous de l'habitation des religieux. Ce qui a pu donner lieu à cette assertion, c'est que le sol s'élève en amphithéâtre, mais toutes les demeures sont strictement au-dessus de la superficie du sol. Les hautes murailles des cours, qui soutiennent le terrain, auront servi à l'exagération de ces prétendus cachots. Nous avons vu dans un état de folie, ceux qu'on avait présentés comme victimes de l'autorité arbitraire : sur 89 individus qui composent le pensionnat, il n'y en avait que 6 dont la raison ne fût pas altérée , ceux-ci restent librement, 2 exceptés ; l'un par commutation de peine ; l'autre est un étranger. Les frères de la maison portent le plus vif intérêt à cet homme presque sexagénaire... Une infirmerie pour les aliénés malades, des médecins toutes les fois que le cas le requiert , un chirurgien résidant dans la maison, des appartements commodes et agréables, la jouissance des jardins pour ceux dont l'aliénation d'esprit ne peut élre préjudiciable aux autres ; des endroits séparés pour les furieux ; des promenades , des lieux de réunion et d'amusements pour ceux qui en sont susceptibles, une chapelle vaste et commode, avec des tribunes pour ceux qui peuvent encore remplir et aimer les devoirs religieux ; des domestiques nombreux pour subvenir aux besoins et à la surveillance d'un pensionnat considérable ; des religieux zélés, formés à l'exercice du soin et du devoir, victimes quelquefois de leur zèle et d'événements que leur sagesse n'avait pu prévoir; une nourriture saine, variée et abondante. 1) Telle était la maison des frères de Saint- Jean-de- Dieu de Charenton d'après les commissaires-rapporteurs de la commission de Paris (manuscrit ) .
Quelque favorables qu'ils fussent, ces témoignages donnés dans un temps aussi contraire aux institutions religieuses, par des hommes qui ne pouvaient être suspects , n'empêchèrent point l'hôpital et le pensionnat d'aliénés de Charenton de subir le sort commun à toutes les institutions publiques, quels que fussent leur but et leur utilité. Avec le couvent des frères de la Charité, disparurent l'hôpital des malades pauvres et le pensionnat des aliénés ; les biens furent acquis à la nation, les religieux, les malades, les aliénés furent renvoyés et dispersés. Ce ne fut cependant que le 30 juillet 179S, qu'un arrêté du comité de salut public ordonna que la maison de Charenton serait définitivement évacuée.
Trois à quatre religieux emmenèrent avec eux quelques pensionnaires , se réfugièrent d'abord à Villejuif et de là à Choisy, où la plupart des aliénés très-vieux et très-infirmes succombèrent.
DE CHAREiSTON.