SECONDE PÉRIODE, DE 1795 A
Nous venons de faire connaître l'établissement de Charenton tel qu'il avait été fondé, tel qu'il s'était accru, tel qu'il existait lors de sa suppression en 179S. Nous allons indiquer dans la seconde période, qui commence à l'année 1797, les changements, les agrandissements, les améliorations qui ont eu lieu dans cet établissement jusqu'à l'année 1815, pendant l'administration de M. de Coulmier nommé régisseur , lorsque le Directoire rétablit la maison de Charenton,
Deux ans après la suppression de l'établissement, le IS juin 1797, le Directoire exécutif ordonna que l'hApital de la Charité de Charenton serait rendu à sa première destination, qu'il serait pris, dans l'ancien local des frères de la Charité, toutes les dispositionsnécessairespour établir des moyens de traitement complet pour la guérison de la folie; que les aliénés des deux sexes y seraient admis ; enfin, que l'établissement serait sous la surveillance immédiate du ministre de l'intérieur, autorisé à faire tel règlement qu'il jugerait convenable, pour l'organisation du nouvel établissement de Charenton,
La gestion de l'établissement fut confiée, sous le titre de régisseur général, à M. de Coulmier, ancien religieux pcémonlré, membre des Assemblées constituante et législative. M. Gastaldy, ancien médecin de la maison des insensés d'Avignon, dite de la Providence, fut nommé médecin de Charenton, M. Dumoutier eut la place d'économe-surveillant et feu M. Déguise remplit les fonctions de chirurgien. Ces nominations sont du 21 septembre 1798.
Le mauvais état des salles de l'Hôtel-Dieu oii étaient reçus les aliénés, l'imperfection du traitement que ces malades recevaient dans cet hôpital , avaient provoqué un arrêté du Directoire exécutif du 17 juin 1797, portant que la folie ne serait plus traitée à l'Hôtel-Dieu . Un arrêté pris par le ministre de l'intérieur, le 17 juin 1802, de concert avec l'administration des hospices de Paris et avec le directeur de Charenton, porte qu'il sera établi à l'hospice de Charenton, 40 lits d'hommes et âO lits de femmes pour les indigents attaqués de folie qui étaient à la charge des hôpitaux de Paris ; il est alloué au directeur 1 fr. 80 c. par journée de malade pour tous les frais, même pour les transports des insensés à Charenton. Il est réservé à l'administration des hospices la faculté de visiter les malades et de prendre connaissance de la manière dont ils sont traités à Charenton.
Le même arrêté ordonne que les aliénés qui habitent , dans l'hospice des Pelites-M aisons , des loges humides et malsaines , seront transférés : ceux qui payent pension, à Charenton, les pauvres à Bicêlre et à la Salpêtrière.- Un autre arrêté du 15 septembre 1802 oblige l'administration des hospices de Paris, au remboursement du prix de journée des insensés transférés à Charenton , en vertu de l'ordre immédiat du préfet de police agissant conformément à la loi du 24 août 1790, sur le vagabondage. Les insensés, avant d'être envoyés par la police à Charenton ou dans les hospices de Bicélro et de la Siilpêlrière, doivent être conduits au bureau central d'admission des 2 28
HISTOIRE ET STATISTIQUE
hospices, pour y être examines par les officiers de sanlé de ce bureau, et faire constater l'état mental des individus, dont la police ordonne le renfermement dans l'une de ces tcois maisons.
Aux termes de l'article 5 du même arrêté du 15 septembre 1802, les indigents qui étaient placés à Charenton , et qui après â mois de traitement dans cette maison , étaient jugés sans espoir de guérison, étaient transférés dans les maisons de Bicélre et de la Salpètrière (1).
En 1807, l'administration des hôpitaux de Paris cessa d'envoyer à Charenton les indigents aliénés 5 les femmes continuèrent à être traitées à la Salpètrière et les hommes le furent à Bicétre, depuis cette même époque.
La grande publicité donnée à la restauration de la maison des insensés de Charenton, la beauté du sile , l'habileté du directeur, homme d'esprit et adroit, attirèrent des insensés de tous les points de la France. Cette affluence fut telle, que les admissions, qui n'avaient été dans les cinq premières années que de 202, furent doublées dans les cinq années suivantes, et s'élevèrent de •1802 à 1807 au nombre de 43S.
La maison de Charenton acquit une nouvelle source de prospérité dans l'exécution de la loi de septembre 1797 qui rendit les biens non vendus aux établissements de bienfaisance et aux hôpitaux 5 qui voulait qu'il fût donné à ces établissements des biens nationaux, en compensation des biens qu'ils avaient perdus et qui avaient été vendus à l'époque de la spoliation des «tablissemenls publics. La maison de Charenton rentra dans plusieurs de ses anciennes propriétés. Un décret du mois de septembre 1807 , constitua à cette maison un revenu en immeubles de la somme de 9315 fr. , équivalant aux valeurs et aux propriétés dont elle avait été dépouillée par la loi de 1792. Parmi ses immeubles figurent les restes des anciens Thermes de Julien, situés rue de la Harpe.
Afin de pouvoir loger les aliénés des deux sexes, dans une maison où l'on n'avait reçu que des hommes du temps des frères de la Charité , afin de pouvoir recevoir les aliénés qui affluaient de toutes parts, il fut indispensable de créer une division pour les femmes. Le nombre des hommes admis, augmentant tous les jours, il fallut agrandir les bâtiments du pensionnat, que les frères avaient laissés. Les anciens bâtiments ; resserrés, insuffisants, mal distribués et dévastés par le torrent révolutionnaire, furent restaurés et agrandis. Ils furent mis en état pour recevoir les hommes aliénés ; nous en avons donné plus haut, la description. A ce que nous avons dit, il faut ajouter que le quatrième étage des bâtiments et â8, fut divisé comme les étages inférieurs, en un corridor commun sur lequel s'ouvrent de chaque côté des cellules.
En 1803 , à l'extrémité ouest des anciens bâtiments du pensionnat, il fut construit une rangée de loges et une galerie avec un étage au-dessus j sous la galerie s'ouvrent les portes et les croisées des loges (-iS).
La galerie est exposée au midi; elle a 76 mètres de longueur, 130 centimètres de largeur et 290 conlimèlres de hauteur ; elle est soutenue par 26
{!) Rapport de Camus, sur les hospices et hôpitaux de Paris, 1804.
DE CHARENTON
pilastres sépares par un espace de S90 centimètres formant travée. Les loges sont carrées , elles ont 230 centimètres de largeur, autant de profondeur et 280 centimètres de hauteur ; elles sont fermées par une porte en chêne de -48 centimètres d'épaisseur, avec un verrou à serrure et un guichet carré , fermé par un volet retenu par un verrou plat. Au-dessus de la porte se trouve une baie qui a 80 à 100 centimètres. A côté de la porte, et à hauteur d'appui, est pratiquée la baie d'une croisée. Cette baie a 1 mètre de hauteur et 68 centimètres de largeur ; ces deux baies sont armées de barreaux en fer et sont fermées par un châssis en bois garni de toile, qui glisse dans une double coulisse fixée au mur.
Ces loges sont adossées au mur de terrasse , en sorte que ce mur forme la paroi de la loge opposée h la porte, les trois autres parois sont en pans de bois. Le plafond , les parois des loges et de la galerie, les piliers qui supportent la galerie sont revêtus en plâtre , le sous-pied de la galerie et des loges est pavé en moellons.
Dans chaque loge le lit est placé en face de la porte, contre le mur de terrasse qui est revêtu en bois pour prévenir l'humidité. Les couchettes sont faites avec de fortes planches de Â8 centimètres d'épaisseur, posées de champ à 150 centimètres au-dessus de sol et scellées par les deux bouts aux murs ; entre ces planches, sont fixées des planôhes plus minces, qui servent de fond à la couchette, sur ce fond on pose la literie.
A l'extrémité -44 de la galerie -43, se trouve un chaufiFoir 45, qui est éclairé par deux baies munies de barres de fer et fermées par deux croisées vitrées, à deux vantaux, l'une de ces croisées s'ouvre au midi, et l'autre à l'ouest. Ce chauflFoir est meublé d'un poêle en faïence, entouré d'un fort treillage en fil de fer; il est destiné aux aliénés maniaques, agités et bruyants, qui habitent les loges dont nous venons de donner la description.
La galerie, les loges et le chauffoir de ce quartier se développent et s'élèvent sur une cour très-longue (1.4) plantée d'une allée d'arbres. Ce promenoir offre quelques inconvénients, quoique d'une grande étendue et bien aéré : il est divisé pour ainsi dire , en deux parties , haute et basse, séparées par un talus au milieu duquel se trouve un escalier. Les malades y font quelquefois des chutes, particulièrement dans la mauvaise saison.
Il était impossible d'imaginer une construction plus mauvaise; elle était néanmoins montrée avec ostentation, tant on la trouvait magnifique. On ne connaissait point alors les vrais besoins des aliénés, on ignorait les principes qui doivent présider h la construction des habitations destinées h ces malades. La galerie est beaucoup trop étroite, trop basse, les piliers qui la soutiennent sont trop épais , trop faciles à dégrader, ils interceptent la lumière , laissent aux malades la faculté de se cacher et de se soustraire à la surveillance.
L'adossement des loges contre la montagne qui les domine , cause leur extrême humidité, l'eau sourd ^ travers le mur qui soutient les terres, aussi a-t-on été forcé de revêtir ce mur avec des planches. Ce revêlissement masque l'humidité, mais ne la détruit pas.
L'air et la lumière ne pénétrant que d'un seul côté dans les loges , ne se renouvellent pas , ne dessèchent pas l'humidité et ne remplacent pas l'air
vicié. Le sous-pied de la galerie et des cellules étant pavé en moellon, se pénètre d'ordure, d'urine, qui augmentent l'humidité et les causes d'infection de chaque loge.
Les portes s'ouvrent en dedans : cette disposition est la même dans toute la maison, soit dans les anciens bâtiments, soit dans les nouveaux dont nous venons de parler. Celte disposition des portes rend impossible ou du moins très-dangereuse l'entrée des loges , dans lesquelles un aliéné furieux s'est barricadé ou armé.
Les baies des croisées faites à côté des portes favorisent mal le renouvellement de l'air qui manque de courant; l'ouverture qui est au-dessus des portes ne s'ouvre presque jamais, parce quq n'étant point sous la main des domestiques, cela demanderait des soins et une attention dont les serviteurs ne sont pas susceptibles.
Au-dessus de la galerie et des loges (43), s'élève un étage, dont le sol est de niveau avec celui de la première terrasse des jardins ; cet étage se compose d'un corridor et de 27 cellules rangées d'un seul côté.
Ce corridor a 66 mètres de longueur, 210 centimètres de largeur et 263 centimètres de hauteur ; il est éclairé au nord par cinq baies garnies de barres de fer et fermées par des croisées vitrées à deux vantaux ; sur le côté méridional de ce corridor où l'on arrive par l'escalier (-42), et par la porte de la première terrasse (-42), s'ouvrent les portes des cellules. Ces portes s'ouvrent en dedans, sont maintenues fermées par un verrou à serrure, et n'ont point de guichet, elles ont 19S centimètres de hauteur et 75 de largeur.
Chaque cellule a -40 centimètres en carré et 26S centimètres de hauteur. En face de la porte sont les baies des croisées qui ont 140 centimètres de hauteur et 90 centimètres de largeur.
Les baies sont garnies de barres de fer et d'une croisée vitrée à deux vantaux. Le plancher supérieur, les parois du corridor et des cellules, sont revêtus en plâtre, le sous-pied est carrelé en brique. Dans l'un des angles de chaque cellule, il y avait un lit scellé qui a été remplacé d'abord par des couchettes ordinaires en bois. Depuis 1833 les couchettes sont enfer. La literie se compose d'une paillasse, de deux matelas, d'un traversin, d'un oreiller et de deux couvertures.
A l'extrémité ouest du corridor, se trouve un chaufFoir (45) qui reçoit l'air et la lumière par une croisée ouverte à l'aspect du midi. Ce chauffoir sert de salle de réunion aux aliénés qui habitent les cellules de ce corridor , il est meublé d'un poêle, d'une table, de bancs. Comme celui qui est au-dessous, il est petit relativement au nombre des malades qui s'y réunissent, surtout pendant l'hiver.
Par une fatalité inconcevable, les croisées des cellules du corridor dont nous parlons, s'ouvrent au midi, ce qui rend ces cellules, d'ailleurs petites, très-chaudes en été. Ces croisées dominent la cour des aliénés agités, furieux, tapageurs, sales; quel spectacle pour des aliénés convalescents ou du moins paisibles ! Lorsqu'ils veulent regarder par leurs croisées , ils sont excités , affligés par les cris, les vociférations, les menaces, les querelles des maniaques qui s'agitent ou gisent dans la cour. Pendant la nuit, les mêmes aliénés pai-
DE CHARENTON
sibles sont éveillés et effrayés par les maniaques couchés au-dessous d'eux dans les loges inférieures. Ces inconvénients sont d'autant plus fâcheux, que les cellules de ce corridor sont réservées pour les aliénés les plus propres, les plus tranquilles et même pour les convalescents.
Une section tout entière fut créée pour les femmes. La salle de l'ancien hôpital (4), qui servait en même temps de chapelle , pour le couvent et les malades pauvres du canton, fut divisée dans sa hauteur.
La salle inférieure , résultant de cette division , fut elle-même distribuée dans sa longueur, en une double rangée de cellules séparées par un corridor, sur lequel s'ouvraient des deux côtés les portes des cellules. AQn de favoriser l'accès de la lumière et le renouvellement de l'air, on n'éleva les cloisons , d'ailleurs minces et en bois, qu'à la hauteur de six pieds ; en sorte que l'air et le jour pénétraient dans la plupart des cellules , par le haut des cloisons. Le sous-pied du corridor et des cellules était carrelé en briques. A l'extrémité méridionale du corridor, une grande baie conduisait par un perron (9) dans la cour (10) des femmes furieuses.
Dans un petit bâtiment parallèle à la chapelle , dont il n'était séparé que par un étroit passage (8), on avait placé quelques baignoires pour le service des femmes aliénées. Ces baignoires disparurent lorsqu'on fil, pour les femmes, la salle de bains dont nous parlerons plus lard.
Le perron (9) fut, dans la suite, remplacé par une baie, formant croisée, et reconstruit à l'extrémité du passage (8) , d'ovi l'on se rend dans la cour des femmes furieuses (10).
La cour (10) destinée aux femmes furieuses fut faite, en grand partie, aux dépens d'une place qui était restée jusqu'alors en dehors de la clôture de l'établissement. A l'extrémité est de cette cour (10) , il existait une maison (16, 17) dépendante du couvent, qui fut réparée et disposée pour recevoir les femmes aliénées.
Le bâtiment (19) qui, du temps des frères, avait deux billards au rez-dechaussée, tandis que les étages supérieurs étaient réservés aux prisonniers privilégiés, fut restauré et destiné pour les femmes tranquilles. La cour (18) , sur laquelle s'ouvrent les croisées du bâtiment (19), avait servi autrefois de cimetière ainsi que nous l'avons indiqué plus haut ; c'est aujourd'hui un joli promenoir bien planté.
Le 15 germinal an xn (5 avril 1804), le ministre de l'intérieur visita l'établissement de Charenlon tel que M. de Coulmier l'avait compris, ordonnancé et conslruil. La maison fut montrée à Son Excellence sous les rapports les plus séduisants; un tableau du mouvement lui fut remis ; un mémoire sur celte maison, rédigé par M. le docteur Giraudy, fut offert au ministre , le 4 floréal an xn (24 avril 1804). Le rédacteur, pressé sans doute, a mal coordonné les chiffres, les conclusions et les pensées qui composent ce mémoire. Il a prodigué la louange aux constructions ordonnées par M. de Coulmier. Quant aux détails statistiques de ce mémoire, ils offrent tant de confusion , qu'il m'a été impossible de m'y reconnaître. Voici les tableaux tels qu'on les lit dans cette brochure , avec les conséquences que l'auteur en a déduites , les uns et les autres sont copiés textuellement :
HISTOIRE ET STATISTIQUE
Tableau des différentes espèces d'aliénation observées dans la maison nationale de Charenton pendant le cours de l'an xii.
Hypocondrie simple. . .
— avec manie.
^simple
i avec hypocondrie
Mélancolie /'■'^''^''n^T- '
lavec accès de manie
I avec accès de folie
^avec disposition au suicide.
{ simple
Folie ou démence < avec hystérie.
(avec épilepsie.
continue i«^°"Pl«
délirante
\ avec hystérie, simple.
Manie {
' périodique r^^'=fP"«P"«l ^1 comateuse. . .
^non
avec hystérie.
délirante (*=°°''°"«,«'"?P^*'- •.
( avec accès de manie. . . .
i simple avec épilepsie.
avec hvstene.
^avec accès de manie.
Totaux 161
1 Guéris.
Il Non guéris.
1 Incurables.
1 Morts.
1 Rechutes.
1 En traitement.
Il II résulte de ce tableau que, pendant une année, le rapport des guérisons, à la totalité des malades mis en traitement , est de 161 : -499, c'està-dire environ du tiers; 2° que le rapport de l'incurabilité est de 31, c'està-dire de 1 : 16 5 que le rapport de la mortalité est de 22, c'est-à-dire, de 1 à 2-4. )> (Page 23 du mémoire.)
Le rédacteur se plaint de ne pouvoir donner le mouvement des malades que pour une année; cependant, il dit (page 2-4), qu'après avoir compulsé avec exactitude un tableau général qu'il a dressé lui-même, il a trouvé que i( le rapport des guérisons à la totalité des malades , traités dans la maison de Charenton durant près de six ans, est de 269; celui de l'incurabilité de bl et celui delà mortalité de 69 : 564. »
Un tableau , qui commence à la page 3S, établit les diverses variétés de délire observées dans la même année, dans les proportions suivantes :
DE CIIARENTON. 219
Hypocondrie 8
Mélancolie 171
Folie ou démence 82
Manie 16S
Idiotisme -48
L'auteur du mémoire cité résume ainsi les résultats de ses recherches , sur les causes occasionnelles de la folie , comparées aux différentes espèces de délire.
» On voit que sur -476 aliénés , dont on a pu se procurer des renseignements certains, 181 sont tombés malades, par suite des affections vives de l'âme, telles que la jalousie, l'amour contrarié , la joie portée à l'excès, l'ambition , la crainte, la terreur, les chagrins violents; 82 par disposition héréditaire ; 28 par l!onanisme ; 3 par virus syphilitique ; 12 par abus des plaisirs de Vénus; §1 par abus des liqueurs alcooliques; 12 par abus des facultés intellectuelles ; 2 par la présence des vers dans les intestins ; 1 par répercussion delà gale; 8 par répercussion des dartres; 29 par métastase laiteuse; 2 par insolation. »
En 1808 et 1810, on construisit, pour les femmes agitées, des loges sur les trois côtés de la cour (10), dans laquelle on arrive par le passage (â'), à la droite de la grille en entrant dans la maison.
Le sol de celte cour est incliné dans toute sa longueur, du nord au midi ; elle a 108 mètres de longueur et 14 de largeur, elle est plantée d'arbres. Celte cour, les galeries, et les cellules ont été remises à neuf d'après un trèsbon système de restauration en 18â6.
La rangée de loges (11) qui régnent du côté nord de celte cour, au nombre de 31, est adossée contre les murs de terrasse et s'ouvrent sous une galerie exposée au midi. Celte galerie a 72 mètres de longueur, 180 centimètres de largeur et §80 centimètres de hauteur, elle est soutenue par 31 piliers, ces piliers sont séparés les uns des autres par un espace de 280 centimètres. Chaque loge a 270 centimètres de profondeur, 210 centimètres de largeur et 380 centimètres de hauteur, et est planchéiée en bois de chêne et éclairée par une grande contre-ouverture , en face de la porte, donnant sur le nord , avec croisée et vitres.
A l'extrémité est de la galerie se trouve un chauflbir (12). Ce chauffoir a 4 mètres de longueur, 360 centimètres de largeur, 260 centimètres de hauteur : il est éclairé par trois croisées d'inégale grandeur, dont deux s'ouvrent à l'est et la troisième à l'ouest : il est entoure de bancs scellés aux murs, dallé et chauffé par un poêle de fonte protégé par une grille.
Derrière ce chauffoir, il y a une petite cour (13), sur laquelle s'ouvrent cinq loges destinées à des femmes furieuses excessivement agitées.
Sur le côté sud de la même cour (10), à la place d'un ancien bâtiment élevé d'un premier étage et de mansardes , servant de buanderie du temps des frères , qui avait été restauré en 1802 pour y loger des femmes aliénées, on aconstruit une seconde rangée de 31 loges, (17, 17'), avec galerie qui s'éclaire au nord. Les loges étaient faites aux dépens du mur de clôture qui sépare
HISTOIRE ET STATISTIQUE
rétablissement du chemin et de la rivière. Les loges ont été isolées du mur de clôture par un chemin de ronde, sur lequel s'ouvrent les contre-ouvertures , en face des portes, à l'exposition du midi. La galerie a 80 mètres de longueur. A son extrémité ouest, il a été ménagé un chaufToir ( 17") qui a 15 mètres de longueur, -425 centimètres de largeur et 320 centimètres de hauteur. Un poêle, entouré d'une grille, sert à chauffer cette salle de réunion qui est éclairée par quatre grandes baies , fermées par des croisées à deux vantaux et par autant de contre-ouvertures exposées au midi. Ces cellules sont généralement planchéiées en bois de chêne , quelques-unes sont dallées et réservées pour les femmes aliénées les plus sales.
Les deux galeries du sud et du nord , qui régnent dans la longueur de la cour (10), sont réunies par une troisième galerie semblable aux précédentes pour la forme, mais sous laquelle s'ouvrent 6 loges seulement (IS). Derrière ces loges se trouve un espace (IS') dans lequel on avait creusé autrefois un puits avec un manège qui n'a jamais servi.
A l'extrémité est de la galerie du sud, on disposa une salle de bains pour les femmes (16). Cette salle est plafonnée , dallée, meublée de baignoires séparées par des rideaux supportés par des tringles. L'appareil à chauffer l'eau, les moyens pour la distribuer dans les baignoires, le système de douches ont fait de cette salle une excellente salle de bains.
La galerie et les loges du nord (11) sont surmontées par un étage qui se compose d'un corridor et de cellules. Le corridor a 72 mètres de longueur, 190 centimètres de largeur, 260 centimètres de hauteur : il est éclairé par sept baies, trois petites et quatre grandes, garnies de barres de fer et fermées par des croisées vitrées, à deux vantaux. Sur ce corridor s'ouvrent les portes de 31 cellules ; les baies des fenêtres sont rondes, avec barres de fer et croisées vitrées. Ces baies sont en face de la porte et s'éclairent sur la cour (10) des femmes furieuses.
Ce corridor se termine à l'est par une salle (12) éclairée par deux croisées. Cette salle est meublée d'un poêle et sert de salie de réunion, de chauffoir aux dames qui habitent ce corridor.
Au-dessus de la galerie et des loges (IS), à l'est de la même cour (10), s'élève un étage composé d'un corridor éclairé par trois baies qui prennent le jour sur la cour ( 12') ; sur ce petit corridor s'ouvrent quatre cellules d'inégale grandeur, dont les baies s'éclairent sur la cour (10). Ce petit corridor est terminé par une salle meublée de dix lits, d'un poêle en faïence, d'une table de chaises , et est destinée aux lypémaniaques qui ont du penchant au suicide.
Les galeries, les loges , ainsi que le premier étage de ce quartier , offrent les mêmes dispositions, les mêmes proportions, les mêmes vices que les loges et les galeries bâties six à sept ans auparavant dans le quartier des hommes.
Les loges du rez-de-chaussée, dont il serait superflu de donner la description, ont toutes des baies opposées aux portes, n'ont point de courant d'air. Celles du nord , adossées d'abord au mur de terrasse , en ont été isolées depuis 1815 par un fossé dont le sol est pavé et sert à l'écoulement des eaux pluviales. Les galeries, soutenues par des piliers, sont, ainsi que les
DE CHARENTON
loges, carrelées en briques : les croisées des étages siipcrieurs qu'habitent les femmes paisibles, s'ouvrent sur la cour des furieuses. Depuis les premières constructions élevées sept ans auparavant dans la section des hommes, nulle amélioration n'avait été imaginée. Le directeur n'avait rien étudié, ni rien appris: il n'avait consulté personne sur les vices de ses premiers bâtiments, il n'avait point d'architecte et s'en rapportait à un maçon qui n'en savait pas plus que celui qui lui commandait.
En 1806 on construisit dans la cour (3), à la gauche du logement du portier (2), un long bâtiment avec un étage (SO); le rez-de-chaussée destiné primitivement pour une infirmerie, devint une salle de danse.
Ainsi, des sommes considérables furent employées en constructions vicieuses, qui ne pourront jamais remplir leur destination, quelques dépenses que l'on ait faites et que l'on fasse pour cela. 11 faut l'avouer, l'inégalité des terrains, la mauvaise disposition des anciens bâtiments des frères, qui ont jusqu'à quatre étages, les vices des constructions nouvelles, ne permettront jamais de rendre symétriques les divers quartiers de la maison, de les adapter aux vrais besoins des aliénés, de faire qu'ils soient favorables à la classification des malades, au service des infirmiers et à la surveillance des chefs.
Le ministre de l'intérieur, en rétablissant la maison de Charenton , fil une faute grave en se contentant de nommer les principaux chefs de l'établissement tels que le régisseur, le receveur, le médecin, et le chirurgien, sans donner de règlement ni de mode de comptabilité , sans déterminer les attributions des divers fonctionnaires , enfin sans rétablir une surveillance régulière. Il résulta de là que M. de Coulmier fut administrateur absolu sous le nom , d'abord de régisseur, et puis sous celui de directeur.
Le directeur percevait les revenus de la maison, sans rendre compte; il administrait, disait-il , paternellement , nommant ou présentant à toutes les places, démolissant et bâtissant sans principes, ordonnant tout, se faisant obéir par tout le monde, depuis le dernier infirmier jusqu'au médecin en chef. Désireux seulement d'augmenter le nombre des pensionnaires , il s'occupait peu qu'ils fussent logés convenablement.
L'art. A de l'arrêté du S juin 1797, disait bien que le régisseur de Charenton rendrait immédiatement , au ministre de l'intérieur, compte de l'administration économique de cet établissement. Ce compte ne fut jamais rendu et ne put jamais l'être. L'art. 5 du même arrêté porte que l'école de médecine de Paris rédigera un règlement propre à régulariser les divers services de Charenton; ce règlement ne fut point fait, et M. de Coulmier resta indépendant, maître absolu, surveillant suprême de l'administration et du service médical.
Aussi, lorsque M. Gaslaldi fut mort, au commencement de 1808, M. de Coulmier ne voulait point qu'on donnât un successeur à ce médecin, il fallut que l'école de médecine intervînt pour faire nommer M. le docteur Royer- Collard médecin en chef de la maison de Charenton.
Dans l'absence de tout règlement, le médecin en chef fut sans autorité réelle à cause de la suprématie que le directeur s'était arrogée. Regardant l'application des moyens moraux comme l'une de ses attributions les plus 2 29
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importantes, le directeur crut avoir trouvé, dans les représentations théâtrales et dans la danse, un remède souverain contre la folie. Il établit dans la maison, les bals et le spectacle. On disposa, au-dessus de l'ancienne salle de l'hôpital du canton, devenue une salle pour les femmes aliénées (4), un théâtre , un orchestre, un parterre, et en face de la scène une loge (32') réservée pour le directeur et ses amis. En face du théâtre et de chaque côté de cette loge, qui faisait saillie sur le parterre, s'élevaient des gradins destinés pour recevoir à droite quinze à vingt femmes, et à gauche autant d'hommes, privés plus ou moins de la raison , presque tous dans la démence et habituellement tranquilles. Le reste de la salle ou parterre était rempli d'étrangers et d'un très-petit nombre de convalescents. Le trop fameux de Sade était l'ordonnateur de ces fêtes , de ces représentations , de ces danses auxquelles on ne rougissait pas d'appeler des danseuses et des actrices des petits théâtres de Paris. On jouait une fois par mois des comédies, des opéras et des drames, ordinairement deux pièces. On jouait quelquefois un ballet. A la féte du directeur, on chantait des couplets inspirés par la circonstance et l'on tirait un feu d'artifice.
Ce spectacle fut un mensonge, les fous ne jouaient point la comédie, le directeur se jouait du public, tout le monde y fut pris; grands et petits, savants et ignorants voulurent assister au spectacle donné par les fous de Charenton. Tout Paris y courut pendant plusieurs années. Les uns par curiosité, les autres pour juger des effets prodigieux de cet admirable moyen de guérir les aliénés; la vérité est que ce moyen ne guérissait pas.
Les aliénés qui assistaient à ces représentations théâtrales étaient l'objet de l'attention, de la curiosité d'un public léger, inconséquent et quelquefois méchant. Les attitudes bizarres de ces malheureux, leur maintien provoquaient le rire moqueur, la pitié insultante des assistants: en fallait-il davantage pour blesser l'orgueil et la susceptibilité de ces infortunés, pour déconcerter l'esprit et la raison de ceux qui, en petit nombre, conservaient la faculté d'être attentifs. La faveur désignait ceux qui devaient assister au spectacle, elle excitait les jalousies, les querelles et les rancunes ; de là les explosions subites de délire, des retours de manie et de fureur. Nous venons de voir quelques-uns des inconvénients auxquels étaient exposés les aliénés de Charenton à l'occasion du spectacle et avant la levée du rideau, voyons ce qui se passait après que le rideau était levé. Une intrigue d'amour se développe en présence d'une femme hystérique et folle, toutes ses facultés affectives sont mises en émoi. Le lypémaniaque (mélancolique), si défiant, si soupçonneux, si craintif, ne se fait-il pas l'application de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il entend? Que n'avait-on point à craindre pour les convalescents, encore si impressionnables, de l'action vive et forte qu'exerçaient sur eux les intrigues, les dénoûments, les coups de théâtre, les danses, la musique, l'ensemble et le brouhaha des spectateurs. Ce qui se passait à Charenton nous l'apprend assez ; que de rechutes, que d'accès de fureur provoqués par les représentations théâtrales ! jamais on n a montré les individus guéris par ce mode de traitement.
Pour rendre le spectacle plus piquant, on s'avisa une année de faire figurer
DE CUARENTON.
dans un ballet un monomaniaque très -célèbre dans Paris pour la {jràce et la perfection de sa danse. Ce malheureux, voyageant en Italie avec un seifjneur russe, fut contrarié dans une inclination ; la jalousie le rendit furieux; il fut conduit en France oii, après un accès de manie, il resta persuadé d'abord qu'il était très-riche et grand seigneur; plus tard qu'il était roi et empereur. Il passait paisiblement sa vie dans ce délire de la grandeur, rajustant de son mieux ses vêlements pour se donner de l'importance, ramassant tous les objets brillants qu'il rencontrait pour s'en parer, parlant souvent de sa puissance et de son bonheur, etc. Le bonheur de cet infortuné fut troublé : on l'affuble d'un costume royal, on lui ceint l'épée; ainsi accoutré, on le produit sur le théâtre de Charenton ; notre choréographe danse avec la dignité d'un potentat, et chacun des spectateurs d'applaudir ; mais lorsque retiré derrière la toile, on veut dépouiller ce malheureux de son costume, il s'irrite, fait résistance, devient furieux, tire l'épée, met en danger ceux qui l'entourent ; enfin les infirmiers ont beaucoup de peine pour le désarmer et pour le conduire dans son quartier.
Ce furent des médecins étrangers, Frank, en 1802, et Max. Andrée, en 1808, qui, dans leur voyage médical en France, élevèrent les premiers la voix contre une pareille déception. Les abus et les suites funestes de cet étrange moyen de guérir la folie frappèrent enfin les bons esprits, et, sur les réclamations pressantes et réitérées de Royer-CoUard , médecin en chef, le ministre, par décision du mois de juillet 1811, interdit toute comédie et tout bal dans la maison de Charenton.
Pour que les représentations théâtrales fussent utiles aux aliénés, il faudrait un théâtre, des pièces, une musique, des spectateurs, faits exprès pour chaque malade, car les applications de l'influence morale au traitement des aliénés, doivent être aussi variées qu'il y a de modes différents de sentir. J'ai conduif an spectacle plusieurs aliénés confiés à mes soins , des maniaques tranquilles, des monomaniaques paisibles, des lypémaniaques ; je choisissais des pièces gaies, propres à émouvoir par de douces impressions, mais qui ne pouvaient provoquer ni des idées, ni des passions dangereuses; je consultais le goût de chaque malade, et lui faisais longtemps désirer cette distraction ; jamais je n'ai vu que le spectacle ait guéri. Parmi mes malades, les uns s'irritaient, les autres étaient plus profondément tristes, presque tous désiraient sortir de la salle; l'un d'eux croyait voir sa femme dans toutes les dames qui entraient dans la salle, et des rivaux dans tous les hommes. Un autre m'avertit de sortir au plus tôt, sentant que le délire allait s'emparer de lui. Un troisième m'avouait qu'il prélait son attention aux jeux de la scène, mais que rien n'allait à son cœur. Une fois, je faillis être surpris, à l'Opéra, par l'explosion d'un accès de manie, provoqué par un acte pendant lequel les acteurs simulaient un combat au sabre. Le spectacle n'est réellement utile que dans la convalescence parfaite, et alors un ami, la famille,' ia campagne, les voyages sont bien préférables. J'ai dit ce que l'expérience m'avait appris sur les spectacles et la musique , comme agents thérapeutiques contre la folie. Mais puisque l'occasion s'en présente, je vais rendre compte du résultat de mes nombreux essais sur la musique.
HISTOIRE ET STATISTIQUE
Je viens de dire que l'on donnait h Cliarenton des bals et des concerts une fois par semaine : ce moyen est moins dangereux que le spectacle , quoiqu'il ne soit pas sans inconvénients ; la musique doit être choisie. Les étrangers ne sauraient être admis dans ces réunions qui doivent avoir lieu en famille, entre les malades et les personnes qui les dirigent et les soignent habituellement, afin d'éviter toute excitation nerveuse, tout réveil des passions.
Je sais que quelques auteurs, les anciens surtout, ont écrit sur le pouvoir de la musique. J'ai lu des faits rapportés par des médecins dignes de foi. J'ai du essayer de la musique comme moyen de guérir les aliénés. J'en ai essayé de toutes les manières, et dans les circonstances les plus favorables au succès. Quelquefois elle a irrité jusqu'à provoquer la fureur, souvent elle a paru distraire, mais je ne peux dire qu'elle ait contribué à guérir : elle a été avantageuse aux convalescents.
Un lypémaniaque, pour lequel son frère faisait de la musique avec les meilleurs maîtres de Paris, devenait furieux quoique les musiciens fussent dans un appartement séparé du sien ; il répétait aux personnes qui étaient auprès de lui : C'est exécrable de chercher à se réjouir, lorsque je suis dans un état aussi affreux. Ce frère tendrement aimé fut pris en aversion par le malade. J'ai observé plusieurs aliénés très-habiles musiciens, qui, pendant la maladie, n'entendaient plus que des tons faux, la meilleure musique les agaçait d'abord , les contrariait , et finissait par les irriter. Une dame qui avait été passionnée pour la musique , commençait par jouer et par chanter des airs qui lui étaient familiers ; mais quelques instants après, le chant cessait et la malade continuait à toucher quelques notes sur le piano, répétées sur le ton le plus monotone et le plus fatigant pendant plusieurs heures de suite, à moins que l'on n'eût soin de la distraire et de lui faire quitter l'instrument.
L'hospice de la Salpètrière m'offrait \\n champ immense pour des essais thérapeutiques ; je n'ai pas h me reprocher de l'avoir négligé. Plus de douze cents femmes aliénées sont réunies dans cet hospice ; plus de deux cents sont soumises tous les jours à une observation particulière, et subissent un traitement plus ou moins actif. J'avais fait tant d'applications partielles de la musique, je voulus en essayer sur des masses. Mes expérimentations furent faites pendant l'été de 182-4 et celui de 1825. Plusieurs musiciens très-distingués de la capitale, M. Henry, professeur au Conservatoire, M. Brod, etc., secondés par les élèves du Conservatoire de musique, se réunirent plusieurs dimanches de suite dans notre hospice. La harpe, le piano, le violon, quelques instruments à vent et des voix excellentes, concouraient à rendre nos concerts aussi agréables qu'intéressants.
Quatre-vingts femmes aliénées choisies par moi parmi les convalescentes, les maniaques, les monomaniaques tranquilles et quelques lypémaniaques , étaient assises commodément dans le dortoir dit des convalescentes, en face des musiciens réunis dans une pièce qui précède ce dortoir et qui sert d'atelier. L'élève en médecine de la division, M. le docteur Chambeyron , m'assistait dans mes essais, nul étranger n'y était admis, l'amour de la science et de l'humanité nous animait tous d'une même ardeur, surtout les artistes qui
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voulurent bien se prêter h ces expériences. Des airs sur tous les Ions, sur tous les modes, sur toutes les mesures, furent joues et chantes en variant et le nombre et la nature des instruments ; plusieurs grands morceaux de musique furent aussi exécutés. Mes aliénées étaient très-altenlives, leurs physionomies s'animaient, les yeux de plusieurs devenaient brillants, mais toutes restaient tranquilles; quelques larmes coulèrent, deux d'entre elles demandèrent à chanter un air et à élre accompagnées : on se prêta à ce désir.
Ce spectacle nouveau pour nos malheureuses malades , ne fut point sans influence, mais nous n'obtînmes point de guérison, pas même d'amélioration dans leur état mental. Après ces concerts qui avaient duré deux heures, les musiciens se rendaient dans l'intérieur de la division ; ils exécutaient avec les instruments à vent des airs connus, populaires, guerriers ou tendres; un grand nombre de nos femmes s'excitaient, s'exaltaient au son des instruments, plusieurs même, parmi les furieuses, formaient des rondes pour danser. Celte excitation était passagère et cessait presque aussitôt que la musique ne se faisait plus entendre. On en causait un peu dans la soirée ; à la visite médicale du lendemain il n'en était plus question. On me dira peut-être , que la musique n'étant point à l'usage des femmes de la Salpêtrière, devait produire peu d'effet sur elles ; mais j'avais essayé et j'ai essayé constamment de la musique sur des aliénés qui l'avaient cultivée avec succès pendant toute leur vie, et même sur des musiciens très-habiles. Je n'ai point été plus heureux ; je ne conclurai pas de ces insuccès qu'il soit inutile de faire de la musique aux aliénés ou de les exciter à en faire eux-mêmes : si la musique ne guérit pas, elle distrait, et, par conséquent, elle soulage; elle apporte quelque allégement à la douleur physique et morale; elle est évidemment utile aux convalescents, il ne faut donc pas en repousser l'usage.
Qu'on nous pardonne cette longue digression, je reviens aux moyens de traitement, employés depuis la restauration de l'établissement de Charenton, introduits pendant l'administration de M. de Coulmier. La douche était fréquemment donnée; l'aliéné conduit dans la salle de bains, était préalablement fixé sur un fauteuil. Ce fauteuil était placé au-dessous d'une cuve ou réservoir rempli d'eau froide, de laquelle sortait perpendiculairement un tuyau destiné h conduire sur la tête du malade l'eau dont cette cuve était remplie.
Dans chaque salle de bains, on avait disposé aussi un appareil pour la douche ascendante, quelquefois utile pour combattre la constipation opiniâtre de quelques aliénés qui se refusent à tout autre moyen.
On faisait usage aussi de bains de surprise; la malade descendait des corridors au rez-de-chaussée et arrivait dans une salle carrée, voûtée, dans laquelle on avait construit un bassin de 6 pieds de profondeur, de 10 de longueur, de 7 de largeur. Ce bassin étant rempli d'eau, après avoir bandé les yeux de l'aliéné, après l'avoir fait asseoir sur le bord du bassin, on le renversait en arrière pour le précipiter dans l'eau. Était-ce bien un bain de surprise? N'était-ce pas plutôt un bain de terreur? Royer-Collard en fit bientôt cesser l'usage.
Aux ceintures, aux entraves, aux menottes, aux colliers de fer, moyens pour contenir les furieux, proscrits par Pinel, on substitua le gilet de force;
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on inventa des mannequins en osier dans lesquels le malade était renfermé depuis le cou jusqu'aux cuisses ; ce moyen bizarre maintenait les bras pendants des deux côtés du tronc, mais n'empêchait pas de se promener. On imagina aussi des paniers en osier , des boîtes en bois pour mieux contenir les lypémaniaques portés au suicide. Ces paniers en osier et ces boites ont S 1/2 pieds de longueur, 18 pouces de profondeur, 2 pieds de largeur, l'intérieur est matelassé et garni de paille dans le fond ; l'aliéné est étendu dans ce panier, y est renfermé par un couvercle , échancré à l'une de ses extrémités , afin de maintenir la tète et de l'empêcher de rentrer dans le panier ou dans la boite. L'emploi de tous ces moyens a cessé, le gilet de force nous suffit.
La promenade dans les jardins, sous la surveillance des infirmiers, était permise plusieurs fois dans la semaine. Quelques convalescents et même quelques malades obtenaient la permission de sortir seuls hors de la maison. Pouvant se répandre dans le village et dans les communes environnantes , cette permission n'était pas toujours sans quelque inconvénient ; il est des aliénés qui en ont abusé et se sont livrés à des écarts de régime; il en est d'autres qui, allant seuls à Paris , y ont acheté des instruments nuisibles à ceux qui les servaient et à eux-mêmes.
Sous le prétexte exagéré que la présence des étrangers peut nuire aux aliénés , les visites dans l'intérieur de l'établissement n'étaient jamais permises. 11 régnait sur cette maison une sorte de secret qui ne permettait à personne d'en apprécier ni la direction, ni l'administration, ni la tenue générale, ni la régularité du service. Sans doute un hospice, une maison d'aliénés, doivent être des asiles sacres, où ne pénètre jamais l'œil d'une vaine curiosité , ils ne doivent point être accessibles aux étrangers oisifs , qui se font un jeu et se promettent une distraction , de la vue de la plus affligeante des misères humaines; mais ces maisons peuvent et doivent s'ouvrir pour l'homme instruit, ami de l'humanité, qui vient chercher dans ces asiles des leçons et des exemples. On abusait ainsi d'un principe salutaire pour écarter toute sorte de contrôle; l'administration qui remplaça celle de M. de Coulmier fut moins sévère, et si les curieux furent toujours exclus, les hommes éclairés et guidés par des sentiments d'humanité et d'utilité publique , purent visiter l'établissement.
Le service médical était partagé entre le médecin en chef et un chirurgien, à qui l'on donna le nom de médecin-chirurgien, ce dernier était obligé à résidence. Il y avait en outre un élève en médecine et un élève eu pharmacie. Nous verrons plus tard les heureux changements qui s'opérèrent dans l'organisation de ce service.
Je ne dirai pas toutes les luttes qu'eut à soutenir le successeur de Gastaldi : nul registre de visites n'était tenu ; on fit un crime au nouveau médecin en chef de vouloir établir un registre médical; on s'opposa à ce qu'il pût connaître le nom des malades, leurs familles, leur pays, leur position sociale, leur manière de vivre, la cause de leur maladie, en un mot tout ce qui intéressait le plus le médecin et importait le plus à ses malades.
Le savoir, le zèle, les bonnes dispositions de Royer-CoUard ne purent sur-
DE ClIARENTON.
monter tous les obstacles qu'il rencontra pour la suppression des abus et pour l'adoption des améliorations qu'il voulait faire introduire. Sa constance, ses efl'orts , la fermeté de son caractère durent fléchir devant la domination du directeur. Cette lutte déplorable fut signalée par Pinel (1), comme une des circonstances les plus funestes dans une maison d'aliénés, dans laquelle, dit ce grand maître , plus que dans tout autre établissement , l'harmonie entre l'administrateur et le chef du service de santé est de première nécessité.
Le directeur s'était érigé en surveillant général des malades; il dirigeait la police intérieure , accordait les récompenses , les permissions de sortie ; il infligeait des punitions, il se chargeait de ce qu'il appelait le traitement moral comme d'un accessoire qui devait lui être soumis. II partagea la surveillance des détails entre deux surveillants pour les hommes, et une surveillante pour les femmes; brisant ainsi, pour les premiers, l'unité si utile, si importante dans une maison d'aliénés.
Quels que fussent les vices des anciens bâtiments , quels que fussent les défauts des bâtiments ajoutés par M. de Coulmier, quelque abus qui pùt résulter de l'absence de toute administration régulière, de toute comptabilité, de toute surveillance; quelque vicieux que fût le régime intérieur, quelle que fût l'indifférence de Gastaldi, quel que fût le découragement de M. Royer- Collard sous la direction de M. de Coulmier, homme doué de beaucoup d'esprit, favorisé par les chefs de l'administration publique, ses anciens collègues, la maison de Charenton prit un accroissement rapide et considérable.
Les admissions, d'abord très -peu nombreuses dans les trois premières années, s'élevèrent progressivement, les années suivantes, dans les proportions qui suivent :
La moyenne des admissions, dans les trois premières années, n'avait été que de 67 1/3; dans les cinq années suivantes la proportion s'est élevée à 87 ; dans les cinq années de 1808 à 1810 la proportion annuelle des admissions h été de 201; dans les quatre années suivantes, de 1811 à 1814, la proportion moyenne n'a été que de 180 1/2; la différence de ces quatre dernières années est assez remarquable pour être notée. Nous n'avons pu en connaître la cause. Tient- elle à des événements généraux, qui, à cette époque, exercèrent une grande influence sur toute la France ?
Les registres mal tenus n'ont pas permis de constater les sorties, les guérisons elles morts; cette statistique n'a pu être rédigée par le médecin en chef, le directeur ne se prétait point à de pareilles recherches.
Le nombre des pensionnaires hommes a toujours été beaucoup plus considérable que celui des femmes. Cette différence doit être attribuée essentiel-
(1) Trailâ médico-philosophique de l'Aliénation mentale, Paris, 1809.
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letnent aux militaires et aux marins qui sont envoyés à la maison par les ministres de la marine et de la guerre.
Le manuscrit que nous avons déjà cité présente la population suivante pour l'année 1810, pendant laquelle l'auteur du mémoire faisait ses recherches sur la maison de Charenton.
170 hommes. } 53 invalides. ) . . . 235 10 militaires. S
93 femmes 93
Total. ... 328
Le prix de la pension était variable depuis 800, 1500, 2000 fr. et au-dessus. Le prix moyen était de 700 fr. par individu. Le directeur, par bienveillance, admettait des pensionnaires à un prix bien inférieur et même gratuitement. Il y avait 16 pensionnaires qui ne payaient point de pension en 181i.
Le ministre de la guerre payait 2 francs la journée d'un militaire et 2 francs 75 centimes pour les officiers. L'administration des invalides payait 1 franc 50 centimes par journée de séjour.
La maison reçut des sommes plus ou moins considérables sur les fonds de secours du ministre de l'intérieur. De l'an vi h l'an xt ces sommes s'élevèrent à 16-4,699 francs ; de 1812 à 1814 à la somme de 69,598 ; plus, depuis 1812 jusqu'à 181-4, par allocations portées au budget, la maison recevait 40,000 francs tous les ans , en représentation des pensions gratuites et réduites , accordées par le ministre de l'intérieur.