‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 2)Chapitre 48 sur 63 · MÉMOIRE SUR L'ISOLEMENT DES ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

MÉMOIRE SUR L'ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

Les aliénés trompés par les erreurs des sens et par les hallucinations, entraînés par le délire de leurs passions, trahis par l'impuissance de diriger leur attention, commettent souvent des actions qui seraient criminelles, si ces actions étaient commises par des personnes jouissant de la raison.

La fortune, la vie, l'honneur de ces malades, de leurs parents, et des personnes qui les entourent, l'ordre public lui-même seraient compromis, si l'on ne mettait les aliénés hors d'état de nuire, en s'assurant de leurs personnes.

La suspension du droit qu'a chacun de disposer, selon sa volonté, de sa personne et de ses propriétés, est une dérogation au droit commun, si grave dans l'ordre social, qu'on est d'abord surpris que les médecins et surtout les légistes, n'aient pas indiqué d'une manière positive, les cas oij un aliéné peut, et doit être privé de la liberté. On est étonné que les lois de tous les pays n'aient point établi de règles pour constater les cas qui réclament la suspension de la liberté d'un aliéné , pour fixer le mode à suivre lorsque cette suspension, jugée nécessaire, est mise à exécution.

Toutes les législations ont pourvu à l'arrestation des aliénés qui troublent la tranquillité publique; elles ont autorisé ou prescrit l'interdiction des citoyens privés de la raison ; elles ont ordonné de sages précautions pour prévenir la surprise et les erreurs du magistrat qui doit prononcer l'interdiction; mais il semble que tous les législateurs aient eu pour but, plutôt le maintien de l'ordre public et la conservation de la fortune de l'interdit ou des tiers, que l'intérêt immédiat de la santé dii malade et celui de sa liberté. Avant que l'inlerdiclion soit demandée par la famille, avant qu'elle soit provoquée par le magistrat, avant que le jugement d'interdiction soit rendu, l'aliéné est privé de la liberté, de l'administration de sa fortune, et retenu chez lui ou enfermé dans une maison étrangère, soit afin de prévenir les actions funestes auxquelles il peut se livrer, soit afin de le soumettre à un

(1) Mémoire lu à l'Institut , le l'-r octobre 1852.

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régime, h des soins, à un traitement qu'il repousse le plus souvent. II y a là un acte contraire au droit commun. Toutes les législations se taisent à cet égard, fout ce qui se fait depuis l'invasion de la folie jusques au jugement d'interdiction, est illégal, discrétionnaire, et soumis tout au plus îi la surveillance administrative. Il y a là une lacune à remplir. Cette lacune seraitoUe le résultat de l'indifférence des anciens législateurs pour la liberté individuelle ou bien auraient-ils reculé devant les difficultés d'une pareille loi ?

L'isolement des aliénés {séquestration, confinement) consiste à soustraire l'aliéné îi toutes ses habitudes, en l'éloignant des lieux qu'il habite, en le séparant de sa famille, de ses amis, de ses serviteurs ; en l'entourant d'étrangers ; en changeant toute sa manière de vivre.

L'isolement a pour but de modifier la direction vicieuse de l'intelligence et des affections des aliénés : c'est le moyen le plus énergique et ordinairement le plus utile, pour combattre les maladies mentales.

La question de l'isolement se rattache aux intérêts les plus chers de l'homme, considéré comme malade, comme membre de la famille et de la société. Ici ressort la gravité d'une maladie qui expose celui qui en est atteint, à être privé des objets de ses plus chères affections, à être contrarié dans ses désirs, dans l'exercice de ses droits civils et de sa liberté. Ici se révèle l'importance des fonctions du médecin appelé à prononcer si un individu doit être mis hors du droit commun.

Éludions d'abord la question de l'isolement, sous le point de vue médical, et dans ses rapports avec la santé de l'individu. Il sera plus facile ensuite d'indiquer les principes de droit, et de signaler ce qui manque dans la législation, sur un objet aussi important. En effet, si l'isolement est indispensable pour la guérison et la conservation de l'aliéné, l'i-îolement doit être autorisé par la loi; si la médecine n'ordonne pas toujours l'isolement, si elle indique des précautions pour rendre plus profitable ce moyen de guérison, la loi ne doit autoriser l'isolement qu'avec des restrictions.

Cette question est grande ; car il y a, seulement en France, plus de quinze mille individus privés de leurs droits civils et politiques, privés de leur liberté, sans autorisation légale.

Que nous enseignent les faits et l'expérience sur la nécessité et sur l'utilité de l'isolement?

§ I. Nécessité de l'isolement.

Les anciens avaient compris les avantages d'un traitement spécial pour les maladies mentales ; ils ont laissé dans leurs écrits d'excellents préceptes sur l'habitation et sur le régime , sur la direction intellectuelle et morale propres à hâter la guérison des aliénés. Cullen, parmi les modernes, a fait sentir la nécessité d'isoler ces malades, de les séparer de leurs parents et de leurs connaissances. Willis, qui acquit une si grande célébrité pour avoir assisté à la terminaison heureuse du premier accès de manie de Georges III, fit démeubler les appartements du roi, éloigna ses courtisans et ses serviteurs, et le fit servir par des domestiques étrangers. Willis assurait que les aliénés

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flu continent qui venaient réclamer ses soins, guérissaient plus souvent que les Anglais, ses compatriotes.

Tous les médecins anglais, allemands et français, qui se livrent à l'élude des maladies mentales, conseillent l'isolement des aliénés, et sont unanimes sur l'utilité de ce moyen de guérison.

L'isolement est une vérité pratique , dont la nécessité et l'utilité seront mieux senties, lorsqu'on sera bien persuadé que les aliénés ne sont privés ni de sensibilité ni d'intelligence.

Les maniaques et les furieux eux-mêmes pensent et raisonnent suivant les modifications de la susceptibilité et de l'activité de leurs organes. En épiant toutes les idées des aliénés, en analysant la liaison de leur raisonnement, en fouillant dans leur cœur, en explorant les motifs de leurs déterminations, on saisit les causes de leurs affections et de leur haine , de leurs désirs et de leurs aversions, de leurs déterminations et de leurs actions; on acquiert la conviction que les fous ne sont pas aussi déraisonnables que le croit le vulgaire.

Que d'aliénés ont lutté longtemps et péniblement contre l'égarement , l'exaltation de leurs idées, contre leurs funestes impulsions , avant que leur délire se soit révélé par quelque acte apparent. L'observation suivante prouve jusqu'à quel point un aliéné peut cacher son délire : s'il peut dissimuler son état aux personnes avec lesquelles il vil, ne jouit-il pas de la plus grande portion de son intelligence !

Un négociant, âgé de cinquante-cinq ans, d'une constitution forte, quoique d'un tempérament lymphatique, d'un caractère doux et facile, père d'une nombreuse famille, avait acquis une fortune considérable dans le commerce ; il éprouvait quelques contrariétés domestiques bien légères pour tout homme

d'un caractère un peu ferme. Depuis un an environ, M avait formé un

grand établissement pour l'un de ses fils. Peu de temps après, il devint plus actif, et témoignait, contre ses habitudes, la joie que lui causait sa prospérité croissante. Il quittait plus souvent son magasin et ses affaires. Malgré ces-légers changements, sa famille, encore moins ses amis et ses voisins, ne soupçonnaient du désordre dans sa raison. Un jour que M.... était sorti, un marchand étalagiste apporte chez lui deux portraits et demande 50 louis , prix convenu, dit-il, avec un monsieur très-respectable qui a donné son nom et son adresse. Les fils du malade renvoient les portraits et le fripon. Le père rentre, ne parle point de son acquisition ; mais ses enfants mettent la conversation sur les portraits , sur la friponnerie du marchand , et sur le refus qu'ils ont fait de payer. M... se fâche, assurant que les portraits sont superbes, qu'ils ne sont pas chers, qu'il entend les acheter. Dans la soirée, la discussion devient plus orageuse, le malade s'emporte, fait des menaces, enfin

le délire éclate. Dès le lendemain, M est confié à mes soins ; ses enfants,

effrayés par la maladie de leur père, et alarmés de l'acquisition qu'il a faite, parcourent les livres de commerce. Quelle fut leur surprise , envoyant la mauvaise tenue des registres, des lacunes nombreuses et un déficit immense de la caisse! Ce désordre remontait à plus de six mois. Sans celte discussion, dans peu de jours, une maison de commerce des plus honorables allait être

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compromise. Une lettre de change, pour une somme considérable , arrivait à son terme, et nulle mesure n'avait été prise pour l'acquitter.

Il est des individus qui recouvrent la raison, des qu'ils quittent leur domicile, et qui la perdent de nouveau dès qu'ils y rentrent. Livrés à eux-mêmes, rendus h leurs habitudes , ces individus s'abandonnent h des excès , éprouvent des contrariétés, s'affligent de ce qu'ils voient, redoutent les devoirs, les assujettissements du monde et le tracas des affaires : mille soucis, mille inquiétudes, mille préoccupations opposées, mille sentiments divers les exaltent ou les découragent; le délire éclate. J'ai vu, à la Salpélrière, plusieurs femmes qui ne pouvaient être raisonnables que dans l'hospice , qui réclamaient avec instance leur rentrée dans la division des aliénées, sentant, après quelques jours passés dans leur famille, qu'elles allaient retomber malades. Quelques unes de ces femmes rentrant assez tôt, prévenaient le retour d'un accès ; d'autres, s'y prenant trop tard, ne pouvaient échapper au mal qu'elles cherchaient à éviter. Ce que j'ai obser,'© à la Salpétrière, je le remarque souvent à Charenton.

M..., âgé de quarante-sept ans, d'un tempérament nervoso sanguin, sujet à des hémorroïdes qui ne coulent pas depuis quelque temps, avait l'habitude de faire appliquer des sangsues à l'anus , pour combattre des maux de tête auxquels il était sujet. Heureux dans son intérieur, son commerce avait prospéré jusqu'à l'année 1830. Dès lors M... se tourmente et se donne beaucoup de tracas pour soutenir ses affaires ; en décembre 18âl , après une perte assez légère , il tombe dans la tristesse , dans la mélancolie ; sa face se colore , ses yeux s'injectent, sa respiration devient difficile. M... répand des larmes et répète sans cesse qu'il est perdu; le lendemain et les jours suivants il fait plusieurs tentatives de suicide , on est obligé de matelasser son appartement, il veut s'étrangler, essaye d'avaler sa langue, remplit sa bouche avec son poing dans l'espoir de s'asphyxier; enfin il refuse toute nourriture. Après six jours , le malade est conduit à Paris et confié à mes soins. Dès son arrivée toute tentative de suicide cesse , le malade paraît rendu à la raison et délivré de la funeste impulsion au suicide. L'impression que j'ai éprouvée , me disaitil , en me voyant transporté dans une maison étrangère, m'a guéri. En effet, le sommeil, l'appétit, la conversation très-suivie et quelquefois gaie, peuvent faire croire à cette guérison. Trois semaines paraissent suffisantes pour la convalescence; la femme et le fils de M... viennent le chercher, il passe deux jours à Paris, y termine quelques affaires et repart pour la province; à peine chez lui, M... se sent dominé par les mêmes impulsions, il revient 5 Paris, y reste quelques jours, y fait quelques affaires et repart très-bien portant; de retour dans sa maison. M... fait de nouvelles tentatives de suicide, frappe son fils et ceux qui le servent ; la vie de sa femme est compromise. Le chagrin de sa famille, la surveillance exercée autour de lui, les menaces simulées de l'autorité, rien ne peut vaincre ses impulsions funestes. Le malade passe plusieurs jours sans prend.re de nourriture, il lie, avec un cordon, les organes extérieurs de la génération , monte sur son lit pour se précipiter sur le parquet; il déchire son linge pour en faire des cordes et se pendre , enfin, il trompe la surveillance de ses parents et court se précipiter dans la

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rivière. Il est aussitôt mis dans une voiture, accompagné de sa femme, et malgré la camisole , il n'est pas d'efforts qu'il ne fasse pour se tuer. Arrivé à Paris , isolé de nouveau, M... est parfaitement raisonnable et ne fait point de tentatives de suicide , pendant six semaines qu'a duré ce nouvel isolement. Je lui demande comment il ne dompte pas chez lui ses funestes impulsions, comme il le fait à Paris , éloigné de sa famille et de ses affaires ; il répond d'une manière évasive , affirme que cette fois l'épreuve a été assez longue, qu'il est guéri ; il insiste pour retourner chez lui : Privé de ma femme et de mon fils , je suis le plus malheureux des hommes et je ne puis vivre, répète-t-il. Mais, lui disais-je, puisque vous êtes si malheureux ici, pourquoi n'essayezvous pas de vous détruire , cela vous est facile : Je ne sais pas , répliquait-il, mais je suis guéri, qu'on me laisse partir. Le malade jouissait de la plus grande liberté , nulle précaution apparente n'était prise pour l'empêcher de se détruire, et jamais il n'a fait la moindre tentative; jamais il n'a déraisonné , et jamais je n'ai pu obtenir l'aveu des motifs qui le portaient à se détruire lorsqu'il était dans sa maison, tandis qu'il n'y songeait plus dès qu'il était chez des étrangers; retourné pour la quatrième fois au milieu de sa famille, les mêmes phénomènes se. sont renouvelés avec la même violence; par instant, M... traitant d'affaires importantes, faisait trêve à ces funestes idées.

La sensibilité des aliénés est pervertie; ces malades n'ont plus, avec le monde extérieur, que des rapports anormaux, par conséquent douloureux. Tout les blesse, tout les déchire, tout leur est odieux. En opposition permanente avec tout ce qui les entoure ; ne comprenant point ce qu'on leur dit, ne saisissant pas les raisonnements qu'on leur adresse, ils en concluent qu'on les trompe ; ils prennent pour des injures , pour de l'ironie , pour des provocations le langage le plus franc, le plus sérieux et le plus tendre. Le régime, les prohibitions réclamés par leur état, auxquels on essaye de les astreindre, leur paraissent des persécutions insupportables , des contrariétés horribles. L'aliéné est en proie à des soupçons qui mettent le comble à sa perversion morale. De là cette déflance symptomatique que l'on observe chez presque tous les aliénés, même chez les maniaques qui paraissent si audacieux et si téméraires. Ce symptôme, qui s'accroît par les contrariétés imaginaires ou réelles, par des traitements maladroits, augmente avec le progrès de la maladie, avec la perturbation et Faffaiblissement de l'intelligence ; il imprime , sur la physionomie des aliénés, un caractère spéciOque facile à saisir, surtout dans la lypémanie et dans la démence, lorsque celle-ci n'est point arrivée au dernier degré de l'oblitération de l'intelligence.

La défiance est propre aux esprits faibles, elle est le partage des peuples dont l'intelligence est peu développée. L'homme affaibli , le vieillard , sont plus défiants que l'homme dans la force de l'âge ; les grands artistes, les gens de lettres, les savants, sont très-obligeants; tant il est vrai qu'il existe une force morale dans l'ascendant que donne sur les outres hommes la culture de l'esprit et une raison plus développée. Cependant, malgré leur déflance, les aliénés sont d'une imprévoyance complète ; ils n'ont nul souci, nulle inquiétude pour le moment qui va suivre , mais une défiance extrême pour tout ce qui est présent.

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De la défiance, ces malades passent bientôt à la crainte ou à la haine, et dans les deux situations morales, ils repoussent leurs parents, leurs amis, accueillent les étrangers, se jettent dans leurs bras , les invoquent comme des protecteurs ou des libérateurs avec lesquels ils sont prêts à fuir, abandonnant leur habitation et leur famille.

Qu'espérer pour la guérison de ces infortunés , si l'on ne détruit leurs préventions? Qui de nous n'a éprouvé la différence qu'il y a d'être trompe, outragé, trahi par ses proches, ou par des individus qui nous sont étrangers et absolument indifférents? On pressent déjà un des grands avantages de l'isolement. (Pages 61 et suiv., tome I.)

Ce malheureux, devenu tout à coup maître de la terre, entend être obéi par ceux qui étaient accoutumés à céder à ses volontés par respect ou par affection. Sa femme, ses enfants, ses domestiques sont ses sujets , oseraientils lui résister ? Qu'il soit transporté dans un lieu étranger ; le voilà hors de son empire, il n'est plus au milieu de ses sujets, l'illusion est détruite.

L'isolement des maniaques est d'une nécessité absolue moins évidente : les maniaques sont d'une susceptibilité excessive, toutes leurs impressions physiques ou morales les irritent et les portent à la colère ; or la colère du délire, c'est la fureur. Le furieux se livre aux actes les plus dangereux, il casse, brise, frappe et lue. Il s'arme de tout ce qui tombe sous ses mains pour se venger ou pour se défendre. Veut-on le retenir, il a recours à la force, à la ruse ; rien n'est sacré pour lui , pourvu qu'il recouvre la liberté que de» parents , des amis injustes ou barbares veulent lui ravir.

M..., âgé de 2i7 ans, d'un tempérament sanguin, sujet aux maux de tête , voyage à cheval par un temps très-chaud ; il est pris d'un accès de manie. Recueilli sur la route par des amis de sa famille, il est retenu dans un appartement jusqu'à l'arrivée de ses parents; il se croit tombé dans un repaire de voleurs, parce qu'en entrant dans cette maison amie, on avait envoyé le cheval à l'écurie et mis son porte-manteau en sûreté. Après toutes sortes d'efforts et de violences pour recouvrer la liberté, le malade met le feu à la maison, afin de s'échapper des mains de ceux qu'il prend pour des voleurs.

Laissera-t-on dans leur famille des monomaniaques qui ont des penchants affreux et atroces? Il en est qui ont des impulsions aveugles, instinctives, irrésistibles. Pinel, Gall, Hoffbauer (1) rapportent des faits d'impidsions maladives pour le vol. Heinke et M. Marc (2) ont donné l'histoire de monomanies incendiaires. Enfin, des exemples d'impulsions au meurtre, au suicide, sonlsignalcs par tous lesauteurs. Tous les médecins parlent des dangers qu'il y a de laisser libres les aliénés enclins au suicide (3). Ces funestes penchants sont quelquefois molivés, quelquefois ils sont sans motif. Ordinairement ils se reproduisent sous le type intermittent, et les individus atteints de ces funestes impulsions jouissent habituellement de la raison, dans tous leurs discours, dans

(1) Médecine légale relative aux aliénés et aux souds-muets, trad. ptir Cliambcyron, Paris, 1817, in-8".

(2) Ànnalcs d'Hygiène publique et do Médecine légale, 1833, t. x, p. ôS7 cl suivantes.— Mcvioircs de l'Académie royale de Médecine, Paris, 1833, lom. m, p. 29 cl suiv.

(5) Voyez le mémoire Suicide, tome i, p. 259 cl suiv., cl Monomonie homicide, p. 37G.

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toutes les actions qui ne rentrent pas dans la série des idées et des affections maladives. Ces monomaniaques, que je n'ai point à faire connaître ici, rentrent dans le domaine de l'administration qui veille à la sûreté publique.

Quelquefois la cause du délire existe au sein de la famille. Des chagrins domestiques, des revers de fortune , la jalousie, la présence d'individus qui éveillent ou irritent les passions mal éteintes , ont provoqué l'égarement de la raison et sont des obstacles insurmontables h son rétablissement.

M..., âgé de 27 ans, éprouve des revers de fortune, tombe dans la lypémanie avec penchant au suicide; l'élévation de l'appartement qu'il habite, la disposition de l'escalier de sa maison, les visites réitérées de ses amis qui viennent contempler son malheur, le désespoir et les soins de sa femme, sont autant de circonstances qui excitent le malade à terminer son existence; tout en avouant qu'il n'a point de motifs pour se détruire , qu'il est honteux et criminel d'attenter à ses jours , il n'est point de tentative qu'il n'ait faite pendant plus d'un mois. Isolé et transporté hors de chez lui , logé à un rez-dechaussée d'oij il peut facilement aller dans un jardin , le malade ne fait plus d'effort pour terminer sa vie ; cela ne servirait à rien, dit-il , je ne pourrais venir à bout de me tuer ici , toutes les précautions sont prises pour m'en empêcher.

Une dame, âgée de 80 ans, d'un tempérament lymphatique, d'un caractère timide, avait franchi son temps critique et jouissait d'une parfaite santé, quoique, depuis plusieurs années, elle éprouvât quelques sentiments de jalousie pour une nièce qu'elle avait attirée dans sa maison. Dans cette disposition morale , madame perd un enfant presque subitement, et son mari tombe gravement malade. Les chagrins, les fatigues la rendent acariâtre; la présence de sa nièce lui devient insupportable : madame donne son argent inconsidérément , abandonne souvent sa maison , allant se plaindre partout. Enfin elle éclate en injures, veut étrangler sa nièce, elle est prise de délire général et devient furieuse : elle a des intervalles lucides. Le jour est moins orageux que la nuit. Le médecin fait appliquer des sangsues, ordonne des pédiluves et du petit lait. Le quatrième jour, la malade est confiée à mes soins. Le visage est pâle, les lèvres sont sèches ; les yeux brillants, mobiles ou fixes ; la parole est brève ; la langue muqueuse ; l'épigastre douloureux ; des gaz s'échappent par la bouche; constipation. A une heure de la nuit, tout à coup, la malade s'agite, quitte son lit, pousse des cris, vomit un torrent d'injures, écume de fureur. La face est extrêmement rouge, le corps couvert de sueur. Trois femmes ont de la peine à contenir la malade, qui fait des efforts pour se soustraire aux objets imaginaires qui l'effrayent. J'arrive, je me plains de tant de bruit et de tant de désordre ; je fais retirer les femmes et j'ordonne à la malade de se coucher. Celle-ci me regarde avec surprise : je la fixe et lui réitère l'ordre de rentrer dans son lit. Madame se couche et se tient tranquille le reste de la nuit. La nuit suivante , mêmes accidents, même moyen pour les combattre, même succès. Cinquième nuit, retour du délire, mais sans fureur. Chaque fois que je vous vois, me dit la malade, je me sens tranquillisée. Bains tièdes, petit lait nitré, lavements émoliients. Sixième nuit, explosion de fureur qui cède comme les deux premières fois ; du reste, pendant tout

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le jour madame esl calme, raisonnable, mais Irisle. Le septième jour, j'annonce à cette dame que sa nièce doit quitter sa maison. Cette nouvelle produit son effet; le sommeil se rétablit; les selles sont faciles. Douzième jour, retour du délire, inquiétudes fugaces, crainte d'être abusée sur le départ de sa nièce ; insomnie. Seizième jour, le père et la mère de la malade viennent confirmer le départ de l'objet de sa jalousie. Dès lors le délire cesse : il reste seulement un peu d'inquiétude et quelque défiance , qui n'empêchent point madame de rentrer chez elle, quelques jours plus tard. Elle y reprend ses occupations habituelles et jouit d'une santé parfaite. Plusieurs mois après, elle sollicite de son mari le rappel de sa nièce , reconnaissant qu'elle était malade lorsque la jalousie s'est éveillée en elle.

Les personnes privées de la raison tombent quelquefois dans l'abattement physique et dans le découragement moral ; elles sont tellement affaissées qu'elles ne peuvent vaincre leur inertie intellectuelle, ni triompher de leur répugnance pour toutes sor.tes d'exercices et de distractions. Profondément affectées de cette nullité physique et morale, elles se la reprochent et elles s'en font un motif de désespoir. Cette situation est d'autant plus funeste que ces malades voient ce qu'ils devraient faire et qu'ils restent les témoins de ce que les autres font pour eux.

Les aliénés, qui conservent si souvent le sentiment de leur état, perdent rarement le souvenir de leurs actions : ils se rappellent tous les accidents qui ont signalé le début de leur maladie : ce sont des écarts de conduite, des emportements, des actes de violence, dont le souvenir les irrite. Le regret, les remords sont continuellement irrités par la présence des lieux témoins de leurs égarements, et par celle des personnes qui ont été victimes de leur fureur. Parce qu'ils s'accusent eux-mêmes, ils croient que les autres les condamnent : ainsi l'un devient furieux à la vue de sa femme, qu'il cioit avoir maltraitée ; l'autre s'exalte en voyant un ami, dont il croit avoir compromis la fortune. Souvent, lorsque la folie éclate, les organes digestifs sont en mauvais état ; les aliénés trouvent mauvais au goût tout ce qu'on leur présente, soit boissons, soit aliments solides : ils croient qu'on a voulu les empoisonner, et ils accusent ceux qui leur ont donné les premiers soins. Ils deviennent furieux ou sont terrifiés dès qu'ils voient s'approcher leurs parents ou les personnes qui les ont assistés au début de la maladie.

Un jeune homme, âgé de 21 ans, était mélancolique depuis quelques jours ; ses camarades le conduisent à la campagne pour le distraire. Pendant le dîner, tout à coup et sans motif apparent, explosion du délire le plus furieux, le malade accable d'injures ses amis et veut les frapper, les appelant scélérats. Il est isolé, confié à mes soins; après trois mois de traitement , il guérit. Au déclin de la maladie, la vue de l'un de ses amis a quelquefois réveillé l'agitation et même la fureur. Lorsque la guérison a été parfaite, ce jeune homme m'a avoué qu'étant h dîner avec ses camarades , le vin lui avait paru d'un goût affreux, qu'il s'était cru empoisonné par eux.

Un émigré, âgé de 46 ans , d'un tempérament sanguin , d'un caractère absolu, après une longue suite de malheurs, est arrêté, mais rendu peu après à sa famille. Ce nouveau chagrin le jette bientôt dans le désespoir, suivi d'un

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accès de fureur qui persista pendant deux mois. Pendant son délire, le malade ne voyait et ne parlait que prisons , gendarmes , chaînes, etc.; après cet accès, M... resta mélancolique et hypocondriaque. L'année suivante, sans nouvelle provocation , tout h coup délire et fureur; dès le lendemain le malade est confie à mes soins; quoique le délire soit gfénéral, avec agitation , M... parle souvent, comme danslepremier accès, de prison, de soldats, etc.; son délire est évidemment dominé par le souvenir de l'arrestation qui a provoqué le premier accès ; chaque fois que j'aborde le malade c'est avec l'accent de l'amitié ; je lui tends familièrement les mains , je lui rappelle les soins que je lui ai donnés l'année précédente. — Dissipez vos inquiétudes , lui répétais-je souvent , vous pouvez compter sur mon dévouement ; vous n'êtes point détenu , rien ne vous relient, vous pouvez sortir quand il vous plaira. Le quatrième jour, je termine mes exhortations ordinaires par ces mots prononcés avec vivacité: Allons nous promener. Le malade veut me suivre sans vêtements. Je l'invite à s'habiller, nous sortons ; nous n'avions pas fait quelques pas que nous pûmes échanger quelques phrases suivies , et avant de rentrer, le malade avait recouvré l'entier usage de ses facultés.

Une dame, âgée de SO ans , fut effrayée par un incendie qui éclata dans une maison située vis-à-vis celle oii elle habitait. Pendant trois jours et trois nuits , cette dame ne voyait que des flammes prêtes à dévorer elle et sa maison. Il a suffi de la déplacer pour faire cesser ses hallucinations, ses craintes, et pour ramener le calme et rétablir la raison.

Les souvenirs antérieurs à la maladie ont une grande influence sur les iitées des aliénés. En effet , les idées de ces malades ont des rapports presque constants avec leurs anciennes habitudes , avec les événements passés , avec leurs études, avec leurs affections, et avec des personnes qui ne sont plus. Ces souvenirs sont si vifs , que l'aliéné leur prête souvent de la réalité ; de là, des ressemblances qui les irritent et les rendent furieux, des aversions dangereuses pour les personnes dont ils ont eu à se plaindre autrefois. Un officier m'avait pris en aversion, parce qu'il me trouvait quelque ressemblance avec un général qui avait été sévère pour lui.

M..., âgé de -40 ans passés, avait eu dans sa jeunesse des discussions d'intérêt avec son frère ; tout s'était arrangé, et les deux frères vivaient dans la plus sincère intimité. La raison de M... s'égare, et sa fureur est constamment provoquée par la présence de son frère, qu'il accuse de l'avoir ruiné.

M..., âgé de 35 ans, devient maniaque; la vue de son père l'irrite et le rend furieux. Son père l'avait vivement réprimandé dans sa première jeunesse, pour quelques écarts de conduite. '

Les aliénés ont le sentiment du mal qu'ils font, leur délire s'exaspère par la présence de leurs parents dont ils font le malheur. Le chagrin, les larmes qu'une mère, une femme, un fils ne peuvent toujours dissimuler, augraenleùt la douleur morale du lypémaniaque. La physionomie inquiète, effrayée des parents, profondément affligés, ajoute à la crainte, aux frayeurs du panophobe qui voit dans ces signes d'effroi de nouveaux motifs de terreur.

Je suis un objet d'effroi pour ma femme et mes enfants, me répète souvent un maniaque horriblement malheureux pendant les paroxysmes du délire;

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leur vue me jette dans le désespoir, « cause du mal que je leur fais; si mon délire oblige les personnes qui me soignent à m^enchaîner, qu'on me conduise dans un hospice ; je ne su rvivrais pas à ma douleur, si ma femme était contrainte à permettre^ chez moi, un pareil traitement, quelque indispensable quil fût. Ce malade a des paroxysmes qui persislent pendant trois ou quatre mois. Pendant tout ce temps-là, et même plusieurs semaines après, il ne veut voir ni sa femme ni ses enfants, tant leur présence lui est douloureuse.

J'ai vu des aliénés, particulièrement des monomaniaques, dont l'impatience et le délire s'exaspéraient par l'exagéralion des soins de leurs parents : Âht ma mère, que vous me tourmentez! jamais je ne guérirai près de vous, répétait souvent un lypémaniaque impatienté par les questions perpétuelles de sa mère, qui h chaque instant demandait h son ûls des nouvelles de sa santé , et l'excitait à être docile au régime et au traitement qui lui étaient prescrits.

§ II. De l'utilité de l'isolement.

Je viens de prouver la nécessité de l'isolement, il me reste à démontrer son utilité.

J'aurai encore, dans cette deuxième série de faits, à apprécier les rapports intimes et réciproques de l'intelligence avec les affections des aliénés, rapports qui ne sont jamais entièrement détruits chez ces malades.

Tout le monde a éprouvé ce saisissement indéDnissable qui s'empare de notre être lorsque nous sommes subitement enlevés à nos habitudes et à nos affections. Soustrait à l'influence des choses et des personnes au milieu desquelles il vivait, l'aliéné éprouve, dans le premier instant de l'isolement, un ctonnement subit qui déconcerte son délire et livre son intelligence à la direction que vont lui donner des impressions nouvelles.

Madame — , âgée de 23 ans, d'une constitution nerveuse, d'un caractère très-vif, mariée à l'âge de 21 ans, accouche heureusement ; trois mois après, sa face se couvre d'éruptions... (couperose). Sans cause connue, elle craint de toucher au cuivre ; cette crainte augmente au point que la vue, et surtout le contact du cuivre, déterminent chez elle une sorte d'évanouissement. Elle croit que ses vêtements, sa peau recèlent des parcelles de cuivre. A son lever, elle est trois heures à se nettoyer la peau, elle exige qu'on Vépluche ; elle fait de même pour ses vêtements. Dans la rue, elle ne peut passer devant la boutique d'un chaudronnier ou le magasin dans lequel elle aperçoit du cuivre. Sur les montants de la porte cochère de sa maison, sont appendues les plaques d'un notaire; mad ne franchit celte porte, même en voiture,

qu'avec la plus grande angoisse. La nuit, le jour, elle est poursuivie de la crainte que des parcelles de cuivre s'attachent h elle. Elle exige que son mari change de vêlements, les secoue, les fasse brosser à tout instant. Quelquefois elle se trouve mal, parce qu'elle a cru voir du cuivre dans son salon,

dans sa chambre, sur son lit, etc. D'ailleurs, madame conserve son

appétit, mais elle a de la constipation, dort peu, est agitée, néglige ses enfants, son ménage, ne se distrait point, ne s'occupe point, mais ne déraisonne

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

jamais. Après six mois de soins el de médicaments, madame.... est confiée à mes soins. Le jour même de son isolement, elle ne craint plus le cuivre, elle ne pense plus qu'à sa séparation de sa famille; elle dort peu. Le lendemain, elle louche et prend des flambeaux de cuivre, elle arrose un jardin avec des arrosoirs en cuivre, et prend un bain dans une baignoire de cuivre. Elle écrit à son mari une lettre, l'assurant qu'elle est guérie de sa ridicule aversion, rendant compte des épreuves qu'elle a déjà faites pour s'assurer elle-même

qu'elle est bien. Les jours suivants, madame est très-bien, ainsi que ses

lettres pleines de sensibilité, de regrets du passé et d'espérance dans l'avenir, aspirant au bonheur qui l'attend. Le neuvièmejour depuis l'isolement, le mari

de madame vient voir sa femme et la trouve si bien, qu'il ne peut résister

à son désir de la faire rentrer chez elle. Après un mois d'un état de santé

parfaite, madame est prise tout à coup de la même aversion, des mêmes

répugnances, des mêmes craintes, des mêmes précautions, non pour le cuivre, mais pour le suif. Elle reprend toutes ces habitudes maladives déjà décrites ; ce nouvel accès persiste pendant douze ans, malgré de longs voyages et tous les moyens de distractions possibles, malgré les soins les plus attentifs et les

plus affectueux de son mari. Après douze ans, madame est confiée à mes

soins. Entrée dans la maison d'fvry, dirigée par le docteur Mitivié, le même jour de l'isolement tous les symptômes cessent, et dès le lendemain, la santé est parfaite. Après un mois d'isolement, pendant lequel madame.... écrit à son mari, en reçoit des lettres, fait toutes sortes d'épreuves pour s'assurer qu'elle est guérie des terreurs que le suif lui causait, elle rentra dans sa famille, oii elle est très-bien depuis trois mois. C'est un des faits les plus remarquables de l'utile influence de l'isolement.

M. N..., âgé de .56 ans , d'un tempérament éminemment nerveux, d'une constitution sèche, essuie de grands revers dans sa position politique, s'adonne à l'étude, et fatigue son cerveau par de très-longues contensions d'esprit. A l'entrée de l'hiver , il est pris d'un accès de monomanie et est confié à mes Goins. M. N... est d'une loquacité intarissable; il écrit sans cesse, il estdominé par le désir d'acheter des fonds publics, lui qui aune grande fortuùe territoriale et qui ne s'est jamais livré à aucune spéculation. Après six mois de soins, un voyage de trois mois confirme l'heureuse terminaison de ce premier accès. Quatre ans après , à la même époque de l'année , c'est-à-dire à l'entrée de l'hiver, M. N... rentre chez lui, et annonce à sa femme d'un ton très-satisfait qu'il vient d'acheter à la bourse pour une somme très-considérable de fonds publics. La femme de M. N..., qui s'était aperçu depuis quelques jours que son mari avait un peu d'agitation et moins de sommeil, le décide à faire un voyage. Dès le surlendemain il se met en route, l'achat des rentes est oublié, et en peu de jours M. N... recouvre la plénitude de la santé.

Les impressions inaccoutumées que les aliénés reçoivent lorsqu'ils sont isolés , produisent des idées nouvelles , brisent la chaîne vicieuse des idées qui caractérisent leur délire. La nouveauté des impressions attire, fixe ou excite leur attention qui reprend alors sa puissance sur leur entendement ; et si les illusions des sens , si les hallucinations ne sont point détruites, leur influence est du moins suspendue pendant un temps plus ou moins long. Ne

ISOLEMFNT DES ALIÉNÉS.

connnîssnnt point les personnes avec lesquelles ils se trouvent tout h coup, ne sachant que penser, qu'espérer, que craindre de ces inconnus avec lesquels ils vont vivre, les aliénés cherchent à étudier le caractère de leurs commensaux, afin de se mettre en rapport avec eux. Le premier effet de l'isolement est-il de rendre l'aliéné plus calme et quelquefois raisonnable, ce premier effet persiste aussi longtemps que les impressions nouvellement reçues. Aussi les premiers moments de l'isolement sont-ils précieux pour le médecin qui sait en profiter, et c'est alors que commence la guérison de quelques-uns de ces malades.

W. B..., âgé de 40 ans, d'un tempérament nervoso-sanguin, d'une grande susceptibilité, d'un caractère mélancolique, artisan d'une fortune considérable, élail occupé de spéculations et faisait de grands préparatifs pour le sacre de Bonaparte , lorsqu'il reçut une légère contrariélé qui blessa son amour-propre. M. B... fut pris de fièvre qui cessa après quinze jours. Dès le lendemain, délire, agitation et fureur; quatre jours plus tard, le malade menace la vie de sa femme et celle de ses enfants qu'il veut jeter par la croisée; son médecin le conduit dans une maison de santé et le confie à mes soins. Le malade est logé au rez-de-chaussée , dans une chambre où il n'a d'autre meuble que son lit; il y est laissé seul, surveillé par des domestiques placés au dehors. Insomnie, mais calme, sueur abondante. M. B... se contraint le lendemain, ne voulant point être pris pour un fou, mais le délire reparaît par intervalle. Pendant le paroxysme, loquacité, marche précipitée, quelquefois tristesse. Troisième nuit, sommeil ; quatrième jour de l'isolement, le malade demande sa femme et ses enfants , et promet une entière docilité ; neuvième jour, il reçoit la visite de sa femme, l'accueille avec transport; rend parfaitement compte des causes de sa maladie et de l'impression vive qui l'a rendu à la santé; il conserve un peu de loquacité sans trace de délire. Il sort ce jour-là même , mais au lieu d'aller à la campagne comme il était convenu, M. B... exige et obtient de rentrer dans sa maison. A peine y est-il rendu, qu'il s'agite , s'exalte et fait des reproches, déclarant qu'il ne verra plus son médecin qui était son ancien ami. Peu à peu il s'apaise , s'informe de ses affaires, s'en occupe comme s'il n'eût jamais été malade. Le lendemain M. B... se rend chez un notaire, lui déclare qu'il veut divorcer parce que sa femme a voulu le faire passer pour fou. Cependant, quoique les entreprises de M... fussent nombreuses et un peu hasardées, il les dirige avec le plus grand succès sans que personne puisse soupçonner l'état dans lequel il a été. Il ne manque pas d'aller tous les huit jours chez son notaire, afin de suivre l'œuvre de son divorce. Après trois mois, les grandes entreprises de M, B... ayant atteint leur terme, il se rend chez son notaire, et lui demande avec un ton animé oii en est son divorce. Dès demain , répond celui-ci, les publications légales seront affichées. Notre convalescent sortant comme d'un long réve , s'écrie : Ah \ malheureux \ avez- vous pu croire que je voulais quitter ma femme, ne compreniez- vous pas que fêtais encore fou,? Le notaire se jette dans les bras de son ami. — Je le savais , et n'ai donné aucune suite à votre projet de séparation. Depuis lors, il n'a plus rien manqué à la santé de M. B...

Ce monsieur m'a avoué depuis, que sa translation dans une maison élran-

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

jjère avait fait sur lui une profonde impression, qu'il avait passé une nuit afiFreuse ; que cette crainte qu'on le crût aliéné l'avait rendu à la raison, et que s'il en a voulu à son médecin, s'il a voulu divorcer, c'est qu'il n'était pas complètement guéri dans le premier temps de son retour à sa famille et à ses affaires.

Madame..., âgée de 19 ans, héréditairement prédisposée aux maladies cérébrales, accouche heureusement et pour la première fois. Huit jours après une légère affection morale (départ de la sage-femme) suspendit les lochies. Le délire éclata aussitôt. On saigne la malade; on appose des sangsues; l'agitation augmente, le délire est général, il s'exaspère par la présence de son mari. Après quelques jours, je suis appelé en consultation. Je conseille l'isolement. Une maison avec un jardin est louée aux Champs-Elysées. On y établit la malade qui, chez elle, très-agitée, criait sans cesse, se refusait à toute espèce de soins, et était difficilement contenue avec la camisole. Dès le jour de cette translation, madame est plus calme, oppose moins de résistance pour prendre des aliments, elle a quelques instants de sommeil, le lendemain le délire diminue ; madame est plus attentive aux objets qui l'environnent et plus accessible aux conseils qu'on lui donne. Le deuxième jour de l'isolement elle parle quelquefois de son mari et de ses parents, mais elle continue à se promener dans son jardin avec vivacité et même en poussant des cris. Sommeil, déjections alvines provoquées par des lavements. Huitième jour, la malade demande son mari avec instance. Une visite est permise. Pendant une demi-heure, madame cause avec son mari très-convenablement, mais peu à peu elle s'agite ; son imagination s'exalte, le délire se manifeste; elle devient presque furieuse, le mari se retire. L'isolement est recommencé avec la première rigueur ; après douze jours, de nouvelles visites sont permises, loin de nuire, elles conGrment le retour de la sauté.

Des privations que l'isolement impose, naissent des phénomènes moraux précieux pour la guérison. Tout le monde a ressenti les effets de l'absence, tout le monde a éprouvé le besoin de revoir des objets devenus plus chers, depuis qu'on en est privé. La privation des personnes devenues indifférentes ou même odieuses depuis la maladie, réveille les anciennes affections affaiblies, éteintes ou perverties, et substitue ainsi des désirs naturels à des préventions et à des aversions enfantées par le délire. L'ennui devient dans l'isolement une passion active qui réagit utilement sur les pensées et sur les affections des aliénés. Lorsque l'ennui n'est pas trop prolongé, lorsqu'il n'est pas trop profond, il éveille le désir de changer une situation qui déplaît et donne une activité nouvelle et salutaire aux facultés intellectuelles et morales.

iMadame..., âgée de 27 ans, après une couche heureuse éprouve une affection morale vive, tombe dans la lypémanic, refuse toute sorte de nourriture, repousse les soins et les consolations que lui prodiguent son mari et sa famille, répétant sans cesse qu'elle est perdue. Elle maigrit beaucoup et tombe dans une grande faiblesse. Après un mois de soins infructueux, madame... est isolée, confiée à mes soins. Dans les premiers jours de l'isolement on essaye tous les moyens propres ù la rassurer et à lui inspirer de la

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

confiance ; leur inutilité décide à laisser la malade livrée à ses réflexions. Alors elle exprime le désir de rentrer dans sa famille... <i Lorsque vous ferez comme tout le monde, et que vous vous nourrirez convenablement, vos parents viendront vous voir et vous ramèneront chez vous. i> Je répète cette phrase chaque fois que la malade demande ses parents. Après quinze jours, madame sort spontanément de son appartement , et se décide à vivre comme ses commensaux. Lui ayant demandé les motifs de ce brusque changement, voici sa réponse : Je me suis horriblement ennuyée pendant les derniers quinze jours, n'y tenant plus , je me suis décidée à faire comme tout le monde de la maison. Me tiendra-t on les promesses qu'on m'a faites, retournerai-je bientôt chez moi, car l'ennui finirait par me tuer? Il est inutile d'ajouter que l'isolement cessa et que la guérison ne se fit pas attendre.

Les aliénés sont généralement convaincus qu'ils jouissent d'une santé parfaite et que jamais ils ne se sont mieux portés. Celte conviction les détermine à repousser toute espèce de soins et de traitement ; ils se refusent obstinément à toute sorte de régime. Quelques-uns, dominés par le besoin de tourmenter leurs parents et leurs amis , font tout ce qui leur est nuisible, sans égard pour les prières et les larmes des personnes qui les conjurent de soigner leur santé. Les conseils des médecins sont des niaiseries, des mystifications, des outrages et même des persécutions. Quel est le membre de la famille qui osera contrarier les goûts dépravés et nuisibles d'un malade ainsi prévenu ? qui osera l'obliger à s'abstenir de tel aliment , de telle boisson, de tels actes propres à exaspérer le délire ? lequel de ses parents osera le forcer à prendre un médicament que le malade rejette autant par la conviction que ce médicament est inutile, que par la certitude qu'il lui fera du mal? Ce qu'une mère, une femme, un ami, n'ont pu obtenir, devient facile à des étrangers.

Quelquefois l'aliéné qui est isolé est saisi de crainte, se voyant dans un lieu inconnu, entouré d'étrangers. Si elle ne va pas jusqu'à la terreur, cette crainte produit des effets prompts et salutaires; elle agit à la manière des substances sédatives, elle modère l'excitation nerveuse, elle calme et dispose le malade à mieux sentir les influences nouvelles auxquelles il est soumis, elle le rend plus accessible aux conseils ; quelquefois, et particulièrement dans la lypémanie , les malades soupçonneux , défiants , se croient délaissés par leurs parents et par leurs amis ; ils se persuadent qu'on les a voués à de mauvais traitements, à des supplices, à des éprétives, à des expériences, à la mort. Les soins, les égards, les prévenances, l'assurance d'un avenir heureux, la promesse de recouvrer la liberté, font passer le malade du désespoir à l'espérance et à la confiance. Le contraste entre l'abandon présumé , l'appréhension d'un sort prochainement funeste et l'empressement afl"ectueux de gens inconnus , provoque une lutte intérieure d'où la raison sort victorieuse.

M..., d'un tempérament sanguin, âgé de S8 ans, devenu mélancolique à la suite de la révolution , par la perte de sa fortune et de son état, vivait retiré à la campagne. Sa femme le pressait souvent de passer l'hiver îi Paris; il s'y était refusé; mais enfin il cède aux instances qu'on lui fait à cet égard, 2 h"!

ISOLEMENT DES ALIÈNES.

dans l'espoir qu'une vie plus distraite dissipera sa mélancolie. Le contraire a lieu. Paris réveille tous ses anciens souvenirs, ravive son chagrin. Une légère contrariété lui fait perdre la raison. Des évacuations sanguines sont faites, des bains frais sont refusés obstinément. Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, on a recours h la contrainte, le malade devient furieux, persuadé que sa famille veut le sacrifier. Dès lors il tente tous les moyens de se détruire ; il essaye de se précipiter par les croisées : on persiste à faire prendre tous les jours un bain frais. Chaque bain provoque une nouvelle contrariété, de nouvelles luttes, de nouvelles violences. M... est fixé sur son lit ; il y reste pendant huit jours, refusant toute nourriture ; enfin , il est isolé et confié à mes soins. Les yeux sont caves et hagards-, la face, décolorée, offre des mouvements convulsifs. Le malade garde le silence le plus obstiné, pousse deà soupirs et frissonne d'effroi dès qu'on l'approche. Je l'aborde, je lui parle avec intérêt, je lui exprime le désir de lui être utile, et la promesse de le rendre à la santé et au bonheur. Pendant cette allocution, M... répète ou plutôt balbutie des mots insignifiants, refuse les aliments qu'on lui présente, et va lentement se jeter sur son lit. Un ancien soldat lui est donné pour domestique; ce soldat parle guerre, campagne, service militaire; et, après plusieurs heures de narrations guerrières, auxquelles le malade ne répond point , le domestique hasarde l'offre d'un bouillon , qui est accepté et pris , quoique en tremblant. Dès le troisième jour de l'isolement, je conseille un bain; mais, en se rendant au bain, tout l'extérieur du malade exprime la terreur : on eût dit un criminel marchant au supplice. Après une demi-heure de bain et de conversation affectueuse. M... parait moins inquiet, accepte les aliments qu'on lui propose, et promet de se laisser soigner. En effet , dès ce jour-là, il prend une boisson légèrement laxalive, un pédiluve, et les jours suivants des bains tièdes prolongés. Le sixième jour, il reçoit la visite de son frère qui promet qu'ils repartiront pour la campagne dès que les forces seront rétablies. La convalescence n'est plus douteuse; le malade recherche la société et les distractions : il se promène volontiers, et après quinze jours , la raison est parfaite. Ce monsieur m'a avoué depuis , qu'il se croyait condamné au dernier supplice; que la tristesse de ses parents justifiait ses craintes, lesquelles, après avoir augmenté d'abord, avaient cédé aux soins qu'on lui avait prodigués dans la maison où il avait été placé.

Je n'indiquerai point ici toutes les circonstances qui concourent à prouver que l'isolement est un grand moyen de guérison des aliénés. Je n'avais qu'à démontrer son utilité. Je crois avoir atteint ce but, en rapportant des observations qui constatent cette utilité. J'aurais pu en citer un beaucoup plus grand nombre. Ployez tome 1""', pag. 60 et suivantes. . Tout ce qui précède conduit aux conclusions suivantes.

Les aliénés doivent être isolés :

1° Pour leur sûr^^té, pour celle de leurs familles et pour l'ordre public ; 2° Pour soustraire ces malades à l'action des causes extérieures qui ont produit le délire, et qui peuvent l'entretenir ;

S° Pour vaincre leur résistance contre les moyens curatifs ; ■4° Pour les soumettre à un régime approprié à leur état ;

rSOLEMENT DES ALIÉNÉS.

5» Pour leur faire reprendre leurs habitudes intellecluelles et morales. J'ai donc prouvé deux choses , la nécessité et l'utilité de l'isolement des aliénés.

Ici commencent les objections. S'il ne s'agit que d'un furieux , tout le monde comprend la nécessité de l'isoler, tant pour la sûreté du malade que pour celle de sa famille. L'intelligence du maniaque est tellement bouleversée, ses aflFeclions morales sont tellement perverties, qu'à peine s'apercevra-t-il du changement de sa situation.

Celui qui est dans la démence, qui a les facultés affaiblies, qui est indifférent à toute impression étrangère, n'aura point à souffrir ni du changement d'habitation , ni de l'absence de ses parents et de ses amis, puisqu'il est sans regret comme sans répugnance.

Mais isolera-t-on l'aliéné qui jouit d'une grande partie de sa raison, qui n'a qu'un délire partiel , et qui conserve presque toute sa sensibilité morale? La contrariété qu'il va éprouver ne lui fera-l-elle pas perdre la portion d'intelligence qui lui reste? N'y a-t-il point de la barbarie à priver un malade des soins que lui prodigue la tendresse de sa famille? comment séparer des objets de ses affections un malheureux que le chagrin dévore ? comment éloigner le panophobe de ses parents et de ses amis, qu'il regarde comme ses défenseurs naturels? comment priver de la liberté celui qui craint la police , les prisons et les fers, etc.; combien d'autres objections ne pourrait-on point faire encore? L'expérience a répondu, elle a prouvé que les aliénés guérissent rarement au sein de leur famille, que leur guérison est plus prompte et plus assurée lorsqu'ils sont traités hors de chez eux. On craint pour ces malades le contact avec leurs compagnons d'infortune, on redoute les effets de l'imitation, on croit que les idées et les actions des uns réagissent sur les autres et augmentent le délire de ces derniers ; on redoute pour ces malades l'effroi qu'éprouvent les personnes bien portantes qui les visitent. L'on oublie que la sensibilité de ces malades est pervertie, et qu'ils ne sentent pas comme les individus jouissant de la plénitude de la santé.

Mais qui oserait assurer que l'isolement n'a jamais été nuisible ; je répondrai franchement oui , l'isolement a nui quelquefois , parce qu'il est de la nature des cho-ses que les meilleures ne soient pas toujours exemptes d'inconvénients. Que conclure? Qu'il ne faut point abuser de l'isolement, qu'il ne faut pas en faire une application trop générale et trop exclusive, qu'il n'appartient qu'au médecin expérimenté de le prescrire.

Tout individu qui a du délire ne doit point être isolé ; car, au début, l'aliénation mentale simule souvent le délire aigu et fébrile. 11 est facile de s'en laisser imposer à cet égard, et l'erreur n'est point indifférente; elle compromet la santé du malade, elle expose le médecin à des regrets et au blâme. Lorsqu'on est appelé auprès d'un malade qui a du délire , il ne faut point se hâter de prononcer. Il m'est arrivé d'ôlre appelé pour des cas semblables , et de m'étre opposé à l'isolement qui paraissait très-urgent, à cause de la violence du délire. Cette prudence serait superflue au début d'un second accès de folie, ou au début d'un accès de folie intermittente; elle pourrait être nuisible lorsqu'il y a impulsion au suicide ou à l'homicide.

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

Il ne siiflit pas que celui auquel on prescrit l'isolement soit aliéné , car tous les aliénés ne doivent point être isolés. Si le délire est partiel ou fugace, s'il porte sur des objets indifférents , s'il n'est point entretenu par une passion violente , si le malade n'a point de répugnance ou d'aversion pour les lieux qu'il habite et pour les personnes avec lesquelles il vit, si son délire est indépendant de ses habitudes domestiques, si dans son intérieur de famille ne se trouvent point les causes d'irritation réelles ou imaginaires, si la fortune, la vie du malade , si la fortune, la vie de sa famille ne sont point compromises , enfin si l'aliéné se prête aux moyens de guérison ; dans tous ces cas, l'isolement peut être utile, mais n'est point indispensable. Si l'aliéné , conservant une grande portion d'intelligencç , a un grand attachement pour les siens, on peut craindre que l'isolement n'augmente le délire.

L'isolement est indispensable dans la manie. Il faut isoler les monomaniaqucs dominés par l'orgueil, l'amour, la jalousie.

Il faut isoler les lypémaniaques poursuivis par des craintes et des terreurs imaginaires, tels que les panophobes et les suicides ; ces derniers sont rusés, astucieux , et savent déjouer la surveillance la plus active. L'isolement seul peut rassurer sur la conservation de leur vie, encore faut-il toujours appréhender pour leur existence.

Les personnes qui sont dans la démence n'ont besoin que de surveillance et peuvent rester dans leur famille, à moins que des considérations particulières , intéressant des tiers , n'obligent à les isoler ; une femme enceinte et impressionnable courrait des dangers à vivre constamment avec un individu qui serait dans la démence, quoique paisible. La présence d'un aliéné , dans une famille composée de plusieurs enfants, particulièrement de jeunes filles, peut devenir une cause prédisposante aux maladies mentales, et par conséquent nécessite l'isolement.

Les idiots n'ont rien à espérer de l'isolement : si on les renferme, ce n'est que pour les préserver des accidents auxquels leur état les expose, pour les soustraire aux railleries du bas peuple, pour empêcher qu'ils ne deviennent des instruments dont les malfaiteurs se sont servis quelquefois dans leurs tentatives criminelles.

Les aliénés pauvres doiveat être isolés , parce que leurs parents , nonseulement sont dépourvus de tout moyen de surveillance et de traitement , mais que leurs habitations sont trop étroites.

Lorsqu'un aliéné , quel que soit le caractère de son délire, a été traité au sein de sa famille, pendant un temps plus ou moins long, l'intérêt de sa santé veut qu'on essaye de l'isolement, comme un puissant moyen de guérison.

L'époque à laquelle doit cesser l'isolement n'est point facile à déterminer; l'expérience, à cet égard, a été longue à se prononcer. Que d'individus présumés guéris sont retombés malades pour être rentrés trop tôt dans leurs familles ! Combien sont restés incurables par suite de la même précipitation! Combien d'aliénés conservant leur délire, le dissimulent pour obtenir la liberté dont ils abusent, quelquefois s'abandonuant à des actions atroces. Je puis affirmer que j'ai vu beaucoup moins d'accidents , beaucoup moins de

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

retours de délire , en prolongeant l'isolement , qu'en le faisant cesser trop tôt. Il est même des individus qui, après avoir recouvré la plénitude de la raison, appréhendent de rentrer dans leur famille ; mais je dois ajouter que le plus grand nombre des convalescents ont le désir contraire. (Voyez tome I, pag. 66 et suiv.)

Mademoiselle C..., âgée de 21 ans, douée d'un tempérament sanguin, d'une grande susceptibilité, d'une imagination très-ardente, vivant dans les prestiges du monde, était devenue amoureuse dès l'âge de la puberté. Celui qu'elle devait épouser est obligé de partir pour la province; mademoiselle C... devient sombre, triste; elle maigrit, elle a des lypotimies , les règles se suppriment. Après quelques mois d'attente, elle se croit délaissée , devient maniaque, et fait plusieurs tentatives pour se détruire. Ce premier accès ne dure que deux jours ; le mois suivant, nouvel accès , la malade se précipite d'un premier étage, fait des efforts pour s'étrangler, essaye de s'asphyxier, et refuse enfin toute nourriture. Mademoiselle C... est isolée et confiée à mes soins; elle répond à toutes les instances qu'on lui fait pour prendre des aliments : — Je ne mangerai pas que je n'aie vu M. L.,., la vie in est odieuse sans lui. Tout moyen de persuasion ayant été épuisé, on a recours à l'appareil de la force pour lui faire avaler un bouillon :^ — On ne Va pas osé chez moiy dit-elle avec hauteur, on ne le tentera pas ici; plusieurs femmes sont introduites dans l'appartement de mademoiselle C..., et reçoivent l'ordre d'employer la force. La malade brave d'abord cette menace , mais dès qu'elle voit qu'on. s'apprête à la nourrir malgré elle, elle consent à prendre ce qu'on lui offre. Dès lors, elle se prête aux soins et au traitement réclamés par son état. Le délire diminue progressivement, et le cinquième jour il avait disparu. Mademoiselle C... voit sa mère le quinzième jour de l'isolement, elle sollicite sa liberté. Cette liberté est d'abord refusée; mais quoique j'eusse averti que la suppression des menstrues devait faire craindre de nouveaux accidents, mademoiselle C... rentre dans sa famille vingt-cinq jours après en être sortie. Arrivée chez elle, elle n'est pas plus tôt assise, qu'elle s'écrie : — Ces murs, ces meubles, ces arbres me font un mal affreux; que j'ai mal fait de revenir! Cependant il n'y avait point de délire ; mais le troisième jour il reparaît, le douzième il fallut isoler la malade. L'isolement ramena promptement la raison; la convalescence se prolonge jusqu'au rétablissement des règles ; cette fois la guérison est durable , et la santé ne s'est plus altérée , malgré une longue suite de revers de cœur et de fortune.

Un militaire profondément lypémaniaque éprouvait les bons effets de l'isolement, lorsque après dix-sept jours de bonne santé , sa femme désire le ramener chez lui, espérant par les distractions confirmer la bonne santé de son mari; chacun accueille avec empressement le convalescent, qui paraît très-bien portant à ses camarades, tout le monde lui fait fête et l'invite pour célébrer son rétablissement; le régime est négligé : les militaires boivent volontiers, celui-ci ne se ménage point, et dès le lendemain, dans la soirée, il fait craindre à sa femme le retour des premiers accidents. Le jour suivant, ce militaire réclame lui-même l'isolement, et passe huit jours dans un délire maniaque.

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

Ne faut-il point accorder à toutes les maladies un temps plus ou moins long, pour la convalescence? On ne craint pas de jeter trop vite un aliéné convalescent h travers toute sorte d'imprudences, d'écarts de régime, d'impressions fâcheuses, avant que le système nerveux soit entièrement raffermi. Pour celui qui connaît la puissance de l'association des idées avec les objets extérieurs, il n'est pas difficile de s'expliquer les dangers que courent les aliénés en reprenant trop vile leurs anciennes habitudes. Les premières visites que reçoivent tous les aliénés, soit de leurs parents, soit de leurs amis, font toujours sur eux une impression très-vive et quelquefois funeste.

De même que l'isolement ne convient pas à tous les aliénés, tous ces malades ne doivent pas être soumis au même mode d'isolement : de même que, comme dans la thérapeutique générale, le praticien doit varier la forme des médicaments suivant les individus et la période de la maladie.

On isole un aliéné d'une manière incomplète, en le laissant dans son habitation, se contentant d'écarter sa famille, ses amis, ses serviteurs.

On isole un aliéné, en l'établissant seul, dans une maison étrangère, et en le faisant servir par des personnes qu'il ne connaît pas.

L'isolement auquel on a recours le plus généralement, parce qu'il est plus à portée de toutes les fortunes, parce que les moyens de traitement sont réunis, consiste à placer le malade dans une maison consacrée au traitement des maladies mentales.

Enfin, le voyage avec des parents ou des amis, ou mieux encore avec des étrangers, est un mode d'isolement qui eut du succès dans quelques cas de folie, particulièrement dans la monomanie et la lypémanie. Je prolonge l'isolement des convalescents, en les faisant voyager, c'est le meilleur moyen pour raffermir la guérison. Le voyage est une excellente transition entre la privation de la liberté et le retour à son usage complet, entre la privation de la société et la rentrée dans le monde. Ce n'est point ici le lieu de discuter quel est le meilleur mode d'isolement, il me suffit de l'avoir indiqué. L'expérience et le raisonnement nous ont prouvé la nécessité de l'isolement, et l'utilité de ce moyen de guérison, lorsqu'il est appliqué avec prudence et discernement.

L'isolement ayant pour premier effet la privation de la liberté, l'autorité ne doit-elle pas intervenir dans un acte aussi important? oui, sans doute; mais conclure de là que tout aliéné doit être interdit, ce sejait une erreur. L'interdiction des aliénés, exigéeavant leur isolement, seraitbien plus funeste à ces malades, que les mesures discrétionnaires et administratives auxquelles ils sont soumis aujourd'hui.

M. Dubois, alors préfet de police, prit, en 1803 ou en 1804, un arrêté qui exigeait que tout aliéné fût interdit, avant d'être admis dans un hospice ou dans une maison de santé. J'adressai à ce magistrat un mémoire dans lequel j'exposais les graves inconvénients de celte mesure qui au reste ne fut point exécutée. Voici les motifs que je fis valoir.

1° Il n'est pas toujours facile de prononcer, au début de la folie, si le délire est fébrile ou chronique; on s'expose par une interdiction précipitée à faire déclarer aliéné un individu qui n'a eu qu'un délire fébrile.

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

2" L'isolement des aliènes est souvent d'une nécessite prompte et absolue, aussitôt que la fureur éclate, soit pour la conservation du malade, soit pour la si^relé de sa famille et de la tranquillité publique, et cette nécessité est plus ur{»ente encore pour les individus qui appartiennent aux classes de la société peu fortunées ou pauvres.

3° Des faits nombreux démontrent que l'isolement seul a guéri des aliénés. Ces malades guérissent quelquefois dès qu'ils sont isolés. Les privera-t-on de ce moyen de guérison, qui estd'autanl plus utile qu'il estemployé plus promptement? Perdra-t-on un temps précieux, pour remplir les^ formalités lentes de l'interdiction qui entraîne toujours des longueurs inévitables?

4° Dans les folies intermittentes, l'interdiction sera-t-elle prononcée pour chaque accès, et l'interdit sera-t-il obligé chaque fois, de venir devant les tribunaux pour déclarer qu'il a recouvré la raison et pour redemander sa liberté ?

8° Obligera-t-on une mère, un père, un mari à faire interdire leur fille, leur femme, tandis qu'il est de leur intérêt de cacher l'existence de la maladie dont elles sont atteintes? Un mariage, une association, une entreprise commerciale sont suspendus par un accès de délire passager; ils seraient rompus par l'interdiction. Un lypémaniaque est incapable de troubler l'ordre public, mais son état est affreux, sa présence dans sa famille peut nuire à ses enfants ou à d'autres parents. Ne pourrait-on l'isoler sans l'interdire? Les provocateurs de l'interdiction n'ont-ils pas à craindre le ressentiment des aliénés contre lesquels celte mesure est réclamée?

6° Il est des aliénés tellement raisonnables qu'il faut vivre avec eux et les suivre dans tous les instants de leur vie, pour prononcer qu'ils sont atteints de folie. Quelques-uns d'entre eux savent si bien dissimuler leur état, si bien justifier leurs actions, qu'il devient extrêmement difficile aux juges de constater si ces malades sont ou ne sont pas aliénés. L'interdiction peut être remise à une époque indéfinie, l'administration des moyens curatifs est ajournée, la maladie s'aggrave et le malade se livre aux actions les plus fâcheuses, et les plus dangereuses pour lui et pour les autres.

7° Les discussions du conseil d'État sur le Code civil démontrent que le législateur a voulu que le secret des familles fût respecté; qu'il a craint d'ajouter, au chagrin causé par la plusafifreuse des maladies, la douleur de la rendre publique en l'exposant aux formes solennelles de l'interdiction. Aux termes des articles 489 et 490 du Code, l'interdiction est la première mesure à prendre pour les individus atteints d'imbécillité, de démence ou de fureur, avant même qu'il soit permis de prendre légalement des mesures pour assurer l'administration des soins réclamés par la maladie; et cependant ces mêmes art. 490 et 491 ne donnent droit de provoquer l'interdiction qu'aux parents de l'aliéné, et au ministère public, à défaut d'époux ou de parents connus; ainsi, jusqu'à l'interdiction, nul n'a le droit de séquestrer l'aliéné. Mais parce qu'un fils recule devant la pensée de faire interdire son père, parce qu'une femme craint de provoquer l'interdiction de son mari, seront-ils empêchés , l'un et l'autre , de faire isoler pour le traiter un malade qui leur est cher ?

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

8° Les parents ont une excessive répugnance pour l'interdiction : si cette formalité est indispensable, il est à craindre que les familles n'écartent ou du moins n'ajournent le traitement des malades, si l'on ne peut l'obtenir qu'à ce prix. Qui n'a été le témoin des inquiétudes d'une famille, des précautions minutieuses qu'elle prend pour cacher la folie d'un de ses membres, du mystère avec lequel le médecin, sous un nom supposé, est introduit dans la maison et auprès d'un client.

Cependant il faut des garanties légales pour qu'on n'abuse point de l'état des aliénés , pour^ que , sous le prétexte de folie , on ne viole pas la liberté individuelle ; des faits prouvent qu'on a renfermé des individus sains d'esprit, sous le prétexte qu'ils étaient fous. Ces faits sont-ils nombreux? et pour prévenir un pareil abus, n'y a-t-il que l'interdiction, mesure si blessante pour la susceptibilité des familles?

J'ai déjà dit que ces considérations avaient fait suspendre l'exécution de l'arrêté pris par M. le préfet; mais il reste toujours à réclamer une loi qui règle les mesures de l'isolement , qui rende légaux les actes intermédiaires entre l'invasion de la folie et l'interdiction ; une loi protectrice de la santé des aliénés , comme la loi sur l'interdiction est conservatrice de leur fortune.

J'ai eu souvent occasion de causer sur ce sujet avec plusieurs magistrats célèbres, tous ont senti l'urgence d'une pareille loi; mais tous ont reculé devant les difficultés que sa rédaction présente, craignant les dangers de compromettre la guérison des aliénés , et de blesser la susceptibilité des familles.

La confusion des mesures diverses adoptées dans les divers départements pour obtenir l'isolement des aliénés, pour prévenir les détentions illégales, pour empêcher les abus qu'on peut commettre , sous prétexte de folie , les mauvais traitements auxquels sont exposés les aliénés, font désirer qu'une loi s'occupe enfin de cet objet ; on s'est occupé si souvent du sort des prisonniers, négligera-t-on toujours des malheureux affligés de la plus déplorable des infirmités ?

Une loi est d'autant plus désirable, en France, que les mesures préventives varient suivant les localités.

Dans beaucoup de départements il suffit de traiter avec l'administration des hospices, pour obtenir l'admission d'un aliéné dans l'hospice, dans la maison ou dans l'asile spécial destinés à ces malades. Dans d'autres , l'aulorisation du maire est nécessaire, parce que l'établissement est communal; ailleurs il faut la signature du préfet, parce que l'établissement appartient au département ; enfin dans quelques départements, l'aliéné doit être interdit- Cette dernière disposition est fâcheuse, comme je l'ai déjà prouvé. Voici un exemple à l'appui de ce que j'ai dit plus haut sur ce sujet.

M. âgé de 27 ans, d'un tempérament nerveux, ancien élève de l'école Polytechnique, très -adonné à l'étude, après un travail fait à la campagne pendant les grandes chaleurs de l'été, est pris de manie. Le malade est aussitôt transporté à SO lieues de son domicile à la maison des insensés de Bordeaux, où il ne peut être reçu faute d'interdiction ; il est ramené à 60 lieues

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

vers le midi, d'où on le conduit h Paris, par une lempcralure sèche et Irèsulevce. Trois semaines sont perdues en courses dangereuses , et le malade , *>n arrivant à Paris, présente des signes de paralysie compliquée de la manie. Très-certainement si ce malade eût été traité ?i Bordeaux , la marche de la maladie ne se fût pas compliquée du symptôme le plus funeste.

A Paris , les conditions d'admission des aliénés dans les maisons qui leur sont destinées, sont variables. L'on est admis à la maison royale de Charenton, sur la réquisition du maire du domicile du malade. Les aliénés entrent dans les hospices de Bicétre et de la Salpètrière , munis d'un bulletin délivre par le bureau central d'admission des hospices. Ce bulletin est exigé , soit que l'admission ait été réclamée par les parents, soit que la police l'ait provoquée (le préfet de police fait arrêter dans les rues les aliénés errants ou perturbateurs). Les aliénés sont reçus d'urgence dans ces mêmes établissements, leur admission est régularisée aussitôt après leur entrée. Ces malades sont admis d'urgence dans les maisons de santé ; mais cette admission est régularisée par la visite de deux médecins , assistés d'un commissaire de police, qui constate l'état mental de l'individu récemment admis et font un rapport au préfet de police. Tous les mois un relevé des admissions, dans les divers établissements publics ou particuliers, est envoyé à M. le procureur général, qui donne une enquête lorsqu'il soupçonne quelque violation de la liberté individuelle. Dans tous les cas chaque malade doit être pourvu d'un certiGcat de médecin, qui constate le désordre de la raison et la nécessité de l'isolement.

Dans presque toute l'Europe, il suffit de traiter avec les chefs de l'établissement ou de l'hôpital dans lequel on veut conduire l'aliéné , pour obtenir son admission. Dans la plupart des villes de l'Allemagne, on exige que le certificat qui constate le dérangement mental , soit délivré par le médecin physicien de la ville, l'administration locale intervient. En Angleterre, il suffit du certificat de deux médecins , chirurgiens ou pharmaciens , qui constate l'état de folie et la nécessité de l'isolement , pour confiner un aliéné. Les comités de paroisse ordonnent aussi le confinement d'un aliéné pauvre, dont la paroisse paye la dépense. Le lord chancelier qui, sous l'autorité du roi, est tuteur né des aliénés, en Angleterre, ordonne aussi le confinement de ces malades, et nomme des commissions pour l'administration de leur fortune. Un bill avait créé, pour Londres et pour le pays de Galles, une commission composée de cinq membres du collège des médecins de Londres ; cette commission, augmentée depuis de dix membres, est chargée de la surveillance immédiate de tout ce qui est relatif à la santé et h la liberté des aliénés; elle visite les établissements ; elle a des séances régulières et rend compte de ses travaux au lord chancelier. Le lord chancelier d'Ecosse exerce les mêmes droits sur les aliénés de ce royaume.

Une loi sur l'isolement des aliénés doit avoir pour but la santé et la liberté de ces malades, puisque déjà il existe des lois protectrices de leur fortune et préventives contre le désordre public qu'ils peuvent commelire. Cette loi , pour ne pas nuire à la gucrison des aliénés, doit laisser aux familles la plus grande indépendance, dans la crainte de blesser le secret domestique, 2 43

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d'alarmer la tendresse des parenls et même leurs préjugés. Elle n'a qu'à généraliser, pour tout le royaume, les mesures d'isolement déjà en usage dans plusieurs départements , parliculicrement à Paris. Plus de 30 ans d'application de ces mesures prouvent leur efficacité. Ainsi nul individu afifectéde maladie mentale ne pourrait être isolé, renfermé, que sur un certiûcat signé de deux médecins qui constateraient la nécessité de l'isolement. Dans chaque département, les membres du conseil de salubrité visiteraient de temps en temps les aliénés, pendant la durée de la séquestration, jusqu'à ce que l'interdiction, jugée indispensa')le, fût prononcée. Les médecins visiteurs feraient un rapport de leur visite au préfet, qui transmettrait la copie de ce rapport au président du tribuinal de première instance. Plusieurs motifs nous font indiquer ce magistrat : 1° parce qu'il existe des tribunaux de première instance dans chaque arrondissement ;

2° Parce que ces magistrats sont inamovibles et par conséquent plus indépendants ;

3° Parce que déjà les lois leur ont confié tout ce qui est relatif à la correction paternelle, fonction qui ne laisse pas que d'avoir quelque analogie avec celle qui les rendrait surveillants légaux de l'exécution de la loi sur l'isolement.

MOiNOMAME HOMICIDE.

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