MÉMOIRE SUR LA MONOMANIE HOMICIDE
Parler d'un foii, c'est pour le vulgaire parler d'un malade dont les facultés intellectuelles et morales sont toutes perverties ou abolies ; c'est parler d'un homme qui juge toujours mal de ses rapports extérieurs, de sa position et de son état ; qui se livre sans cesse aux actes les plus désordonnés , les plus bizarres, les plus violents, sans motifs, sans combinaisons, sans prévoyance, etc.
Le public, et même les hommes très-instruits, ignorent qu'un grand nombre de fous conservent la conscience de leur état, celle de leurs rapports avec le monde extérieur, celle de leur délire. Sont-ils guéris, les aliénés se rappellent ce qui s'est passé, les impressions qu'ils ont reçues, les motifs de leurs actions les plus désordonnées.
Plusieurs coordonnent leurs idées, tiennent des discours sensés, défendent leurs opinions avec finesse, et même avec une logique sévère, donnent des explications très-raisonnables, et justifient leurs actions par des motifs trèsplausibles. Veulent-ils atteindre un but , ils combinent leurs moyens, saisissent les occasions, écartent les obstacles, ont recours à la menace, à la force, à la ruse, à la dissimulation, aux prières, aux promesses, aux larmes, et trompent les plus expérimentés ; leur persévérance est invincible.
Convaincus que ce qu'ils sentent est l'effet légitime d'une impression , que ce qu'ils veulent est juste et raisonnable, on ne peut les convaincre d'erreur ; leur conviction est quelquefois plus forte que leur jugement. » Vous avez raison, me disait un aliéné; mais vous ne pouvez me convaincre. » Néanmoins, quelques-uns apprécient le désordre de leurs idées, de leurs affections, de leurs actions; ils en gémissent, ils en ont honte et même horreur; mais leur volonté est impuissante, ils ne peuvent la maîtriser.
Ce qu'on observe chez les maniaques, excepté chez un très-petit nombre, lors même qu'ils ne sont pas dans les intervalles lucides, est bien plus remarquable dans la monomanie, dans laquelle l'aliéné, conservant l'usage de presque toute sa raison, ne délire que sur un objet ou sur un petit nombre d'objets; sentant, raisonnant, agissant d'ailleurs comme il sentait, raisonnait et agissait lui-même avant d'être malade.
La folie partielle n'a pas toujours pour caractère l'altération de l'intelligence ; quelquefois les facultés affectives sont seules lésées ; quelquefois on n'observe de désordre que dans les actions. C'est ce que les auteurs ont appelé folie raisonnante.
MONOMANIE HOMICIDE
La folie parlielle a été observée dans tous les temps, dans Ions les lieux , et décrite par les poëtes, les philosophes, les historiens, les légistes et les médecins. La folie partielle était confondue, tantôt avec la manie, ou la démence furieuse , lorsqu'elle porte à des actes de fureur, tantôt avec la mélancolie , lorsqu'elle est caractérisée par la tristesse, l'ennui, la morosité, la crainte.
Il y a 30 ans que j'ai proposé d'imposer à la folie partielle le nom de monomanie , ce mot , exprimant le signe le plus remarquable de ce genre de folie , convient à tous les délires partiels , gais ou tristes , calmes ou furieux, et est devenu un terme générique.
Les espèces de munomanies prennent leur nom de l'objet du délire. Ainsi nous disons monomanie hypocondriaque, lorsque le délire a pour objet la santé du malade; monomanie religieuse, lorsque le délire roule sur des sujets religieux ; monomanie érotique, lorsque les passions amoureuses sont l'objet du délire; monomanie suicide, lorsque le désir de se tuer domine l'intelligence; monomanie homicide, lorsque le monomaniaque est porté au meurtre.
La monomanie homicide est donc un délire partiel , caractérisé par une impulsion plus ou moins violente au meurtre, tout comme la monomanie suicide est un délire partiel caractérisé par un entraînement plus ou moins volontaire à la destruction de soi-même.
Cette monomanie présente deux formes bien distinctes. Dans quelques cas le meurtre est provoqué par une conviction intime, mais délirante; par l'exaltation de l'imagination égarée ; par un raisonnement faux, ou par les passions en délire. Le monomaniaque est mu par un motif avoué et déraisonnable ; toujours il offre des signes suiSsants du délire partiel de l'intelligence ou des affections. Quelquefois sa conscience l'avertit de l'horreur de l'acte qu'il va commettre, la volonté lésée est vaincue par la violence de l'entraînement ; l'homme est privé de la liberté morale, il est en proie à un délire partiel, il est monomaniaque, il est fou.
Dans d'autres cas, le monomaniaque homicide ne présente aucune altéralion appréciable de l'intelligence ou des affections. Il est entraîné par un instinct aveugle , par quelque chose d'indéfinissable qui le pousse à tuer.
Tous les auteurs rapportent des exemples de meurtres commis par des nionomaniaques ; poussés par une impulsion réfléchie et motivée, ces malades sont soigneux quelquefois de prendre des précautions pour assurer leurs coups , et même pour en dérober les preuves ; tandis que souvent ils se réjouissent du meurtre qu'ils viennent de commettre , ils s'en accusent aux magistrats, ou restent impassibles auprès de la victime.
Pinel cite l'exemple d'un fanatique qui, voulant purifier les hommes par le baptême de sang, commence par égorger ses enfants, et allait faire subir le même sort à sa femme , si elle n'avait fui. Seize ans après, la veille de Noël , il égorge deux aliénés renfermés avec lui à Bicétre , après avoir frappé le surveillant; et il eût, ajoute Pinel, égorgé tous les habitants de l'hospice, si l'on n'eût arrêté les efforts de sa fureur homicide.
Une femme d'un caractère triste se reprochait quelques larcins faits à son mari ; elle se rend au sermon , son imagination s'exalte , et en rentrant
MONOMAKIE nOMIClDi:.
chei elle, elle tue un enfant qu'elle chérissait, pour en faire un ange.
Les hallucinations entraînent quelques raonomaniaques au meurtre. Un paysan prussien croit voir et entendre un ange qui lui ordonne, au nom de Dieu , d'immoler son fils sur un bûcher. Il donne ordre à son fils de l'aider à porter du bois dans un lieu designé, et d'en faire un bûcher; celui-ci obéit, son père l'étend sur le bûcher et l'immole. C'était son fils unique.
Un jeune homme qui depuis six mois, après un accès de manie aiguë, n'avait dit un mot ni exécuté un mouvement volontaire , saisit une bouteille pleine et la jette à la téte d'un domestique. Il reste immobile et silencieux ; il guérit après quelques mois. Je lui demandai alors pourquoi il avait jeté cette bouteille : « Parce que, me répondit-il , j'entendis une voix qui me dit : Si tu tues quelqu'un , tu seras sauvé. Je n'avais pas tué l'homme que je voulais atteindre, mon sort ne devait pas changer, je restai silencieux et immobile; au reste, la même voix me répétait sans cesse depuis six mois : Si tu bouges, tu es mort. » Cette menace était la cause de l'immobilité de ce malade , qui, guéri de ce premier accès , est mort dix-neuf ans après , dans un accès de manie aiguë.
Les aliénés tuent par ressentiment, par vengeance. Madame de Genlis, dans les Souvenirs de Félicie, parle d'un aliéné de Charenlon fort paisible, qui mangeait à la table du chef de l'établissement; le malade fut légèrement contrarié, déroba un couteau, attendit le supérieur dans un passage étroit, le frappa de plusieurs coups et le tua.
Les fous tuent ceux qui les approchent, trompés sur les qualités de ces personnes. Mes jours ont quelquefois été mis en danger à la Salpétrière , par une jeune fille qui était entrée dans l'hospice maniaque et nymphomane ; après quelques mois la manie cessa ; mais je devins l'objet des emportements de cette fille. Habituellement calme et ne déraisonnant plus , toutes les fois qu'elle me voyait, elle m'adressait des injures. Si elle ne pouvait se précipiter sur moi, elle me jetait tout ce qui tombait sous sa main, pierres, pots d'étain, sabots, etc.; elle voulait m'ouvrir le ventre pour me punir de mes dédains. Un jour, étant à l'infirmerie pour une maladie accidentelle , elle se laisse aborder avec l'apparence de la douceur; dès que je fus à sa portée, elle me saisit la cravate, et m'aurait étranglé , si elle n'en eût été empêchée. Cette malade me prenait pour un homme qu'elle avait aimé.
M. C..., avoué au tribunal de... , d'un tempérament bilieux et lymphatique, d'un caractère rêveur , taciturne et jaloux , demande en mariage une jeune personne âgée de 18 ans, qui devint plus tard sa femme. Les parents acceptent la proposition , mais ils en ajournent l'exécution à l'époque oii leur fille aura atteint sa dix-septième année. Dès lors, M. C... cesse toute visite et évite toute rencontre avec la jeune personne et avec ses parents. Le mariage s'accomplit à l'âge fixé, et tout fait présager un avenir heureux. Mais le caractère jaloux du mari se montre d'une manière pénible pour sa femme. A tout instant M. C... exige sa présence dans son cabinet; il lui arrive de renvoyer des clients sous le prétexte qu'ils venaient chez lui pour voir sa femme. D'ailleurs, il prodigue à celle-ci tous les soins de la tendresse la plus ardente : il est père de deux enfants.
MONOMANIE HOMICIDE
A l'âge de 32 ans, les injustes soupçons sont remplaces par des inquiétudes hypocondriaques; le mal augmente; M. C... accuse de la cardialgie , des flatuosités, des coliques, des tiraillements des membres, des douleurs susorbitaires. Il lit des livres de médecine , et enfin il se persuade qu'il doit succomber à une ancienne atFection syphilitique. Il était âgé de 33 ans. Un médecin de ses amis lui donne les conseils les plus éclairés ; sa femme lui prodigue les soins les plus tendres. Dans l'espoir que les consolations religieuses calmeront ses angoisses , on l'engage à assister aux prédications d'une mission; ce moyen réussit mal; peu de jours après, le malade n'y tenant plus, désira la réunion de plusieurs médecins, laquelle produisit un effet si heureux , que l'on crut l'imagination du malade calmée et sa guérison parfaite ; mais la nuit suivante , le sommeil fut interrompu par des inquiétudes plus vives : les plaintes et les gémissements recommencèrent. Le lendemain, 7 décembre 1818, M. C... se rend au palais; quelques instants après il rentre chez lui , disant à sa femme que la crainte de divaguer lui a fait abandonner l'audience, que sa mémoire est perdue et que ses idées sont bouleversées. Quelques heures plus tard, il rédige son testament , garde un morne silence ou ne répond que par des monosyllabes. Pendant la nuit l'agitation est extrême , M veut quitter son lit , fait des efforts pour se précipiter par la fenêtre, et profère des injures contre le médecin qui l'a traité d'une blennorrhagie, il y a dix ans. Après quelques heures, le calme se rétablit, mais l'insomnie est complète. A la pointe du jour , nouveau paroxysme, paroles de repentir et de désespoir sur le sort qui attend sa femme €t ses enfants dont il a fait le malheur.
Le 19, M. C..., âgé de §3 ans, arrive à Paris ; il refuse de se mouvoir, par la crainte de briser les bijoux de la couronne. Dans la nuit insomnie ; le lendemain 20, physionomie immobile, réponses brèves, mais raisonnables; teint jaune , pouls lent et faible , constipation. A midi , refus de parler et de prendre des aliments. Le 22, émétique en lavage, évacuations abondantes; M. C. .. cause plus volontiers, se promène, sommeil ; la face est moins jaune, désir de manger. 2-4, nouveau refus de prendre des aliments par la crainte du poison. Tantôt M. C... accuse sa femme d'infidélité, tantôt il se croit damné. 9 janvier, nouvelles tentatives de suicide, les yeux sont hagards; mécontentement de tout, refus d'aliments pendant deux jours; constipation. Délire plus général, avec paroxysme de fureur; l'agitation persiste jusqu'à la fin du mois. Pendant les trois mois suivants, silence obstiné, refus fréquent de prendre de la nourriture , appétit pour les substances les plus repoussantes. Bains tièdes prolongés, alternés avec des laxatifs. Dans les premiers jours du mois de mai 1819, sans crise apparente, M. C... demande tout à coup des nouvelles de sa femme et de ses affaires ; on le console , on le rassure , on lui promet que sa femme viendra le chercher prochainement. Peu à peu les fonctions se rétablissent , mais la physionomie reste sombre et le regard soupçonneux; M. C... passe dans la division des convalescents, mange avec eux, fait plusieurs courses à la campagne et dans Paris.
Le 3 juin suivant, l'épouse de M. C..., accompagnée de sa mère, arrive à
MONOMANIE HOMICIDE
Paris. M. C... sortait de table. Je lui annonce l'arrivée de sa femme. .le fus frappé du changement subit de sa physionomie. Arrivé dans mon cabinet, M. reste stupéfait, ne paraissant reconnaître ni sa femme, ni sa belle-mère. Les larmes, les caresses de ces dames ne peuvent l'émouvoir. Le malade fait sur sa femme toute sorte d'explorations pour s'assurer si c'est bien elle ; de temps en temps, il répète: Fous lui ressemblez. Après une demi -heure. Madame, dis-je, puisque monsieur ne vous reconnaît point, il est évident qu'il n'est point guéri ; il faut repartir sans lui. Aussitôt M. C... se précipite dans les bras de sa femme , répand des larmes et s'écrie : Ah ! c'est bien elle. Il l'embrasse plusieurs fois avec une grande effusion de tendresse, ainsi que sa belle-mère, et après une heure d'un entretien aussi raisonnable qu'affectueux, il conduit sa femme dans son hôtel , promettant d'être de retour de grand matin. Les deux jours suivants M. fait plusieurs courses dans Paris, témoigne beaucoup d'affection à sa femme, exprime le désir de retourner chez lui, mais tombe souvent dans un état de profonde tristesse. Lorsque sa femme lui en demande le motif, il répond : Tout doit être détruit et dispersé chez moi. Lorsque j'y serai de retour, si tout est dans V ordre, comme on me l'annonce, je n'aurai plus de motifs d'inquiétudes, je serai parfaitement guéri. M. témoigne souvent de la défiance et de l'ingratitude envers les personnes qui lui ont donné des soins. Enfin le 7 juin 1819, il part en diligence ; pendant la route, un voyageur assis vis-à-vis sa femme excite sa jalousie , provoque une vive altercation qui est calmée par les soins de sa femme et par la complaisance du voyageur qui consent à changer de place. Arrivé chez lui, M. exprime plutôt son étonnement que sa joie, en voyant sa maison et son cabinet dans le plus grand ordre. Le lendemain de son arrivée, un de ses beaux- frères , âgé de 12 ans, entre dans son cabinet. M. le prend, comme pour jouer, par les cheveux , et le conduit vers son bureau. Là, il renvoyé cet enfant et laisse échapper ces mots : Il n'en vaut pas lapeine. Le troisième jour, sous prétexte de vérifier sa cave, M. y descend accompagné de sa femme. Quelques instants après, la belle-sœur du malade , jeune personne de 20 ans, ne voyant pas remonter son beau-frère et sa sœur, descend dans la cave. Personne ae remonte. Cette longue absence inquiète une servante, qui à peine a descendu quelques marches, qu'elle voit ses jeunes maîtresses étendues, baignées dans leur sang. Le malheureux marchait vers cette femme ; elle remonte précipitamment, pousse des cris de terreur et de désespoir. L'on s'émeut dans le quartier; tous les habitants sont terrifiés, on se précipite vers l'entrée de la cave, mais personne n'ose y descendre; un jeune homme se décide et descend. M. était retranché dans un coin de la cave, derrière des tonneaux, le rasoir était à quelques pas de lui. Il se laisse saisir, on le conduit à l'hôpital de la ville : un procès est instruit. La folie est constatée ; le malade interdit est conduit à Charenlon. Là, M. C... divague sur les causes de ces deux épouvantables homicides ; tantôt , il dit que la cave était éclairée d'une manière éclatante et que ces deux dames étaient des diables qui venaient s'emparer de lui ; tantôt il déclare qu'il n'a su ce qu'il faisait. Après quelque temps de séjour dans cet établissement, M. paraît avoir recouvré la plénitude de sa raison ; mais il reste insensible au souvenir de ce malheureux événement. Il
MONOMANIE HOMICIDE
fait l'aveu que vraisemblablement la servante eût été sa victime si elle ne s'était pas sauvée au plus vite. A force de sollicitations, M. C... est placé par son tuteur dans une maison de santé. Là, il rédige et publie des mémoires pour réclamer la levée de son interdiction ; répétant que s'il a été fou, il est guéri et qu'il doit rentrer dans la libre administration de sa fortune et de celle de ses enfants. Dans ses mémoires percent des accusations contre les juges qu'il s'efforce de faire passer pour des agents de ses ennemis. Enfin, après plusieurs années, M. C... fait une demande formelle à M. le préfet de police pour obtenir sa liberté. M. Marc est chargé de constater son état mental. Quoique ce médecin reconnaisse que M. C... jouit de ses facultés intellectuelles, il déclare qu'il y aurait imprudence à le rendre à la liberté; néanmoins, M. C... obtient sa sortie de la maison de santé. Il s'établit à Paris, avec une femme, et annonce partout qu'il a ouvert un bureau d'affaires. Après deux ans de liberté , dix ans environ après l'invasion de la maladie, tout à coup, il est pris d'un nouvel accès de fureur, et sans la vigoureuse résistance de la femme avec laquelle il vit , il l'eût précipitée par les croisées. Envoyé par le commissaire de police, dans une maison de santé, M. C... y est mort après quelques jours du délire le plus épouvantable , du désespoir le plus horrible; se voyant condamné aux plus horribles tourments par la justice divine, s'accusant du plus horrible forfait et voulant tour h tour se tuer et tuer ceux qui l'approchaient.
Une jeune dame d'une constitution nerveuse, d'une imagination très-exaltée, devient profondément mélancolique, à cause d'une longue absence de son mari ; rien ne peut la distraire ; elle pleure souvent, ne veut pas manger, et répète qu'elle est la plus malheureuse des femmes ; elle tombe dans la lypémanie. Son mari arrive; sa présence, loin de diminuer cet état, l'aggrave ; plusieurs fois la malade a la pensée de tuer ses deux petites GUes qu'elle adore ; en les embrassant , elle est tentée de les étrangler ; chaque fois qu'elle les voit, sa physionomie s'altère, elle ne veut plus rester seule avec elles. Un jour, une de ses filles entre seule dans l'appartement, s'approche de sa mère ; celle-ci n'a que le temps de crier, d'appeler pour qu'on fasse retirer son enfant. Cette dame est confiée à mes soins ; après neuf mois elle est bien, voit son mari, mais ne lui parle pas de ses enfants, quoique très-raisonnable, et même gaie : elle va dans le monde et y est à merveille , fait les honneurs de sa maison ; mais ne parle presque jamais de ses enfants qui sont en province. Comment vont les petites personnes? demande-t-elle. Après neuf mois , elle parle plus souvent de ses enfants et avec intérêt ; le mois suivant elle exprime le désir de les voir, de les rapprocher. Enfin, après dix-huit mois d'absence, elle revoit ses enfants, les accable de caresses, verse un torrent de larmes. Dès cet instant, elle s'occupe d'eux presque exclusivement , et dirige leur éducation avec une tendresse, un dévouement et un courage admirables. Pendant les dix mois que cette dame a passés avec son mari sans ses enfants, rien ne manquait à sa raison. Cette dame m'a avoué qu'elle avait voulu tuer ses deux petites filles , pour prévenir le désespoir qu'elles pourraient éprouver un jour dans une position semblable h la sienne.
MONOMANIE HOMICIDE
Une excellente mère de famille, h la suite d'une affection morale, et pendant l'allaitemenl, se croit ruinée ; il lui semble voir ses enfants, qui sont en bas âge, tendant la main dans la rue pour mendier. Voulant leur e'pargner cette humiliation , elle est souvent tentée de les tuer ; si son mari ne se fût trouvé auprès d'elle, elle eût précipité son nourrisson par la croisée : elle faisait semblant de l'embrasser , essayant de l'étrangler. Désespérée de son état, qu'elle sentait très-bien , elle a fait un grand nombre de tentatives de suicide. Cette dame, confiée à mes soins, a guéri après plusieurs mois, et n'a cessé depuis d'é(re la plus parfaite des mères.
Il est des individus qui, résolus à terminer leur existence, commettent un meurtre, espérant par là qu'on leur donnera la mort, qu'ils n'osent pas se donner par divers motifs : les uns , parce que le courage leur manque ; les autres, pour avoir le temps de se réconcilier avec Dieu, avant que de subir le châtiment de la justice; enfin, il en est qui se tuent pour se retrouver dansune autre vie avec les objets de leurs affections. Une femme , bien décidée à se noyer, emporte avec elle son enfant, se précipite dans la rivière, le tenant embrassé. Une dame, se croyant poursuivie par la police et les tribunaux, fait d'innombrables tentatives de suicide, afin d'éviter une mort ignominieuse. Plusieurs fois elle essaye de tuer son mari qu'elle adore, elle cache des couteaux pour accomplir ses desseins ; une fois elle essaye d'écraser la tête de son mari avec une grosse pierre qu'elle avait furtivement montée dans son appartement- Tous ces monomaniaques dont nous venons de parler (1) sont entraînés par un délire partiel, par une idée fixe, par l'exaltation de la sensibilité, par l'égarement des passions , par l'erreur du jugement ; tous ont un motif connu et avoué; ils obéissent à une impulsion réfléchie, et même avec préméditation ; plusieurs ou se sont tués ou ont fait des tentatives de suicide ; quelques-uns ont pris des précautions pour accomplir leurs désirs ; ils ont donné des signes de folie avant ou après; un très-petit nombre a cherché à fuir ou à se cacher ayant la conscience qu'ils commettaient ou avaient commis une mauvaise action ; quelques autres se réjouissent , sont calmes et satisfaits après l'acte le plus atroce, particulièrement ceux qui ont obéi à un égarement religieux. En observant de près ces malades , on eût reconnu quelques désordres physiques ; quelquefois les troubles des fonctions de nutrition sont évidents.
Mais , avons-nous dit plus haut , il existe une espèce de monomanie homicide dans laquelle on ne peut observer aucun désordre intellectuel ou moral ; le meurtrier est entraîné par une puissance irrésistible, par un entraînement qu'il ne peut vaincre , par une impulsion aveugle, par une détermination irréfléchie, sans intérêt, sans motifs, sans égarement, à un acte aussi atroce et aussi contraire aux lois de la nature.
Cet état de l'homme est impossible, a-t-on dit ; voire monomanie est une supposition ; c'est une ressource moderne et commode, tantôt pour sauver des coupables et les soustraire à la sévérité des lois, tantôt pour priver arbi-
(1) Voyez tome I, p, 277 et suiv.
MONOMANIE HOMICIDE
trairement un citoyen de sa liberté ! Tout homme qui a la conscience de son être peut résister à ses penchants, surtout lorsque ces penchants sont affreux et révoltent tous les sentiments. Il doit puiser des motifs de résistance dans la religion , dans les devoirs sociaux , dans la crainte du châtiment , etc. S'il ne triomphe pas , il est coupable. L'homme ne peut perdre son libre arbitre que par l'égarement de sa raison ; or, selon vous , ces malades sont raisonnables. Mais , répondrai-je, si l'intelligence peut être pervertie ou abolie ; s'il en est de même de la sensibilité morale, pourquoi la volonté, ce complément de l'être intellectuel et moral , ne serait-elle pas pervertie ou anéantie? Est-ce que la volonté , comme l'entendement et les affections , n'éprouve pas des vicissitudes, suivant mille circonstances de la vie? Est-ce que l'enfant et le vieillard ont la même force de volonté que l'adulte? Est-ce que toute maladie n'affaiblit pas l'énergie de la volonté? Est-ce que les passions n'amollissent ou n'exaltent pas la volonté ? Est-ce que l'éducation et mille autres influences ne modifient pas l'exercice de la volonté ? S'il en est ainsi, pourquoi la volonté ne serait-elle pas soumise à des troubles, à des perturbations, à des débilités maladives , quelque incompréhensible que cet état soit pour nous? Comprenons-nous mieux les maladies qui ont pour caractère la perversion de l'intelligence ou celle de la sensibilité morale?
Mais quittons les discussions pour rentrer dans l'étude des faits dont l'autorité est incontestable.
Platner et Michel Elhmuller ont rapporté quelques faits de mqnomanie homicide qu'ils nomment mélancolie homicide ; c'est, disent-ils, un trouble de l'esprit sans égarement de la raison.
Pinel s'exprime ainsi : « Je ne fus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n'offraient à certaines époques aucune lésion de l'entendement, et qui étaient dominés par un instinct de fureur; comme si les facultés effectives seules avaient été lésées. » 11 justifle sa surprise par plusieurs observations.
Gall rapporte un grand nombre d'exemples de monomanies homicides (1). M. Mayer, chirurgien d'un régiment, lui montra un soldat à qui le chagrin d'avoir perdu sa femme qu'il aimait beaucoup, avait affaibli le corps et occasionné une irritabilité excessive. Il finit par avoir tous les mois des accès de convulsions; il s'apercevait de leur approche, et comme il ressentait par degré un penchant irrésistible à tuer à mesure que l'accès était près d'éclater, il suppliait avec instance qu'on le chargeât de chaînes. Au bout de quelques jours l'accès et le penchant se calmaient, et le malade indiquait l'époque où, sans danger, on pouvait le mettre en liberté.
Je connais, dit Gall, une femme de vingt-six ans, à présent bien portante, qui a été atteinte de la folie homicide. Elle éprouvait, surtout à l'époque des règles, des angoisses inexprimables ; la tentation de se détruire, de tuer son
{1) Sur las fonctions du cerveau ^ et sur chacune de ses parties , avec des observations sur la possibilité de connaître les instincts, les penchants, les talents, ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tcte. Paris, 1825,0 vol. in-S".
MONOMANIE HOMICIDE
mari et ses enfanis qui lui étaient infiniment chers ; c'esl en frémissant de terreur qu'elle prévoyait le combat qui allait se livrer dans son intérieur entre ses devoirs, ses principes de religion et l'impulsion qui la poussait à l'action la plus atroce. Depuis longtemps elle n'avait pas le courage de baigner le plus jeune de ses enfants ; car une voix intérieure lui disait sans relAche : «Laisse-le couler, laisse-le couler. » Souvent elle avait à peine la force et le temps nécessaire pour jeter loin d'elle un couteau qu'elle était tentée de plonger dans son propre sein et dans celui de ses enfants. Entraitelle dans la chambre de ses enfants et de son mari et les trouvait-elle endormis, l'idée de les tuer venait aussitôt la saisir. Quelquefois elle fermait précipitamment sur elle la porte de cette chambre, elle en jetait au loin la clef afin de n'avoir point la possibilité d'y rentrer.
Outre ces faits, auxquels j'aurais pu en réunir plusieurs autres, recueillis particulièrement par les médecins allemands, j'en rapporterai plusieurs qui nous sont personnels (1), ou qui ont été communiqués par des témoins irrécusables , ou que j'ai pris dans quelques dissertations sur la monomanie homicide, publiés de nos jours par des médecins , à l'occasion de meurtres inouïs qui ont effrayé le public et attiré la sollicitude des magistrats.
M. Marc, dans son excellente Consultation médico-légale pour H. Cornier , après avoir cité plusieurs faits empruntés à Meizger, rapporte les observations suivantes : « Dans une maison respectable d'Allemagne , une mère de famille rentre chez elle, une domestique contre laquelle on n'avait jamais eu le moindre sujet de plainte paraît dans une grande agitation ; elle demande h parler seule à sa maîtresse , se jette à ses genoux , et lui demande en grâce de quitter sa maison. Sa maîtresse, étonnée d'une semblable demande, veut en connaître le motif, et elle apprend que toutes les fois que la malheureuse domestique déshabille l'enfant de cette dame, elle est frappée de la blancheur de ses chairs, elle éprouve le désir presque irrésistible de l'éventrer ; elle craint de succomber et préfère s'éloigner » . Cet événement s'est passé , ajoutent M. Marc, dans la famille de M. le baron de Humboldt.
« Une jeune dame qui s'était retirée dans une maison de santé , éprouvait des désirs homicides dont elle ne pouvait indiquer les motifs. Elle ne déraisonnait sur aucun point, et chaque fois qu'elle sentait cette funeste propension se reproduire et s'exalter, elle versait des larmes, suppliait qu'on lui mît la camisole de force qu'elle gardait patiemment jusqu'à ce que l'accès , qui durait quelquefois plusieurs jours , fût passé. »
Il Un chimiste distingué, poëte aimable, d'un caractère naturellement doux et sociable, vint dans une maison de santé du faubourg Saint-Antoine. Tourmenté du désir de tuer, il se prosternait au pied des autels et implorait la Divinité de le délivrer d'un penchant si atroce et de l'origine duquel il n'a jamais pu rendre compte. Lorsque ce malade sentait que sa volonté allait fléchir sous l'empire de ce penchant, il accourait vers le chef de l'établissement et se faisait lier avec un ruban les pouces l'un contre l'autre. Celte frêle ligature suffisait pour calmer ce malheureux , qui cependant a fini par exercer
(1) Voyez tome II, p. -58 et sutv.
M0N0M\N1E HOMICIDE
une tentative d'homicide sur un de ses gardiens, et par périr dans un accès de manie avec fureur, » {Marc, id.)
u Une femme de la campagne , âgée de 24 ans (1), d'un tempérament bilieux-sanguin, ayant des mœurs simples et de bonnes habitudes, mais peu communicative , était accouchée de son premier enfant depuis dix jours , lorsque, subitement , ayant les yeux fixés sur lui, elle se sentit agitée par le désir de l'égorger. Celte idée la fit frémir ; elle porta aussitôt l'enfant dans son berceau et sortit afin de se soustraire à ce funeste penchant. Rentrée chez elle auprès de ce petit être qui réclamait son sein, elle éprouva l'impression qui la portait à lui donner la mort; elle s'éloigna de nouveau, elle porta ses regards vers le ciel, se rendit à l'église et se mit en prières.
» La journée n'avait été pour celte malheureuse mère qu'un combat entre l'idée d'ôter la vie à son enfant et la crainte de succomber à son penchant. Elle garda jusqu'au soir le secret de ses agitations. Ce fut son curé, vieillard respectable, qui le premier en reçut la confidence. Ce digne ecclésiastique l'entretint dans les espérances que donne la religion, et, en homme aussi prudent qu'instruit, il lui conseilla de prendre les avis d'un médecin, et la fit surveiller jusqu'au lendemain. Arrivé près de la malade, conlinue M. Michu, elle me parut sombre, et son air annonçant la honte de sa position. Questionnée sur la tendresse qu'elle devait avoir pour son enfant, elle nous répondit : Je sens bien qu'une mère doit aimer son enfant; si je ne l'aime pas, cela ne dépend pas de moi. »
» Rien digne d'élre noté ne s'offrit à notre examen, continue ce médecin, si ce n'est la conslipation et la diminution de l'ajjpétit. . . Nous insistâmes pour que l'enfant fût éloigné de sa mère. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que la malade revint à des dispositions plus heureuses. Elle vit son enfant; mais on jugea convenable de le laisser avec sa nourrice. »
«1 Le 7 octobre 1826 , dit Georgel (2) , la femme d'un cordonnier nommé N..., vint me demander des conseils pour un état qui la mettait au désespoir; elle avait l'apparence de la santé, elle dormait bien, avait bon appétit, ses règles étaient régulières, elle n'éprouvait aucune douleur, la circulation n'offrait rien de particulier; mais la femme N... se plaint d'avoir des idées qui la portent à immoler ses quatre enfants, quoiqu'elle les aime, dit-elle, plus qu'elle-même; elle craint alors de faire un mauvais coup, elle pleure, se désespère, elle a envie de se jeter par la fenêtre; dans ces moments elle devient rouge, elle ressent une impulsion irrésistible et non motivée, ce qui lui donne un saisissement et un tremblement général.
» Elle n'a pas de mauvaises idées contre les autres enfants; elle a soin de . fuir les siens, de se tenir hors de chez elle , de rester chez une voisine , de cacher couteaux et ciseaux ; on n'observe aucune autre lésion mentale. Celte femme ne peut plus travailler dans une manufacture où elle était occupée, attendu qu'elle a besoin d'être aidée par deux de ses enfants, et qu'elle ne
(1) Discussion médico-légale sur la monomanie homicide; par J. L. Michu, Paris, 1826, in-8o.
(2) Discussion médico-légale sur la folie, Paris, 1826, in-8".
MO^'OMA^ME HOMICIDE
veut pas les avoir si près d'elle ; elle ne reste point oisive; lorsqu'elle n'a rien à faire, elle monte et descend les escaliers un grand nombre de fois pour faire diversion à ses idées. Cet état dure depuis le 8 septembre 18^6. Trois mois auparavant la malade availéprouvéune vive contrariété étantdans ses règles. Celles-ci continuèrent à couler et sont revenues avec régularité ; elle n'a pas eu l'esprit frappé par le récit de crimes extraordinaires; mais elle avait eu un accès trois ans auparavant. M. Lallemand, chirurgien en chef de la Salpêtrière, a ordonné des bains, la valériane, un vésicatoire entre les épaules. »
Madame C. G., âgée de trente-quatre ans, d'un tempérament bilioso-nerveux, d'une constitution sèche, d'un caractère doux, d'une grande susceptibilité, d'une imagination facile à se préoccuper des choses les plus simples , les plus indiflFërentes, élevée dans un couvent, jouissant d'une bonne santé, se marie à dix-neuf ans. Sa fortune est aisée ; les soins du ménage l'occupent d'abord, mais bientôt ils la fatiguent, et tout à coup, sans motif, elle est frappée de l'idée qu'elle a des mains, et qu'elle pourrait s'en servir pour tuer; elle qui répugne à tuer une mouche, qui tomberait en syncope si elle voyait égorger un poulet ! Cette idée la préoccupe, et ne tarde pas à l'assiéger nuit et jour; elle devient une idée fixe contre laquelle madame G. s'indigne, se révolte; et plus elle fait d'efforts pour la repousser, plus elle en est importunée.
Mad. G. éprouve des maux de tête, un embarras, un sentiment de brûlure dans la partie inférieure de la poitrine; des ^touffements , du dégoût pour les aliments, des rapports acides, des vomissements, des digestions pénibles, une constipation opiniâtre; à peine elle peut goûter le sommeil ; elle invoque la mort comme le seul remède qui puisse la débarrasser des idées , des angoisses horribles qui l'accablent. A table, elle dit aux personnes qui sont avec elle : Voilà des couteaux ! je pourrais bien les prendre et vous tuer. Sa belle -sœur lui dit un jour en riant : F'enez me tuer, je ne crains rien. Ce propos fait le plus grand mal à la malade et lui inspire de la haine pour sa sœur ; elle a été longtemps avant de se décider à la revoir. La même idée tourmente madame G. pendant sept ans, et disparaît presque tout à coup.
Après quelque temps de calme, de santé parfaite, madame G. éprouve de nouveaux tourments; elle jie peut jamais être satisfaite du service de ses domestiques ; elle sent qu'ils ne peuvent mieux faire, que son mécontentement est ridicule, elle ne peut se délivrer de cette nouvelle importunité ; les mêmes symptômes physiques qui avaient accompagné la première idée fixe se développent. Après deux à trois ans, madame G. abandonne ses préventions involontaires et mal fondées ; mais d'autres préoccupations, tout aussi futiles, plus bizarres les unes que les autres, viennent assaillir son imagination. Néanmoins, elle conserve la plénitude de sa raison. Des distractions de toute espèce , des voyages , des remèdes , rien ne fait cesser ces préoccupalions, qui constituent une véritable monomanie.
A trente-deux ans, après treize ans de mariage , madame G... devient enceinte pour la première fois ; elle s'en réjouit, persuadée, comme on le lui avait fait espérer, que la grossesse, que l'accouchement, que le soin de son enfant la délivreront entièrement de ses tourments : vaine es[>crance ! les
MONOMANIE HOMICIDE
mêmes obsessions conliniient ; pourtant elles diminuent un peu pendant l'accouchement, après lequel mad. G... va à la campagne. Une paysanne lui dit qu'elle devrait habiller une sainte Vierge; mad. G... ne croit pas à l'eflicacité de ce moyen; cependant son esprit se préoccupe de ce conseil, et elle est tourmentée jusqu'à ce qu'elle ait fait habiller richement une statue de la Vierge qui est en pierre, grossièrement fa-ite, mutilée par le temps, et gisant dans une cour. Cela fait, son imagination n'en est pas plus calme. Une autre personne lui conseille de faire un pèlerinage : elle n'a plus de repos que ce pèlerinage ne soit accompli. Madame G... n'est rien moins que dévote, néanmoins elle se reproche de n'avoir pas fait ce pèlerinage comme elle le devait; elle en fait un second , un troisième ; les idées les plus puériles ne tourmentent pas moins son imagination. Elle reçoit sa couturière, flUe pieuse qui lui demande si elle a fait dire une messe de telle manière ; elle se récrie et ne veut plus rien faire de ce genre. Cependant l'idée de faire dire une messe se représente à son esprit, et bientôt M. G... éprouve une impulsion irrésistible à faire dire cette messe. Une messe n'est pas plus tôt dite qu'il en faut une seconde, une troisième, dix, vingt, trente; en peu de temps madame G... a dépensé une somme assez considérable; plus elle fait dire de messes, plus elle se sent entraînée à en faire dire : il faut qu'elles soient dites d'une manière toute particulière; les prêtres auxquels mad. G... s'adresse refusent de dire les messes ainsi qu'elle le désire; le besoin de faire dire ces messes, et de cette manière particulière , n'on devient que plus impérieux ; il trouble la santé physique de madame, lui occasionne de l'insomnie; elle a des étoufFements, des chaleurs, des douleurs abdominales, un tel état d'angoisse enfin, qu'elle veut se donner la mort, mettre un terme à ses maux. Madame G... conserve sa raison, se rit de ces pratiques et de sa puérilité ; cependant , au printemps de 1827, elle s'isole de sa famille, réclame mes soins; je prescris des bains généraux, des bains de fauteuil, des boissons rafraîchissantes, des laxatifs, alternés avec des fortifiants, et je défends de faire dire des messes. L'imagination se calme un peu, la santé physique s'améliore , le sommeil se rétablit, mais un rien préoccupe mad. G... , et réveille en elle le désir de faire dire des messes. Cette observation est remarquable, parce qu'elle prouve que l'impulsion à l'homicide est une idée fixe et exclusive, qui peut être remplacée par toute autre occupation maladive de l'esprit, comme on l'observe chez quelques monomaniaques.
A l'âge de 14 ans, mad. B... jouissait d'une très-bonne santé, au moins en apparence ; elle avait de l'embonpoint, quoiqu'elle ne fût point encore réglée. Tous les signes de la puberté étaient très-prononcé»; à chaque époque menstruelle, ou mieux tous les mois, elle se plaignait de céphalalgie; ses yeux étaient rouges; elle était inquiète, irascible, sombre; bientôt la face s'injectait fortement ainsi que les yeux ; tout était pour elle une contrariété , un motif d'irritation; elle cherchait dispute particulièrement à sa mère ; enfin elle s'abandonnait à la colère la plus violente ; dans cet état, sa mère était toujours l'objet de ses /emportements, de ses injures, de ses menaces, de ses malédictions. Quelquefois elle a fait des tentatives de suicide, elle a saisi deux ou trois fois un couteau, un jour je l'ai retenue, ainsi armée, se précipitant
MONOMANIE IIOMICIDK.
sur sa mère. Lorsque l'accès était arrivé à ce haut degré, le sang s'échappait par la bouche, par le nez, quelquefois par les yeux ; alors survenaient des pleurs, un tremblement général, du froid aux extrémités, des douleurs conviilsives dans tous les membres, des regrets suivis d'un long affaissement. Cet état d'angoisse persistait pendant plusieurs heures.
Dans la dernière période de l'accès , la malade se roulait par terre, frap pait sa tète contre les murs , contre les meubles ; elle se donnait des coups de poing, s'égratignait la figure. Sa physionomie, habituellement trèsdouce, devenait hideuse; la coloration de la face, des oreilles, du cou, était d'un rouge violet, la téte était brûlante, les extrémités étaient très-froides.
Dès le début de l'accès, qui durait un ou deux jours, on voyait les accidents s'aggraver progressivement jusqu'à sa plus haute période. D'abord le regard était sombre, le teint animé , le caractère difficile, exigeant, querelleur ; un geste, un regard, un refus, étaient la cause d'un grand mécontentement; bientôt le moindre incident était l'occasion d'une vive irritation , d'une violente contrariété ; enfin la colère éclatait. Quelquefois les accidents se calmaient par des soins , des prévenances , par l'arrivée d'un étranger , par la présence d'un oncle chéri. Souvent aussi l'accès s'exhalait en plaintes pénibles, injustes, contre toutes les personnes de la maison. La malade s'emportait particulièrement contre sa mère ou contre une sœur plus jeune; il lui arrivait de provoquer les occasions de querelles , afin de précipter la marche de l'accès et d'arriver à la période de colère. Dans cette dernière période , elle n'éprouvait plus de douleur, tandis qu'auparavant elle ressentait des douleurs atroces dans le corps , surtout à la téte.
L'accès fini, elle était bonne pour sa mère, lui demandait pardon, lui prodiguait des marques de tendresse. Plusieurs fois je lui ai donné des avis , je l'ai engagée à se vaincre dès les premiers signes de l'accès , lui représentant combien sa conduite était condamnable, dangereuse ; alors elle pleurait. Pourqiioi m'a-t-on faite comme cela : je voudrais être morte : que je suis malheureuse ; je ne puis me retenir lorsque je suis arrivée dans mes colères , disaitelle avec amertume , je ne vois plus rien , je ne sais ce que je fais ni ce que je dis. Elle n'avait pas le souvenir de toutes les circonstances de ses accès , et niait avec surprise et regret les particularités qu'on lui racontait. A l'Age de 16 ans les accès de colère furent souvent remplacés par des convulsions hystériques ; la maladie diminua progressivement et ne cessa qu'à 17 ans , époque oii les règles parurent, quoiqu'en très-petite quantité : le mariage a fait disparaître tout accident nerveux, quoique celte dame fût irrégulièrement et très-peu abondamment menstru'ée. Dans aucun temps on n'a observé la plus légère trace de lésion intellectuelle.
Celte dame est excellente mère, très-bonne fille; mais elle a conservé un caractère parfois difficile , et une disposition à la mélancolie.
M. N., âgé de vingt et un ans, d'une taille élevée; maigre, d'une constitution nerveuse, a toujours eu le caractère sombre, bourru. Ses qualités morales sont peu développées. Privé de son père dès l'âge de quatorze ans, il était sans tendresse, sans épanchcment pour sa mère.
A dix-huit ans , sa tristesse augmente , il fuit les jeunes gens de son i\gc ,
MONOMANIE HOMICIDE
vit isolé, mais travaille avec assiduité dans un magasin; ni ses discours ni ses actions n'indiquent la folie; mais il déclare qu'il se sent une sorte d'impulsion qui le porte au meurtre , qu'il est des instants oij il aurait plaisir à répandre le sang de sa sœur, à poignarder sa mère. On lui fait sentir toute l'horreur de ses désirs , et les peines qui attendent ceux qui les satisfont , il répond froidement : Alors je ne suis plus le maître de ma volonté. Plus d'une fois, quelques minutes après avoir embrassé sa mère, il devient rouge, son œil est brillant, et il s'écrie : Ma mère, sauvez - vous, je vais vous égorger. Bientôt après il se calme , verse quelques larmes et s'éloigne. Un jour il rencontre dans les rues un militaire suisse, sau>3 sur son sabre, veut l'arracher de vive force pour égorger ce militaire qu'il ne connaît pas. Un autre jour, il attire sa mère dans la cave , et veut la tuer avec une bouteille.
Depuis six mois que ce jeune homme est dominé par cette horrible impulsion, il dort peu, souffre de la tête; ne veut voir personne, est insensible au chagrin de sa famille, mais il n'oflfre nulle apparence de délire dans ses discours.
Conduit à la maison de Charenton, M. N. raconte avec le plus grand sangfroid qu'il a été cinq ou six fois sur le point de tuer sa mère et sa sœur; qu'il n'en aurait pas de regret, puisqu'elles le font enfermer ; qu'il n'obéira à personne ; qu'au reste, il n'a aucun motif pour en vouloir à sa mère et à sa sœur, qu'il n'a point d'idée fixe. Bains tièdes , applications réitérées de sangsues à l'anus pendant les deux premiers mois. M. rend compte de tout ce qu'il a éprouvé, sent sa position nouvelle, réclame sa liberté, lit, calcule, se promène seul, ne se lie avec personne, ne dit et ne fait rien de déplacé, n'a plus le désir de verser le sang. Cependant sa figure a quelque chose de convulsif ; sa physionomie exprime la tristesse et le mécontentement. Dans les premiers jours du troisième mois sa face se colore, ses yeux sont brillants, N. parle avec véhémence et en termes peu polis ; on veut le perdre; il a vu des spectres sinistres; il a entendu des paroles dont le sens n'est que trop clair : il ne dort pas ; cet état persiste pendant huit jours.
Pendant les trois mois qui suivent , les mêmes accidents se renouvellent, mais ils ont moins de durée. Bains, lotions froides sur la tête, purgatifs^ sangsues.
Le corps prend de l'accroissement, les membres se développent ; le malade est plus docile, plus communicatif ; il recherche la distraction, se rend dans la salle de réunion, voit sa mère et sa sœur, réclame sa sortie, assurant qu'il n'a plus d'idées sinistres. Au mois de février 1826, je lui fais entrevoir sa sortie comme prochaine ; il devient plus gai, il consent à toutes les précautions qu'on se propose de prendre lorsqu'il sera sorti de l'établissement. Enfin après dix-huit mois d'isolement, M. N. est rendu à sa famille le 10 avril delà même année. Il témoigne depuis sa sortie un grand attachement pour sa mère et pour sa sœur, les traite avec égard et amitié; il travaille dans le commerce avec activité et intelligence ; et rien , depuis onze ans, n'a troublé la raison ni les afiections de ce jeune homme, quoi qu'il soit très-susceptible.
Le 27 juin 1826, je reçus de Clairac la lettre suivante, signée Jaquier,
MONOMANIK IfOMICIDE.
pasteur du culte prolestant. M. Serres, membre de l'institut, qui était îi celte époque clans sa famille, ajouta t^hv post-scriptiim : Ce fait a lieu dans ma ville natale, où je me trouve actuellement.
« Appelé par les devoirs de ma vocation auprès d'une malheureuse femme qui, me dit-on, se trouvait dans la situation la plus déplorable, et poursuivie par l'idée d'égorger son enfant, je me rendis auprès d'elle, et là, seul avec la personne avec laquelle elle avait entamé la confidence, j'écoutai son récit, et lui adressai diverses questions touchant son état. Je dois dire d'abord que la personne dont il s'agit, âgée de 23 à 26 ans, est d'une complexion extraordinairement forte et très-colorée; elle est mère de deux enfants, dont le plus âgé a -4 eu 5 ans. Quand je la vis la première fois, elle était dans un étal difficile à décrire. On aurait dit un criminel qu'on allait conduire au supplice. Ses yeux étaient rouges et enflammés, par suite des larmes qu'elle avait versées. Je la rassurai du mieux qu'il me fut possible, lui témoignant le plus vif intérêt. Lorsqu'elle fut un peu remise, elle me raconta qu'étant lin jour à laver du linge à la rivière, des femmes avaient fait une histoire (c'était précisément celle de la fille Cornier). Elle se relira sans aucune impression fàcheme ; mais le lendemain, voyant son fils aîné près d'elle, elle devint inquiète, agitée ; elle entendit quelque chose (ce sont ses propres expressions ) qui lui dit : prends-le, tue-le. Dès lors, c'est-à-dire depuis un mois, elle fut tourmentée de ce même désir d'égorger son enfant; elle lutta vainement pour l'éteindre, il existait encore. Peu de jours après le récit de l'histoire précitée, elle se trouva seule avec l'enfant ; il y avait dans la cuisine un grand couteau destiné à couper la viande (désigné, dans le pays, sous le nom de marassin)-, alors l'idée de tuer s'était présentée à elle avec plus de force, et, pour ne pas la mettre à exécution, elle avait pris le marassin dans son tablier, et était allée le jeter à la rivière. Poursuivie par la même idée, qui l'empêchait de dormir et qui ne la quittait ni jour ni nuit, elle avait tenté, à plusieurs reprises, de s'empoisonner, comme étant le meilleur moyen de résister à la fatalité qui semblait la pousser.
)) La belle-mère, dema.idanl le marassin, et s'occupant de le chercher, la jeune femme dit que c'était inutile, et fit connaître son secret. Lorsque je la vis, je lui demandai si elle avait quelque sujet de mécontentement dans sa maison? Elle répondit qu'elle n'avait à se plaindre de personne : si elle avait quelque préférence pour l'un de ses enfants? Elle m'assura que si elle en avait, c'était précisément pour celui qu'elle était portée à égorger, et qu'elle ne pouvait voir depuis un mois sans être frappée de cette idée : il faut que tu le tues, tue-le donc, etc. Je demandai ce qu'elle pensait de cela, désirant savoir si elle n'était point dominée par quelque idée de superstition ou de fanatisme; elle me répondit là-dessus d'une manière si précise, que j'en fus moi-même étonné. J'insistai en parlant d'Abraham, de Jésus-Christ (c'était la veille du vendredi saint), et je demandai si par hasard elle n'attacherait pas à son projet quelque idée de sacrifice ; elle me répondit fortement que non ; qu'elle savait bien que Dieu ne commandait pas un tel sacrifice, et que c'élait bien là ce qui l'avait retenue. Je la rassurai du mieux qu'il me fut possible, et , comme elle me dit qu'elle ne faisait que pleurer et prier, je lui recommandai
MONOMANIE HOMICIDE
de ne faire que de courtes prières, et de ne lire que peu et souvent de trèsbonnes choses.
i> Un jour la malheureuse, résolue toujours de se détruire, sortit de chez elle pour aller chercher de l'eau-forte, et ne fut arrêtée que parce qu'elle se dit à elle-même chemin faisant : Pourtant, que dira-t on de moi? Cette idée la fit rétrograder, et elle rentra chez elle, où elle s'abandonna à toute la violence de son désespoir. »
Le docteur Marc m'adressa, au mois de juillet 1826, une malade que j'invitai à entrer dans la maison royale de Charenton, oii elle resta pendant trois mois.
Madame N..., âgée de 30 ans, mère de quatre enfants, est issue d'un père qui est d'une susceptibilité remarquable. Elle-même, d'une taille petite, a les yeux vifs, le teint coloré, est très-nerveuse ; la plus légère surprise, la plus légère frayeur supprime ses règles. Depuis sa dernière couche, il y a quatorze mois, elle est plus susceptible et plus mobile ; elle a eu plusieurs accès hystériques sans convulsions, mais avec tremblement général. Cette dernière couche, quoique heureuse, avait été suivie de céphalalgie, d'étourdissements, de vertiges, de douleurs abdominales, de maux d'estomac violents et presque continuels. Ces symptômes se dissipèrent, excepté l'épigastralgie qui désormais fut intermittente. Depuis lors, sans cesser d'être maîtresse de ses idées, madame N... est d'une versatilité irrésistible dans ses affections; elle est alternativement gaie, triste, confiante, ombrageuse, capable de tout entreprendre; l'instant d'après, faible et pusillanime, elle a des craintes qu'elle reconnaît être imaginaires.
C'est dans cet état que madame N... entend parler du meurtre de la fille H. Cornier; aussitôt elle est saisie de l'idée de tuer son enfant. Cette idée, qui se réveille souvent depuis, l'excite au suicide. » Un jour, dit la malade, je taillais une plume, mon enfant entre, aussitôt je sens le plus violent désir de l'assassiner. Je repousse cette pensée; je me demande, de sang-froid , pourquoi ai-je des intentions aussi affreuses? Quoi donc peut me les inspirer?... Je ne trouve en moi aucune réponse. Le même désir se renouvelle, je résiste faiblement, je suis vaincue, je vais consommer le crime. Un nouvel effort m'arrête, je porte rapidement le canif à ma gorge, en me disant : « Il vaut mieux, méchante femme, que ce soit toi qui périsses. »
Madame N... entre volontairement, et d'après mes conseils, à la m.lisoQ de Charenton ; à son arrivée, ses discours, ses actions sont d'une raison parfaite. La malade est douce, affable, laborieuse ; elle raconte, sans émotion, l'histoire de sa maladie, me témoigne beaucoup de confiance, et demande avec empressement quels médicaments on lui administrera. C'est quelque chose qui me pousse derrière les épaules, m'a-t-elle répondu, lorsque je lui demandai la cause de ses sinistres pensées.
Elle n'est pas contente d'elle-même ; elle se plaint de son indifférence pour sa maison, pour son mari, pour ses enfants , enfin pour sa nouvelle position qui ne lui cause ni chagrin ni ennui.
Le 10 août 1826, quinze jours après son entrée , et quatre avant l'époque menstruelle, malaise général, céphalalgie, douleurs sourdes àTépigastre,
MONOMANIE HOMICIDE
enduit miiqueux de la langue; bouche amcre, leint jaune, pommettes colordes, physionomie triste , traits de la face grippés ; loquacité , besoin de changer de place ; idées sinistres, ordinairement au réveil ; elle cherche toutes sortes de distractions, elle travaille, marche, cause beaucoup et plaisante ses compagnes. Sommeil très-léger; au plus léger bruit, réveil on sursaut. Bains, boissons mucilagineuses, pédilnves avec l'acide niiro-muriatique matin et soir.
Le \A août, menstrues peu abondantes, selles liquides et copieuses, légères coliques. Décoction blanche.
Le 17 août, toute excitation cesse et fait place à la tristesse. Madame N... s'éloigne de ses compagnes, parle peu, est triste, rêveuse, verse des larmes : cpigastralgie, quelquefois sentiment de la faim. Odeur de soufre qui la suffoque; oppression, toux rare, sèche, surtout pendant la nuit. Constipation; idées de meurtre plus fréquentes et plus opiniâtres. Eau de rhubarbe, opium. Rien ne fait cesser la gastralgie.
Après huit jours de cet état, madame N... est assez bien. L'état physique est satisfaisant; aucune pensée fâcheuse ne trouble ses affections, ce qui lui donne l'espoir d'une guérison prochaine. 12 septembre , menstruation suivie d'un état parfait.
Le 24, madame N... voit son mari et sa fille avec la plus grande joie ; elle prodigue à son enfant les caresses les plus tendres. Tout à coup elle s'enfuit en poussant un cri : la vue d'un couteau avait excité en elle le désir de s'en emparer et de commettre deux meurtres à la fois : elle avait surmonté cette horrible pensée en prenant la fuite. Au reste, la vue d'un couteau , de ciseaux ,. même d'une aiguille, réveille ce funeste désir.
Le l*^'^ octobre , céphalalgie , maux d'estomac ; quelquefois régurgitation des aliments ; constipation; les idées sinistres ont perdu de leur force , mais elles sont plus fréquentes, surtout le soir, alors que madame N... se livre aux distractions les plus capables de fixer son attention, telles que le jeu d'échecs.
Alternativement, bains généraux, petit lait de Weiss, pédiiuves synapisés avant l'époque des règles.
Le 9 octobre, on apprend à madame N... que son enfant est malade; elle s'inquiète : des nouvelles plus alarmantes lui parviennent ; elle conçoit un chagrin extrême ; elle répand des larmes, demande sans cesse des nouvelles de son enfant ; elle est au désespoir , et cependant elle éprouve par moments un violent désir de la poignarder, de l'étouffer dans ses bras... Ce sont les expressions de cette malheureuse mère.
Le 26 octobre, huile de ricin, lavements avec la teinture de digitale. La malade paraît mieux : cardialgie moins intense , plus de calme , moins d'anxiété.
On annonce à M. N... que son enfant est bien portant, que son départ est prochain ; très-sensible à ces nouvelles, elle ne parle que du bonheur de rentrer dans sa famille après une absence de trois mois.
Le 28 octobre, l'avertissement que sa sortie est retardée l'afTecte peu et elle s'étonne elle-même du peu de chagrin que lui cause cette contrariété.
Le 3 novembre, elle voit son mari; le soir, elle est d'une gaieté excessive.
MONOiMANIE HOMICIDE.
Quoi! dit-elle, avec tant de raisons de chagrin^ je suis d'une gaieté ridicule! Dans la nuit, tout à coup, inquiétude sur son état, sur la prolongation de son séjour ; elle verse des larmes, mais n'a point d'idées de meurtre.
Le 10 novembre, retour au calme, à la gaieté habituelle; M. N... attend avec patience l'époque de sa rentrée dans sa famille; la santé physique est bonne, les menstrues s'établissent, il n'y a pas d'idées sinistres depuis quinze jours , néanmoins crainte de n'être pas guérie.
Le 2-4 novembre, M. N... sort de la maison, apprend en même temps la mort de l'enfant qu'elle voulait tuer : cette perte causa une vive et profonde douleur, sans altérer sa santé.
Le docteur Barbier, d'Amiens, a rapporté à l'Académie royale de Médecine un fait analogue à celui qu'on vient de lire ; ce célèbre professeur a bien voulu me le communiquer, en me permettant de le publier.
« La nommée Marguerite Molliens , âgée de 2-4 ans, avait depuis plus de trois ans des douleurs dans l'épigastre avec un sentiment de flatuosités, et une douleur avec gonflement dans le côté droit de l'abdomen. Elle était aussi sujette à des céphalalgies, qui occupaient principalement le sommet de la tête, et qui donnaient lieu à des vertiges, à des bruissements d'oreille, à des frémissements dans l'intérieur du crâne, parfois à un trouble de la vision. Elle se plaignait fréquemment de douleurs dans la région diaphragmatique de la colonne épinière , avec palpitations de cœur , serrement de la gorge , tremblements par accès des membres et de tout le corps, des secousses des bras, des jambes, même des doigts.
1) Cette femme eut un premier enfant qui n'a vécu que trois mois. Elle l'aimait bien et l'a beaucoup regretté. Elle accoucha, il y a neuf mois, d'un second enfant : l'accouchement fut très-heureux. Le cinquième jour , elle put se lever et préparer elle-même le petit repas qui devait suivre le baptême de son enfant. Plusieurs personnes étaient invitées à cette cérémonie ; on parla de l'événement rapporté par les journaux , de l'assassinat d'un enfant par la fille Cornier. Marguerite Molliens fut frappée fortement de cette horrible action : elle y pensa longtemps , et dit avoir craint dès ce moment qu'une pareille idée ne la poursuivît. Quelques efforts qu'elle fît les jours suivants pour chasser de son esprit le souvenir de ce malheur , il se reproduisait toujours; il devenait une idée dominante.
1» Elle parut peu à peu se familiariser avec la pensée de tuer un enfant, de tuer même le sien; le tenant nu sur ses genoux, le caressant avec une vive tendresse, cette pensée existait toujours malgré elle, en dépit de ses efforts pour la repousser. Un jour qu'elle se trouvait seule dans sa chambre, el qu'elle rhabillait son enfant, la pensée de le tuer s'empara d'elle, et devint bientôt comme un désir violent. Elle se retourne, aperçoit près d'elle sur une table un couteau de cuisine : son bras, dit-elle, se porta involontairement vers ce couteau; elle vit qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même; elle se mit à crier au secours, à appeler ses voisines. On arrive, on se presse près d'elle; elle se calme dès qu'elle voit qu'on ne la laissera plus libre de faire ce que sa volonté condamnait, ce qu'une passion plus forte que cette dernière semblait commander.
MONOMANIE HOMICIDE. 355
» Depuis cette époque, elle a souvent eu le même penchant ; ce n'est qu'en pleurant son malheur qu'elle avoue le dessein qu'elle a parfois de tuer son enfant. On l'a séparée de ce dernier, et le 21 juillet 1826 elle est entrée à l'Hôlel-Dieu d'Amiens. »
» Elle est saignée deux fois du pied : on lui applique quinze sangsues aux tempes. Comme elle a le ventre resserré, on lui administre par cuillerées un mélange d'huile de palma-christi et de sirop de capillaire ; pour boisson une infusion sucrée de fleurs de tilleul. Elle a beaucoup d'appétit 5 on ne lui donne que la soupe et la tartine malin et soir.
11 On apporte à la malade son enfant tous les jours; elle lui témoigne une vive tendresse , qui parait bien sincère. Elle nous le montre au moment de la visite, et nous fait admirer sa beauté, son embonpoint, sa belle santé.
» 24 juillet. Elle eut hier une forte céphalalgie avec chaleur dans toute la tête, des frémissements daiis la partie supérieure , un sentiment de froid à l'occiput ; étourdissements , éblouissements. Appétit bon ; une selle ; elle a dormi la nuit. Ce matin elle se trouve mieux ; son mal de tête n'a plus autant d'intensité; mais elle croit qu'il reviendra dans la journée.
» 25. La céphalalgie est revenue hier avec les mêmes symptômes ; la douleur était très-forte dans la région du pariétal gauche. Elle a eu des secousses dans les bras , avec des engourdissements , des palpitations de cœiTr. La malade nous raconte que quand ses mauvaises pensées viennent , la céphalalgie se porte par derrière, qu'elle a alors de grands battements dans l'épigastre, et qu'elle est brisée de ses membres. 11 lui semble qu'elle va tomber par terre ; il lui monte des sueurs. Ces accidents se renouvellent par accès.
)) 26. Mêmes phénomènes.
1) 27. Le mal de tête a été moindre. Marguerite Molliens a été moins tourmentée de ses mauvaises pensées.
1) 29. Elle a bien passé la journée d'hier, mais le matin elle a eu un grand mal de tète avec des étourdissements. Elle se plaint aussi d'une douleur qui occupe la région dorsale de la colonne vertébrale; son sommeil a été agité. Elle est sortie hier deux heures pour aller voir son enfant.
)> 30. Elle a bien dormi la nuit. Sa douleur dorsale existe encore. Elle se lie à une autre douleur dans l'épigastre.
)> 31. Elle est mieux ; elle n'est plus poursuivie autant par son idée fixe. Elle a eu hier, tout l'après-midi, son enfant avec elle.
)) 8 août. Elle a encore eu hier la même pensée, le même dessein. Elle ne peut voir un couteau ouvert. Elle dit que quand cette pensée la saisit, elle éprouve des douleurs dans la tête et dans l'épigastre, un état d'angoisse, des palpitations de cœur, et qu'il lui pousse une sueur; elle est comme transie.
» 6 août. Elle pleure, se désole pendant la visite ; elle déclare que depuis quelques jours son penchant renaît plus souvent. Elle ajoute que l'on ne conçoit pas tout ce qu'elle souffre; qu'elle aime son enfant avec passion, que cependant elle éprouve un désir violent de lui faire du mal. Saignée des bras; vésicatoire au bras, bain, potion opiacée, émulsion.
» 15. Cette femme est mieux depuis quelques jours, elle est plus gnie ; elle est sortie pour aller se promener avec son enfant et une de ses parentes.
MONOMANIE HOMICIDE
Toujours céphalalgie, toujours douleurs épigastriques : ces accidents n'ont pas constamment la même intensité : ils augmentent comme par accès. Les mauvaises pensées de cette malade paraissent suivre l'état de la tête et des plexus nerveux épigastriques ; elles deviennent plus fortes, elles sont plus entraînantes quand les douleurs encéphaliques et celles de l'épigastre sont plus prononcées.
1) 16. La malade est manifestement mieux : elle a peu de douleurs dans la téte et dans le creux de l'estomac. Elle s'ennuie à l'Hôtel-Dieu et sort.
1» 20. Cette femme est venue à l'Hôtel-Dieu le matin à l'heure de la visite. Son enfant n'est pas avec elle. Elle se trouve bien; elles ressent seulement un peu d'embarras dans l'abdomen. Elle a bien moins souvent ses accès de transissement et ses mauvaises pensées.
i> Cette femme s'est peu à peu rétablie : elle a cessé d'être tourmentée par le même penchant; elle est entrée en condition dans une maison, et paraît jouir d'une bonne santé. »
Un homme, âgé de -43 ans environ, habitant la campagne, ayant une fortune honorable, et jouissant d'une bonne santé, conduit par un jeune médecin, vint me consulter pendant le mois de juillet 1826. Il me donna luimême les détails qu'on va lire. Rien n'annonçait chez lui le plus léger désordre de la'raison; il répondit avec précision à toutes mes questions qui furent nombreuses. Il avait lu l'acte d'accusation de la fille H. Cornier sans y faire une trop grande attention. Cependant pendant la nuit il est réveillé en sursaut par la pensée de tuer sa femme couchée à côté de lui. Il déserte son lit, se promène pendant une heure, après quoi, n'éprouvant plus la même inquiétude, il se couche et se rendort; depuis trois semaines ce même phénomène s'est reproduit trois fois, toujours pendant la nuit. Pendant le jour, ce malade fait beaucoup d'exercice, se livre à des occupations nombreuses habituelles et n'a que le souvenir de ce qu'il a éprouvé dans la nuit. Il est d'une taille élevée, d'un embonpoint ordinaire ; son teint est jaune, un peu coloré ; il n'a jamais été malade et a toujours joui d'une très-bonne santé. Marié depuis vingt ans, il n'a pas de chagrin domestique, ses affaires ont toujours prospéré ; il n'a point de mécontentement, point de sujet de jalousie de la part de sa femme, qu'il aime, avec laquelle il n'a jamais eu la moindre discussion. C'est une idée qui s'empare de lui pendant le sommeil. Il assure qu'il n'éprouve d'autre douleur physique qu'une légère céphalalgie : il est triste et chagrin d'un pareil état; il a quitté sa femme, craignant de succomber, et il est très-disposé à tout faire pour se délivrer de cette affreuse affection.
«Un paysan, né à Krumbach, en Souabe, et de parents qui ne jouissaient pas de la meilleure santé, âgé de 27 ans et célibataire, était sujet, depuis l'âge de 8 ans, à de fréquents accès d'épilopsie. Depuis deux ans sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison : au lieu d'accès d'épilepsie, cet homme se trouve, depuis cette époque, attaque d'un penchant irrésistible pour le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour avant l'invasion. Du moment oi!i il a ce pressentiment, il demande avec instances qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes pour l'empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut
MONOMANIE HOMICIDE
que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant. » Sa mère et son père, que du resle il chérit tendrement, seraient, dans ses accès , les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t'étoufTe ! »
i> Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir; il se sent très-abattu et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence; il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre, il se rend coupable d'un crime. Lorsqu'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant et tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours. L'accès fini, il s'écrie : « Déliez-moi : hélas ! j'ai bien souffert ; mais je m'en suis tiré heureusement, puisque je n'ai tué personne. » (Gall.)
« Un voiturier du bailliage de Frunterdadt, qui avait quitté sa famille en parfaite santé, a été subitement saisi d'un accès de manie homicide sur la route, entre Aalen et Gémunde. Son premier acte de démence fut de se renfermer dans une écurie avec ses trois chevaux, auxquels il n'avait pas fait donner de fourrage; ensuite, en partant, il n'attela que deux chevaux, et monta sur le troisième pour accompagner sa voiture. A Nogglingen, il maltraita une femme ; à Unterlobengen, il mit pied à terre, et marcha devant ses chevaux, une hache à la main. Sur la route de ce dernier endroit à Hussenhofen, le premier individu qu'il rencontra fut une femnje, à qui il donna quelques coups de hache, et la laissa étendue dans un fossé à côté du chemin. Ensuite il rencontra un garçon de 13 ans, à qui il fendit la téte d'un coup de hache. Peu après, il enfonça le crâne à im homme de 30 ans, dont il répandit la cervelle sur le chemin, et après avoir porté encore plusieurs coups à son cadavre, il laissa la hache et la voiture, et continua, ainsi désarmé, sa route vers Hussenhofen. Il trouva sur le chemin deux juifs qu'il attaqua, et qui, après une courte lutte, lui échappèrent. Près de Hussenhofen, il assaillit un paysan, qui se débattit en poussant des cris jusqu'à ce qu'il accourut plusieurs personnes qui le délivrèrent, lièrent le frénétique, et le transportèrent h Gémunde. On le conduisit ensuite auprès des cadavres de ceux qu'il avait tués, et, à leur aspect, il dit : « Ce n'est pas moi, c'est mon mauvais esprit qui a commis ces meurtres (1). »
S. Mounin, âgé de 30 ans, était épileptique ; il se livra à un petit commerce. Au retour d'une foire , sa mère le gronde sur un marché qu'elle croit désavantageux ; Mounin s'irrite, mais ne commet aucun excès. Dès le lendemain matin, après quelques accès de folie, il se sauva dans les champs, sans chapeau et sans chaussures , et en quelques instants, et sans provocation , il tua successivement trois hommes ; on le poursuit , il se sauve, s'échappe , et fait tous ses efforts pour se soustraire aux poursuites; enfin on l'arréle, il est conduit devant le magistrat. Mounin répond qu'il se rappelle bien les meurtres qu'il a commis, qu'alors il avait perdu la tête ; que depuis deux jours il
(1) Àristarquo français du jeudi 13 avril 1820 , qui l'a tiré du Mercuro de Souaho, lequel garantit la réalité de ce fait.
MONOMANIE HOMICIDE
était dans un état horrible , ne voyant que des tourbillons de feu et des objets effrayants. Il demande qu'on le fasse mourir, puisqu'il a fait tant de mal (1).
Nous nous arrêtons à ces faits, j'en ai rapporté plusieurs, pag. 377 et suivantes, tome I ; on y lira l'observation de deux enfants chez lesquels le penchant homicide s'est manifesté avant l'âge de six ans; les auteurs de médecine légale sont riches en faits semblables, elc. (2).
Ces observations peuvent se grouper en trois séries qui caractérisent les trois degrés de la monomanie homicide.
Dans la première, les individus qui ont le désir de tuer sont mus par des motifs plus ou moins chimériques, plus ou moins contraires à la raison ; ils sont reconnus fous par tout le monde.
Dans la seconde série, les aliénés homicides n'ont point de motifs connus; on ne peut leur en supposer ni d'imaginaires ni de réels, et les malheureux qui font le sujet de ces observations, sont entraînés par une impulsion aveugle à laquelle ils résistent, et ils échappent à leurs funestes impulsions.
Les faits qui entrent et ceux que nous pourrions faire entrer dans la troisième série sont plus graves; l'impulsion est subite, instantanée, irréfléchie, plus forte que la volonté ; le meurtre est commis sans intérêt, sans motif, le plus souvent sur des personnes chéries.
Quelque différence que l'accomplissement du meurtre établisse entre les faits de cette dernière série et ceux qui appartiennent aux deux premières, nous allons voir qu'ils n'expriment que le plus haut degré d'une même affection ; qu'ils ont les uns et les autres des traits frappants de ressemblance , plusieurs signes communs, et qu'ils ne diffèrent que par la violence et l'instantanéité de l'exécution : de même qu'une inflammation n'en est pas moins une inflammation, qu'elle soit aiguë ou chronique, qu'elle se termine par induration ou par suppuration , qu'elle lue ou qu'elle ne tue pas.
Les observations de monomaniaques homicides offrent la plus grande analogie avec ce qu'on observe dans les folies partielles ou les monomanies.
Enfin, on ne peut confondre les individus qui sont les sujets de ces observations avec les criminels. L'homicide qu'ils ont commis n'est pas un crime; car l'acte seul de tuer ne constitue pas une action criminelle.
Tous ou presque tous les individus dont nous venons de rapporter les observations étaient d'une constitution nerveuse, d'une grande susceptibilité; plusieurs avaient quelque chose de singulier dans le caractère, de bizarre dans l'esprit.
(1) Journal de Paris, 17 février 1826.
(2) Considérations médico-légales sur la monomanie homicide, par M. Marc (Mémoiresdo l'Académie royale de Médecine, Paris, 1835, lom. ni, p. 23 et suiv.). — La collection des Annales d'Hygiène jmblique et de Médecine légale de 1829 à 1838, contient un grand nombre de rapports et d'observations propres à éclairer l'histoire de la monomanie homicide j et M. Leurct, dans ses Frag^nents psychologiques sur la Folie, a démontré que celte maladie, loin d'être nouvelle comme quelques auteurs Pont prétendu, se retrouve avec tous ses caractères dans l'histoire des Possédés aux 16» et 17c siècles.
MONOMANIE HOMICIDE
Tous, avant la manifestalion clii désir de tuer, claienl incapables de nuire; ils étaient doux , bons, honnêtes gens et môme religieux.
Chez tous , comme chez les aliénés , on a remarqué un changement de la sensibilité physique et morale, de caractère, de manière de vivre.
Chez tous il est facile de fixer l'époque du changement dont nous venons de parler, celle de l'explosion du mal , celle de sa cessation.
Des causes physiques ou morales assignables ont presque toujours déterminé cette affection. Dans deux cas, cette affection est l'effet des efforts de la puberté; dans quatre, elle résulte de la puissance de l'imitation : le désir de tuer s'est manifesté après que ces malheureux ont entendu l'histoire d'une femme qui avait égorgé un enfant et séparé la tôle du tronc. Celte puissance de l'imitation est une cause fréquente de folie, particulièrement de suicide. Quelques indivtdîis , dit M. de Laplace, tiennent leur organisation ou de pernicieux exemples, ou des penchants funestes qu'excite vivement le récit d'une action criminelle devenue l'çbjet de l'attention publique. Sous ce rapport , la publicité des crimes n'est pas sans danger. ( Essai sur les probabilités.)
Lorsque cet état persiste assez longtemps , et que les individus , dominés par l'impulsion au meurtre, sont observés avec soin, on constate que cet état, comme le délire chez les fous , est précédé et accompagné de céphalalgie, de maux d'estomac , de douleurs abdominales ; que ces symptômes précèdent l'impulsion au meurtre, et qu'ils s'exaspèrent lorsque cette funeste impulsion devient plus énergique.
La présence des objets choisis pour victimes, la vue des instruments propres à accomplir leur horrible désir, réveillent et augmentent l'impulsion qui pousse ces malheureux à l'homicide.
Presque tous font avant ou après des tentatives de suicide, tous invoquent la mort, quelques-uns réclament le supplice des criminels.
Aucun des sujets de ces observations n'avait de motifs quelconques pour vouloir la mort de leurs victimes , préférant ordinairement les objets de leurs plus chères affections.
Pendant l'intermillence, ou lorsque le désir du meurtre a cessé, ces malheureux rendent compte des plus petits détails. Nul motif ne les excitait, ils étaient entraînés , disent-ils, emportés, poussés par une idée, par quelque chose, par une voix intérieure. Plusieurs disent n'avoir pas succombé , parce que leur raison a triomphé, parce qu'ils ont fui , ou parce qu'ils ont éloigné les instruments et les objets du meurtre.
Chez ces individus, l'idée de tuer est une ide'e exclusive, tantôt fixe, tantôt inlermiltente, dont ils ne peuvent pas plus se débarrasser que les aliénés ne peuvent se défairesles idées qui les dominent.
Non-seulement les individus dont nous parlons ont entre eux la plus grande ressemblance et présentent les caractères de la monomanie, ils diffèrent essentiellement des criminels avec lesquels on les a confondus , dont ils ont subi la peine.
Les monomaniaques homicides sont isolés , sans complices qui puissent les exciter par leurs conseils ou leurs exemples. Les criminels ont des camarades d'immoralité , de débauche , et ont ordinairement des complices.
MONOMANIE HOMlCIDIi.
Le criminel a toujours un motif; le meurtre n'est pour lui qu'un moyen pour satisfaire une passion plus ou moins criminelle. Presque toujours l'homicide du criminel est complique d'un autre acte coupable; le contraire a lieu dans la monomanie homicide.
Le criminel choisit ses victimes parmi les personnes qui peuvent faire obstacle à ses desseins ou qui pourraient déposer contre lui.
Le monomaniaque immole des êtres qui lui sont indifTérenls , ou qui ont le malheur de se rencontrer sous ses pas au moment où il est saisi par l'idée du meurtre; niais , plus souvent, il choisit ses victimes parmi les objets qui lui sont les plus chers. Une mère tue son enfant, et non l'enfant de l'étrangère ; un mari veut tuer sa femme, avec laquelle il a vécu dans la plus douce harmonie pendant vingt ans ; une fille veut tuer sa mère qu'elle adore. Cette horrible préférence ne s'observe-t-elle pas chez les aliénés ? n'est-elle pas une preuve évidente que ni la raison, ni le sentiment, ni la volonté n'ont dirigé le choix de la victime, et que par conséquent il y a eu perturbation des facultés qui président à leurs déterminations ?
A-t-il consommé le crime, le criminel se dérobe aux poursuites, se cache ; est-il pris , il nie , il a recours à toutes les ruses possibles pour en imposer ; s'il avoue son crime, c'est lorsqu'il est accablé sous le poids de la conviction, encore son aveu est-il accompagné de rélicences; le plus souvent il nie jusqu'à l'instant de subir la peine, espérant jusque-là échapper au glaive de la loi.
Lorsque le monomaniaque a accompli son désir, il n'a plus rien dans la pensée ; il a tué, tout est fini pour lui , le but est atteint. Après le meurtre, il est calme, il ne cherche pas ordinairement à se cacher. Quelquefois satisfait, il proclame ce qu'il vient de faire, et se rend chez le magistrat. Quelquefois, après la consommation du meurtre, il recouvre la raison, ses affections se réveillent; il se désespère, invoque la mort; il veut se la donner. S'il est livré à la justice, ses souvenirs le rendent morose, sombre; il n'use ni de dissimulation, ni d'artifice ; il révèle aussitôt avec calme et candeur les détails les plus secrets du meurtre.
Les différences entre les monomaniaques homicides et les criminels sont trop tranchées, les ressemblances entre ces monomaniaques et les aliénés sont trop prononcées, pour qu'on puisse confondre les monomaniaques avec les criminels.
Mais, objecte-t-on, vos monomaniaques qui résistent à leur impulsion prouvent que ceux qui succombent sont criminels, puisqu'ils n'ont pas assez combattu pour triompher. Quoi ! il faudra attendre qu'un maniaque ait commis des actes de fureur avant de reconnaître qu'il est fou? Est-ce que la folie, comme les autres maladies, n'a pas des degrés différents? est-ce qu'il n'y a pas des fous qui sont calmes, très-innocents, et des fous très-impétueux et très-dangereux? N'y a-t-il pas des aliénés qui cèdent, au moins pour quelques instants, aux raisonnements, aux efforts de l'amilié et à une autorité imposante, et d'autres qui sont inébranlables dans leur conviction et inaccessibles ù tout moyen de persuasion? N'y a-t-il pas des monomaniaques qui luttent pendant plusieurs années contre le désir de se tuer, et d'autres qui
MONOMANIE HOMICIDE
se tiient dès qu'ils en ont conçu la pensée? J'ai donné des soins à un général âge de 84 ans, et qui, depuis l'âge de 23, lutte, pour ainsi dire, contre le désir de se tuer. Ce désir ne le quittait pas à l'armée, lorsqu'il commandait sa brigade. Quoi! un individu est ruiné, aussitôt après il se croit très-riche ; il est fou, dites-vous, parce qu'il ne juge pas de sa position comme les autres hommes. Un étudiant se persuade qu'avec deux chevaux il déplacera l'église de Sainte-Geneviève pour la porJer ailleurs; vous le prenez pour fou, parce qfu'il juge mal des rapports entre la résistance de ce vaste monument et la force de deux chevaux. Un troisième voit des ennemis partout, et vous le croyez fou, parce qu'il apprécie mal les choses; car rien ne manque à son bonheur et il n'a point d'ennemis. Et vous croyez raisonnable celle mère qui adore son enfant, et qui cependant lui plonge le poignard dans le sein ! Il n'y aurait pas chez cette malheureuse quelque altération, non -seulement de la sensibilité, mais aussi de l'intelligence, alors que, malgré sa tendresse, malgré l'horreur que lui inspire son désir, elle prépare et donne la mort a son enfant aimé! Convenez au moins que la volonté est pervertie et subjuguée. Une pareille perversion serait un état normal ou naturel! Attendez que la raison soit rétablie, et cette malheureuse mère jugera aussi bien que vous de toute l'horreur du meurtre qu'elle a failli commettre ou qu'elle a commis. Cette mère sent-elle, raisonne-t-elle, agit-elle comme elle sentait, comme elle raisonnait, comme elleagissait avant d'être tombée dans cetliorrible état, comme sentent, raisonnent et agissent les autres mères? Non, sans doute. Quelle meilleure preuve de folie exigez-vous?... Mais, ajoute-t-on, si le meurtre dépend d'une impulsion plus forte que sa volonté, il n'y a plus de libre arbitre. Vraiment oui ; puisqu'il y a délire, il n'y a plus de liberté morale, et le meurtrier n'est plus responsable. — Mais ce meurtrier raisonne, est prévoyant. — Lisez les traités de la folie, venez dans nos hôpitaux de fous, et vous y verrez des aliénés qui parlent très-sensément, qui tiennent des discours très-suivis, qui discutent sur des matières très-ardues, qui ourdissent un complot avec beaucoup de finesse et de persévérance, mais dont les actions sont toutes désordonnées, dont les affections sont perverties, qui sont dangereux pour les autres et pour eux-mêmes dès qu'ils sont rendus à la liberté.
Sans doute il est des cas très-difliciles, mais cette difficulté augmente, parce qu'on ne s'arrête qu'à une circonstance pour caractériser la criminalité de l'acte. Dans tel cas, dit-on, il y a culpabilité, puisqu'il y a eu préméditation; mais il est des faits innombrables qui prouvent que les fous conservent la conscience de ce qu'ils font, et qu'ils prennent toutes leurs précautions pour réussir; mais ce malheureux dont la préméditation est [trouvée par ses aveux, était un homme probe, vertueux; il veut tuer ou bien il a tué sans motif connu ou même supposable, il a tué sa femme qu'il adore; le meurtre accom- . pli, il s'est livré au juge.
Une femme tue un enfant qui lui est étranger; mais depuis longtemps elle était devenue triste, mélancolique, elle avait fait des tentatives de suicide; frappée de stupeur après l'acomplissement du meurtre, elle reste auprès de la victime, dévoile toutes les particularités d'un meurtre commis sans motifs et sans qu'on puisse en soupçonner.
MONOMANIE HOMICIDE
Cet homme n'avait manifesté aucun sentiment pervers, tout à coup il lue sans motifs, sans provocations, plusieurs personnes; à peine ces meurtres sont consommés, il sent toute l'horreur des actes qu'il a commis; loin de s'excuser, il reconnaît qu'il est coupable et demande à être délivré de la vie pour échapper à ses remords. Les trois individus, dont je viens de parler, sont évidemment fous. C'est donc de l'ensemble et de l'appréciation des circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi l'homicide que naît la conviction delà non culpabilité de celui qui l'a commis.
Les faits qui précèdent , la discussion qu'ils ont fait naître , nous enseignent :
1° Qu'il existe une monomanie homicide , tantôt avec aberration de l'entendement, tantôt avec perversion des facultés affectives; tantôt avec impuissance de la volonté qui prive l'homme de sa liberté morale.
2° Qu'il existe des signes qui caractérisent cette espèce de folie, et qui font distinguer les monomaniaques des criminels , au moins dans le plus grand nombre des cas.
A Dieu ne plaise que, fauteurs du matérialisme et du fatalisme, nous voulions créer ou défendre des théories subversives de la morale, de la société et de la religion. Nous ne prétendons pas nous constituer les défenseurs du crime, et transformer les grands attentats en accès de folie; mais nous croyons que la doctrine de la monomanie est autre chose que le crime excusé par le crime même. Ce mot monomanie, nous l'avons déjà dit, n'est ni un système ni une théorie; c'est l'expression d'un fait observé par les médecins de tous les temps.
Nous n'avons eu d'autre vue que de présenter quelques observations, quelques réflexions sur un état peu connu, non-seulement des personnes étrangères à la médecine, mais encore des médecins, afin d'appeler l'attention des juges et du législateur sur l'appréciation de quelques actes qui seraient des crimes horribles s'ils n'étaient accomplis par des malheureux dont la raison est pervertie, qui sont dans un état anormal qui les prive de leur libre arbitre.
Ces conséquences peuvent paraître étranges aujourd'hui; un jour, nous l'espérons, elles deviendront des vérités vulgaires. Quel est le juge qui condamnerait au bûcher un insensé ou un fripon conduit devant son tribunal pour cause de magie ou de sorcellerie. 11 y a longtemps que les magistrats font conduire dans les maisons de fous les sorciers , lorsqu'ils ne les font pas punir comme escrocs.
Au reste, ce n'est pas la première fois que les médecins, plus exercés que les autres hommes à observer les infirmités humaines, ont éclairé la justice sur les altérations de l'esprit et du cœur de prétendus coupables. À la fin du quinzième siècle, Marescot, Riolan et Duret, chargés d'examiner Marthe Brossier , accusée de sorcellerie , terminèrent leur rapport par ces mots mémorables : Nihil à demone- inulta ficta, à morbo pauca. Cette décision servit depuis de règle aux juges qui eurent à prononcer sur le sort des sorciers et des magiciens. Nous, nous disons, en caractérisant le meurtre des monomaniaques homicides : Nihil à crimine , -nulla /icla, à morbo tota.