‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 2)Chapitre 50 sur 63 · PAR LES AUTEURS · texte numérisé non relu

PAR LES AUTEURS

COMME PUOPRES A FAIRE CONITAITRE SI LE CORPS d'uNE PERSONNE , TROUVÉ PENDU,

l'a Été après la mort ou pendant qu'eele vivait encorb.

Mich. Alberli, de Halle, qui, au commencement du dernier siècle, a écrit sur toutes les parties de la médecine légale, énonce de la manière suivante tous les signes qui se manifestent à l'inspection anatomique du corps d'un pendu : impression de la corde, livide et ecchymosée, peau enfoncée et même quelquefois excoriée dans un des points de la circonférence du col; langue tuméfiée, livide, repliée, ou passant entre les dents qui la serrent ; écume sanguinolente dans le gosier, les narines et autour de la bouche, inflammation des yeux, paupières gonflées et à demi fermées ; lèvres livides et tuméfiées ; roideur du corps, contraction, lividité des doigts, ecchymose des bras et dés cuisses. La dissection démontre, suivant le même auteur, que les poumons, le cœur, le cerveau, sont extrêmement gorgés de sang. Tous ces signes ne se rencontrent pas quand le corps n'a pas été pendu vivant.

Tous les auteurs de médecine légale sont univoques à cet égard 5 les faits suivants et les réflexions qu'ils m'ont suggérées, en faisant naître quelques doutes sur la validité de ces signes, prouvent combien sont difficiles les fonctions du médecin légiste appelé à prononcer sur la cause de la mort d'un individu dont le cadavre a été trouvé pendu.

Marie, âgée de trente-cinq ans, était d'une taille élevée ; elle avait le col court, la peau blanche, et de l'embonpoint; elle était née d'un père et d'une mère qui avaient eu plusieurs parents aliénés.

A l'âge de deux ans, Marie eut la petite-vérole ; à dix ans, elle fut prise de convulsions qui persistèrent jusqu'à douze ans, époque de l'apparition spontanée des menstrues qui depuis ont clé peu abondantes , peu régulières , quoique celte fille parût douée d'une forle conslilulion.

Marie avait seize ans lorsqu'elle perdit sa mère ; elle en fut Irès-affligcc ; peu après, ayant été contrariée par le mariage de sa sœur, les menstrues se supprimèrent pendant un an ; pendant ce temps elle eut un accès de manie

sfoNES DE LA SUSPENSION

avec fureur; après sa guérison, elle passa plusieurs années très heureuse au sein de sa famille.

A trente ans, Marie fut surprise par dix soldats ennemis; la frayeur lui causa un tremblement général qui persista pendant plusieurs jours. La maison paternelle fut dévastée, et quelques mois après, son père mourut de chagrin. Désespérée, cette fille quitta son pays natal et se rendit à Paris, auprès de sa sœur.

L'année suivante, Marie fut prisé de convulsions si violentes qu'on les crut épileptiques ; il se manifesta dès lors une légère paralysie de la langue qui gênait la parole; les convulsions se renouvelèrent souvent, particulièrement aux époques menstruelles.

Marie, âgée de trente-deux ans, toujours en proie aux convulsions, retourna dans son pays natal ; après six semaines elle délira , avait des fureurs , fit beaucoup de remèdes, mais sans succès.

Cependant, à l'âge de trente-qiialre ans, délivrée depuis quelques mois des convulsions et du délire , Marie avait toujours de la céphalalgie et de la paralysie de la langue ; elle voulut revenir auprès de sa sœur.

Témoin du bonheur de cette sœur, accablée de souvenirs affreux, souffrant des maux atroces, ne pouvant supporter l'horreur de cette position, Marie parlait souvent de se détruire ; elle éprouvait de véritables paroxysmes de suicide, poussée à sa destruction, tantôt par des terreurs jjaniques, tantôt par des souffrances physiques , tantôt par des douleurs morales qui la jetaient dans le désespoir.

Après trois mois d'alternatives d'agitation et de calme, de délire suicide et de raison , de désespoir et d'espérance, privée de sommeil , Marie fut conduite à la Salpétrière, le 15 juin 1820.

Lors de son admission dans l'hospice, notre malade fut placée dans l'infirmerie ; elle avait des convulsions qu'il fut facile de reconnaître pour des convulsions hystériques ; elle délirait, elle était pâle , maigre , elle parlait avec difficulté, elle voulait mourir, se tuer; elle craignait qu'on la fit supplicier à cause de ses fautes ; elle croyait reconnaître les personnes qui étaient dans l'infirmerie, ou qui la servaient ; elle leur parlait avec brusquerie et même avec colère, toujours en bégayant ; par instants, sa raison était parfaite. Elle avait souvent la face colorée, les yeux injectés, de la céphalalgie; alors la parole était plus difficile.

On fit deux saignées générales , on appliqua des sangsues au cou , à lavulve, on ordonna des bains tièdes tous les deux jours.

Au mois de juillet, les convulsions cessèrent ; la malade était plus calme, les intervalles lucides plus prononcés; quelquefois la parole était très-facile. Mais tous les quatre, six, sept jours, elle éprouvait des douleurs aiguës dans les membres, dans l'abdomen, surtout dans le crâne ; alors le col était gonflé, rouge, ainsi que la tête ; les yeux étaient injectés, saillants, les mouvements étaient brusques. Malgré des efforts incroyables, Marie ne pouvait parler distinctement ; elle ne pouvait articuler que des mots entrecoupes exprimant des injures et le désir de mourir ; dans cet état elle avait tout l'extérieur d'une maniaque. Aux époques de la menstruation elle se plaignait de douleurs

PENDANT LA VIE

atroces à l'utérus ; pendant la durée du paroxysme, qui était d'un , de deux, de trois jours, Marie repoussait les aliments avec emportemeut , quelquefois avec défiance. Souvent elle prenait les personnes qui m'accompagnaient à la visite pour des ennemis qu'elle croyait reconnaître pour les auteurs de ses soufl'rances : alors elle nous accablait d'injures, de menaces, nous suppliait de faire cesser son supplice et d'assouvir promptement notre vengeance.

Pendant les intervalles de calme, la malade était douce, bonne, reconnaissante des soins qu'on lui donnait; elle racontait, ayant la parole libre, les causes de sa maladie, en indiquait les symptômes et priait de la guérir. On la tenait souvent dans la camisole; il lui est arrivé de la demander et de prier qu'on la lui laissât.

Au mois d'août, je ûs appliquer un séton sur la région du foie, et je déterminai la malade à boire beaucoup d'eau ou de tisane. II y eut un peu de rémission ; on eut moins souvent recours à la camisole, on laissa sortir la malade dans les jardins pour se promener; les paroxysmes de suicide étaient moins fréquents, moins violents , les intervalles de raison étaient plus longs; mais jamais ses projets sinistres ne cessèrent entièrement.

On surprenait celte fille ramassant des cordes, des liens, partout où elle pouvait en rencontrer; lorsqu'on les lui retirait, elle se fâchait et répétait, tantôt avec emportement, tantôt avec calme : On a beau faire^je me tuerai ! Que fais-jeici? Je fais horreur, je stiis d charge à tout le monde. Elle accusait sa sœur, ses frères. Lorsque je cherchais à combattre ses idées et ses désirs, lorsque je l'avertissais que tout était prévu , qu'elle ne pourrait accomplir ses desseins , tantôt elle écoulait mes conseils avec intérêt : P^ous me faites du bien, me disait-elle, mais vous ne me guérirez pas. Tantôt, elle repoussait mes consolations par des injures : Laissez-moi mourir, je suis une criminelle, on veut me conduire au supplice, je souffre cruellement ; je vous connais, vous voulez me faire du mal. Si j'étais assurée de me bien porter un jour, de pouvoir travailler, d'être heureuse, je voudrais vivre; mais cela étant impossible, je me tuerai, on a beau faire. Tout cela était dit avec eJffort et en balbutiant.

La situation de celte malade était d'autant plus affreuse que , le plus souvent, elle avait le sentiment de son état et la conviction qu'elle se tuerait elle-même.

Je prescrivis, pendant le mois d'octobre, l'extrait de chicorée combiné avec le lartre éraélique , alterné avec les bains lièdes, sans autre effet que plus de calme.

Décembre. Vésicatoire entre les épaules qui diminua la céphalalgie et la violence des paroxysmes.

Au commencement de février, il y eut quelques crises semblables à celles précédemment décrites; la céphalalgie fut aussi violente, les douleurs des membres furent aussi intenses. On pratiqua une saignée le 20, on multiplia les bains lièdes. Il y eut plus de calme les jours suivants.

Le 27, M... avait mange à huit heures la soupe et un morceau de pain ; elle était sortie paisiblement de l'infirmerie ; elle s'était emparée d'une corde qui servait h maintenir le tuteur d'un jeune arbre ; à neuf heures et demie, pen-

SIGNES DE LA SUSPENSION

clanl que je faisais la visite, on vint m'averlir qu'une femme s'étranglait dans un des jardins qui servent de promenade aux femmes aliénées.

Je me transporte sur les lieux : à l'angle dudit promenoir de l'hospice , derrière des pierres destinées à la construction commencée du quartier des convalescentes, je trouvai M... étendue sur le plan incliné d'un revêtement en terrasse du mur en construction.

Le corps était couché sur le dos, les membres abdominaux, étendus, étaient étalés sur une pierre de taille posée sur le talus, tandis que le tronc et la tête reposaient sur le talus lui-même. Nulle altération de la face, quelques bribes de pain à la commissure gauche des lèvres ; la peau n'était ni décolorée ni ecchymosée, la chaleur naturelle était conservée. On voyait au col la double impression d'une corde de deux lignes de diamètre. L'une de ces impressions était horizontale , l'autre montait obliquement de dessous le menton derrière chaque oreille et se réunissait à l'occiput. Une sugillation de quatre à six lignes de diamètre, du côté droit du col, correspondait à la jugulaire droite; la peau déprimée par la corde n'était pas changée de couleur, et on ne voyait aucune ecchymose ni au-dessus ni au-dessous du sillon formé par l'impression.

Cette fille avait posé la corde derrière le col , avait ramené horizontalement les deux bouts en avant , les avait croisés sous le menton , et reportés derrière les oreilles et la tête pour les attacher à un pieu, haut de deux pieds, fixé anciennement au sommet de l'angle saillant du talus sur lequel le corps était gisant, et s'était glissée sur le talus et puis sur la pierre.

La jardinière , qui avait aperçu les môuvements de cette fille, sans distinguer ce qui en était la cause, était accourue et avait détache la corde (elle n'avait eu que 50 toises à parcourir). Un élève, qui avait couru dès que je fus averti, avait ouvert la jugulaire gauche lorsque j'arrivai ; le sang ne coula pas. La veine du bras droit ouverte, laissa couler . en bavant et par gouttes, tout au plus deux gros de sang noir, épais.

Je fis transporter le corps à l'infirmerie; il n'offrait aucun signe de mort. Des frictions avec les mains, avec la laine, avec l'ammoniaque, furent faites : on essaya vainement de faire couler le sang par les ouvertures déjà pratiquées ; on insuffla de l'air à l'aide d'une sonde de gomme élastique et d'un soufflet, on exerça alternativement des pressions sur les bypocondres et sur les flancs , pour produire des mouvements d'expiration ; on introduisit de l'éther sulfurique dans la bouche. Après une heure et demie de soins infructueux, le cadavre fut laissé sur le lit sur lequel je l'avais fait transporter.

A une heure je visitai le cadavre, les traits de la face n'étaient nullement altérés, le tronc n'était pas refroidi, les membres étaient froids.

A cinq heures le refroidissement était complet, la peau de la face était un peu décolorée, les membres un peu roides, la tète un peu inclinée à droite et roide, les jambes étaient légèrement livides, la double empreinte de la corde était légèrement colorée en brun.

L'adomen était un peu distendu.

Le lendemain, vers six heuresdumatin, lafaceélait un peu bouffie, violacée,

PENDANT LA VIE

les membres étaient roides, les pieds et la moitié des jambes violacés, le ventre était ballonné.

A dix heures, vingt-cinq heures après la mort, l'ouverture du cadavre fut faite en présence de plusieurs élèves.

La face était bouffie et livide, les traits peu altérés, les yeux ouverts et brillants, le ventre ballonné, les pieds et les jambes violacés.

La double impression de la corde était peu profonde ; la peau subjacente était brune, comme brûlée, sans ecchymose j la sugillalion , observée au col au moment de la mort, avait disparu ; le tissu cellulaire subjacent à l'impression de la corde était sec, serré , dense , et présentait une bandelette d'une ligne et demie de largeur ^ d'un blanc brillant.

Le cuir chevelu était injecté de sang noir.

Le crâne épais et éburné, la ligne médiane déjetée à gauche, les circonvolutions du cerveau petites et comme pressées les unes contre les autres.

Après avoir enlevé les méninges légèrement infiltrées, à la partie moyenne du bord supérieur et interne du lobe droit du cerveau , la substance grise parut déprimée et altérée dans sa couleur, dans l'étendue d'un pouce d'avant en arrière et de six lignes transversalement ; au-dessous de la substance grise, nous trouvâmes un tubercule squirreux , isolé par sa tunique propre , de la substance blanche , laquelle était dense autour du kyste ; point d'altération dans le reste du cerveau.

Les poumons et le cœur très-sains , nullement gorgés de sang.

Les aliments contenus dans l'estomac à l'état chymeux, exhalaient une odeur acide.

Point d'injection ni de traces d'inflammation de la muqueuse du conduit alimentaire.

La vésicule biliaire renfermait de la bile brune et épaisse.

L'ovaire droit était gorgé de sang; le gauche offrait un petit kyste séreux et était beaucoup moins injecté que le droit.

Remarques. — 1° Celte observation est intéressante sous le rapport pathologique. En effet, les retours fréquents de la céphalalgie, des douleurs aiguës des membres, de l'injection delà face et des yeux, de la paralysie de la langue, du délire, indiquent évidemment que l'impulsion au suicide dépendait d'une affection cérébrale primitive, d'autant plus que la fureur pour se détruire augmentait avec l'exaspération des symptômes cérébraux.

L'engorgement sanguin de l'ovaire droit rappelle l'observation rapportée dans les Mémoires de la Société royale de médecine, d'une fille qui, ayant été trahie par son amant, se pendit. A l'ouverture du cadavre, on trouva l'ovaire droit gorgé de sang et rompu.

2° Sous le rapport de la médecine légale, cette observation nous a paru d'un grand intérêt.

Le cadavre conserve encore tous les traits de la vie, non-seulement quelques minutes après la mort, mais même quelques heures après. On aperçoit, lors de la première inspection, la trace de deux tours de corde au col ; mais celte trace est peu profonde, et n'a pas même altéré la couleur de la peau.

La coloration cl la bouffissure de la face, la couleur violacée des pieds, la 2 47

SIGNES DE LA SUSPENSION

roideiir des membres, n'ont commence à se manifester que sept à huit heures après la mort.

Point d'ecchymose autour du col, et la sugillation, observée à l'instant de la mort, avait disparu lors de l'ouverture du cadavre, vingt-cinq heures après.

A l'ouverture du cadavre, qu'observe-t-on ? Les traits de la face sont peu altérés, la sugillation, observée la veille, a disparu, la peau qui recouvre les deux sillons formés par la pression de la corde, n'est ni violacée, ni ecchymosée; elle est brune, comme brûlée.

Les méninges sont très-peu injectées, le cerveau ne l'est point, les poumons et le cœur sont vides de sang, l'ovaire droit seul est gorgé de sang noir.

Quelles conclusions, propres à éclairer le magistral, le médecin, appelé h midi, à deux heures de relevée, c'est-à-dire, trois à cinq heures après la mort de cette fille, eût-il pu déduire de l'inspection du cadavre? Il n'eût trouvé aucun des signes donnés par les médecins légistes comme caractéristiques de la suspension avant la perte de la vie. La double impression de la corde ne pouvail-elle pas faire naître le soupçon d'un homicide : l'inspection du terrain aurait pu fortifier ce soupçon.

Si ce même médecin, après avoir reconnu d'abord que l'impression de la corde n'était ni rouge ni violette, ni ecchymosée, que la figure n'était ni bouffie, ni livide, ni hideuse, que les lèvres et la langue n'étaient pas violacées, qu'il n'y avait pas d'écume à la bouche ni aux narines, eût procédé à l'ouverture du cadavre, vingt-quatre heures après, et qu'il n'eût trouvé ni les vaisseaux du cerveau, ni ceux des méninges, ni surtout ceux des poumons gorgés de sang, qu'aurait-il pu conclure? que la suspension était postérieure à la mort. Et nous, que devrions-nous penser d'une pareille conclusion?

Dirons-nous que les auteurs de médecine légale, les Alberti, les Zacchias, que Louis et A. Petit, se sont trompés et qu'ils ont préparé l'erreur de ceux qui sont venus après eux, de Fodéré, Vigné, Belloc, etc. Loin de moi une pareille pensée ; mais j'ai lieu de croire que plusieurs causes ont concouru pour en imposer aux premiers médecins légistes.

Les anciens étaient convaincus que les pendus mouraient apoplectiques. Dès lors tous les signes cadavériques indiquant l'accumulation du sang dans les vaisseaux de la tète ont dû leur paraître les signes caractéristiques de la strangulation, suite de la mort par la suspension. Ils furent confirmés dans cette opinion, parce qu'.'i cette époque, il était défendu de porter assistance h tout homme qui se détruisait par la strangulation. Jusqu'aux temps modernes, personne n'eût osé toucher à un cadavre trouvé pendu, ni couper le lien avant l'arrivée de l'officier public; de nos jours même, avant que les formalités soient remplies, avant que le magistrat ait ordonné la visite du médecin, avant que celui-ci ait pu procéder à la visite du cadavre, il s'écoule plusieurs heures depuis la mort.

Or, si l'on observe plusieurs heures après la mort le cadavre d'un individu qui s'est étranglé ou pendu, et si le lien n'a point été enlevé aussitôt après, alors la face est bouffie, violacée, il y a de l'écume sanguinolente à la bouche,

PEiNDANT LA VIE.

les membres sont roides, leurs extrérailés sont violettes, etc. Tous ces phénomènes dépendent du maintien du lien autour du cou jusqu'à ce que le cadavre soit refroidi, comme le prouvent les observations suivantes.

Une femme, âgée de 33 ans, mère de deux enfants, est accablée par la ruine des affaires de son mari; elle tombe dans la lypémanie suicide, elle est morne, triste, elle ne parle point, elle reste couchée ou assise, ne voulant faire aucun exercice; elle semble ne vivre que pour se tuer: elle veut s'étrangler, on l'empêche plusieurs fois de se précipiter par les croisées, elle refuse de manger pendant plusieurs jours de suite, elle cherche à s'évader de chez elle ; elle avale un sou, un dé à coudre, deux aiguilles; elle se jette du haut des marches d'un escalier; enfin elle se glisse au travers d'un soupirail, dans une espèce de cave, et s'y pend, après six mois de maladie. On ne retrouve le cadavre de cette femme que cinq à six heures après; elle avait fait un nœud coulant à une corde; après avoir monté sur deux pavés qu'on trouva roulés à ses pieds lors de la visite du corps, elle avait accroché la corde à un clou fixé au mur.

La face était violette, les yeux étaient ouverts et brillants, il y avait une écume sanguinolente autour des lèvres livides; les membres thoraciques, la moitié des jambes, les pieds, dans l'extension, étaient violets : tout le cadavre était refroidi et roide. La chemise était encore mouillée antérieurement; la corde, très-mince, passait sous le menton, se dirigeait derrière les oreilles; le sillon qu'avait fait sa pression était très-profond; la peau qui recouvrait le sillon était très-brune, comme brûlée, mais sans ecchymose.

L'ouverture du cadavre fut faite vingt-neuf heures après la mort. La face était bouffie, violacée, les yeux ouverts, les extrémités des membres très-violacées, le ventre très-ballonné; le tissu cellulaire subjacent à la dépression faite au cou par la corde, était desséché, condensé, et formait une bandelette d'une ligne de diamètre et d'un blanc très-brillant, sans apparence d'injection, ni d'ecchymose au cou, au-dessus ou au-dessous de la dépression.

Cuir chevelu gorgé de sang.

Crâne mince, front déjeté en arrière , bosses pariétales très-saillantes. Méninges un peu injectées, nulle altération appréciable dans le cerveau. La portion inférieure et postérieure du poumon droit infiltrée par du sang noir.

Cœur plein de sang noir et fluide.

Foie volumineux, gorgé de sang; le grand lobe se prolongeant dans le flanc droit.

Intestins distendus par des gaz, le colon transverse dirigé obliquement jusqu'au pubis.

Estomac vide, nulle trace d'inflammation de la muqueuse du conduit alimentaire.

Remarques. — Quoique le sillon de la corde fût très-profond, il n'y avait pas d'ecchymose autour du cou.

L'engorgement du poumon droit était évidemment un effet cadavérique.

Le déplacement du colon transversc n'est pas r;ire dans les aliénations mentales, et parliculière^ient dans la lypémanie.

SIGNES DE LA SUSPENSION

Dans celte observation, les phénomènes extérieurs indiqués par les auteurs, lels que la bouffissure , la lividité de la face, l'écume à la bouche, la roideur des membres, etc., ont été observés parce que le corps a été visité plusieurs heures après la mort, et que le lien n'avait été enlevé que plusieurs heures après la strangulation.

En laissant à chacun le soin d'expliquer ces phénomènes cadavériques comparés aux résultats de la première observation, qu'il nous soit permis d'ajouter quelques faits directs qui prouveront que la pression du lien autour du cou, continuée jusqu'à l'entier refroidissement du corps , est peut-être la vraie cause des phénomènes observés et décrits par les auteurs et donnes comme signes de la suspension avant la mort.

Un homme d'affaires, ayant fait une perte , crut être ruiné et résolut de se tuer. Il se persuadait qu'il allait être poursuivi criminellement par un homme très-riche dont il croyait avoir compromis les intérêts ; il parlait sans cesse, il était en mouvement nuit et jour, il mangeait et buvait très-peu : après huit ou dix jours, il fit une espèce de testament qui ne contenait pas deux mots de suite qui pussent se lier ensemble. Il parut plus calme après, afin de mieux tromper la surveillance des personnes qui le servaient; il fit un nœud coulant avec sa cravate passée autour de son cou, et, profitant d'un instant d'absence de ses domestiques, il attacha les bouts du mouchoir à l'espagnolette d'une des croisées de son appartement, et se pendit ainsi. A peine l'opération faite, ses gens entrèrent ; on décrocha le corps, on le coucha sur son lit, on lui donna de l'air, etc. Le cadavre ne présenta aucune altération des traits de la face, aucune ecchymose, aucune écume à la bouche.

Je fus mandé pour visiter le corps d'un aliéné âgé de 40 ans, qui était depuis plusieurs années dans la démence, suite d'une monomanie. Jamais il n'avait donné des signes de penchant au suicide. Pendant la nuit , il avait noué à la suite les uns des autres plusieurs rubans attachés à un bracelet destiné à contenir l'appareil d'un vésicatoire ; il avait fixé les deux bouts de ces petits rubans réunis, au ciel de son lit, passé sa tête à travers l'anse formé par ce lien, et abandonné son corps comme pour s'agenouiller. Je trouvai les pieds et les jambes traînants sur le lit, et les genoux touchant presque les couvertures. Il y avait encore un reste de chaleur à l'épigastre. A peine le lien fut rompu , le cadavre étendu sur le lit , les croisées de l'appartement ouvertes, que la bouffissure et la lividité de la face disparurent , ainsi que la lividité du scrotum et du pénis qui était dans la demi-érection.

Ces faits me paraissent concluants, et prouvent que, si le cadavre d'un individu qui s'est pendu ou qui s'est étranglé est délivré du lien fatal, immédiatement ou même peu d'heures après la mort, alors on ne trouve point les signes cadavériques indiqués par les auteurs, comme propres à signaler la suspension avant la mort : ces phénomènes n'ont pas eu lieu ou se sont dissipés.

Les cadavres du sabotier de Liège, de Calas, et des sujets de la première et de la troisième observation, avaient été délivrés du lien aussitôt après la mort; ils avaient étq visités immédiatement après; aussi n'ont-ils présenté

PENDANT LA VIE

aucun des signes de suspension avant la mort, ni à PfeflFer, ni au chirurgien qui fut appelé auprès de Calas, ni à moi ; tandis que le cadavre du sujet de ma troisième observation , celui de la quatrième , les oflraient tous , parce qu'ils étaient restés pendus plusieurs heures après la mort, et longtemps avant qu'on les visitât. Or, c'est ce qui arrive presque toujours aux médecins appelés pour faire un rapport sur le cadavre d'un individu trouvé pendu. Au reste , ces signes sont plus ou moins nombreux , plus ou moins prononcés, suivant la cause imsaédiate qui a déterminé la mort de ceux qui se sont pendus ou qui se sont étranglés , car tous ne périssent pas par la même cause.

Lorsque le célèbre PfefFer entreprit la défense de la femme et du gendre du sabotier, il n'avait pas vu un grand nombre de pendus et de suicidés : il vit le cadavre du sabotier immédiatement après la mort; et après qu'on eut enlevé du cou le lien avec lequel il s'était pendu , il n'aperçut aucun des signes indiqués par les auteurs, comme propres à caractériser la suspension avant la mort. Cependant il était convaincu que cet homme était mort suicide. Il chercha à expliquer, par une supposition, l'absence des signes ; il prétendit que cette absence des signes et la promptitude de la mort, prouvaient qu'elle avait eu lieu par la luxation des vertèbres cervicales ; comme si l'asphyxie par l'occlusion des voies aériennes n'était pas une cause de mort subite. Pfeifer n'eut pas eu recours à cette explication, démentie par l'observation, s'il eût tenu compte du prompt enlèvement du lien et de l'heure à laquelle il avait visité le cadavre, et si l'ayant visité immédiatement après la mort, il l'eût observé plusieurs heures après, et encore le lendemain, comme nous avons visité le cadavre du sujet de la première observation.

Le médecin de Liège engagea A. Petit à faire une consultation, tendant à prouver que le sabotier, trouvé mort dans sa chambre, s'était pendu luimême. Petit expliqua comment ia luxation des vertèbres cervicales est possible dans ce cas, par l'impulsion qu'un individu donne à son corps lorsqu'il veut se pendre, et même par le seul poids du corps. Ce genre de mort, dit-il, rend raison pourquoi le sabotier mourut très-promptement et ne présenta pas à Pfelfer les signes propres à la suspension avant la mort. Il est évident que la conviction de PfefFer entraîna A. Petit dans l'erreur. Car la luxation exige plus d'efforts et des conditions que n'offre pas la seule impulsion qu'un individu qui veut se' pendre donne à son corps. J'ai vu plus de vingt pendus, je n'en ai vu qu'un, c'était une femme, qui a survécu à la luxation de la deuxième vertèbre cervicale.

Des faits qui précèdent, et des considérations auxquelles ils ont donné lieu, nous tirons les conséquences suivantes"

1" Que les signes donnés par les médecins légistes comme propres à faire reconnaître si le cadavre d'un homme trouvé pendu l'a été avant ou après la mort, ne sont pas aussi positifs qu'ils l'ont avancé ;

2° Que l'ecchymose autour du cou n'est pas un signe constant , et qu'il faut la regarder, avec Dehaën , comme un signe équivoque de la suspension avant la mort;

8° Que les signes indiqués par les mômes auteurs doivent se rencontrer

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