‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 2)Chapitre 6 sur 63 · ÉTABLISSEMENT · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENT

Hommes.

Femmes.

La manie éclate rarement tout h coup. Presque toujours quelques signes plus ou moins apparents l'ont prcccdée : ces signes échappent souvent à l'attention des parents , des amis des malades. Mais , de toutes les aliénations

DE LA MANIE

mentales , la manie est celle dont l'invasion est plus souvent brusque et spontanée. Alors rien ne la fait pressentir ; une vive impression morale , un écart de régime suffisent pour qu'elle éclate subitement, et le maniaque arrive h la plus haute période du désordre intellectuel et moral ; dès le début le délire est général , la fureur est extrême : c'est alors que les maniaques se tuent ou par l'égarement de la raison, ne sach'ant pas ce qu'ils font, ou par accident , parce qu'ils commettent des imprudences, ou par désespoir, parce qu'ils ont le sentiment de leur état.

Le plus souvent l'invasion de la manie est progressive et graduelle. On n'observe d'abord que des irrégularités passagères dans les afTections, dans la conduite de celui que les premiers symptômes de cette maladie fatiguent. Le maniaque est d'abord triste ou gai, actif ou paresseux, indifférent ou empressé ; il devient impatient , irritable , colère : bientôt il néglige sa famille, délaisse ses affaires, son ménage, déserte sa maison et se livre à des actions d'autant plus affligeantes , qu'elles contrastent davantage avec sa manière de vivre ordinaire. A des alternatives de délire et de raison, de calme et d'agitation, succèdent des actes plus irréguliers, plus extravagants , plus contraires au bien-être, aux intérêts du malade. Les alarmes, les inquiétudes , les avertissements , les conseils de l'amitié , de la tendresse paternelle , de l'amour , contrarient , agacent , irritent , et font arriver peu à peu le malade au plus haut degré de la manie.

Quelques heures , quelques jours , quelques mois , avant l'explosion de la manie , il est des individus qui sont hypocondriaques , profondément mélancoliques, tandis qu'il en est d'autres qui tombent dans une stupeur profonde , paraissant privés de tout sentiment , de toute idée. Ils sont sans mouvement , ils restent ovi on les pose, il faut les habiller, porter les aliments à leur bouche ; les traits de la face sont crispés, les yeux rouges et brillants. Tout à coup la manie éclate avec tout son délire , avec toute son agitation.

Plusieurs individus , sujets à des indispositions habituelles qui ont disparu subitement , éprouvent un bien-être parfait , se croient arrivés au complément de la santé ; ils ont le sentiment d'une force et d'un bonheur inexprimables; toute la nature s'est embellie à leurs yeux ; tout leur paraît facile et aisé ; ils ne connaissent plus d'obstacles à leurs désirs ; le contentement , la joie sont empreints sur leur physionomie : l'insomnie, la constipation, l'agitation augmentent progressivement , les idées se confondent , et le malade entre gaiement dans la plus affreuse des maladies.

Le plus ordinairement la manie éclate sans aucun signe fébrile, mais quelquefois son invasion est marquée par les symptômes les plus alarmants. Tantôt c'est une congestion cérébrale avec des convulsions épileptiformes , tantôt une fièvre gastrique, ou une fièvre typhoïde; tantôt une phlegmasie. Un grand nombre de maniaques, immédiatement avant l'accès , éprouvent une chaleur d'entrailles, qui se propage de l'abdomen à l'épigastre et à la tête ; quelques-uns ont une céphalalgie très-douloureuse , et m'ont avoué qu'ils n'avaient cherché à se frapper la tête que dans l'espérance de se délivrer d'un mal insupportable. Enfin, j'ai vu la manie débuter par des convulsions.

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Quel est celui qui oserait se flatter d'avoir observé et de pouvoir décrire tous les symptômes de la manie, même dans un seul individu? Le maniaque est un Protée qui, prenant toutes les formes , se soustrait à l'observation de l'œil le plus exercé et le plus attentif; bien diflférent du mélancolique, qui se montre toujours le même, sous un petit nombre de traits faciles ;j saisir. Personne n'a mieux décrit que Pinel l'activité désordonnée, les mouvements tumultueux et emportés des maniaques : ce grand observateur a eu l'art de mettre en action tous les symptômes qu'il a observés. Il n'est pas facile dans la manie, comme dans la monomanie, de ramener le délire h un type primitif, ni de préciser quelle est la faculté de l'entendement essentiellement lésée; mais tout annonce l'effort, la violence, l'énergie; tout est désordre, perturbation, le défaut d'harmonie est ce qu'il y a de plus saillant dans le délire des maniaques ; l'attention est principalement lésée, et les malades ont perdu le pouvoir de la diriger et de la Gxer. En effet, qu'un homme agisse puissamment sur l'esprit d'un maniaque, qu'un événement imprévu arrête son attention , le voilà tout à coup raisonnable, et la raison se soutient aussi longtemps que l'impression actuelle conserve assez de puissance pour soutenir son attention. L'attention n'étant pas en rapport d'activité avec les autres facultés, est en quelque sorte maîtrisée par elles, au lieu de les diriger et de prêter sa force à leur action. Nous allons voir dans les détails que tous le? désordres intellectuels peuvent être ramenés à ce défaut d'harmonie entre l'attention et les sensations actuelles, et les idées et les souvenirs.

Le maniaque présente l'image du chaos, dont les éléments mis en mouvement se heurtent, se contrarient sans cesse pour augmenter la confusion, le désordre et l'erreur. Il vit isolé du monde physique et intellectuel, comme s'il était renfermé lui-même dans une chambre obscure; les sensations, les idées, les images se présentent à son esprit sans ordre et sans liaisons, sans laisser de traces après elles; entraîné sans cesse par des impressions toujours renouvelées, il ne peut fixer son attention sur les objets extérieurs qui font une impression trop vive, et qui se succèdent trop rapidement ; il ne peut distinguer les qualités des corps, en saisir les rapports ; emporté par l'exaltation des idées qui naissent de ses souvenirs, il confond les temps et les espaces ; il rapproche les lieux les plus éloignés, les personnes les plus étrangères; il associe les idées les plus disparates, crée les images les plus bizarres, tient les discours les plus étranges, se livre aux actions les plus ridicules. L'équilibre entre les impressions actuelles et les souvenirs est rompu, et souvent la vivacité des images que reproduit sa mémoire est telle, que le maniaque croit présents et réels les objets que lui rappelle son imagination exaltée. Mille hallucinations se jouent de la raison du maniaque; il voit ce qui n'est point; il s'entretient avec des interlocuteurs invisibles, il les questionne et leur répond, leur commande, leur promet obéissance, souvent il se met en colère contre eux. Il n'est pas rare de voir ces hallucinés animés de la plus violente fureur contre des êtres qu'ils s'imaginent voir et entendre. Ceux que le délire maniaque exalte et agite sont irrités aussi, parce qu'ils jugent mal les impressions internes et externes qu'ils éprouvent actuellement. Un jeune maniaque ressent des douleurs dans les membres, il devient furieux,

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assurant qu'on le perce de mille clous. Combien de maniaques sont furieux après avoir goûté à des aliments qu'ils trouvent mauvais et qu'ils croient empoisonnés. Une dame se persuade que les nuages suspendus en l'air sont des ballons, elle appelle à hauts cris Garnerin pour monter dans sa nacelle. Presque tous les maniaques qui se portent à des actes de fureur y sont excités par de faux jugements qu'ils font sur les choses ou sur les personnes : l'un frappe un inconnu, croyant se venger d'un ennemi; l'autre trouve un rival dans une personne qu'il n'a jamais vue. Un jeune maniaque était furieux toutes les fois qu'il voyait une femme accompagnée d'un homme, persuade que sa femme était avec un amant.

Le monoraaniaque dont la susceptibilité est exaltée, pervertie, vit dans l'erreur, agit au hasard : l'erreur ayant corrompu ses désirs , dépravé ses affections, il devient soupçonneux et défiant ; de là naissent tous les désordres; il s'inquiète, il cherche avec anxiété un bien qu'il ne trouve plus : placé dans de faux rapports , ses rapports sont douloureux ; il s'irrite contre tout ce qui l'approche, il devient colère, il est furieux ; sa fureur s'exhale avec d'autant plus de violence que ses désirs n'ont pour limites que la force; rencontre-t-il un obstacle, il ne s'amuse point à l'écarter , il le brise ou le franchit ; s'oppose-t on à ses désirs , tous les moyens lui sopt bons pour les satisfaire ; il n'est point en état de les choisir, ne pouvant en apprécier ni les dangers ni les avantages ; veut-il descendre de son appartement, il se précipite par la croisée, il met le feu à sa maison , dans laquelle on le retient ; il tue son ami, pour toute réponse aux conseils de l'amitié ; est-il contrarié , il se porte aux plus grands excès, il n'est "plus qu'un sujet d'effroi et de danger pour ses semblables et pour la société.

Le maniaque, distrait sans cesse et par les objets extérieurs et par sa propre imagination , entraîné hors de lui , méconnaissant tout ce qui l'entoure , s'ignorant lui-même, semble privé de conscience. Néanmoins il n'y a point cessation absolue de la perception des objets extérieurs, le sentiment du moi n'est pas éteint, la perception se fait encore, car le maniaque se rappelle après la guérison les objets dont il ne paraissait nullement s'apercevoir pendant le délire. Devenu calme et raisonnable, il rend compte de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu , de ce qu'il a senti , des motifs de ses déterminations ; ses souvenirs ordinairement ne se retracent à sa mémoire que quelque temps, quelques mois après sa guérison , et après qu'il a acquis le complément de la santé.

Le bouleversement de la raison et des affections détruit nécessairement le sentiment du juste et de l'injuste ; le maniaque semble avoir abjuré toute idée de religion , tout sentiment de pudeu«r, tout principe de probité ; ce bon fils , ce bon père , ce bon époux méconnaissent les personnes les plus chères à leur cœur, les repoussent avec dureté, avec emportement; leur présence, leurs conseils, les contrariétés, que rend nécessaires l'état du malade, l'agigent , l'irritent plus encore que si ces personnes lui étaient étrangères.

La parole donnée à l'homme pour exprimer ses pensées et ses affections, décèle le désordre de l'intelligence du maniaque. De même que les pensées se présentent en foule à son esprit , se pressent , se poussent pèle-mèle ;

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de raéme les mois , les phrases s'échappent de ses lèvres sans liaison, sans suite, avec une volubilité extrême. Quelques maniaques, pleins de conûance en eux-mêmes, parlent et écrivent avec facilité, se font remarquer par l'éclat des expressions , par la profondeur des pensées , par l'association des idées les plus ingénieuses; ils passent avec la plus grande rapidité des expressions les plus affectueuses aux injures et aux menaces; ils prononcent des mots , des phrases incohérentes , sans rapport avec leurs idées et leurs actions ; quelquefois aussi ils répètent pendant plusieurs heures le même mot, la même phrase, le même passage de musique, sans paraître y attacher le moindre sens. Il en est qui se créent un langage tout particulier ; d'autres, en parlant d'eux-mêmes , n'en parlent jamais qu'à la troisième personne. Quelquefois le maniaque prend le ton de la bouffissure et de la vanité , et se tient à l'écart ; rien ne pouvant le fixer, cédant au désir fugace du moment, il part, se dirigeant vers un but qu'il n'atteint point ; distrait dans sa course, quoique rapide et précipitée, tout à coup il s'arrête rêveur et pensif, et semble préoccupé de quelque dessein ; il s'échappe aussitôt, court avec vitesse, chante et crie; il s'arrête encore, sa physionomie prend le ton de l'admiration et de la joie , il pleure, il rit, il danse, il parle à voix basse, à voix haute : dans cette activité incoercible, ses mouvements sont vifs, brusques, incertains. Les mouvements, les gestes des maniaques, qui paraissent plus insignifiants, plus ridicules les uns que les autres, sont l'expression de l'exaltation et du désordre des idées et des affections de ces malades.

En général les maniaques maigrissent, les traits de la face s'allèrent, leur physionomie prend un caractère particulier qui contraste avec la physionomie qu'ils avaient dans l'élat de santé ; la tête est ordinairement haute, les cheveux sont hérissés ; tantôt la face est colorée, particulièrement les pommettes ; les yeux alors sont rouges , étincelants, saillants , convulsifs , hagards , flxés au ciel , bravant l'éclat du soleil ; tantôt la face est pâle ; les traits sont crispés, souvent concentrés vers la racine du nez ; le regard est vague, incertain, égaré. Dans le paroxysme de la fureur, tous les traits s'animent, le cou se gonfle , la face se colore , les yeux étincellent , tous les mouvements sont vifs et menaçants. A tant de phénomènes qui appartiennent à l'énergie convulsive des organes de la vie de relation, s'associent des symptômes qui prouvent que les fonctions de la vie de nutrition participent à celte violente excitation. Avec les progrès de la maladie , les traits sont plus altérés, la peau de la face est jaune, brune, terreuse, la physionomie est convulsive, le maniaque est méconnaissable.

Le développement des forces musculaires est extrême chez quelques maniaques ; on en a vu supporter les poids les plus lourds , briser les liens les plus forts , et renverser plusieurs hommes qui cherchaient à les contenir. Ce qui rend les maniaques furieux si redoutables, c'est que le sentiment de leurs forces augmentées est soustrait aux calculs de la raison , c'est que plusieurs ont la conviction que leurs forces sont surnaturelles et indomptables ; aussi , lorsqu'ils en font usage , ils sont d'autant plus dangereux, qu'une idée de supériorité les domine, ou qu'ils ont moins d'intelligence. Les épiiepliques sont, de tous les maniaques, ceux dont la fureur se faille plus redouter, parce

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que , privés de toiile intelligence , rien ne leur en impose , tandis qu'il est des maniaques timides, craintifs et défiants, qui se laissent subjuguer lorsqu'on leur oppose un grand appareil de force h laquelle ils croient ne pas pouvoir résister avec avantage. Ceci nous fo-iirnit une première donnée pour la direction morale de ces malades. Un maniaque est-il furieux, il deviendra plus furieux encore, si une ou deux personnes seulement prétendent le contenir ; il se calmera, au contraire, si plusieurs personnes l'entourent pour s'opposer à ses excès.

On n'a cessé de répéter que les maniaques, dévorés d'une chaleur interne, pouvaient supporter le froid le plus rigoureux. Cette observation , trop généralisée, a été bien funeste aux aliénés. Sans doute il se développe dans un grand nombre d'accès de manie une cbaleur interne très-grande ; les malades éprouvent une chaleur brûlante, tantôt à la téte, tantôt à l'abdomen, tantôt à la peau , qui est sèche et aride ; il en est qui disent sentir comme un fluide enflammé circulant dans leurs veines : aussi plusieurs considèrent comme un supplice d'être renfermés dans un appartement étroit et chauffé, d'être retenus dans un lit enveloppés de couvertures. Faut-il s'étonner qu'ils préfèrent se coucher sur le parquet et même sur la pierre. On en voit qui, tourmentés d'une chaleur dévorante, ne peuvent supporter le plus léger vêtement, qui. nus, recherchent encore le froid; on en voit prendre la neige à poignées, et la faire fondre avec délices sur leur corps, rompre la glace d'un marais, d'une rivière, pour s'y plonger. 11 n'est pas rare, dans les hospices, de voir des hommes et même des femmes se mettre nus dans l'eau froide, exposer le corps, surtout la tête à l'eau qui s'échappe de fontaines ; quelquesuns demandent qu'on leur donne la douche d'eau froide sur la tête. Un maniaque devient furieux pendant la nuit, et pousse des hurlements affreux ; à deux heures du matin je lui fais donner une douche, et pendant que l'eau froide tombe sur sa tète et inonde son corps, il paraît se complaire et se délecter, il remercie du bien qu'on lui fait, se calme et dort à merveille le reste de la nuit. Néanmoins . il faut bien se garder de conclure que tous les maniaques sont insensibles au froid. A la vérité, ils supportent une température froide plus facilement que les autres hommes, parce qu'ils font plus de mouvement, parce qu'il se dégage chez eux plus de calorique; mais il est certain qu'un froid très-rigoureux les agite ; que, pendant l'hiver, surtout h la fin des accès, les malades souffrent et meurent, si ou n'a pas le soin de les garantir des rigueurs de la saison.

Les maniaques , dit-on encore, peuvent supporter pendant longtemps la faim et la soif; cependant la plupart d'entre eux mangent beaucoup et avec voracité, sont tourmentés et irrités par une soif ardente; l'irritation physique et morale qui résulte de la trop longue privation d'aliments les tourmente, est suivie de faiblesse, de défaillance et même de la mort; beaucoup de manies se terminent parla démence, ce qui prouve que les maniaques s'affaiblissent, épuisent leurs forces et qu'ils ont besoin d'être nourris, afin de réparer leurs perles. Pinel a constaté que le défaut de nourriture et sa mauvaise distribution exaspèrent le mal et le prolongent. Quelques maniaques sont dans un clat de délire tel, qu'ils paraissent n'avoir ni le sentiment de leur 2 3

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existence , ni celui de leurs besoins, ils refusent alors la nourriture , méconnaissent ce qu'on leur présente. II arrive aussi que l'embarrasderestotnac rendu manifeste par l'état saburral de la langue, par la fétidité de la bouche, etc., porte le maniaque h repousser les aliments ; cet état gastrique fait quelquefois naître des idées vagues de poison , d'oili naissent de nouveaux motifs de répugnance. Dans ces circonstances, le refus des aliments ne persiste pas ; il cesse lorsque le délire diminue ou lorsque les symptômes gastriques se dissipent. Je n'ai jamais vu d'accident funeste survenir dans la manie par le refus obstiné des aliments , tandis que les monomaniaques et les lypémaniaques résistent à la faim avec une opiniâtreté désolante et même mortelle.

Les maniaques sont sujets à l'insomnie qui persiste pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, et même plusieurs mois ; le sommeil est pénible et souvent troublé par des rêves, par le cauchemar. Ces malades ont généralement de la constipation, et une constipation opiniâtre; quelques-uns ont des selles liquides et abondantes : ce dernier symptôme est plus fâcheux que la constipation, surtout s'il se manifeste dès la première période, et s'il se renouvelle souvent dans le cours de la maladie.

J'ai dit, en parlant des causes de la folie, que l'onanisme causait souvent l'aliénation mentale ; mais cette cause produit moins la manie que les autres espèces de folies. Les maniaques, pendant la durée de leurs accès, se livrent rarement à cette funeste habitude ; cependant on rencontre quelques masturbateurs parmi eux. S'ils sont moins sujets à la masturbation, ils n'en sont pas moins sans pudeur dans leur manière de se vêtir; ils n'en tiennent pas moins les propos les plus orduriers et les plus obscènes. Les personnes les plus recommandables par leurs principes religieux, par leurs mœurs, ne sont pas exemptes de ces écarts. L'onanisme chez les maniaques est un symptôme funeste; s'il ne cesse promptement, il est un obstacle insurmontable à la guérison. Hâtant la chute des forces, il jette ces malades dans un abrutissement slupide, dans la plithisie, le marasme et la mort.

Tels sont les symptômes généraux de la manie. Ils ont tous le caractère de l'excilalion, le défaut d'harmonie dans l'exercice des facultés.

Il est une variété de la manie qui ne présente pas le même degré de force, d'énergie et de disposition à la fureur, quoiqu'on y reconnaisse toujours la même incohérence des idées, le même désordre de la parole et des actions, la même activité, la même mobilité dans l'exercice des facultés intellectuelles et morales, le même défaut d'harmonie entre elles. Tout excite les malades en proie à cette variété du délire maniaque, tout les contrarie, tout les irrite ; ils sont d'une susceptibilité extrême, d'une mobilité que rien n'arrête, d'une activité incoercible ; ils sont rusés, menteurs, effrontés, querelleurs, mécontents de tout, même des soins les plus affectueux ; ils se plaignent sans cesse et des choses et des personnes, ils sont d'une loquacité intarissable, ils parlent sans cesse, leur voix est étourdissante : ils changent Ji fout instant de ton, d'idéeet de langage; ils font tout à contre-sens. Les choses les plus honteuses ne leur coi'itent ni h dire, ni à faire : ils injurient, ils calomnient, ils se plaisent à dénaturer les meilleures intentions, à inventer le mal, ils détruisent, ils déch-irenl; plus ils ont fait de malices, plus ils sont gais, contents et

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satisfaits; ils rient du mal qu'ils font, de celui qu'ils voient faire; au reste, ils se fâchent, ils s'emportent, ils crient, timides et poltrons, rarement ils se mettent en fureur.

Quelques anomalies que présentent les symptômes de la manie , quelque longue que soit sa durée , l'œil de l'observateur y découvre , comme dans toutes les autres maladies, une marche régulière. La manie a ses prodromes, ses signes précurseurs ; on y distingue trois périodes : dans la première, les malades se plaignent Je malaise général , indéfinissable, de céphalalgie, de chaleur dans le crâne, d'ardeur dans les entrailles, de douleur à l'épigastre, de dégoût pour les aliments, de soif et de constipation ; ils ont des agitations internes, des inquiétudes vagues, des insomnies, des rêves, des pressentiments, des alternatives de gaieté et de tristesse, et quelquefois un délire fugace; mais ils conservent encore de l'affection pour leurs parents et leurs amis. Les symptômes augmentent , le délire devient général et permanent , les affections morales se pervertissent , le passage à cette seconde période est signalé par quelques actes de violence ou de fureur spontanée ou provoquée; après un temps le plus souvent très-long, le maniaque devient plus calme, moins turbulent, moins disposé à la fureur, il est plus attentif aux impressions étrangères , plus docile aux conseils qu'on lui donne. Enfin lés affections morales se réveillent , les traits de la face sont moins convulsifs, la maigreur diminue , le sommeil est plus prolongé, le malade juge de son état. Ordinairement à mesure que ^es fonctions de la vie de nutrition et celles de la vie de relation commencent à se rétablir, il se fait une crise plus ou moins complète ; mais si les fonctions de la vie de nutrition se rétablissent sans que le délire diminue dans la même proportion, alors ou doit craindre que la manie ne passe à l'état chronique et ne dégénère en démence. L'observation suivante fait bien connaître cette marche régulière.

A — travaille aux champs, elle est d'une taille élevée, ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus et vifs ; sa physionomie est mobile; son caractère est pélulent, irascible et colère.

Six ans, petite-vérole.

Vingt ans : menstrues très-irrégulières, ordinairement précédées et souvent remplacées par la leucorrhée.

Vingt-huit ans : mariée, chagrins domestiques ; six mois après , suppression des menstrues pendant dix-huit mois.

Vingt-neuf ans et demi : manie qui n'a cessé qu'après un dévoiement qui a persisté pendant trois mois.

Trente ans : retour à la santé; séparation d'avec son mari.

Trente-six ans : incubation. Alfeclions morales suivies de malaise général, de syncope, d'inappétence, de douleurs dans les membres, de faiblesse.

Première période. — 2 juin 1813, insomnie, nausées , langue blanche ou jaune , pressentiments.

17 juin. Émétique. L'action du vomitif fait beaucoup souflrir. Cette femme croit qu'où a voulu l'empoisonner ; elle crie, s'agite; on s'empresse autour d'elle, on lui dit qu'elle est folle, ce propos l'affectt; vivement, elle délire, ou la retire de chez elle.

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Deuxième période. — Les idées sont toutes bouleversées , tout effraye la malade, son arrivée à Paris et surtout son séjour à la Préfecture, la mettent hors d'elle-même, tout lui paraît avoir une teinte noire, elle ne connaît plus personne.

29 juin. A son entrée à l'hospice de la Salpêtrière , mad. A... est d'une maigreur extrême, sa peau est très-brune, sa loquacité continuelle, son délire s'étend à tout, elle a des hallucinations nombreuses, dit des injures, fait des menaces, donne des coups ; la malade casse tout ce quî tombe sous ses mains, déchire ses vêtements, reste nue, se roule par terre, chante, danse, vocifère, rejette les aliments qu'on lui présente, l'insomnie et la constipation sont opiniâtres. La maigreur, la couleur basanée de la peau , la contraction des muscles de la face , le front plissé sur les yeux, les commissures des lèvres convulsivement relevées, les yeux caves, souvent injectés et hagards , |e regard animé quoique louche, donnent à la physionomie de cette maniaque un caractère qui exprime parfaitement le désordre et l'exaltation de ses idées et de ses affections.

Juillet, même état. Bains tièdes et prolongés.

Août. Douches froides pendant que la malade est dans un bain tiède ; quelquefois sommeil après le bain, mais pendant la nuit cris, criants : constipation.

Septembre. Bains tièdes, furoncles sur différentes régions du corps. Il y a un peu de calme. 27 septembre, cessation des furoncles, retour de l'agitation.

Octobre. On parvient à faire prendre d'aboi d deux, puis quatre, six, huit grains d'opium par jour; on donne de la jusquiame à la même dose sans obtenir aucun effet.

Novembre. Les menstrues paraissent, mais peu abondantes. On applique des sangsues à la vulve, il y a un peu de rémission ; mais le lendemain le délire, l'agitation reparaissent avec la même intensité. Bains tièdes tous les jours.

Les mois de décembre , janvier et février se passent dans le même état de délire et d'exaltation ; on se contente de nourrir la malade et de la garantir du froid.

Mars 181-4. Dévoiement séreux si abondant qu'après quinze jours la malade très-faible peut à peine marcher. Le désordre des idées n'est point diminué, mais il n'y a plus de fureur.

Troisième période. — Avril. Le dévoiement persiste, leucorrhée, quelques lueurs de raison. La malade prend les tisanes et les aliments qu'on lui présente ; elle cherche à se reconnaître.

Mai. On prescrit le chocolat, les boissons gommées ; A... mange bien, dort mieux, reconnaît les personnes qui l'approchent; elle écoute les conseils qu'on lui donne, mais elle a souvent de l'incohérence dans les idées.

27 mai. Le dévoiement a cessé depuis quelques jours, la malade déraisonne peu, mais elle conserve une très-grande mobilité, une intarissable loquacité ; elle passe aux convalescentes ; son regard est étonné, son rire est convuisif, elle ne délire que par instants , elle est attentive à ce qu'on lui dit.

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Juin. Mobilité extrême, impossibilité de se fixer h l'ouvrage: bains lièdes , boissons antispasmodiques , retour progressif et rapide vers l'embonpoint el la raison.

1" juillet. Leucorrhée abondante pendant six jours , embonpoint, physionomie calme ; il ne reste pas de vivacité dans les yeux, toutes les fonctions sont rétablies : convalescence parfaite.

11 juillet. Sortie de la femme A..., qui depuis lors n'a cessé de se bien porter.

Cette observation, intéressante sous plusieurs rapports, nous montre les trois périodes d'une manie dont la marche a été très-régulière. Des causes nouvelles ont fait passer la maladie de la première à la seconde période, et une évacuation critique , longue et même inquiétante , a pVéccdé la' troisième.

La planche VII représente la femme qui fait le sujet de l'observation cidessus; la pose contenue par la camisole, les efforts des bras pour se débarrasser d'un vêtement incommode, le mouvement du pied droit qui s'apprête à frapper, les cheveux hérissés , l'état convulsif des sourcils , des lèvres et de la peau du front ramenée en plis vers la racine du nez , la maigreur, le teint hâlé; tout exprime dans cette femme le plus haut degré de la perturbation de l'intelligence et des affections, en même temps que la fureur la plus violente.

Dans l'observation suivante, nous voyons une jeune fille de 21 ans, habituellement mélancolique, dont la manie est précédée par le suicide. La marche de cette manie est moins régulière , elle est modifiée par la menstruation, sa durée est beaucoup plus longue.

V..., âgée de21 ans, fille de service, née d'un père qui s'est suicidé, élevée par une tante épileptique, est d'une taille au-dessus de la moyenne; son embonpoint est médiocre, ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus, son caractère est triste; V... est silencieuse, très-laborieuse et d'une conduite régulière. Dès l'enfance sa santé fut délicate, elle eut la petite-vérole à 6 ans; à 1-4 ans, elle fut sujette aux maux de têle, à la cardialgie, à la leucorrhée ; à 15 ans, la menstruation s'établit et depuis elle aété régulière et abondante. La santé se raffermit , mais si les menstrues coulaient peu , il survenait de la céphalalgie, de la tristesse et de l'insomnie.

A l'âge de 20 ans et demi , V... devient plus sédentaire , plus triste ; à 21 ans, elle donne des soins à sa tante qui est très-malade , elle s'afflige et se fatigue beaucoup. Les menstrues se suppriment, V... a de l'insomnie, plus de tristesse, souvent des terreurs paniques, et des idées de suicide. C'était au mois de février 1813 , trois saignées du pied sont pratiquées sans amélioration de la santé. Cette jeune fille est conduite chez sa mère, où son état s'exaspère. Peu de jours après , le 15 avril , pendant que les menstrues coulent, V... se jette dans la rivière; lorsqu'elle est retirée de l'eau, elle ne parle point, s'obstine à garder le silence les jours suivants, mange peu par caprice, ne fait point de mouvement et ne dort pas.

Le 1" juin 1813, V... est admise la Salpêlrièrc , elle est dans un état de stupeur avec des convulsions de la face et des muscles releveurs des épaules.

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Elle refuse de parler, de prendre des aliments, de marcher; elle reste couchée ou assise dans le lieu oi!i on la place ; les déjections sont involontaires; des bains tièdes sont prescrits, des vésicatoires sont promenés sur les difFérenles régions de la peau , on applique des sangsues à la vulve. Les menstrues ne reparaissent point , jusqu'au mois de septembre; elles se montrent en petite quantité en octobre et novembre; le 15 décembre, l'écoulement menstruel est abondant ; alors , le sommeil se rétablit , la malade parle davantage et se nourrit mieux ; le 23 , elle cause , et cherche à se rendre utile dans la maison , elle dort, elle est capricieuse pour prendre ses aliments, elle est propre, mais il faut prévenir ses besoins. Le 12 février 1814, délire , avec quelques symptômes fébriles , tels que : lèvres sèches , brûlées; langue brunâtre ; pouls plein , dur et fréquent; soif; le mois de mars suivant, tous les symptômes fébriles disparaissent , mais la manie éclate avec toute son agitation, sa violence et l'incohérence des idées. La face est fortement colorée et exprime l'indignation , le délire est général , la loquacité est continuelle, la parole brève, les mouvements sont brusques , la malade est trèsagitée, ne conserve aucun vêtement; elle jure, menace, frappe; croyant reconnaître les personnes qui l'approchent , elle s'irrite parce que ces personnes ne lui parlent pas. Alternativement elle déchire, frappe, mord, crie, danse, rit, etc.; pendant les mois de septembre, octobre, novembre, même agitation , même incohérence des idées ; même loquacité , même disposition à la fureur , même insomnie , même constipation , même suspension des menstrues. Malgré le froid, V... reste nue, rejette les chaussures , marche nu-pieds dans les cours , vocifère , lient des propos obscènes , renverse, détruit, etc.; les bains tièdes pr&longés, la douche que la malade craint ne modiflent pas son état (pendant sa convalescence, V... m'a avoué qu'elle redoutait la douche , qui néanmoins lui avait fait du bien , quoique très-douloureuse). Janvier 181S, les menstrues coulent abondamment, depuis lors calme ; la malade dort un peu ; cherche à s'occuper, quoique toujours délirante; pendant le mois de février, elle est plus tranquille, plus raisonnable dans ses propos et ses actions ; février , la menstruation est plus abondante ; l'appétit est plus régulier ; le sommeil est meilleur , il n'y a plus de céphalalgie; les traits de la face ne sont plus convulsifs ; le teint s'éclaircit. V... travaille beaucoup dans l'intérieur de la maison ; peu à peu elle prend de l'embonpoint ; les bains tièdes sont continués , une affusion aromatique est prescrite pour boisson; pendant le mois de mars, V... entre en convalescence ,• raisonne juste , se souvient de son état et en rend parfaitement compte. Elle croyait , pendant son délire, que les personnes qui l'entouraient voulaient la tuer. V... est sortie de l'hospice, le 19 juin 1815, bien portante; depuis lors elle a joui d'une bonne santé, a repris ses occupations ordinaires ; mais six ans après , le 5 juin 1821 , elle a succombé à la phthisie.

La planche VIII représente la jeune V... pendant l'accès de manie, taudis que dans la planchelX, cette même personne est dessinée aprèsavoir recouvre la raison, quelques jours avant sa sortie de l'hospice. Quel contraste dans la physionomie de cette jeune personne, dans les deux états si din'creuts de l'intelligence et des aflections. Le' dessin de la planche VIII offre tous les traits

DE LA MANIE

de l'agitation , de l'indignation et de la colère, la physionomie du dessin de la planche IX est calme et posée, avec «ne légère nuance de mélancolie si ordinaire après un accès de manie. Le même changement s'observe dans les deux sujets représentés planches X et XI, retraçant les traits d'une femme maniaque vue de profil, pendant et après sa maladie. La différence est si grande qu'on a de la peine ii se persuader que ces deux profils appartiennent au même individu. Tous les traits sont convulsés, crispés, avec le sourire sardonique , dans la planche X , tandis que la physionomie de celle même femme guérie, planche XI, exprime la douceur, la bienveillance et une sorte de gaieté. La femme qui fait le sujet de celte troisième observation était âgée de 39 ans, son délire était général ; elle avait une grande agitation, une loquacité incessante, de l'emportement, jamais d'acte de fureur, elle était en proie à la manie simple, gaie, mania moria de Sauvages.

Si l'on compare la figure de la planche X, avec les figures des planches VII et VIII, on retrouve dans toutes les trois des caractères communs, savoir: la convulsion des traits, l'expression de la fureur, du désordre de l'intelligence et des affections. Mais on y remarque aussi des différences bien tranchées. La figure de la planche VII exprime l'agitation, le délire et en même temps la douleur physique. La figure de la planche VIII offre les trails d'une affection morale modifiés par les traits caractéristiques de la manie, tandis que la planche X n'exprime ni la même intensité du délire, ni les signes de la fureur; les cheveux ne sont point hérissés , la physionomie semble indiquer un délire purement intellectuel, exempt de douleurs physiques et de souffrances morales. Si l'on compare les trois figures représentées dans les planches VII, VIII et Xà celles que nous avons données dans le tome l""", en parlant de la démonomanie et de la lypémanie, on conélura que l'étude de la physionomie des aliénés n'est pas un objet de futile curiosité ; cette élude aide à démêler le caractère des idées et des affections qui entretiennent le délire de ces malades. Que de résultats intéressants n'obtiendrait-on pas d'une pareille étude. J'ai fait dessiner plus de 200 aliénés dans cette intention ; peut-être un jour publierai-je mes observations sur cet intéressant sujet.

La marche de la manie n'est pas toujours aussi régulière que la première des trois observations qui précèdent : nous avons vu déjà que cette maladie variait dans son mode d'invasion. Elle varie dans la succession des symptômes, dans leur durée, dans leur terminaison : tantôt dès le début, la manie arrive à sa plus haute période, et persiste ainsi jusqu'à la fin de l'accès qui cesse tout à coup ; le malade alors paraît sortir comme d'un rêve , il lui semble que l'obstacle qui l'isolait du monde extérieur s'est déchiré ou est tombe devant ses yeux : tantôt la diminution progressive du nombre et de l'intensité des symptômes fait pressentir la solution prochaine de la maladie ; tantôt ce n'eslqu'après des alternatives de rémissions plus ou moins longues, plus ou moins marquées , que le maniaque arrive à la convalescence. Un objet sur lequel je ne peux trop appeler l'attention , c'est la rémission qui s'observe dans le cours du premier mois depuis l'invasion de la manie ; celle rémission est conslanle. Marque-t-elle la cessation de la période d'irritation ?

DE LA MANIlî.

La manie est une maladie éminemment chronique ; néanmoins sa durée est quelquefois très-courle : on a vu des accès ne durer que vingt-quatre heures, quelques j-ours, quelques semaines ; mais alors on doit craindre un nouvel accès plus ou moins prochain. On ne saurait être trop en garde : quelque légères et fugaces qu'aient été les premières atteintes portées au cerveau, les malades restent sous l'imminence de nouveaux accidents cérébraux. La manie persiste pendant plusieurs mois, pendant un an, pendant plusieurs années.

La manie, comme toutes les maladies, est intermittente ou rémittente. La manie est continue, nous venons de voir sa marche. La manie rémittente ne diffère de la continue qu'en ce que le désordre des idées et des actions offre des rémissions plus ou moins marquées, plus ou moins régulières. Il est des maniaques qui dorment très-bien, et qui sont très-agités dès qu'ils s'éveillent; il en est d'autres qui ne dorment pas, qui sont agites pendant la nuit et sont plus calmes après une nuit d'insomnie; enfin quelques-uns sont, le matin ou le soir, plus calmes et plus accessibles aux impressions étrangères. La rémittence est souvent si régulière tous les deux jours, qu'on est tenté de croire qu'il y a intermittence.

La manie intermittente à accès tantôt réguliers , tantôt irréguliers , est très-fréquente; elle peut élre comptée pour un tiers dans une grande réunion de maniaques. Comme dans les fièvres intermittentes, la manie intermittente affecte le type quotidien, tierce ou quarte ; les accès reviennent tous les huit jours, tous les mois, tous les trois mois, deux fois l'année, tous les ans, tous les deux, trois et quatre ans. Les accès éclatent spontanément, et sans autres causes connues que l'époque , la saison, l'année où les accès antérieurs ont eu lieu , ou bien ils sont provoqués tantôt par les mêmes causes qui ont produit les premiers accès , tantôt par des causes différentes. Les accès sont ramenés par des affections morales , par des dérangements physiques , tels que l'embarras gastrique, la constipation, la céphalalgie, ou par des maladies accidentelles, etc. J'ai vu un militaire éprouver trois accès de manie après avoir pris chaque fois la maladie vénérienne. Une femme a eu deux accès après la même infection. Chez quelques femmes l'accès éclate à chaque période menstruelle, à chaque grossesse, à chaque couche. Il est des femmes qui deviennent maniaques chaque fois qu'elles allaitent ou qu'elles sèvrent. J'ai donné des soins à un jeune homme qui avait eu trois accès de manie à l'entrée du printemps; avant l'explosion du délire, la face de ce maniaque se couvrait de dartres qui cessaient avec l'accès. L'ivresse ramène très-souvent les accès. Une dame devient maniaque tous les ans ; l'accès prélude toujours par des symptômes de la métrite. Nous avons une fille à la Salpôtrière , dont les accès s'annoncent, par tous les signes de la phlhisie pulmonaire; l'épilepsie provoque le retour des accès. Il est des accès de manie très-réguliers, et pour l'époque de leur retour, et pour la nature des symptômes, et pour les crises, et pour la durée. H est des accès qui ont des signes précurseurs constants. Quelques maniaques, avant l'accès, sont bavards, sérieux; quelques autres marchent beaucoup, se sentent très-bien portants, très-heureux : il én est qui chaulent, qui sifflent; d'autres sont mélanco-

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liques, tristes, inquiets, pusillanimes, refusent de manger, dorment peu : plusieurs ont le pressentiment du retour des accès , en ressentent tous les prodromes, etc. En général, les accès se terminent brusquement, et quelquefois sans crise. Ordinairement, pendant l'intermittence, le retour aux idées, aux affections, aux habitudes de la santé, est complet. Cependant quelquefois il reste des symptômes qui prouvent que l'accès n'a pas eu une solution complète.

J'ai vu des personnes qui, pendant l'accès de manie, arrivent aune maigreur voisine du marasme, et dont l'accès ne cesse que lorsqu'elles sont tombées dans la plus grande faiblesse. L'accès fini, ces malades sont plus ou moins de temps avant de reprendre des forces et de l'embonpoint; et, à peine arrivés au complément de la santé physique et morale, ils retombent dans un nouvel accès.

L'intermittence est plus fréquente dans la manie que dans les autres folies.

11 n'est pas rare de voir la manie alterner et d'une manière très-régulière avec la phthisie, l'hypocondrie, la lypémanie.

M™" de M..., d'une constitution délicate, d'un tempérament nerveux, d'une grande susceptibilité, ayant subi toutes les rigueurs de la révolution, fut obligée d'émigrer avec sa famille. Avec les privations de l'émigration, M"" éprouva des chagrins domestiques et devint maniaque; elle avait alors 24 ans. Tous les ans un accès avait lieu . Rentrée en France, les accès se renouvelèrent deux années de suite. Lorsqu'elle fut conGée à mes soins elle était, pour la troisième fois depuis son retour en France, dans un état de manie compliquée d'hystérie ; je prescrivis un gros de camphre dissous dans 2 onces de vinaigre radical, à prendre dans la journée par cuillerées étendues dans 4 onces d'eau. Dès le lendemain l'accès diminua et cessa presque tout à coup, tandis que les accès précédents avaient été de 10 à 11 mois. L'année suivante, nouvel accès. M"" éprouva d'abord tous les symptômes de la métrite : épigastralgie, douleur atroce de l'utérus, ardeur et rareté de l'émission de l'urine, nausées, syncope imminente, surtout dès que les pieds posent à terre, chaleur brûlante de la peau, pouls fréquent, serré, petit, soif, inquiétude; au septième jour cessation des symptômes de la métrite, explosion instantanée du délire maniaque. M™° est d'une susceptibilité extrême : tout la contrarie et l'irrite, elle a une grande agitation, elle parle continuellement, ses idées sont incohérentes, ses propos sont sales, orJuriers et obscènes, ce dernier symptôme est d'autant plus remarquable que son éducation avait été plus soignée. Une tante de la malade fait prendre à sa nièce le même médicament qui avait si bien réussi l'année précédente; mais cette fois, pour rendre l'effet du médicament plus durable, on administre le mélange de camphre et de vinaigre en une fois, et sans l'étendre dans un véhicule; il en résulte un véritable empoisonnement qui compromet les jours de la malade. La gastralgie consécutive ne permet de rien introduire dans l'estomac; pendant plusieurs semaines M™° de M... ne put prendre que quelques cuillerées d'eau de riz, d'eau de gruau ou de. lait coupé, mais l'accès de manie avait avorté. Deux ans se passèrent dans une intermission parfaite; depuis lors, 2 4

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c'est-à-dire depuis vingt-cinq ans, les accès reparaissent presque tous les ans, mais n'ayant plus qu'un à deux mois de durée.

M""" de S..., d'une forte constitution, a longtemps habité dans l'Inde; mariée h 20 ans, elle accouclia h 21 ans ; six jours après l'acconcliement, le feu prit à son lit, elle s'effraya, poussa un grand cri, le lait et les lochies se supprimèrent ; un quart d'heure après, manie et fureur pendant 3 mois, suivies de mélancolie pendant 2 mois; on pratiqua au début de la maladie plusieurs saignées du pied, des bains frais furent administrés ; elle était alors à l'Ilede-France,

A l'âge de 29 ans, M™" eut un second accès, provoqué par le chagrin que lui causa la prise de Batavia oih son mari était en garnison. La manie furieuse éclata subitement, persista pendant deux mois et fut suivie comme dans l'accès précédent de mélancolie; la durée de l'accès fut de -4 mois.

35 ans, nouvel accès, causé par l'inquiétude d'une traversée pénible et par le désespoir de l'emprisonnement du mari de madame. L'accès a été moins violent et n'a duré que 3 mois, y compris la période de mélancolie.

39 ans, novembre 181S, quatrième accès provoqué par le déplacement du mari et par la mort d'une amie intime. L'accès éclata le 3 novembre, et la malade fut confiée à mes soins le ; la manie persista pendant deux mois et fut suivie de mélancolie. La période mélancolique fut plus prolongée que dans les accès antérieurs.

40 ans, M"'' part avec son mari pour le Sénégal, elle éprouve toutes les horreurs du naufrage de la Méduse, naufrage si malheureusement fameux; elle ne perd point la raison ; l'année suivante cinquième accès en tout semblable aux précédents. Elle arrive en France avec de la tristesse, de l'accablement et des tiraillements d'estomac; ces symptômes ne se dissipent qu'après quelques mois.

48 ans, sixième accès. Tous les divers accès ont présenté le même caractère : invasion subite provoquée par quelque affection morale ; période maniaque de deux à trois mois, remplacée par la période mélancolique qui, d'abord, n'avait que deux à trois mois de durée et qui a persisté beaucoup plus longtemps dans les deux derniers accès. Pendant la période maniaque, M"" prend en aversion son mari et sa fille qui sont les objets de sa plus tendre affection lorsqu'elle est en santé. Pendant la période mélancolique, il semble à la malade que sa tête est vide, elle se croit incapable de penser et d'agir; pendant l'accès elle maigrit beaucoup, et dès que l'amaigrissement est extrême, la cessation de l'accès ne se fait pas attendre.

La manie à son début présente quelquefois tous les symptômes des fièvres graves; aussi le diagnostic, à celte période de la maladie, n'esl-il pas toujours facile. L'erreur peut avoir des conséquences plus fâcheuses lorsqu'on prend une fièvre ataxique ou une phlegmasie cérébrale pour une manie. Les complications avec les affections cutanées sont fréquentes. Il est rare que chez les jeunes femmes la manie ne soit pas compliquée de quelques symptômes hystériques : il en est de même de l'hypocondrie chez les hommes. La manie se complique souvent avec l'épilepsie, plus souvent encore avec la paralysie et le scorbut; elle se complique avec les autres folies, ce qui a

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donné lieu à beaucoup d'opinions diverses sur le caractère et la classiOcalion des diverses aliénations mentales.

La manie ayant des causes qui lui sont propres, des symptômes qui la caractérisent, une marche plus ou moins régulière, comme toutes les autres maladies, se juge par des crises ; comme elles, elle a ses terminaisons critiques et ses transformations en d'autres maladies. Si les crises de la manie n'ont pas été bien observées, ce n'est point qu'elles manquent, mais l'observation en est difficile à cause de la crainte, de l'éloignement qu'inspirent les maniaques , et de l'abandon presque général dans lequel on a laissé ces malades jusqu'à nos jours. Cette maladie se juge par des évacuations de toutes sortes, muqueuses ou sanguines, par le vomissement, le ptyalisme, les déjections alvines, la leucorrhée, la blennorrhagie, l'épistaxis, les menstrues, les hémori'hoïdes, les varices; elle se juge par les phlegmasies cutanées, par les érysipèles. J'ai vu des furoncles énormes, suivis d'une abondante suppuration, mettre fin à la manie. Enfin, la manie se termine par les fièvres continues et intermittentes ; elle se convertit en une véritable mélancolie, dégénère et passe à la démence, terminaison, ainsi que je l'ai dit ailleurs, de toutes les folies. Il ne faut pas confondre cette démence avec l'état de certains maniaques après que le délire et l'agitation ont cessé 5 les convalescents sont accablés, fatigués, peu disposés au mouvement; ils parlent peu, mais ne déraisonnent plus ni en propos, ni en actions.

Aux observations sur les terminaisons critiques de la folie que j'ai rapportées pages 167 et suiv., tome 1 , j'ajouterai les deux suivantes : ce sont dés manies jugées par des dépôts critiques.

A. F. G..., âgée de 19 ans, d'un tempérament nerveux, d'une taille moyenne, ayant les cheveux blonds, les yeux noirs, la peau blanche, l'embonpoint médiocre, est née d'une mère aliénée ; G... a eu la petite-vérole à 9 ans, la teigne à 12, la gale à IS ; à li ans, menstrues spontanées. Depuis les menstrues sont abondantes, G... est sujette à de fi-équentes céphalalgies. A 16 ans, elle s'imagine que tout le monde épie ses démarches. Mariée à 18 ans, à 19 ans , elle accouche heureusement ; elle veut nourrir, mais dès les premiers jours de l'allaitement , elle commet des écarts de régime ; elle ne veut point rester couverte , disant qu'elle a trop chaud , etc. , etc. ; elle éprouve beaucoup de douleurs pendant l'acte de l'allaitement , les douleurs provoquent un grand désordre dans les idées ; le quatrième jour, elle cesse de nourrir, les seins sont excessivement gorgés de lait; le cinquième jour, elle boit de l'eau froide, se lave à l'eau froide, les locbies cessent de couler. G... se plaint d'une chaleur insupportable; on veut la saigner, mais inutilement ; le quatorzième jour, sangsues à la vulve, sinapismes aux cuisses, vésicatoires aux jambes ; le seizième jour, sangsues derrière les oreilles, nouveaux sinapismes, potion éthérée, etc., tous ces moyens sont employés sans succès. Le 23 février, la malade est conduite à la Charité, y reste quatre jours, et est transférée à la Salpélrière. A son arrivée, le délire est général, les seins sont très-durs, la malade refuse de rester couverte, elle a des terreurs paniques, elle prend les personnes qui l'approchent pour des connaissances, etc. 5 mars, il se forme un dépôt au sein droit. Un écoulement

DE LA MANIE

abondant de matières sanieuses s'établit, le délire diminue, néanmoins la malade ne veut souffrir aucun appareil. 10 avril , la plaie du sein tend à la cicatrisation : le délire est diminué , la malade est plus accessible aux conseils qu'on lui donne. Jusqu'au l""" mai, retour progressif des forces et de la raison, G... voit son mari et ses parents. 12 mai, pleine convalescence, cicatrisation complète de l'abcès. 13 mai, raison parfaite. 27 mai. G... sort de l'hôpital très-bien portante.

Elisabeth G..., âgée de 64 ans, très-bien conservée et très-active pour son Age, a toujours joui d'une bonne santé. Jamais elle n'a éprouvé de désordre menstruel. Elle a eu quatre couches heureuses. Un de ses fils est parti pour la guerre d'Espagne; n'en ayant pas de nouvelles, elle s'afflige beaucoup. Un jour elle croit reconnaître son fils au milieu d'une compagnie de soldats; elle suit celte compagnie depuis le faubourg Saint-Antoine, jusqu'à la barrière Fontainebleau. On ne sait au juste ce qu'elle fit dans ce trajet, mais le lendemain elle fut prise courant les rues toute nue. Transportée à la Salpêtrière, E. G... est dans un état de manie avec fureur qui persiste pendant six semaines; après ce temps, il se développe une parotide du côté gauche. Aussitôt le délire se calme ; plusieurs applications de sangsues autour de la tumeur en diminuent l'inflammation , cependant il se forme un abcès qui s'ouvre et se guérit dans l'espace de trois semaines. Depuis l'apparition de la tumeur de la parotide, le délire a diminué graduellement et a complètement disparu avant la cicatrisation de l'ouverture de la plaie.

Il est consolant de penser que la maladie la plus déplorable par la nature et la violence de ses symptômes, offre plus de chances de guérison. La manie, en effet, est de toutes les aliénations mentales celle qui guérit le plus sûrement si elle est simple, si les prédispositions ne sont point trop nombreuses et n'ont point une influence trop énergique. 11 est rare qu'un premier accès de manie ne guérisse point s'il n'est pas compliqué d'épilepsie ou de paralysie. L'on guérit fréquemment aussi du second accès, tandis que la guérison devient infiniment plus douteuse, passé le quatrième accès. Sur deux cent soixanteneuf maniaques guéris, dont je peux rendre un compte exact et détaillé, cent trente-deux étaient à leur premier accès, soixante-dix-sept au second, trentedeux au troisième, dix-huit au quatrième; dix en avaient eu un plus grand nombre. Les accès se rapprochent, soit parce qu'ils se prolongent et se multiplient ; soit sur ce que l'intermittence est plus courte, moins tranchée, moins franche, et la manie devient continue.

La durée de la maladie est aussi plus courte que celle des autres folies, ce dont on peut s'assurer en jetant un coup d'œil sur le tableau qui suit, et qui prouve que presque toutes les manies guérissent dans la première année, et qu'au delà de ce terme il n'en guérit qu'un petit nombre.

Tableau des guàrisons. — Guérisons obtenues dans le premier mois, 27; deuxième mois, 32; troisième mois, 18; quatrième mois, 30; cinquième mois, 24; sixième mois, 20; septième mois, 20; huitième mois, 19; neuvième mois, 12; dixième mois, 13; douzième mois, 23; dans la deuxième année, 18; dans les années suivantes, 13. Total, 269.

Les saisons les plus favorables à la guérison sont, sans contredit, l'automne

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et l'été, la plus défavorable est l'hiver; l'clc étant la saison des manies accidentelles, il n'est pas surprenant que les maniaques guérissent pendant le trimestre d'été.

Tableau des guérisons relativement aux saisons. — Trimestres de septembre, octobre, novembre, 8â ; de décembre, janvier, février, 48; de mars, avril, mai, 61 ; de juin, juillet, aoAt, 77. Total, 269.

Si la manie guérit plus ordinairement que les autres folies, elle conduit à la mort plus rarement qu'elles, en supposant toutes les précautions prises pour prévenir les accidents sans nombre auxquels le délire des maniaques les expose. Il faut, dans ce jugement favorable, tenir compte de l'influence du régime et du traitement auxquels sont soumis les maniaques, avoir égard aux complications et à l'ancienneté de la maladie : car si la manie a persisté pendant plusieurs années, la constitution du maniaque s'est en quelque sorte identifiée avec la maladie , ou celle-ci a dégénéré. Si elle est compliquée d'épilepsie, de paralysie, ou de quelque lésion organique, certainement alors la manie est mortelle, moins par elle-même que par ses complications. Sur plus de douze cents femmes aliénées admises à la Salpétrière pendant quatre ans, et dans mon établissement pendant plusieurs années, à peine trente ont-elles succomba à une manie simple. Vingt-cinq ont succombé dans le premier accès, quatre dans le deuxième; ces maniaques ont succombé dans l'espace de six ans; les deux tiers dans le cours de la première année, comme le prouve le relevé ci-dessous.

Tableau des époques de la mortalité. — 3Iois. Premier, 3; deuxième, 8 ; troisième, » ; quatrième, S; cinquième, » ; sixième, 4; septième, 2; huitième, 1 ; neuvième, !i; dixième, i> ; douzième , 1, Années. — Deuxième, 3 ; troisième, 2 ; quatrième, 2; sixième, 3.

La manie dans son état de simplicité est rarement funeste. Les maniaques ne meurent pas de l'affection cérébrale, ils meurent de la fièvre typhoïde, alaxique-cérébrale, de la phthisie pulmonaire, de convulsions épileptiformes ; ils meurent tout à coup, comme si la sensibilité épuisée manquak au maintien de la vie.

Nous avions, en 181-4, à la Salpétrière, une jeune femme, âgée de 24 ans, qui était dans un état de manie récente, furieuse, exemple de toute complication ; elle fut tuée par une de ses compagnes. Les élèves qui assistaient à l'ouverture du cadavre, furent surpris comme moi de ne trouver aucune lésion du cerveau ni des méninges. A la nécropsie du maniaque dont j'ai parlé tome 1, page 84, qui mourut aussi tout à coup, je ne trouvai aucune lésion cérébrale.

Il arrive que le cerveau et les méninges sont sans lésion , quoique les maniaques aient vécu plusieurs années. La nature , l'étendue , le siège des lésions n'est point en rapport avec la violence et la durée du délire. Lorsque les auteurs ont rencontré des lésions du cerveau ou des membranes, ils avaient constaté pendant la vie du trouble dans les mouvements, de la paralysie ou des convulsions. Si l'on suit avec attention la marche de la maladie, on peut, par les symptômes qui viennent la compliquer, assigner l'époque ou la lésion commence. D'un autre côté, que de lésions organiques du cer-

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veau ou des méninges ont échappées à l'observation la plus attentive ! Lorsque la manie persiste longtemps dans les derniers jours des maniaques, l'afifaiblissement général ne dispose-t-il pas aux inflammations locales? Les symptômes de méningite, de congestions sanguines, de céphalite, les lésions encéphaliques qu'on observe à l'ouverture du cadavre , n'appartiennent-ils pas aux épiphénomènes qui précèdent la mort?

A-t-on eu le soin de distinguer la manie simple de la manie compliquée? il est certain qu'il est des manies dans lesquelles on n'a pas trouvé de lésion cérébrale. Il est des maniaques qui guérissent tout à coup ; il en est d'autres qui vivent 10, 20, 30 ans, malgré la lésion organique d'un organe dont l'influence retentit à tous les organes les plus essentiels de la vie. Les accès de manie intermittente cessent spontanément.

Que conclure de ce qui précède? que l'anatomie pathologique, malgré les travaux très-importants de Foville , Calmeil, Bayle, Guislain , n'a pu encore nous faire connaître la raison organique de la manie, 11 y a 30 ans , j'aurais écrit volontiers sur la cause pathologique de la folie ; je ne tenterais pas aujourd'hui un travail aussi difficile , tant il y a incertitude , contradiction dans les résultats des ouvertures de cadavres d'aliénés faites jusqu'à ce jour; mais j'ajoute que les recherches modernes permettent d'espérer des notions plus positives, plus claires, plus satisfaisantes.

Les maniaques meurent quelquefois par l'épuisement de la sensibilité. Ils arrivent à cet état par l'excès de leur agitation et par l'exaltation du délire. Ils sont très-amaigris , ils sont faibles jusqu'à la syncope, ils tombent dans l'insensibilité , ils restent pelotonnés dans leur lit, sans faire de mouvement ; le pouls est déprimé, faible, les membres sont froids,, et quelquefois les extrémités sont violacées : après quelques jours ils succombent, surtout s'ils sont exposés au froid, s'ils ne sont pas garantis contre ses rigueurs, si on n'a pas eu le soin de les réchauffer et de leur donner à l'intérieur quelque potion fortïQante, du bon vin, et une nourriture succulente.

Il arrive quelquefois , et dans le temps froid particulièrement , que les maniaques sont frappés de mort instantanée, subite, inattendue. Ce sont les maniaques les plus agités, les plus violents, dont l'égarement de la raison va jusqu'à la perte du sentiment de sa propre existence. Ces maniaques sont ordinairement maigres , pàles , d'un tempérament nerveux , très-irrilables , ils ont des convulsions de la face. Ces individus succombent-ils à une apoplexie • nerveuse? L'ouverture des corpi. ne m'a rien appris à cet égard : aucune lésion ne révèle la cause de la mort. Rarement les maniaques sont foudroyés par l'hémorrhagie cérébrale ; mais ils ont des congestions, des ramollissements partiels du cerveau , qui provoquent les convulsions épilepliformes et qui tuent ces malades en quelques jours. Ordinairement des symptômes légers de paralysie font pressentir celte terminaison , ou le passage prochain de la manie à la démence.

L'expérience a prouvé que la manie n'est point incurable, comme l'ont pensé et comme le répètent quelques hommes prévenus. Ce préjugé a été bien funeste aux maniaques auxquels on refusait non-seulement les moyens qui pouvaient les rendre à la raison, non-seulement les consolations et l'intérêt

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réclamés par leur maladie, mais les choses nécessaires aux premiers besoins de la vie. Les maniaques étaient presque partout, et sont encore dans beaucoup de pays, privés des choses les plus indispensables pour la conservation de l'existence, constamment renfermés, attachés et même enchaînés; la négligence, l'abandon dans lesquels on a laissé gémir ces malheureux, accusent hautement de négligence les dispensateurs de la charité publique, et réclament partout l'active sollicitude des gouvernements.

Traitement. — 11 ne faut pas perdre de vue que trois périodes signalent la marche de la manie , et que chacune de ces périodes réclame des soins différents. Quelles ressources n'ofTrc point l'hygiène par ses agents physiques, intellectuels et moraux, pour le traitement de la manie ! Aussi quelques médecins n'ont-ils conGance qu'à l'hygiène. Cependant les moyens pharmaceutiques ont leur utilité, particulièrement au début de la maladie.

Et d'abord, quelle application peut-on faire de l'hygiène? Dans le début et pendant la première période, le maniaque est placé au rez-de-chaussée, dans un appartement obscur, dont l'air renouvelé , est maintenu à une température basse, rafraîchi , lorsqu'il fait chaud, échauffé lorsque la saison est froide. Si la violence du malade est extrême, on le fixe sur son lit et l'on maîtrise ses mouvements avec la camisole. Il est soumis à la diète la plus sévère; on lui donne des boissons froides, nitrées, l'eau pure, la décoction de chiendent ou d'orge, le petit lait, l'émulsion d'amande, l'orangeade, l'eaude cerise, de groseille, etc.

Le malade est laissé seul dans son appartement ; les personnes nécessaires pour le servir étant à portée; on interdit la présence des parents, la visite des amis, afin de réduire le malade au plus petit nombre possible d'impressions ou d'excitations.

Ces moyens ne sont applicables que pendant la première période, après laquelle le maniaque doit être soumis à un régime différent. Dans le chapitre Isolement, j'insisterai sur les motifs qui doivent faire ordonner, rejeter ou ajourner l'isolement. J'ai dit que dans la manie c'était une nécessité. En parlant des Maisons d'aliénés, je dirai pourquoi les habitations au rez-de-chaussée sont préférables pour les aliénés et plus spécialement pour les maniaques. Ces habitations au rcz-de-chausée doivent être à l'abri d'une vive lumière ; l'air doit y être facilement renouvelé.

Ces malades ne doivent point être retenus dans leurs habitations , encore moins attachés dans leur lit. L'exercice est un besoin instinctif pour eux. S'ils ne sont que bruyants, il faut les laisser au grand air se livrera toute leur mobilité, s'abandonner à toutes leurs vociférations, à toutes leurs extravagances, exhaler, épuiser leur fureur. On n'aura recours aux moyens de répression que lorsque les maniaques peuvent courir quelques risques de la vie par leur imprudence, ou compromettre celle des autres par leurs emportements; encore la répression ne doit-elle être que momentanée; elle doit être prescrite par le médecin, et mise à exécution immédiatement après quelque action d'éclat de la part des malades; elle cessera dès que le calme sera rétabli. Sans cette attention et bien d'autres que l'expérience seule peut inspirer, les maniaques se croient victimes de l'injustice ou du caprice de ceux qui les

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servent. Quant à ceux qui pendant la nuit ne veulent pas rester dans leur lit, s'ils he cherchent pas à se faire de mal , il vaut mieux les laisser libres , que de les contraindre. J'ai exposé ailleurs les motifs de ce précepte. Depuis qu'on ne tient plus les aliénés renfermés, depuis qu'on leur laisse toute la liberté compatible avec leur propre sûreté, le nombre des maniaques furieux a beaucoup diminué. Que de maniaques devenus paralytiques parce qu'on les a fixés trop longtemps sur leur lit ou sur un fauteuil !

Il est des maniaques qui ne peuvent souffrir des vètemenls , on peut les maintenir vêtus à l'aide du gilet de force, surtout en hiver, et à la fin des accès.

Les aliments doivent être assez abondants et distribués de manière que la faim et la soif n'augmentent pas les sujets d'irritations et de mécontentements ; on préférera les substances alimentaires de facile digestion , telles que les viandes blanches, les légumes frais et les fruits. Quelques maniaques, au début de leurs accès, refusent toute espèce d'aliments; il est rare que cette répugnance ne cesse après quelques jours. Elle tient quelquefois à des embarras gastriques que la diète dissipe ou qu'il suffit de combattre par les moyens appropriés. Quelquefois il arrive aussi que cette répugnance est causée par l'excès du délire, qui ôle au malade jusqu'au sentiment de ses besoins ; un vésicaloire appliqué à chaque jambe , en réparlissant plus uniformément la sensibilité, ou en provoquant une douleur dérivative, a suffi dtcns ce dernier cas, pour vaincre ce refus. Aussi je n'approuve point, pour les maniaques, les moyens coërcilifs utiles à quelques lypémaniaques.

On a pensé que le traitement moral appliqué aux maniaques consistait à raisonner, à argumenter avec eux : c'est une chimère. Les maniaques ne peuvent assez maîtriser leur attention pour écouter et pour suivre les raisonnements qu'on leur fait. Le traitement moral consiste à s'emparer de leur attention, à dominer leur intelligence, à gagner leur confiance. Quoique ces malades soient audacieux, téméraires, ils se laissent facilement intimider. La crainte exerce sur eux un tel empire, qu'ils deviennent timides, tremblants, soumis devant les personnes qui savent leur imposer : la crainte, par son action débilitante , modère l'excès de leur irritabilité et les dispose ainsi à écouter, à suivre les avis qu'on leur donne; mais il ne faut pas que ce sentiment soit porté jusqu'à la terreur. Sans doute on a guéri quelques maniaques en leur causant une vive frayeur ; mais on ne dit pas combien il en est qui n'ont point guéri, parce qu'on les avait réduits, par de mauvais traitements, à un état continuel d'effroi. On inspire la crainte par mille moyens différents, mais l'emploi de ces moyens ne doit point être abandonné h des gens grossiers et ignorants , ils en abuseraient : il n'est pas donne à tout le monde de manier habilement cet instrument de guérison, et son application ne convient point à tous les maniaques. On réussit aussi à arrêter l'attention de ces malades en excitant leur admiration, leur surprise. Un phénomène imposant, inattendu, qui frappe vivement leurs sens, peut les ramener à la raison. Qu'une per^nne se présente à un maniaque avec assurance et le regarde fixement, on voit ce furieux si menaçant se déconcerter, se calmer et devenir Irailable; il en est de même si. par un extérieur irapo-

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sant, par des paroles graves énergiquement prononcées, on lui inspire de rëtonnement, de la confiance, du respect : ces eflels durent aussi longtemps que les impressions reçues persistent. Aussi le caractère extérieur, les qualités physiques, intellectuelles et morales des personnes qui approchent les maniaques ou qui les soignent, exercent une grande puissance sur ces malades. De même que des secousses physiques, des médicaments énergiques et perturbateurs guérissent les maniaques, de même des secousses morales, des impressions vives et inattendues contribuent à leur guérison.

Opposez un grand appareil de force à la fureur ; des apprêts propres à convaincre le maniaque que toute résistance est inutile le rendront docile, si vous êtes contraint d'employer la force. Ne permettez jamais qu'on ait recourç aux mauvais traitements; ils avilissent, dégradent ou provoquent la colère, et la colère du maniaque , c'est la fureur. Ménagez la susceptibilité de tous les aliénés , particulièrement celle des maniaques qui étaient accoutumés à la politesse des mœurs des grandes villes et des classes élevées de la société. Des punitions arbitraires , la réclusion prolongée, les fers, les coups, les propos grossiers , les menaces , irritent loin de calmer. Si la répression est nécessaire, exercez-la sans emportement, sans brutalité , sinon le maniaque ne verra que colère dans votre conduite. Quelques faits, mieux que les raisonnements , prouveront les heureux résultats d'une répression éclairée et modérée sur les maniaques. Pinel a rapporté quelques observations qui prouvent le parti qu'on peut retirer de cette influence.

Le général le V... , âgé de 45 ans, d'une petite taille , d'un tempérament lymphatico-sanguin, d'un gros embonpoint, d'une intelligence très-développée, d'une imagination très-vive , avait obtenu la confiance entière de Bonaparte. Il était chargé de diriger et de surveiller d'immenses préparatifs d'artillerie au camp de Boulogne; il se fatigue beaucoup, non-seulement dans l'exercice de ses fonctions, mais aussi en faisant des expériences à grand feu, en plein air et a l'ardeur du soleil d'été. Tout à coup le général quitte l'armée , monte en voiture avec un aide de camp , fait couvrir la voiture de branches d'arbres, et-annonce sur toute la roule qu'il se rend à Paris porteur d'un traité de paix qu'il vient de signer avec l'Angleterre. A moitié chemin, il force son aide de camp à quitter la voiture , et ne permet à personne d'y monter. Il paye largement les postillons, et s'emporte parce qu'ils ne vont point assez vite. Il ne se donne point le temps de manger , arrive à la place du Carrousel, rencontre le général... dans sa voiture, fait arrêter, et prie celui-ci de lui prêter sa voiture pour se rendre au plus vite à Saint-Cloud ( la nouvelle du traité de paix se répandit à Paris, et les fonds publics augmentèrent ). Le malade décide son compagnon d'armes qui lui confie sa voiture. Le général le V..., quoique dans un grand désordre de toilette, pénètre jusqu'aux appartements de l'empereur, lui annonce qu'il vient de traiter de la paix, et qu'il s'est hàtc d'en apporter la nouvelle. Le malade est reconduit à Paris et traité par Corvisart et Pinel. A cete époque, la maladie présentait tous les symptômes d'une affection gaslri<|ue et d'une manie avec fureur. Soigné par ses parents, entouré de domestiques, le général veut s'échapper par les croisées. On le fixe sur son lit, il s'exaspère davantage ; on serre les 2 i5

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liens , il se calme ; on lui donne plus de liberté, il se débarrasse , et fond sur ceux qui le servent. L'un d'eux est blessé , on le resserre de nouveau ; il se contraint, se dégage des liens, et blesse gravement un second domestique. IS jours se passent dans un clat continu de délire maniaque et dans des alternatives de fureur et de calme afFeclé. Le malade est confié à mes soins sous la direction de Pinel. Il avait beaucoup maigri, sa langue était épaisse et blanche, l'agitation extrême , le délire continuel, les idées étaient incohérentes , et par moments cris, menaces, injures, etc.; soif, constipation, insomnie.

Le lendemain un bain est ordonné; le malade me dit qu'il ne le prendra point. J'envoie auprès de lui douze domestiques avec un surveillant à leur tète. Celui-ci avertit que le bain l'attend; le malade s'emporte, menace, déclare qu'il ne se baignera pas. Sur son refus, le surveillant lui dit qu'il a reçu ordre de le faire porter au bain s'il ne s'y rend pas de bonne grâce. Le général se lève fièrement : n Scélérats, dit-il, oseriez-vous porter la main sur moi ? — Oui , général , c'est notre consigne ; » et en même temps les domestiques font un mouvement. Le général les regarde avec hauteur, se met en route en disant : « Ne m'approchez pas. » Pendant qu'il est dans le bain, je me rends auprès du malade très -irrité d'abord; il se tranquillise peu à peu. Je parviens à lui persuader qu'on n'exigera rien de lui , que par mon ordre et dans l'intérêt de sa santé. Dès lors le malade fut d'une docilité parfaite. Néanmoins le délire persiste pendant tout l'été avec quelques intervalles de rémission, pendant lesquels le malade écrit des comédies et des vaudevilles qui révèlent l'incohérence de ses idées. Pendant le paroxysme il est trèsirritable, excité spontanément, il quitte son appartement en poussant des cris furieux, fait quelques tours de jardin, se calme et rentre tranquille après quelques minutes. Cette exaspération se renouvelle vingt, trente fois dans la journée. Malgré l'égarement de ses idées , le général conçoit le perfectionnement d'une arme et en trace le dessin : il témoigne le désir d'en faire exécuter un modèle. Après avoir longtemps évité de répondre, j'acquiesce h sa demande, il me donne sa parole d'honneur de n'aller que chez le fondeur et de rentrer paisiblement. Un domestique l'accompagne, deux autres le suivent à distance. Le général fait sa toilette qui était très-uégligée depuis sa maladie; il se rend à pied chez le fondeur, lui remet son dessin, l'invite à fondre un modèle, et dit en se retirant qu'il reviendra dans huit jours. 11 passe une heure avec le fondeur, sans que celui-ci se doute qu'il a affaire à un maniaque. A peine le général est-il rentré que l'agitation, le délire, la disposition à la fureur reparaissent. Huit jours après, je permets une seconde visite au fondeur; le modèle est exécuté, et l'ordre d'en fondre cinquante mille est donné. Cet ordre fut le seul acte de délire qui révéla au fondeur la maladie du général. Plus tard cette arme a été adoptée.

Pendant l'automne , le délire diminua progressivement , et le général recouvra complètement sa raison. Rendu chez lui , il éprouva de vives contrariétés ; il avait été mis à la retraite dès le mois de septembre , deux mois après l'invasion de sa maladie; sa raison ne s'altéra point , il sollicita longtemps sa mise en activité, il ne réussit point , quoique parent d'un grand per-

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sonnage de celte époque. Le chagrin s'empara de lui, et l'aulomne suivant, un jour qu'il était venu me raconter ses chagrins, après être allé traiter d'affaires chez M. LaflUte de chez lequel il avait renvoyé sa voiture, au lieu de rentrer chez lui , le général court pendant trente-six heures ; excédé sans doute de fatigue et de besoin , il demande quel est le lieu oi!i il se trouve : à Etampes, lui dit-on; aussitôt la connaissance revient, il s'afflige de l'inquiétude que doit avoir sa famille d'une si longue absence, se fait reconduire h Paris , et m'envoie prier de le voir. Le général n'avait nul souvenir de ce qu'il avait fait pendant ces trente-six heures. Il exprimait cet état en disant : J'ai eu une apoplexie qui a épargné les organes du mouvement. Il se plaignait d'une grande fatigue; les jambes étaient très-engorgées et déchirées. Dès ce moment, il se manifesta des signes de paralysie de la langue, la mémoire s'affaiblit. Un mois plus tard, il survint du délire dont le malade avait le sentiment , il se prêta à tous les moyens qui furent proposés pour sa guérison : plus de douze moxas furent successivement appliqués à la base du crâne et h la nuque du cou. Rien ne put arrêter la marche incessante de la paralysie, ni l'affaiblissement de l'intelligence. Enfin dix mois après , un dévoiement séreux se déclara, une escarre énorme se forma au coccyx , des convulsions épileptiformes se renouvelèrent pendant deux jours. Le malade succomba.

A l'ouverture du corps , faite vingt-quatre heures après la mort , crâne mince et injecté, méninges épaissies , contenant de la sérosité , ainsi que les ventricules; substance cérébrale injectée. A la partie inférieure et postérieure de l'hémisphère droit adhérente à la dure-mère, je trouvai une tumeur de la grosseur d'une cerise , enkystée, remplie de sérosité limpide, comprimant les circonvolutions du cerveau, pour s'y loger; la substance blanche qui entourait la tumeur était dense, les bronches étaient gorgées de mucosités , les valvules aortiques ossifiées ; il y avait de la sérosité dans la cavité péritonéale ; la muqueuse des gros intestins était légèrement colorée en rouge ; on voyait des vers nombreux dans le cœcum et le rectum.

M..., âge de 27 ans, d'un tempérament lymphatico-nerveux, après un accès de fureur qui avait duré six mois, était resté dans un état de mélancolie. Au printemps suivant , époque où l'accès de fureur avait éclaté l'année précédente, ce jeune homme présente tous les signes d'un nouvel accès : rougeur de la face, mobilité des yeux, diminution d'appétit, haleine fétide, constipation , mouvements brusques , réponses brèves ; enfin après huit jours, l'accès se manifeste par des cris , des provocations , des menaces , des injures ; M... casse et brise tout pour être libre ; il me repousse et dédaigne mes avis ; dans la nuit il se livre à tous les excès de la fureur ; au point du jour, j'ordonne qu'on le laisse errer dans le jardin , il y court en chantant , criant et jurant. Se voyant libre. M... arrache un arbre, pour exterminer ses ennemis; son domestique lui représente qu'il ne doit rien détruire ; cet avis est mal reçu; le domestique insiste; le malade furieux s'élance pour le frapper. Ce mouvement avait été prévu : d'autres domestiques , qui avaient été placés à peu de distance, saisissent le malade, et le portent dans une chambre privée de lumière. Je me présente aussitôt au malade, je le gronde de son emportement, et lui fais sentir le tort qu'il a eu de frapper, je le laisse seul livré

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à ses réflexions. Deux heures après, il ne reste plus de trace de fureur et M... commence h èlre raisonnable.

Une dame, âgée de 48 ans, d'un tempérament lymphatique, d'un caractère bizarre, devint maniaque, par suite des malheurs de la révolution. A travers le désordre de ses idées, elle conserve une hauteur intolérable, elle est toujours prête à frapper; il a suffi de lui mettre deux fois, pendant une heure seulement , le gilet de force et de lui faire sentir ce qu'un pareil traitement a d'humiliant; depuis lors j'obtins de cette dame une docilité parfaite, et, loin de conserver du ressentiment contre moi , elle vante ma fermeté , me traite avec amitié , quoiqu'elle n'ait pas recouvré l'entier usage de la raison.

Un furieux casse et brise tout ce qui tombe sous sa main. Il frappe son domestique , rentre dans sa chambre qu'il barricade et qu'il tâche ensuite de démolir. J'envoie autour de la chambre de ce maniaque plusieurs domestiques qui ont ordre de faire beaucoup de bruit et de répéter au malade qu'il s'en repentira s'il n'ouvre point la porte et si l'on est obligé de l'enfoncer; mon malade se rit de ces menaces , la porte est enfoncée , les domestiques entrent précipitamment en foule dans la chambre , ce furieux déconcerté a peur, se jette à genoux, demande pardon , promet d'être tranquille et tient parole.

Un juge de paix , en 1804, devenu maniaque, pérorait quelquefois sur un ton de voix très-élevé , très-menaçant; il se plaisait à crier la condamnation à l'échafaud de plusieurs de ses compatriotes. Cette explosion furieuse se renouvelait plusieurs fois dans la journée. Un monomaniaque, après s'être concerté avec moi , s'approche un jour de notre orateur furibond. « Monsieur, lui dit le monomaniaque , retirez-vous , car je suis malade aussi , je sens que je vais entrer en fureur et alors je suis terrible et capable de tuer tout le monde. » Cette menace énergique , réitérée , a fait cesser à jamais les élans oratoires du maniaque.

Un jeune homme, âgé de 20 ans, chirurgien d'un bataillon cantonné à Oslende, d'un tempérament sanguin, d'un caractère hautain, vif et emporté, trèsappliqué à l'étude, éprouve quelques contrariétés. 11 perd la raison et se croit destiné à de grandes choses; son délire est général, mais des idées de vanité prédominent M. R..., il exige des égards. Il traite avec mépris ses camarades, se livre à des actes de fureur, parce que la figure des personnes qu'il rencontre lui déplaît, parce qu'il interprète mal ce qu'on lui dit; il provoque en duel son colonel. Son père, accouru de province, est méconnu, pris en haine, et menacé d'un coup d'épée. Ce jeune homme est conûé à mes soins. Ses cheveux sont noirs et crépus, ses yeux brillants, son regard est ûer et menaçant; les pommettes sont rouges ; la face est pâle , avec une légère teinte jaune. Le délire est général, la loquacité continuelle; les propos sont impérieux, les mouvements brusques et saccadés; M. R... repousse avec dédain les aliments. Après une heure d'isolement et de grande agitation , j'aborde seul le jeune malade , le saisis fortement par un bras, et le force ainsi à rester près de moi , et , après l'avoir regardé fixement : u Jeune hqmme , lui dis-je, vous devez rester ici quelques jours ; si vous voulez y être bien , soyez honnête; si vous vous conduisez comme un homme privé de raison , on vous

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traitera comme on traite les fous. Vous voyez ces domestiques , ils ont l'ordre de vous procurer ce que vous demanderez avec calme et politesse ; d'ailleurs, ils ne doivent obéir qu'à moi. » Après mon exhortation , écoutée avec une tranquillité impatiente , j'abandonne le bras du malade, qui continue à marcher à grands pas, mais sans bruit. Chaque fois que M. R... s'agite et crie, je n'ai qu'à paraître ou me faire entendre, le calme renaît. Des bains tièdes, des lotions froides , des boissons acidulées et laxalives données de temps en temps , beaucoup d'exercice , et la guérison fut opérée progressivement en trois mois. Ce jeune homme m'a assuré que, malgré son délire, il avait toujours présente l'allocution que je lui fis à son arrivée.

Mad. ***, à l'âge de S-4 ans, avait eu un premier accès de manie , après la cessation du flux menstruel. Six ans après elle sent les approches d'un second accès, dispose tout dans sa maison, et ordonne qu'on la conduise dans une maison de santé aussitôt que l'accès aura éclaté. L'accès se déclare par un délire subit général et par une grande agitation avec fureur. Voulant s'échapper de chez elle, mad. *** renverse et frappe tous ceux qui s'y opposent. Après quelques jours, la malade est confiée à mes soins. Toute la première journée se passe à raconter l'histoire de sa maladie, et à nous plaindre d'avoir afiFaire à une femme aussi méchante et capable de tout faire. A l'entrée de la nuit , refroidissement général suivi de céphalalgie , la face se colore , la soif est ardente; quelques heures plus lard, loquacité incessante, propos obscènes, injures , menaces, cris... « On me dit de mettre le feu à la maison, de tuer tout le monde, de me précipiter, etc., etc. "J'arrive brusquement, je gronde avec énergie , et me plains hautement de tant de tapage et de tant de désordre. «Il n'est pas vrai qu'on vous parle..., dis-je à la malade, ne cherchez

pas à écouter... il n'y a personne... vous n'avez rien à craindre je suis

là pour repousser le mauvais esprit qui vous inspire j ne craignez rien, couchez-vous. » Ces paroles, dites avec énergie et avec un ton de voix grave, persuadent la malade, qui rentre dans son lit et est tranquille le reste de la nuit. Après son accès, elle m'a assuré que mes paroles l'avaient rassurée contre un esprit malfaisant qui l'inspirait pendant sa maladie.

Les observations que je viens de rapporter démontrent, les unes les bons effets de l'influence morale sur les maniaques, surtout dans les premiers instants de l'isolement , les autres la bonne direction qu'elle peut donner à ces malades , lors môme que le délire et la disposition à la fureur persistent. Ces faits peuvent servir d'indication pour des circonstances analogues à celles dans lesquelles je me suis trouvé. 11 ne faut pas oublier que, pour réussir, l'impression doit être vive et énergique. J'ai vu des maniaques guérir instantanément par l'impression qu'ils éprouvent en entrant dans un hospice ou une maison d'aliénés.

M..., d'un caractère vif et emporté, très-vain, échappe à une fièvre cérébrale, et reste maniaque. Son délire est si violent, qu'il se porte avec fureur sur sa femme et ses enfants; il est confié à mes soins. Placé au rez-de-chaussée, dans une chambre sombre et sans autre meuble qu'un lit , ce malade, qui depuis un mois était dans un délire général, furieux et ne dormait point, dès la première nuit de son isolement est calme et dort. Le lendemain , la

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fureur ne reparaît pas , il ne reste plus qu'une sorte de rêvasserie , que le malade dissimule, dans la crainte d'être pris pour un fou. Par intervalles, il y a un peu d'agitation que le malade comprime; dès le troisième jour, M... est rendu à la santé, s'occupe beaucoup de la qualité des aliments qu'on lui servira. Le quatrième jour, il demande sa femme et ses enfants ; le neuvième jour, il reçoit la visite de sa femme, part avec elle pour la campagne, y reste quarante-huit heures et vient reprendre ses occupations , mais il garde rancune à son médecin, son vieil ami, parce qu'il l'a cru fou, et l'a arraché du milieu de sa famille. Avec le temps, cette prévention s'est dissipée. M... m'a dit, pendant sa convalescence, que dès la première nuit il avait senti le délire s'évanouir comme un songe.

Le médecin qui traite un maniaque ne doit jamais chercher à inspirer la crainte, il doit avoir sous ses ordres un individu qui se charge de cette tâche pénible, qui agisse d'après ses inspirations, et qui puisse être opposé au besion à la fougue , à l'impétuosité , à la violence du malade. Le médecin doit être , auprès des malades, un consolateur; il doit avec adresse se ménager des occasions dans lesquelles il se montre bienveillant et protecteur, il doit conserver un ton afiFectueux , mais grave , allier la bonté avec la fermeté , commander l'estime ; par cette conduite , il gagnera la conGance , sans laquelle point de guérison; son maintien, son regard, ses paroles, son ton de voix, ses gestes, son silence môme , ont une action sur l'esprit ou sur le cœur du maniaque. Le médecin permet les visites des parents; il indique les récompenses; il prescrit les punitions; il dirige tous ceux qui approchent le malade et qui le servent. En général, il faut être sévère pour les entrevues, parce que souvent la visite d'un parent, d'un ami, réveille des idées auxquelles se rattachent des souvenirs qui entretiennent ou ravivent le délire.

On conçoit que la direction des maniaques pendant la convalescence doit être différente. La plupart des convalescents ont besoin de consolations, d'encouragements, de conversations agréables, de sensations douces, de promenades et d'exercices variés. Avant de les rendre et à leurs habitudes et à leurs parents, il faut un temps d'épreuves plus ou moins long, pendant lequel le convalescent ne peut rester dans la même habitation , où il voit des objets pénibles, et oii lui-même s'est livré à tous ses emportements.

La convalescence des maniaques est souvent longue et difficile, quelquefois elle est prompte dans ce dernier cas ; craignez d'avoir affaire à une manie intermittente : il est des convalescents qui, rendus à la société, à leurs familles, à leurs habitudes, n'acquièrent la plénitude de la santé qu'après plusieurs mois et même plus longtemps. Ces convalescents conservent une grande sensibilité qui les rend très-impressionnables , très-susceptibles et très-accessibles aux chagrins; quelques-uns sont honteux de l'état d'oii ils sortent, redoutent la première entrevue de leurs parents, de leurs amis, surtout lorsque dans leur délire ils ont fait des actions bizarres, blâmables, dont le souvenir blesse leur amour-propre ou afflige leur cœur. Quelques-uns consentent à causer de leur maladie et à revoir les personnes de qui ils ont reçu des soins. Plusieurs conservent de l'aversion pour les personnes qui se sont occupées

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d'eux et les ont soignés. Si cette aversion ou ces rancunes sont trop fortes, elles engendrent une vraie mélancolie, le suicide, ou un nouvel accès de manie. Je conseille les voyages, le séjour de la campagne, aux convalescents, avant de permettre leur rentrée dans leur famille, avant qu'ils se retrouvent dans les circonstances au milieu desquelles ils vivaient, ou en présence des individus qui ont été les témoins de l'invasion de leur maladie.

L'administration des médicaments proprement dits, réclame les plus graves réflexions. Lorsqu'on veut combattre la manie , il faut se garantir contre l'esprit de système, se défier des médications exclusives : il est si facile de s'en laisser imposer par la violence des symptômes ! Les mêmes médicaments ne seront pas ordonnés i^ndistinclement à tous les maniaques et à toutes les périodes de la maladie. Indépendamment des considérations générales relatives à la saison, à l'Age, au sexe, au tempérament, il faut modifier les vues thérapeutiques suivant les individus. 11 importe de s'assurer d'abord si la manie ne tient point à quelque cause pathologique, et de se conduire d'après cette notion. On a rendu beaucoup de maniaques incurables pour n'avoir tenu compte que de l'effervescence du délire et de la violence de la fureur, et pour avoir traité tous les maniaques de la même manière. Lorsque, par les renseignements qu'on a recueillis sur les causes de la maladie ; lorsque, par l'observation, on ne peut arriver à la source du mal, il est préférable de s'en tenir à une sage expeclation.

Au début de .la manie, dans la première période, s'il existe des symptômes gastriques, on tâche, par des moyens doux, à débarrasser les premières voies, on donne un ou deux émétiques, le tartre antiraonié de potasse étendu dans une grande quantité d'eau d'orge, de petit lait, etc. S'il se manifeste des signes de pléthore, on pratique, on réitère la saignée; on pose des sangsues derrière les oreilles ou aux tempes, des ventouses scarifiées à la nuque, on applique fréquemment un petit nombre de sangsues à l'anus. La rougeur de la face et des yeux, le tintement et le sifflement des oreilles, une douleur pulsative aux tempes ou dans le crâne révèlent cette tendance aux congestions cérébrales. Il faut être sobre des évacuations sanguines. En affaiblissant les maniaques, on court le risque de les précipiter dans la démence. « La saignée, dit Pinel, est un évacuement très-rare et qui fait époque dans l'hospice des aliénées (Salpètrière ) ; que de maniaques qui n'ont pas perdu de sang et qui ont guéri : combien qui ont été saignées et qui sont restées incurables. » On emploie les bains tièdes, on les prolonge pendant deux, trois et quatre heures, et on les répète jusqu'à deux et trois fois par jour en donnant un bain chaque fois que le délire et la fureur se renouvellent, surtout si le sujet est d'un tempérament sec et irritable. Tout le temps que le malade est dans le bain, on fait des lotions d'eau froide sur la téte, tantôt en versant de l'eau, tantôt en maintenant sur la téte un linge ou une éponge pénétrés d'eau froide. Ou insiste sur l'usage des boissons froides, délayantes, légèrement laxalives. Enfin on débarrasse les gros intestins par des lavements d'abord cmollienls, puis purgatifs; la diète doit être rigoureuse.

Quand les symptômes ont perdu de leur violence , on laisse le malade exhaler sa fureur en plein air et user son activité en lui accordant plus de

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liberté. On permet une alimentation plus abondante. S'il y a des intervalles de raison, on redouble de témoignages d'intérêt et de bienveillance; s'il se manifeste des crises, on les respecte, on les seconde par un régime plus nutritif, et par quelques légers toniques. L'observation suivante prouve le danger qu'il y a de troubler la marche de la nature. Une femme, âgée d'environ 36 ans , était entrée à la Salpêtrière le 18 janvier 1818. Elle était maniaque et furieuse , très-maigre et très-irritable ; le délire persista avec la même violence jusqu'au commencement d'août; alors il se manifesta une gale qui fit des progrès rapides ; le délire diminua , et , à la fin du même mois , il avait presqué cessé entièrement. Voulant délivrer cette femme de la gale qui la tourmentait, je lui fis prendre des bains sulfureux et une tisane amère; la gale diminua après quatre bains, le délire et l'agitation reparurent ; les bains furent suspendus, mais peu de jours après, la malade, qui était très-affaiblie, succomba le 13 septembre. L'ouverture du corps n'a présenté aucune lésion notable dans le crâne, les poumons étaient malades. Il est vraisemblable que si je m'étais contenté de soutenir les forces de cette femme , la gale n'eut pas disparu , la crise se serait complétée, la convalescence aurait eu une marche régulière et la malade eût guéri. On me pardonnera cet aveu ; j'ai voulu faire sentir combien il importe de respecter les efforts critiques.

Enfin, lorsque le calme est rétabli, lorsque les maniaques commencent à reconnaître leur état , quoiqu'il reste encore du délire, quoique les affections ne soient point encore réveillées , il faut les déplacer, les retirer des lieux oii ils se sont livrés à leurs extravagances , les entourer d'objets nouveaux propres à les distraire ; on les excite au travail, à l'exercice, on leur prescrit un régime fortifiant.

La même conduite doit être tenue dans chaque accès d'une m8»!iie intermittente ; c'est dans l'intermission qu'on administre les remèdes propres à combattre la périodicité. Le quinquina, si utile dans les fièvres intermittentes quand il est judicieusement administré, réussit quelquefois contre la manie intermittente; mais ce moyen manque souvent son effet, peut-être parce qu'on ne le donne pas en assez forte dose , parce qu'on ne l'ordonne que lorsque la maladie est invétérée, et lorsque tous les autres médicaments ont échoué. Je l'ai vu réussir dans quelques manies récentes intermittentes, et dont les accès revenaient toutes les trois semaines ou tous les mois.

Mais le traitement de la manie cesserait d'être rationnel , si toutes les périodes de la maladie , si tous les maniaques étaient traités de la même manière ; lorsque la manie a passé à l'état chronique, les moyens thérapeutiques varient suivant les circonstances.

Si la manie a éclaté après la suppression des mensirues, des hémorrhoïdes ou d'une hémorrhagie habituelle , on pratique des saignées générales, des saignées locales renouvelées de temps en temps et en petite quantité, et par les autres moyens propres h rétablir ces évacuations.

Si la manie s'est montrée à la suite des couches , après la suppression brusque du lait, les laxatifs, les lavements purgatifs, les vésicatoires , les sétons suflisent ordinairement pour la terminer.

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M. R. J.B..., àgcecle28 ans, est née d'une mère qui a éprouvé une attaque tl'apoplexie légère h l'âge de 48 ans. Une de ses sœurs est devenue plus rard aliénée. B... a eu la pelile-vérole à 9 ans; de 17 à 18 ans, céphalalgies violentes; à 18 ans, les menstrues s'établissent, la céphalalgie disparaît. A 28 ans, 14 mars 1819, accouchée heureusement. B... éprouve beaucoup de contrariétés ; au sixième jour, le délire éclate. Le 2â, elle est conduite à la Salpètrière ; à son arrivée, elle croit entendre un grand nombre de voix qui l'engagent à faire du mal aux personnes qui l'entourent. Elle se croit ensorcelée ; elle éprouve de fortes douleurs dans les membres ; elle refuse tout médicament interne ; alors, je fais appliquer sur le dos un large vésicatoire, en même temps on administre des bains tièdes, des affusions d'eau froide sur la téte, des boissons délayantes et ensuite purgatives, le délire diminue, les règles reparaissent; la malade se trouve si bien du vésicatoire, qu'elle demande qu'on l'entretienne. Bientôt sa raison étant tout à fait rétablie, elle sort de l'hôpital. Depuis B... s'est mariée, et quinze ans après, elle tombe dans un état de lypémanie hypocondriaque, vient me consulter, me demandant si elle peut appliquer un vésicatoire auquel elle a la plus grande confiance par le souvenir des bons effets de celui que j'avais ordonné autrefois. Dans les mêmes circonstances, je me suis bien trouvé du petit lait de Weiss, continué plusieurs jours de suite , avec une boisson délayante. Ce petit lait purge ordinairement à la dose de douze onces , et ne provoque pas de coliques. J'ai prescrit, dans les manies qui éclatent après l'accouchement, trois lavements laxatifs, chaque jour; pendant une ou deux semaines, la malade est mise à une diète sévère. Je pourrais rapporter plusieurs exemples des bons résultats de cette dernière indication : les lavements sont composés de lait et de quatre onces de sucre.

Si la manie est produite par la rétrocession de la goutte, par la disparition d'une dartre , par la cessation brusque de la gale , par la suppression d'un ulcère, on emploie les moyens qui peuvent rappeler ces maladies, et quelquefois, par un exutoire, on supplée aux affections qui ont disparu. C'est ainsi que, l'an dernier, nous avons guéri, comme par enchantement, en établissant un séton à la nuque , une jeune personne qui était devenue maniaque immédiatement après la cicatrisation d'un ulcère qu'elle portait depuis longtemps à la pommette de la joue gauche.

Si la manie est l'effet de la présence des vers dans le conduit alimentaire, on se trouve bien du mercure doux, combiné avec le jalap, les aioétiques, la gomme-gutte, etc.

Si la manie est survenue à la suite d'une maladie grave, d'une fièvre intermittente, de l'onanisme, de la faiblesse dépendante d'une croissance trop rapide, on combine le régime analeptique, le lait d'ânesse , le quinquina, les amers avec les bains tièdes qui calment l'irritation nerveuse des hommes aflaiblis, puis on passe aux bains de rivière, aux bains de mer.

Les affusions d'eau froide ont calmé d'abord et puis guéri des maniaques furieux d'un tempérament nerveux, dont la manie idiopathique reconnaissait pour cause le desordre de la sensibilité nerveuse. Les faits suivants prouveront que l'action de ce moyen n'est pas toujours physique.

m LA MANIE.

Marie-Marguerite L..., âgée de 2Îj ans, d'un tempérament sanguin, d'une taille élevée, d'un embonpoint médiocre, d'une physionomie très -mobile, d'une susceptibilité très-exaltée, eut à l'âge de sept ans une maladie grave, à 8 ans la petite-vérole; à 115 ans la menstruation, établie spontanément, fut régulière depuis. L... est sujette à la céphalalgie, à des épistaxis fréquents. A 24 ans, son amant partit pour l'armée; elle devint triste et sombre; sa sœur cadette se maria, L... en fut d'autant plus aflFectée que ses compagnes la plaisantaient. Un nouvel amant se présenta, elle s'attacha à lui, mais bientôt après, il épousa une autre femme. Cette circonstance fut pour elle l'occasion de nouvelles vexations : on afficha sur sa porte des horreurs. A 25 ans, le 25 juillet 1811 , étant à danser, L... est placée vis-à-vis son amant parjure : elle a une syncope et tombe à la renverse. La syncope passée elle est prise de délire; pendant trois jours elle fait mille extravagances, sautant, dansant, mais ne disant mot. Le 28, calme, retour à la raison : huit jours après, une de ses compagnes lui dit des injures ; le délire reparaît avec des tentatives de suicide. Les règles s'élant supprimées , on pratiqua une saignée, on appliqua des sangsues à la vulve sans eflfet marqué. Un mois après, admission à la Salpètrière.

A son arrivée L... était dans un état de manie hystérique, pendant trois mois les règles ne reparurent point, et lorsqu'elles se rétablirent, il n'y eut point d'amélioration du délire. Au mois de décembre, L... eut des convulsions, des suffocations hystériques qui furent calmées par des bains lièdes. Au mois de janvier 1812, fureur utérine; on administra les antispasmodiques, l'assa-fœtida, etc. En juin et juillet, même délire, mais plus calme, les menstrues coulent. Au mois d'août, alternatives de raison , de délire; l'automne se passe dans le même état, malgré les bains prolongés et fréquents; janvier 181S, même agitation, même incohérence dans les idées, même loquacité. L... marche beaucoup, parle sans cesse, fait mille extravagances : elle brode sur la toile grossière de ses vêtements des dessins bizarres et informes, les coupe en morceaux et en fait des présents. Elle se persuade que des hommes viennent la trouver dans son lit , et elle traite avec affection, tantôt l'un, tantôt l'autre, à en juger par ses propos. Elle parle h l'un comme si elle était jalouse ; h l'autre, «omme si elle était contente de lui. La vue de ses parents ne modifie pas la maladie. Mai, maigreur, agitation extrême. Au mois de juin, j'ordonne des affusions d'eau froide. La première est donnée avec de l'eau à lA degrés. Cette affusion est suivie d'un frisson qui dure toute la journée. Le lendemain, calme, même délire. Trois jours après, nouvelles affusions suivies d'un calme plus prononcé. Les jours suivants, les affusions continuées , la malade est chaque jour plus raisonnable et reste plus volontiers en place. Août, L... raisonne juste, travaille, mais reste hystérique. Enfin elle sort au mois de septembre, parfaitement guérie, après vingt-deux mois de maladie.

M"" Florence-Angélique M..., âgée de 18 ans, d'une constitution délicate, d'un tempérament nerveux, sujette à la céphalalgie, est d'un caractère entier et violent. Elle a eu la petite-vérole h 1 an ; à 8 ans elle est entrée dans la maison royale de la 'rue Barbette, où elle est restée jusqu'à 17 ans. Pendant

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son séjour dans celle maison , M"" M... se distingua par son aptitude et son ardeur pour le travail. Elle fil une chute sur la téle à 17 ans el demi ; elle avait habituellemenl les pieds froids el les mains bleuâtres. Les menstrues s'établirent à l'âge de 18 ans sans accidents; elles furent régulières, mais peu abondantes. Aux mois de janvier et février, M"» M... se livra nuit et jour au travail , se préparant à subir les épreuves nécessaires pour obtenir un brevet d'institutrice.

Le 14 mars, ayant fait gras, pendant le carême, M... alla deux fois à confesse. Après la première confession , elle se reprocha d'avoir offensé Dieu. Après la seconde, malgré les consolations que lui avait données le confesseur, on la surprenait pleurant, sanglotant, prétendant qu'on lui avait fait des menaces affreuses. On pratiqua une saignée, on donna un bain , ces moyens furent sans effets remarquables. 2 avril, elle est conduite- à la Salpê- Irière ; à son arrivée. M"" pleure, demandant sa mère, voulant sortir, s'agitant et parlant beaucoup , sans liaison dans les idées , etc. Le troisième jour, M... fut fort agitée , tint des propos incohérents et obscènes; le 10 avril, admission à la Salpélrière , agitation extrême , fureur ; la malade se met presquenue : une douche la calme. Le 13 et jours suivants, mémeagitation ; bains tièdes.

Mai : j'ordonne des affusions d'eau froide à la température de 14°. La première affusion n'eut aucun effet appréciable. Deux jours après , on conduit la jeune malade dans la salle de bains pour lui administrer de nouvelles affusions. Elle "employa toutes ses forces de résistance pour s'y soustraire. Ses efforts furent inutiles. Après IS minutes M""^ M... futprise de frisson, ses mâchoires claquaient avec force, ses jambes ne pouvaient supporter le poids de son corps, le pouls était petit, lent, concentré; elle fut portée dans son lit, et dormit presque aussitôt. Le sommeil dura quatre heures, pendant lesquelles il s'établit une sueur abondante. A son réveil la raison élait parfaite; depuis il n'y a pas eu un moment de délire. Placée dès le lendemain dans la division des convalescentes. M"" M... y tint la conduite la jjIus raisonnable et la plus décente: elle témoigna un vif désir de revoirsa famille. Après quelques jours d'épreuve, une entrevue avec ses parents eut lieu et n'eut aucune suite fâcheuse, malgré l'exaltation de la mère de notre convalescente. Enfin, après deux mois d'une guérison parfaite, M"" M... fut rendue à sa famille.

M. F. L...,àgée de 24 ans, blanchisseuse, d'un tempérament sanguin, d'un caractère vif, emporté, très-colère, est entrée à la Salpélrière le 19 février 1812. A l'âge de i5 ans, L. . . eut la petite-vérole; à &ans la gale; à 7 ans elle fut violée et contracta la syphilis; à 14 ans les menstrues s'établirent spontanément, et furent depuis très-régulières. Accouchée le 9 février 1812, six jours après l'accouchement, L... alla blanchir à l'eau froide. A son retour, elle futprise de frisson , ce qui ne l'empêcha pas d'aller voir deux femmes exposées au carcan : elle revint de ce hideux spectacle dans un étal de délire. Le 19, dix jours après l'accouchement, L... est admise à l'hospice. A la visite du lendemain,je trouvai celte femme très-agitée, très-délirante, crianlet parlant sans cesse, etc.; les seins étaient durs et engorgés. On applique sur les seins des linimeuls camphres. Le 24 , les seins sont dégorgés. Il survient des convul-

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sions qui se renouvellent tous les jours, à des heures différentes, et qui sont précédées de cris. Les yeux alors se portent convulsivement en haut, la face est fortement injectée ; il s'écoule par la bouche de la salive blanche et écumeuse. Apres cet écoulement la malade parle beaucoup. 2 mars, délire général, loquacité, aoilalion extrême, L... ne connaît plus les personnes qui l'entourent, et prononce souvent le nom d'un même individu . Mai ; même délire. Juin; un peu plus de calme dans les mouvements; l'incohérence des idées, la loquacité n'ont pas diminué. Juillet; môme état. Les bains ticdes, une boisson laxative, ne produisent point d'amélioration. Août; vésicatoire entre les épaules sans^effels appréciables. Décembre ; apparition des menstrues sans diminution du délire et de l'agitation. L'hiver n'apporte aucun changement à cet état. Au mois de juin 1813, je soumets la malade aux affusions d'eau froide qui sont répétées les jours suivants. Il y a réaction fébrile après chaque affusion, le délire est plus modéré; chaque jour on observe des progrès sensibles vers la guérison qui est complète à la fin de juillet. Les menstrues s'établissent et sont régulières. Enfin , L... est rendue à sa famille. Depuis sa sortie dé l'hospice elle a eu trois couches très-heureuses, sans que sa santé ait été dérangée.

J..., âgé de 15 ans, est entré à Charenton le 18 août 18S6. 11 était alors dans la démence voisine de la stupidité, par suite de l'onanisme. La peau de ce jeune malade était décolorée, ses yeux grands et bleus étaient ternes, bouffis, sa démarche était chancelante, encore marchail-il peu. II ne parlait point ; à peine répondait-il par monosyllabes, ne paraissant point comprendre les questions qu'on lui adressait. Je le soumis aux affusions à lA". Le frisson fut très-prononcé; le jeune malade resta plusieurs heures avant de pouvoir se réchauffer. J'ordonnai qu'après la seconde affusion, on pratiquât des frictions avec une étoffe de laine le long du dos et sur les membres inférieurs. Après la sixième affusion le teint du malade s'anima; lui-même parut se réveiller. Peu à peu les forces se rétablirent ; il marcha avec plus d'assurance, il répondit plus volontiers et plus juste aux questions qu'on lui faisait, il demanda une plus grande quantité d'aliments. Quinze affusions suffirent pour assurer la guérison.

En 1813, pendant l'été, je soumis quatre maniaques aux affusions d'eau froide : l'une des quatre femmes ne put être réchauffée qu'après douze heures, alors elle s'endormit et fut guérie au réveil ; la réaction fut faible chez les trois autres, mais le délire perdit de sa vivacité et elles furent guéries peu de jours après, sans nouvelles affusions. Les affusions d'eau froide ont souvent réussi, soit en réveillant les forces et les excitant, soit en rappelant à l'extérieur l'innervation trop concentrée ; mais très-certainement ce puissant agent thérapeutique n'agit pas de la même manière sur tous les sujets. Le jeune J..., épuisé par l'onanisme, était pàle, bouffi, dans la démence, les affusions ont eu une action tonique, tandis que les autres aliénées étaient maniaques. Chez elles, il est évident que les affusions ont provoqué une réaction fébrile salutaire. Chez la quatrième, la guérison s'est opérée moins par l'action physique de l'eau froide, que par l'influence morale exercée par cette médication. Les douches d'eau froide sur la tête ont, jusqu'à nos jours,

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passé pour un spécifique contre la manie. Elles ont une action physique sédative à cause du froid, une action morale, comme moyen de répression. La plupart des convalescents disent généralement qu'ils en ont éprouvé du bien. Quelques maniaques la demandent; il ne faut pas en abuser.

Si la manie se compliqué avec l'excitation des organes reproducteurs, on calme ces organes par des bains tièdes, par des demi-bains , par des lavements froids ou préparés avec les opiacés, la jusquiame, l'assa-fœtida, l'eau de laurier-cerise, etc. On a même, dans ce cas, conseillé l'acétate de plomb pris à l'intérieur, le camphre combiné avec le vinaigre.

Mais il est des manies qui résistent au traitement dirigé d'après les meil leures vues thérapeutiques ; alors il est permis de recourir à la méthode perturbatrice, à l'empirisme même, lorsqu'un médecin sage et expérimenté en dirige l'application.

Lorsqu'un maniaque est jeune, fort, robuste, bien nourri, pléthorique, on peut réitérer la saignée. Je me suis bien trouvé de l'application de trois ou quatre sangsues à l'anus, renouvelées tous les huit ou quinze jours, suivant l'état des forces. Je seconde la fluxion vers les vaisseaux hémorroïdaux par des bains de siège, ou par l'aloès. Pour diminuer l'impulsion du sang vers le cerveau, on applique la glace sur la tète ; on maintient, à l'aide d'une éponge ou d'un linge, de l'eau froide ou de l'oxicrat sur la téte du maniaque, pendant qu'il est dans un bain tiède, ou qu'il a les pieds dans l'eau chaude.

On a fait usage des drastiques, et il n'est point de substance purgative qu'on n'ait employée (1) : ces médicaments réussissent en portant sur le conduit intestinal une forte irritation, qui débarrasse ainsi le cerveau : les drastiques provoquent l'évacuation des matières muqueuses brunes, poisseuses, dont la présence entretient le délire. Lorsque les maniaques repoussent tout médicament, et que l'on veut agir sur le conduit alimentaire, on mêle un purgatif avec les aliments, on prescrit une boisson émétisée ; on fait sur l'abdomen des frictions avec l'huile de croton, on a recours aux lavements et même à la douche ascendante. Il ne faut pas oublier que, dans la manie, la constipation est un symptôme aussi fâcheux que les déjections liquides et abondantes. En ordonnant les purgatifs, on doit craindre que les maniaques très-défiants ne se persuadent qu'on leur a donné des substances propres à les empoisonner. Quand on fait usage des drastiques et même des purgatifs, on se trouve bien de les alterner avec les bains tièdes. Les bains modèrent l'irritation générale causée par les évacuants.

Arélée faisait un grand cas du vinaigre distillé ; Locher vante aussi son usage, et Chiaruggi l'a combiné avec le camphre dans la formule suivante :

Camphre, un à deux gros j

Vinaigre distillé, deux à quajre onces.

On prend ce médicament par cuillerée, étendu dans un véhicule.

Une jeune personne aliénée ayant clé guérie, après avoir avalé un onguent

(1) Voyez Dictioinutiru de Matière viéclkale el de TlU-iapcu tique générale, par Mcrnt i-l Uelens; Paris, 1821)-18Ô4, (1 vol. in-8".

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qui ne contenait pas moins de vingt-quatre grains d'opium, l'attention de* praticiens se dirigea particulièrement sur les effets des narcotiques. Ces médicaments ne conviennent pas lorsqu'il y a pléthore. Valsalva et Morgagni proscrivent l'opium ; et le premier dit avoir guéri plusieurs maniaques en les mettant à l'usage de l'infusion de pavot. Les docteurs Sulton et Péry ont guéri, avec l'opium, des maniaques tourmentés de soif et d'insomnie. M. Péry assure l'avoir employé à la dose de soixante-quatre grains en utfjour.

Plusieurs médecins anglais et particulièrement le docteur Locher, qui a été longtemps à la téte de l'hôpital des insensés à Vienne, préconisent la digitale pourprée ; ce dernier la donnait en substance à la dose de un à vingt, trente grains, deux fois par jour. Les Anglais en prescrivent la teinture à la dose de vingt à cinquante gouttes, deux à trois fois par jour.

J'ai dit ailleurs ce qu'on devait penser du bain de surprise, moyen perturbateur et empirique. Van Helmont soumit les maniaques à la submersion , moyen barbare à l'aide duquel on croyait autrefois pouvoir combattre elBcacement l'épilepsie. Cet auteur voulait que la submersion fût prolongée jusqu'à l'état voisin de la mort, aûn , disait-il , de détruire jusqu'aux traces des idées extravagantes des maniaques. Aussi les maisons oîi l'on traitait les aliénés étaient-elles voisines des rivières , dans lesquelles on jetait ces malades pieds et poings liés. Boerhaave et Van Swieten donnaient le même conseil. Cullen propose l'immersion dans l'eau froide, afin de provoquer le frisson et par conséquent la réaction.

Plusieurs faits observés en Angleterre par les docteurs Masson-Cox, Haslam et Fox , les expériences faites à Berlin , par les docteurs Hufeland et Horn , semblaient prouver en faveur de la machine rotatoire. Comment des hommes aussi habiles ont -ils tenté d'introduire dans la pratique un agent aussi dangereux. La machine rotatoire est aujourd'hui partout abandonnée.

On a proposé le moxa sur le sommet de la tête. J'avoue n'en avoir jamais fait usage dans la manie; je l'ai essayé souvent sans succès dans la démence compliquée de paralysie. N'esl-il pointa craindre que l'application du feu, en détruisant le cuir chevelu , ne détermine consécutivement des inflammations intra-crâniennes? C'était l'opinion du professeur Chaussier. Le docteur Valentin , de Nancy, a proclamé les bons effets du cautère actuel appliqué à la nuque. Je peux aifirmer que ce moyen m'a quelquefois réussi dans la manie la plus furieuse et même chez des sujets très-maigres et très-irritables ; cependant il peut avoir une influence morale fâcheuse, et j'ai vu des femmes à la Salpêtrière, qui, ne pouvant apprécier ce qui se faisait autour d'elles, se récriaient en voyant le fer rouge et se défendaient d'avoir commis des crimes qui méritassent la marque (flétrissure à laquelle sont condamnés quelques criminels). Ce moyen, comme tous les agents perturbateurs , outre son action physique, a une influence morale, ainsi que le prouvent les faits suivants. Dans un cas de manie avec fureur, je voulais appliquer le fer rouge à une jeune fille, pendant qu'elle était dans le bain; le fer ne fit qu'effleurer la peau; aussitôt la malade revint à elle et recouvra immédiatement la raison. Cette jeune fille, que la crainte a guérie, est restée depuis dans la maison , en qualité de fille de service.

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V. V. P..., âgée de 26 ans , d'un tempérament lymphatique, devient maniaque au mois d'avril 1823. Elle estsaignée et baignée chez elle, sans succès; elle entre à la Salpètricre le 26 mai suivant, dans un état de manie avec fureur et agitation que rien ne peut calmer. Au mois d'octobre, j'applique le cautère actuel h la nuque. Les préparatifs de cette opération l'agitent beaucoup. A peine le fer rouge esl-il appliqué à la nuque, qu'à ses cris et à son agitation succède un instant de silence ; puis elle verse un torrent de larmes, et depuis lors elle fait chaque jour des progrès vers la guérison qui est complète au bout de deux semaines. V. V. P... resta quelque temps encore dans la division des convalescentes, et retourna dans sa famille le 19 novembre de la même année.

Une fille de 20 ans , d'une taille élevée , d'une constitution robuste , est amenée à la Salpèlrière, dans un état très-violent de manie. Les moyens ordinairement employés ne changent pas son état; je me décide à appliquer le cautère actuel à la nuque. Tous les préparatifs étant faits, on emploie la force pour tenir la malade. Elle est si effrayée, à la vue du fer rouge, qu'elle redouble d'efforts pour s'y soustraire. On la contient par la force, mais aussitôt qu'elle sent le fer approcher, elle fait de nouveaux efforts , se débarrasse des mains des aides et reste pendant cinq minutes dans un état complet de raison. Elle demande avec calme ce qu'on veut faire d'elle, et prie avec instance qu'on l'épargne. Je consens à différer l'application du fer , à condition que la malade sera désormais raisonnable et tranquille. Elle promet et tient parole. Au bout de deux jours , elle est transférée dans la division des convalescentes et ne tarde pas à être parfaitement guérie. Elle déclara que la frayeur qu'elle avait eue du fer rouge avait contribué à sa guérison. Au fer chauffé au feu , on peut substituer le fer chauffé dans l'eau bouillante.

Il est un agent moins effrayant pour les malades , moins énergique , mais qui calme les maniaques , surtout lorsque les téguments de la tète paraissent gorgés de sang; je veux parler des ventouses scarifiées, appliquées sur la nuque. Pour cela, on rase les cheveux de la région postérieure de la téte, on applique plusieurs ventouses sur la nuque, le cou , lés épaules , on pratique des scarifications plus ou moins profondes , et puis on fait des lotions froides sur la tète.

Tels sont les médicaments qui ont été signalés comme propres à combattre la manie. On ne peut se dissimuler que les succès attribués aux remèdes héroïques sont bien moins nombreux que les guérisons obtenues par une bonne direction imprimée aux maniaques et h ceux qui les servent, par un régime convenable et par une sage expectation , et qu'il est préférable de s'en rapporter au temps et aux efforts de la nature, plutôt qu'à l'emploi de médicaments souvent hasardes, rarement utiles et quelquefois dangereux. Au reste, en énumérant les principaux médicaments proposés pour vaincre une des plus redoutables maladies, je ne pense pas qu'on puisse supposer que je conseille de les employer tous, même successivement, sur chaque maniaque : je dois croire que le médecin instruit n'attend ici que des indications générales sur l'emploi des agents thérapeutiques déjà éprouvés; chacun doit en faire l'application dans les cas particuliers suivant son savoir, son expérience et son discernement.

DE lA DÉMENCE,

ZIZX

DE LA DEMENCE

La démence est une aflfeclion cérébrale, ordinairement sans ûèvre et clironique , caractérisée par l'affaiblissement de la sensibilité , de l'intelligence et de la volonté : l'incohérence des idées , le défaut de spontanéité intellectuelle et morale sont les signes de cette affection. L'homme qui est dans la démence a perdu la faculté de percevoir convenablement les objets , d'en saisir les rapports , de les comparer , d'en conserver le souvenir complet 5 d'où résulte l'impossibilité de raisonner juste.

Dans la démence les impressions sont trop faibles , soit parce que la sensibilité des organes des sensations est affaiblie , soit parce que les organes de transmission ont perdu de leur activité , soit enfin parce que le cerveau luimême n'a plus assez de force pour percevoir et retenir l'impression qui lui est transmise : d'oii il résulte nécessairement que les sensations sont faibles, obscures , incomplètes. Les individus en démence ne sont pas susceptibles d'iine attention assez forte ; ne pouvant se faire une idée claire et vraie des objets , ils ne peuvent ni comparer , ni associer les idées, ni abstraire ; l'organe de la pensée n'a pas assez d'énergie, il est privé de la force tonique nécessaire à l'intégrité de ses fonctions. Dès lors , les idées les plus disparates se succèdent indépendantes les unes des autres, elles se suivent sans liaison et sans motif; les propos sont incohérents ; les malades répètent des mots, des phrases entières, sans y attacher de sens précis; ils parlent comme ils raisonnent, sans avoir la conscience de ce qu'ils disent. Il semble qu'ils aient des comptes faits dans leur téte , qu'ils répètent, obéissant à des habitudes anciennes , ou cédant à des consonnances fortuites.

Plusieurs de ceux qui sont en démence ont perdu la mémoire, même pour les choses qui touchent de plus près à leur existence. Mais c'est surtout la faculté de rappeler les impressions récemment reçues qui est essentiellement altérée ; ces malades n'ont que la mémoire des vieillards ; ils oublient dans l'instant ce qu'ils viennent de voir, d'entendre, de dire, de faire; c'est la mémoire des choses présentes qui leur manque, ou plutôt la mémoire ne les trahit-elle point, parce que les sensations étant très-faibles, les perceptions l'étant aussi , ne laissent point ou presque point de traces après elles. Aussi plusieurs ne dé.^-aisonnent que parce que les idées intermédiaires ne lient point entre elles les idées qui précèdent à celles qui suivent; on voit évidemment les lacunes qu'ils auraient à remplir pour donner à Jeurs discours,

DE LA DÉMENCn.

l'ordre, la filiation, la perfection d'nn raisonnement suivi et complet.

L'énergie de la sensibilité et des facultés intellectuelles, qui est toujours en rapport avec l'activité des passions , étant presque éteinte , les passions sont nulles ou presque nulles dans la démence. Les aliénés en démence n'ont ni désirs , ni aversions , ni haine , ni tendresse ; ils sont dans la plus grande indifférence pour les objets qui leur étaient le plus chers; ils voient leurs parents et leurs amis sans plaisirs en s'en séparent sans regrels; ils ne s'inquiètent pas des privations qu'on leur impose , et se réjouissent peu des plaisirs qu'on leur procure ; ce qui se passe autour d'eux ne les affecte point; les événements de la vie ne sont presque rien pour eux , parce qu'ils ne peuvent les rattacher à aucun souvenir, ni à aucune espérance; indifférents à tout, rien ne les touche ; ils rient et jouent alors que les autres hommes s'affligent; ils répandent des larmes et se plaignent alors que tout le monde est satisfait et qu'ils devraient l'être eux-mêmes ; si leur position les mécontente, ils ne font rien pour la changer.

Le cerveau, dans l'atonie, ne fournissant plus de sensation pour la production des idées au raisonnement, ni des signes au jugement, les déterminations sont vagues, incertaines, variables, sans but èt sans passions. Ceux qui sont en démence sont sans spontanéité, ils ne se déterminent pas, ils s'abandonnent, se laissent conduire ; leur obéissance est passive, ils n'ont pas assez d'énergie pour être indociles ; aussi sont-ils souvent le jouet de ceux qui veulent abuser de leur fâcheux état. Cependant ils sont irascibles comme tous les êtres débiles et dont les facultés intellectuelles sont faibles ou bornées ; mais leur colère n'a que la durée du moment; elle n'a point de ténacité comme celle des maniaques et surtout des lypéraaniaques ; ces malades sont trop faibles pour que leur fureur soit de longue durée ; ils ne sauraient soutenir longtemps tant d'effort.

Presque tous les hommes tombés dans la démence ont un tic ou manie; les uns marchent sans cesse comme s'ils cherchaient quelque chose qu'ils ne retrouvent plus, les autres ont des mouvements lenis, marchant avec peine; quelques-uns même passent des jours, des mois, des années, assis à la même place, accroupis dans un lit, ou étendus par terre; celui-ci écrit perpétuellement, mais ce qu'il écrit est sans liaison, sans suite, ce sont des mots après des mots, quelquefois relatifs à leurs anciennes habitudes, h leurs anciennes affections ; quelquefois on reconnaît, dans l'incohérence, la confusion de ce qu'ils écrivent, un mot, une phrase, qui se répètent et qui sont un souvenir; des idées fixes qui caractérisaient leur délire, lorsque la monomanie a précédé la démence. Leur écriture est toujours altérée, mauvaise et méconnaissable ; il est quelques malades qui ne peuvent tracer une lettre ou rapprocher celles qui pourraient former le mot le plus court et le plus familier; ces malheureux sont également inhabiles pour tous les arts utiles ou d'agrément qu'ils cultivaient avec succès avant d'être malades. L'un, d'un babil insoutenable, parle à voix haute répétant les mêmes choses ; l'autre, dans une sorte de mussitation continuelle, profère h voix très-basse quelques sons mal articulés, commençant une phrase sans pouvoir la terminer; celui-ci ne parle point ; celui-lh frappe dans ses mains et la nuit et le jour, tandis 2 7

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que son voisin balance son corps dans la méine direclion et avec une monotonie de mouvements Ircs-fatiganle même pour l'observateur ; l'un murmure, se réjouit, pleure et rit tout à la fois; l'autre chante, siffle, danse, et cela pendant toute la journée. Plusieurs se vêtissent d'une manière ridicule, s'emparent de tout ce qu'ils rencontrent pour l'ajuster à leur vêtement ordinairement sale, affectent un costume singulier, toujours désordonné et bizarre.

A ce désordre de la sensibilité de l'entendement , ils joignent les symptômes suivants : la face est pàle, les yeux sont ternes, mouillés de larmes, les pupilles dilatées , le regard incertain , la physionomie est sans expression ; tantôt le corps est maigre et grêle, tantôt il est chargé d'embonpoint, la face est pleine, les conjonctives sont colorées, le col est court.

Les fonctions de la vie organique conservent leur intégrité ; le sommeil ordinairement profond et prolongé se renouvelle dans la journée , l'appétit va jusqu'à la voracité, les déjections alvines sont faciles, quelquefois liquides ; dans un très-grand nombre, le système lymphatique prédomine et ces individus prennent beaucoup d'embonpoint. 11 arrive souvent que lorsque la manie ou la monomanie tendent vers la démence, cette fâcheuse terminaison s'annonce par l'obésité.

Lorsque la paralysie complique la démence , tous les symptômes paralytiques se manifestent successivement ; d'abord l'articulation des sons est gênée, bientôt après la locomotion s'exécute avec difficulté, les bras se meuvent péniblement; enfin les déjections sont involontaires, etc. Tous ces épiphénomènes ne doivent pas être pris pour des symptômes de démence, pas plus que les signes du scorbut qui complique souvent cette maladie.

La démence est aiguë ou chronique, simple ou compliquée, continue, rémittente ou intermittente.

La démence diffère essentiellement de la manie, surtout de la monomanie. Dans celles-ci les facultés de l'entendement sont lésées en plus : les maniaques déraisonnent par excitation; il y a égarement, exaltation de l'intelligence ; leur délire dépend d'un état convulsif du système nerveux et cérébral ; dans la monomanie, il y a aussi de l'exaltation, mais fixité, tension de la sensibilité. Les maniaques et les nionomaniaques sont entraînés par des erreurs de sensations, par de fausses perceptions, par des hallucinations, par l'abondance ou la fixité des idées et des affections ; celui qui est en démence n'imagine pas, ne suppose rien ; il a peu ou presque point d'idées ; il ne veut pas, il ne se détermine pas , il cède ; le cerveau est dans l'affaissement. Tandis que chez le maniaque et le mélancolique, tout annonce la force, la puissance et l'offort : chez l'homme en démence, tout trahit le relâchement, l'impuissance et la faiblesse.

La démence ne peut non plus se confondre avec la raonomanie dont, dans quelques cas , elle présente les apparences. Il n'est pas sans utilité de saisir le passage de la manie et de la monomanie h la démence. C'est dans le but de le faire connaître que je rapporte les deux observations suivantes.

P. J. D...., négociant, âgé de 29 ans, d'un caractère gai et très -actif, a pris une grande quantité de mercure pour combattre deux blennorrhagies. A l'âge de 28 ans : perte considérable dans le commerce , suivie de tristesse;

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quelques mois après, indifférence pour ses affaires qu'il néglige ; prévention contre sa famille, parliculicremenl contre sa mère. M. D... a do l'inappétence, ne dorl point, refuse de prendre des aliments par la crainte du poison; il est toujours en course pour découvrir et déjouer ses prétendus ennemis. Jusque-là, le changement de caractère, la perversion des afleclions, l'abandon des affaires et la crainte du poison, caractérisent le délire, auquel succèdent des idées gaies et ambitieuses. Le malade se livre à toutes sortes d'écarts de régime. Après quatre mois , tout à coup au mois de mai 1836 , M. D... se plaint d'une violente céphalalgie, se condamne au repos, au silence , h la diète la plus obstinée; sa langue paraît embarrassée. Le 8 juin 18â6, M. D... est admis à Charenton, ne marche pas, est maigre, se tient debout près de son lit, la téte penchée , les bras pendants le long du corps ; son regard et sa physionomie sont immobiles; M. D... semble étranger à tout ce qui l'entoure, ne répond pas aux questions qu'on lui adresse ni aux témoignages d'intérêt qu'on lui donne. 11 refuse obstinément de manger; la constipation est opiniâtre ; deux lavements purgatifs provoquent l'évacuation de matières brunes, dures et sèches. Le 9 juin, le malade est porté au bain malgré lui, y reste deux heures et mange avec appétit dès qu'il en est sorti. La face s'anime , la physionomie devient mobile ; le lendemain 10 , le malade est agité, se plaint de ses parents, particulièrement de sa mère, réclame sa liberté, parle sans cesse, crie, marche avec vivacité , renverse tout ce qu'il rencontre, exprime avec injure son ressentiment contre sa famille qui veut le faire mourir à petit feu. Est-il dans la cour, il rit aux éclats, marche à grands pas, crie, hurle, etc., etc. Si on l'arrête, si l'on parvient à fixer son attention , il affirme que ses ennemis viennent le tourmenter. Il les voit , les entend partout, nuit et jour, et c'est surtout sa mère qui lui fait des reproches. Peu à peu , le malade devient plus calme ; après quelques jours , on lui accorde plus de liberté ; plus tard, il passe dans le quartier des convalescents; il n'a plus d'hallucinaticms , ni de préventions; sa conversation est suivie , mais il reste isolé, ne se prèle point h la distraction et fait des actions bizarres. Admis à la table des convalescents, il mange avec voracité, ou bien il ne mange pas et se contente de boire d'un trait le vin qui lui est servi ; il rit aux éclats, ou paraît absorbé par quelque pensée qui le préoccupe. A la fin d'août, l'agitation a reparu ; M. D... court, rit, chante en se frottant les mains, lient les propos les plus incohérents, et accuse de nouveau sa famille et sa mère. Il ne mange point et boit une grande quantité d'eau. De cette excitation le malade passe sans transition à un état tout à fait opposé : la téte est penchée, les yeux sont fixes et ternes ; l'insensibilité pour les objets ^extérieurs est complète ; il faut l'habiller à son lever ; il reste à la place où on le met. Une mucosité abondante s'écoule de la bouche et di; nez; la constipation est opiniâtre, l'urine est involontaire; il refuse de prendre des aliments. M. D... serre les mâchoires lorsqu'on veut lui faire prendre quelque liquide ; il faut le déshabiller pour le coucher, et il reste , dans son lit , dans la môme position dans laquelle les domestiques l'ont couché ; il garde un silence absolu que rien ne peut vaincre; l'amaigrissement est rapide et très-marqué. Quelques aspersions d'eau froide sur la face, faites inopinément, 'semblent réveiller le malade ; son

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teint, ses yeux et sa physionomie s'animent; il demande des aliments qu'il mange avec voracité. Mais ce moyen s'use, ainsi que la douche administrée plus tard; M. D... retombe dans la stupeur, dont rien ne peut le tirer.

Ainsi se manifeste alternativement un état de manie lypémaniaque et de stupeur profonde. Quelquefois on parvient à faire manger le malade en l'abordant et en l'invitant brusquement à prendre un repas; s'il refuse d'abord, toute tentative nouvelle est vaine; quelquefois aussi, si on l'approche, il tend la main , dit quelques mots , et cesse de répondre , surtout si on lui parle de sa position. Dans les courtes périodes de lucidité , M. D.... cause volontiers el gaiement ; l'interroge-t-on sur ce qui se passe en lui, dans la période de stupeur : <i Dans cet état, dit-il, mon intelligence est nulle; je ne pense pas, je ne vois et n'entends rien; si je vois, si j'apprécie les choses, je garde le silence, n'ayant pas le courage de répondre. Ce défaut d'activité dépend de ce que mes sensations sont trop faibles pour qu'elles agissent sur ma volonté. » Une chose remarquable chez ce malade, c'est son excessive répugnance à parler de sa maladie. Le questionne-t-on sur ce sujet, il élude les réponses ; s'il répond, il est laconique et détourne la conversation; si on s'obstine, il se tait, baisse la tête et retombe dans la stupeur, ou bien il quitte les questionneurs sans rien dire. Ce malade a passé l'hiver et une partie du printemps dans ces alternatives d'agitation et de stupeur. Il a été ramené au sein de sa famille , où , après deux mois d'essai , l'on a été forcé de le reconduire à Charenton, où il est rentré le 9 août 1837, dans un état de stupeur complète.

Ce n'est pas là un cas de simple démence, car le malade, quoiqu'en apparence insensible à ce qui se passait autour de lui, n'était cependant pas dépourvu d'intelligence et il avait une grande force de volonté. On voit sur sa physionomie l'expression de quelques sentiments, ce qui n'a pas lieu sans la démence complète ( P^. pl. XII ). Il y avait chez lui résistance obstinée à faire ce que l'on désirait de lui. J'ai vu plusieurs aliénés qui, se trouvant dans un état semblable, étaient très-dangereux et qu'il était nécessaire de surveiller exactement, parce que sortant par intervalle de leur habituelle torpeur, ils tentaient de se livrer. aux actes les plus funestes.

P. L. Fr , Suisse d'origine , âgé de 27 ans , d'une taille moyenne, d'un

tempérament bilioso-sanguin, a le teint basané et jaune, les cheveux châtains, les yeux bleus, la tête volumineuse et presque sphérique, le front largement découvert et ridé. Il existe une dépression circulaire au niveau de l'angle supérieur de l'occipital. Fr...., à la suite d'une discussion avec ses officiers, perdit son grade de fourrier; blessé dans ses intérêts et son amour-propre, il devint triste, brusque et distrait. Après quelques semaines, il est pris de délire général; il parle sans cesse, se livre à des actes désordonnés, déchire et casse tout ce qui tombe dans ses mains. Conduit à l'hôpital de la Garde, il y est traité pendant six semaines; d'où il est envoyé à Charenton, le 8 novembre 1827, dans un état de manie avec fureur.

Au mois de février 18!28, il se forme des ulcères aux jambes que Fr — déchire continuellement; on est forcé de le contenir sur un fauteuil pour l'empêcher de marcher et de porter les maius sur ses plaies. Au travers de l'incohérence de ses idées, de son agitation et de sa loquacité, on distingue

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une légère difficulté de la prononciation. Peu h peu, la fureur cesse, le calme s'établit, la difficulté d'articuler les sons se prononce davantage, les idées sont plus incohérentes et moins énergiques : depuis huit ans, Fr.... est dans le premier degré de la démence, conservant quelques légères traces de manie qui se révèle de loin en loin. Les fonctions de la vie organique s'exécutent bien; l'appétit est vorace, le sommeil est ordinairement bon ; néanmoins les extrémités abdominales sont œdémateuses. Fr... est indifférent sur sa position ; ses propos sont incohérents ; il dit des mois sans suite et sans énergie, ou bien il garde le silence. A peine répond-il, et ses réponses n'ont point de rapport avec les questions qu'on lui adresse ; elles arrivent avec lenteur ; quelquefois, au lieu de répondre, il dit des injures ; quelquefois aussi il semble avoir des hallucinations de l'ouïe et cause aux murs. Fr.... passe une grande partie de la journée, accroupi sur un fauteuil, la téte baissée sur la poitrine, les yeux ternes, mais fixes. Si l'on parvient à fixer son attention, il répond quelquefois sur des questions relatives à son pays natal et à sa caserne, mais il ne reconnaît point les personnes qui viennent le voir; il ne parle jamais de sa famille et reste dans la plus grande indifférence sur sa position. La planche XIII rend très-bien cet état intermédiaire entre la manie et la démence. Dans cette physionomie, on retrouve encore quelques traces d'intelligence : il n'en est pas de même dans les deux femmes en démence, représentées planches XIV et XV.

L'une, celle de la planche XIV, est jeune, a de l'embonpoint, vivant aux champs; elle a été trompée par celui qu'elle espérait épouser, elle est tombée dans la démence la plus profonde, et ses menstrues n'ont plus reparu. Elle ne parle point, mais elle sourit niaisement, lorsqu'on passe près d'elle, ou lorsqu'on lui adresse quelque question ; elle marche, plus habituellement elle reste assise sur une dalle, indifférente pour ce qui se fait autour d'elle ; elle mange salement, avec gloutonnerie ; ramasse les ordures qu'elle rencontre et les porte à sa bouche; on la conduit dans sa cellule qu'elle ne reconnaît pas ; il lui arrive souvent de se coucher dans le premier lit qu'elle voit ; on est obligé de l'habiller; les déjections sont involontaires; cette malheureuse se livre à l'onanisme sans pudeur et sans se cacher.

L'autre femme, représentée planche XV, est tombée dans la démence à l'âge de 23 ans, à la suite d'une vive frayeur; les menstrues supprimées d'abord , ont reparu pendant quelque temps , elles ne coulent plus depuis plusieurs années. Elle est âgée de 48 ans, et habile la Salpétrière depuis plus de quinze ans , elle porte sur le sommet de la téte, ît droite, des traces de teigne; ses yeux sont bleus, fixent souvent et longtem^îs le soleil; elle s'assied et s'accroupit constamment, les mains cachées sous ses jupons, sur la plus haute marche d'un escalier en pierre, qui Sert à descendre dans une cour (cette cour a été comblée depuis), elle ne quitte jamais cette place, quelque temps qu'il fasse, que pour aller se coucher; elle est toujours débraillée, la poitrine découverte et à l'air, aussi la face, la peau de la poitrine sont-elles liâlées, brûlées, terreuses. Cette femme répond quelques mots aux questions les plus ordinaires, mais elle n'interroge jamais; on la voit ramener les lèvres, mais on ne peut entendre de son articulé; sa physionomie

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est sans expression; son intelligence est éteinte, il n'y a plus de sensibilité morale.

La démence ne doit pas être confondue avec l'imbécillité ou l'idiotisme. L'imbécile n'a jamais eu ni l'entendement, ni la sensibilité assez développés. Celui qui est en démence a perdu une grande partie de ces facultés. Le premier ne vit ni dans le passé ni dans l'avenir; le second a des souvenirs et des réminiscences. Les imbéciles se font remarquer par des propos et des actions qui tiennent de l'enfance. Les propos, les manières des insensés portent l'empreinte de leur état antérieur. Les idiots, les crétins n'ont jamais eu ni mémoire, ni jugement; à peine offrent-ils quelques traits de l'instinct animal; leur conformation extérieure indique assez qu'ils ne sont pas organisés pour penser.

Il existe donc un genre d'aliénation mentale très-distinct, dans lequel le désordre des idées, des affections, des déterminaisons, est caractérisé par la faiblesse, par l'abolition plus ou moins prononcée de toutes les facultés seasitives, intellectuelles et volontaires; c'est la démence Si, comme je l'espère, j'ai bien précisé l'acception du mot démence, on ne confondra plus la démence avec la manie, la monomanie et l'imbécillité, comme on le fait tous les jours; le mot insensé étant réservé aux individus qui sont en démence, ne devrait pas désigner les maniaques, les imbéciles ni les monomaniaques.

Après avoir exposé les signes de la démence et les caractères qui doivent la faire distinguer des autres aliénations mentales, je vais indiquer rapidement les causes qui la produisent, les maladies qui la compliquent, celles qui la terminent, les principales altérations que présente l'ouverture des cadavres des aliénés qui meurent dans la démence; enOn je dirai ce que je pense de la paralysie, qui complique si souvent cette maladie.

Les tableaux sur lesquels reposent les considérations suivantes comprennent deux cent trente-cinq individus atteints de démence. Ils sont cli visés en deux colonnes. L'une de ces colonnes est le relevé des femmes en démence observées à la Salpélrière pendant les années 1811 et 1812 ; l'autre, formée des aliénés des deux sexes, dans un état de démence, appartenant à la classe riche et élevée de la société, admis dans mon établissement pendant plusieurs années.

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SI

§ I. Influence de l'âge.

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