T. II
Second feuillet. « Au nom du Père, etc.
«Signes et visions, etc., en 1829.
« A la fin de juin, pendant la nuit, un homme a paru au dessus de la France : la présence de Dieu était très forte, et j’entendais dire : est-ce la fin du monde? il semble que ce soit la fin du monde. Les hommes avaient des craintes et beaucoup étaient troublés. Au jour, le calme le plus parfait régnait. Quelques jours après, j’ai vuees hommes qui parcoururent une partie du ciel, avec des hommes armés. Leur marche était précipitée, et cette ronde paraissait être faite pour avertir les hommes dans le ciel et sur la terre; car j’en ai vu dans différentes régions et en beaucoup de lieux. Pendant tout l’été, j’ai vu des anges et des saints dans plusieurs demeures des deux.
« J’ai vu plusieurs fois Dieu le Père , qui a eu la bonté de me parler. La première fois , il était entoure
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d’une grande puissance, le ciel était étincelant. Je l’ai vu entourant de lumière des globes qui, avant, paraissaient sombres; ensuite, il est entré dans différens enfers , où il a tué plusieurs bêtes monstrueuses, et a fait combler des trous, d'où je croyais qu’on rendait de faux oracles. Sa puissance a été partout et les cieux en ont été ébranlés.
« J’ai vu plusieurs fois, dans le ciel, saint Jean-Baptiste, dans un char à sept chevaux, d’où, je crois, il préparait avec des anges, les évènemens qui doivent précéder la venue du Christ.
« Je vous prie de croire que mes visions sont véritables.
« Suit la signature , T. H. »
Je supprime les autres feuillets, quelquefois les idées ne se suivent plus et ne sont plus raisonnables dans le système d’idées qui domine le malade. Ainsi , il termine un feuillet par cette réflexion : «Je crois que J.-C. viendra, parce qu’il s’est égaré plusieurs fois. Je prie tous les fidèles d’intercéder pour mai.»
Madame de S , âgée de 47 ans ? d’une taille
moyenne, ayant l’habitude du corps maigre, les cheveux châtains, les yeux bleus, est douée d’une grande susceptibilité, d’un caractère vif et très doux, elle a été menstruée pour la première fois à il\ ans.
Me. S. a toujours été d’une santé délicate, maisexempte de maladies graves; mariée à 21 ans, elle devint enceinte à 23 , et accoucha heureusement. Elle ne nourrit point; trois mois après la couche, elle eut une
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affection intestinale, qui persista malgré l’écoulement des hémorrhoïdes. A 3i ans, seconde grossesse, pendant laquelle le caractère de M\ S. devint difficile et capricieux; elle accoucha à terme et sans accident; nourrit son enfant et revint à son premier caractère de bonté. L’allaitement fatigua Me. S., et l’affection abdominale prit plus de gravité. A 38 ans, elle fut d’une dévotion exagérée, elle eut des idées mystiques, se persuada qu’elle devait vivre avec son mari, dans la vue seulement de faire des enfans selon Dieu, accusant son mari d’avoir des idées trop terrestres. Néanmoins, elle fut enceinte pourla troisième fois ;l’aecoucliement fut heureux. L’enfant mourut après quelques mois, et Me.S. lui avait prodigué des soins d’une tendresse excessive, parce que, disait-elle , cet enfant était né d’après des vues saintes. A une très grande douleur succéda le calme et la tranquillité; les idées de mysLicité se dissipèrent, et depuis lage de 4o ans, M\ S. jouissait d’une santé parfaite, lorsqu’à l’âge de 46, elle perdit sa fille aînée, mariée depuis peu. Quoique au désespoir de cette perte , elle affecta beaucoup de résignation pour soutenir le courage de son mari , qui était accablé. Elle revint à ses lectures religieuses avec plus d’ardeur que jamais; elle lut plusieurs de ces prétendues prophéties politiques qui couraient le monde; ces diverses lectures la préoccupèrent fortement. Elle perdit le sommeil et l’appétit, et dès le mois de janvier 1817, elle parlait souvent des évènemens prédits à la France. Enfin , au commencement de mars suivant, elle assista au service pour l’anniversaire de la mort de sa fille : elle resta triste,
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morose, silencieuse, sans appétit, sans sommeil. Toutà-coup, le 5 mars : cris, plaintes, convulsions, loquacité, M°. S. parle sans cesse rlc Dieu, qui lui annonce de grands évènemens. Le ciel lui a été ouvert, elle y a vu sa fille , qui lui a dit que la France allait passer sous le règne de la grâce et de la justice; qu’un messie allait paraître, pour se mettre à la tête de sa nouvelle église et du gouvernement; que tout le monde serait heureux à l’avenir. Cet état persista pendant sept heures, et lorsque M\ S. fut rendue à elle-même, on lui proposa de venir à Paris pour soigner sa santé; elle s’y refusa avec obstination. Dès qu’on lui eut dit que Dieu l’ordonnait , elle descendit aussitôt de son appartement, les chevaux étaient à sa voiture, elle y monta sans difficulté, et arriva le 6 cà Paris.
Le y mars, nouvelle crise, convulsions, cris, hallucinations, efforts pour se débarrasser de son mari et de sa femme de chambre. Elle les repousse par ses menaces et ses paroles, elle les bat l’un et l’autre, les prenant pour des diables. L’isolement la rendit plus tranquille mais pas plus raisonnable. Me. S... se désespère de ce que le diable a pris la figure de son mari, qui est la personne qu’elle aime le plus au monde. Elle se rend facilement chez M. Pinel, parce' que cet homme célèbre doit être aussi instruit qu’elle- même de tout ce qui doit arriver. Elle est confiée à mes soins. Dès le premier jour, lanouvellehabitalion, les personnes étrangères qui entourent la malade, lui en imposent à tel point, qu’elle ne trahit jamais les pensées qui préoccupent son esprit. Elle ne témoigne aucun souci de l’ab-
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sence de son mari , ni aucune inquiétude de se trouver avec des inconnus. Ce changement de situation est l’accomplissement des ordres de Dieu.
Le lendemain 8 , Mc. S... me témoigne quelque confiance; je tâche de lui faire comprendre combien ses convictions sont contraires à la vérité, et de la bien pénétrer des vrais motifs de son séjour à Paris. Elle se rit de mon erreur , m’invite avec bienveillance à me préparer à de grands évènemens ; d’ailleurs, elle est tranquille, cause peu, ne déraisonne jamais, rit quelquefois sans sujet et joue une partie de cartes le soir. Refus de tous médicamens.
Le 10, après une longue conversation, dans laquelle 1V1C. S... raconte, pour la première fois , tout ce qu’elle a vu, tout ce qu’elle a entendu, tout ce qu’ellea décou vert dans les livres saints ; après une assez longue discussion, elle consent à faire avec moi le traité suivant que j’écris, et que nous signons l’un et l’autre. D’après ce traité, il est convenu que si le messie n’est point arrivé le 1 5 mars , si de grands évènemens n’ont pas eu lieu à cette époque, la malade consent à passer pour folle, et se soumettra au traitement qui lui sera prescrit. Depuis ce jour, elle est non-seulement calme, mais elle est gaie, cause volontiers, ne parle à personne de ce qui passe dans sa tête, soutient la conversation avec esprit et sur toutes sortes de sujets. Seulement avec moi , Me. S. hasarde quelques mots sur ses prophéties , et uniquement par intérêt pour mon bonheur à venir. Le a5 mars se passe; dès le lendemain, j’exige l’exécution du traité. Mc. S. s’y prête de la meilleure grâce , et témoigne un grand
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désir de revoir son mari. Elle le voit le jour suivant, et nous paraît à tous si raisonnable que, dès le jour même, elle repart pour sa province. Les convictions de cette dame n’étaient point entièrement détruites, mais elles étaient très affaiblies. Rendue chez elle, elle reprit son ancienne manière de vivre , soit dans son intérieur, soit dans le inonde. Personne ne s’est douté qu’elle ait été malade, et en très peu de temps, les dernières traces de sa maladie se sont entièrement effacées.
M°. R. , couturière, âgée de 44 ans, d’une taille élevée, ayant l'habitude du corps maigre, lis cheveux châtains, les yeux bruns et vifs, la face colorée , le tempérament sanguin , jouissant d’une très bonne santé, d’un caractère gai, mais entêté et colère. 19 ans : menstruation, précédée de coliques atroces, 22 ans, mariée, sept grossesses, trois fausses-couches. 3o ans : étant nourrice , M. R. se prend de dispute , a un accès de colère, le lait se supprime, délire tranquille qui persiste pendant 18 mois; depuis lors bonne santé.
4i ans : en passant dans la rue, Mc. R. est inondée d’une potée de lessive tiède, elle était alors menstruée. Suppression des menstrues qui n’ont plus reparu depuis. Dès-lors, céphalalgie; dépenses exagérées, achat des choses inutiles au ménage, disputes et querelles sur la politique, caractère plus difficile et plus emporté.
44 ans : dispute, accès de colère; dès le soir, agitation, délire. M°. R. casse les carreaux de ses voisines, elle est arrêtée, envoyée à la police, où 011 la condamne
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à payer les carreaux cassés. Nouvel accès de colère, délire violent, agitation extrême, loquacité, cris, chants, danses, etc. Conduite à Charenton, la malade y reste 5 mois, dans un état aigu de manie. Transférée à la Salpêtrière, le 19 novembre 1816, la malade ne déraisonne point habituellement , mais elle est dans une agitation continue, elle parle sans cesse, déchire ses vêtemens , tourmepte ses compagnes; ordinairement gaie, elle pleure quelquefois; elle a de l’insomnie, de la constipation ; elle s’habille d’une manière bizarre, et raconte à qui veut l’entendre , avec le plus grand sang-froid et le ton de la plus profonde conviction, qu’il y a à Charenton une pensionnaire que Jésus- Christ est venu visiter, 'et qui paie 3, 000 francs de pension pour elle. Pendant que notre malade était dans cette maison, elle a vu aussi Jésus-Christ: sa taille était haute, ses cheveux étaient bruns, ce qui est étonnant, ajoute-t-elle, car on a peint Jésus-Christ blond, peut-être était-il blond dans son enfance. Jésus -Christ a une belle figure, une jolie bouche, de belles dents, sa voix est douce, ainsi que sa parole; il a annoncé à notre hallucinée qu’il n’y aurait point de froid pendant l’hiver; qu’il punira les Jacobins en inondant leurs maisons; il lui apparaissait en esprit pour que les autres 11e le vissent pas, il venait la prendre par le bras, et la conduisait dans une chapelle jaune qui existait alors dans le jardin. Il lui a rappelé plusieurs fois qu’il n’y aurait plus de guerres ni de malheurs, le peuple s’étant converti..
Depuis quelle est h la Salpêtrière , Jésus «Christ
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vient visiter Mc R. tous les soirs, il a promis qu’il y aurait une récolte hâtive et abondante, il lui donnera des rentes; il lui a adressé plusieurs lettres(ellepossède les lettres, mais elle veut ne les montrer à personne); il envoie dans sa cellule les odeurs les plus suaves de jasmin et d’oranger, sur les parois de cette cellule il a fait peindre des paysages et des lointains, et l’éclaire tous les soirs par les plus brillantes étoiles; notre malade seule a le droit de voir ou d’entendre ces belles choses.
Mademoiselle C... , d’une taille élevée, ayant l’habitude du corps grêle, les cheveux noirs , les yeux noirs et grands, la peau brune et bise, le tempérament biliosonerveux , la poitrine délicate , est douée d’un caractère vif, d’une imagination ardente.
A l’âge d’un an, Mcllc C... eut la petite-vérole; à 11 ans, menstruation, précédée de chlorose pendant trois mois; depuis, menstruation peu régulière et peu abondante; à 1 4 ans, Melle C... devint amoureuse d’un jeune homme avec lequel elle avait été élevée, il mourut; Melle G. avait 16 ans, elle tombe dans la mélancolie, refuse de manger et passe plusieurs jours, à divers intervalles, sans prendre la moindre nourriture. Depuis lors, elle est sujette à la céphalalgie, à des maux d’estomac, elle dort peu et est souvent éveillée par le cauchemar. Elle a des convulsions et des syncopes, pour la plus légère contrariété, surtout après les repas.
A 17 ans, nouvelle inclination, la mélancolie et tous les accidens nerveux disparaissent, la santé paraît très bonne.
A 18 ans, Mulle C. perd ses parens, reste sans res-
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source et sans guide : inappétence, menstrues plus irrégulières; mélancolie, désir de la mort, joie à l’idée que bientôt elle rejoindra ses parens. Enfin délire pendant cinq à sept heures tous les jours; dans les intervalles de calme, refus de manger, amaigrissement, catarrhe pulmonaire, leucorrhée, fièvre intermittente d’abord tierce , puis quarte , puis quotidienne avec délire pendant les accès. La malade voit à ses côtés ses parens morts, ce qui la jette dans le plus profond désespoir. Quelques amis, dans l’espérance de la consoler, donnent à Melle G. des conseils puisés dans la religion, qu’elle se met à pratiquer. Mais à 2 1 ans , contrariée dans ses inclinations , elle retombe dans la tristesse et le découragement , elle se sent accablée par la perte de ses parens et par sa grande misère. C’est alors qu’étant à l’église, la sainte-vierge apparaît à notre malade, assise auprès de Dieu, la consolant et lui assurant qu’elle la prend sous sa protection; la même apparition a lieu tous les jours pendant le délire de la fièvre intermittente qui persiste plus d’un an.
A 23 ans, son amant l’ayant compromise, Me,le C. prend du chagrin, veut mourir et refuse les alimens. Après quinze jours d’abstinence, elle tombe dans lin état qu’elle ne peut exprimer ; cependant elle se traîne à l’église et pendant qu’elle prie, malgré sa faiblesse physique, malgré le tumulte de ses passions et de ses idées, Dieu lui apparaît, lui demande , d’un ton de voix qui la pénètre, les motifs qui la portent à se détruire :
Farce qu on me fait du chagrin , répond-elle. Après un long entretien, Dieu lui ordonne de vivre, malgré
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toutes les souffrances qui l’attendent encore. Il exige le serment quelle ne fera rien pour se détruire : Melle C. prête ce serment ; il est à remarquer qu’ayant eu depuis beaucoup de revers, beaucoup de chagrins, et deux accès de lypémanie avec impulsion au suicide, notre malade a toujours été retenue par ce serment.
A a5 ans et demi, C. quitte son pays, vient à Paris, s’y livre au libertinage avec tout l’emportement d’un tempérament et d’une imagination de feu. Peu après, elle devient enceinte et s’afflige beaucoup ; pendant la grossesse, elle a plusieurs syncopes par jour, elle devient hydropique ; néanmoins l'accouchement est heureux. Depuis lors, elle a une santé misérable, elle croit quelle va mourir ; au reste , désir de la mort qui mettra un terme à ses souffrances; à 29 ans, seconde grossesse très orageuse, coliques atroces, accouchement heureux; Melle C. sort de la Maternité dix jours après ses couches; rentrée chez elle, seule, délaissée, sans ressource , plongée dans la plus profonde misère, souffrante, accablée de chagrin, elle travaille nuit et jour pour sub venir à sa nourriture; son étatde faiblesse et de souffrance ne lui permet point de gagner assez pour se procure!' de quoi vivre. File se rend à l’église, y prie Dieu pendant trois heures , promet d’aller se confesser et de se convertir. File sort avec plus de courage et de résolution , se met à travailler avec plus d’ardeur. Après quelques jours, elle est prise de fièvre et passe plusieurs jours saus manger. Alors elle voit, comme la première fois, Dieu qui lui apparaît à huit heures du matin, elle est transportée au sixième ciel, voit des
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choses si belles qu’elle ne saurait les raconter, et dont le souvenir la ravit encore; cet étal de ravissement dure plus de neuf heures. Dieu lui apparaît encore plusieurs fois, Jésus-Christ vient la visiter plus souvent, lui donne des conseils, lui ordonne de parler au peuple; elle passe plusieurs jours sans manger, parce qu’étant en communication avec Dieu, elle croit pouvoir s’en passer , elle veut travailler , elle ne peut en venir à bout, malgré son grand besoin.
Melle C. a les mêmes visions pendant trois semaines; le 28 avril, elle est très agitée; le 3o, elle chante par la croisée de sa chambre, le soir elle déclame, annonçant de grands malheurs au peuple, parlant tourà-tour du désordre de sa conduite, de sa vertu, de sa pénitence; elle s’aime de ce qui tombe sous sa main, menaçant d’exterminer ceux qui s’approchent et qu’elle traite de profanes; révoltée contre les personnes de sa connaissance qui s’empressent pour lui donner des soins, elle les repousse avec horreur; sa sœur ellemême est chassée avec mépris et fureur.
Le 1e1 mai, un médecin étant venu auprès de la malade, elle lui ordonne d’annoncer au nom de Dieu les maux qui menacent la France.... etc... L’agitation et la perversion des idées sont à leur comble. Le 3 mai, MeIleC. est envoyée à l’Hôtel-Dieu, d’où elle est transférée à la Salpêtrière; à son arrivée, le 5 mai, elle chante, parle sans cesse, tient des propos religieux mêlés de quelques obscénités; elle est maigre, son teint est jaune, sa peau est brûlante, sa langue est rouge; elle veut faire des miracles et guérir tous nos malades ;
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bains tiècles , boisson délayante, bains de pieds, etc. Le i5, délire général, agitation, loquacité, cris, chants; le 17, exaspération de tous les symptômes, apparition des menstrues qui coulent abondamment; le 3o mai, alternatives de calme et d’agitation : Dieu lui a ordonné d’avertir l’empereur, elle connaît ceux qui le trahissent, elle les dénoncera , elle connaît aussi les dépenses de l’état et ceux qui le ruinent, elle parle avec hauteur, fierté et menaces; elle est très rouge, très agitée, elle marche à grands pas, elle crache souvent, constipation, insomnie; fin de juin, retour des menstrues ; juillet, iclem. Continuation des bains tièdes, des lotions froides sur la tête, des boissons rafraîchissantes; août: calme, la malade répond juste aux questions qu’on lui adresse ; septembre : sommeil, retour à la raison , convalescence, céphalalgie; décembre : santé parfaite, Me'le C. rend compte de son délire : Dieu lui est apparu très souvent pendant ce dernier accès, lui a parlé, lui a révélé l’avenir; il avait la forme d’un vieillard vénérable, vêtu d’une longue robe blanche. Pendant l’hiver suivant , la santé s’est maintenue parfaite; Melle C. sort de l’hospice le 1 3 avril i8i5.
A peine sortie de l’hospice, se trouvant dans le même abandon et le même dénuement, les mêmes chagrins sont revenus, ainsi que les mêmes idées. Notre malade est possédée du désir d’annoncer à Napoléon ce que Dieu lui a ordonné de lui dire; elle essaie souvent de pénétrer jusque dans l’intérieur des Tuileries; ne pouvant y réussir, elle écrit une lettre qu’elle adresse à l’empereur, en écrit une seconde à l’archi-chancelier, pour
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lui demander les moyens d’arriver jusqu’à Napoléon.
J’ai encore entre les mains la réponse que lui fit l’archi-chanceiier, mais la malade n’osa pas exécuter les instructions contenues dans cette réponse. A la revue qui précède le départ pour Waterloo, elle force les rangs, et remet avec éclat, entre les mains d’un officier, un paquet de lettres à l’adresse de Bonaparte. Espérant enfin que ses avis sont parvenus, Melle C. croit avoir sauvé la France. Elle est calme pendant quelque temps, mais la misère la poursuit sans cesse; ne trouvant pas d’ouvrage, elle retombe dans la lypémanie. Elle a le désir «de se détruire, elle va plusieurs fois à la rivière ; mais elle est retenue par le souvenir du serment qu’elle ; avait prêté à l’âge de 23 ans. Elle rentre à la Salpêtrière, le 21 juin i8i5, dans l’état le plus déplorable, surtout au physique. Du lait, une nourriture suffisante, des bains tièdes , une boisson rafraîchissante , de légers laxatifs rétablissent promptement les forces. Au mois d’août, la malade est mieux et commence à travailler; au mois de septembre, les menstrues se rétablissent, la délire avait cessé, la gaîté avait reparu : pendant l’hiver, céphalalgie, scorbut. Depuis un an cette fille, âgée de 33 ans, est employée au service de la division des aliénées , elle jouit de toute sa raison; mais son caractère est très difficile, elle est capricieuse et érotique. Elle reste tellement convaincue de la vérité de ce qui lui a été annoncé que, me disait-elle un jour (1817) : « Je serai folle encore deux ans , jusqu’à ce que le temps m’ait prouvé que tout ce qui m’a été prédit n’est que folie
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et erreur. » Eu 1819, MelIe C. a écrit elle -même la longue histoire de ses infirmités physiques, intellectuelles et morales dont je viens de donner l’extrait#
M. D. , docteur en médecine, d’une taille élevée, d’une constitution forte, d’un tempérament sanguin, ayant la tête volumineuse, le front très découvert, plus saillant d’un côté que de l’autre, les yeux bleus, la face colorée, ayant un caractère violent et entêté, est partisan outré de la doctrine dite physiologique, il ne se contente point de répandre cette doctrine par ses conseils et ses écrits, mais encore par scs exemples. Il se saigne de temps en temps, il se soumet à une diète sévère, et se baigne fréquemment. Il lui est arrivé cîe provoquer en duel ses confrères qui, dans une consultation, ne partageaient pas ses opinions médicales.
36 ans (août 1822): paralysie d’un œil et d’une des commissures des lèvres , avec délire passager.
38 ans (septembre 1824): après une vive contestation qui eut lieu dans une consultation, tout-à-coup délire, agitation. Rentré chez lui, M. D. veut saigner sa femme, ses enfans et ses domestiques, et se fait à lui-même une saignée de plusieurs livres de sang. Dèslors insomnie, inappétence, turbulence extrême, incohérence complète des idées, hallucinations. Huit jours après, M. D. est conduit à Charenton. A son arrivée, l’agitation est très grande, la loquacité continuelle; le malade prétend reconnaître tout le monde; il traite les gens de service avec hauteur et emportement; il éprouve des hallucinations de l’ouïe et de la vue; il a la conscience de son état et raisonne juste.
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Vers la fin clu mois, il est furieux et menace de tuer tous ceux qui l’approchent.
Zjo ans (octobre 1826) : M. D. croit voir un malade de la maison insulter et violer sa femme; furieux, il se précipite sur lui et le blesse grièvement.
4i ans (avril 1 827) : Il a plusieurs accès de fièvre intermittente qui paraissent le calmer sans diminuer son délire.
Lorsque je fus chargé du service médical de la maison royale de Charenton, l’état de M. D. n’était point changé. Son extérieur physique était en très bon état. En me voyant pour la première fois, il me parut content et me témoigna beaucoup de confiance; mais quoiqu’il m’ait toujours exprimé les mêmes sentimens et qu’il prétendît avoir beaucoup de déférence pour moi, je n’ai pu le déterminer à suivre un régime et à faire quelques remèdes appropriés à son état. Je desirais vivement contribuer à sa guérison, et je lui donnais une attention toute particulière. Lien ne put le faire revenir de ses hallucinations, rien ne put vaincre ses exagérations médicales. Il me demandait souvent de lui faire faire une saignée; mes refus, dont je tachais de lui exprimer les motifs, ne le décourageaient pas. Ses instances furent plus vives pendant l’été de 1827; enfin, après plusieurs réponses évasives, je cédai, espérant fortifier la confiance du malade et me rendre maître de sa raison. Il fut convenu entre nous deux, qu’on lui ferait une petite saignée explorative.
La saignée est pratiquée un des jours du mois d octobre; à peine l’élève qui avait fait l’opération s’est-i!
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retiré, que notre enthousiaste enlève l’appareil et remplit de sang un pot de nuit, une cuvette d’étain, en répand une grande quantité sur le carreau de sa chambre; se sentant affaiblir, il s’étend sur son lit, sur lequel le sang coule encore. Attiré par quelques légers bruits plaintifs, l’infirmier accourt et trouve le malade presque sans vie, étendu sur son lit. Les élèves avertis trouvent à leur tour le malade sans pouls, sans respiration, la face décolorée, les yeux ternes, les membres flasques, et le croient mort. Néanmoins l’on pratique des frictions d’abord sèches, puis aromatiques et alcoolisées, l’on fait des frictions irritantes sur les diverses régions du corps; le malade est enveloppé dans de la laine. Àp rès de longs et pénibles efforts, la respiration est sensible, le pouls est perceptible, quelques gouttes de liquide tombent dans l’estomac. Après quelques heures de soins, le malade semble revivre, prononce quelques mots, mais il est aphone; peu-à-peu, les forces se rétablissent, la voix se fait entendre, les sens reprennent leurs fonctions, excepté les yeux : le malade reste aveugle. Dès que M. D. peut rendre compte de ce qu’il éprouve (il avait fallu plusieurs jours pour cela), il déclare se bien porter, .à un peu de faiblesse près. Il ne témoigne aucun regret de la perte de la vue, assurant qu’elle se rétablira. Malgré l’état d’anémie qui a persisté pendant plusieurs mois, malgré la privation de la vue, le délire n’a éprouvé aucune modification. Les hallucinations ont la même énergie, la même continuité, le meme caractère, et M. D. est sans cesse excité par ces hallucinations de la vue et de l’ouïe.
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Le malade est perpétuellement en conversation avec des personnes qu’il voit et qu’il entend; habituellement content et heureux, il rit souvent aux éclats, applaudit en frappant des mains.... etc... Il ne se plaint jamais de sa situation. Il est resté très irritable; prêt à se mettre en colère à la moindre contrariété; toutes les fonctions de nutrition se font bien, néanmoins il dort peu, et fait peu d’exercice, sans doute à cause de sa nouvelle infirmité; cet état persiste avec très peu de variété, pendant 7 ans.
42 ans (1828): catarrhe intestinal; évacuation de mucosités très abondantes qui affaiblit beaucoup le malade.
49 ans (juin 1 835) : pendant la nuit congestion cérébrale; à la visite du lendemain, les lèvres sont déviées à gauche, la sensibilité est obtuse; il faut pincer fortement la peau pour provoquer la douleur, l’ouïe est très affaiblie; on remarque quelques lacunes dans la prononciation des mots; la face est décolorée, les yeux larmoyans ; le pouls est fort, fréquent et régulier; la peau est chaude; le malade a de la somnolence; il rend des crachats abondans; il a de la constipation : cet état n’est pas de longue durée. Depuis cette époque, l’intelligence est affaiblie, le malade est moins gai, sa gaîté est moins bruyante; il entend et comprend avec plus de difficulté; il ne reconnaît pas aussi bien à la voix, les personnes qui l’approchent; il reste presque toujours couché sur son lit, et n’a aucun soin de propreté. Il a peu d’appétit; refuse quelquefois des alimens, les digestions se font mal; le malade est amaigri, il a du
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dévoiement , mais les hallucinations et le délire persistent.
5o ans (16 mars 1 836) : après plusieurs jours de prostration des forces, de dévoiement, les déjections deviennent involontaires. M. D. reste pelotonné dans son lit, on 11e l’entend plus parler seul, aphonie, mort.
(17 mars i*336) : autopsie cadavérique, crâne diploïquc, écoulement de sérosité après l’ouverture de l’arachnoïde. A quelques lignes de l’apophyse cristagalli se trouve une ossification de forme conoïde, ovale, ayant deux lignes d’épaisseur, un pouce et demi de circonférence, adhérente par sa base à la dure-mère qui forme le repli de la grande faux. Arachnoïde infiltrée, épaisse, opaque en quelques points, adhérences entre la pie-mère et la substance corticale. Ces adhérences, très nombreuses à la base du cerveau, ont une plus grande étendue à la région supérieure des hémisphères, surtout en avant; en enlevant ces adhérences, la substance corticale a un aspect ulcéré; cette substance est rouge. Dans les portions où la dure-mère n’a point contracté d’adhérences , la substance corticale reflète une teinte grise argentine; si 011 la racle avec le dos du scalpel, elle s’arrache en fragmens nombreux, et la portion de substance qui reste adhérente à la substance grise semble être ulcérée, comme je l’ai dit plus haut.
L’origine de la septième paire des nerfs n’offre rien de particulier.
Les nerfs optiques, grisâtres, offrent la couleur et la transparence du parchemin mouillé; ils sout aplatis et
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atrophiés; dépouillés du névrilemme, ils sont fermes, consistans et grisâtres; celte couleur, cette consistance se poursuivent jusqu’à leur implantation dans les couches optiques; celles-ci incisées, n’ont rien de remarquable.
La substance blanche du cerveau laisse apercevoir une grande quantité de vaisseaux d’où s’échappent des gouttelettes de sang séreux. La coloration de cet organe est terne, légèrement nuancée, violacée, en quelques portions , sa consistance est généralement plus ferme que dans l’état normal.
La substance grise de l’intérieur du cerveau est rosée.
Le cervelet, les pédoncules cérébraux, la protubérance annulaire, la moelle allongée et rachidienne paraissent dans l’état normal.
De ces faits, de tous ceux qu’on peut recueillir dans les annales des infirmités et des maladies de l’esprit humain, on peut conclure qu’il existe une certaine forme de délire dans lequel les individus croient tantôt par un sens, tantôt par un autre, tantôt par plusieurs à-la-fois, percevoir des sensations, tandis que nul objet extérieur n’est présent pour exciter des sensations quelconques. Ainsi un homme en délire entend parler, interroge, répond, tient une conversation suivie, distingue très intelligiblement les reproches, les injures, les menaces, les ordres qu’on lui adresse; discute, se fâche, se met en colère; entend les harmonies célestes, le chant des oiseaux, un concert, et personne ne lui parle, et cependant nulle voix n’est à sa portée, tout, autour de lui,
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est dans le plus profond silence. Un autre voit les tableaux les plus variés, les plus animés, le ciel ouvert; il contemple Dieu face à face, assiste au sabbat, se réjouit de la vue d’un beau tableau, d’un beau spectacle, delà présence d’un ami; il s’effraie à la vue d’un précipice, de flammes [prêtes à le consumer, d’ennemis armés pour l’assassiner, de serpens qui vont le dévorer ; ce malheureux est dans l’obscurité la plus profonde; il est privé de la vue. Un aliéné croit voir un char lumineux qui va l’emporter au ciel ; il ouvre sa croisée , s’avance gravement pour monter sur le char , et se précipite. Darwin raconte qu’un étudiant de Berlin, qui jusque-là avait joui d’une bonne santé, rentre chez lui tout effrayé, la face pale, le regard égaré, en assurant à ses camarades qu’il mourra dans 36 heures. Il se couche, fait appeler un ministre pour se réconcilier avec Dieu, fait son testament; des symptômes graves en apparence alarment ses camarades. Hufeland est auprès du malade, ses conseils ne persuadent pas. Ce célèbre médecin ordonne une dose d’opium, qui provoque un profond sommeil prolongé et bien au-delà de trente - six lieuresj Au réveil , on parvient à prouver au malade qu’il a été le jouet de son imagination; lorsqu’il est bien convaincu, le calme renaît dans son esprit, les craintes se dissipent entièrenient, la gaîté ordinaire renaît, et ce jeune homme avoue qu’étant sorti la veille à la chute du jour, il a vu une tête de mort et entendu une voix qui lui a dit : « Tu mourras en trente-six heures. »
Un halluciné veut qu’on écarte des odeurs im-
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portunes, ou bien il savoure les odeurs les plus suaves, et cependant il n’est à portée d’aucun corps odorant; avant d’être malade il était privé de l’odorat. Celui-ci croit mâcher de la eliair crue, broyer de l’arsenic, dévorer de la terre; le soufre, la flamme embrasent sa bouche; il avale le nectar et l’ambroisie. Un mélancolique voyait sortir continuellement des abeilles de sa bouche. Un maniaque entendant gronder le tonnerre; « la foudre disaitil, tombe sur ma tête, sans me blesser» ; il croyait coucher successivement avec plusieurs femmes, causait comme si elles avaient été présentes, louant l’une de son empressement, blâmant l’autre de sou retard, parlant à chacune le langage qu’il croyait convenir au caractère de chacune: tantôt il était gai, souvent jaloux, quelquefois colère. En se promenant dans un jardin , ce même malade croyait assister à un repas, il s’extasiait sur la recherche et la variété des mets qu’il savourait, etc.
Il est des hallucinés qui sentent des aspérités, des pointes, des armes qui les blessent et qui les déchirent tandis qu’ils sont couchés mollement ; ils sont transportés au loin, ils croient tenir dans leurs mains des corps qui n’y sont point. Quelques monomaniaques, quelques épileptiques au début des accès, croient qu’en les frappe, qu’on les bat; ils montrent leur corps, qu’ils prétendent meurtri par les coups dont on les a assommé. Un général croyait tenir un voleur, et secouait violemment ses bras , comme s’il eût tenu quelqu’un qu’il eut voulu terrasser.
En résumé , ces individus croient présentes des personnes, des choses qui ne peuvent avoir aucune exis-
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tencc réelle, sinon eu elles-mêmes, du moins pour eux; les sens, les extrémités sentantes ne sont pour rien dans ce délire; ces malades n’ont rien à démêler avec le monde extérieur; ils sont dans un état d’hallucination : ce sont des hallucinés.
Le phénomène de l’hallucination ne ressemble point à ce qui arrive lorsqu’un homme, en délire, ne perçoit pas les sensations comme il les percevait avant d’être malade, et comme les perçoivent les autres hommes. Les notions relatives aux propriétés et aux qualités des choses et des personnes, sont mal perçues, par conséquent mal jugées; l’aliéné prend un moulin à vent pour un homme, un trou pour un précipice, les nuages pour un corps de cavalerie. Bans ce dernier cas, les perceptions sont incomplètes; il y a erreur; les idées, les sensations actuelles sc lient mal ensemble. Dans les hallucinations il n’y a ni sensation ni perception, pas plus que dans les rêves et le somnambulisme, puisque les objets extérieurs n’agissent plus sur les sens.
Mille hallucinations se jouent de la raison humaine et l’égarent. En effet, l’hallucination est un phénomène cérébral ou psychique, qui s’accomplit indépendamment des sens. Elle persiste quoique le délire ait cessé, et réciproquement. L’histoire de quelques hommes célèbres confirme cette indépendance des hallucinations, et prouve qu on peut être halluciné et lie point délirer. La première observation en fournit un exemple bien remarquable1. L homme le plus raisonnable, s’il veut s’observer soi-
1 M. Lclut rapporte plusieurs faits d’hallucinalion, sans délire, dans son ouvrage ; du Démon de Socrate.
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gneusement, aperçoit quelquefois dans son esprit les images , les idées les plus extravagantes , ou associées delà manière la plus bizarre. Les occupations ordinaires de la vie, les travaux de l’esprit, la raison distraient de ces idées , de ces images , de ces fantômes.
Mais celui qui qst en délire, celui qui rêve, ne pouvant commander à son attention, ne peut la diriger ni la détourner de ces objets fantastiques; il reste livré à ses hallucinations , à ses rêves. L’habitude d’associer toujours la sensation à l’objet extérieur qui la sollicite et la provoque ordinairement , fait prêter de la réalité aux produits de l’imagination ou de la mémoire, et persuade à l’halluciné que ce qu’il sent actuellement , ne saurait avoir lieu sans la présence des corps extérieurs. Les prétendues sensations des hallucinés sont des images , des idées , reproduites par la mémoire, associées par l’imagination, et personnifiées par l’habitude. L’homme donne alors un corps aux produits de son entendement; ii rêve tout éveillé. Chez celui qui rêve , les idées de la veille se continuent pendant le sommeil ; tandis que celui qui est dans le délire achève, pour ainsi dire, son rêve quoique tout éveillé. Les rêves, comme les hallucinations, reproduisent toujours des sensations, des idées anciennes. Comme dans le rêve, la série des images et des idées est quelquefois régulière , plus souvent les images et les idées se reproduisent dans la plus grande confusion , et offrent les associations les plus étranges. Comme dans le rêve, ceux qui ont des hallucinations ont quelquefois la conscience qu’ils sont dans le délire, sans pouvoir
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en dégager leur esprit. Celui qui rêve, celui qui a des hallucinations, n’est jamais étonné ni surpris des idées, des images qui le préoccupent, tandis qu’elles eussent excité tout son étonnement, s’il eût été éveillé ou s’il n’eût pas déliré. Ce phénomène, dans les deux circonstances, est causé par l’absence de toute idée accessoire, de toute image étrangère avec lesquelles celui qui rêve ou celui qui est halluciné, puisse comparer les objets de son rêve ou de son délire. La faculté pensante est toute absorbée par ces objets.
Les hallucinés diffèrent des somnambules en ce que, dans le plus grand nombre de cas, les hallucinés se rappellent tout ce qui a préoccupé ou troublé leur esprit, tandis que les somnambules ne se souviennent de rien.
Les hallucinations diffèrent de l’extase, en ceci seulement que ce dernier état est produit toujours par un très grand effort de l’attention fixée sur un seul objet vers lequel tend incessamment l’imagination des extatiques. Dans l’extase, la concentration de l’innervation est si forte quelle absorbe toutes les puissances de la vie; l’exercice de toutes les fonctions est suspendu , excepté celui de l’imagination; tandis que, dans les hallucinations , il suffît de l’action augmentée du centre de la sensibilité, un violent effort d’attention n’est pas absolument nécessaire. Toutes les fonctions s’accomplissent plus ou moins librement, l’homme vit avec ses hallucinations, comme il vivrait s’il était dans la vérité.
La conviction des hallucinés est si entière, si franche, qu’ils raisonnent,jugent,etsedéterminent en conséquence
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de leurs hallucinations, ils coordonnent à ce premier phénomène psychologique, leurs pensées, leurs désirs , leur volonté, leurs actions.
Dans le temps où l’on brûlait les sorciers etles possédés, on en a vu se jeter dans le bûcher plutôt que de nier qu’ils eussent assisté au sabbat. J’ai connu des hallucinés qui, après leur maladie, me disaient : «J’ai vu, j’ai entendu aussi distinctement que je vous vois et que je vous entends.» Plusieurs racontent leur vision avec un sang-froid qui n’appartient qu’à la conviction la plus intime. De là le langage et les actions les plus singuliers; car les hallucinations comme les sensations actuelles provoquent, chez l’aliéné, le plaisir ou la douleur, l’amour ou la haine. Ainsi, l’un se réjouit, rit aux éclats et se trouve le plus heureux des hommes , bercé par le rêve d’un honheur d’autant plus vif, d’autant plus pur , que , incapable d’avoir toute autre pensée étrangère, il ne voit point de bornes à sa félicité, et ne pense pas qu’elle puisse jamais finir. L’autre s’attriste, s’afflige, se désespère, accablé par le poids des hallucinations affreuses qui l’obsèdent; son désespoir est d’autant plus profond, que ne liant à rien l’état affreux qui i’acCable et ne pouvant en être distrait, il n’entrevoit aucune compensation à sa douleur, et ne peut lui supposer aucun terme. Aussi les lypémaniaques croient que rien ne saurait changer leur situation , ni les priver du bonheur qui les enivre ni les retirer de l’état affreux dans lequel ils gémissent nuit et jour; plusieurs croient cpi’ils ne mourront jamais. Nous avons une femme à la Salpêtrière qui demande à être coupée par morceaux, parce qu’elle ne sait
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ce qu’elle deviendra lorsque tout le monde étant mort, elle restera seule sur la terre. Mais les hallucinations n’ont pas toujours le caractère d’une idée fixe, ou d’une passion dominante, quelquefois elles s’étendent successivement aux souvenirs des objets qui ont fait impression sur les sens, et elles impriment au délire un caractère de versatilité qui se fait remarquer dans les propos et les actions. C’est ce qui arrive dans quelques manies et dans le délire fébrile. Ainsi, il est des malades dont les hallucinations changent, de temps en temps, d’objet.
Les hallucinations ne sont donc ni défaussés sensations, ni des illusions des sens, ni des perceptions erronées, ni des erreurs de la sensibilité organique, comme cela a lieu dans l’hypocondrie. Peut-on confondre les hallucinations avec les illusions des sens ou avec les fausses perceptions des hypocondriaques. Ces dernières supposent la présence des objets extérieurs, ou la lésion des extrémités sentantes, tandis que dans les hallucinations, non-seulement, il n’y a pas d’objets extérieurs agissant actuellement sur les sens , mais quelquefois les sens 11e fonctionnent plus. J’aidonné des soinsàun ancien négociant qui, après une vie très active, fut frappé de gouttesereine versl’âge de quarante-et-un ans. Quelques années après, il devint maniaque; il était très agité, parlait à haute voix avec des personnes qu’il croyait voir et entendre; il voyait les choses les plus singulières; souvent ses visions le jetaient dans le plus vif enchantement. Il y avait à la Salpêtrière, en 1816, une Juive, âgée de trente-huit ans; elle était aveugle et maniaque; néanmoins elle voyait les choses les plus
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étranges; elle est morte subitement. J’ai trouvé les deux nerfs optiques atrophiés depuis leur entrecroisement, jusqu’à leur entrée dans le globe de l’œil. Certainement dans ce cas, la transmission des impressions était impossible. Il en est de même des sourds qui croient entendre parler. Nous avons en ce moment à la Salpêtrière, deux fbmmes absolument sourdes qui 11’ont d’autre délire que celui d’entendre diverses personnes avec qui elles se disputent nuit et jour; souvent même elles deviennent furieuses. C’est ce qui arrive pendant le sommeil , avec cette différence que , pendant le sommeil, les sens sont fermés et ne se prêtent point à l’impression des objets extérieurs; tandis que dans le délire, les sens, quoique ouverts, n’étant pas attentifs, sont inaccessibles aux impressions externes, et même les repoussent en quelque sorte. Mais dans les deux cas, les effets sont les mêmes.
Le siège des hallucinations n’étant pas dans les extrémités de l’organe sensitif, il doit être dans le centre de la sensibilité ; en effet , on ne peut concevoir l’existence de ce symptôme, qu’en supposant le cerveau mis en action par une cause quelconque. Le cerveau peut être mis en action par une commotion subite et violente, par une forte contention d’esprit, par une véhémente passion; le cerveau est mis en actiou sympathiquement par l’état particulier de certains organes plus ou moins éloignés, comme il arrive dans les folies sympathiques, dans les fièvres, les phlegmasies, ou par l’ingestion de certains poisons dans l’estomac.
Darwin dit que les hallucinations proviennent vrai-
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semblablement de l’origine du nerf de la sensation, qui est plus susceptible d’être attaqué d’inflammation, i
Le cerveau est mis en action par une impression violente qui l’ébranle fortement. Cet ébranlement peut déterminer soit un état extatique de cet organe qui produit la fixité des idées , soit un état convulsif du cerveau, qui engendre l’incohérence des idées, et des déterminations les plus variées et les plus fugitives.
Les hallucinations sont ordinairement relatives aux occupations de corps et d’esprit auxquelles se livrait l'halluciné, ou bien elles se lient à la nature de la cause même qui a produit l’ébranlement du cerveau. Une femme a lu des histoires de sorcières, elle est est préoccupée du sabbat où elle doit assister, elle s’y voit transportée, elle voit toutes les pratiques dont elle a fasciné son esprit. Une dame lit, dans une journal, la condamnation d’un criminel; elle voit partout une tête ensanglantée, séparée du tronc, revêtue d’un crêpe noir. Celte tête fait saillie au-dessus de l’œil gauche de la malade, lui inspire une horreur inexprimable , et qui la porte à faire plusieurs tentatives pour se détruire.
Les hallucinations peuvent être encore des effets de la répétition volontaire ou forcée des mêmes mouvemens du cerveau, souvent et nécessairement répétés pour acquérir quelque connaissance ou pour approfondir quelque sujet , comme on en trouve beaucoup d’exemples
1 Le docteur Foville, dans les excellens articles sur la folie dont il a enrichi le Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie pratiques, dit avoir trouvé dans les hullucinations les nerfs lésés. Ne serait-ce pas une simple coïncidence?
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dans la vie des hommes contemplatifs. L’habitude rend faciles et même involontaires ces mouvemens, comme elle rend plus facile et quelquefois involontaire l’action de certains organes; l’action du cerveau prévaut sur celle des sens externes, détruit l’effet des impressions présentes et fait prendre à l’halluciné, les effets de la mémoire pour des sensations actuelles. Dès-lors est perverti l’état normal , il y a délire. On observe chez les hullucinés une sorte d 'a parte , comme chez les hommes les plus raisonnables, qui sont très absorbés par quelque profonde méditation.
L’homme dont le délire a pour principe une passion exaltée ne sent plus rien ; il voit , il entend , mais ces impressions n’arrivent pas au centre de la sensibilité ; l’esprit ne réagit point sur elles ; l'homme passionné est tout à la passion qui l’absorbe , l’entraîne, le met hors de lui. Tout ce qui 11’appartient pas à la série des idées, des affections qui caractérisent sa passion est nul pour lui ; tandis que tout ce qui lui est propre est sans cesse présent à son esprit. Ici , c’est la passion qui domine la raison, qui modifie les idées et provoque les déterminations. Et, comme de toutes les passions l’amour et la religion sont celles qui ont sur l’homme, l’empire le plus absolu et le plus général, puisqu’elles s exercent à-la-fois et sur son esprit et sur son cœur, il n’est pas étonnant que les monomanies religieuse et érotique soient signalées par les hallucinations les plus bizarres et les plus fréquentes.
Les hallucinations ont lieu chez des hommes qui n’ont jamais déliré, mais elles sont un des élémens de délire
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qu’on retrouve le plus fréquemment dans la manie, la lypémanie, la monomanie, l’extase, la catalepsie, l’hystérie, le délire fébrile. Sur cent aliénés, quatre-vingts, au moins , ont des hallucinations.
Quelquefois ce symptôme alieu long-temps avant que le délire soit manifeste pour ceux qui vivent avec les malades. Souvent ceux-ci luttent contre les hallucinations avant de les manifester et de se plaindre , avant d’avoir commis aucun désordre dans leurs paroles ou dans leurs actes. Quelquefois au début de la maladie, les hallucinations sont fugaces et confuses; avec les progrès du mal, elles deviennent aussi distinctes, aussi complètes que les sensations actuelles, et elles sont continues et permanentes. Il n’est pas rare qu’elles persistent quoique le délire ait cessé. Pendant le délire le plus général, pendant une conversation très animée, tout-à-coup l’aliéné s’arrête pour contempler l’objet qu’il croit frapper ses yeux, ou pour écouter et répondre aux personnes qu’il croit entendre. Ce symptôme peut être ^observé chez presque tous ceux qui délirent; néanmoins les individus qui avant d’être malades, étaient dominés par une passion, ou livrés à de fortes contentions d’esprit, v sont plus exposés que les autres, surtout s’ils s’étaient appliqués à des études abstraites et spéculatives. Si, le plus ordinairement, les hallucinations sont le partage des esprits faibles, les hommes les plus remarquables par la capacité de leur intelligence, par la profondeur de leur raison et la force de leur esprit, ne sont pas toujours à l’abri de ce symptôme.
Tantôt les hallucinations semblent ne dépendre que
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de la lésion de la fonction d’un sens , les hallucinés croient entendre , tantôt elles paraissent tenir à la lésion de la fonction de deux et même de trois sens, les hallucinés croient entendre, voir, toucher. Quelquefois enfin tous les sens paraissent simultanément et successivement concourir à produire, à entretenir le délire. Quelques faits prouvent que les hallucinations caractérisent seules un état particulier de délire, ce qui a fait prendre quelques hallucinés pour des inspirés; mais observés de près, ces individus trahissent bientôt la véritable cause de leur état. En Allemagne on trouve encore de ces fous qu’on appelle vojans. Dans l’Orient, dans l’Inde, on rencontre de prétendus prophètes qni ne sont que des hallucinés. ,
Les hallucinations dépendantes des impressions perçues par le goût et l’odorat , sont reproduites particulièrement au début des folies. Mais celles qui appartiennent à la vue et à l’ouïe sont plus fréquentes dans toutes les périodes de la maladie. Les hallucinations de la vue, reproduisant des objets qui intéressent plus généralement et qui font plus d’impression sur la multitude , ont été appelées visions ; ce nom ne convient qu’à un mode d’hallucination. Qui oserait dire les visions de l’ouïe, les visions du goût, les visions de l’odorat? et cependant les images , les idées, les notions qui semblent appartenir à l’altération fonctionnelle de ces trois sens , se présentent à l’esprit avec les mêmes caractères , elles ont le même siège , c’est-à-dire le cerveau , elles sont provoquées par les mêmes causes, se manifestent dans les mêmes maladies que les hallucinations de la vue,
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que les visions. Il manquait un terme générique. J’ai proposé le mol hallucination comme n’ayant pas d’acception déterminée, et pouvant convenir par conséquent à toutes les variétés du délire , qui supposent la présence d’un objet propre à exciter l’un des sens , quoique ces objets ne soient pas à portée des sens.
Les hallucinations sont un signe peu favorable pour la guérison, dans les vésanies. N’étant qu’un symptôme du délire, pouvant convenir à plusieurs maladies de l’entendement, soit aiguës, soit chroniques, elles n’exigent pas un traitement particulier. Elles doivent néanmoins entrer en grande considération dans la direction intellectuelle et morale des aliénés, et dans les vues thérapeutiques que doit se proposer le médecin.
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