PREMIÈRE PARTIE
Je ne parlerai point du délire passager qui se manifeste après le travail de l'accouchement, et quelquefois pendant la fièvre cle lait. Ce délire se dissipe promptement, soit par l’écoulement des lochies, soit par leur diminution lorsqu’elles sont trop abondantes, soit parla sécrétion laiteuse, soit par la cessa lion de la fièvre, soit par le retour des forces. Mauriceau et les accoucheurs ont vu le délire se manifester le deuxième jour de l’accouchement, et disparaître le quatrième.
Je ne parlerai pas non plus du délire de ces femmes qui, dans leur frénésie, tuent l’enfant qu’elles viennent de mettre au jour. La fausse honte, F embarras, la crainte, la misère, le crime, ne dirigent pas toujours les infanticides; le délire, en troublant la raison des nouvelles accouchées, conduit aussi quelquefois leurs mains sacrilèges. Une fille est enceinte, elle ne cache point sa grossesse, elle fait faire une layette; la veille de Faccouchement elle se montre à tout le monde. Elle accouche pendant la nuit; le lendemain, on la trouve dans sou lit et l’enfant dans les latrines, mutilé de vingt-et-un coups d’un instrument qu’on juge être des ciseaux. Cette fille est arrêtée quelques heures après, elle est portée sur un brancard à deux lieues de la maison où elle est accouchée; elle s’oppose à ce qu’on la dérobe aux regards de ses compatriotes indignés. Pendant la route, se soulevant avec peine, elle répète souvent à ceux qui la portent et qui la conduisent : Ils ne me feront pas de
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mal; ils ne me feront rien, n 'est-ce pas? je nai pas fait cle mal ; ils ne peuvent, me rien faire. Quelques jours après on l’interroge, elle avoue son crime; ne s’en défend point, ne témoigne pas le moindre regret, mais elle refuse de manger. Cette fdle n’avait-elle pas eu un accès de délire? Au reste, ce fait et des faits semblables appartiennent à la médecine légale et ne doivent pas m’occuper ici.
Le nombre des femmes qui deviennent aliénées après l’accouchement, pendant ou après l’allaitement, est beaucoup plus considérable qu’on ne le croit communément. En effet, à l’hospice de la Salpétrière, nous recevons à-peu-près un douzième de femmes devenues aliénées dans ces circonstances. Il est des années où cette proportion est d’un dixième; ainsi, sur onze cent dix-neuf femmes, admises dans la division des aliénées, pendant les années 1 8 1 1 , 1812, 1 8 1 3 et 1 8 1 4 , quatrevingt-douze sont devenues folles après l’accouchement, pendant ou immédiatement après l’allaitement; et de ces quatre-vingt-douze femmes, soixante appartiennent aux années 1 8 1 2 et 1 8 1 3, pendant lesquelles il y a eu six cents admissions. Et si du nombre total des femmes aliénées reçues pendant ces quatre années, on en soustrait le tiers au moins qui ont passé l’âge de 5o ans, au-delà duquel les femmes ne sont plus exposées aux influences de l’accouchement et de la lactation , l’on sera porté à conclure que les aliénations mentales, à la suite des couches, pendant et après la lactation, sont plus fréquentes que je ne Fai indiqué d’abord; cela est vrai, surtout dans la classe riche : le nombre, dans cette classe, est à-peu-près d’un
septième, d’après le résultat de ma pratique particulière. Aussi Àstruc avait-il observé que les dépôts et les engorgemens laiteux sont plus fréquens dans les classes élevées de la société que dans les classes inférieures. Mais il est certain aussi que les aliénations mentales , après le sevrage, sont rares chez les femmes riches, tandis qu’elles sont fréquentes chez les pauvres qui sèvrent volontairement ou qui sont forcées de sevrer. Les précautions que prennent et que peuvent prendre les femmes riches, après le sevrage, rendent raison de cette différence; rien ne peut les mettre à l’abri de leur extrême susceptibilité, lorsqu’elles viennent d’accoucher ou lorsqu’elles sont nourrices.
L’époque de l’invasion de la maladie, relativement au temps de la couche et de la lactation , n’est pas indifférente à déterminer, puisqu’elle fournit des indications utiles à la pratique.
Hippocrate, dans le troisième livre des Épidémies , rapporte plusieurs observations d’affections graves avec délire, survenues aux femmes accouchées pendant l’épidémie dont il donne la description : ce sont pour la plupart des fièvres. Peut-être l’observation xiv est-elle une manie aiguë. Il s’agit de la femme d’Epicrate qui , ayant accouché de deux jumeaux, délira dès le même jour de l’accouchement, et mourut frénétique le vinglet-unième.
Levret avertit que la folie est à craindre après l’accouchement, si les lochies coulent mal ou se suppriment, surtout si les seins ne se remplissent pas ou se flétrissent. Zimmermann 1 rapporte quelques exemples
1 Traité de T expérience.
a 34 DE L ALIÉNATION MENTALE
tle manie et de mélancolie, précédées de suppression des lochies. Il cite, entre autres, celui d’une femme qui n’a guéri qu’après six mois. Il a été imprimé à Gottingue, en 17/^5, une thèse soutenue par le docteur Berger, sous le titre suivant : De Puerperarum Manicî et Melancolid. Je n’ai pu me la procurer. Doublet1 dit que X irritation laiteuse se porte quelquefois sur le cerveau, soit immédiatement après l’accouchement, soit à l’époque de la révolution laiteuse. Il est des accouchées , ajoute cet auteur, qui ont une douleur fixe à la tête; d’autres sont dans la stupeur, ont le regard hébété et font de faux raisonnemens. De nos quatre-vingtdouze femmes, seize sont devenues aliénées du premier au quatrième jour de l’accouchement.
On lit dans Puzos 2 que les dépôts laiteux se font quelquefois au cerveau, et qu’ils produisent la folie en comprimant ce viscère ou bien en distendant ses fibres. Ces dépôts, d’après lui, ont lieu, comme les autres, du dixième au douzième jour après l’accouchement. Il rapporte rrois observations à ce sujet. De nos quatrevingt-douze femmes, vingl-et-une sont devenues aliénées du cinquième au quinzième jour.
Dix-sept ont été prises de folie du quinzième au soixantième jour après l’accouchement, terme extrême de l’écoulement des lochies.
Dix-neuf femmes ont perdu la raison , depuis le deuxième mois ou le mois suivant jusqu’au douzième, pendant l’allaitement.
1 Mémoires etc la société royale ele Médecine, ami. 1 7S6 , t. vin, p. 179- “ Mémoire sur les dépôts laiteux.
DES NOUVELLES ACCOUCHEES. 235
Dix-neuf ont été atteintes d’aliénation mentale, immédiatement après le sevrage forcé ou volontaire; d’où l’on peut conclure, i° que les aliénations sont plus fréquentes chez les accouchées que chez les nourrices; 2° que le danger de perdre la raison, diminue à mesure que les femmes s’éloignent de l’époque de l’accouchement; 3° que les nourrices, surtout les nourrices pauvres, sont beaucoup plus exposées à devenir aliénées après le sevrage , que pendant l’allaitement.
Les aliénations mentales, à la suite de couches, sont quelquefois annoncées par des pressentimens sinistres, même pendant la grossesse; la tristesse., des inquiétudes exagérées ou mal fondées préludent aussi à l’explosion du délire; quelquefois la folie éclate tout-à-coup. Au début, ces aliénées paraissent être dans un état fébrile; la peau est chaude, souple, humide; le teint pâle, la langue blanche, les mamelles sont flétries; l’abdomen n’est ni tendu ni douloureux; quelquefois il y a une douleur très vive à la tête, à l’utérus; le pouls est petit, faible, concentré; en même temps il y a délire exclusif ou monomanie, plus souvent manie, rarement démence. Quelquefois aussi la stupeur la plus profonde présage la phrénésie, avec laquelle il est facile de confondre la manie ; mais la céphalalgie, la rougeur des yeux, l’aridité de la peau, le tintement des oreilles, les anomalies du pouls, les soubresauts des tendons, l’ataxie des symptômes, leur prompt accroissement, font distinguer cette dernière maladie. La phrénésie est mortelle du troisième au quatrième jour, rarement passe-t-elle le septième, tandis que la durée de la manie, à la suite de la couche, se
a 36 de l’aliénation mentale
prolonge et persiste pendant plusieurs semaines, plusieurs mois et au-delà.
Les aliénations mentales qui se manifestent pendant et après l’allaitement offrent peu de différence, quant à leur caractère et leur marche, avec les aliénations qui éclatent dans toute autre circonstance : cependant le faciès a quelque chose de particulier qui les fait reconnaître, lorsqu’on a quelque habitude de soigner les aliénées.
En comparant les différentes espèces d’aliénations dans les 92 femmes qui font le sujet de ce mémoire,
j’ai trouvé les quantités suivantes :
Démence 8
Lypémanies (mélancolies) et monomanies. 35 Manies ' 4g
On demandera peut-être si les accouchées et les nourrices ne tombent jamais dans l’idiotie? Non sans doute, puisque l’idiotie est une altération cérébrale appartenant à la première enfance.
Avant de passer aux causes qui produisent la folie chez les nouvelles accouchées et les nourrices, je dois déterminer l’âge pendant lequel elles sont plus exposées à cette maladie. De nos 92 femmes :
22 sont âgées de 4 1 de .
16 de . . . .
1 1 de .
2 de . . .
L’âge auquel les nourrices, ainsi que les nouvelles
20 a 2 5 ans.
25 à 3o ans.
3o à 35 ans. 35 à 4° ans.
, . 43 ans.
accouchées, sont plus sujettes à l’aliénation mentale, est de a5 à 3o ans : c’est aussi l’age de la plus grande fécondité.
Les causes qui prédisposent plus particulièrement les nouvelles accouchées et les nourrices à celte maladie sont : l’hérédité, une susceptibilité extrême, les accès de folie antérieurs à toute grossesse, les accès à la suite des couches précédentes ou pendant la lactation. Dans quelques cas, les causes prédisposantes suffisent, nonseulement pour produire un délire passager, mais encore pour exciter un véritable accès de folie : tels sont le travail laborieux de l’accouchement, le retour seul de l’accouchement ou de la lactation ; les mêmes circonstances physiques ramènent les mêmes altérations fonctionnelles du cerveau, les mêmes désordres intellectuels et moraux. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’on a vu des femmes devenir aliénées après avoir accouché d’un enfant mâle, et rester exemptes d’accident après l’accouchement d’une fille. On a vu des femmes dont le délire ne se manifestait qu’après chaque deux couches; on en a vu qui retombaient dans le même état au troisième ou au cinquième mois de chaque allaitement, sans cause excitante assignable.
Les causes excitantes qui provoquent la folie des nouvelles accouchées et des nourrices sont les écarts de régime et les affections morales.
Le refroidissement, l’impression du froid, de quelque manière qu’ils aient lieu, sont de tous les écarts, les plus à redouter; l’exposition à l’air frais, l’application de l’eau froide, soit que l’accouchée s’expose à des
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courans d’air froid ou qu’elle marche en plein air, soit que l’accouchée ou la nourrice plonge ses membres dans l’eau froide, la coupe des cheveux , l’abus des médicamens chauds, en supprimant les lochies, provoquent la folie. Chez nos 92 aliénées, quatorze fois l’aliénation mentale a été provoquée par des causes physiques, et dans ces quatorze cas, dix fois l’impression du froid a causé la maladie.
Le sevrage brusque, volontaire ou forcé, devient la cause de la folie, lorsque les nourrices, en sevrant, négligent les précautions que la prudence et l’expérience commandent. Aussi avons-nous déjà vu que 19 femmes sur 92 sont devenues folles peu de jours ou immédiatement après le sevrage, q la suite d’imprudences ou de négligences. Nous avons déjà fait remarquer que la folie, aprèn le sevrage, est rare dans les classes élevées de la société, parce que les femmes appartenant à ces classes se soignent bien.
Les affections morales sont le plus souvent cause de l’aliénation mentale des nouvelles accouchées et des nourrices; elles sont aux influences physiques, quant à la fréquence , comme un est à quatre. L’influence funeste et générale de ces causes a été appréciée de tout temps. A Rome, on suspendait une couronne sur la porte de la maison des nouvelles accouchées, pour avertir que leur maison était un asile sacré. Il existe à Harlem, une loi qui ordonne de mettre un signe sur la maisôn des accouchées. Ce signe sert de sauve-garde contre les huissiers et les agens de police qui pourraient se présenter pour leur office. Van-Swieten assure que les femmes en
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couche ont souvent tics manies incurables pour avoir dévoré et concentré quelque chagrin. Ce qui arrive à la suite des couches arrive aussi pendant et après l'allaitement, mais avec beaucoup moins de danger. De nos gs femmes, 46 sont devenues aliénées après des affections morales. La crainte de retomber malades après avoir eu un premier accès de folie, le désespoir causé parla perte de l’enfant ou par l’abandon du père, la colère, la frayeur, le chagrin, les dissensions domestiques, sont autant de causes excitantes. Les effets de la frayeur ont été remarquables, en i8i4, puisque, de i3 femmes aliénées à la suite de couches après des affections morales, admises dans notre hospice pendant cette année i8i4, onze sont devenues folles à la suite de la frayeur : j’ai fait la même observation, en i8i5.
Les causes prédisposantes préparent, en quelque sorte, les nouvelles accouchées et les nourrices à l’action des causes excitantes; les unes et les autres ont d’autant plus d’énergie, que l’accouchement et la lactation exaltant davantage la susceptibilité et la mobilité des accouchées et des nourrices, les rendent plus accessibles aux influences accidentelles. Celles-ci, et parmi elles surtout les affections morales, sont d’autant plus funestes, qu’elles agissent plus brusquement.
Une femme accouche heureusement; le lendemain, elle arrose son lit avec des liqueurs odoriférantes : les lochies se suppriment, le lait ne monte pas, la manie éclate dès le même jour; elle ne guérit qu’au bout de dix mois, après une fièvre muqueuse. Un mari jette un seau d’eau froide sur sa femme accouchée de la veille :
l[\0 DE l’aliénation MENTALE
cette infortunée devient aussitôt maniaque et ne guérit point. Une fille de 18 ans trompe la vigilance de ses parens, dissimule sa grossesse, accouche dans un grenier par un temps très froid, parcourt les escaliers afin de regagner sa chambre; les menstrues se suppriment, la manie éclate et ne guérit qu’après un an , lorsque les menstrues sont rétablies. Une nourrice est surprise par un orage; elle s’échauffe en précipitant sa marche, traverse un ruisseau ayant de l’eau jusqu’aux genoux : le lait disparaît; ellè est lypémaniaque. Une nourrice est effrayée par un coup de tonnerre : le lait se supprime; elle perd la raison.
Lorsque les causes physiques ou morales isolées ou réunies exercent leur'action sur une nouvelle accouchée, les lochies diminuent ou disparaissent, le lait ne monte pas aux mamelles ou les seins se flétrissent , l’aliénation mentale éclate. Les choses ne se passent pas toujours ainsi; il arrive que la folie se manifeste, quoiqu’il n’y ait pas de suppression; mais les lochies coulent mal et sont peu abondantes. U est des cas, très rares à la vérité, dans lesquels les lochies coulent bien, et elles ont même un caractère hémorrhagique (observation première) , et cependant la raison des accouchées s’égare.
Il en est de même pour le lait : tantôt il se supprime en totalité, tantôt il n’y a pas de suppression , mais le lait est moins abondant, il n’a pas ses qualités nutritives, le nourrisson refuse le sein; bien plus, l’aliénation mentale éclate, quoiqu’il n’y ait ni diminution, ni suppression , alors que la lactation se continue avec avantage pour l’enfant.
DES NOUVELLES ACCOUCHÉES. 24 î
Ici se présentent tout naturellement deux questions intéressantes et long-temps débattues: i° la suppression ou la diminution du lait est-elle cause ou effet de l’aliénation mentale? On peut répondre que les folies se manifestent plus ordinairement chez les femmes qui ne nourrissent pas. De nos 92 aliénées, 29 étaient filles, 63 mariées: or, les filles rarement nourrissent. Le plus grand nombre de faits prouve que le lait diminue, se supprime ou perd de ses qualités, avant l’explosion du délire; mais il est des observations qui constatent aussi que la suppression ou la diminution du lait n’a lieu qu’après l’explosion de la folie.
20 Le lait agit-il comme corps étranger dans les accidens qui suivent l’accouchement ou l’allaitement ? Les anciens croyaient que le lait se porte sur le cerveau, de même qu’ils pensaient qu’il peut se jeter sur les autres organes, et ils attribuaient à la métastase, tous les accidens consécutifs à sa diminution ou à sa suppression. Sennert croyait que le délire, dans ces circonstances, est l’effet des vapeurs qui, de l’utérus, se portent à la tête. Levret assure qu’on a trouvé du lait dans le crâne. Boerhaavene veut pas qu’on traite les divers phénomènes pathologiques qui se manifestent après les couches, comme des maladies différentes, mais bien comme une même maladie appartenant à la même cause, par conséquent identique, mais se manifestant sous des formes variées. Presque tous les accoucheurs ont attribué les divers accidens qui surviennent aux nouvelles accouchées et aux nourrices , à la métastase laiteuse : cette opinion est restée populaire; elle console quelques in-
t)E L’ALl^NAfrOW MENTALE
fortunées des maux dont elles ne peuvent se délivrer. Néanmoins, les expériences des modernes, particulièrement celles de Chaussier et de Bichat, démontrent qu’on ne trouve point de lait épanché dans 1 abdomen des nouvelles accouchées mortes de péritonite. Il n’en existe pas davantage dans la cavité crânienne chez les accouchées mortes aliénées. Les modernes pensent, avec' raison, qu’après l'accouchement, pendant la lactation, il existe une diathèse laiteuse qui modifie toutes les sécrétions de la femme et leur imprime son caractère; que l’extrême susceptibilité des nouvelles accouchées et des nourrices les rend plus dépendantes des influences extérieures; que ces influences agissant sur tel ou tel organe, provoquent le développement des accideus qui caractérisent les maladies propres à ce s organes, accidens qui sont modifiés par la diathèse générale, c’est-àdire par la diathèse laiteuse.
Hippocrate, liv. v, aph. 4o, dit que les femmes chez lesquelles le sang s’échappe paries mamelles, sont menacées de manie. Cependant on voit des femmes qui ont une déviation de menstrues, par les mamelles, sans éprouver d’autres accidens. Planchon assure que le docteur Piéters de Louvain avait vu une nourrice qui rendait, par les mamelles, du sang au lieu de lait , et qui n’était point devenue folle. Doublet a observé plusieurs fois, à l’hospice de Yaugirard, des nourrices dont les seins engorgés répandaient du sang, sans qu’il en résultat rien de fâcheux.
Les aliénations mentales, à la suite des couches, gué» rissent généralement, s’il n’y a pas de prédispositions
DES NOUVELLES ACCOUCHAS. 2 43
trop énergiques, il en guérit plus de la moitié. De nos quatre-vingt-douze femmes , cinquante-cinq ont été guéries, ce qui est un septième des guérisons totales obtenues à la Salpêtrière, pendant les quatre années indiquées plus haut.
Ces aliénations mentales se jugent par le rétablissement des lochies, par la sécrétion et l’évacuation du lait, par la leucorrhée abondante, par des déjections alvines muqueuses, quelquefois sanguinolentes, par le retour des menstrues supprimées depuis la grossesse, par des suppurations sous-cutanées , très rarement par la grossesse.
La durée des accès est variable : de cinquante-cinq guérisons,
4 ont eu lieu dans le ier mois;
7 dans le 2e;
6 dans le 3e;
n dans le 4e?
5 dans le 5e;
9 dans le 6e;
i5 dans les mois suivans;
2 après deux ans.
Donc, trente-huit guérisons, ou bien les deux tiers de guérisons, ont eu lieu dans les six premiers mois depuis l’invasion de l’aliénation mentale.
Si les guérisons des nouvelles accouchées sont fréquentes , nous devons avouer que ces malades sont disposées aux rechutes , lorsque des prédispositions énergiques ont précédé le premier accès. On peut pré-
5*44 DB LAL1ÉNATION MENTALE
venir cette disposition à la périodicité, eu évitant les circonstances qui, ayant provoqué le premier accès, peuvent déterminer le retour de nouvelles attaques de folie. On prévient les accès en évitant la grossesse.
Je n’ai pas été peu surpris, en rédigeant les notes recueillies sur nos quatre-vingt-douze aliénées, de ne trouver que six morts,
i après six mois depuis l’accouchement;
1 après un an ;
2 après dix-huit mois ;
i après trois ans;
i après cinq ans.
Donc, la mortalité n’est que d’un dix-huitième parmi les femmes aliénées, à la suite des couches, pendant ou après la lactation. Elle n’est que d’un cinquante-troisième relativement à la mortalité de toute la division des aliénées de notre hospice.
Comment se fait-il que les affections abdominales , après les couches, soient si souvent mortelles, tandis que les maladies cérébrales après les couches, ne le sont presque point? Cet aperçu n’est peut-être pas indifférent pour la physiologie du cerveau et pour l’appréciation de l’influence de cet organe sur la vie organique.
L’ouverture des corps des accouchées ou des nourrices qui ont succombé, après avoir été aliénées plus ou moins long-temps, n’offre rigoureusement rien de particulier, rien qui puisse faire reconnaître la cause matérielle de cette aliénation ni en découvrir le siège. Selle, dans son recueil d’observations, rapporte qu’il a
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trouvé une grande quantité de pus épanché dans le cerveau, chez une femme qui avait succombé après une seconde couche, ayant eu un accès de manie à la suite d’un précédent accouchement. J’ai trouvé de la sérosité entre les feuillets de l’arachnoïde comme dans des autres cas de folie; mais jamais rien qui ressemblât au lait. Ce sont ces épanchemens albumineux qui ont dû en imposer à quelques auteurs. Au reste, il serait aussi étrange de trouver du lait dans le crâne après l’accouchement ou la lactation, lorsqu’il y a suppression de lait, que de trouver du sang menstruel dans le crâne de femmes aliénées après la suppression des menstrues. Lorsqu’il y a complication de folie avec la péritonite puerpérale, l’on trouve des épanchemens , des pseudo-membranes , dans la cavité péritonéale.
Le traitement des aliénations mentales à la suite de couches, pendant ou après l’allaitement, a subi beaucoup de variations. La plupart des auteurs, effrayés sans doute par la violence des symptômes, ont regardé ces folies comme incurables. Puzos avoue qu’il partageait cette erreur après plusieurs essais infructueux. Cependant il finit par se persuader qu’en évacuant fortement et par les saignées et par les purgatifs, on pouvait changer cette disposition maladive du cerveau, mais qu’il fallait continuer long-temps les plus grauds efforts de l’art. Trompés par la gravité des accidens, les praticiens ont presque toujours porté à l’excès les moyens qu’ils mettaient en usage. On saignait à outrance : la suppression des lochies dut fortifier cette pratique. Cependant l’écoulement des lochies trop abondant , cause la
de d’aliénauon mentale
folie. Haller rapporte qu’une fennec fut privée de la faculté de penser pour avoir eu des lochies trop abondantes. Je rapporte, dans la deuxième partie de ce mémoire, l’observation d’une manie chez une nouvelle accouchée, qui avait eu une hémorrhagie utérine pendant huit jours. Boerhaave et Vau-Svieten 1 avertissent que les saignées ne doivent être employées que dans la plus grande nécessité , lors même que les lochies sont supprimées. En débilitant, disent ces auteurs, les saignées nuisent plus qu’elles ne sont utiles. Sans doute, c’est bien ici le cas de la force indirecte : la lassitude, l’épuisement qui suivent l’accouchement auraient dû mettre en garde contre les apparences.
On prescrivit pendant un temps les purgatifs les plus énergiques, les drastiques, les sels neutres, plus tard on préféra les purgatifs doux. ,
Dans les cas de suppression de lait, on a essayé de le faire revenir aux mamelles par l’application des ventouses, par la succion, ou bien on a purgé. Si la maladie est rebelle., on conseille une nouvelle grossesse et l’allaitement; et parce qu’il est arrivé quelquefois que ce conseil a été couronné du succès, on en a fait un précepte général. Je peux assurer qu’on ne réussit que lorsque l’aliénation est accidentelle et ne tient à aucune cause antérieure ou prédisposante grave.
Des saignées doivent être employées avec ménagement, dans la première période. Les sangsues à la vulve, aux cuisses, lorsqu’il y a des signes de pléthore,
a Comm. in II. Bawhaavc aphorismos, Taris, x;6g, -a^>h. i332„
DES JVOVV EEEES ACCOUCHÉES. 247
ou de congestion vers la tête, lorsque le tempérament sanguin prédomine, sont utiles.
Les ventouses, les vésicatoires, les sinapismes appliqués, tantôt aux jambes ou aux cuisses, tantôt à la nuque, avec une tisane légèrement sudorifique ou purgative, suivant la tendance de la nature, seront préférés aux moyens dits héroïques.
Quelques nouvelles accouchées ont été guéries après l’emploi des lavemens purgatifs; j’ai prescrit avec succès, immédiatement après l’accouchement, des lavemens préparés avec quatre onces de sucre et du lait en suffisante quantité, j’en prescris trois par jour; les malades observent alors un régime sévère et mangent peu.
L’émétique, répété plusieurs fois de suite, a aussi obtenu des succès chez les sujets éminemment lymphatiques.
Il arrive quelquefois que les vésicatoires, qui n’ont pas réussi au début de la maladie, dans sa période d’irritation, produisent les meilleurs effets, renouvelés quelque temps après l’invasion de la maladie.
Les bains tièdes, surtout les bains de siège, quelquefois les bains chauds, secondent merveilleusement les autres moyens curatifs, lorsque la maladie a passé à l’état chronique. Les bains frais ou froids sont dangereux.
Lorsque la maladie a persisté, particulièrement chez les nourrices, si les menstrues ne se sont pas rétablies après l’usage des évacuans, on se trouve bien des sangsues à la vulve, des ventouses promenées sur les cuisses, des emménagogues et des autres remèdes propres à provoquer le flux menstruel.
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Il est inutile de faire remarquer que les femmes aliénées, à la suite des couches et de l’allaitement, doivent être soumises, comme les autres aliénées, aux mêmes principes généraux de traitement; que l’isolement, les secours de l’hygiène, les moyens moraux ne doivent pas être négligés, et qu’ils ont seuls suffi pour guérir, quoique plus rarement que dans les autres aliénations mentales.