‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 3)Chapitre 30 sur 37 · TERMINAISONS CRITIQUES DE IA FOUIE · texte numérisé non relu

TERMINAISONS CRITIQUES DE IA FOUIE

Je ne discuterai point tout ce qui a été dit sur les crises; je ne m’établirai point le juge entre Galien et Asclépiade : il me suffit de rappeler que la doctrine des crises est aussi ancienne que la médecine d’observation; que, dégagée des idées pythagoriciennes et des subtilités des dogmatiques, elle a été sanctionnée par l’expérience de tous les âges. Je me propose de démontrer que cette doctrine est en tous points applicable aux maladies mentales. Cette application serait bien plus féconde en aperçus thérapeutiques si je l’étendais à tout l’ordre des vésanies. Mais les crises de la folie ayant été méconnues ou négligées par la plupart des auteurs, j’ai voulu les signaler dans ce mémoire, comme pouvant offrir des données utiles pour le traitement de cette maladie.

L’aliénation mentale , que les anciens peuples regardaient comme une inspiration ou une punition des dieux, qui dans la suite fut prise pour la possession des démons, qui, dans d’autres temps, passa pour une œuvre de la magie; l’aliénation mentale, dis-je, avec

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toutes ses espèces et ses variétés innombrables, 11e diffère en rien des autres maladies. Comme elles, la folie s’annonce par des signes qui la précèdent et qui la font pressentir; elle a des symptômes qui la caractérisent, une marche qui lui est propre, des périodes d’accroissement , de déclin , un espace de temps qu’elle doit parcourir; enfin les efforts combinés de tout le système, tendent à la terminer soit par la guérison , soit par la mort. Comme toutes les maladies, la folie est sporadique ou épidémique, héréditaire ou accidentelle, idiopathique ou symptomatique. Elle est simple ou compliquée, continue, rémittente ou intermittente; elle est aiguë ou chronique. Pourquoi la folie ne se jugerait-elle point par des crises? Hippocrate et tous les bons observateurs nous assurent que la guérison des maladies ne saurait avoir lieu sans phénomènes critiques. Quel est, en effet, le médecin qui, ayant traité un malade, le croirait irrévocablement guéri , s’il ne pouvait se rendre compte à lui-même des crises qui ont terminé la maladie? Sans doute il est des maladies dans lesquelles les crises sont plus fréquentes et plus faciles à apercevoir : telles sont les maladies aiguës. Il est bien rare que, dans les fièvres graves, dans les phlegmasies, on n’observe point des phénomènes critiques : or, la folie a la plus grande analogie avec ces maladies; leurs rapports sont si multipliés, que souvent, à la période d’invasion, l’œil le plus exercé a de la peine à les distinguer. On est encore bien plus frappé de cette aualogie, quand on compare certains aliénés avec les agonisans; on retrouve chez eux presque tous les signes de mort décrits par Hippocrate : les yeux brillans et fixes,

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le regard plus terrible encore , qui semble découvrir au loin quelque objet effrayant , l’air sinistre et mystérieux, les convulsions des mains ou la carphologic , l’altération de la voix, le rire sardonique, les déjections involontaires , etc. Avec des rapports aussi frappans entre la folie et les maladies qui se jugent le plus souvent par des crises sensibles, pourquoi la première ne se jugerait-elle pas par des crises ?

J’ai constamment observé que la guérison des maladies mentales n’est que trompeuse ou passagère, lorsqu’elle n’est point déterminée par quelques phénomènes critiques. Les accès de folie intermittente finissent presque toujours brusquement et tout-à-coup , sans laisser apercevoir au médecin la cause critique de la cessation des symptômes. Je dis presque toujours, parce qu’il arrive que les accès, surtout lorsque leur retour est régulier, se terminent par des crises aussi constantes et aussi régulières que l’époque du retour même des accès. Dans les folies chroniques, les crises sont moins apparentes, parce que les symptômes sont moins énergiques; elles sont plus lentes, paire que les symptômes marchent avec lenteur; tandis qu’elles sont plus promptes, plus évidentes dans les folies accidentelles et aiguës qui sévissent sur des sujets jeunes, forts et robustes. Les crises sont incomplètes : c’est là la raison pourquoi l’aliénation mentale est ici souvent chronique. On explique très bien le défaut d’énergie de la réaction , l’imperfection des crises et le passage de la folie à l’état chronique, lorsque l’on réfléchit que les causes les plus débilitantes, physiques et morales, sont les causes qui, dans le plus

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grand nombre de cas, prédisposent à cette maladie et la provoquent : les individus que la folie atteint sont débilités par des excès d’étude et de veilles, par l’abirr des plaisirs, par de longs chagrins, par des écarts de régime de toute sorte, par des maladies aiguës, par des évacuations habituelles : si les premiers symptômes indiquent l’excitation , cette énergie est apparente, trompeuse, et devient la source de beaucoup d’erreurs dans le traitement. Une autre cause de l’imperfection des crises, et par conséquent de la chronicité de la folie, c’est qu’il n’est pas de maladie dans laquelle les efforts critiques soient plus troublés parles anomalies nerveuses, par l’excessive sensibilité des malades ; circonstances qui , en altérant la régularité des mouvemens de la vie, s’opposent puissamment à la perfection des crises. Il ne faut pas non plus perdre de vue les funestes effets du traitement employé dès le début de la folie. Effrayé par les premiers symptômes, on jugule le malade, par des saignées copieuses et répétées; ou prive la nature clés forces nécessaires pour juger le mal. Ces perturbateurs ignorent que le médecin ne guérit point, qu’il n’est que le ministre de la nature, que sa mission est d’écarter les obstacles qui peuvent enrayer sa marche, et de disposer le malade convenablement pour qu’il puisse fournir au développement successif des symptômes de la maladie, et suffire aux efforts critiques cpii doit la juger. Cependant Hippocrate recommande de rester observateur au début des maladies; il avertit de ne point s’effrayer des accidens graves qui précèdent et accompagnent les crises. Que

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penser de ces médecins qui veulent toujours être de moitié dans tout ce que fait la nature, qui sont armés de toute pièce pour combattre les uns après les autres, et, pour ainsi dire, corps à corps, tous les symptômes qui se succèdent dans une maladie? il faut leur rappeler cette terrible sentence de Baglivi : Quanta plures remediorum usus necat , qucim vis et impet us morbi. (De crisi et diebus crilicis ). C’est ce que prouve la comparaison de la manière actuelle de traiter les aliénés avec la méthode ancienne. On ne voulait qu’abattre les forces, et on privait les maniaques de celles qui étaient nécessaires même pour délirer : de là des morts promptes, la paralysie, la démence; de là des guérisons momentanées, suivies bientôt de récidives, lorsque le retour des forces permettait le développement des premiers symptômes. Grâce aux principes exposés par Pinel, on se trouve bien aujourd’hui d’une sage expectation qui épie les efforts de la nature , pour les seconder et non pour les anéantir.

Aussi est-il certain que l’on guérit de nos jours un plus grand nombre d’aliénés, et que les rechutes sont moins fréquentes qu’aulrefois. Il faut bien se garder de confondre les rechutes avec les nouvelles attaques de folie. Tous les praticiens savent que les individus qui ont eu des fièvres intermittentes, des phegmasies du cerveau, des poumons, de l’estomac, etc., sont, plus que tous les autres, exposés à contracter ces mêmes affections, parce qu’un organe, qui a été une fois affecté, est par là même disposé plus qu’un autre à être de nouveau malade. On ne donne point le nom de récidive aux re-

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tours des autres maladies, pourquoi le donner à un nouvel accès de folie? Je ne prétends point nier que ceux qui ont été aliénés ne soient exposés à des rechutes; ils doivent y être plus exposés que les autres malades, parce que, comme je l’ai déjà dit, les crises de la folie sont souvent imparfaites; parce que les couva lescens conservent très long -temps une grande susceptibilité. Les praticiens qui ont soigné les aliénés n’ont-ils pas remarqué combien les personnes qui sont guéries sont imprudentes et peu soigneuses d’éviter les causes qui les ont rendues malades une première fois.

Mais je m’écarte de mon sujet; je reviens aux crises de l’aliénation mentale.

Je crois avoir démontré, par l’analogie, que l’aliénation mentale se juge par des crises: voyons ce qu’apprennent l’expérience et l’observation. Je pourrais rapporter les faits consignés dans les écrits d’Hippocrate, de Celse, de Cælius-Aurelianus , de Boerhaave et de Pinel, qui ont signalé plusieurs crises de la folie, mais je m’en tiendrai à des observations que je dois à ma pratique, elles justifieront mon opinion sur la doctrine des crises.

Que ne peut-on saisir l’ordre et la succession de tous les phénomènes qui se produisent dans le cours de la folie! que ne peut-on indiquer les signes qui font connaître par quel organe doivent s’opérer les crises, et préciser l’espèce de crise qui appartient à telle ou telle variété! que ne peut-on déterminer l’époque précise des crises ! Je n’ai pu atteindre ce but.

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J’ai presque toujours observé que, clans l’espace du premier mois, depuis l’invasion, il se fait une rémission très marquée, après laquelle le délire reprend avec plus d’inlensitc. Jusqu’à cette époque la maladie, qui avait eu une marche aiguë et violente, semble erre arrivée à sa terminaison ; mais elle passe à l’état chronique, parce que la crise a été incomplète. Cette première rémission, que j’ai étudiée avec le plus grand soin, doit aussi être attribuée à la cessation des symptômes qui compliquent la folie à son début. Si la crise est complète, la maladie cesse. Aussi, durant le premier mois de l’invasion de la folie, ,il guérit un plus grand nombre d aliénés, comparativement au nombre des guérisons obtenues les mois suivans.

L’aliénation mentale se juge par résolution ; cette terminaison très rare, dans la folie chronique, s’annonce par un sentiment général de faiblesse, de lassitude et de fatigue; par la décoloration de la face et la diminution de l’activité musculaire; par le retour du sommeil de l’appétit ou de la cessation de la voracité; par le rétablissement des sécrétions ou bien par leur diminution , lorsqu’elles ont été trop abondantes. Toutes ces circonstances , coïncidant avec la cessation progressive du délire, avec la manifestation de la sensibilité morale, annoncent la guérison prochaine. La guérison est opérée si le malade est revenu à ses anciennes idées, à ses anciennes affections, à ses anciennes habitudes, à son ancien caractère. Si l’on observe de plus près, 011 s’assure que tel individu qui, pendant le délire, ne pouvait verser une larme, pleure avec facilité; que

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tel autre, sujet à tousser, à cracher, à suer, à éprouver des douleurs dans différentes régions, a reconquis toutes ces légères indispositions, sauve -gardes de sa bonne santé; car pour le médecin observateur, la résolution elle-même n’est pas seulement le retour normal et successif de toutes les fonctions, mais il aperçoit toujours quelque léger phénomène critique : si l’on ajoute les signes suivans à ceux que je viens d’indiquer, on aura alors les caractères d’une guérison parfaite.

Le malade ne doit conserver aucun souvenir pénible de sa maladie; il doit en causer indifféremment, revoir sans répugnance les personnes qui l’ont soigné, et les lieux où il a été traité; il doit être défiant de l’avenir sans exagération , adopter, sans pusillanimité, les avis qui lui sont donnés pour Ja conservation de sa santé. Ces derniers caractères sont si essentiels, que, s’ils manquent, je me défie toujours de la guérison d’un aliéné. J’ai vu des individus rendus à la raison , n’osant me faire visite dans les premiers moraens de leur rentrée dans le inonde, et venir avec plaisir quelques mois après, ayant alors le souvenir bien net de leur maladie et le sentiment du rétablissement de leur santé. J’en ai vu d’autres qui ne pouvaient surmonter le chagrin ou la honte d’avoir été aliénés, rester mélancoliques, et retomber bientôt dans un nouvel accès.

Un jeune homme, âgé de 21 ans, d’un tempérament 6anguin, fort et robuste, gâté par les complaisances et les flatteries continuelles de ses parens, d’un caractère entier et orgueilleux, s’applique beaucoup à l’étude pour se faire distinguer de ses camarades. Il a du délire

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pendant quelques jours, durant l’hiver de i8o5 : il suspend momentanément ses études et les reprend ensuite avec une nouvelle ardeur; il éprouve quelques légères contrariétés, et tombe dans un accès de manie vers la fin du mois de décembre; il exige des égards de tout le monde, se plaint de tous ses parens, veut se mettre à la tête des affaires de sa famille et les diriger à sa fantaisie; il est querelleur et emporté envers son père, sa mère, ses amis et ses compatriotes : son délire s’étend sur toutes sortes d’objets; les idées d’ambition prédominent.

M. B... est confié à nos soins le 1 1 janvier 1806. Sa taille est élevée, ses cheveqx sont noirs, son teint est fleuri, sa mobilité est extrême; il se donne les airs d’un homme d’importance; il mange beaucoup, boit à proportion. Quelques résistances à ses désirs immodérés le jettent dans la fureur, il casse tout; il passe ainsi trois mois dans des alternatives de calme, de délire et de fureur. Si par instans, M. B... semble raisonnable, ce n’est que pour s’affliger et tomber dans une sorte de désespoir. Des bains tièdes, des douches, des boissons acidulées, l’isolement, opèrent la guérison en quatre mois; mon convalescent est triste , sombre , mélancolique , et d’une paresse insurmontable. Il voyage pendant plusieurs mois : la tristesse se dissipe , mais rien ne peut le faire triompher de la honte d’avoir été fou. Rendu dans sa famille, et jouissant d’une raison parfaite, il se livre à l’exercice de la chasse. Après six mois, alors que ses parens sont dans le contentement , dans la plus grande sécurité, on trouve M. B... mort, au milieu d’un bois, à côté de son fusil.

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J’ai observé des convalescens qui, pendant plus ou moins long-temps, exalaient le chagrin d’avoir été malades par des plaintes, par des préventions, par des reproches sans motifs. J’en ai vu qui conservaient des douleurs de tête, des cardialgies; d’autres croyaient encore entendre des voix qui leur parlaient, et même des voix intérieures ; quelques-uns avaient des idées singulières, faisaient des actions bizarres, signes certains que la guérison n’était point parfaite.

Si avec le rétablissement normal de toutes les fonctions, avec le retour de l’appétit, du sommeil, de l’embonpoint et de la régularité des sécrétions, le délire ne diminue pas proportionnellement, la folie persiste, devient alors, pour ainsi dire, constitutionnelle, ou passe à la démence.

Quelquefois les maladies mentales se jugent par la prédominance d'activité du système absorbant. A la suite de presque toutes les maladies, les sujets prennent plus ou moins d’embonpoint pendant la convalescence: c’est ce qui arrive aux aliénés; mais il est des individus, particulièrement ceux qui ont un tempérament éminemment lymphatique, dont le système absorbant acquiert tant d’activité, qu’ils deviennent très gras, surchargés d’embonpoint, et dans un état d’obésité très remarquable. Cet état augmente progressivement pendant plusieurs mois, en même temps les facultés intellectuelles et morales reprennent leur activité, cette obésité augmente après le rétablissement parfait de la raison; se soutient pendant plusieurs mois encore et diminue ensuite, jusqu’au degré d’embonpoint de l’individu

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avant d’être malade. Cette solution est assez fréquente pour mériter d’être notée.

Une dame, âgée de a3 ans, d’un tempérament lymphatique, d’un caractère doux et timide, issue d’un père sujet à de violentes céphalalgies, avait éprouvé plusieurs affections graves, même du délire, à l’époque de la première menstruation. Mariée à l’âge de ai ans, avec un des généraux les plus distingués, elle devient promptement enceinte; pendant sa grossesse, elle mène une vie triste et monotone; elle a des pressentimens sur les suites de sa couche, et desire ardemment le retour de son mari , qui est à l’armée. Madame D... accouche heureusement. Au 7e jour, elle éprouve une secousse morale très vive, les lochies se suppriment, elle délire, devient furieuse. Quelques jours après les lochies reparaissent, le calme revient avec la raison.

Le vingt-cinquième jour de l’accouchement, madame D... a l’imprudence de s'asseoir sur l’herbe; nouvelles inquiétudes : les lochies s’étaient supprimées, madame éprouve une sorte de syncope; le délire et la fureur reparaissent avec plus de violence que la première fois; elle est saignée, baignée. On a recours aux caïmans, aux boissons anti-spasmodiques; le délire va croissant. On espère que la présence du mari changera cet état; le mari revient de l’année, voit sa femme; lui prodigue ses soins. C’est en vain ; on les envoie l’un et l’autre à la campagne; le mari devient bientôt l’objet de la fureur et des emportemens de sa femme; enfin, après trois mois, la malade est confiée à mes soins, le 23 septembre 1806.

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Madame D... a le visage pale, la peau terne, les yeux fixes , l’haleine fétide, des mouveniens convulsifs des muscles de la face; délire général, mussitation continuelle, résistance pour tout ce cju’on veut proposer à la malade; inappétence, constipation, insomnie. Bains tièdes , boissons laxatives , exercice au grand air: après trois semaines, la fureur cesse, le délire per>» siste; par raomens , la malade frappe. Deuxième mois, cinquième de la maladie, application d’un large vésicatoire à la nuque, qui coule très abondamment; laxatifs continués plusieurs jours de suite. Sixième mois, le sommeil, ainsi que l’appétit, commencent à être meilleurs. Septième mois, la malade mange avec voracité; elle répond quelquefois juste aux questions qu’on lui fait. Au huitième mois , suppression du vésicatoire, infusions de safran, bains de pieds, exercice, promenades en voiture; les règles reparaissent; la malade prend de l'embonpoint; son teint et sa peau s’éclaircissent; la raison revient progressivement. A la fin du huitième mois, l’obésité est si grande que cette jeune dame s’en affecte; je la tranquillise, en lui assurant que cet embonpoint est factice, et qu’il se dissipera à mesure que sa santé se fortifiera. Neuvième mois ; madame D... étant en pleine convalescence , après plusieurs jours de préparation , je lui annonce la mort de son mari, qui avait été tué à l’armée; elle éprouve des mouvemens convulsifs, qui me donnent des inquiétudes. Je la console, je la tranquillise, je l’entoure de distractions, elle voit sa famille; la convalescence n’est pas troublée. L’obésité s’est soutenue pendant plusieurs

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mois encore, et ne s’est dissipée que peu-à-peu, après deux ans, quoique la santé fût parfaite. Je pourrais citer plusieurs faits semblables, particulièrement l’exemple d’une jeune personne de 18 ans, qui, à la suite d’une terreur panique, devintmaniaque. Après six mois de délire et de fureur, l’obésité fut si considérable, que je crus devoir appliquer un vésicatoire, la malade éprouvant déjà de la gêne dans la respiration , et une sorte de démence.

Il arrive que, sans pouvoir en assigner la cause, quelques individus deviennent vifs, querelleurs, emportés, et maigrissent prodigieusement plusieurs mois avant d’être attaqués de folie. Tresque tous les aliénés maigrissent beaucoup pendant l’accès, excepté ceux qui sont menacés de démence. Nous venons de voir l’obésité terminer la folie; le contraire arrive quelquefois : le malade tombe dans le dernier degré de l’amaigrissement, et la folie se termine par les phénomènes les plus alarmans; la peau devient bise, noire, terreuse; la faiblesse est extrême; les malades 11’ont plus la force de délirer, encore moins d’être furieux; mais ils sont presque dans l’aphonie : au moment où on les croit prêts à succomber, où ils semblent être arrivés au dernier terme de l’existence, ils reviennent, des portes du tombeau, vers la vie et la raison. Quelquefois cet état semble s’aggraver par l’enflure des extrémités, par des eschares gangréneuses, par le dévoiement. S’il n’y a pas de lésion organique, si on nourrit bien le malade, si on le fortifie, si l’on écarte les impressions morales trop vives, la maladie se termine par la santé.

Une Juive âgée de 19 ans, d’un tempérament lymphatique et nerveux, d’une bonne constitution, irrégulièrement menstruée, est trompée par son amant, qui l’abandonne : elle sort de la maison où elle est en service et court les rues, sans trop savoir où elle va. En rentrant, elle se pend ; on n’a que le temps de lui donner les premiers secours : elle devient furieuse, et est conduite, dès le lendemain, à la Salpêtrière. Cette malade a la taille moyenne, les cheveux et les yeux noirs, le regard abattu , le visage alternativement très rouge ou pâle, l’haleine fétide, les lèvres noires ; elle refuse toute sorte de nourriture, devient furieuse quand on lui présente quelque aliment; elle veut rester nue dans sa loge ; dès qu’on entre dans sa demeure, l’effroi se peint sur sa figure et sur tout son corps, elle supplie d’attendre au lendemain ; elle se persuade qu’on vient la prendre pour la conduire au supplice; elle croit que la dalle qui couvre un égout cache un grand précipice rempli d’ordures, de serpens et de bêtes venimeuses, et que c’est là-dedans qu’on veut la précipiter. Elle ne mange point, parce qu’on veut l’empoisonner, ou tirer parti de ce qu’elle mangera pour la condamner. Elle fait souvent de vains efforts pour pleurer; quelquefois elle crie pendant la nuit, et reste sur le pavé de sa cellule couverte seulement de sa chemise ; malgré les rigueurs de l’hiver, on la trouve nue accroupie dans un coin, sur la pierre. Pendant l’été, elle s’expose cà l’ardeur du soleil presque nue; pendant huit mois de délire, de terreurs imaginaires, de gémissemens, d’angoisses, la malade maigrit; sa peau devient exactement brune

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comme celle d’un mulâtre; cette jeune fille n’a presque que le souffle, lorsqu’elle est conduite à l’infirmerie. On administre une potion tonique; le lendemain, il se manifeste un dévoiement séreux et abondant; les forces diminuent; vainement prescrit-on des remèdes pour modérer le dévoiement, la malade ne veut rien prendre; le dévoiement ne cesse qu’après un mois, alors qu’on croit N... près d’expirer. On lui fait avaler de force quelques gouttes de vin et de bouillon ; quelques jours après, une nourriture plus abondante est prise avec moins de répugnance; peu-à-peu les forces se rétablissent; la raison revient progressivement; il ne reste que de l’inquiétude; les menstrues marquent au onzième mois de la maladie; elles sont abondantes le mois suivant : l’épiderme tombe par écailles; la peau reprend l’éclat de la santé; la raison est rétablie, et notre convalescente est employée au service de la maison, pour assurer le rétablissement de sa santé.

Il est peu de maladies chroniques qui n’aient été guéries par le développement d’une fièvre inattendue. Tous les praticiens ne cessent d’exprimer le regret de n’avoir pas en leur pouvoir la faculté d’exciter la fièvre; plusieurs ont essayé de la faire naître. Le médecin , chargé de l’hospice des insensés de Tubingen en Wurtemberg, fait prendre aux aliénés de son hospice le muriate de mercure doux, à doses répétées, afin d’exciter un mouvement fébrile; ce qui lui réussit quelquefois. Les bains froids , les affusions , ont le même résultat.

Ce que l’art ne peut toujours faire, la nature l’opère pour quelques individus, et il n’est pas rare que

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non-seulement des fièvres symptomatiques, mais des fièvres essentielles, jugent la folie. Je l’ai vue terminée une fois par une fièvre inflammatoire.

Un jeune homme, natif de Caen, âgé de a3 ans, d’un tempérament lymphatique, d’une constitution nerveuse, d’un caractère vif, très sensible, avait été tourmenté par des hémorrhoïdes.

Après les premiers orages de la l’évolution, il se livre avec ardeur au commerce. A l’âge de 21 ans, il conçoit la passion la plus vive pour une jeune personne, qui ne le voit point avec indifférence. Un de ses amis lui fait part du projet qu’il a d’épouser cette demoiselle; dès-lors , M. B... concentre son amour, et continue de vivre avec son ami et celle qu’il'aime, sans trahir ses sentimens; mais il devient peu-à-peu triste, sombre, retiré. Sa mère meurt sur ces entrefaites; il en éprouve le chagrin le plus profond; il prend du dégoût pour ses occupations , forme la résolution d’abandonner le commerce, de quitter sa famille et les lieux qui l’ont vu naître, il se refuse aux plaisirs de son âge, et ne se rend plus en société que par bienséance.

L’hiver suivant se passe dans cet état de mélancolie; M. B... éprouve, tantôt de la constipation, tantôt du dévoiement, et se plaint de maux de tète affreux.

Dans les premiers jours du printemps, B., s’échauffe, s’excite dans une réunion nombreuse et bruyante; au milieu de la soirée; pendant qu’il danse avec son amie, il est pris de mouveinens convulsifs. Le délire le plus violent éclate, le malade trahit son secret, dévoile son amour, et se le reproche ; il appelle sans cesse l’objet de

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sa passion méconnaît ses parens et ses amis, refuse toute assistance. Cet état persiste pendant quatre jours: plusieurs hommes suffisent à peine pour le retenir dans son lit. Les convulsions cessent, le délire va croissant, le malade repousse les remèdes, et prétend se guérir seul. Un de ses amis le décide à se laisser saigner du

pied, à prendre quelques boissons rafraîchissantes et calmantes. U y a moins d’agitation, mais l’incohérence des idées et des actions est la même ; M. B... éprouve un besoin irrésistible de marcher : il a recours à la ruse, pour se soustraire à la surveillance de ses amis et de ses parens; il meqace et frappe même ceux qui s’opposent à ses volontés , ou qui l’accompagnent dans ses courses. Tels sont les traits qui caractérisent cette maladie pendant les deux premiers mois, après lesquels le malade est confié à mes soins , vers le milieu du mois d’avril 1802. A son arrivée, M. B... descend de voiture, sans faire attention à personne, monte, descend, remonte les escaliers avec une promptitude extrême. En me voyant il me touche la main : « Vous êtes Bonaparte, je vous connais, je vous ai vu; que j’ai de plaisir! n’êtes-vous pas lui? embrassez-moi ; je suis votre secrétaire. » Je veux détruire cette illusion ; le malade insiste et devient menaçant : « Vous avez beau flaire, dit-il, je ne me trompe point. » Il court, va, revient, ne peut rester un instant en place. Un ami qui l’accompagne lui assure qu’il est chez un médecin... Bah! hah ! vous ne me tromperez pas. Nous nous mettons à table, il dévore; la joie est peinte sur sa physionomie; la face est colorée, les yeux sont brillans,

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les mouvemens brusques saccadés ainsi que la parole.

' M. B... se couche, il se lève pendant la nuit. Au point du jour, il est chez moi; il prend tous les livres qui tombent sous sa main , les remet en place, les reprend, les retourne, les feuillette; il veut écrire, prend et laisse sa plume. Il se lève, se rasseoit, sort, revient à moi, et me prie d’écrire une lettre à son amie. Je refuse : il trace lui-même quelques mots insignifians, me donne le papier à signer et veut que je signe un nom supposé. Je lui fais observer le danger qu’il y aurait pour moi de faire un faux... Ne craignez rien, je réponds de tout. Je refuse encore, il insiste; enfin il paraît se rendre: bientôt il prétend que je suis une fille déguisée. Il sort brusquement, et va courir dans la cour et dans les jardins; il franchit tous les obstacles , même une barrière de huit pieds de haut : il se croit une force surnaturelle qui peut surmonter tous les dangers. Je place auprès de mon malade un domestique fort et robuste, qui s’attache à tous ses pas, sans en contrarier aucun. La présence de ce domestique finit par en imposer au malade, tandis que je m’efforce de gagner sa confiance. Dès le second jour, M. B... veut me faire quelque révélation ,mais les idées lui manquent. Dans les jardins, il ramasse toutes les petites pierres, qu’il prend pour de l’or ou des diamans, dont il fait une collection dans sa chambre. Sur le papier, sur les murs , sur les portes, sur le parquet, sur le sable, il écrit des lignes, qu’il appelle des vers; il trace des phrases insignifiantes, et toujours le nom de son amie. La face est habituellement très rouge, les

yeux sont brillans, très mobiles; le pouls est plein, dur;

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fréquent ; la constipation et l’insomnie sont opiniâtres ; l’appétit est vorace; la loquacité est continuelle, la mobilité est incoercible, néanmoins quelquefois on surprend M. B... triste, rêveur, les yeux humides de larmes, sans qu’il puisse ou veuille rendre compte de son. état.

Pendant les huit premiers jours, boissons émétisées.

Du 8 au 20 mai, activité musculaire plus grande, besoin de détruire tout ce qui tombe sous sa main : les serrures, le lit, les rideaux, le linge, une flûte, une pipe, tout est cassé ou déchiré. M. B... croit reconnaître toutes les personnes qu’il rencontre; il cherche à les consoler, les croyant très malheureuses; il se saisit de tout ce qu’il trouve; par instant, il court avec une vitesse extrême; s’arrête tout-à-coup haletant, suant de fatigue; il paraît un moment rêveur, et repart avec rapidité, dès qu’on s’approche de lui. Dans cet état, si je veux le fixer, en le saisissant par le bras, tout le temps que je le retiens, les muscles de la face deviennent convulsifs , il bat du pied, non de colère, mais d’impatience, il agite ses membres et sa tête, non pour menacer, mais par le désir impatient de courir. Si dans les intervalles de repos, je lui fais des questions, il ne répond point; si je lui donne des avis, il ne paraît pas me comprendre ; tout son être ne semble tourmenté que du besoin irrésistible de courir : je l’abandonne à cette impulsion, le malade est déjà bien loin de moi.

20 mai. Vers cette époque, M. B... devient plus ques-

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honneur, parle davantage; ses mouvemens sont moins brusques, ses yeux moins vifs, son visage est moins coloré; il verse des pleurs; quelquefois il semble reconnaître son état, et témoigne beaucoup de confiance. Il veut écrire à ses parais, mais sa lettre n’a pas de sens. Après crois jours de rémission, le malade a un nouveau paroxysme qui dure trois semaines. ,

1 0 juin. Frisson, céphalalgie, chaleur ha] i tueuse, la face est vultueuse, les yeux sont brillans, le pouls est dur, plein et fort, nausées, langue jaunâtre. Le malade sent le besoin de rester couché, et cause raisonnablement.

11 juin. Émétique, qui fait vomir abondamment, et provoque plusieurs selles. Le soir, sueur.

12 juin. Disparition des symptômes gastriques, céphalalgie, pouls dur, plein; chaleur halitueuse ; sentiment de lassitude général, soif.

13 juin. Saignée du bras; dans la nuit, sueur et urine abondantes, ainsi que les trois jours suivans.

18 juin, Apyrexie, visage pâle; le malade croit sortir d’un long rêve : nulle lésion de l’entendement; grande faiblesse de mémoire.

7.6 juin. Convalescence, retour des forces; quoique le malade ait paru avoir perdu la mémoire pendant le délire, il conserve dans la convalescence le souvenir des plus petites circonstances de sa maladie; il me témoigne la confiance la plus absolue; il desire reprendre ses anciennes occupations; il revoit ses amis : je multiplie autour de M. B... toutes les occasions de le distraire. Bains tièdes tous les deux jours.

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7 juillet. Signes d’embarras gastrique. Boissons émétisées pendant trois jours. Raison parfaite. Déjections alvines abondantes.

21 juillet. Ce jeune homme rentre dans la société parfaitement guéri, non-seulement de son délire , mais de son amour. Un an après, il assiste au mariage de celle qui avait été l’objet de sa passion et la cause de sa maladie. Quatre ans plus tard, il se marie lui-même. Depuis, M. B... est à la tête d’un établissement immense qu’il dirige avec le plus grand succès.

J’ai vu la folie jugée par la fièvre gastrique.

Un militaire (son frère, vingt ans après, est mort aliéné), âgé de 4i ans, commandait une place frontière, après avoir supporté toutes les fatigues de la guerre , après avoir échappé aux suites de la rupture de l’artère crurale, devint aliéné, désespéré de n’avoir point obtenu la croix de la Légion^d’Honneur. Après la victoire d’Austerlitz, il prépare un discours à la louange du vainqueur, commande à la garnison de prendre les armes, et la fait mettre à genoux, pour entendre ce discours. Cette conduite du commandant C... suscita des propos qui parvinrent à ses oreilles. Dès le lendemain , il délira et eut des accès de fureur. Sou frère vient le chercher, le ramène au sein de sa famille, on le saigne et on le baigne : M. C... est soucieux, indifférent pour sa femme et ses enfans; il desire fuir sa famille et sa patrie. Après quelques mois, il s’échappe et se rend seul à Paris, auprès d’un autre frère : celui-ci l’accueille avec tendresse. Après

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quelques jours, de nouveaux signes de folie se manifestent, même jalousie , même défiance, même exaltation, le malade est confié à mes soins lé 1er avril 1806.

M. C..< a les yeux brillans et très mobiles, la face très colorée, est convulsive. Le malade se prosterne à terre, adore le soleil, qu’il regarde comme le père de la nature. Se promène-t-il dans les jardins, il se croit dans les Champs-Elysées; il prend pour les Néréides un malade et le jardinier occupés à puiser de l’eau ; un autre est pris pour Rhadamanthe, moi-même pour Minos, etc. Devenu plus calme après i5 jours, M. C... ne se prosterne plus, cause plus volontiers,, mais il se croit grand-prêtre du Soleil, fils de Zoroastre, tantôt défiant le Christ , tantôt se croyant Jésus-Christ, destiné à réformer la terre, et à rendre les hommes meilleurs. Par momens , il pousse des hurlemens , éprouvant des douleurs atroces , et s’imaginant qu’un serpent de feu s’échappe du soleil ou de la lune, et s’introduit dans son estomac. On pose des sangsues à l’anus, on donne des bains, des douches, des boissons acidulées laxatives.

A la fin du mois d’août, le malade est pris de fièvre gastrique. Au bout de cinq jours, la fièvre prend le caractère tierce intermittent; je ne prescris aucun remède, la fièvre est abandonnée aux efforts de la nature, après le septième accès, ce militaire avait recouvré toute sa santé.

M. L.^ étudiant en chirurgie , d’un tempérament nerveux, d’une constitution grêle, d’un caractère sombre et mélancolique , avait éprouvé quelques chagrins do-

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quatrième accès qu’elle aurait dû avoir l’année 1 8 1 4 , et cette année 1 8 1 5 , elle n’a même pas eu de prodromes. 1

Les hémorrhagies, dont la suppression cause souvent la folie, la jugent quelquefois.

Un jeune homme, âgé de ig ans, se rendant à l’école de Fontainebleau, tombe dans un accès de fureur qui oblige de recourir aux moyens de traitement les plus énergiques; il est saigné largement. Après i5 jours, l’agitation cesse, et le malade devient comme stupide, se vautrant par terre, dévorant les choses les plus sales, ne parlant point, disposé à frapper pour la plus légère contrariété; se livrant quelquefois à des actes de fureur spontanée. La face est rouge, les yeux sont chassieux, le nez et la bouche sont toujours pleins de mucosités qui coulent sur les vêtemens : le malade tâche souvent de se frapper la tête. Après plusieurs mois de soins inutiles, je m’avisai de lui faire prendre des sternutatoires : il saigna du nez plusieurs jours de suite, la raison commença à prendre le dessus; la convalescence ne se fit pas attendre.

Pendant la guerre de la Vendée, M. G... père de famille, âgé de 38 ans environ, grand et fort, ayant l’habitude de se faire saigner tous les ans, pour dissiper des maux de gorge qui lui donnaient la crainte d’ètre suffoqué, négligea cette précaution. Pendant l’été de 1800, il est souvent obligé, pendant la nuit, de se mettre sur son séant, se sentant près d’étouffer. Vers l’approche de

* Galien rapporte la guérison d’une manie par la fièvre quarte.

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l'hiver, ces accitlensse dissipent; niais le malade devient inquiet, défiant, timide et soucieux, relativement à quelques affaires d’intérêt. Au commencement d’avril iBoj , on s’aperçoit qu’il est distrait et indifférent pour sa famille et ses affaires : M. G... va et vient sans motifs; s'accuse de ses fautes à tout venant, et en demande pardon. Le lendemain d’une nuit sans sommeil, il a de l’agitation et du délire. On le fait vomir; 1 2 sangsues posées aux pieds le soulagent; M. G... reste dans son lit. Quelques jours après, nouvelle application de sangsues à l’anus; bain tiède. Retour à la santé. Deux mois se passent; mais vers la fin de juin, nouveau paroxysme, accompagné de fièvre avec frisson, refus de faire aucun remède : six hommes ont de la peine à contenir le malade dans un bain froid, au sortir duquel il est plus raisonnable. Mêmes bains, les jours suivans, même succès. Ce paroxysme dure huit jours, et depuis s renouvelle presque tous les mois : on a successivement saigné, purgé et baigné le malade.

Vers la fin de l’automne , les paroxysmes sont irréguliers : le malade déraisonne, par fois il est turbulent et emporté; il est plutôt ordinairement gai que triste; dans les intervalles lucides, il lui reste un air d’assurance, un ton impérieux et une sorte de rire étrangers à son état habituel.

Après un an de traitement , le malade fut envoyé à Paris, et confié à mes soins, le 26 février 1802. M. G... a les cheveux blonds, les yeux brillans, la face très colorée, l’extérieur d’un homme fort, et jouissant d’une très bonne santé; il n’est soucieux de rien : il va et

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vient, faisant des espiègleries à tout le inonde, riant presque aux éclats pour le moindre sujet, et quelquefois pour rien; nulle idée, nul souvenir ne sauraient fixer un instant son attention; content de lui-même, il est l’ami de tout le monde, nul souvenir pour sa famille. Tout-à-coup sa face devient plus colorée, ses yeux sont rouges et brillans; il y a de la chaleur dans l’abdomen : alors le délire le plus général s’empare du malade : il est menaçant et frappe; un grand appareil de force* ne lui en impose point. Cet état persiste pendant sept à huit jours, et se termine par un sentiment générai de lassitude, avec un besoin de sommeil ; il se renouvelle plusieurs fois. Les intervalles d’un paroxysme à l’autre ne laissent point le malade exempt de tout délire; il est fier, hautain; il injurie tout le inonde, et rit convulsivement à tout instant. Pendant le paroxysme, le malade ressent de la chaleur dans la tête, et une ardeur brûlante dans les entrailles et l’estomac. Boissons acidulées, nitrées, bains tièdes, douches, lotions d’oxicrat sur la tête, sangsues à l’anus, pédiluves; boissons acidulées, laxatives.

Pendant les deux premiers mois, alternatives de calme et d’exaspération. Bains froids, douches demandées par le malade.

Août. Quinquina, pendant la rémission; sangsues à l’anus tous les i b jours; bains tièdes arec eau froide sur la tête; exercice, et distraction par la culture du jardin; flux hémorroïdal, qui coule pendant plusieurs jours avec tant d'abondance que j’en suis effrayé; le malade alors devient pâle, rêveur, soucieux, timide, de-

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sire retourner au sein de sa famille, et raisonne très bien.

Septembre. Retour des hémorrhoïdes, continuation de la santé. Vers la fin du mois, le malade rit encore quelquefois sans sujet. Le mois suivanl, les hémorrhoïdes reparaissent encore; le calme, la rectitude des idées sont plus marqués. L’ennui s’empare de notre convalescent; il retourne chez lui le 21 octobre. Le printemps suivant, ses parens et ses amis craignent une rechute, je conseille l’application de sangsues à l’anus, les bains de pieds, les lotions de vinaigre sur la tête, des boissons acidulées, les aloétiques, les hémorrhoïdes coulent , et toute inquiétude se dissipe.

Cinq ans plus tard, M. G... voit un de ses enfans suspendu à la croisée d’un grenier, prêt à se précipiter, et beaucoup de monde accourir; immobile d’effroi, il court, sauve son fils; à cette violente émotion succèdent tous les signes d’un nouvel accès. On applique plusieurs fois des sangsues ; on administre des bains avec l’eau froide sur la tête, des boissons rafraîchissantes et laxatives; cette fois encore, les accidens n’ont fait que paraître. 1 2

Je n’ai pas eu occasion d’observer de folie jugée par la rupture des varices ; mais je connais un monsieur qui a été aliéné, et qui aujourd’hui, avancé en âge, a les jambes variqueuses. *

1 Zacutus-Lusitanus rapporte un fait semblable.

2 Decaballis, Phœnomena medtca, dit que la manie se juge par la rupture des varices. Hipp. , apb. arr sect. 6. Iioerhaave, apli. 124.

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La suppression des menstrues est une cause de folie fréquente, soit que cette suppression ait été provoquée par une vive affection morale, ou par quelque écart de régime. Ces folies se jugent par le rétablissement du flux menstruel. Cependant, lorsqu’une disposition héréditaire, un vice de conformation prédisposent à la folie, laquelle éclate par l'effet d’une cause accidentelle, au début de la maladie, les menstrues se suppriment; elles se rétablissent promptement , mais sans soulagement pour la malade. Lorsque les menstrues coulent bien, sans retour vers la santé, alors on doit craindre que la maladie ne devienne incurable; mais tant que les menstrues ne sont point rétablies, il ’est permis de conserver quelque espoir de guérison, surtout dans la première jeunesse.

Mad. C..., âgée de 29 ans, mère de deux en fan s , ayant eu des parens éloignés atteints d’aliénation mentale, était d’un caractère extrêmement jaloux. A peine est-elle mariée, que sa jalousie s’exerce sur son mari, qui cependant ne lui en donne aucun prétexte. Sans qu’on ait pu en connaître la cause , elle éprouve un violent accès de jalousie, suivi de la suppression des menstrues et de délire maniaque.

Après quelques mois de traitement infructueux au sein de sa famille, Mad. C... est confiée à mes soins. Elle a les cheveux et les sourcils noirs, le front ridé, l’œil brillant, caché sous les sourcils, le regard oblique, la langue blanche, le corps chargé d’embonpoint. La malade croit entendre son mari, et suppose qu’il est auprès d’elle , mais caché et retenu auprès de ses maî-

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tresses. Les femmes qui la servent ou l’entourent excitent sa jalousie; on l'entend dire des injures d’une voix basse et mal assurée. Tantôt elle reste des heures entières sans bouger, tantôt elle part comme un trait, fait cent pas et s’arrête; elle avait entendu son mari, qui est absent ; d’autres fois sa démarche est lente et tortueuse; elle fait les jours de 4& heures : elle déjeune et dîne le premier jour, ne se couche point, le lendemain elle goûte et soupe; la journée est finie, elle se couche. lia fallu plusieurs mois avant de décider Mad. C... à se coucher volontairement le jour intermédiaire, et avant de changer sa manière de mesurer le temps. Mad. C... se persuade que l’on s’occupe toujours d’elle, d’une manière désobligeante, ce qui provoque des actes de fureur. Le ventre est volumineux , dur , souvent avec des coliques, la constipation est très opiniâtre et persiste pendant i5 et 1 8 jours. Vainement veut-on donner deslavemens , appliquer des sangsues, Mad. C... croit que l’on veut la violer, parce que, dit-elle, les hommes doivent avoir plusieurs femmes. Six mois se passent dans cet état, Mad. C... oppose moins de résistance pour prendre des bains. Enfin, ou la force à prendre tous les jours des bains de siège, à boire une tisane laxative: la malade paraît un peu plus calme, quoique la face soit très colorée, elle se plaint de coliques, et se prête plus volontiers à faire ce qui lui est prescrit. Cependant ses idées, son entêtement sont les mêmes, Mad. C... ne reconnaît pas l’écriture de son mari, et ne veut pas entendre parler de ses enfans ; quoique son état soit un peu amélioré. Je me décide à la faire

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aller en voiture, les trois jours du carnaval; il faut user de la force pour la faire monter en voiture; elle se promène pendant quatre ou cinq heures chaque jour; le soir en rentrant, elle paraît moins sombre, moins mécontente. Le lundi, les règles paraissent; elles coulent abondamment le mardi : dès-lors toutes les idées sont justes, toutes les préventions se dissipent , les hallucinations se taisent , les excrétions se rétablissent, et au bout d’un mois, Mad... C... est en état de retourner chez elle.

Mademoiselle E..., âgée de 3o ans, d’un tempérament nerveux, d’une constitution délicate, d’une imagination très exaltée, d’un caractère doux et sensible, est abandonnée par son amant qui l’avait rendue mère; elle devient triste, maigrit beaucoup; les menstrues coulent mal, sont irrégulières, peu abondantes; constipation, coliques.

Quelques mois après, on vole à mademoiselle E... le fruit de son travail et de son économie : les menstrues se suppriment, son enfant meurt : le chagrin est à son comble. Les menstrues ne paraissent point, et la fureur la plus violente éclate après dix jours; la malade délire sur toutes sortes d’objets. Elle est conduite à la Salpêtrière le i3 octobre 1801. Mademoiselle E... a les cheveux noirs , la peau brune, les yeux hagards, le visage très coloré , quelquefois pâle, l’haleiue fétide , les lèvres noires; l’agitation es, t extrême, cris, frayeur, menaces, rire convulsif; mademoiselle E... jure, frappe, méconnaît ses parens et ses amis. Malgré le désordre de ses idées , elle reste déconcertée de se trouver

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dans l’hospice : elle est plus calme : la nuit, l’agitation reparaît ; la constipation est opiniâtre.

i5 et 16. Bains tièdes avec eau froide sur la tête r calme, colique, frisson fugace, pâleur instantanée de la face.

18. La malade écoute Les avis et les conseils, témoigne un peu de confiance , délire moins; les déjections alvines sont douloureuses , le sommeil est léger ; apparition des menstrues.

19. Rémission très marquée ; mademoiselle E... marche nu-pieds, suspension des menstrues, coloration de la face, les yeux sont brillans : malaise général , inquiétude, défiance, délire fugace. Bains de pieds, boisson aromatique ; sommeil , retour des menstrues , qui coulent abondamment. Les jours suivons, la malade éprouve tous les soirs un peu de chaleur fébrile; suivie de sueur abondante. Le mois suivant, les menstrues paraissent sans effort et sans orage , cette personne est rendue à sa famille quelques jours après la période menstruelle, éprouvant des accès hystériques très violens.

Les affections de la peau méritent une grande attention, dans l’étude de la folie. Souvent les dartres répercutées ont causé cette maladie. Quelquefois la folie paraît tellement dépendante du développement du vice psorique, qu’elle se reproduit en même temps que les dartres se manifestent.

Un jeune homme, âgé de 17 ans, étant au lycée en province, est pris tout-à-coup d’un accès de manie. Il m’est confié. Je prescris des bains tièdes et une boisson

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rafraîchissante. Il se manifeste sur le visage, une dartre qui s'éteint peu-à-peu , et en même temps que le délire se dissipe. Un mois après , son père l’emmène à Paris pour y passer le carnaval : ce jeune homme se fatigue beaucoup. Le mardi gras, il se grise, et son père le reconduit près de moi plus malade que la première fois. La dartre couvrait toute la joue; après deux mois de bains tièdes, de tisanes amères et sudorifiques, et de beaucoup d’exercice, la dartre disparait avec le délire. L’automne suivant, après une orgie, délire avec apparition de la dartre; il en a été de même pendant deux ans, à l’automne et au printemps. Depuis quatre ans, ce jeune homme soumis à un bon régime, ayant une vie très active, jouit d’une bonne santé, il fait la guerre depuis deux ans.

Une jeune Anglaise, étant en pension à Rouen, devient furieuse. On me l’amène couverte de boutons dartreux ; elle guérit après quatre mois de fureur. J’applique un vésicatoire; je conseille un régime doux et les bains : tout est négligé. Au printemps de l’année suivante , nouvel accès ; le corps est couvert de dartres. Après la guérison de ce second accès , j’applique un vésicatoire; on continue l’usage des bains ; le vésicatoire est remplacé par un cautère : depuis que l’époque du retour de la maladie est passée , il paraît quelques rougeurs sur la figure sans accidens cérébraux; mais des coliques violentes, des syncopes hystériques , des vertiges coïncident avec une plus grande éruption de boutons sur la peau, point de délire : des bains, des boissons dépuratives, une vie active,

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dissipent tous ces symptômes; cette demoiselle jouit d’une santé parfaite depuis cinq ans , elle est retournée dans son pays natal, où elle a trouvé de grands sujets de chagrins , où elle a changé de régime et de manière de vivre, sans en être malade.

Si les dartres causent la folie, si elles marchent quelquefois de compagnie avec cette maladie, nul doute qu’elles ne la jugent quelquefois; j’ai observé cette terminaison.

Un jeune homme de 20 ans, très fort, très robuste , avait eu, à l’âge de 1 y ans , une dartre qui occupait tout le côté droit de la poitrine. Après des remèdes appropriés, il guérit, se livre au travail du cabinet, et surtout à ses plaisirs. Les inquiétudes de la conscription lui font perdre la tête, il est très agité, et fait mille extravagances. Après un mois il m’est confié : je laisse le malade livré à ses divagations : il se baigne et boit une tisane laxative; un mois est à peine écoulé qu’il se manifeste une dartre sur le pied gauche : aussitôt les idées sont plus justes, la conversation est suivie; quelques jours plus tard, ce jeune homme jouit de la plénitude de sa raison, et avant six semaines il est rendu ci sa famille.

Il en est de la gale, comme des dartres. Pendant la dernière campagne de Prusse, on conduit dans un hôpital militaire un chasseur à cheval, présentant tousles symptômes d’une fièvre ataxique. Après quelques jours d’observation, le docteur Roux, aujourd’hui médecin principal des armées, croit reconnaître une véritable manie : il prescrit les bains tièdes. Dès le

premier bain , il observe des boutons de gale : les bains

TERMINAISONS CRITIQUES

sont continués; l’éruption de la gale s’étend sur tout le corps, le délire diminue à mesure que la gale fait plus de progrès : au bout de quinze jours , le malade est rendu à la raison , mais le corps est couvert de gale. Cette affection est traitée par les moyens les plus doux; elle se dissipe, et vers la fin du deuxième mois, ce militaire reprend son service.

M. de S..., âgé de 27 ans, d’un tempérament nerveux, issu d’un père dont l’imagination était singulièrement désordonnée , ayant eu un oncle et une sœur aliénés , étant lui-même d’un caractère très bizarre et très inconstant, avait pris la gale étant à l’armée : cette affection fut traitée, et disparut en peu de jours. Quatre ans après, retiré du service , M. de S... se livre à la vie la plus irrégulière , s’abandonnant à toute sorte d’écarts de régime; il éprouve quelques contrariétés, devient triste , se plaint de constipation et de maux de tête ; il maigrit beaucoup. Après deux mois, tout-à-coup il devient furieux, ne connaît plus la voix de ses pareils et de ses amis, qu’il frappe indistinctement, il croit que tout le monde le trahit, qu’il va être livré à la justice, que sa maîtresse sera sacrifiée; il parle peu, refuse la nourriture, ou bien mange avec voracité. Après quelques jours, il est confié à mes soins, le 24 janvier 1808. M. de S.., a les cheveux blonds, les yeux bleus et fixes, la face pâle , l’haleine fétide; tremblement général, expression de frayeur dès qu’on l’approcbe; mouvement continuel des lèvres, refus obstiné de parler et dose mouvoir; dans d’autres instans, le malade marche, cause beaucoup; plusieurs fois il cherche à se frapper

DE LA FOLIE. 37 I

la tète contre les murs; alors la face est extrêmement rouge, les yeux sont brillans ; par momens; M. de S... se porte aux actes de la plus aveugle fureur, se servant de ce qui se rencontre sous sa main pour frapper tout individu qui se présente à lui. Ce malade m’a assuré, depuis, qu’il entendait très distinctement une voix qui lui conseillait de ne point parler, de ne point marcher, de ne pas manger, et qui l’assurait qu’il fallait qu’il tuât quelqu’un pour être sauvé et libre : cette voix le tenait éveillé , le menaçant des dangers les plus terribles. — Application de sangsues , boissons acidulées, bains tièdes.

Mai. Boissons émétisées pendant plusieurs jours de suite, provoquant des déjections abondantes, et quelques boutous sur la peau.

Juin. Boissons amères, bains tièdes , application de sangsues aux tempes. Le malade cause plus volontiers, dort un peu , a moins de trcmblemens ; la rémission est sensible.

Juillet. Nouvelle application de sangsues autour de la tête, bains froids, douches; amélioration notable.

Août. Purgatif aloétique, bains tièdes, vésicatoire à la nuque : prôgrès plus marqués vers la raison. Les boutons sur le corps sont plus nombreux.

Septembre. Convalescence parfaite : le malade est rendu à sa famille , au mois d’octobre , conservant de l’abattement, de l’irrésolution, de la tristesse, ou bien s’abandonnant à une gaîté désordonnée.

Novembre. M. de S... se livre de nouveau à quelques écarts de régime, et reprend son ancien caractère; en

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même temps il me dit que sa gale est revenue. En effet, je l’examine, et son corps, et particulièrement les bras, sont couverts de boutons, avec prurit insupportable. Je n’ai pu décider ce jeune homme à soigner cette nouvelle affection, qui l’a tourmenté pendant plus d’un an. Depuis quatre ans l’affection cutanée a disparu; la raison néanmoins n’a point été altérée.

M. de X..., général, inspecteur aux revues, âgé de 38 ans, d’un tempérament sanguin, ayant les cheveux noirs, la taille élevée, l’imagination vive et ardente , se livrait avec excès à la masturbation, quoique très appliqué à l’étude, et menant une vie fort active. Il éprouvait, depuis deux ans , de violens chagrins qui l’avaient rendu triste. Il est envoyé en Italie, prend la gale, et se traite lui-même. En huit jours l’éruption disparaît. M. de X... éprouve quelques contrariétés suscitées par la droiture de sa conduite et la sévérité de son inspection : son caractère s’aigrit , il devient difficile et emporté. On le dénonce, il se rend à Paris pour se justifier : on observe quelques nuances de délire dans sa conversation. Un de ses amis a l’imprudence de lui dire qu’on l’a dénoncé, parce qu’il est fou. Il le devient alors réellement , il est furieux , menaçant les jours de tous ceux qui l’environnent, même ceux de sa femme. On le saigne plusieurs fois, on le baigne à l’eau froide, on .lui donne le bain de surprise : il tombe dans la démence compliquée de paralysie générale. Déjections involontaires, accès de fureur instantanée, frayeur dès qu’on l’approche, voracité, insomnie, cris continuels, M. de X... est confié à mes soins au printemps de x8o5.

DE LA FOLIE

Les bains, le petit-lait, les aloétiques, le quinquina, sont successivement administrés, la surveillance la plus sévère est exercée, pour prévenir la masturbation; l’exercice, la promenade au grand air et en voiture, rien ne change l’état du malade : seulement, d’extrêmement craintif qu’il était, il devient affectueux, tendant la main et souriant à tous ceux qui l’approchent. Espérant que si je pouvais lui redonner la gale, je le guérirais , je le mets à l’usage des bains tièdes; on le frictionne matin et soir; il prend des toniques à l’intérieur; il couche avec des chemises de galeux pendant quinze jours. Le professeur Alibert me procure du virus de la gale : je fais, aux environs des articulations des membres, plus de quatre-vingts piqûres, sans rien obtenir; je fais coucher de nouveau le malade avec des chemises infectées, sans obtenir plus de succès. 1

Les engelures ont aussi quelque influence sur la marche de la folie.

J’ai donné des soins à un jeune homme âgé de 18 ans, qui, depuis 1 âge de i3 ans, était tombé dans un état de man’e qui alternait avec la démence : le délire diminua, et la raison reprit son empire, pendant plusieurs mois qu’il fut tourmenté par des engelures aux talons et aux doigts de ses mains; ses plaies coulaient abondamment. Plusieurs exutoires ont été établis depuis la suppression des engelures : ce jeune homme est resté dans un état de démence et de fureur, qui a

1 Gardane assure que la manie peut être guérie par l’inoculation. Fischer et Riediin font la même observation. Decostes rapporte l'observation d’une manie guérie par la gale.

TERMINAISONS CRITIQUES

pris un caractère érotique depuis l’époque de la puberté.

Les furoncles se manifestent souvent chez les aliénés, et deviennent critiques dans quelques cas, surtout lorsque la suppuration est très abondante. J’ai observé cette solution critique, particulièrement chez deux individus qui tous les deux étaient surchargés d’embonpoint, et avaient ce qu’on appelle la constitution humorale.

M.deT..., ancien militaire, âgé de 47 ans, issu d’un père et d’un oncle aliénés, d’un tempérament sanguin, sujet depuis longues années au tremblement des mains, était d'un caractère doux, indifférent, irrésolu, d’un esprit borné, peu propre à l’étude. Quoique sans passions , il aimait beaucoup les femmes et n’était point difficile sur le choix. Son éducation fut négligée , et sa fortune altérée par l’injustice de ses parens et par les suites de la révolution. Sa femme ayant eu onze fausses couches, il s’affligeait beaucoup de n’avoir point d’enfans auxquels il pût laisser son nom et sa fortune. Depuis quelque temps le tremblement des mains ayant diminué, le malade a eu quelques liémorrhoïdes et est devenu plus sombre. Pendant l eté de 1S01 , il devint triste, taciturne, indifférent pour ses affaires, sa femme et ses amis; se permettant des propos très libres avec les dames; mangeant beaucoup, faisant moins d’exercice, il prit de l’embonpoint.

Printemps cle 1 802. Affaissement des facultés intellectuelles, surtout de la mémoire : le malade sort de chez lui sans but et y rentre de même sans motif et à toutes les heures; deux fois le meme jour il se rend à pied chez une dame et chez une cousine pour deman-

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der leur main; une autre fois il veut aller se noyer, enfin, il y a quelques jours qu’il déserte son hôtel, ne rentre point, et on le trouve à pied, à plusieurs lieues, sur la grande route, sans savoir où il porte ses pas.

jer mai 1802. Le malade est conduit à Paris et confié aux soins de Pinel et aux miens. M. de T... a la face pâle, les traits relâchés, les yeux fixes, il tremble des mains, il vacille sur les jambes, il a un appétit vorace, de la soif, de la difficulté et de la douleur en urinant. La mémoire est affaiblie, les idées intermédiaires manquent pour suivre un raisonnement : quelquefois M. de T... devient violent : son délire tient alors de l’exaltation; la face se colore, les yeux sont brillans, les mouvemens sont libres et continuels; le malade crie, brise, déchire, déplace, ramasse tout ce qu’il rencontre. Des sangsues sont appliquées à l’anus et coulent abondamment, des boissons laxatives provoquent des déjections sèches et noires; le sommeil est troublé par des rêves affreux.

Juin. Bains à 22°; douches sans nul effet; vésicatoire à la nuque suivi de rémission; quelques jours après, frisson, tendance à l’assoupissement; retour du délire, de l’agitation, de la fureur et du besoin de déchirer; sangsues à l’anus.

19. Flux hémorrhoïdal, suivi de plus d’exaspération; propos obscènes; projet de mariage; besoin irrésistible de marcher et d’exercer ses mains à mal faire. Bains avec lotions d’eau froide sur la tête.

29. Tout-à-coup cris affreux, hurlemens, M. de T. . appelle son fils (il n’a pas d’enfantj, 1 s’obstine à rester

TERMINAISONS CRITIQUES

nu. Alors la face est très rouge, la peau brûlante, la fureur éclate pour la plus légère contrariété : cet état augmente pendant la nuit. On multiplie des lotions d’oxicrat sur la tête; plusieurs verres d’émulsion sont bus avec avidité. On laisse le malade au grand air, se promener tout nu, on l’éponge avec l’eau froide, rien ne le calme. A deux heures de la nuit, le malade qui s’était endormi en se couchant, rendu de fatigue, est éveillé par un rêve affreux, il croit être entouré de voleurs, il place, avec efforts , son lit contre la croisée pour les empêcher d’entrer. En même temps, il pousse des cris effrayau s , frappe à) coups redoublés contre les murs , contre la porte de sa chambre; j’accours auprès du malade; mes exhortations, la présence de plusieurs domestiques ne peuvent ni le rassurer, ni faire cesser ses vociférations; la face est extrêmement rouge, les vaisseaux sanguins du col, de la tête sont très gonflés, la peau est brûlante, la fureur extrême; je menace le malade de la douche, il la desire, la reçoit, se calme, à mesure que l’eau froide tombe sur sa tête, il remercie du bien qu’on lui fait, se couche, boit plusieurs verres d’émulsion très fraîche et dort très bien le reste de la nuit.

3o. Calme, délire d’actions qui semble provoqué par le génie de la destruction : en déchirant son linge, M... assure qu’il fait des chemises, des draps, des matelas. Le vésicatoire coule, quoique souvent arraché. Tisane amère, laxative.

Ier juillet. Retour des cris, de l’agitationet de la fureur. Lotions d’oxicrat sur la tête et sur tout le corps, suivies de sommeil.

DE LA FOLIE

3. Furoncles au clos et au bras; calme, tristesse, pleurs : moins de délire, même besoin d’agir et d’exercer ses mains; dévoiement.

5. Nouvelle exaspération, mais passagère et pendant laquelle la face est très rouge.

8. Application de sangsues à l’anus : le vésicatoire et plusieurs furoncles se dessèchent, par l’impossibilité de maintenir l’appareil du pansement.

g. Alternative de calme et d’agitation : M... détruit tout; il démolit, dit-il, pour rebâtir; il casse pour faire des objets neufs; il arrache les arbres pour activer la végétation; il déchire son linge pour en augmenter la quantité; il se marie avec sept à huit femmes, il crie pendant la nuit; par instans il fait des hurlemens. Le 10, à une heure de la nuit, il jette contre sa porte le bois de son lit, qui est d’un poids énorme. On arrive auprès du malade, on le trouve pâle, tremblant, effrayé : il croit avoir vu quatre voleurs qui voulaient entrer dans sa chambre. On le rassure, on lui mouille la tête, on lui éponge tout le corps avec l’oxicrat très froid, on le couche, et il dort parfaitement le reste de la nuit.

12. Bains tièdes, douches tous les deux jours, calme, instans lucides, sommeil. Vers la fin du mois, l’agitation reparaît, toujours précédée de pâleur et accompagnée de rougeur de la face, de chaleur et de soif. Le vésicatoire est séché, et les furoncles n’ont plus suppuré; le dévoiement a cessé.

3o. Instans lucides; promenade au-dehors; le malade déchire moins, reste vêtu, mange avec propreté, mais

J'] O TERMINAISONS CRITIQUES

dès le point du jour il bouleverse tout dans sa chambre. Bains tièdes, aloès, poudre de racine de rhubarbe, mêlée avec la poudre de feuilles d’oranger.

20 août. Eruption de plusieurs furoncles : même traitement : boisson amère.

27. Retour sensible vers la raison ; le malade a écrit à sa femme.

3o. Suppuration abondante des furoncles, sommeil; le malade ne déchire plus, mais tous les matins, son lit est bouleversé.

4 septembre. Rougeur de la face, agitation, délire, impatience. Les furoncles coulent peu; retour des forces.

i3. Nouveaux furoncles, calme, presque point de délire.

21. Suppuration abondante des furoncles; le malade jouit de toute sa raison, desire voir sa femme et parle de retourner chez lui.

29. Agitation, pleurs, idées disparates, selles abondantes; laxatifs combinés avec les amers et alternés avec les bains tièdes.

11 octobre. Raison parfaite, mémoire un peu faible; face décolorée par momens; légers embarras de la langue; démarche lente , peu sûre. Les furoncles commencent à sécher. Promenade à pied, en voiture. Quinquina, vin cl’ Espagne. Cautère au bras.

Novembre. Rétablissement des forces, mouvetnens faciles, gaîté, prévenances sociales.

25. Arrivée de sa femme; il a été plus triste et plus rêveur les jours suivans; tous les soirs les yeux sont ronges : céphalalgie.

1)E LA FOLIE

28. Légère paralysie tle la langue, dissipée par l’exercice et le travail du jardin; bains de pieds sima pisés plusieurs jours de suite; lavemens purgatifs; sangsues à l’anus le 29.

Décembre. Vésicatoire à la nuque, qui a coulé pendant quelques jours; infusion d’arnica. Santé parfaite.

Le malade est parti pour la province le mois suivant, pendant une gelée très forte. Sa voiture a été renversée, et a roulé à plusieurs toises de profondeur, sans que la raison ait éprouvé la moindre atteinte de cette violente secousse. Cinq ans après , M. de T..., dont les hémorrhoïdes coulaient abondamment , qui jouissait d’une très bonne santé, fut frappé de mort par une hémorrhagie cérébrale.

Une dame âgée de 27 ans, d’un tempérament lymphatique , ayant les cheveux blonds , le caractère mais entier, doux, issue d’une mère dont les idées et les projets avaient toujours été exagérés, est nourrice depuis trois mois. Son mari est obligé de faire une absence : dès le soir même, elle se tourmente et s’inquiète : tantôt elle craint qu’on ait tué son mari, tantôt elle croit qu’il veut l’abandonner. Le lendemain, des amis veulent la distraire, l’engagent à venir chez eux. A peine rendue à cette invitation, elle cherche son mari partout, entre dans le plus violent délire, que ne dissipe point l’arrivée de son mari.

Après trois mois de délire, et souvent de fureur, la malade est confiée à mes soins : elle est dans un état de mélancolie religieuse, ayant la face pâle, les traits convulsifs, et ne parlant jamais; elle mange peu et avec dif-

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ficulté, la constipation est opiniâtre. La malade ne veut faire aucun remède, mais desire mourir et invoque la mort. J’ordonne un vésicatoire à la nuque, qu’elle n’a supporté que quelques jours; on a recours aux purgatifs doux. Après trois mois, la raison s’est rétablie; mais la malade reste sombre, triste, défiante, jalouse et colère. Néanmoins elle rentre au sein de sa famille. Après quelques jours, il se manifeste un furoncle énorme au périné; la suppuration est très abondante pendant quinze jours; dès-loès, le rétablissement delà santé est parfait.

Des suppurations abondantes et spontanées ou provoquées, des ulcères rouverts, des exutoires, ont aussi jugé quelquefois la folie. 1

M. C..., officier de la garde, âgéde q.5 ans, d’une taille très élevée, d’une constitution faible , d’un tempérament nerveux, d’un caractère triste, ne connaissant que le service, fuyant la société, et se livrant à des plaisirs solitaires, avait vu périr son frère en Egypte, à la suite d’un tétanos traumatique. De retour en France , il reste attaché au service militaire. J^a mort de son père , quelques chagrins domestiques le rendent plus soucieux depuis un an. Vers le mois de mars x8oi, faisant l’exercice, M. C... sent quelque chose se déranger dans son estomac : depuis , il ne cesse de se plaindre de la région épigastrique ; il maigrit , devient faible : i) croit sa poitrine affectée, et fait plusieurs remèdes.

1 SibberO. , in Collect. soc. mcd. Havn. i , n° il.

DE LA FOLIE

2 7 juillet. Etant à l’hôpital militaire, il reste a4 heures accroupi dans son lit, sans vouloir bouger. Le lendemain à 6 heures du matin , il trompe la surveillance des infirmiers, des sentinelles de l’hospice; revêtu seulement d’une couverture, il court les rues, boit un verre d’eau-de-vie, se rend chez un de ses cousins et y délire beaucoup. Deux jours après, se sentant très altéré, il boit dix bouteilles de vin , dans lequel il fait fondre plusieurs livres de sucre. Il vomit abondamment, boit encore : son domestique veut s’y opposer, ce n’est pas sans danger. Le soir, il tombe dans le plus grand affaissement; dans la nuit, convulsions , pendant lesquelles l’urine coule involontairement : la soif est dévorante. Les jours suivans, le délire est continu et général : M. G... crache à la figure de tout le monde; il entre souvent en fureur, et croit que tout ce qu’on lui offre est empoisonné.

20 août. Je me rends auprès du malade qui était à l’hôpital de la Garde. Je le trouve lié sur son lit, entouré de ses camarades, pâle, d’une maigreur extrême, les yeux ternes, les muscles de la face tirés, l’haleine fétide. Je le fais délier : M. C... consent à monter en voiture avec moi seul : le grand air achève de le calmer, il est raisonnable. Rendu à sa nouvelle habitation, il dort pendant plusieurs heures. A son réveil , rougeur des pommettes, les yeux sont fixes, la physionomie est triste.

« Je mourrai pour lui; que je le voie; s’il me voit,

tout est sauvé; il est Dieu, mon père; ma mère! il a choisi ma mère pour femme. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.» Ces phrases sont

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entremêlées par des temps de repos, pendant lequel le malade cherche les mots, et les répète très vite, comme après un grand effort de mémoire; il fait souvent le signe de la croix, en prononçant les mots au nom, etc., d’un ton lent et solennel. Les pupilles sont dilatées, l’urine est involontaire : sueur générale, raideur des membres , pouls faible, soubresauts. Lotions d’eau froide sur la tête, sinapismes.

21. Rémission, sentiment de faiblesse générale; M. C... cherche partout son père et sa mère. A midi, il se couche. Raideur tétanique; signes de croix continuels; inquiétude sur sa> vie. Le soir : appétit, rémission; le malade voit passer 20,000 hommes à cheval portés sur les nuages, qui vont à la conquête de l’Angleterre. Dans la nuit, raideur tétanique; expression de l’effroi sur la figure : le malade croit voir des diables, dont il tâche de se débarrasser par des signes de croix et par des coups de poings qu’il jette à l’air.

23. Dès sept heures du matin , raideur tétanique , les yeux sont fixes , les pupilles dilatées : sueur, pouls lent, insensibilité lorsqu’on pince la peau. La visite d’un camarade fait couler les larmes. Frictions alcoolisées, vésicatoire à la nuque , sinapismes aux pieds.

24. Même délire, plaintes du malade sur ce qu’on lui fait souffrir , raideur tétanique diminuée; le vésicatoire coule abondamment.

2 5. Bain, suivi de sommeil : la vue de la sœur de M. C... lui fait le plus grand plaisir; après les premiers épanchemens avec sa sœur, sommeil profond; toutes les articulations des doigts, sur lesquelles se sont formées,

DE LA FOLIE

dès l’avant-veille , des ampoules, sont en suppuration.

27. Le malade se sent plus fort, desire se conduire par lui-même.

28. Il brusque sa sœur; délire par momens; il a des alternatives de gaîté et de tristesse; sommeil.

4 septembre. Ouverture d’une ampoule sous le talon, formée par le sinapisme du 2 3 septembre, et que le malade n’avait pas voulu laisser ouvrir; la sérosité qui s’en est épanchée a exhalé une fétidité suffocante; il en est tombé quelques gouttes sur un de mes doigts, qui ont causé un panaris qu’il a fallu ouvrir avec l’instrument.

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