AGES
IO
| TOTAUX
Sexe. — Les femmes, par la mollesse de leur constitution , par la mobilité de leurs sensations et de leurs désirs, par le peu d’application qu’elles apportent à tout , semblent devoir être moins sujettes que les hommes à la mélancolie. Telle était l’opinion d’Arétée , de Cœlius Aurélianus et des anciens ; mais l’extrême susceptibilité , la vie sédentaire de nos femmes , leurs qualités mêmes , ne sont-elles pas des causes prédisposantes à cette maladie ? Les femmes ne sont-elles pas sous l’empire d’influences étrangères à l’homme : telles que la menstruation, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement? Les passions amoureuses qui, chez elles, sont si actives; la religion qui est une véritable passion pour plusieurs lorsque l’amour n’occupe pas exclusivement leur cœur et leur esprit; la jalousie, la crainte, n’agissent-elles pas plus énergiquement sur les femmes que sur les hommes ? aussi la mélancolie religieuse est très fréquente chez elles, surtout dans la classe
OU MITANCOLTE. 4 2q
inferieure tle la société, et clans les contrées livrées à l’ignorance. Les jeunes filles, les veuves, et quelquefois les femmes, au temps critique, sont en proie à la mélancolie érotique; les hommes, dit Zimmermann, sont fous par orgueil, les filles par amour, les femmes par jalousie.
Les tempéramens. — Le tempérament mélancolique des anciens , bilioso-nerveux de Hallé, prédispose à la lypémanie. Les individus doués de ce tempérament ont la taille haute, le corps grêle, les muscles minces mais fortement dessinés; la poitrine est étroite et serrée; la peau brune ou jaunâtre; les cheveux sont noirs, les yeux caves, pleins de feu; la physionomie est triste, inquiète; le regard timide ou fixe; la sensibilité est exquise; toutes les passions sont extrêmes; ces individus aiment ou haïssent avec emportement et opiniâtreté; rêveurs, taciturnes, défians, ombrageux, ils concentrent leurs affections; la société les importune; ils la fuient, préférant la solitude, dans laquelle leur imagination ei leurs affections peuvent s’exalter sans importunité. Ils sont très propres à la culture des arts et des sciences; ils ont peu de mémoire, mais leurs idées sont fortes, leurs conceptions vastes; ils sont capables de profondes méditations; souvent exclusifs pour les objets de leurs études, il semble qu’ils n’aient d’intelligence et d’attraits que pour un objet déterminé, auquel ils se livrent avec la plus grande ardeur; ces individus sont essentiellement prédisposés à la lypémanie : ce qui a fait dire à Aristote que les hommes de génie, les grands législateurs sont ordinairement inélancoli-
DE LA LYPÉMANIE
ques. Mahomet, Luther, Le Tasse, Caton, Pascal, Chatterton, J. - J. Rousseau, Gilbert, Alfieri, Zimmermann, etc., confirment l’opinion d’Aristote qu’il avait justifiée par son propre exemple. Ce tempérament n’est pas exclusivement le partage du génie qui s’exerce à bien penser et à bien dii’e, à bien agir; c’est aussi le tempérament de quelques grands scélérats, et de grands coupables. Ces génies du mal, envoyés dans le monde pour être l’effroi et les tyrans de leurs concitoyens, ne sont pas toujours exempts des tourmens de la plus noire mélancolie ; leur physionomie dure et repoussante porte l’empreinte de leurs passions haineuses et malfaisantes ; leur aversion pour les hommes leur fait rechercher la solitude et fuir la présence de leurs semblables.
Les constitutions ou les tempéramens acquis, dans lesquels prédomine le système hépatique et hémorrhoïdaire , prédisposent aussi à la lypémanie.
Professions et maniéré de vivre. — Le travail du corps entretient les forces physiques en même temps qu’il les répartit uniformément dans tous les organes. C’est le frein le mieux éprouvé contre les passions qu’il modère, en même temps qu’il empêche l’imagination de se mêler de nos plaisirs et de les corrompre. La vie oisive et inoccupée, le passage d’une vie très active à une vie oisive, molle et trop abondante; les veilles excessives en épuisant les forces ; le sommeil trop prolongé , en appesantissant le corps et l’esprit, jettent dans la morosité et la torpeur. Les excès d’études usent l’homme , dit Celse, plus que le travail de corps, si l’étude n’est
OU MÉLANCOLIE
point subordonnée h des temps de repos et d’exercices; si elle est concentrée sur un seul objet, et si cet objet est abstrait, mystique ou romanesque, alors l’homme vit dans un danger imminent de devenir lypémaniaque. La mélancolie est plus à craindre encore si , aux excès d’études, se joignent des écarts de régime, une conduite dissipée et dissolue, ou bien un goût trop décidé pour la vie solitaire. Zimmermann rapporte plusieurs exemples de mélancolies produites par cette dernière cause Il est quelques professions qui disposent plus particulièrement à cette maladie, parce qu’elles exaltent l’imagination et les passions, et exposent ceux qui s’y livrent aux écarts de régime de toute sorte : tels sont les musiciens, les poètes, les acteurs, les négocians qui font des spéculations hasardeuses ; je pourrais nommer plus de vingt acteurs pour lesquels j’ai été consulté.
Les causes physiques, qu’on pourrait appeler pathologiques , agissent presque toutes en affaiblissant la constitution des individus, ou en imprimant aux fluides un caractère funeste. Le jeûne, la faim, prolongés, ont été signalés par plusieurs auteurs, particulièrement par Santacrux, comme propres à produire la mélancolie. Cette influence est même consacrée par le langage populaire, et l’habitude de surcharger l’estomac d’alimens de difficile digestion, particulièrement chez les hommes qui font peu d’exercice, dispose à la même maladie. Quelques médecins ont
I La sol'dude, trad. par A.-J.-L. Jourdan. Paris 182 5, in-8.
DE LA. LYPÉMANIE
prétendu que l’usage habituel du lait rend triste, et est contraire aux mélancoliques; il est certain que l’usage du lait donne des maux de tête aux personnes d’un tempérament bilioso-nerveux. L’abus de l’opium, des boissons chaudes , celui des liqueurs alcooliques , causent souvent la lypémanie et conduisent les mélancoliques au suicide ; peut-être faut-il attribuer à l’abus des boissons chaudes et de l’alcool, le grand nombre de suicides qu’on observe en Angleterre; c’est le sentiment de plusieurs médecins anglais. L’on amène souvent , dans notre hospice, des femmes qui, dans un état d’ivresse ou pendant le délire qui suit l’ivresse , sont dans la lypémanie, même avec penchant au suicide.
L’onanisme, la continence, après le mariage, produisent quelquefois la mélancolie; la suppression d’une évacuation habituelle, de la transpiration, du flux hémorrhoïdal, la constipation opiniâtre rendent mélancolique. Sanctorius a observé que le défaut de transpiration rend triste; Voltaire avait dit que la constipation influait d’une manière fâcheuse sur les déterminations des grands.
La rétrocession ou la cessation brusque d’une affection maladive quelconque , peut causer la lypémanie à ceux qui sont prédisposés à cette maladie : la gale, les dartres, un ulcère, un exutoire supprimés sont dans ce cas. On voit la lypémanie remplacer la phthisie pulmonaire, l’hystérie, l’hypocondrie, l’épilepsie, la manie et la monomanie ou alterner avec ces maladies. Il n’est pas rare que le délire général et l’excitation qui caractérisent la manie, cessant, les maniaques 11e tombent dans une
OU MÉLANCOLIE
mélancolie profonde, et même avec penchant au suicide; les uns domines par un sentiment pénible que leur inspire le souvenir de leur délire, sentiment fortifié malheureusement par les préjugés; les autres, persuadés qu’ils ne sont plus propres à rien , se persuadent qu’ils sont inutiles ou à charge à leurs parens et à leurs amis, ou qu’ils sont un objet de mépris pour leurs concitoyens.
Monsieur...., âgé de 43 ans, d’une constitution très forte, ayant joué un rôle actif pendant la terreur; est éloigné par le directoire , et envoyé en ambassade : le premier consul le rappelle et le nomme préfet. Monsieur..., n’étant point replacé conformément au poste qu’il vient de quitter, et surtout à son ambition, se livre à mille exagérations, à mille extravagances dans ses propos et ses actions; bientôt il se persuade qu’il est roi, et s’abandonne à toutes les prétentions qu’une telle conviction lui inspire; il exige que l’on se prosterne devant lui ; il fait et défait sans cesse le ministère; il prodigue des grâces, des honneurs et des richesses; sa démarche estfière et imposante; il dort peu, mange beaucoup, il a de la constipation. Confié à mes soins, après quelques mois, ce malade recouvre la raison , juge très bien son état et on le croit guéri; mais bientôt après il tombe dans une mélancolie profonde, avec délire, accompagnée de tristesse et de craintes imaginaires qui l’accompagnèrent jusqu’à la fin de sa vie : il succomba à une hémorrhagie cérébrale foudroyante, cinq mois après l’invasion de la mélancolie. A l’ouverture du cadavre, la substance cérébrale était très injectée, ra-
DE LA. LYPÉMANIE
mollie, comme triturée, autour du sang épanché. Tous les viscères étaient sains. Les muscles jumeaux ressemblaient à du lard fumé dont ils avaient la couleur, la densité; la texture, les fibres musculaires avaient disparu. Pendant les deux derniers mois de sa vie, M
restait debout sans bouger, ou marchait, en posant lentement les pieds l’un devant l’autre, bout à bout. Dès le début de cette maladie, M avait présenté quel-
ques légers symptômes de paralysie de la langue et avait pris beaucoup d’embonpoint.
Les passions sont de vraies folies , mais des folies passagères; elles s’emparent des facultés intellectuelles, les absorbent si énergiquement, que l’homme n’est plus capable de penser à autre chose qu’à l’objet de sa passion. Que les affections morales, que les passions aient leur siège dans le cœur, dans le centre-phrénique, dans le plexus solaire, dans le nerf trisplanclmique , dans les ganglions, dans le cerveau, ou bien qu’elles ne soient que l’effet d’une réaction de l’archée ou du principe vital, toujours est-il vrai que les passions exercent une influence très énergique sur les fonctions de la vie organique, et sur notre entendement. Si les passions ont une influence sur toutes nos fonctions dans l’état de santé , combien plus énergique sera cette influence dans une maladie dont le désordre des passions forme le principal caractère! Les affections morales sont les causes les plus fréquentes de la lypémanie; leur désordre en est le symptôme le plus saillant, et, entre les mains d’un médecin habile, elles sont un puissant moyen de guérison: l’amour contrarié, la jalousie, la
OU BI'ÉLANCOLIK.
crainte, qui est la perception d’un mal futur ou qui nous menace; la frayeur, qui est la perception d’un mal présent, sont les passions qui produisent le plus grand nombre de lypémanies, particulièrement dans la jeunesse, chez les femmes, dans les classes inférieures de la société; tandis que l’ambition, l’avarice, l’amourpropre blessé, les revers de fortune, le jeu, produisent plus souvent la lypémanie chez les adultes, chez les hommes faits, dans les classes élevées de la société, et dans les pays où les lumières et les institutions fomentent toutes les passions sociales.
Les passions tristes sont plus ordinairement cause de la mélancolie avec délire : elles agissent tantôt lentement et par des spasmes répétés, fatiguent progressivement les organes et acèrent, pour ainsi dire, la sensibilité; l’esprit affaibli supporte alors difficilement la contrariété, et l’homme devient craintif, parce qu’il est faible et très sensible : tantôt les affections morales vives et brusques, bouleversent tout-à-coup la sensibilité et jetlent aussitôt dans fa mélancolie. Les tableaux suivans indiquent les différences que présentent les causes de la lypémanie, relativement à leur fré-
quence.
Tableau des causes.
Hérédité rio
Suppression des règles 25
Temps critique. ... » 40
Suites de couches 35
Chute sur la lète ro
Masturbation 6
A reporter
DE LA. LYPÉMANIE
Report 226
Libertinage . 3o
Abus du vin ig
Chagrins domestiques 60
Revers de fortune, misère 48
Amour contrarié 42
Jalousie 8
Frayeur 19
Amour-propre blessé 12
Colère 18
Total 482
Les causes de la lypémanie, comme celles des autres maladies mentales , n’exerpent pas toujours leur action immédiatement sur le cerveau; c’est dire qu’il y a des mélancolies sympathiques : tantôt les divers foyers de la sensibilité réagissent sur le cerveau pour produire le délire mélancolique, tantôt la prédominance et la lésion d’un appareil organique exercent la même réaction; tous les symptômes paraissent dépendre du désordre de quelque viscère plus ou moins éloigné du centre de la sensibilité.
Que de mélancolies qui ont remplacé l’hypocondrie ! Que de mélancolies qui reconnaissent pour causes des maladies chroniques, particulièrement des lésions des viscères abdominaux! on appelle alors ces affections des lypémanies hypocondriaques. J’ai vu un négociant, qui était tombé dans une mélancolie profonde, avec refus de prendre des alimens, et avec tentatives de suicide, assurant qu’un corps étranger s’était arrêté dans son gosier et l’empêchait d’avaler. Ses parens avaient la certitude qu’il n’avait rien pris qui pût causer l’inflam-
Oü MÉLANCOLIE. /f3 rj
niation de la gorge; l’inspection de cette partie éloignait toute inquiétude à cet égard ; le malade plongé dans la tristesse, demandait toujours qu’on lui retirât ce corps étranger : après trois mois, il tomba dans le marasme et mourut. A Couverture du cadavre , je trouvai un ulcère occupant le tiers supérieur de l’œsophage et d’un aspect syphilitique. Bonet parle d’un campagnard qui assurait avoir un crapaud dans l’estomac, qu’il entendait crier, qu’il sentait remuer, etc. : à sa mort, on trouva un squirrhe dans son estomac. J’ai vu plusieurs fois des mélancoliques hypocondriaques qui disaient avoir plusieurs diables dans le ventre, qui croyaient que leur ventre était plein d’animaux, immondes, qui étaient convaincus qu’à l’aide de l’électricité et du magnétisme on excitait, dans leurs intestins, des douleurs atroces. Chez ces individus, l’ouverture des corps m’a montré des péritonites chroniques, un cancer de l’estomac, la gangrène du colon transverse. Un malade croyait avoir des oiseaux dans son ventre, et n’osait point aller à la garde-robe dans la crainte que ces oiseaux s’échappant, on ne s’aperçût de son infirmité; plusieurs fois il m’a prié d’entendre le bruit de ces oiseaux, c’était des flatuosités et des horborygmes.
Les causes de la lypémanie , comme celles de toutes les autres maladies , sont prédisposantes ou éloignées , prochaines ou excitantes; mais ces distinctions ne peuvent être rigoureusement appliquées à telle cause ou à telle autre, car il arrive souvent que les causes que l’on appelle prédisposantes sont excitantes, et réciproquement quelquefois les causes excitantes seules semblent avoir
DE LA LYPÉMANIE
suffi pour provoquer la maladie; plus ordinairement, il y a eu le concours des deux ordres de causes. Un premier évènement dispose à la maladie; un second la fait éclater.
M***, âgé de 20 ans, est à la veille de se marier avec une femme qu’il adore : des obstacles insurmontables rompent tous ses desseins. Il devient triste, morose, inquiet, fuyant le monde, en un mot, mélancolique. Après six mois il n’obtient pas au service l’avancement qu’il espère : aussitôt il tombe dans le plus profond désespoir; il accuse tous les hommes d’injustice; il se croit l’objet de leur haiqe et de leurs persécutions; souvent, dans la rue, dans les promenades, en voyage, il pense qu’on se moque de lui; il en demande satisfaction. Une fois il se bat en duel avec un militaire qu’il n’avait jamais connu, que le hasard lui fait rencontrer, dont il se persuade avoir été insulté. Enfin , il fait plusieurs tentatives de suicide : il guérit après un an.
Un négociant, âgé de 45 ans , éprouve une banqueroute qui le gêne momentanément sans altérer sa fortune; le même jour son caractère change; il est plus gai qu’à l’ordinaire, se rit de ce contre-temps, se félicitant d’avoir appris à mieux connaître les hommes; il forme des projets incompatibles avec sa fortune et ses affaires. Huit jours se passent dans un état de joie, de satisfaction, d’activité qui fait craindre une maladie grave, dont M... lui-même a le pressentiment. Après cette époque, des évènemens politiques qui sont parfaitement étrangers à ses intérêts , mais qui blessent les opinions de
OU MÉLANCOLIE
M... le plongent dans un délire mélancolique dont rien n’a pu le retirer.
Il n’est pas rare de voir la lypémanie éclater sans causes assignables ; cependant , en observant les malades avec plus de soin, en s’informant de leur manière de vivre, et de leurs habitudes., on découvre la véritable origine du mal, dont le principe est souvent quelque affection morale cachée. Hippocrate, Erasistrate, Galien , et Ferrand dans son Traité de V amour, citent des exemples mémorables de leur sagacité pour reconnaître les causes dissimulées ou cachées de la lypémanie. Souvent j’ai pu deviner que l’onanisme était la cause vraie, mais cachée de la maladie. Il arrive aussi que les causes excitantes, soit physiques, soit morales, agissent si brusquement, que le délire éclate tout-à-coup , surtout lorsque les prédispositions sont nombreuses ou fortes.
La lypémanie est continue , rémittente ou intermittente; celle qui est rémittente est beaucoup plus frér queute, et il est très peu de lypémaniaques dont le délire ne s’exaspère pas tous les deux jours; plusieurs éprouvent une rémission très marquée le soir et après ledîner, tandis que d’autres sont très exaspérés au réveil et au commencement de la journée. Chez ces derniers, cette exaspération dépend tantôt de la peine qu’ils se font d’avoir à traîner leur existence encore pendant une journée dont la longueur interminable les effraie; tantôt de la crainte que leurs ennemis ne profitent du jour pour exécuter leurs desseins funestes. Quelques panophobes craignent l’approche de la nuit et
DE LA LYPÉMANIE
les ténèbres. Les ténèbres irritent leurs appréhensions ; les voleurs peuvent s’introduire plus facilement ; l’insomnie, les rêves, les épouvantent d’avance. La mélancolie intermittente n’offre rien de particulier, rien que nous ayons à ajouter à ce que nous avons dit des folies intermittentes.
La lypémanie continue a une marche ordinairement très lente; et outre le délire partiel qui la caractérise, elle se complique d’une multitude de symptômes dont l’exaspération coïncide avec celle du délire, ou la provoque. C’est ordinairement au printemps qu’elle se termine par la santé; mais peut-on compter sur une guérison solide, si elle n’est précédée par quelque commotion, par quelque crise physique ou morale? Je me défie toujours d’une guérison lorsque je n’ai pu observer quelque crise antérieure. Ces crises sont, comme dans les autres folies , très nombreuses : tantôt elles se font par la peau, par le rétablissement de la transpiration, par des sueurs abondantes , par des exanthèmes, des furoncles; on en lit des exemples dans tous les auteurs; tantôt par les hémorrhagies habituelles qui étaient supprimées, par les menstrues; tantôt elles se jugent par des évacuations muqueuses , bilieuses , brunes , noirâtres, et même sanguinolentes, qui ont lieu par les vomissemens ou par les déjections alvines. Ces évacuations critiques s’observent plus fréquemment que les autres; elles sont signalées par tous les auteurs, ce sont les crises que l’art peut provoquer avec le plus de succès. Hippocrate rapporte qu’Adamentus guérit par le vomissement d’une grande quantité de matière noire.
OU MÉLANCOLIE
Lorry, Halle ‘rapportent des exemples semblables: Pinel parle de la guérison de deux mélancoliques, l’un par le développement d’une parotide, et l’autre par un ictère. La lypémanie se termine encore par des secousses morales : une violente passion , brusquement provoquée, en faisant diversion aux idées fixes, guérit. La maladie cesse par l’effet de la frayeur, de la crainte; par l’effet d’un stratagème bien concerté et ménagé , d’après le caractère de la maladie et celui du malade. Le retour à la raison a lieu aussi lorsque, par ses soins et ses discours, un médecin habile sait s’emparer de la confiance du malade. Ce premier pas fait, la guérison est facile. Dans quelques cas, on guérit en satisfaisant aux désirs du malade et en lui accordant l’objet de la passion qui a provoqué le délire. La mélancolie se termine encore par l’explosion du délire maniaque; cette terminaison est rare, il faut être prévenu que le passage d’une lypémanie tranquille à la fureur peut être suivi d’accidens funestes, et être le prélude d’une mort prompte, soit naturelle , soit provoquée.
La lypémanie passe quelquefois à la manie; c’est sans doute, cette transformation, qui a fait confondre la mélancolie avec la manie. Elle dégénère assez souvent en démence. Dans cet état, l’aliéné a conservé des idées dominantes; mais ces idées entre elles sont incohérentes, sans suite, sans ordre, et sans harmonie avec les actions , tandis qu’auparavant , les idées , les convictions étaient fortes , les raisonne-
1 Mémoires de la Société méd. d' émulât. , t. ni, p. 348.
DE LA. LYPEMANIE
mens, les désirs, les déterminations étaient des conséquences justes et immédiates des idées qui caractérisaient le délire.
§ III. Maladies auxquelles succombent les hjpémaniaques. Ouvertures des corps.
La mélancolie se termine par la mort; Lorry et Mead assurent que la phthisie pulmonaire est sa terminaison la plus fréquente. Les Anglais veulent qu’elle se termine souvent par les hydropisies de poitrine. Le grand nombre d’ouvertures de eprps que j’ai faites ont confirmé l’observation de Mead et de Lorry; j’ai vu aussi beaucoup d’affections abdominales mettre fin à l’existence des mélancoliques. Le scorbut, la gangrène consécutive, sont cause de la mort d’un grand nombre de lypémaniaques. Le défaut d’exercice, le mauvais régime de ces malades, le chagrin qui les poursuit, en les affaiblissant, les exposent aux inflammations chroniques des divers organes. Je ne dois point oublier l’onanisme comme propre à produire les plus funestes effets sur la santé et la vie de ces infortunés : c’est un des écarts de régime auquel ils se livrent et sur lequel il est important de rappeler l’attention de ceux qui ont à diriger et à surveiller des aliénés.
L’anatomie pathologique n’a rien appris de positif sur le siège de la mélancolie. Ce n’est pas que les ouvertures de corps manquent, mais les observations sont incomplètes, on ne peut distinguer ce qui est propre à la lypémanie de ce qui appartient à l’hypocondrie
Olï MELANCOLIE. 44^
on à la manie, avec lesquelles on l’a confondue. Dans les ouvertures de cadavres des aliénés, et par conséquent dans celles des mélancoliques, on a trop négligé de tenir compte des maladies auxquelles succombent ces malades. J’ai mis une grande attention à préciser ces maladies : voici le résultat de mes observations à cet égard.
Tableau des maladies auxquelles succombent les lypémaniaques.
Fièvre adynamique . io
Marasme, fièvre lente 24
Fhthisie pulmonaire, pleurésies chroniques 62
Maladies du cœur 16
Phlegmasie chronique de l’abdomen 32
Scorhu,t 26
Apoplexie 6
Total 176
De ce relevé il résulte que les mélancoliques succombent presque toujours à des maladies chroniques, particulièrement aux affections de poitrine. Le marasme et la fièvre lente nerveuse présentent tous les caractères du tabes melancolica décrit par Lorry. Ces malades se plaignent les uns de cardialgie, les autres de coliques; ils mangent peu; quelquefois ils ont de la voracité, et néanmoins ils maigrissent, ils s’affaiblissent; la constipation est d’abord opiniâtre; il y a des paroxysmes fébriles irréguliers; ces paroxysmes ont lieu plus ordinairement le soir; le pouls est faible et concentré, la chaleur de la peau mordicante; quélquefois la peau se couvre d’une sueur visqueuse; plus ordinairement elle est aride et d’un aspect terreux; les malades tom-
DE LA LYPÉMANIE
bent dans une faiblesse extrême, ne quittent plus le lit; ils ont de l’aphonie, ils ne mangent plus ; les traits s’altèrent; enfin, ils s’éteignent sans efforts et sans douleurs. Quelques lypémaniaques sont , pendant plus ou moins long-temps avant la mort, tourmentés de dévoiemens séreux, quelquefois sanguinolens , ce dévoiement est symptomatique de la phthisie, du scorbut, de l’entérite chronique.
Les anciens attribuaient la mélancolie à des amas de hile noire, épaisse; à des humeurs corrodantes qui, se portant -au cerveau, obscurcissent comme d’un voile l’organe de la pensée , et impriment ainsi un caractère triste, sombre, craintif, au délire des mélancoliques. Quelques auteurs ont prétendu avoir trouvé cette humeur dans le cerveau. Les progrès que l’anatomie pathologique a faits de nos jours, permettent de rendre raison de ce phénomène. Il est très vrai qu’on rencontre dans le cerveau de quelques mélancoliques , un liquide rougeâtre, jaune; tout le monde sait aujourd’hui que ce fluide n’est point de la hile, mais les restes , les débris d’un épanchement sanguin ou d une portion ramollie du cerveau. Tantôt cette matière est contenue dans un kyste, tantôt elle est épanchée dans un réseau lâche, formé par la substance cérébrale. Cette altération s’observe sur les cadavres d’individus qui n’ont jamais été aliénés. Elle coïncide avec la mélancolie , mais elle n’est ni la cause , ni l’effet de cette maladie.
Bonet, dans le Sepulchi'etuni , dit que les vaisseaux de l’encéphale sont distendus, gorgés de sang; qu il y a
OU MÉLANCOLIE
des épancliemens clans les sinus du cerveau; il signale surtout les lésions du thorax et de l’abdomen chez les mélancoliques. Boerhaave dit que le cerveau est dur, friable, d’un blanc-jaunâtre; que les vaisseaux de cet organe sont gorgés de sang noir coagulé. On ne peut rien conclure de ces faits, puisque les auteurs qui les rapportent confondent la mélancolie avec la manie. Quelques modernes assurent que chez les mélancoliques, la vésicule biliaire contient des concrétions, mais cela est loin d’être constant. Le cœur a paru quelquefois vide de sang, ou bien ses ventricules se sont trouvés pleins de concrétions appelées polypeuses . Gall assure que le crâne des suicides est épais et dense. Je possède plusieurs crânes d’aliénés suicides qui sont très minces.
Une des altérations que j’ai rencontrées fréquemment chez les mélancoliques, c’est le déplacement du colon transverse. J’en rapporte plusieurs observations. La position transverse du colon devient oblique et même perpendiculaire; son extrémité gauche se porte vers le pubis, et se cache quelquefois derrière la symphyse.
L’observation suivante doit intéresser ceux qui aiment les phénomènes politiques et ceux qui recherchent les faits extraordinaires en médecine. Yoy. pl.
Téroenne, ou Théroigne de Méricour, était une célèbre courtisane, née dans le pays de Luxembourg. Elle était d’une taille moyenne, elle avait les cheveux châtains, les yeux grands et bleus, la physionomie mobile, la démarche vive, dégagée, et même élégante.
DE LA LYPÉMANIE
Cette fille, née, selon les uns, d’une famille honorable, selon d’autres, sortie du rang des courtisanes, joua un rôle bien déplorable pendant les premières années de la révolution. Elle avait alors de 28 à 3o ans.
Elle se livra aux divers chefs du parti populaire, qu’elle servit utilement dans la plupart des émeutes, et contribua surtout, les 5 et 6 octobre 1789^ corrompre le régiment de Flandres, en conduisant dans les rangs, des filles de mauvaise vie, et en distribuant de l’argent aux soldats.
En 1790, elle fut envoyée dans le pays de Liège, pour soulever le peuple. Elle y avait un grade militaire. Elle se fit remarquer parmi cette populace effrénée, qui fut envoyée à Versailles les 5 et 6 octobre 1790. Les Aulrichiensl’arrêtèrent au mois de janvier 1 79 r. Elle fut conduite à Vienne, renfermée dans une forteresse; l’Empereur Léopold desira la voir, s’entretint avec elle, la fit mettre en liberté en décembre de la même année; elle revint à Paris, se montra de nouveau sur la scène révolutionnaire. Elle se fit remarquer alors sur les terrasses des Tuileries, dans les tribunes, haranguant le peuple avec audace, pour le ramener au modérantisme et à la Constitution. Ce rôle ne put lui convenir longtemps. Bientôt les Jacobins s’emparèrent de Téroenne, bientôt on la vit paraître, un bonnet rouge sur la tête, un sabre au côté, une pique à la main, commandant une armée de femmes. Elle eut une bonne part aux évènemens de septembre 1792. Quoiqu’il ne soit pas prouvé qu’elle ait participé aux massacres, néanmoins on raconte qu’elle se rendit dans la cour de l’abbaye ,
OU MÉLANCOLIE
et qu’elle trancha la tête avec son sabre à un malheureux que l’on conduisait au tribunal de cette prison. On assure que c’était un de ses anciens amans.
Lorsque le Directoire fut établi, les sociétés populaires furent fermées, Téroenne perdit la raison. Elle fut conduite dans une maison du faubourg Saint-Marceau. On trouva dans les papiers de Saint-Just une lettre d’elle, sous la date du 26 juillet 1794, dans laquelle se montrent déjà les signes d’une tête égarée.
En novembre 1800, elle fut envoyée à la Salpêtrière; le mois suivant, ou la transféra aux Petites-Maisons, où elle est restée pendant sept ans. Lorsque l’administration des hospices fit évacuer les aliénés des Petites- Maisons, Téroenne retourna à la Salpêtrière le 7 septembre 1807. Elle avait environ quarante-sept ans.
A son arrivée, elle était très agitée, injuriant, menaçant tout le monde, ne parlant que de liberté, de comités de salut public , révolutionnaire , etc., accusant tous ceux qui l’approchaient d’être des modérés, des royalistes, etc.
En 1808, un grand personnage, qui avait figuré comme chef de parti, vint à la Salpêtrière. Téroenne le reconnut, se souleva de dessus la paille de son lit sur laquelle elle restait couchée et accabla d’injures le visiteur, l’accusant d’avoir abandonné le parti populaire, d’être un modéré, dont un arrêté du comité de salut public devait faire bientôt, justice.
En 1810, elle devint plus calme, et tomba dans un état de démence, qui laissait voir les traces de ses premières idées dominantes.
DE LA LYPÉMANIE
Teroenne ne veut supporter aucun vêlement , pas même de chemise. Tous les jours, malin et soir, et plusieurs fois le jour, elle inonde son lit, ou mieux la paille de son lit, avec plusieurs seaux d’eau, se couche et se recouvre de son drap en été , et de son drap et de sa couverture en hiver. Elle se plaît à se promener nupieds dans sa cellule dallée en pierre et inondée d’eau.
Le froid rigoureux ne change rien à ce régime. Jamais on n’a pu la faire coucher avec une chemise, ni prendre une seconde couverture. Dans les trois dernières années de sa vie , on lui donna une très grande robe de chambre dont elle ne se sprvait presque jamais. Lorsqu’il gèle et qu’elle ne peut avoir de l’eau en abondance, elle brise la glace et prend l’eau qui est au-dessous pour se mouiller le corps, particulièrement les pieds.
Quoique dans une cellule petite, sombre, très humide et sans meubles , elle se trouve très bien ; elle prétend être occupée de choses très importantes; elle sourit aux personnes qui l’abordent; quelquefois elle répond brusquement: Je ne vous connais pas , et s’enveloppe sous sa couverture. Il est rare qu’elle réponde juste. Elle dit souvent : Je ne sais pas; j’ai oublié. Si on insiste, elle s’impatiente, elle parle seule, à voix basse; elle articule des phrases entrecoupées des mots fortune , liberté , comité , révolution , coquins , décret , arrêté , etc. Elle en veut beaucoup aux modérés.
Elle se fâche, s’emporte lorsqu’on la contrarie, surtout lorsqu’on veut l’empêcher de prendre de l’eau. Une fois elle a mordu une de ses compagnes avec tant de fureur, qu’elle lui a emporté un lambeau de chair: le
caractère de cette femme avait donc survécu à son intelligence.
Elle ne sort presque point de sa cellule, et y reste ordinairement couchée. Si elle en sort, elle est nue, ou couverte de sa chemise: elle ne fait que quelques pas, plus souvent elle marche à quatre pattes, s’allonge par terre; et l’œil fixe, elle ramasse toutes les bribes qu’elle rencontre sur le pavé et les mange. Je l’ai vue prendre et dévorer de la paille , de la plume, des feuilles desséchées, des morceaux de viande traînés dans la boue, etc. Elle boit l’eau des ruisseaux pendant qu’on nettoie les cours, quoique cette eau soit salie et chargée d’ordures, préférant cette boisson à toute autre.
J’ai voulu la faire écrire; elle a tracé quelques mots. Jamais elle n’a pu former de phrase. Elle n’a jamais donné aucun signe d’hystérie. Tout sentiment de pudeur semble éteint en elle, et elle est habituellement nue, sans rougir, à la vue des hommes.
L’ayant fait dessiner en 1 8 1 6 , elle s’est prêtée à cette opération ; elle n’a paru attacher aucune importance à ce que faisait le dessinateur.
Malgré ce régime, que Teroenne a continué pendant dix ans, elle était bien et régulièrement menstruée; elle mangeait beaucoup, elle n’était point malade et n’avait contracté aucune infirmité.
Quelques jours avant d’entrer à l’infirmerie, il s’est fait une éruption sur tout son corps; Téroenne s’est lavée à son ordinaire avec l’eau froide et s’est couchée sur son lit inondé, les boulons ont disparu; dès-
45o DE LA LÏPÉAIA5HE
lors elle est restée dans son lit, ne mangeant point, buvant de l’eau.
Le Ier mai 181 7, Téroenne entre à l’infirmerie dans un état de faiblesse très grande, refusant toute nourriture, buvant de l’eau, restant couchée , parlant souvent seule, mais à voix très basse. i5. Maigreur, pâleur extrême de la face, yeux ternes, fixes, quelques mouvemens convulsifs de la face, pouls très faible, légère enflure des mains, œdème des pieds; enfin le g juin, elle s’est éteinte âgée de cinquante-sept ans, sans qu’elle ait paru avoir recouvré un seul instant sa raison.
Autopsie le 10 au matin.
Dure-mère adhérente au crâne, crâne épais postérieurement, ligne médiane très déjetée.
Cerveau très mou, décoloré, membrane qui revêt les ventricules épaissie, la substance cérébrale subjacente, dans l’épaisseur d’une ligne, d’un aspect vitreux et d’un blanc grisâtre.
Plexus choroïdes décolorés , offrant de petits kystes séreux.
Carotides qui côtoient les sinus caverneux ayant acquis le diamètre d’une très grosse plume.
Glande pituitaire contenant un fluide brunâtre.
Sérosité dans les deux plèvres, ainsi que dans le péricarde.
Cœur flasque.
Estomac distendu par une fluide verdâtre.
Colon transverse perpendiculaire précipité derrière le pubis..
OU MÉLANCOLIE
Foie petit, verdâtre; son tissu très mou; sa tunique propre se détachant avec la plus grande facilité. Vésicule biliaire distendue par de la bile noire, épaisse, grenue.
Rate molle, verdâtre comme le foie.
Vessie très contractée sur elle-même, ses parois très épaisses.
Enveloppe des ovaires épaisse, et même cartilagineuse en plusieurs points.
Dans l’observation de Teroenne, comme dans celles qui suivent, le colon transverse avait changé de direct on et il était descendu jusque derrière le pubis.
• — Jeanne, âgée de cinquante-huit ans, est entrée à la Salpêtrière le 5 octobre i8ri. Elle, avait toujours joui d’une bonne santé. Son père est devenu aliéné après avoir été trépané, et une des filles de Jeanne s’est jetée dans la rivière après être accouchée.
Jeanne fut mariée à l’âge de vingt-six ans, et devint mère de huit enfans. A quarante-cinq ans les menstrues cessèrent sans accident. Elle était couturière.
Cinquante-quatre ans; départ de son fils pour l’armée : tristesse , pleurs , mélancolie, délire. On emploie plusieurs saignées , et la malade guérit.
Cinquante-huit ans. Tout-à-coup, sans cause nouvelle, délire, tristesse, pleurs. C’était le 19 mai i8il. Le 21 on conduit Jeanne à Cliarenton, d’où, après cinq mois , cette femme est envoyée à la Salpêtrière.
Cinquante-huit ans et demi. A son entrée dans l’hospice, le 5 octobre 1811, maigreur extrême, physionomie inquiète , troublée, peau aride, brune. Jeanne est
DE LA LYPÉMANIE
toujours prête à s’en aller. Pendant la nuit, elle descend de son lit pour partir. Elle répète sans cesse : mon Dieu, mon Dieu ! Elle demande ses enfans; elle prie qu’on les cache; elle va, elle vient, elle s’agite; supplie, pleure souvent; elle oublie, ne sait point retrouver son lit. Elle mange peu; les déjections involontaires sont fréquentes et muqueuses.
26 octobre : Jeanne entre à l’infirmerie, à cause de sa faiblesse et du dévoiement; d’ailleurs, mêmes inquiétudes morales, même agitation. La vue de ses parens ne peut lui rendre du calme. Insomnie.
Janvier 1812: la faiblesse est augmentée, le dévoiement persiste, la malade ne peut plus quitter son lit; vers la fin du mois la langue devient noire, les lèvres brunâtres, le pouls très faible, très fréquent; tous les symptômes adynamiques se prononcent; en février, il se forme des escbares aux deux trocbantères, au coccix, enfin la malade succombe le 1 1 de ce mois.
Autopsie le 12. — Marasme; crâne mince, injecté; ligne médiane divisant la capacité du crâne en deux moitiés inégales.
Sérosité à la base du crâne; cervelet mou, cerveau dense; arachnoïde injectée, plexus choroïdes, offrant des petits kystes séreux; ventricules latéraux rétrécis dans tous les sens, avec des adhérences très étendues à leur portion postérieure.
Colon transverse plongé presque perpendiculairement dans la cavité pelvienne, entraînant avec lui dans cette cavité, une grande portion du colon descendant.
Estomac rétréci, ayant des rides profondes, la mu-
OU MÉLANCOLIE
queuse de ce viscère offre des traces d’inflammation.
Intestin grêle, contenant du mucus verdâtre avec quelques vestiges d’inflammation.
Vésicule biliaire très distendue par de la bile fluide jaune, mêlée de plusieurs petites concrétions jaunes.
Rate petite.
Muscles pâles, et faciles à déchirer.
Barbe, veuve Benoît, native de la Martinique, négresse, âgée de trente-sept ans, entrée à l’hospice le i4 juillet 1812, sans qu’on ait pu recueillir le moindre renseignement sur son état , sa manière de vivre , les causes et la durée de sa maladie.
A son arrivée, Barbe est maigre, les yeux sont grands, hagards , et quelquefois menaçans. Elle fut mise au lit en arrivant ; elle était faible , la peau sèche et brûlante; elle buvait beaucoup, ne voulait point manger, assurant qu’on voulait l’empoisonner; elle paraissait frémir de crainte dès qu’on l’approchait; son regard devenait oblique et inquiet; elle chassait les personnes, les menaçait même, les traitait de coquins, de scélérats, d’empoisonneurs; il lui semblait même reconnaître en nous les objets de sa haine, de ses craintes et de sa fureur. Elle s’est constamment l'efusée à prendre autre chose que de l’eau, quelquefois elle consentait à boire un peu d’eau rougie.
29 juillet 1812, toux fréquente surtout le soir; oppression, fièvre; vésicatoire aux jambes.
8 août crachementde sang; pouls faible, paroxysme bien prononcé ; le soir, toux. Barbe demande avec humeur des remèdes qu’elle ne prend pas. 12, prostration,
DJÏ LA. LYPÉMANIJE
oppression plus forte; les vésicatoires ne coulent point.
1 4, dévoiement, jambes enflées. 16, crachats verdâtres très félidés, dypsnce. 17 frissons ; disparition de Fenflure. 18, mort à six heures du matin.
Autopsie , le 19 au matiu. — Taille élevée, marasme, décoloration générale de la peau qui est d’un noir terne.
Crâne très épais et d’une petite capacité.
Dure-mère très épaissie, adhérente au crâne, vaisseaux de l’arachnoïde et de la pie-mère injectés, circonvolutions du cerveau petites, serrées; cerveau mou, sérosité à la base du crâne, et dans les deux ventricules latéraux. ,
Adhérence très forte et postérieure, des parois des ventricules , légères adhérences avec les corps striés, capacité des ventricules très diminuée’, vaisseaux de la membrane qui les revêt injectés.
Substance blanche injectée.
Substance grise peu colorée.
Cervelet mou.
Plèvre gauche adhérente dans une grande portion de son étendue; sérosité bourbeuse épanchée dans le reste de sa cavité; le poumon infiltré, suppuré , avec un très grand nombre de tubercules en suppuration.
La plèvre droite n’offre que quelques brides ; mais la portion supérieure du poumon est tuberculeuse , avec quelques points de suppuration.
Sérosité abondante dans le péricarde.
Foie mou , vésicule biliaire contenant de la bile.
Vessie très contractée, ses parois très épaissies; utérus volumineux, mais, sain; le va^jn offre des traces
de lcuchorrée; la muqueuse de l’estomac est très légèrement phlogosde et enduite d’un mucus grisâtre.
Le colon transverse est précipité derrière le pubis.
Manceau, fille, couturière. A 3o ans, mariage, contrariétés, manie, mélancolie; plusieurs fois dans l’année M... a de l’agitation. A 36 ans, fureur presque continuelle et provoquée par la plus légère contrariété. Plus tard M... courait les champs avec un livre de dévotion à la main. Elle n’était pas méchante. 37 ans. Entrée à l’hospice le 10 juin 1806. Très maigre, très délirante et furieuse; elle est réglée, les yeux sont très hagards et menaçans.
Elle reste habituellement couchée et toujours sur ses couvertures; pendant les grandes chaleurs, elle se lève et reste assise sur ses talons , toujours à la même place. Elle est seule, ne parle à personne, provoque tout le monde par des injures. Elle est très méchante et frappe avec le dessein de faire beaucoup de mal. Alors elle devient pâle, les yeux sont étincelans; elle est imdomptable et menace encore, quoique entourée d’un grand appareil de force. Elle ne veut point travailler, elle demande de retourner chez elle, parce qu’elle est très riche. Elle injurie et prodigue les noms de voleur, coquin, etc. La nuit, elle est tranquille. Elle est très propre. Elle mange, mais par caprice.
[\i ans, octobre 1811. Depuis quelques mois, les règles de M... sont très irrégulières; elle est malade, mais ne veut recevoir aucun secours.
Décembre. Hémorrhagie utérine très abondante. Depuis, M... répète souvent qu’elle est malade, elle tombe
456 DE LA LYPÉMANIE
dans le marasme, sans que la disposition à la fureur diminue.
6 mars 1812. M... a la fièvre. 8, les déjections sont involontaires, symptômes adynamiques, fièvre. g, entrée à l’infirmerie; il a fallu la contraindre. Langue et dents noires; fièvre; déjection involontaire; soif. 10, respiration fréquente, prostration. 11, mort à onze heures du matin.
Autopsie le 12. — Marasme, cheveux gris, peau brune, halée; œdème des pieds, taches de scorbut.
Crâne irrégulièrement épais, ligne médiane déjetée, bosses pariétales très renflées, fosses de la base du crâne inégales.
Couche de sang membraniforme sur toute la face interne de l’arachnoïde. Faux réticulée.
Vaisseaux de la lame externe de la pie-mère injectés plus particulièrement à gauche.
Sérosité entre les deux lames de la pie-mère.
Sérosité à la base du crâne.
Glande pinéale offrant des concrétions osseuses.
Adhérence des ventricules antérieurement avec les corps striés.
Plexus décolorés.
Substance grise décolorée.
Cervelet très mou.
Poumon gauche hépatisé, offrant quelques tubercules, dont deux ou trois en suppuration.
Hydropéricarde.
Colon transverse baissé jusque vers le pubis.
L’estomac contracté, les rides offrant des traces'd’in-
flammation, et la muqueuse enduite d’un mucus grisâtre.
Intestins enflammés en plusieurs points, noirâtres.
Matrice squirrheuse.
Buel était âgée de 28 ans lors de son entrée à l’hospice de la Salpêtrière, le 1 1 décembre 1808, pour cause de mélancolie religieuse. On n’a pu savoir les causes de sa maladie. La malade était encore menstruée; mais les menstrues coulaient peu.
Cette femme avait presque toutes les nuits des fluxions à tête , une céphalalgie habituelle; elle mangeait peu, et restait souvent couchée.
Son délire avait pour objet les idées religieuses ; elle se disait retenue dans la maison par des coquins. Elle traitait avec mépris ses compagnes, ne se liait point avec elles, vivait seule et à l’écart.
A l’âge de 3i ans , B... ne se plaignait plus de céphalalgie; elle n’eut plus de fluxions ; mais elle devint plus faible; elle maigrit quoiqu’elle mangeât beaucoup; elle toussait souvent. Ses plaintes s’accompagnaient de menaces, des cris, d’injures.
3s ans, en juillet 1812 : fluxion à la tête, toux, séjour prolongé au lit, faiblesse extrême.
i4 juillet, entrée à l’infirmerie. Phthisie, fièvre.
6 août : toux, dyspnée , paroxysme fébriles tous les soirs, ig, crachats purulens, dévoiement ; œdème des pieds. 2 r, cessation du dévoiement , œdème des mains et des pieds , dyspnée , délire. 23 , mort, à neuf heures du matin. 24, ouverture du corps.
Taille élevée, cheveux blonds, les yeux bleus, peau
DE LA LYPÉMANIE
blanche , membres thoraciques amaigris , membres abdominaux infiltrés , glandes sous-maxillaires développées.
Crâne mince, éburné; dure-mère adhérente au crâne, celle qui tapisse les fosses moyennes de la base du crâne est réticulée. Sérosité entre la pie-mère et l’araclino ïd ; circonvolutions du cerveau serrées et peu profondes. Substance grise décolorée, sérosité rougeâtre dans les deux ventricules latéraux, dont la capacité est très diminuée par l’adhérence de leurs parois postérieures.
Sérosité floconneuse dans les deux plèvres, qui elles-mêmes adhèrent fortement aux poumons. Ceux-ci offrent des tubercules dont plusieurs sont suppurés. Sérosité dans le péricarde et dans l’abdomen. Foie d’un aspect granulé, vésicule biliaire distendue par de la bile fluide d’une couleur orangée. Conduit alimentaire distendu par des gaz, colon transverse s’étendant jusqu’au pubis ; quelques points rougeâtres et même ulcérés cîe la muqueuse de l’estomac et des intestins ; glandes mésentériques très développées.
D. veuve St. , était âgée de 36 ans lorsqu’elle entra à la Salpêtrière le 5 janvier 1807 , pour cause de mélancolie avec tentatives de suicide.
28 ans. D. ayant perdu son mari, s’affligea beaucoup et tomba dans une grande misère. Elle était mère de plusieurs enfans. Bientôt elle devint triste, sombre; elle fut en proie à des terreurs imaginaires. Poursuivie par ses frayeurs, elle se jeta par la croisée, tenant un de ses enfans à son bras.
OU MÉLANCOLIE. 4^9
Traitée à l’Hôtel-Dieu,ct par plusieurs médecins, rien ne put calmer son imagination terrifiée.
A l’âge de 36 ans, lors de son entrée dans l’hospice, elle était très maigre, restait souvent couchée, était menslruée régulièrement , mangeait beaucoup , s’accusait d’avoir commis divers crimes, voulait être crucifiée : elle fit quelques tentatives pour se détruire. Bientôt on s’aperçut qu’elle se livrait à la masturbation.
Tous les hivers , D... avait des catarrhes très intenses , pour lesquels elle passait plusieurs mois à rinfirmerie.
69 ans. Elle parut délivrée de sa terreur religieuse , et parlait des choses saintes sans effroi. Elle avait plus de suite dans ses raisonnemens; mais son caractère devint insupportable. Elle se plaignait de tout, était mécontente de tout, accusant les personnes qui la servaient de négligence ou de mauvais traitemens; elle injuriait tout le monde, tracassait ses compagnes, leur donnait de mauvais conseils, etc.
40 ans. Pendant l’hiver les menstrues cessent; depuis, la toux a été continue, la malade a dépéri sensiblement ; elle a fréquemment le dévoiement.
41 ans, octobre 1811; entrée à l’infirmerie ; maigreur, toux, crachats , fièvre, caprices pour sa manière de se nourrir ; faiblesse, sueurs nocturnes. Cette femme ne déraisonne point, mais elle est triste, taciturne et très irritable.
5 janvier ii 8>i a : dévoiement séreux , fétide, crachats purulens, toux très douloureuse, œdème des pieds. i5 , faiblesse extrême, altération des traits de la face; pa-
DE LA. LYPÉMANIE
roxysmes tous les soirs. 1 8, impossibilité de prendre des alimens solides ; D... soutient ses forces avec un peu de bouillon et de vin : crachats et déjections alvines très abondans et très fétides. a4> cessation du dévoiement, suppression des crachats, dyspnée ; le soir elle sent, sa dernière heure approcher: elle souhaite le bonsoir à la fille de service, et s’éteint. a5, ouverture du corps.
Cheveux noirs, marasme; crâne mince éhurné ; ligne médiane divisant inégalement les deux moitiés du crâne. Méningés très injectées : sérosité entre la pie-mère et l’arachnoïde ; sérosité rougeâtre à la base du crâne, ainsi que dans les deux ventricules latéraux, dont les parois adhèrent postérieurement.
Poumons adhérens aux plèvres costales , contenant des tubercules , dont un grand nombre sont en suppuration.
Glandes mésentériques développées ; plusieurs réduites en une substance puriforme. Colon transverse s’étendant vers le pubis. Foie mou et gras , vésicule contenant de la hile très brune. Rate adhérente au diaphragme. Plusieurs ulcérations de la muqueuse des intestins.
M..., âgé de 43 ans, d’une taille athlétique, d’un tempérament sanguin, s’était livré, dès sa première jeunesse, à une ambition effrénée.
Il avait occupé des places très importantes; mais, depuis quelque temps, il ne remplissait qu’un poste secondaire : ce désappointement le rendit triste sans diminuer ses prétentions; son caractère changea; il devint colère, d’un commerce difficile; il se livra à des écarts de conduite dont la publicité le compromirent
OU MÉLANCOLIE
il s’irrita contre les conseils de ses parens, de ses amis; enfin, sa conduite était celle d’un maniaque, quoiqu’il n’y eût pas de délire dans ses discours.
Dès qu’on voulut s’opposer à cette conduite, il devint furieux et dangereux pour tous ceux qui l’approchaient, même pour sa famille.
11 fut confié à mes soins. M... avait la taille élevée, la face colorée, les yeux injectés, brillans, il avait de la loquacité, poussait des cris, faisait des menaces, disait des injures : il se dit roi, et exige les égards dus à la royauté; il traite avec dédain tous ceux qu’il rencontre. Ces prétentions délirantes deviennent à chaque instant la cause de nouvelles irritations, de nouvelles contrariétés, de nouveaux éclats de fureur. Insomnie, soif, constipation. Il est facile de s’apercevoir que le malade a, par instans, quelque difficulté pour articuler les sons.
Sangsues à l’anus, aux tempes, renouvelées; boissons acidulées; bains tièdes prolongés.
Après deux mois, on donne des douches d’eau froide sur la tête, pendant que le malade a le corps plongé dans l’eau tiède; le calme se rétablit peu-à-peu; il a des instans lucides; mais toujours même conviction d’être un grand personnage.
Après cinq mois, le malade prend de l’embonpoint, la paralysie de la langue se prononce davantage ; le calme est parfait; le sommeil et l’appétit sont excellons, mais les idées de grandeur persistent.
Peu-à-peu le malade prend un très grand embonpoint; il marche avec difficulté, a beaucoup de peine pour faire entendre ce qu’il veut dire; sa mémoire
DE LA LYPÉMANIE
s’affaiblit, particulièrement celle des choses présentes. On applique un large vésicatoire à la nuque, puis un séton-, la valériane, le quinquina, les drastiques, sont alternativement administrés.
Après quinze mois de maladie, une apoplexie foudroyante termine l’existence du malade.
Le tissu cellulaire est surchargé de graisse. Les tégumens de la tête sont très injectés, ainsi que les membranes du cerveau, qui est dense. Le foie est gras, volumineux. Les intestins sont distendus par des gaz; il y a des trichurides dans le cæcum. Le colon transverse, devenu perpendiculaire, est caché derrière le pubis par son extrémité splénique.
Les faits rapportés ci-dessus offrent un phénomène pathologique qui n’a point encore été signalé.
Les anciens et les modernes qui ont traité de l’aliénation mentale, et particulièrement de la mélancolie , ont tous parlé des lésions des viscères abdominaux : aucun auteur n’a parlé du déplacement du colon transverse. Cependant on trouve souvent, dans les cadavres des aliénés , cet intestin déplacé. Tantôt sa direction est oblique , tantôt elle est perpendiculaire , en sorte queson extrémité gauche se porte derrière le pubis. Quelquefois le colon transverse descend en forme d’arc au dessous du pubis et jusque dans la cavité pelvienne.
Ce déplacement ne peut être attribué à une action mécanique dépendante de l’épaississement des parois du colon, ou de l’accumulation des matières dans son intérieur; car, dans le plus grand nombre des sujets que j’ai ouverts., le colon était vide ; chez tous ses
OU MÉLANCOLIE
membranes étaient saines. Il en est de même des portions ascendante et descendante du colon, qui, parleur traction, pourraient entraîner la portion transverse. Ce déplacement n’est point l’effet de la dernière maladie à laquelle succombent les aliénés ; car ce phénomène s’observe chez des individus qui ont succombé à la suite de différentes maladies.
Les aliénés, particulièrement les mélancoliques, chez lesquels on observe ce déplacement du colon transverse, se plaignent souvent de douleurs épigastriques; ils disent ressentir une douleur semblable à celle que ferait éprouver un lien qui ceindrait le corps à la hauteur des hypochondres, les déjections se font généralement mal. Ces symptômes ne trouvent- ils pas leur explication dans le déplacement du colon?
Les anciens, en donnant l’ellébore, les modernes en prescrivant les émétiques, les drastiques, dans le traitement des aliénations mentales , et surtout dans la mélancolie, tout en évacuant, n’ont-ils pas eu pour but de redonner du ton à tous les viscères de l’abdomen? Les laxatifs ne sont-ils point regardés comme funestes, parce qu’ils augmentent le relâchement? aussi a-t-on le plus grand soin de les associer avec les toniques. Enfin les voyages de mer , l’exercice du cheval si utiles dans la mélancolie, n’agissent-ils point en fortifiant particulièrement les viscères abdominaux?
La connaissance de ces faits m’a paru intéressante 1°, parce que le déplacement du colon est fréquent chez les aliénés , particulièrement chez les mélancoliques; 2° parce que cette connaissance peut rendre plus
DE LA. LYPÉMANIE
sûr et plus rationnel le traitement de quelques malades.
Le relevé des ouvertures de corps de cent soixantehuit lypémaniaques a présenté les lésions suivantes : il prouve qu’un très grand nombre de mélancoliques succombent à la phthisie pulmonaire; que les altérations des viscères abdominaux sont aussi très fréquentes, tandis que les altérations organiques du cerveau sont rares; car on ne saurait rapporter à la mélancolie les épanchemens que l’on a observés dans les sinus du cerveau et dans les méninges. Nous disons la même chose des concrétions osseuses si fréquentes dans le conarium (glande pinéale). ,
Tableau des altérations pathologiques trouvées dans les cadavres des lypémaniaques.
'Épaississement des méninges 2
i Lésions organiques du cerveau 4
Crâne . ... } Points d’ossification adhérens à la faux 3
| Epanchemeus sanguins dans les sinus ou la substance ’ cérébrale 5
{Lésions organiques des poumons 65
Lésions du cœur n
Sérosité dans les cavités de la poitrine 6
’ Colon déplacé 33
Adhérence, suppuration du péritoine 5
Ulcère de l’estomac ou du pylore 6
Ulcère des intestins ou du rectum 7
Abdomen.. < Vers intestinaux , 5
Ténia 1
Lésions organiques du foie 2
Concrétion biliaire 7
i.Ulcère de l’utérus 6
Total 16S
OU MÉLANCOLIE
En comparant les maladies auxquelles succombent les lypémaniaques, avec celles qui terminent les autres aliénations mentales; en comparant les résultats des ouvertures cadavériques des mélancoliques avec ceux qu’on observe sur le cadavre des autres aliénés, on est frappé de la prédominance des maladies pulmonaires chez les mélancoliques, ainsi que de la fréquence des altérations abdominales ; mais les lypémaniaques , comme les autres aliénés, succombent rarement à des maladies aiguës, presque toujours à la suite de maladies chroniques.
§ IV. Traitement de la lypémanie.
Le traitement de la mélancolie avec délire, comme celui des autres aliénations, ne doit point se borner à l’administration de quelques médicamens; il faut, avant toute médication , être bien convaincu que cette maladie est opiniâtre, difficile à guérir; que la médecine morale, qui cherche dans le cœur les premières causes du mal, qui plaint, qui pleure, qui console, qui partage les souffrances et qui réveille l’espérance, est souvent préférable à toute autre. 11 faut s’être bien informé des causes éloignées et prochaines de la maladie. Le traitement de la lypémanie peut être hygiénique, moral ou pharmaceutique.
Hippocrate et les anciens, les Arabes et les modernes, ont tous observé que l’état de l’atmosphère exerce une grande influence sur les facultés intellectuelles et morales de l’homme. Un climat sec et tem-
DE LA. LYPÉMANIE
péré, un beau ciel, une température douce, mi site agréable et varié , conviennent aux mélancoliques ; aussi les médecins anglais ont-ils soin d’envoyer leurs lypémaniaques dans les provinces méridionales de la France et dans l’Italie , les préservant ainsi des funestes effets de l’air épais et humide d’Angleterre. M... né en Belgique, âgé de 4a ans, d’une forte constitution , faisant un très grand commerce, vient me consulter à la fiu de l’hiver de 1825. Yoici les renseignemens que me donna M. le consultant : « J’ai toujours joui d’une bonne santé, je suis heureux dans mon ménage, aimant beaucoup ma femme et mes enfans qui sont charmans; mes affaires sont en très bon état. Il y a trois ans, j’éprouvai une légère tracasserie , c’était à l’entrée de l’automne, je devins triste, soucieux et susceptible; peu-à-peu je négligeai mes affaires; je désertai ma maison pour fuir l’ennui ; je me sentais faible, je bus de la bière et des liqueurs; bientôt je fus irritable, un rien me contrariait, m’agitait et me rendait insupportable aux miens et meme dangereux. Mes affaires souffrirent de cet état; j’avais de l’insomnie et de l’inappétence. Ni les avis, ni les tendres conseils de ma femme , de ma famille, n’avaient plus d’empire sur moi; enfin je tombai dans une apathie profonde, incapable de tout, excepté de boire et de me fâcher. À l’approche du printemps, je me sentis renaître à mes affections, je recouvrai toute mon activité intellectuelle et toute mon ardeur pour les affaires. Je me suis très bien porté tout l’été suivant ; mais dès les premiers froids humides de l’automne, retour de la tristesse , de l’ennui, du besoin de boire pour
OU MÉLANCOLIE. 467
dissiper ma tristesse; retour de l'irascibilité , des einportemens. L’automne dernier et cet hiver j’ai éprouvé pour la troisième fois les mêmes phénomènes, ils ont été plus fâcheux , ma fortune a souffert , et ma femme n’a pas été sans danger... Je viens me livrer à vous , monsieur, et me soumettre à toul ce que vous m’ordonnerez. » Après mille questions, je donnai les conseils suivans : une maison de santé n’est pas utile , elle peut nuire. Je vous indiquerai un médecin qui, pendant tout l’été, surveillera votre régime, vous accompagnera dans vos courses aux environs de Paris. Vous vous baignerez souvent et vous boirez de temps en temps de l’eau de Sedliz. La nourriture sera végétale. Au mois de septembre, vous gagnerez le Languedoc et serez rendu en Italie avant la fin d’octobre, d’où vous reviendrez au mois de mai. Ces conseils furent rigoureusement suivis : à la fin du mois de décembre, M... était à Rome. Le froid se fit sentir ; des velléités de désir de boire se manifestèrent, mais se dissipèrent presque aussitôt; M... avait échappé à un quatrième accès en se sousti’ayant à l’influence du froid humide de l’automne. Il revint à Paris au mois de mai, jouissant d’une excellente santé. Je pourrais rapporter quelques faits semblables.
Les vêtemens doivent être chauds , souvent renouvelés, particulièrement les chaussures, les mélancoliques étant surtout sujets au froid des pieds.
On doit proscrire les alimens salés, épicés, irritans, grossiers et de difficile digestion. Les viandes fraîches, rôties et choisies parmi celles des jeunes animaux ; la diète
DE LA. LYPÉMANIE
végétale conviennent h ces malades; ils doivent s’abstenir des végétaux farineux, préférer les légumes herbacés, les fruits, surtout ceux qui contiennent en plus d’abondance le principe mucoso-sucré : tels que les fruits rouges d’été, le raisin, les oranges, les grenades, etc. Fernel, Van-Swiéten, Lorry citent des exemples de mélancoliques guéris par l’usage des fruits d’été; ils auraient pu ajouter par l’usage très abondant du raisin.
L’exercice, de quelque manière qu’il soit pris, est sans contredit une des grandes ressources pour combattre la lypémanie; les voyages, qui agissent sur le cerveau par les impressions, en faisant passer en quelque sorte au travers de l’intelligence une multitude d’images, d’idées sans cesse renouvelées, détruisent nécessairement cette fixité des idées, cette concentration de l’attention si désespérantes. Les malades qui ne peuvent voyager doivent être exercés et distraits par la promenade à pied ou en voiture , par les exercices du corps , par la culture de la terre , par les soins donnés à un jardin, par les occupations du ménage, par la pratique d’une profession quelconque. L’équitation excite l’activité des viscères abdominaux, favorise la transpiration, repose et distrait l’attention. On obtient d’heureux résultats de la conduite d’une voiture. Les Anglais luttent contre le spleen en prenant la place de leur cocher, et en parcourant ainsi les rues de Londres; le célèbre Alfieri ne rendait supportable sa noire mélancolie que par ce moyen. La chasse peut remplir les mêmes vues , mais il faut craindre de confier
OU MÉLANCOLIE
témérairement des armes à ceux qui ont quelques dispositions au suicide. Pinel, exprime le vœu que tout hospice d’aliénés soit à portée d’une ferme où l’on puisse faire travailler la terre à ces malades. Le docteur Langermann avait presque effectué ce vœu dans l’hospice de Bareuth, dont il était le médecin. 1
Le docteur Horn a pourvu les aliénés de l’hôpital de Berlin de tous les moyens d’exercice compatibles avec leur sûreté, et il en retire de grands avantages. A la Salpêtrière, un bon nombre de nos femmes aliénées s’y occupent à la coulure, au tricot et à d’autres ouvrages manuels; quelques-unes se livrent à la culture du jardin , et plusieurs sont occupées au service de l’hospice. Ces occupations actives contribuent aux nombreuses guérisons obtenues dans cette maison. Il n’est pas aussi facile de fournir aux hommes des instrumens de travail, parce qu’ils peuvent en abuser. Les individus qui n’ont point l’habitude de l’occupation, lorsque des obstacles invincibles s’opposent à ce qu’ils voyagent, à ce qu’ils montent à cheval, à ce qu’ils aillent en voiture, doivent s’exercer à des jeux qui reposent l’esprit et fatiguent le corps : tels sont le volant, la paume , le ballon, le billard, etc. Mais aux exercices du corps il faut joindre ceux de l’esprit. L’étude contribue à guérir les mélancoliques, pourvu qu’elle ne s’applique point à des objets propres à exalter l’imagination. Quelquefois aussi, on se prête aux idées mélancoliques de celui
1 Depuis plus de (renie ans on a conseillé le travail et le travail de la terre particulièrement. Aujourd’hui ce précepte est invoqué partout et mis eu pratique eu Allemagne , en Angleterre et en France.
DE LA LYPÉMANIE
qu’on veut guérir. M. Charpentier , dans son excellente thèse sur la mélancolie, rapporte qu’un ecclésiastique, devenu mélancolique avec penchant au suicide, à la suite des malheurs de la révolution, fut retiré de cet état par l’activité qu’il mit à défendre le concordat, qui était favorable à l’indépendance des ministres de la religion. Un homme se persuade que ses ennemis l’ont dépouillé de toute sa fortune; il devient triste, morose, refuse de manger, parce qu’il n’a plus rien poui' acheter sa nourriture : il est envoyé à Paris. Après plusieurs mois, je conseille à l’un de ses parens de supposer un procès et de persuader au malade de consulter un avocat; celui-ci, prévenu, demande un mémoire écrit, afin de mieux connaître la situation de l’affaire. Après quelques jours d’hésitation, M... commence un long mémoire qui nécessite plusieurs courses et même de petits voyages. Un mois était à peine écoulé, le mémoire n’était point fini, qu’il était évident que la maladie tendait à sa guérison, laquelle ne se fit pas attendre long-temps. M. Alibert rapporte un fait analogue.
L’isolement est ordinairement favorable, même lorsqu’il est absolu , la solitude exerce un pouvoir mystérieux qui rétablit les forces morales épuisées par les passions.
Les bains tièdes prolongés sont d’une utilité évidente pour le rétablissement de la transpiration, et tous les médecins, depuis Galien jusqu’à nos jours, ont vanté leurs bienfaits et en ont soigneusement recommandé Tusage. Les excrétions semblent presque toutes suspeu-
OU MÉLANCOLIE
dues dans la lypémanie; la transpiration ne se fait point ; l’urine est retenue quelquefois pendant un jour, deux jours, cinq jours; la constipation est opiniâtre; elle persiste pendant des semaines, pendant des mois. Forestus parle d’un vieillard qui fut, pendant trois mois, sans évacuations alvines. Cette constipation n’est pas toujours sans danger, elle occasionne quelquefois des inflammations intestinales; il faut la surmonter par la qualité des alimens et des boissons et par l’usage des lavemens, des fomentations sur l’abdomen, par les bains de siège, etc.
Quoique la continence soit très rarement cause de la mélancolie, il n’est pas moins vrai que, dans quelques circonstances, l’évacuation spermatique a guéri; peutêtre l’action morale a-t-elle été plus favorable que l'évacuation eile-même. Il n’est point aisé d’établir le degré d’influence qui, dans cet acte, appartient au physique et au moral : Aëtius a trop vanté les avantages du coït, qu’il prescrit comme un spécifique. Que de faits contraires, je peux opposer à quelques observations rares.
En parcourant les divers matériaux de l’hygiène , j’ai presque tracé les règles les plus importantes pour le traitement des mélancoliques : il me reste à parler de l’emploi des passions pour le traitement de ces malades. Rien n’est plus difficile que de maîtriser les passions de l’homme sain, combien la difficulté augmente lorsqu’on veut diriger les passions des aliénés. Il faut une certaine adresse dans l’esprit, et une grande habitude pour saisir les nuances infinies que présente
DE LA LYPEMANIE
l’application du traitement moral et pour se déterminer sur l’opportunité de cette application. Tantôt il faut en imposer, et vaincre les résolutions les plus opiniâtres, en inspirant aux malades une passion plus forte que celle qui domine leur raison ; substituer une crainte réelle à une crainte imaginaire; tantôt il faut conquérir leur confiance, relever leur courage abattu en faisant naître l’espérance dans leur cœur. Chaque mélancolique doit être conduit d’après une connaissance parfaite de la portée de son esprit, de son caractère et de ses habitudes, afin de subjuguer la passion qui, maîtrisant sa pensée, entretient son délire. Les mélancoliques qui sont sous l’empire de la superstition doivent éviter les lectures, les conversations sur le mysticisme ; il est rare qu’on s’écarte impunément de ce précepte, et c’est ordinairement après avoir lu des livres propres à exalter l’imagination , après s’être livré à des pratiques religieuses exagérées, après avoir assisté à des prédications qui égarent le sentiment religieux, que le délire mélancolique prend un caractère plus funeste. Les guérisons que l’on rapporte et que l’on attribue à l’influence religieuse méritent d’être constatées, j’ai fait bien des tentatives; j’ai appelé à mon aide beaucoup et de bien respectables ecclésiastiques, mais rarement ai-je obtenu du succès. Un homme se désespère pour ne pas avoir obtenu une place ; il se croit déshonoré, lui et sa famille; l’assistance religieuse pourra le guérir en faisant diversion à ses idées dominantes , et en le persuadant de la vanité des choses d’ici-bas; mais un démonomaniaque ne cède point aux
OU MÉLANCOLIE
conseils d’un ecclésiastique. J’ai vu des aliénés qui n’étaient rien moins que religieux avant leur maladie et qui après leur guérison sont devenus croyans sincères et pratiquant très régulièrement les préceptes de la religion. Ils étaient convalescens lorsqu’ils ont embrassé franchement les voies religieuses. L’un de ces individus, homme d’un grand mérite et qui a long-temps rempli des fonctions publiques très importantes , a été conduit aux croyances religieuses, qui lui étaient bien étrangères avant, par le souvenir de tout ce qu’il avait éprouvé pendant le délire. Lorsque l’amour est la passion dominante, il n’y a souvent que la possession de l’objet aimé qui guérisse : amore medico scincituv amor (Ovide). Tout le monde connaît le fait d’Erasistrate, qui guérit le fds de Séleucus en déterminant ce prince à sacrifier à son fils son amour pour Slratonice. Arétée parle d’un Crotoniate qui ne guérit que par la possession de l’objet aimé. Si des obstacles insurmontables s’opposent à l’emploi de ce moyen, quelques médecins n’ont pas craint de renvoyer aux conseils donnés par Ovide.
Une émotion vive, forte et imprévue, une surprise, la crainte, la terreur, ont eu leurs succès : spasmo spasmus solvitur , dit Lorry. On a eu recours à des moyens plus ou moins ingénieux pour briser les convictions, pour rompre la chaîne des idées bizarres J mille circonstances peuvent fournir au médecin et faire naître dans son esprit des indications de thérapeutique intellectuelle et morale; les faits suivans peuvent mettre sur la voie; on en trouve dans tous les recueils
DE LA LYPEMANIE
d’observations et dans les diverses parties de cet ouvrage. Alexandre de Traites guérit une femme qui croyait avoir avalé un serpent, en jetant un serpent dans le vase en même temps qu’elle vomissait. Zacutus raconte qu’un jeune homme qui se croyait damné, fut guéri par l’introduction, dans son appartement, d’un homme déguisé sous la forme d’un auge, qui lui annonça que ses péchés étaient remis. Ambroise Paré guérit un malade qui croyait avoir des grenouilles dans le ventre, en le purgeant et en jetant furtivement des grenouilles dans son vase de nuit.
U11 dcmonomaniaque refuse toute sorte de nourriture, parce qu’il se croit mort. Forestus parvient à le faire manger en lui présentant un autre mort ., qui assura au malade que les gens de l’autre monde mangeaient très bien.
Alexandre de Trallcs rapporte que Philotinus détrompa un homme qui croyait 11’avoir plus de tête, en lui faisant porter un bonnet de plomb , dont la pesanteur l’avertit enfin de son erreur.
Un mélancolique croit qu’il ne peut uriner sans faire courir à la terre le risque d’être submergée par un nouveau déluge. On vient lui annoncer que le feu menace d’embraser la ville, et que, s’il ne consent à uriner, tout est perdu ; il se décide à ce qu’on lui demande, et guérit.
Un jeune homme ne veut pas manger, parce que ses amis, ses parens seront déshonorés s’il mange. Un de ses amis arrive tout essouflé, et apporte une déclaration du gouvernement qui le met à l’abri de tout dés-
OU MELANCOLIE. 47 5
honneur; le malade, qui avait passé treize jours sans rien prendre, mange aussitôt.
Pinel rapporte que, pendant qu’il était médecin à Bicêtre, il fit simuler un tribunal, qui jugea un mélancolique qui se croyait coupable; ce stratagème réussit, mais ce succès fut de courte durée, par l’imprudence d’un indiscret qui dit à ce même homme qu’on l’avait joué. Le même auteur raconte dans le 7 mité de la Manie , plusieurs exemples de monpmaniaques dont les craintes imaginaires, les répugnances obstinées avaient cédé à une crainte réelle, causée par un grand appareil de contrainte; la douleur a aussi triomphé de l’obstination de quelques malades. Une dame confiée à mes soins, qui croyait être damnée et avoir le diable dans le corps, fut guérie par la crainte des bains frais qu’elle redoutait infiniment , dont on lui faisait la menace chaque fois qu’elle s’abandonnait à ses idées et à ses craintes chimériques. On réussit aussi , en persuadant aux lypémaniaques qu’ils n’ont nulle possibilité d’accomplir leur dessein. Ainsi une jeune personne trompée dans ses affections, ayant, pendant dix-sept jours, refusé de prendre des alimens, pour terminer sa vie, fut ramenée à la santé, lorsqu’on lui eut ingéré des alimens à l’aide d’une sonde, et qu’elle eut acquis la conviction que, malgré elle, on la nourrirait et qu’on l’empêcherait de mourir de faim.
J’ai vu la substitution d’une passion à une autre guérir la lypémanie, en s’adressant à l’amour-propre, en l’irritant, l’exaltant ; j’ai fait taire des terreurs imaginaires ; j’ai vu l’amour prendre la place du délire
DE LA LYPÉMANIE
mélancolique chez deux ou trois jeunes lypémaniaques de la Salpêtrière.
On doit être sobre dans l’emploi de la crainte et surtout de la terreur; ces passions ont une action sédative qui peut avoir les plus graves conséquences.
Les effets delà musique, auxquels les anciens ont attribué tant de miracles, sont plus utiles dans la mélancolie que dans les autres espèces d’aliénations mentales» Galien assure qu’Esculape guérissait les maladies de l’esprit avec les chants et l’harmonie. On lit, dans l’histoire de la musique, et dans les écrits des médecins, des exemples de guérisons produites par ce moyen : pour le rendre efficace, il faut employer un petit nombre d’instrumens, il faut choisir des airs appropriés à l’état du malade. Dans le Mémoire sur Charenton , je rapporte les résultats que j’ai obtenus de mes essais nombreux sur la musique ( voyez tome 11 de cet ouvrage).
Le traitement qui s’applique directement à la sensibilité organique et qu’on appelle traitement physique, lorsqu’il est secondé par l’hygiène, lorsqu’il n’est point dirigé par l’empirisme et par des vues systématiques, contribue certainement à la guérison de la lypémanie; car si cette maladie est souvent produite par les affections morales, elle l’est aussi par des dérangemens physiques. Il est d’observation , que les aliénations mentales, la mélancolie, en particulier, offrent plus de chances de guérison lorsque le médecin peut apercevoir quelques désordres dans les fonctions de la vie d’assimilation.
Supposons la nature des causes pathologiques qui
OU MÉLANCOLIE
ont produit la mélancolie bien connues, les vues thérapeutiques seront dirigées d’après cette connaissance : s’il y a suppression de la menstruation ou des hémorrhoïdes, il faut rétablir le cours de ces évacuations; s’il y a rétrocession de dartres, on agit sur la peau, etc. U serait superflu d’entrer dans les détails, les praticiens savent qu’ils ont souvent affaire à des mélancolies dépendantes de causes semblables.
Il n’est pas toujours aisé de remonter à la connaissance de causes aussi évidentes, on a traité la lypémanie conformément aux théories et aux systèmes qui ont prévalu aux différentes époques de la médecine. Les anciens, considérant cette maladie comme produite par la bile, l’atrabile, l'humeur corrodante, employaient les évacuans, surtout les purgatifs; l’ellébore était le remède par excellence contre la mélancolie, son usage était passé en proverbe; l’ellébore d’Antycire était préféré à tout autre. Celse recommande l’ellébore blanc dans la monomanie gaie , tandis qu’il prescrit l’ellébore noir contre la lypémanie ou mélancolie triste. Quelques modernes ont voulu rappeler l’usage de l’ellébore; ils se proposent de purger, mais nous ne manquons pas d’autres médicamens mieux connus, plus sûrs et moins dangereux, car les praticiens qui préconisent l’usage de cette racine, ne Jui accordent pas sans doute une vertu spécifique. Pinel s’en tient aux légers laxatifs, aux purgatifs doux; les chicoracées, les plantes savonneuses, combinées avec quelques sels neutres, suffisent pour faire cesser la constipation, soit qu’elle annonce un accès ou un pa-
DE LA LYPÉMANIE
roxysme, soit quelle complique la mélancolie. Dans le début des lypémanies, les vomitifs, les éméto-cathartiques, sont très utiles. On se trouve bien aussi d’entretenir une diarrhée artificielle lorsque les forces du malade le permettent, imitant ainsi la nature dans l’un de ses moyens de guérison : les lavemens plus ou moins irritans ont aussi quelque avantage. Les évacuans conviennent principalement dans la mélancolie caractérisée par la nonchalance, l’aversion pour le mouvement et la lenteur des fonctions. On administre le tartrite antimonié de potasse, à petites doses rapprochées, soit pour déplacer l’irritation, soit pour agir sur l’imagination des malades qui se croient bien portans : les douleurs gastriques ou intestinales qu’ils éprouvent attirent leur attention , leur persuadent qu’ils sont malades, et les déterminent à faire les remèdes convenables. Chez quelques mélancoliques qui repoussent toute espèce de médicamens, on emploie des substances énergiques sous un petit volume, et on les fait prendre à l’insu du malade, mêlées aux boissons ou aux alimens : tels sont, la gomme gutte, le diagrède, le jalap , l’aloès, le muriate de mercure doux, etc. Dans ces derniers temps, Darwin a appliqué à la médecine une machine dite rotatoire, dont l’effet est de produire des évacuations abondantes par le haut et par le bas; quelques médecins anglais, entre autres Masson Cox et Haslam, vantent beaucoup les heureux effets de cette machine, dont, le premier en France, j’ai fait faire un modèle. Quelques médecins ont craint que l’usage de cette machine ne fût plus nuisible qu’utile. Elle pro-
OU MÉLANCOLIE
vaque l’ épis Iaxis, fait craindre l’apoplexie, jette dans la plus grande faiblesse , amène la syncope, et expose à d’autres accidens plus ou moins alarmans, ce qui l’a fait rejeter. Poursuivant l’atrabile jusque clans le sang, les humoristes firent de la saignée un précepte général contre la mélancolie. Arétée, seul parmi les anciens, la défeud expressément dans la plupart clés cas; il ne la permet que chez les sujets jeunes , au printemps, et en petite quantité. Cullen dit que la saignée est rarement utile. Pinel l’emploie très peu. Néanmoins, on peut recourir aux évacuations sanguines locales, tantôt à l’épigastre, lorsque l’estomac est le siège d’une vive irritation; tantôt à la vulve, lorsqu’on veut rétablir le flux menstruel, ou à l’anus, lorsqu’on veut remplacer les hémorrhoïdes; tantôt à ia tète, lorsqu’il y a des signes de congestion cérébrale. ïl m’est arrivé quelquefois d’appliquer avec succès des sangsues sur l’un des côtés de la tète, lorsque les lypémaniaques se plaignaient d’une douleur fixe dans ce môme côté.
La lypémanie ne se présente pas toujours escortée de symptômes qui indiquent la prédominance du système abdominal ou la turgescence du système sanguin; quelquefois le système nerveux paraît seul être cause de tout le désordre; et Lorry, le premier, a bien senti et admirablement exprimé le caractère de cette mélancolie, qu’il distingue parfaitement de la mélancolie avec matière. Dans cette mélancolie, vulgairement appelée nerveuse, dans la mélancolie sans matière, de Lorry, les évacuans augmentent le mal. Le médecin doit se proposer de modifier la sensibilité de calmer l’excita-
DE LA. LYPÉMANIE
tion nerveuse par les moyens hygiéniques déjà indiqués, par les boissons adoucissantes, par les narcotiques, par l’opium, par l’usage de l’eau en vapeur, en douches, en bains, en affusions; le bain tiède est plus ou moins prolongé, quelquefois pendant plusieurs heures. Le bain d’immersion dans l’eau froide est utile lorsque la mélancolie est causée par l’onanisme. Les affusions d’eau froide, en provoquant à l’extérieur une réaction nerveuse, font cesser le spasme intérieur, et provoquent une solution heureuse de la maladie. La douche agit de la même manière, outre qu’entre les mains d’un médecin expérimenté, elle peut avoir une influence morale sur le malade, et le forcer de renoncer à des résolutions funestes et dangereuses.
Quelques médecins , et particulièrement Teden et Leroi d’Anvers, ont conseillé de prendre intérieurement l’eau froide à très grandes doses; ces médecins la regardent comme un remède presque infaillible contre le suicide.
Les anciens faisaient un grand usage des narcotiques. Lazare Rivière vante les bons effets des opiacés. Odier 1 dit avoir guéri une mélancolie par l’opium , porté graduellement jusqu’à trente grains, et combiné avec égale quantité de musc. On doit en rejeter l’usage chez les individus pléthoriques, et disposés aux congestions sanguines.
Quelques enthousiastes ont employé le magnétisme dans le traitement de la mélancolie : qu’ont-ils obtenu?
1 Bibliothèque britannique, Genève. 1816.
OU MÉLANCOLIE
Quelques résultats peu avantageux et même contestés. J’ai fait aussi des expériences et je n’ai pas obtenu de guérison.
Après avoir exposé rapidement les considérations générales que présente l’étude de la lypémanie ou de la mélancolie avec délire, nous devrions indiquer les formes variées que prend le délire mélancolique; mais qui pourrait indiquer toutes ces variétés? Ne sont-elles pas aussi nombreuses que les modifications que la sensibilité peut éprouver ? n’empruntent-elles pas leurs caractères à quelques passions exaltées par l’imagination? et quoique le fond de la maladie reste toujours le même, les traits qui caractérisent chaque maniaque se nuancent et se diversifient à l’infini; je ne parlerai que d’un très petit nombre de variétés qui donnent lieu à des considérations d’un très haut intérêt.
1»E LA DÉMONOMAWIE.
3>E X.A DÉMQBTOMAIfflE.
Le mot démon, chez les anciens, ne se prenait point en mauvaise part; il signifie esprit, génie, intelligence; Axi'poviov vient de Saipav, sapiens sciens. Platon donne ce nom au génie à qui le premier être a confié le gouvernementdu monde. Les Juifs, après les Chaldéens, attribuaient presque toutes les maladies aux génies , aux démons. Saül est agité du malin esprit; Job est le jouet du démon; la dysenterie qui tue Joram reconnaît la même cause; Nabuchodonosor devient lycantrope par l’ordre de Dieu. Faut-il s’étonner si l’on a appelé sacrées l’hystérie, l’épilepsie, la mélancolie? Les Grecs accusèrent aussi les esprits de la plupart de leurs maladies ; Hérodote dit que Cléoxnènes n’est point devenu furieux par la présence des démons, mais parce qu’il s’est enivréavec les Scythes. Aristophane appelle le dernier degré de la fureur non pas p.avt«; mais xaxo&dpovta. En conservant la première acception de ce mot , nous eussions donné le nom de démonomanie à la mélancolie religieuse. La première espèce de ce genre eût signalé les aliénés qui croient être Dieu, qui s’imaginent avoir des entretiens, des
DE LA DÉMONOMANIE. /j83
communications intimes avec le Saint-Esprit, les anges, les saints; qui prétendent être inspirés, avoir reçu une mission du ciel pour convertir les hommes : cette espèce eût pris le nom de thêamanie ; la seconde espèce eût été appelée cacoclémonomanie , et eût compris tous ces infortunés qui se croient possédés du diable et en son pouvoir; qui sont convaincus d’avoir assisté aux assemblées chimériques des malins esprits, ou qui craignent d’être damnés et dévoués aux feux de l’enfer.
Cette classification présenterait sous une même variété tous les délires relatifs aux croyances religieuses. Elle mettrait en opposition toutes les variétés de la mélancolie religieuse; le délire religieux, gai, audacieux, avec orgueil et exaltation, serait pour ainsi dire mis en regard avec le délire triste, craintif, accompagné de découragement et d’effroi. Mais le mot démonomanie est consacré; l’on m’eût accusé de néologisme si je l’avais ramené à son acception étymologique.
L’homme, par son organisation, dépendant des influences extérieures, passant alternativement du bienêtre à la douleur, de la peine au plaisir, de la crainte à l’espérance, fut naturellement conduit à l’idée du bien et du mal ; il admit bientôt un être bon et un génie malfaisant qui présidaient à sa bonne ou à sa mauvaise fortune; il n’y eut plus qu’un pas à faire, et le système théologique fut trouvé. La religion tantôt fut aimable et consolante, tantôt elle prit un ton sévère et menaçant. Mais la douleur ayant envahi presque toute l’existence de l’homme, la peine étant plus abondamment répandue sur la terre, les idées tristes pré-
DE LA DÉMONOMANIE
dominèrent; de la tristesse à la crainte , à l’effroi, il n’y a que des nuances; ces sentimens inspirèrent, dès le premier âge, une sorte de mélancolie religieuse, dépendante des plus lugubres terreurs nées avec le monde. La mélancolie religieuse fut donc de toutes les aliénations mentales, la plus générale et la plus répandue : les livres sacrés de toutes les nations nous en offrent des exemples mémorables.
Lorsque l’homme, abandonnant le culte du vrai Dieu, tomba dans l’idolâtrie, les premiers dieux qu’il adora furent les astres (Newton, chronol.) : c’étaient les objets qui frappaient le plus vivement ses sens, et qui exerçaient sur lui l’influence la plus active et la plus continue. La mélancolie religieuse fut regardée comme dépendante du cours des astres, sa périodicité fortifia cette croyance. Les aliénés furent appelés maniaques , du mot fjtvjvv !, luna, lune , dont les Grecs firent maniaques , frappés de la lune, et les Latins lunatiques ; dénomination conservée en Angleterre, lunatics , et en France, dans le langage vulgaire.
Lorsque la doctrine des esprits, enseignée par les platoniciens, vint compliquer les idées théologiques, les maladies nerveuses, particulièrement l’aliénation mentale, étant des maladies sacrées, furent attribuées aux esprits, aux génies. Parmi les aliénés, les uns étaient gais, audacieux, téméraires, se disant inspirés; on les crut heureux et les amis des dieux; ils se présentèrent ou furent présentés aux peuples comme des envoyés du ciel : ils rendirent des oracles pour leur compte ou pour celui des prêtres; les autres, au contraire, tristes,
DE LA DÉMONOMANIE
timides pusillanimes, craintifs, poursuivis de terreurs imaginaires, se dirent damnés ; ils furent traités comme des objets du courroux céleste, on les crut dévoués aux puissances infernales. Méléagre, OEdipe, Oreste, et tant d’autres grands coupables, furent poursuivis par les furies : c’étaient de vrais lypémaniaques.
L’inquiétude, la crainte, l’effroi , exagèrent, déna« turent tout : il fallait se délivrer d’un mal extraordinaire, et détourner les vengeances célestes; on voulait lire dans l’avenir ce qu’on devait craindre ou espérer; on évoqua les âmes des morts après avoir consulté les astres et les oracles. Les Orphiques donnèrent naissance à la science des évocations , du sortilège et de tant d’autres pratiques mystérieuses ; la magie , la sorcellerie entrèrent dans le culte religieux : les souverains, les législateurs, les philosophes se firent initier aux mystères; les uns pour étendre la sphère de leurs connaissances, les autres par des motifs aussi honteux que criminels. L’astrologie, la magie, la sorcellerie, tous enfans de la peur, enchaînèrent tellement l’imagination de l’homme, qu’il ne faut pas s’étonner, dit Pline, si leur influence dure si long-temps, et s’étend à tous les âges, à tous les lieux, à tous les peuples.
Le christianisme ramenant les idées religieuses à l’unité de Dieu ; faisant taire les oracles , en éclairant les hommes, consacra l’opinion de Platon, de Socrate, sur l’existence des démons ; il opéra une grande révolution dans les idées. On exagéra les puissances des esprits sur les corps; la crainte de céder aux instigations du diable, inspira l’effroi; on se crut, dès
DE LA DÉMONOMANIE
cette vie, au pouvoir des démons; les démonomaniaques se multiplièrent ; c’est ce que prouve l’institution des exorcismes dans la primitive Eglise ; on eut recours aux cérémonies , aux prières pour délivrer les possédés, on ne les brûla pas. On établit dans plusieurs villes des fêtes solennelles pour la guérison des possédés; on réunissait dans une église tous les aliénés d’une contrée, il en arrivait souvent des pays les plus éloignés; le concours du peuple accouru de toutes parts, la présence de l’évêque, la pompe, l’appareil de la solennité, la confiance qui s’emparait des malades, tout ce qui pouvait commander à leur imagination , contribuaient à la guérison de quelques-uns de ces infortunés. On criait au miracle, et cette persuasion préparait de nouvelles guérisons pour les années suivantes. Ces solennités qui, dans quelques villes de France, se célébraient encore vers le milieu du dernier siècle, ne doivent pas être confondues avec ce qu’on a appelé la fête des fous 3 saturnale bizarre qui avait lieu dans quelques chapitres vers les quatorzième et quinzième siècles.
Lorsque le fougueux Luther, sous prétexte d’atteindre des abus, s’efforça de refaire l’Eglise, pour venger sa querelle, les discussions religieuses devinrent le sujet de tous les entretiens, de toutes les prédications, et même de tous les rapports politiques; les divers partis se menacèrent réciproquement de la damnation éternelle. Le fanatisme se réveilla, la mélancolie religieuse ajouta à tous les maux qu’avaient provoqués les novateurs : Calvin les accrut encore. On ne vit partout que des excommuniés, des damnés et des sorciers; oïi
DE LA DÉMOJÏOMANIE.
s’effraya , ou créa des tribunaux , le diable fut assigné à comparoir, les possédés furent tramés en jugement, on dressa des échafauds , ou alluma des bûchers ; les démonomaniaques, sous le nom de sorciers et de possédés , doublement victimes des erreurs régnantes, furent brûlés, après avoir été mis à la question, pour les faire renoncer au prétendu pacte qu’ils avaient fait avec le diable.
Dans ces temps malheureux, on avaient tellement la manie de tout attribuer au diable, que Pierre de l’Ancre 11e pouvant comprendre comment un rocher, situé près d’un village d’Asie, appelé Arpasa , dont parle Pline, qui, semblable au rocher du Cydobre, dans l’Albigeois, se meut quand on le touche du bout du doigt, tandis qae les plus grands efforts ne peuvent l’ébranler : Pierre de l’Ancre, dis-je, attribue ce phénomène à la puissance du démon. G.-E. Stahl 1 rapporte des observations de maladies graves prises pour des œuvres diaboliques.
Si c’en était ici le lieu, je prouverais que l’on s’est servi des aliénés pour rendre des oracles ; que les prêtres savaient leur inspirer un saint délire : je démontrerai plus tard que la possession du démon est une vraie monomanie. Les démons sont devenus muets, dès que le christianisme eut éclairé le monde 2; ils ont cessé de lutiner les hommes depuis qu’on les craint moins. Depuis qu’on ne fait plus brûler les sorciers et les magi-
1 Collegium casuale sic diclum minus. SwiJnilii , 1734 i in-4°>
2 Foutenelle, Histoire des oracles, in-ra.
488 DE LA DÉMONOMANIE
ciens, l’imagination en repos n’enfante plus ni sorciers ni magiciens.
Beaucoup d’individus ont peur de la police, comme autrefois ils auraient eu peur des astres et des démons. Celte crainte est d’autant plus grande et plus funeste , que la police acquiert plus d’influence dans les temps de troubles, dans les dissensions civiles; on ne s’étonnera plus , si dans les hospices d’aliénés , les démonomaniaques sont remplacés par des malades qui ont peur de la police, de la prison, du supplice. C’est toujours la faiblesse de l’esprit humain, la pusillanimité, l’inquiétude, la crainte qui agissent sur ces infortunés, comme elles étaient la cause des maladies des possédés. Tel individu est aux Petites-Maisons, parce qu’il craint la police, qui eût été brûlé autrefois, parce qu’il aurait eu peur du diable.
Les médecins et quelques hommes supérieurs ont, dans tous les temps, combattu les préjugés qui faisaient méconnaître les vraies causes des maladies nerveuses et de l’aliénation mentale. Hippocrate, ou ses disciples, dans le livre De la Maladie sacrée , assure qu’il ne peut y avoir de maladies causées par les dieux. Arétée s’exprime de même, De causis morb. diut., lib. i. Le rapport de Marescot, Riolan et Duret, sur la possession de Marthe Brossier, est un modèle de raison et de savoir; ils réduisent leur opinion à ces termes mémorables : ni h il à dœmone ; milita fiel a , a morbo pauca. Cardan , Corneille Looz , Joseph Duchêne , Bekker, Pigray, Bayle, Naudé, Mead, défendirent ces infortunés contre les préjugés et contre les Del-Rio, les Bodin, les
DE LA DÉMONOMANIE
Pierre de l’Ancre etc. Malebranche, dont l’opinion ne saurait être suspecte, se prononce avec une noble franchise h Les parlemens , sous la présidence des Seguier, annulèrent plusieurs arrêts qui condamnaient au feu des sorciers et des possédés. Tout le monde a lu le beau passage de d’Aguesseau, où ce célèbre magistrat dit au parlement que, pour faire cesser la sorcellerie, il suffît de ne plus parler des sorciers, de ne plus accorder d’importance à cette sorte d’affaire, et de renvoyer, sans éclat, aux médecins, les sorciers plus à plaindre que coupables. Les sorciers et les possédés, en effet, étaient souvent victimes des imposteurs qui trafiquaient de l’ignorance et de la superstition de leurs semblables. C’étaient des imbécilles , des mélancoliques , des hystériques qui croyaient être possédés, parce qu’on les avait menacés des démons, des sorciers; les juges livraient aux flammes ces malheureux; il y avait une jurisprudence contre la sorcellerie et la magie, comme il y avait des lois contre le vol et le meurtre. Les peuples voyant l’Eglise et le prince croire à la réalité de ces extravagances , restaient invinciblement persuadés. Plus on poursuivait les sorciers et les possédés , plus on mettait d’appareil à leur supplice, plus on augmentait le nombre de ces malades, en exaltant l’imagination , en l’occupant de craintes chimériques. Une meilleure éducation, les progrès des lumières, ont peu-à-peu détruit ces funestes erreurs, et ont eu plus de succès que les bûchers, le code et le digeste.
1 Recherches de la vérité ; Taris , 1762, 4 vcl. ir-12.
DE LA DÉMONOMANIE
Si la démonomanie est rare aujourd’hui, il n’est pas sans intérêt de la signaler et d’en déterminer les caractères ; s’il n’existe plus de possédés, il y a encore quelques monomaniaques qui croient être au pouvoir du démon. J’ai recueilli quelques faits de démouomanie, je les ai comparés avec ce qu’ont écrit les démonograplies : ce rapprochement m’a prouvé que les symptômes que j’ai observés sont les mêmes que les signes de possession indiqués par les auteurs , ou consignés dans les procès faits aux sorciers et aux possédés.
Après avoir donné quelques histoires de démonomanie, nous passerons à l’analyse et à la comparaison des symptômes de cette maladie avec les autres mélan- -eolies.
— A. D., âgée de 46 ans, fille de service, avait la taille moyenne, les cheveux châtains, les yeux bruns, petits, la peau brune, l’embonpoint médiocre; douée cî’une grande sensibilité , elle a beaucoup d’amourpropre, et a été élévée dans les principes religieux.
i4 ans : première menstruation, depuis menstrues peu abondantes et irrégulières.
3o ans : D... est amoureuse d’un jeune homme qu’on lui refuse; elle devient triste, mélancolique, se croit abandonnée de tout le monde; les menstrues cessent pour ne plus reparaître ; elle se jette dans une extrême dévotion, fait vœu de chasteté, et se voue à Jésus-Christ. Quelque temps après, elle manque à ses promesses, les remords s’emparent d’elle, elle est damnée, livrée au diable , elle souffre tous les feux de l’enfer. Six ans se passent dans cet état de délire et de tourmens , après
DE LA DÉMONOM ANLE. 491
quoi, l’exercice, la dissipation, le temps, la ramènent à la raison et à ses occupations ordinaires.
4o ans : délaissée d’un nouvel amant, D... renouvelle ses vœux de chasteté, et passe son temps en prières. Un jour, étant genoux, lisant l’imitation de Jésus-Christ, 'un jeune homme entre dans sa chambre, lui dit qu’il est Jésus-Christ, qu’il vient la consoler, que si elle s’abandonne à lui, elle n’aura plus à redouter le diable; elle succombe; elle se croit pour la seconde fois au pouvoir du démon , elle ressent tous les tourmens de l’enfer et du désespoir; envoyée à la Salpêtrière, elle y reste presque toujours couchée, gémissant nuit et jour, mangeant peu, se plaignant continuellement et racontant ses malheurs à tout le monde.
46 ans: >6 mars i8i3 : celle femme. est transférée aux infirmeries des aliénées; sa maigreur est extrême; sa peau terreuse;sa face décolorée, convulsive; les yeux sont ternes, fixes; l’haleine est fétide; langue sèche, rude, parsemée de points blanchâtres; elle refuse les alimens, quoiqu’elle dise être tourmentée par la faim et la soif: insomnie, pouls petit, faible; têle pesante, très brûlante à l’intérieur , extérieurement étreinte comme avec une corde; eonstriction très douloureuse de la gorge; D... roule sans cesse la peau du cou avec ses doigts, et la repousse derrière le sternum, assurant que le diable la tire, l’étrangle et l’empêche de rien avaler; tension considérable des muscles de l’abdomen; constipation ; sur le dos de la main droite et du pied gauche une tumeur scrofuleuse.
Le diable lui a placé une corde depuis le sternum jus-
DE LA D^MONOMANIE
qu’au pubis, ce qui empêche la malade de rester debout; le démon est dans son corps , qui la brûle, la pince, lui mord le cœur, déchire ses entrailles; elle est entourée de flammes, au milieu des feux de l’enfer qu’on ne voit pas; personne ne peut croire à cela, mais ses maux sont inouïs, affreux, éternels; elle est damnée, le ciel ne peut avoir pitié d’elle.
Avril 1 8 1 3 : diminution des forces; la malade ne voit pas les personnes qui l’approchent, le jour lui paraît une lueur, au milieu de laquelle errent des spectres et des démons qui lui reprochent sa conduite, la menacent et la maltraitent. Elle repousse toute consolation , s’irrite si on persiste; l’assistance des ministres de la religion est inutile; les secours de la médecine sont rejetés; cette maladie ne s’étant jamais vue, les hommes n’y peuvent rien; il faudrait une puissance surnaturelle; D... maudit le diable qui la brûle et la torture; elle maudit Dieu qui l’a précipitée dans l’enfer.
Mai iSi3: marasme, membres abdominaux rétractés sur l’abdomen, chute des forces, quoique la malade répète qu’elle ne peut jamais mourir. 25 mai : langue brune , chaleur âcre, respiration difficile, soif, pouls petit , concentré. 3o mai : pieds enflés, frissons irréguliers, et cependant D... brûle; gémissemens luctueux.
6 juin : dévoiement séreux, pieds enflés, par momens les pommettes sont très colorées, la langue est noire, la peau terreuse, le pouls très petit, fréquent, ai juin : prostration, eschare du coccyx, même délire. i5 juin : aphonie, respiration fréquente, pouls
DE LA DÉMONOMANIE
à peine sensible, memes gémissemens, même délire, même conviction de 11e pas mourir. 22 juin : mort à sept heures du soir : depuis deux jours, D... ne pouvait exécuter aucun mouvement , et n’avalait plus rien. 24 j«iu : autopsie cadavérique : marasme, pieds œdématiés, membres abdominaux rétractés, eschare au coccyx et au sacrum.
Crâne épais antérieurement, diploïque, injecté.
Repli falciforme de la dure-mère réticulé et déchiré antérieurement.
Sérosité à la base du crâne.
Quelques points d’ossification dans la glande pinéaîe.
Cerveau et cervelet mous , substance grise du cerveau pâle.
Sérosité abondante dans les deux ventricules latéraux et dans le troisième; plexus choroïdes décolorés ayant plusieurs petits kystes séreux. Adhérences très étendues de l’extrémité postérieure des deux ventricules.
Poumons tuberculeux adhérens dans toute leur étendue avec les plèvres.
Un peu de sérosité dans le péricarde, avec lequel adhèrent l’oreillette droite et la pointe du cœur.
Epiploon atrophié et parsemé de petits points noirs, ainsi que tout le péritoine.
Tous les viscères abdominaux, adhérant fortement entre eux , ne forment qu’une masse d’un aspect brunâtre; glandes mésentériques très développées, quelques-unes grosses comme des noisettes sont converties en adipocire.
Vésicule contenant pende bile, rate se réduisant en
DE LA DÉMONOMANIE
bouillie couleur lie-de-vin, la membrane muqueuse des intestins ulcérée en plusieurs points, la muqueuse de la vessie rougeâtre.
La planche V représente le pro l de la femme qui fait le sujet de l’observation précédente, il est dessiné d’après le plâtre coulé après la mort. Le front, très rétréci vers les tempes , fuit en arrière ; l’aplatissement excessif du coronal donne à ce profil un des caractères qui ont été signalés comme propres à l’idiotie.
M..., actuellement âgée de Zjg ans , vivant à la campagne, fileuse de laine, avait souvent entendu faire des contes de sorciers. 1 5, ans : menstrues spontanées. 37 ans : au moment de se marier, M... reconnaît que son prétendu la trompe, elle ne veut plus l’écouter, et un an après elle se marie avec un autre. Celui qu’elle a délaissé la menace de se venger, et l’envoie à tous les diables; un homme de son village, qui passe pour sorcier, donne son corps au diable, sans toutefois qu’elle s’en doute. A L jo ans, cessation des menstrues; alors les idées de M... commencent à se déranger, mais d’une manière inaperçue par les étrangers; céphalalgie. 4^ ans : revenant d’une longue course, M... est fatiguée, se couche par terre pour se délasser; peu après elle sent dans la tête un mouvement et un bruit semblables au bruit et au mouvement d’un rouet à filer; elle s’effraie, néanmoins elle reprend son chemin , mais en route elle est enlevée de terre, à plus de sept pieds de haut; rendue chez elle, elle 11e peut ni boire ni manger; elle se rappelle la menace qui lui a été faite quatre ans avant, elle ne doute plus quelle ne soit ensorcelée. Beaucoup
DE LA. DÉMONOMANIE. 4g 5
de remèdes sont administrés, M... fait des prières, des neuvaines, des pèlerinages; elle porte sur la peau une étole que lui a donnée un prêtre. Mais en vain ; le diable et ses tounnens ne la quittent plus : trois ans après elle est conduite à la Salpêtrière.
A son arrivée à l’hospice, M... est d’une grande maigreur, a la peau halée, terreuse, brûlante; le pouls faible, petit ; la tête penchée ; la face bouffie, le front ridé ; les sourcils, par inomens , se confondant avec les plis du front, se perdent dans les cheveux; l’abdomen dur, volumineux , la malade y porte toujours la main ; elle assure qu’elle a dans l’utérus le malin esprit , sous la forme d’un serpent, qui ne la quitte ni nuit ni jour, quoiqu’elle n’ait point les organes de la génération faits comme les femmes; elle se plaint d’une forte constriction de la gorge, elle éprouve le besoin de marcher, et souffre davantage si elle en est empêchée; elle marche lentement, parlant à voix basse de son état qu’elle déplore; elle se cache pour boire et manger, ainsi que pour uriner et aller à la selle , afin de mieux persuader qu’elle n’est pas un corps, mais une vision, une image. «Le diable a emporté mon corps, je n’ai point défiguré « humaine, il n’y a rien d’affreux comme paraître vivre « et n’être pas de ce monde; je brûle, mou haleine exhale « le soufre ; je ne mange ni ne bois, parce que le diable n’a « pas besoin de tout cela ; je ne sens rien, on me mettrait « dans le feu terrestre que je ne brûlerais pas ; je vivrai « des millions d’années, ce qui est sur la terre ne pou- « vant mourir : sans cela le désespoir m’eût portée à me « détruire depuis long-temps. »
DE LA DÉMONOMANIE
Rien ne peut la désabuser : cette infortunée dit des injures aux personnes qui semblent douter de la vérité de ce qu’elle affirme; elle appelle sorciers, démons, ceux qui la contrarient; si l’on insiste, elle s’irrite , ses yeux sortent de la tête, deviennent rouges, hagards; alors, voyez, dit-elle, cette belle figure, c est-il celle d’une femme ou celle d’un diable? elle se frappe à grands coups de poing sur la poitrine; elle prétend être insensible, et pour le prouver, elle pince fortement sa peau, se frappe la poitrine à coups de sabot. Je l’ai pincée moi-même, je l’ai piquée plusieurs fois avec une épingle, j’ai traversé plusieurs fois la pçau de son bras, sans qu’elle témoignât la moindre souffrance; mais elle exprimait la douleur lorsqu’elle n’était pas prévenue.
D’ailleurs, cette femme est tranquille, n’est point méchante, elle parle raisonnablement sur tout autre objet, lorsqu’on peut la distraire de ses idées : sous prétexte de la délivrer du diable, de la désensorceler , elle a été magnétisée trois fois, et je n’ai pu observer aucun effet magnétique sur elle.
H..., âgée de 5i ans, marchande foraine, n’ayant été menstruée qu’à l’âge de 24 ans, sujette à la céphalalgie, aux coliques , est mère de trois enfans. Pendant sa dernière grossesse, à l’âge de 36 ans, elle lisait l’Apocalypse, et des livres de revenans et de sorciers; souvent elle était effrayée de ces lectures; sa dernière couche fut laborieuse, et après, elle eut plusieurs syncopes; de temps en temps elle croyait voir des flammes. A l’âge de 3y ans, elle emprunte de l’argent pour obliger un parent. Le créancier l’inquiète, la menace. Tourmentée par
DE LA DliMONOMANIE.
cette dette, et se promenant dans le jardin de sa maison, le diable lui apparaît, lui propose de signer un papier avec du sang tiré du petit doigt de la main gauche, et lui promet la somme d’argent qu’elle doit. Après bien des débats, H... écrit sa renonciation à Dieu, et son dévoûment au diable ; aussitôt la terre tremble sous ses pieds et autour d’elle, sa maison est entourée par un tourbillon qui l’ébranle et brise les toits. Dans cet instant le malin esprit disparaît, emportant son corps, et n’en laisse que le simulacre; tous ses voisins ont été les témoins effrayés de ces phénomènes. Son corps étant au diable , son image est tentée de se jeter dans l’eau, de s’étrangler; le diable l’excite à divers crimes; se sentant dévorée par les feux de l’enfer , elle s’est jetée dans une marre et brûle davantage depuis; elle n’a point de sang, elle est absolument insensible : je traversai la peau de son bras avec une épingle, sans qu’elle parût éprouver de la douleur. « Je resterai, dit-elle, éternellement sur la terre, jusqu’à ce que des hommes savans aient trouvé le moyen de contraindre le diable à reporter sur la terre mon corps créé. Tout ce que je dis m’a été enseigné par le corps qui n’est plus et qui, avant mon malheur, était sur terre. » Cette femme est très maigre, sa peau très brune, halée, le chagrin et le désespoir sont peints sur sa physionomie, sa face est ridée, contractée; elle se promène paisiblement en tricotant , elle évite ses compagnes ; ne se croit point malade, et gémit sur son état misérable, que rien ne saurait changer. Elle est tranquille, supporte la contrariété, et a un grand désir de se gué-
DE LA. DÉMONOMANIE
rir. En flattant cet espoir, elle a consenti à se faire magnétiser quatre fois, sans éprouver les moindres effets du magnétisme. Dans l’espérance que son portrait serait porté à M. l’archevêque, elle s’est très bien posée pour se faire dessiner.
Tel est l'état de cette infortunée depuis douze ans; pendant onze ans elle faisait les gros services , remplissant très bien ses devoirs; il n’y a qu’un an que l’âge, la misère l’ont fait entrer à la Salpêtrière.
Le profil de la planche VI est celui de la démonomaniaque sujet de l’observation suivante; quelle différence avec le profil de la planche VI Quoique l’un et l’autre appartiennent à une démonomanie. Dans celui- , ci l’angle facial est grand , le front haut, le regard est vif et inquiet, des rides profondes sillonnent la face qui porte l’expression de la décrépitude.
L..., âgée de 5y ans, blanchisseuse, très dévote dès l’enfance. i5 ans : première menstruation, i y ans : mariée; mère de quinze enfans. 46 ans : mort de son mari et d’un de ses enfans qui expire dans ses bras , depuis anomalies de la menstruation. Vers le même temps, L... a des scrupules, s’accuse d’avoir fait de mauvaises communions, exagère les exercices de religion, néglige ses occupations, passe son temps à 1 église: insomnie , elle pousse des gémissemens, et craint l’enfer. 5a ans : cessation des menstrues; les craintes se changent en terreurs religieuses, L... se croit au pouvoir du diable. 54 ans : fièvre, délire; elle se jette par la croisée, est envoyée à l’Hôtel-Dieu, d’où, après cinq mois, elle est transférée à la Salpêtrière.
DE LA DÉMONOMANIE
Maigreur extrême, peau halée , terreuse, teint jaune; physionomie inquiète; tout le corps est clans une sorte de vacillation et de balancement continuels, L... marche toujours, cherchant à faire du mal , à frapper, à tuer.
« Il y a un million d’années que je suis la femme du grand diable : je m’entends avec lui, il couche avec moi, et ne cesse de me dire qu’il est le père de mes enfans; j’ai des douleurs utérines. Mon corps est un sac fait de la peau du diable, et plein de crapauds, de serpens et d’autres bêtes immondes qui sont des diables; je n’ai pas besoin de manger (cependant elle mange beaucoup); tout ce qu’on me donne est empoisonné; je serais morte depuis long-temps si je n’étais pas le diable; il y a plus de vingt ans que je ne suis pas allée à la selle. J’ai commis toutes sortes de cr'mes; j’ai tué, volé; le diable répète sans cesse de tuer, d’étrangler même mes enfans; en une minute je commets plus de crimes que tous les scélérats n’en commettent en cent ans; aussi ne suis-je pas fâchée d’avoir le gilet de force: sans cette précaution, je serais dangereuse. Er* me donnant au diable, j’ai été contrainte de lui vouer mes enfans; mais en retour, j’ai demandé au diable de faire tomber celui qui est en haut t de tuer Dieu et la Vierge. Quand je communiais , je prenais le bon Dieu de l’église pour m’en moquer; je n’y crois plus, il ne faut plus y croire, i! ne faut plus se confesser, le diable le défend. »
L... reste à l’écart, évite ses compagnes, craint de leur faire du mal, parle seule, voit partout le diable et souvent se dispute avec lui.
5oo
DE LA DÉMONOMANIE
Cette infortunée nous présente l’exemple de la démonomanie compliquée de démence et de fureur. Les illusions et les hallucinations les plus bizarres entretiennent son délire, el provoquent les actes de la fureur la plus aveugle.
S..., âgée de ans, est dévorée par deux démons qui se sont établis dans ses deux hanches , et qui ressortent par ses oreilles. Les diables lui ont fait plusieurs marques sur le corps; son cœur est tous les jours déplacé; elle ne mourra jamais , quoique le diable lui dise d’aller se noyer. S... a vu les deux diables qui la possèdent; Puii est jaune et blanc, l’autre est noir; ce sont des chats. Elle met du tabac, du vin et surtout de la graisse sur sa tête et dans ses oreilles pour conjurer le diable; elle marche sans cesse nupieds , au soleil , à la pluie; en marchant, elle ramasse tout ce qu’elle rencontre; elle égare ses vêtemens; elle mange beaucoup; ses déjections sont involontaires; elle ne dort point; elle est sale; elle est maigre, sa peau est très halée. Elle n’a aucune suite même dans le système d’idées qui la préoccupent sans cesse; elle articule les sons avec la plus grande difficulté. C’est bien là une démonomanie qui a dégénéré en démence compliquée de paralysie.
On me reprochera d’avoir multiplié les faits : cependant, même en les abrégeant, ils m’ont paru offrir d’autant plus d’intérêt, que les trois premiers donnent l’exemple de la démonomanie simple , et les deux derniers donnent celui de cette maladie compliquée de démence, tantôt avec fureur, tantôt avec paralysie, et que
DE U DÉMONOMANIE
Soi
tous les cinq présentent les traits qui caractérisaient la possession du démon. Je passe à l’analyse et à l’appréciation des symptômes de cette maladie , comparée avec les signes de possession indiqués par les démonographes.
La démonomanie est quelquefois épidémique; comme toutes les maladies nerveuses, elle se propage par une sorte de contagion morale et par la force de l’imitation. Le mal des andous , sorte de démonomanie qui affligea la Hollande, la Belgique, l’Allemagne dans le quatorzième siècle.
En i5d2 où 54, il y eut à Rome une épidémie de possédés qui s’étendit à quatre-vingt-quatre individus ; un moine français les exorcisa en vain ; les diables ac-
cusèrent les juifs. La plupart des possédés étaient des femmes juives qui s’étaient fait baptiser. Vers le même temps, dans le monastère de Kern drop en Allemagne , toutes les religieuses furent possédées; les diables désignèrent la cuisinière du couvent, qui confessa être sorcière, et fut brûlée avec sa mère. Les villages voisins furent aussi infectés. L’exemple des possédés de Loudun démontre à l’évidence le pouvoir de l’imagination et de l’imitation. Cette épidémie ayant gagné quelques villes voisines, menaçait les Cévennes et tout le Haut- Languedoc, sans la prudente sagesse d’un évêque qui arrêta les progrès du mal, en le dépouillant de tout ce que l’imagination lui prêtait de merveilleux.
Les convulsionnaires de Saint-Médard méritent bien de figurer parmi les victimes de la contagion morale;
UE LA DÉMONOMANIE
heureusement, c’est la dernière scène de ce genre qui ait affligé notre pays.
Nous avons vu , ailleurs, que le délire prend ordinairement le caractère des idées dominantes dans l’époque pendant laquelle la folie éclate; aussi la démonomanie est plus fréquente lorsque les idées religieuses, occupant les esprits , sont le sujet de toutes les discussions particulières ou publiques, civiles ou politiques : c’est ce que prouvent l’histoire du christianisme, l’envahissement de la religion de Mahomet, l’établissement du luthéranisme et du calvinisme. De nos jours, le délire de beaucoup d’aliénés roule sur la politique.
L’aliénation mentale est éminemment héréditaire : pourquoi la démonomanie ne le serait-elle point? Fautil s’étonner si les démonographes nous disent que de génération en génération , les membres d’une même famille étaient voués au diable, ou étaient sorciers?
Très rarement voyait-on des possédés avant la puberté : quoiqu’un père et une mère eussent voué au diableavant ou peu après leur naissance, leurs enfans, ils n’étaient initiés ou admis au sabbat qu’après la puberté;, avant cette époque de la vie, il n’y a ni manie, ni mélancolie. L’âge le plus favorable à la possession est de quarante à cinquante ans; les vieillards y sont peu exposés : aussi, tous les auteurs observent que les vieillards ne sont pas plus propres à rendre des oracles qu a la sorcellerie. L’imagination amortie ne se prête plus a ces misérables illusions. La dénomination de vieille sorcière confirme ce résultat de l’observation générale. Une injure de cette vieille sorcière est fondée par l’ex-
DE LA DÉMONOMANIE
teneur sec , maigre, ridé, décrépit, des démonomaniaques, qui, par les tortures morales qu’elles éprouvent, par les maux physiques et par les privations qu’elles souffrent, vieillissent long-temps avant l’âge.
Les femmes sont plus exposées à cette maladie que les hommes. Pline assure que les femmes sont préférables pour la magie; Quintilien partage cette opinion. Saül va consulter les sorcières; ce sont des sorcières dont les livres juifs recommandent de se garantir : c’étaient des prêtresses, des pythonisses , des sibylles qui rendaient les oracles. Bodin prétend qu’on trouve tout au plus un sorcier contre cinquante sorcières. Paul Zacchias établit une différence bien plus grande encore. La femme est plus éminemment nerveuse; elle est plus dépendante de son imagination, plus soumise aux effets de la crainte et de la frayeur, plus accessible aux idées religieuses, plus portée au merveilleux, plus sujette à la mélancolie. Arrivée au temps critique, délaissée du monde, passant de l’ennui à la tristesse, la femme tombe dans la lypémanie, souvent dans la lypémanie religieuse; si l’hystérie s’en mêle, le combat des sens avec les principes religieux la précipitent dans la démonomanie, lorsque la faiblesse de l’esprit, l’ignorance et les préjugés l’ont, pour ainsi dire, façonnée d’avance pour une semblable maladie.
Le tempérament mélancolique, comme le plus favorable à la production de la lypémanie, est celui de la plupart des démonomaniaques. Une constitution nerveuse, une imagination facile à exalter, un caractère pusillanime, prédisposent essentiellement à celte maladie.
DE LA. DÉMONOMANIE
I! serait difficile d’assigner les conditions de la vie les plus propres à favoriser le développement de la lypémanie; elle compte parmi ses victimes, des souverains, des législateurs, des philosophes, des savans, mais surtout des ignorans, des hommes dont l’enfance a été bercée avec des histoires de sorciers, de démons, de revenans, et de tout ce qui peut tenir l’imagination inquiète , tourmentée et disposée aux plus bizarres impressions de la frayeur et de la crainte (Mallebranche). Une mauvaise éducation, le fanatisme religieux, la vie ascétique, des idées fausses et exagérées sur la justice divine, sur la damnation, sur l’enfer, sont autant de causes plus ou moins éloignées de cette maladie; de même que la lecture des romans dispose à la mélancolie érotique, la lecture des livres mystiques ou relatifs à la sorcellerie dispose à la démonomanie.
Depuis long-temps, la démonomanie ne s’observe presque plus et n’attaque que quelques esprits faibles, crédules. Dès le règne de Henri III, OErodius remarque que la sorcellerie n’est plus le partage que des ignorans et des paysans; sur plus de vingt mille aliénés qui ont passé sous mes yeux, à peine en ai-je vu un sur mille, frappé de cette funeste maladie : ce sont toujours des individus appartenant à la dernière classe de la société, presque jamais des hommes occupant un rang dans le monde par leur naissance , leur éducation et leur fortune. Il y a bien encore quelques misérables fripons qui abusent de la simplicité et de l’ignorance des habitans de la campagne, en leur faisant croire qu’ils possèdent un pouvoir diabolique, qu’ils peuvent nouer l’ai-
DE LA DÉMONO MANIE
guillette, rendre malades les enfans, jeter un sort sur les troupeaux. Quelques phénomènes mal observés fortifient la croyance de ces gens simples, timides et crédules , et la sorcellerie conserve encore quelques débris obscurs et dédaignés de son ancienne puissance. On trouve encore en Allemagne quelques traces de cette lèpre de l’esprit humain, qui, au reste, est reléguée dans quelques contrées de l’extrême nord de l’Europe, chez les Malaquais, les Siamois, les Indiens et autres peuples enveloppés des épaisses ténèbres de l’ignorance.
Les causes individuelles et prochaines de la démonomanie sont les mêmes que celles de la lypémanie; mais cette variété reconnaît des causes que l’on peut appeler spécifiques; elles sont physiques ou morales; un esprit faible, une éducation vicieuse, la lecture d’ouvrages de sorcellerie, de magie, etc., des idées religieuses fausses, les préjugés prédisposent à la démonomanie. Une vive commotion morale, une frayeur, un propos ou un regard affectés ou menaçans, une prédication véhémente, la force de limitation suffisent pour faire éclater l’accès. Le veuvage, le temps critique, des frictions faites sur le corps, des suppositoires préparés avec certaines substances , des breuvages composés de substances enivrantes ou narcotiques; telles sont les causes physiques de cette maladie. Gassendi raconte qu’un berger provençal se munissait d’un suppositoire de stramonium quand il allait se coucher : à son réveil il racontait tout ce qu’il avait vu au sabbat. Quelques sorciers, pour aller au sabbat, frottaient leur corps avec
DE LA DÉMON OMAN IE
de la graisse, qui était préparée avec des substances irritantes ou narcotiques. Ces applications agissent de deux manières: i° sur l’imagination en l’excitant et la fixant sur des évènemens promis et désirés; en irritant secondairement le cerveau, elles provoquaient des rêves qui étaient presque toujours calqués sur les idées, les désirs ou les craintes de la veille. Ce mode de fascination est bien ancien , puisque les Grecs appelaient fappaxtfcç les sorcières et les magiciennes; ils leur donnaient peut-être aussi ce nom parce que les plantes entraient dans les maléfices.
La possession n’a eu souvent pour cause que le regard d’un sorcier. L’influence d’un regard amoureux sur une jeune personne, les effets d’un regard colère, menaçant, sur un esprit prévenu ou timide, n’eussentils pas suffi pour rendre compte des suites de la fascination par le regard ! sans avoir besoin de recourir à un pouvoir surnaturel et diabolique?
L’accès de démonomanie éclate ordinairement toutà-coup; son invasion est brusque; sa durée est plus ou moins longue; sa guérison douteuse. La démonomanie se termine par la démence. Les convulsions, le marasme, le scorbut, la phthisie, la fièvre lente mettent fin à la vie des démonomaniaques.
Les démonomaniaques sont maigres, leur teint est jaune, halé, ils ont la physionomie inquiète, le regard soupçonneux, les traits de la face crispés. Ils ne dorment point, mangent peu, souvent en cachette; ils ont de la constipation ; ils marchent beaucoup. Ils aiment la solitude; ils ressentent des douleurs dans la tête,
DE I,A DÉMONOMANIE
la poitrine, le bas-ventre, les membres, et accusent le diable; ils sentent un feu intérieur qui les dévore; ils croient être dans les feux de l’enfer, qu’eux seuls aperçoivent; ils sentent le souffle enflammé; ils se plaignent de leur sort en gémissant, ne pleurent jamais. Ils cherchent à faire du mal à ceux qui les entourent; ils ont * mille hallucinations et même de la fureur.
Les possédés exhalent une odeur très forte, qui décèle, disent-ils, la présence du diable. Ce phénomène n’est pas rare dans les maladies nerveuses, ou bien parce que l’haleine est devenue fétide, ou bien parce que la transpiration a acquis une odeur très exaltée par la malpropreté ou l’altération des fluides. La fétidité de l’haleine n’annonce-t-elle pas un accès imminent de convulsion, de manie, d’hystérie?
Les femmes démonomaniaques éprouvent mille accidens hystériques, elles se croient transportées au sabbat, où elles sont les témoins des plus bizarres extravagances; elles ont des communications intimes avec le diable ou ses suppôts, après lesquelles le collapsus amenant la fin de l’accès , elles se retrouvent dans le même lieu d’où elles croyaient être parties : qui ne voit là un accès d’hystérie arrivé à sa dernière période?
Dans les obscénités du sabbat, que nous nous garderons bien de décrire , qui ne reconnaît les turpitudes d’une imagination salie par tout ce que la débauche a de plus vil, de plus obscène, de plus sauvage? qui ne reconnaît la description des rêves les plus extravagans, les plus honteux, les plus orduriers ?
Les extases fréquentes dans les affections nerveuses
DE LA DÉMONOMANIE
prennent un caractère sublime et contemplatif, si pendant la veille l’âme élève ses méditations sur les grandeurs de la divinité; elles sont érotiques, si le cœur et l’esprit se bercent dans les rêveries de l’amour; elles sont obscènes, si, pendant la veille, on s’est livré à des pensées lascives, si l’utérus excité, irrité, donne lieu à des illusions, qui sont prises pour des pratiques diaboliques : c’est ce que prouvent les observations rapportées dans divers articles de cette publication, d’ailleurs si ressemblantes à ce que Martin Del-Rio a écrit d’Angèle de Soligny. Cette femme n’offre-t-elle point tous les traits de la nymphomanie, provoquée par le veuvage et la vie contemplative portée au plus haut degré, et combattue par les principes religieux ?
Dans la description du sabbat, sont réunies toutes les circonstances propres à exciter l’imagination. Les assemblées se font pendant la nuit qui , de tous les temps, fut consacrée aux mystères; la nuit est plus favorable aux illusions et à la frayeur; elle préside aux songes. Une île abandonnée, une roche escarpée, une caverne entourée d’une antique forêt, un vieux château abandonné, un cimetière , etc. , tels furent les lieux des rendez-vous. L’adoration du bouc remonte aux temps les plus reculés; elle appartient à une antique pratique religieuse des Égyptiens qui rendirent , dans Mendès , un culte infâme au bouc Hazazel. Les anciens joignaient aux prières, aux invocations, la préparation de quelques plantes, l’immolation de quelques animaux dévoués aux puissances infernales; des enfans étaient sacrifiés. Depuis le christianisme, la sorcellerie s’empara des idées de
DE LA DÈMONOMANIE.
spiritualisme qui prévalurent; elle emprunta au culte des chrétiens, les croix, les prières, les hosties, et profana ces objets sacrés de la manière la plus révoltante afin de mieux venger le diable de sa défai te. Les sorciers d’Irlande récitent toujours XAve-Maria dans leurs pratiques de sorcellerie. En Livonie, le grand talisman contre la sorcellerie consiste dans les paroles suivantes : Deux yeux font regardé ; puissent trois autres jeter un regard favorable sur toi , au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Comme tous les lypémaniaques, les démonomaniaques ont des hallucinations et des illusions de sens; les uns croient être le diable, les autres se persuadent avoir le diable dans le corps, qui les pince, les mord, les déchire, les brûle; quelques-uns l’entendent parler, sa voix part de l’estomac, du ventre, de l’utérus; ils conversent avec lui; le diable leur conseille des crimes, des meurtres, des incendies, le suicide; il les provoque aux obscénités les plus ordurières, aux blasphèmes les plus impies; il les menace, les frappe s’ils n’obéissent à ses ordres. Plusieurs possédés, retenus en prison, assuraient que le diable était venu les y trouver. Ne voyonsnous pas les maniaques, les mélancoliques qui causent, se disputent avec des êtres fantastiques qu’ils se persuadent être à côté d’eux et s’être introduits par la cheminée, par la serrure? Il en est de même des illusions de la vue et du toucher. Quelques possédés ou sorciers, pour se rendre au sabbat, avaient un balai entre les jambes; les autres étaient montés sur un bouc , un âne , un chien , etc. Ceux-ci se graissaient le corps avec
DE LA DÉMONOMANIE