‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 3)Chapitre 35 sur 37 · IO · texte numérisé non relu

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un onguent ; ceux-là n’avaient besoin que de leur imagination : tous, sans passer par la cheminée, sans sortir de leur habitation, et de leur lit, arrivaient au sabbat où ils voyaient le diable, tantôt sous la forme d’un bouc, d’un satyre, d’un chat noir, tantôt sous celle d’un homme blanc ou noir. Ce sont les rêves obscènes qui ont donné croyance aux incubes et aux succubes. Quelques femmes, plus hystériques , ont Vu le diable sous la forme d’un jeune homme, beau, bien fait. Nul doute que des libertins, abusant de la faiblesse de quelques femmes , n’aient emprunté au diable sa forme et sa puissance. J’ai donné des' soins à un maniaque qui, tous les soirs, croyait coucher avec ses maîtresses, et causait avec elles, prenant différentes voix avec chacune d’elles , suivant le caractère et l'humeur de chacune. Il est beaucoup de lypémaniaques érotiques qui sont convaincues avoir eu des rapports intimes avec des hommes à qui elles ont à peine adressé la parole, mais dont leur tête s’est éprise.

Mlle de..., âgée de 3i ans, d’une taille moyenne, ayant les cheveux et les sourcils noirs, l’habitude du corps maigre, le tempérament nerveux, le caractère mélancolique, la conduite très régulière, se rend avec madame sa mère , pour entendre le cours de botanique d’un célèbre professeur. Après quelques leçons, Mlle de... se persuade quelle est enceinte du professeur qui est âgé, à qui elle n’a jamais parlé; rien ne peut la dissuader. Elle maigrit beaucoup, 11e mange point, est horriblement contrariée de ne plus retourner entendre celui qui l’a rendu mère. Les menstrues se

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suppriment, ce qui est une nouvelle preuve de grossesse. Les conseils d’une mère tendre et aimée, les médecins, les médicamens, tout est repoussé avec obstination. Mlle de... passe dix-huit mois à faire une layette; le neuvième, le dixième mois, s’écoulent sans accouchement. Il n’a pas lieu, dit la malade, parce qu’elle n’a pas les coliques ou les douleurs nécessaires. Elle reste debout, les pieds nus, afin de provoquer les douleurs ; elle entend le père de l’enfant qu’elle porte, qui l’exhorte à la patience et l’encourage à supporter les douleurs favorables à l’enfantement; elle pousse quelquefois des cris que ne manquent jamais de faire les femmes qui accouchent. D’ailleurs, Mlle de... est très raisonnable. Je sais bien que j’ai l’air d’une folle, dit-elle quelquefois , mais il est certain que je suis enceinte. Mlle de... est confiée à mes soins après dix-huit mois de maladie. Elle est très maigi’e, très faible, le pouls fréquent, petit, la peau sèche , brûlante ; triste , sans parole , sans mouvement, ne voulant ni s’asseoir pendant le jour, ni se coucher pendant la nuit. Mlle de... refuse toute nourriture. J’ai pu vaincre le refus de se nourrir à l’aide des affusions d’eau froide; mais rien n’a pu triompher des convictions de cette malade , qui , quelques mois après, est allé mourir à sa campagne.

Le marmotemeut continuel de quelques possédés faisait croire que ces malheureux s’entretenaient avec le diable de manière il n’ètrc point entendus. On retrouve ce symptôme chez un très grand nombre de mélancoliques, surtout chez ceux qui sont tombés dans la démence, qui balbutient, à voix très basse, des mots sans suite.

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Les possédés , comme tous les mélancoliques, obsédés par leurs idées, négligeaient leurs parens, leurs amis, leurs intérêts; les possédés étaient misérables et dans l’infortune; jamais ils n’enricbissaient leur famille; ils ne le pouvaient pas plus qu’ils ne pouvaient se délivrer des démons et des mains des juges qui allaient les brûler. C’est que l’imprévoyance, l’incapacité pour toute sorte de soins sont des caractères, non-seulement de la lypémanie, mais encore de la plupart des passions qui ont tant de rapports avec elle.

Les possédés étaient très entêtés dans leur croyance, rarement trahissaient-ils , leurs adhérens. Malgré les plus grands supplices, malgré la question la plus barbare , la plupart restaient attachés à leurs idées , et refusaient obstinément de renoncer au pacte. Le démon leur donnait cette force et cette opiniâtreté; ils étaient abandonnés de Dieu , qui déteste leurs abominations. Cet entêtement est caractéristique de la mélancolie; le raisonnement, les privations, la douleur, rien ne peut convaincre le lypémaniaque; plus on fait d’efforts pour le persuader, plus il résiste et plus il se raidit. La défiance, la crainte, l’amour-propre fortifient ses convictions ; les supplices ne font que l’accroître. J’ai donné des soins à un jeune homme, qui, trompé par un sentiment d’honneur exagéré, refusait toute nourriture. Après avoir épuisé tous les moyens connus, j’appliquai avec grand appareil, des fers rouges sur diverses parties du corps, sans pouvoir vaincre son refus. Une surprise réussit mieux. Que ne peut supporter l’homme lorsque son imagination est fortement exaltée! les en-

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fans de Sparte déchirés de coups de fouets, sur l’autel de Diane, expiraient sans proférer une plainte; un enfant de Lacédémone, ayant dérobé un renard, le cacha sous sa tunique, et se laissa déchirer le ventre avec les dents et les ongles de cet animal, sans témoigner la moindre douleur, crainte d’être découvert. Jusqu’où peut aller l’insensibilité dans l’hystérie , dans les convulsions !

La princesse..., âgée de 27 ans, d’un tempérament nerveux, d’une imagination très vive, d’un caractère gai et doux, avait reçu une éducation très distinguée et une instruction très étendue, trop forte pour une femme. Mariée fort jeune, madame a de grands chagrins domestiques qui altèrent sa gaîté naturelle et a rendent mélancolique. Des missionnaires vont à Saint- Pétersbourg, obtiennent la permission de prêcher. Leurs prédications font une grande impression sur 1’esprit des grandes dames du pays. L’imagination de la princesse n’est pas la dernière à s’exalter. La voilà enthousiaste et incertaine, si elle n’abandonnera pas le culte dominant. Le souverain exprime d’abord son mécontentement , puis il renvoie les missionnaires : chacun craint d’encourir la disgrâce d’un souverain qu’on aime ; la princesse affaiblie par ses chagrins est facilement subjuguée par des terreurs religieuses, par l’appréhension d’une persécution. Elle devient lypémaniaque, s’accuse d’avoir commis des crimes, exprime l’effroi d’être exposée à subir le martyre. Sa tête s’égare davantage, et un jour, soit pour se punir , soit pour

essayer son courage, elle place le doigt médius de la 1, 33

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main droite à la flamme d’une bougie et le laisse si long-temps, qu’il a fallu emporter les trois phalanges du doigt, tant l’ustion avait été profonde. Après quatre ans passés dans des alternatives d’agitation, de fureur, de calme, de tristesse, d’exaltation et d’abattement, la princesse est conduite à Paris, et confiée à mes soins. Madame était dans la démence

compliquée de paralysie, avec la disposition à s’emporter et à frapper , lorsqu’on la contrariait. Que pouvais -je contre une pareille maladie? Le physique s’est amélioré , la raison était perdue pour toujours.

Les supplices inventés ]Sar la barbarie la plus raffinée ne pouvaient arracher des larmes aux possédés mis à la question ; le démon , disait-on , en tarissait la source. Presque tous les lypémaniaques éprouvent le besoin de pleurer, sans pouvoir verser une larme, quelque effort qu’ils fassent.

Le sommeil, dans lequel tombaient quelques individus pendant les tortures de la question , était la preuve la plus forte de la possession. On ne savait point alors que l’excès de la douleur provoque un sommeil insurmontable.

On liait les membres des possédés avant de les jeter dans l’eau; s’ils surnagaient, ils étaient possédés. Quelques femmes hystériques ne peuvent s’enfoncer dans l’eau , et surnagent lorsqu’on les y plonge.

Les fauteurs du supplice des possédés recommandent d’interroger ces infortunés aussitôt qu’ils sont arrêtés, parce que, dès qu’ils sont pris, ils se sentent délais-

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ses par le diable, et confessent tçmt; tandis que si on leur laisse le temps de se reconnaître, le diable revient et leur donne ses instructions (Del-Rio, Bodin, de l’Ancre). Qui peut méconnaître ici les effets d’une impression vive et forte , qui suspend toujours le délire pour quelques instans , lequel reprend tout son pouvoir dès que le premier effet de cette commotion morale a cessé? Sur ce phénomène repose le plus important précepte thérapeutique pour le traitement des aliénés.

Quelques possédés ne pouvant supporter les maux qu’ils éprouvaient, ni résister aux sollicitations de tous genres que leur faisait le diable, poursuivis par le remords des crimes qu’ils avaient commis ou dont ils s’accusaient, tourmentés par leurs idées, torturés de mille manières, sollicitaient la mort, priaient de hâter l’instant du supplice, menaçaient de se tuer, marchaient gaîment au bûcher. Ce symptôme n’est-il pas commun à beaucoup de mélancoliques , qui préfèrent mille fois la mort aux inquiétudes, aux angoisses qui les tourmentent, à la douleur morale qui les accable; douleur plus intolérable que toutes les douleurs physiques imaginables? D’autres au contraire, persuadés qu’ils ne pouvaient mourir, le diable leur en avait donné l’assurance, allaient au supplice avec calme et tranquillité , quelquefois avec dédain. Cette sécurité , dépendante d’une illusion, d’un espoir mensonger, était prise pour une preuve incontestable de la présence du démon. J’ai rapporté l’observation de lypémaniaques , bien convaincus qu’ils ne pouvaient mourir, qui me de-

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mandaient ce qu’ils deviendraient quand ils seraient seuls sur la terre.

Les convulsions sont de tous les temps, parce qu’elles dépendent autant de l’organisme que de l’imagination; elles compliquent toutes les aliénations mentales. Les prêtresses, les sibylles, les pythonisses entraient en convulsions lorsque l’esprit prophétique s’emparait d’elles. Les possédés étaient pris de convulsions lorsque le délire était très intense, quelques-uns devenaient maniaques, enragés y et mouraient. Cette terminaison qui n’est pas rare dans les maladies convulsives , était regardée comme le dernier efforb du diable , contraint de quitter le corps du possédé; les fripons en abusaient pour mieux tromper les ignorans. En lisant les histoires rapportées par les démonographes ou conservées dans les procès faits aux possédés, on acquiert la preuve que ces convulsions , ces contorsions , ces grandes contractions musculaires, données comme des efforts du diable, ne sont que des symptômes nerveux auxquels sont exposés les hystériques, les hypocondriaques, les épileptiques. Ces convulsions n’en imposèrent point à Pigrai lorsqu’il fut chargé de prononcer sur quatorze infortunés condamnés au feu ; il décida qu’il fallait leur donner de l’ellébore : elles ne trompèrent point les hommes instruits qui les virent à Saint-Médard , ni le magistrat qui les fit cesser à volonté, malgré le murmure de quelques intrigans qui voulaient abuser plus long-temps de la crédulité publique.

De tout ce qui précède, nous concluons : i° que la démonomanie est une variété de la mélancolie reli—

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gieuse; 2° qu’elle reconnaît, pour cause éloignée, l’ignorance, les préjugés, la faiblesse et la pusillanimité de l’esprit humain ; 3° que l’inquiétude, la crainte, l’effroi la provoquent; 4° que le délire, les déterminations et les actions des démonomaniaques ont pour principe de fausses idées sur la religion , et une horrible dépravation des mœurs; 5° et que cette maladie est devenue plus rare depuis que l’enseignement religieux , une éducation meilleure et une instruction plus générale ont éclairé plus uniformément toutes les classes de la société.

Il faut signaler comme une des variétés de la démonomanie, cet état dans lequel quelques aliénés, frappés des terreurs de l’enfer, croient être damnés; ce sont des personnes dont l’esprit est faible, timide, craintif; dont le cœur est droit et pur ; dont les convictions sont profondes; qui croient avoir commis des fautes, des crimes, dont ils ne peuvent éviter le châtiment; ils sont désespérés; ils ne sont pas comme les démonoinaniaques actuellement au pouvoir du diable, ils ne voient pas, ne sentent pas des flammes, du soufre qui les dévorent, mais ils redoutent la damnation, et sont convaincus qu’ils iront dans l’enfer. Ils s’imposent des mortifications plus ou moins outrées , plus ou moins bizarres pour prévenir leur destinée. L’histoire de toutes les religions présente des hommes, qui , effrayés de l’avenir, soumettent leur corps et leur esprit aux tortures les plus cruelles et les plus inconcevables, tantôt pour obtenir les faveurs du ciel, tantôt pour désarmer la colère céleste.

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Un caractère pusillanime, l’exagération, l’ignorance des vrais principes religieux , la lecture de livres propres à asservir l’esprit, le temps critique, la masturbation, les revers de fortune, sont les causes les plus fréquentes de cette variété, qui, de nos jours, n’est pas aussi rare que la démonomanie, et qui n’épargne pas comme elle les premières classes de la société.

La démonomanie fournit la preuve la plus remarquable de l’opposition étrange qui existe entre les idées et les déterminations. L’impulsion au meurtre et au suicide est très à redouter chez les individus, qui craignent la damnation et l’enfer. Sauvages, Forestus, Pinel , en rapportent plusieurs exemples. Ce n’est ni le spleen , ni le dégoût de la vie qui les poussent au suicide, c’est la frayeur qui privant l’homme de la faculté de raisonner, le précipite au-devant du mal qu’il redoute le plus? Comment, disais-je à un jeune homme, vous craignez d’être damné, et vous voulez, en vous tuant, hâter le moment du supplice éternel dont la pensée vous désespère? Ce simple raisonnement ne pouvait entrer dans sa tête. La peur est un sentiment qui se surmonte par un sentiment plus fort. Les individus, qui craignent d’être damnés , sont horriblement malheureux. Uniquement occupés de leurs souffrances, de leurs tourmens actuels, l'imagination leur peint cet état d’angoisse comme le plus grand des maux’, comme plus grand que la mort même. Les maux qu’ils redoutent, mais qu’ils ignorent, ont nécessairement moins d’action sur eux que les maux qu’ils endurent; les maux à venir peuvent n’être que des chimères; les maux

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actuels sont des réalités; l’intolérable position où ils sont est affreuse, il faut la changer; n’ayant pas assez de force pour souffrir, comment en auraient-ils pour espérer? c’est là tout le désespoir. Il faut faire cesser cette situation à quelque prix que ce soit; le plus sûr est de cesser de vivre, la résolution est prise, la raison s’égare, l’avenir, les supplices de l’enfer s’évanouissent; le délire et le désespoir conduisent le fer du monomaniaque qui se tue.

De tous les aliénés, les lypémaniaques sont les plus atroces : non-seulement ces infortunés attentent à leur existence, mais ils dirigent leurs coups sur leurs amis, leurs pareils, leurs enfans. Un malheureux sort d’un sermon, se croit damné, rentre chez lui et tue ses enfans pour leur épargner le même sort (Pinel). Une jeune femme éprouve quelques contrariétés domestiques : elle se persuade qu’elle est damnée; pendant plus de six mois elle est tourmentée du désir de terminer l’existence de ses enfans, pour les préserver des peines de l’autre vie. Lorsque les infortunés atteints de cette effroyable folie, obéissant à leur aveugle fureur, ont exécuté leur horrible dessein sur leurs semblables, ils ne guérissent point; c’est du moins ce que j’ai observé plusieurs fois. On conçoit que le retour de la raison , ramenant de trop justes reproches , provoque la douleur morale, et jette dans les plus déchirans regrets, et bientôt après, les mêmes tourmens et le même délire.

Le traitement de la démonomanie est le même que celui de la lypémanie ou mélancolie avec délire. Le

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traitement pharmaceutique, ainsi que le régime, dépendent de la connaissance des causes. Albrecht rapporte qu’il a guéri un homme robuste, qui, depuis quelques années, passait pour possédé, en lui faisant prendre du vin émétique de quatorze en quatorze jours : à la quatrième prise son malade fut guéri. 1 Les moyens moraux ne diffèrent pas de ceux qui conviennent à la lypémanie en général. L’assistance des ministres de la religion a rarement été suivie de succès , surtout d’un succès durable. Une dame se croyait damnée, elle eut recours à plusieurs prêtres; un prélat aussi respectable par son âge que par ses vertus, se rendit chez elle avec ses ornemens pontificaux , la confessa, lui prodigua les consolations religieuses; la malade recouvra pour quelques heures une raison parfaite ; le lendemain elle retomba dans un état pire. Cependant je ne pense pas qu’un tel secours doive être négligé; les consolations de la religion, la présence, les encouragemens d’un ministre des autels, en réveillant quelque confiance dans le malade, peuvent faire naître en lui l’espérance et le mettre sur la voie de la guérison. Ontrouveplusieurs exemples de guérison dan s les auteurs. Zacutus raconte qu’il rendit la santé à un démonomaniaque , en introduisant dans sa chambre et pendant la nuit un individu sous la forme d’un ange, qui annonça au malade que Dieu lui avait pardonné : ce stratagème réussit. On peut en imaginer de semblables ; si la maladie n’est pas ancienne , si elle n’est pas

1 Décade philosophique, au iv.

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compliquée de lésion organique, de paralysie, de scorbut, on peut espérer quelque succès. Reil indique un grand nombre de moyens ; ils se réduisent tous à ce principe général : frapper vivement l’imagination des aliénés, pour la subjuguer et s’emparer ensuite de leur confiance et de leur esprit ; ou combattre une passion par une passion. Il faut pour cela un esprit observateur, une grande habitude de manier l’intelligence et les passions des hommes.

A la démonomanie se rapporte comme sous-variété la zoantropie, déplorable aberration de l’esprit qui pervertit même l’instinct de sa propre existence, qui persuade au lypémaniaque qu’il est changé en bête. Cette étrange folie a été observée dès la plus haute antiquité; elle se rattache aux cultes des anciens païens qui sacrifiaient des animaux à leurs dieux.

La lycanthropie a été décrite par Aëtius et par les Arabes. Elle s’cst montrée depuis le quinzième siècle, et l’on a donné en France le nom de loups -garoux aux lycanthropes; ces malheureux fuient leurs semblables, vivent dans les bois, dans les cimetières, dans les vieilles ruines, courent les campagnes pendant la nuit, en faisant des hurlemens; ils laissent croître la barbe, les ongles, et se confirment ainsi dans leur déplorable conviction en se voyant couverts de longs poils et armés de griffes. Poussés par le besoin ou par une férocité atroce, ils se précipitent sur les enfans, les déchirent, les tuent et les dévorent. Roulet, à la fin du seizième siècle, fut arrêté comme loup-garou, et avoua qu’avec son frère et un cousin , après s’être frottés le corps d’un

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onguent, ils étaient changés en loups, et qu’alors ils courraient les champs et mangeaient les enfans. La justice, déjà mieux éclairée que dans les siècles précédeus , renvoya ce malheureux dans un hôpital de fous.

On a observé des lycanthropes qui se croyaient changés en chiens, on les appelle eynanthropes. Un grand seigneur de la cour de Louis XIV éprouvait par instant le besoin d’aboyer ; il passait sa tête à travers les croisées pour satisfaire à ce besoin. Dom Calmet rapporte que dans un couvent d’Allemagne les religieuses se crurent changées en chats, et qu’à une heure fixe de la journée, ces religieuses couraient dans tout le couvent en miaulant à qui mieux mieux.

On trouve même de nos jours des aliénés qui, ne croyant plus à la puissance matérielle du diable, croient au sort ; ils se persuadent qu’on leur a jeté un sort qui cause toutes les douleurs qu’ils souffrent, qu’ils sont un objet d’horreur et qu’ils doivent s’éloigner du monde; ce malheureux travers d’esprit se montre dans les campagnes. Nous avons à Charenton un jeune homme des montagnes du Limousin , d’un tempérament biliososanguin, ayant l’habitude du corps très maigre, les cheveux et les yeux noirs, le teint pale, qui a le dracq dans le ventre. Le dracq ou sort se porte quelquefois à la tête, le torture de mille manières pendant le jour, surtout pendant la nuit, il lui parle, et le menace. Si je demande à ce malheureux ce que c’est que 1 e dracq, «je n’en sais rien, répond-il, mais c’est un sort qu’on m’a jeté, j’ai tout fait pour m’en délivrer et personne n’en peut venir à bout, »

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D’autres lypémaniaques sont convaincus qu’ils n’ont point de tête, qu’ils ont une tête de verre, d’oiseau, qu’une énorme excroissance pend de leur nez, que leur corps est de beurre, leurs jambes de cire ou de verre; et faut-il reparler aussi de cette singulière perversion qui persuade à une demoiselle que nous avons à Charenton qu’elle n’a plus de corps, qui va sans cesse comme une personne égarée à la recherche de son corps, elle nous le demande pendant la visite, et répète sans cesse : « je n’ai plus de corps, que vais-je devenir! rendez-moi mon corps. »

Hippocrate avait apprécié la cause de la maladie des Scythes, qui se reproduit quelquefois de nos jours sous d’autres influences. Madame M..., veuve, éprouva après la mort de son mari de très grands chagrins, la perte de sa fortune; elle a un accès de manie, fait des tentatives de suicide et est envoyée à la Salpêtrière. Madame était d’une taille petite, très maigre, très agitée, parlant sans cesse, assurant et répétant avec emportement qu’elie était non une femme mais un homme. Si quelqu’un en lui parlant l’appelait madame, aussitôt M... devenait plus agitée, disait des injures ou se livrait à des actes de violence. M. Pussin, alors surveillant de la direction des femmes aliénées de l’hospice, s’entendit avec M. Pinel pour procurer des habits d’homme à cette femme; ces habits furent mis avec des transports de joie, et M... se promena au milieu de toutes ses compagnes avec une sorte d’ostentation; elle fut plus calme, plus tranquille et parla beaucoup moins, mais elle s’agitait jusqu’à la fureur si on ne l’appelait pas monsieur ou si on

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l’appelait madame. Peu-à-peu les forces de cette malade s’affaiblirent, elle entra à l’infirmerie au mois de novembre 1802, ayant un dévoiement très abondant, et étant d’une très grande faiblesse; elle rejetait par le vomissement les bouillons, les tisanes, les potions qu’on lui prescrivait; elle finit par ne vouloir plus rien prendre, et succomba sept jours après, à l’âge de 68 ans, conservant le même délire jusqu’aux derniers jours de sa vie. A l’ouverture du corps, je trouvai les vaisseaux extérieurs du crâne gorgés de sang, la substance cérébrale n’offrit rien de remarquable que beaucoup de gouttelettes de sang lorsqu’elle était divisée par tranches; les ventricules latéraux contenaient chacun environ deux onces de sérosité; la membrane muqueuse de l’estomac, dans sa petite courbure, offrait un ulcère d’une étendue d’environ 4 pouces de circonférence, la surface étant bourgeonnée et d’un aspect grisâtre; près du pylore il existait une espèce de polype extrêmement mou , à basefort large, faisant une saillie d’un pouce environ et ayant une couleur brune ; des traces d'inflammation se faisaient remarquer sur la muqueuse de l’estomac, du cæcum, du colon et du rectum, celte membrane était détruite en quelques points; la vésicule biliaire contenait une bile d’un vert très foncé , grenue et mêlée a de petites concrétions.

J’ai donné des soins , d y a bien des années, à un homme âgé de 26 ans, d’une taille élevée, d’une belle stature, d’une jolie figure, qui, dans sa première jeunesse, aimait à se revêtir des habits de femme. Admis dans la haute société, si l’on y jouait la comédie,

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il choisissait toujours les rôles de femmes; enfin, après une très légère contrariété, il se persuada qu’il était femme et chercha à en convaincre tout le monde, même les membres de sa famille; il lui arriva plusieurs fois chez lui de se mettre nu, de se coiffer et de se draper en nymphe, dans cet habillement il voulait courir dans les rues. Confié à mes soins, hors de ce travers d’esprit, M... ne déraisonnait point, mais il était toute la journée occupé à friser ses cheveux, à se mirer dans une glace, et avec ses robes de chambre, il faisait tous ses efforts pour rendre son costume aussi semblable que possible à celui d’une femme; il imitait leur démarche en se promenant. Un jour, me promenant avec lui dans un jardin, je soulevai le pan de sa redingote qu’il avait arrangé de son mieux, aussitôt M... fait un pas en arrière et me traite d’impertinent et d’impudique. Nul raisonnement, nul soin , nul régime n’ont pu rendre la raison à ce malheureux.

Dans aucune langue il n’y a de terme pour exprimer l’action par laquelle 1 homme met fin à sa propre existence. Le terme qui nous manquait pour exprimer une action devenue malheurensement trop fréquente, fut créé dans le dernier siècle par le fameux Desfontaines. Suicidum , autochiria, melancolia anglica de Sauvages. Suicide de Pinel.

Les mœurs, les croyances religieuses, les lois, ont singulièrement contribué à modifier l’opinion des peuples sur le meurtre de soi-même, et à rendre cette action plus ou moins fréquente. Les philosophes anciens n’ont pas été d’accord sur l’appréciation de cet acte; les uns, Démélrius et Zénon à leur tête, non-seulement ont approuvé le suicide, mais l’ont justifié par leur exemple; quelques autres, tels que Platon, Cicéron, ont eu des opinions incertaines; le plus grand nombre, avec Pythagore, Socrate, condamnent le suicide. La législation a varié aussi chez divers peuples, et même dans le même pays. Là le suicide est autorisé par la loi; ici, il n’est toléré que dans des circonstances déterminées; ailleurs , il est condamné comme un crime. Toutes les

lois de l’Europe moderne et civilisée,, même le Coran , condamnent et flétrissent l’homicide de soi-même. Cependant l’opinion générale qui fait regarder le suicide ou comme une action indifférente ou comme l’effet d’une maladie ou d’un délire, semble avoir prévalu de nos jours, même contre le texte des lois religieuses et civiles.

Il 11’est point de mon sujet de traiter du suicide sous le rapport légal, par conséquent de sa criminalité ; je dois me borner à faire connaître le suicide comme un des objets les plus importa ns de la médecine clinique.

Le meurtre de soi-même a lieu dans des circonstances si opposées , il est déterminé par des motifs si divers, qu’on 11e peut le confondre sous une même dénomination. Quelque variés que soient les motifs et les circonstances qui font prodiguer la vie et braver la mort, presque toujours ils exaltent l’imagination, ou pour un bien plus précieux que le vivre , ou pour un mal plus redoutable que le mourir.

Avant de tracer l’histoire du suicide, peut-être est-il bon d’indiquer les circonstances principales qui portent l’homme cà mettre fin à son existence. De ces considérations préliminaires , nous passerons à l’exposition des symptômes, à la recherche des causes, à l’ouverture des cadavres; enfin nous terminerons par quelques vues générales sur les moyens propres à prévenir le suicide et à combattre la funeste impulsion qui pousse l’homme à mettre fin à son existence.

L’homme se tue ou s’expose à une mort certaine, mu

par les sentimens les plus élevés; son action alors est digne d’admiration et exclut le blâme.

Victimes d’idées fausses , mais populaires , d’usages barbares, mais nationaux , non -seulement des individus, mais des sectes entières se sont voués à la mort volontaire.

Toutes les passions ont leur fureur ; dans leurs excès , il 11’est rien qu’elles ne sacrifient ; et l’homme en proie au dtdire d’une passion , n’épargne pas ses propres jours.

Dans le délire fébrile , dans la manie, l’on se tue beaucoup plus souvent qu’on le pense communément.

L’hypocondrie , la lypémanie sont le plus ordinairement la vraie cause de la haine ou de l’ennui de la vie , qui enfantent si souvent le suicide qu’on appelle volontaire.

Celui qui veut terminer son existence , quelquefois mu par divers motifs , ne se frappe pas lui-même ; il devient homicide.

Il n’est pas très rare que deux individus, entraînés par une passion aveugle ou par la misère, sont résolus à mourir et se donnent réciproquement la mort.

Enfin, le suicide est quelquefois simulé.

D’après ce qui précède, on entrevoit déjà que le suicide n’est pour nous qu’un phénomène consécutif à un grand nombre de causes diverses; qu’il se montre avec des caractères très différens ; que ce phénomène ne peut caractériser une maladie. C’est pour avoir fait du suicide une maladie sui generis, qu’on a établi des propositions générales démenties par l’expérience.

Il n’est point homicide de lui-même, celui qui, n’écoutant que des scntimcns nobles et généreux , se jette dans un péril certain, s’expose à une mort inévitable, et sacrifie volontairement sa vie, pour obéir aux lois, pour garder la foi jurée pour le salut de son pays. Tels furent les Decius Mus , qui allèrent chercher la mort dans le camp ennemi, pour accomplir l’oracle, qui, à ce prix, avait promis la victoire aux Athéniens. Tel fut Curtius qui se précipita tout armé dans un gouffre pour assurer la victoire aux Romains. Tel fut d’Assas, qui n’hésita point à faire le sacrifice de sa vie pour sauver le régiment d’Auvergne, qui eût été surpris sans le dévoûment héroïque de cet officier. Tels furent les généreux habilans de Calais et de Rouen, qui s’offrirent à la mort pour sauver leurs concitoyens près de périr par le fer ennemi ou par la famine. Socrate et Regulus furent-ils meurtriers d’eux-mêmes, l’un pour avoir refusé de se soustraire à l’exécution des lois qui le condamnaient à la mort, l’autre pour n’avoir pas voulu manquer à sa parole?

Donnera-t-on le nom de suicide à ces malheureux , qui , victimes des croyances religieuses , des usages de leur pays, croient en se dévouant à la mort, accomplir un devoir, faire une action mémorable et digne de récompense? Cet espoir embrassé avec ardeur a inspiré le sacrifice de la vie, non-seulement à quelques particuliers, mais à des peuplades, à des nations entières : tels furent les Thraces, les Germains, les Arabes, tels sont encore les Indiens. Les gymnosophitcs, vivant dans les forêts, apprenaient à mépriser la vie; méditant

nu suicide.

sans cesse sur la mort, ils la regardaient comme le bien suprême. Les maladies, les infirmités, et la vieillesse passaient chez eux pour un opprobre et la dernière honte était attachée à la mort naturelle. Aussi , dès qu’ils étaient malades, vieux ou infirmes, ils se jetaient sur le bûcher. Dans la capitale de File de Céos, patrie de Simonide, on ne voyait point de vieillards. L’usage voulait et les lois permettaient la mort volontaire à ceux qui, parvenus à l’âge de 60 ans, n’étaient plus en état de servir la république ; c’était une honte de se survivre à soi-même. Celui qui devait mourir assemblait ses pareils et après s’être couronné de fleurs, comme en un jour de fête , il prenait une coupe de pavot ou de ciguë. Les anciens habitans des îles Canaries, pour honorer leurs dieux, avaient la coutume de se précipiter dans un gouffre, espérant aller jouir de la félicité qui leur était promise pour une aussi belle mort. Le Japonais se noie pour mieux célébrer la divinité Àmidas , ou bien il s’enferme dans un tombeau muré de toutes parts, n’y laissant qu’un petittroupour le passage del’air: enseveli tout vivant, il appelle sans cesse Amiclas, Amidas, jusqu’à ce qu’il succombe de lassitude et de faim. Les Gaulois remettaient à l’autre vie pour terminer leurs affaires; ils prêtaient leur argent à condition qn’on le leur rendrait dans l’autre monde, ils se jetaient sur le bûcher de leurs parens , de leurs amis , pour marquer le désir qu’ils avaient de ne pas se séparer d’eux. La veuve du Malabar monte sur le bûcher qui doit consumer les restes de son mari , obéissant à un usage antique, et ne voulant pas survivre au déshonneur qu’elle

MJ SUICIDE.

encourrait en ne se sacrifiant pas aux mânes de son époux. La fête du Ticonal n’a jamais lieu, au Bengale, sans qu’elle n’occasionne un grand nombre de -victimes. Il est difficile, dit M. le docteur Deville, qui en a été le témoin, et qui a bien voulu me communiquer la description suivante, il est difficile de se faire une idée de cette atroce et brillante fête, qui attire des dévots et des curieux des parties les plus éloignées de l’Inde. Après dix jours de préparatifs , la procession , ou mieux la course du char, a lieu. Ce char se compose de trois socles immenses, posés les uns sur les autres, et supportés par des essieux montés sur des roues. Sur le socle le plus élevé est un dais sous lequel on place la niche qui renferme l’idole. Lesornemens qui décorent le char sont magnifiques, on y emploie les plus riches étoffes, les pierreries les plus précieuses; on brûle les parfums les plus exquis dans des cassolettes placées autour de l’idole, des troupes de musiciens sont assis sur les marches du char; des baïadères dansent et chantent des hymnes, des brames debout devant l’idole éventent le dieu avec des pitnkah ( éventails ). On attache au char des cordes assez longues pour que des milliers d’indiens puissent le traîner. Pendant la marche, qui est d’environ vingt milles, les dévots se précipitent et se font écraser ( au nombre de quatre à cinq cents) sous les roues du char, sans que rien en arrête la marche. D’autres se font des incisions aux bras, aux jambes, sur tout le corps, et, tout dégoutta ns de sang, ils bravent les ardeurs du soleil, la douleur, et suivent le cortège en poussant des cris de joie.

La politique a quelquefois emprunté ses appuis aux idées religieuses, afin de mieux entretenir le mépris de la mort dans le cœur des peuples exposés à des guerres fréquentes ou devenus conquérans. Odin, sentant sa fin approcher, se perça d’une flèche, en présence de ses amis et de ses lieutenans, en leur disant qu’il allait en Scythie pour les précéder au banquet des dieux. Les Scandinaves se précipitaient du haut d’un rocher pour se délivrer des infirmités de la vieillesse, et persuadés qu’en se donnant. la mort, ils auraient une place plus distinguée dans le valhalla. Il en fut de même des Abyssiniens.

Toutes ces victimes de’ l’ignorance, des erreurs religieuses ou de la politique ne furent certainement pas des suicides; elles cédaient toutes à des croyances, à des usages, à des préjugés, à des habitudes qui sont souvent plus forts que l’instinct même de la conservation.

Le christianisme , en dissipant les erreurs païennes , détruisit, partout où il pénétra, l’opinion qu’il est permis de se tuer pour honorer la divinité, et proscrivit cette coutume, de même qu’il fit cesser les sacrifices humains qui souillaient le culte des dieux.

§ 1er. Suicide provoqué par les passions.

Je n’aurai pas beaucoup à dire pour convaincre que les passions fortement excitées portent le trouble dans tout l’homme , soit dans son organisme , soit dans sou intelligence. Lorsque l’âme est fortement ébranlée par une affection violente et imprévue , les fonctions orga-

niques sont bouleversées, la raison est troublée, l’homme perd la conscience du moi , il est dans un vrai délire , il commet les actions les plus irréfléchies, les plus contraires à son instinct, à ses affections, à scs intérêts : ainsi la terreur lui ôte la pensée de fuir, et le pousse souvent dans des périls plus grands que le danger qu’il voulait éviter. L’amour prive celui qui est fortement épris, de toutes les qualités propres à l’accomplissement de ses désirs; la colère, la jalousie portent l’homme doué du caractère le plus doux à tremper ses mains dans le sang de son meilleur ami. Un chagrin vif et inattendu, l’amour trahi, l’ambition déçue, l’honneur compromis, la perte de sa fortune, en bouleversant la raison, privent l’homme de toute réflexion. Le délire des passions permet-il de réfléchir? Toutes les lois n’acquittent-elles pas celui qui a commis, dans le premier emportement d’une passion véhémente, une action qui eût été criminelle sans cette circonstance? Les actions d’un homme emporté par une passion vive sont regardées comme faites sans liberté morale, et sont jugées comme l’effet d’un délire passager. Les hommes forts , d’un tempérament sanguin, d’une grande susceptibilité, d’un caractère irascible, sont poussés au suicide avec d’autant plus d’emportement que l’impression a été plus inattendue et que la passion est une passion sociale instantanée.

Mais le délire aigu, provoqué par des passions est passager. Le suicide qu’il provoque s’exécute promptement; s’il n’est point consommé, ordinairement il ne se renouvelle point. La tentative infructueuse semble

avoir été la crise de l’affection morale. Tel est le suicide involontaire aigu, bien différent du suicide réfléchi et chronique.

Les exemples du suicide aigu produit par l’égarement des passions sont si fréquens, qu’il me suffit d’en indiquer un petit nombre.

Le dépositaire de la fortune de ses concitoyens perd au jeu l’argent qui lui a été confié, son honneur est perdu , ii se brûle la cervelle.

Un négociant fait une perte considérable, il craint de ne pouvoir remplir ses engagemens, il va se précipiter dans la rivière.

Un cordonnier âgé de 45 ans, logé place du Louvre, jouissant d’une bonne santé, et faisant de très bonnes affaires, avait passé la journée avec sa famille; le lendemain, de très bonne heure, il ouvre sa boutique, va boire, suivant son usage, un verre d’eau-de-vie chez l’épicier son voisin; il rentre chez lui; environ dix minutes après, ses ouvriers viennent pour leur travail, et trouvent ce malheureux étendu dans son arrièreboutique : il s’était ouvert le ventre avec un tranchet, et avait repoussé ses intestins hors de la cavité abdominale. On apprit que cet homme avait perdu, deux ou trois jours avant, une somme considérable, et qu’il ne lui restait plus rien pour remplir les engagemens qu’il avait contractés pour le jour où il se tua, qui était le dernier du mois... 1820.

Madame G..., mariée depuis peu de jours, avec un jeune homme qu’elle aime, a une vive altercation avec sa mère, au sujet de sou mari; elle sort brusquement.

Ne la voyant pas rentrer, on envoie sa sœur la chercher. En passant près du Rhône, cette jeune fille aperçoit les vêtemens de sa sœur flottant sur l’eau du fleuve; la mère, qui l’avait suivi de près, à ce spectacle, échappe aux personnes accourues à ses cris, et se précipite aussitôt. (Yoy. Matthey , Mal. de l’esp. )

Madame..., âgée de 82 ans environ, surprend son mari avec sa sœur; celui-ci la maltraite de propos; aussitôt cette femme déclare à son mari qu’il n’aura plus d’épouse , et se précipite par une croisée très basse. Elle ne se fait que de très légères contusions. On s’empresse pour la secourir; pendant qu’on la porte dans son lit, elle gémit , se plaint de n’avoir pas accompli son dessein , et répète que les soins qu’011 lui prodigue sont inutiles. On lui offre quelque boisson , elle la refuse, ainsi que les alimens qu’on lui présente; elle ne répond à aucune question. Son mari lui donne les plus grands témoignages de regret et d’affection. Loin de se rendre à ses instances, toutes les fois que le mari approche du lit de sa femme, on lui parle, la figure de celte infortunée s’altère, devient convulsive; six jours se passent dans cet état, rien ne peut vaincre la résolution de ne prendre aucune nourriture. Je suis appelé le sixième jour. La malade était très affaiblie, les yeux étaient hagards, le pouls faible, fréquent, avec des intermittences, la peau était brûlante; la malade n’accusait aucune douleur, mais poussait de profonds soupirs. Elle répondit à mes questions en faisant des signes de tête. Je la déterminai à avaler trois cuillerées d’eau sucrée, et elle fit de grands efforts pour cela. Depuis elle ne voulut plus

nu SUICIDE.

rien prendre. Le lendemain, elle succomba après une sueur générale de quelques heures.

Lucrèce ne peut survivre à l’outrage que lui a fait Sextus , et s’enfonce le poignard dans le sein. Les géné» raux romains, dans les guerres civiles, se tuaient après la perte d’une bataille , honteux de leur défaite, et ne voulant pas subir le joug du vainqueur.

Mais les passions les plus violentes n’entraînent pas toujours soudainement l’homme passionné à des actes de fureur. Lorsque la passion est primitive, lorsque l’impression morale a pu être pressentie, son action est plus lente, surtout lorsqu’elle agit sur des sujets affaiblis ou d’un tempérament lymphatique.

Sourdement miné par la haine et la jalousie, par les mécomptes de l’ambition et de la fortune, l’homme arrive lentement et par des paroxysmes successifs aux plus funestes résolutions. Quoique agissant lentement, les passions n’en affaiblissent pas moins les organes, elles n’en troublent pas moins la raison; elles n’en détruisent pas moins la vie, et lorsqu’il est encore temps de soustraire ces infortunés à leur propre fureur , ils présentent tous les traits du désespoir, ils montrent tous les caractères de la lypémanie; plusieurs ont attenté à leurs jours, sans savoir ce qu’ils faisaient; plusieurs ont assuré qu’ils ne se souvenaient point de ce qu’ils avaient fait ; plusieurs avaient eu des hallucinations singulières. C’est là cependant le suicide volontaire, mais chronique. C’est à cette variété que l’on peut rapporter le suicide déterminé par la haine ou par l’ennui de la vie, ce dernier me paraît offrir des considérations importantes.

Le suicide chronique a plus particulièrement donné lieu aux discussions sur la criminalité du meurtre de soi-même, parce qu’il a les caractères d’un acte réfléchi. Ce n’est peut-être pas tant sur l’acte en lui -même que devrait s’élever la dissidence; car il est certain qu’au moment de l’exécution, celui qui attente à ses jours, ressemble presque toujours à un homme désespéré et dans le délire.

La douleur physique, qui conduit souvent à la lypémanie et à l’hypocondrie, porte au suicide; elle altère les sensations, concentre l’attention, abat le courage, prive de la raison, en altérant la sensibilité à la manière des passions ; mais son action est plus lente que celle de la douleur morale , et provoque plus rarement le meurtre de soi-même. Celui à qui la douleur physique ne laisse aucun instant de relâche, qui n’entrevoit point le terme d’une longue et cruelle maladie, après avoir d’abord supporté ses maux avec résignation devient impatient; subjugué par les souffrances qui l’affaiblissent depuis long-temps, il se tue pour mettre fin à des maux intolérables. Il calcule que la douleur de mourir est passagère; il cède au désespoir réfléchi. C’est la même situation morale qui détermine le suicide des hypocondriaques , qui sont tous persuadés que leurs souffrances sont au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer, et qu’elles ne peuvent jamais finir, tant à cause de leur nature extraordinaire, qu’à cause de l’impuissance de l’art ou de l’ignorance des médecins. Il n’est point d’état qui inspire plus de crainte de mourir et plus de désirs d’être délivré des maux présens que l’hypocondrie. Les hypo-

condriaques craignent de mourir par pusillanimité; ils redoutent de vivre par faiblesse. Au reste les hypocondriaques parlent beaucoup de la mort; ils la demandent souvent à ceux qui les entourent; ils font des tentatives, mais rarement accomplissent-ils leurs desseins; les plus légers motifs, le moindre prétexte les font ajourner ou abandonner leur projet; ce sont des poltrons qui parlent haut pour qu’on leur croie du courage. Le père de Lieinius Cæcinius, prétorien, vaincu par la douleur et l’ennui d’une maladie longue, prit une forte dose d’opium. Haslam rapporte l’exemple d’un homme qui se donna la mort, ne pouvant plus supporter les douleurs de la goutte.

Une demoiselle, âgée de seize ans, fut sur le point d’être violée par son père; elle en éprouva tant d’horreur, qu’elle eut de fortes convulsions. Le surlendemain elle avala en une fois, une potion opiacée préparée pour plusieurs jours. Les accidens qui suivirent furent très graves , et cette jeune personne resta sujette à des attaques de nerfs, très rapprochées et très violentes. Deux ans après, fatiguée de cet état, elle avala quinze grains de tartre émétique : elle vomit beaucoup ; les convulsions augmentèrent. Mademoiselle R... fut envoyée à Paris, elle était âgée de dix-neuf ans : elle était d’une taille élevée; elle avait de l’embonpoint, le teint vermeil; cependant elle éprouvait presque continuellement les souffrances et les convulsions les plus vaxûées et les plus singulières; elle était successivement aveugle, sourde ou muette, incapable de marcher ou d’avaler. Cet état persistait pendant quelques heures , pendant un jour et même

pendant deux jours; quelquefois sa langue sortait de deux pouces hors de la bouche, se tuméfiait; dans d’autres instans, la malade ne pouvait avaler, quelques efforts qu’elle fit : elle a passé sept jours, une fois, sans pouvoir rien prendre. Je l’ai vue tomber de toute sa hauteur sur un parquet, tantôt sur le dos, tantôt sur la face; je l’ai vue tourner sur elle-même pendant une heure sans qu’il fût possible à quatre personnes de l’empêcher.

J’avais appliqué un vésicatoire à la jambe gauche, lorsque mademoiselle R... devenait aveugle, sourde, muette , ou sans mouvement , l’application d’une seule goutte de vinaigre sur les plaies du vésicatoire lui rendait subitement la vue, l’ouïe, la parole ou le mouvement. Après quinze jours ce moyen s’usa. Tout le monde jugeait que cette malade était hystérique. On parlait si souvent à cette demoiselle du bien que lui ferait le mariage , qu’enfin elle se laissa séduire dans la seule pensée de se guérir. Après sept à huit mois, son état ne changeant point, mademoiselle R... avala douze grains de tartre émétique; elle fil des efforts de vomisseinens atroces et vomit un peu de sang; cependant elle se rétablit desaccidens consécutifs, mais non de ses maux de nerfs. Désespérée, elle disparaît : ses parens, ses amis la crurent noyée; quatre mois après, passant près de la porte Saint-Martin, je me sens saisi au collet de mon habit , je fis'un grand effort pour me dégager : «... T ous ne m’échapperez pas, me dit une voix que je reconnus, je me retourne et m’écrie : que faites-vous là, mademoiselle?... je me guéris, n’ai - je pas tout fait pour me guérir, n’ai-je pas essayé vainement de terminer ma

déplorable existence; tout le monde ne m’a-t-il pas répété, vous comme les autres , que le mariage me guérirait, qui eût voulut se marier avec moi? eh bien si l’horrible remède que je fais ne me guérit pas, j’irai me jeter dans la rivière. «Cette malheureuse personne était vêtue des haillons de la prostitution la plys abjecte, elle était dans la plus grande misère, et souvent privée des moyens de satisfaire aux premiers besoins de la vie. Six mois après, M. R... fit une fausse couche, les maux de nerfs, les convulsions, les phénomènes décrits plus haut furent moins intenses et moins fréquens. Un an plus tard , c’est-à-dire vingt-deux mois depuis que M. R... menait ce genre dè vie, elle accoucha. Dès-lors, presque tous les symptômes disparurent, elle se retira chez une domestique qui l’avait servie, à son arrivée à Paris, elle se rétablit parfaitement, réclama de retourner dans sa famille, s’y maria quelque temps après, et est devenue mère de quatre enfans.

Les maniaques se tuent, la réflexion n’est pour rien dans cet acte; ils se précipitent ordinairement, ce qui prouve qu’ils obéissent à une impulsion aveugle par l’emploi du moyen le plus facile et le plus à la portée de tout le inonde. Les maniaques vivent d’illusions, saisissent mal les rapports, sont poursuivis souvent par des terreurs paniques; ils sont le jouet de leurs sensations ou des hallucinations qui les trompent sans cesse. L’un , croyant ouvrir la porte de son appartement, ouvre la croisée et se précipite ayant voulu descendre par l’escalier; un autre, calculant mal les distances, se croit de plain-pied avec le sol et se jette par

la fenêtre. Celui-ci veut faire violence à une femme qui le sert, et se précipite du troisième étage de l’escalier, espérant qu’il arrivera au bas avant cette femme échappée à ses poursuites. Un maniaque, dévoré par la faim , mangeait tout ce qui tombait sous sa main. Tout-àcoup il meurt: on fait l’ouverture du corps, et l’on trouve une éponge qu’il avait dévorée et qui était restée dans l’ œsophage. Quelques maniaques se tuent en voulant faire des tours de force et d’adresse. Il est des maniaques qui ont une céphalalgie atroce; en se frappant la tête contre les murs, ils éprouvent du soulagement; d’autres croient avoir quelque corps étranger dans le crâne, ils espèrent le faire sortir en s'ouvrant la tête : on en a vu se tuer en se frappant ainsi. Les maniaques se tuent aussi au début de la maladie, poussés au désespoir par l’affection morale qui a causé le délire, ou qui a coïncidé avec son explosion , le souvenir de cette affection n’étant pas détruit par le délire, qui n’a pas encore envahi toute l’intelligence. Ces malades se tuent aussi parce qu’ils ont le sentiment de la maladie qui commence, ce qui les plonge dans le désespoir. U en est qui se tuent pendant la convalescence de la manie, désespérés des excès qu’ils ont commis , ou honteux d’avoir été fous. Enfin , fautil l’avouer, il en est qui se sont tués en faisant des efforts pour se dégager des moyens maladroitement employés pour les contenir, ou pour s’échapper des lieux dans lesquels on les tenait renfermés.

Les fébrieitans dans leur délire se tuent à la manière des maniaques.

DU SU f CI DE.

Toute monomanie peut conduire au meurtre (le soimême, soit que le monomaniaque obéisse à des illusions ou à des hallucinations, soit qu’il agisse victime d’une passion délirante.

Un monomaniaque entend une voix intérieure qui lui répète : Tue-toi , tue-toi; ii se tue pour obéir à une puissance supérieure, h l’ordre de laquelle ii ne peut se soustraire. Un homme, dont la mysticité a dérangé le cerveau, se croit eu communication avec Dieu; il entend une voix céleste qui lui dit : Mon fils , viens t’asseoir à coté de moi ; il s’élanee par la croisée et se casse une jambe : pendant qu’on le relève, il exprime un grand étonnement de sa chute et surtout d’être blessé. Un militaire entend une vielle organisée; il croit entendre les harmonies célestes, en même temps il voit un char lumineux qui vient le prendre pour le porter au ciel; il ouvre gravement sa croisée, allonge une jambe pour entrer dans le char et se précipite.

M. ***, d’un tempérament bilioso-sanguin , s’élait livré dès l’enfance à l’onanisme, ce qui n’avait pas nul au développement de ses facilités physiques et intellectuelles; il était doué d’une imagination très active, il suivit Bonaparte en Egypte et y remplit un grand emploi. Vers l’âge de 3 2 ans, quelques années après son retour en France, il fut frappé d’apoplexie dont les suites se dissipèrent après d’abondantes saignées. Quelques années plus tard , il fait une chute de cheval, d'où résulte une large plaie à la tête, compliquée d’un délire furieux pendant six semaines.

Depuis lors, M. *** manifeste quelques aberrations clans les idées et devint difficile, querelleur et sujet à clés eraportemens de colère; après deux ans, il donne brusquement sa démission d’une place tz’ès importante , sous le prétexte de se livrer entièrement au projet qu’il a conçu depuis long-temps et qui consiste à réunir tous les peuples sous la domination de l’empereur. Dèslors, soit regret, soit inoccupation réelle, les idées se troublent davantage, M. *** se met à tracer sur le papier le plan d’un édifice qui doit avoir autant de eompartimens que de peuples divers, avec un centre pour le chef de tous les peuples réunis; ce plan fait et refait, tracé et retracé, plusieurs fois, avec addition de calculs innombrables et très peu exacts. Deux ans s’écoulèrent clans l’occupation la plus opiniâtre pour achever les plans et pour les soumettre à de nouveaux calculs. M. *** éprouve une vive affection morale : il veut mettre à exécution son prétendu projet; il commence par faire démolir son château et faire place rase, afin de construire les fondemens du nouvel édifice. Toute représentation excite sa colère. Après plusieurs actes de violence, toujours provoqués par les obstacles qu’il éprouve clans l’exécution de son projet, M. *** est reconduit à Paris, moitié de gré, moitié mécontent d’abandonner entièrement ses préparatifs. Alors il se persuade qu’il doit faire quelque action d’éclat. Pour prouver qu’il a reçu une mission spéciale et pour commander à l’opinion publique, il va ramasser les pauvres, les fait mettre à table et les sert , comme un domestique. Il se jette dans

la Seine du haut du Pont-Neuf et regagne le rivage sans accident. Cetle première épreuve le confirme dans son opinion. Le lendemain, il va dans les rues, se jetant sous les roues des plus lourdes voitures , assurant qu’il ne peut être blessé. Le jour suivant, on le retient s’élançant par la croisée de sa chambre : pendant qu’on le porte sur son lit, il déplore amèrement le mauvais succès de ses efforts et se plaint de ce qu’on ne le comprend pas , et des obstacles qu’on oppose à ses desseins. M. *** est mis dans une maison consacrée aux aliénés. Il a plusieurs fois tenté de faire des choses extraordinaires qui pouvaient compromettre sa vie, toujours pour prouver sa mission. Enfin persuadé qu’on ne le laissera pas recommencer : Eh bien! dit-il un jour, puisqu’on m’ empêche , je ne ferai plus rien. Il se met à écrire sur les murs, sur du papier, son projet de réunion de tous les peuples; peu-à-peu ses phrases ont même sur ce sujet moins de suite, moins de liaison; cinq ans après les premières tentatives de suicide, M... écrit des mots dont les lettres, au lieu d’être mises sur la même ligne, sont écrites les unes au-dessous des autres, ou bien il fait des chiffres sans ordre, auxquels il donne des noms bizarres. D’ailleurs, M. *** est raisonnable quand il parle de choses étrangères à son délire. Il est si préoccupé à écrire ses lettres, ses mots, ses lignes, ses chiffres, ce qu’il appelle son ouvrage qu’il se lève à la pointe du jour, qu’il refuse quelquefois de manger; qu’il se prétend le plus occupé des hommes, qu’il se couche à peine, et parle de son travail, çomme parlerait de ses travaux l’homme appliqué à

l’étude ou au projet le plus important. Pendant les grandes chaleurs, il a de l’agitation; alors il cric nuit et jour, parle de son projet et se plaint de ne pouvoir l'exécuter. M... n’a plus fait la moindre tentative pour prouver sa mission.

M. le docteur Marc a fait connaître l'observation suivante1, publiée par le docteur Ruggiéri, pharmacien à Venise. Elle prouve l’influence de la lypémanie sur la détermination au meurtre de soi - même et l’opiniâtreté des malades qui y sont portés.

Mathieu Lovât, cordonnier à Venise, dominé par des idées mystiques , se coupa les parties génitales et les jeta par la croisée; il avait préparé d’avance tout ce qu’il lui fallait pour panser sa plaie, et n’éprouva aucun autre accident fâcheux. Quelque temps après, il se persuada que Dieu lui ordonnait de mourir sur la croix. Il réfléchit pendant deux ans sur les moyens d’exécuter son projet, et s’occupa de préparer les instrumens de son sacrifice. Enfin le jour est arrivé; Lovât se couronne d’épines, dont trois ou quatre pénètrent dans la peau du front; un mouchoir blanc, serré autour des flancs et des cuisses, couvre les parties mutilées; le reste du corps est nu; il s’assied sur le milieu d’une croix qu’il a faite, et ajuste ses pieds sur un tasseau fixé à la branche inférieure de la croix; le pied droit repose sur Je pied gauche; il les traverse l’un et l’autre d’un doit de cinq pouces de longueur qu’il fait pénétrer à coups de marteau, jusqu’à une grande profondeur, dans le

1 Bibliothèque médicale. Septembre 1811.

bois; il traverse successivement scs deux mains avec des clous longs et bien acérés, en frappant la tête des clous contre le sol de sa chambre, élève ses mains ainsi percées et les porte contre les trous qu’il a pratiqués d’avance à l’extrémité des deux bras de la croix, et y fait pénétrer les clous afin de fixer ses mains : avant de clouer la main gauche, il s’en sert pour se faire, avec un tranchet, une large plaie au côté gauche de la poitrine. Cela fait , à l’aide de cordages préparés et de légers mouvemens du corps, il fait trébucher la croix qui tombe hors de la croisée , et Lovât resta ainsi suspendu à la façade de la maison. Le lendemain on l’y trouva encore; la main drbite seule était détachée de la croix et pendait le long du corps: on détacha ce malheureux, on le transporta aussitôt à l’école impériale de clinique. M. Ruggiéri reconnut qu’aucune plaie n’était mortelle. Lovât guérit de ses blessures, mais non de son délire. On remarqua que, pendant l’exaspération du délire, Lovât ne se plaignait point, tandis qu’il souffrait horriblement pendant les intervalles lucides. Il fut transféré à l’hôpital des insensés ; il s’y épuisa par des jeunes volontaires et mourut phthisique, le 8 avril 1806.

La nostalgie porte au suicide. Le ranz des vaches, les sons de la cornemuse provoquent, par l’influence que les sensations actuelles ont sur les idées et sur les souvenirs, le regret de n’être plus dans le pays natal, le chagrin d’être éloigné des objets de ses premières sensations, d’où naît le désir violent de revoir les lieux où l’on est né; le désespoir d’en être séparé domine toutes les

autres affections, et les soldats suisses et écossais se tuent, s'ils ne peuvent déserter.

Combien de lypémaniaques, qui se croient poursuivis par des voleurs, par des agens de l’autorité, se tuent voulant éviter de tomber dans leurs mains! les uns 11e calculant nullement le danger qu’ils courent pour s’échapper; les autres préférant une mort certaine aux tourmens et à l’infamie qu’on leur prépare. Combien qui se croient trahis par la fortune, par leurs amis, se tuent, après avoir lutté plus ou moins longtemps! ils se tuent comme les hommes qu’une passion pousse lentement à l’homicide de soi-même.

M..., âgé de 43 ans environ, après s’être beaucoup fatigué dans l’exercice des fonctions publiques qui lui sont confiées, est victime d’une injustice; aussitôt il devient aliéné; on le conduit , malgré lui , dans une terre; alors il se persuade que sa femme l’a dénoncé, et qu’il est perdu auprès du gouvernement. Le lendemain, il s’enferme dans son cabinet, place le canon d’un fusil de chasse dans sa bouche, et avec un pistolet d’arçon, fait partir la détente. Heureusement, la direction du fusil est dérangée, la charge s’échappe par la joue, et renverse le malade. Ses pareils accourent; M... refuse toute espèce de secours. Cependant on le saigne , on le panse ; et quoiqu’il se prête mal aux soins qu’011 lui donne, la plaie tend à se cicatriser; le malade témoigne la haine la plus violente pour sa femme, ce qui, joint au délire et aux menaces de se tuer, détermine sa famille à l’envoyer à Paris. A son arrivée, la plaie n’est

pas encore cicatrisée, le malade est triste, rêveur; il

parle peu, se promène comme un homme préoccupé, porte souvent la main à sa tête; la face est quelquefois rouge, le teint jaune, la constipation opiniâtre, insomnie; cependant M... assure qu’il n’a aucun mal, rejette tout remède , reçoit mal les médecins; il est très calme en apparence, raisonne très juste, mais il menace de temps en temps de se précipiter par les croisées, surtout lorsqu’on lui parle de sa santé. Après quinze jours, malgré la surveillance la plus active, M... s’échappe de son hôtel, on le trouve précipitant ses pas vers les quais écartés du centre de la ville, allant se jeter dans la Seine. Il, est alors confiée à mes soins. Après cinq mois d’isolement , de calme apparent , M... éprouve des douleurs d’entrailles, de la céphalalgie qui s’exaspèrent tous les deux jours, il refuse tout remède, ne sort point de son appartement, ne prend nulle part à la vie commune, ne se distrait ni par la lecture , ni par l’occupation manuelle. Néanmoins , il me reçoit assez bien , cause volontiers sur toutes sortes de sujets, excepté sur sa maladie, sur sa femme, et sur un cousin qui l’a empêché de se précipiter dans la rivière. Dès que j’essaie l’un de ces trois sujets de conversation, les yeux du malade s’enflamment, sa face se colore, il quitte son fauteuil, se promène à grands pas, impatienté, et prêt à se laisser aller à sa colère. Pendant le cours du cinquième mois de l’isolement, sixième de la maladie, M... me parut plus accessible à la distraction. Il s’était décidé à jouer aux dames dans son appartement, il avait consenti à prendre une boisson laxative. J’engageai sa

DU SUICIDE. 54g

femme à lui faire une visite avec ses enfans , en l’avertissant toutefois que les préventions contre elle n’étant point détruites , la réception serait peut-être très pénible, mais qu’une commotion morale pouvait être très utile. Le jour convenu, madame M.... et ses enlàns, sans être annoncés, se présentent chez le malade. Celui-ci s’écrie aussitôt, avec un geste menaçant :« Retirez-vous, madame, retirez-vous... » Le courage de cette femme si dévouée à son mari n’y tient point, elle se trouve mal , il faut l’emporter hors de l’appartement; son mari retient une partie de ses enfans, leur parle contre leur mère et les renvoie bientôt après. Je reste seul avec le malade qui se promène à grands pas, comme un furieux qui n’a même pas de parole. Après quelques minutes, il vient à moi qui suis resté immobile, me saisit au collet, et me répète plusieurs fois : « Que faites-vous là comme un terme, vous ne sentez donc rien A.. — Comment ne serais-je pas ému de ce dont je viens d’être le témoin?... » La marche précipitée du malade recommence; après une demi-heure, il s’étend sur son lit, je le laisse seul; une heure plus tard, il s’asseoit, j’arrive : « Hé bien! lui dis-je en l’abordant, vous êtes plus calme, entendrez-vous la vérité? Avez-vous pu traiter ainsi une femme qui vous adore? Votre femme est dans un état alarmant, est -ce le prix des consolations qu’elle vous apportait? Quels doivent être vos regrets!...» Le malade garde un morne silence , mais il est profondément ému. Le soir, je lui annonce que j’ai reconduit madame chez elle et que je l’ai laissée très souffrante; même silence. Deux jours

après, M... voit ses eafans et leur parle contre leur mère; le même jour, j’annonce à M... que sa femme est très mal et que sou état est le résultât de la réception qu’il lui a faite. Le cinquième jour, il voit ses enfans, et ne leur parle point de leur mère. Dans la journée, il me demande à aller voir sa femme, a Vous ne la verrez point, monsieur, lui dis-je, voudriez-vous aggraver encore le fâcheux état où vous l’avez mise?» Ces paroles sont prononcées avec un ton positif. Sixième jour, visite de ses eufans, M... est plus affectueux et demande des nouvelles de leur mère; dans la soirée, je lui annonce que la santé de sa femme s’améliore. Septième jour , M.... me témoigne quelques chagrins de ce qui s’est passé, et nous causons sur le ton de la confiance. Il me demande à aller voir sa femme, j’y consens; à l’heure du dîner, il déclare qu’il dînera chez lui, et m’envoie une lettre pour m’inviter; pendant les heures qui précédèrent et suivirent le dîner, M... parlait avec sa femme et ses enfans de choses générales et indifférentes; mais de temps en temps, il adressait à sa femme des reproches et des injures, mais à voix si basse et avec tant de précaution que ses enfans ne pouvaient s’en apercevoir. A dix heures, je me rends chez M..., il paraît gai, m’accueille avec l’apparence du contentement et nous nous retirons ensemble. Deux jours plus tard,M... rentre dans sa famille, où il est pendant quelques jours très irascible, très difficile avec sa femme, très affectueux pour ses enfans, ses parens et ses amis qui viennent le voir; peu de mois plus tard, il est appelé à remplir des fonctions très importantes; il

supporte les inquiétudes, les fatigues et les menaces auxquelles furent exposés quelques fonctionnaires publics , dans les premiers instans de l’invasion de 1814. Quelque excellente que fut la santé de M..., quelque importantes que fussent les fonctions qu’il avait à remplir, il ne voulait point entendre parler de la terre où il avait fait les premières tentatives de suicide; il ne voulait point que sa femme et ses enfans y allassent, et ce ne fut qu’un an après sa guérison, qu’ayant envoyé avant lui d’abord sa femme et ses enfans, il retourna dans sa province.

Un ecclésiastique avale, par distraction, le cachet d’une lettre qu’il vient de recevoir; un de ses amis lui dit en riant : vous avez les boyaux cachetés. Cette idée s’empare de l’imagination de cet ecclésiastique, et, au bout de deux jours, il refuse toute nourriture, convaincu qu’elle ne peut passer. On fît prendre au malade, dit Darwin, des purgatifs qui le purgèrent abondamment sans le guérir. On parvient d’abord avec peine à lui faire boire quelque peu de bouillon; il cesse bientôt de vouloir avaler, et meurt peu après. Est-ce là une erreur de la volition, comme le prétend Darwin? Barclay n’eût-il pas dit qu’il y a une association vicieuse des idées qui a conduit à une détermination funeste ?

On n’a pas assez distingué l’ennui de vivre, de la haine de la vie, lorsqu’on a voulu remonter aux motifs déterminans du meurtre de soi-même; cependant, ces deux états de l’âme sont bien différens. La haine de la vie est un état actif; elle suppose une sorte d’irritation, et l’exaltation de la sensibilité. L’ennui de vivre est un

état passif, effet de X atonie de la sensibilité; la haine de la vie est fréquente, parce que mille causes la provoquent ; elle n’épargne aucune classe de la société, et s’attache plus fréquemment aux hommes qui sont comblés de richesses et de dignités, parce que ces individus ont plus de passions qui les usent. En proie à des chagrins réels ou imaginaires , à une passion chronique , Vhomme se dégoûte d’abord de la vie, finit par la haïr et se tue. Au reste, je dois faire remarquer que les mots ici expriment mal les choses , et que de là sont nées plusieurs discussions sur la haine de la vie, sur le désir de la mort. En effet, ,on n’a point d’aversion pour la vie, mais on hait les souffrances qui la traversent, on a horreur du mal-être’; on ne desire point la mort, mais Von veut être délivré des peines, des contrariétés, des chagrins; on a recours à la mort comme au moyen le plus certain. Le suicide déterminé par la haine de la vie rentre dans l’une des distinctions que nous avons déjà établies; il appartient à la lypémanie suicide, ou au suicide causé par une passion chronique, ‘suivant que les causes qui font haïr le vivre sont imaginaires ou réelles.

XJ ennui de vivre, le tædium vitœ conduit au meurtre de soi-même. Quoique l’ennui soit un état passif, il n’en est pas moins quelquefois un motif d’action : telle a été l’opinion de plusieurs philosophes, et j’ai observé que l’ennui déterminait quelques monomaniaques à faire ce à quoi ils avaient paru répugner le plus, et qu’ils guérissaient par les efforts faits sur eux-mêmes par excès d’ennui.

DU SUICIDK.

L’ennui, à l’époque de la puberté, résulte d’un besoin vague dont l’objet est inconnu à celui qui l’éprouve: ce besoin fait naître une inquiétude qui jette dans la tristesse, laquelle porte a l’ennui : les effets les plus ordinaires de cet ennui sont le dépérissement, la faiblesse et quelquefois le suicide, phénomène signalé par Hippocrate chez les jeunes filles qui ne sont pas ou qui sont mal menstruées.

L’ennui reconnaît encore pour cause la cessation de grandes occupations , le passage d’une vie très active, au repos et à l’oisiveté, lorsque Ton n’a pas su se créer d’avance quelque occupation de l’esprit, ou quelque affection du cœur. L’ennui est aussi l’effet de l’abandon forcé ou volontaire du grand inonde, des plaisirs frivoles, lorsque l’on reste isolé et sans intérêt quelconque. Il est d’autant plus funeste que n’ayant aucune aptitude pour les arts, pour les sciences, on est privé de la ressource des plaisirs à cause de l’abus qu’on en a fait.

L’homme a besoin de desirer, ou bien il tombe dans l’ennui; mais s’il a épuisé sa sensibilité par l’habitude des émotions trop vives, par l’abus des plaisirs; si, ayant tari toutes les sources du bonheur, il n’y a plus rien qui puisse lui faire sentir qu’il vit; tous les objets extérieurs lui sont indifférens; plus il a eu de moyens pour se satisfaire, moins il rencontre d’objets nouveaux propres à l’exciter; l’homme reste alors dans un vide affreux; il tombe de la satiété de la vie dans le terrible ennui qui conduit au suicide : quitter la vie est un acte aussi indifférent que celui d’abandonner une table splendidement servie lorsque l’on n’a plus faim, ou d’abandon-

ner une femme que l’on adorait et que l’on n’aime plus.

Ce suicide que l’on pourrait appeler spleenique est chronique; il s’exécute avec calme et sang-froid; rien n’annonce la violence ni l’effort comme les autres suicides; au reste, ceux qui ont le spleen présentent tous les caractères de la lypémanie. Les causes les plus ordinaires du spleen sont débilitantes, et agissent sur le système nerveux: tels sont l’abus des plaisirs, l'onanisme, l’usage immodéré des boissons alcooliques, etc.; même changement de caractère et d’habitudes, même indifférence pour les objets les plus chers; mêmes symptômes physiques; perte d’appétit, insomnie, constipation, amaigrissement ou bouffissure; même concentration de l’attention sur une même idée; même intégrité de l’entendement sur tout autre objet; même opiniâtreté, même dissimulation dans l’exécution de ses déterminations.

J’ai de fortes raisons pour croire que le spleen est une maladie très rare, même en Angleterre. On attribue trop souvent à l’ennui de la vie, le suicide des Anglais. Parce que l’Angleterre est le pays où l’on abuse le plus, sans doute les Anglais sont les gens du inonde les plus ennuyés, mais beaucoup d’autres motifs que l’ennui multiplient le suicide chez eux. J’ai donné des soins, tant dans les établissemens d’aliénés que dans ma pratique particulière, à un grand nombre d’individus qui avaient attenté à leurs jours, ou qui se sont tués. Je n’en ai vu aucun qui ait été porté au suicide par l’ennui de la vie; tous avaient des motifs déterminés, des chagrins réels ou imaginaires qui leur faisaient haïr l’existence : j’ai même été

trompé quelquefois à cet égard. Un homme, jouissant d’une très belle fortune, s’était livré à la masturbation; néanmoins il était fort et bien portant, et sans autre cause de chagrin que le souvenir des horreurs de la révolution dont il approuvait d’ailleurs les principes, il fit plusieurs tentatives de suicide; souvent il demandait des pistolets, ne voulant que ce moyen pour se tuer: pendant deux ans que je lui ai donné des soins, il n’a pas déraisonné un instant; il était gai, aimable, très instruit , me disant quelquefois : donnez-moi un pistolet... Pourquoi voulez-vous vous tuer? Je m'ennuie. Ce n’a été qu’après deux ans qu’il m’a avoué que depuis long-temps il avait des hallucinations de l’ouïe et de la vue. Il croyait être poursuivi par les agens de la police; il les entendait et les voyait même à travers les murs de son appartement dont, ajoutait-il, les murailles sont doublées de planches à coulisses, pour que l’on pût voir et entendre ce qu’il faisait et disait.

J’ai souvent rencontré une variété de suicide dont les auteurs n’ont point parlé, et qui a beaucoup d’analogie avec le spleen. U est des individus qui, à la suite de causes physiques ou morales variables, tombent dans l’affaissement physique , dans le découragement moral : ils ont peu d’appétit, une douleur sourde delà tête, des chaleurs d’entrailles, des borborygmes, de la constipation ; néanmoins leur extérieur n’indique aucun désordre grave de la santé : chez les femmes, quelquefois les menstrues se suppriment. Plus tard ces malades ont les traits de la face tirés, le regard fixe et inquiet; le teint est pale ou jaune; ils se plaignent

d’une gêne, d’une douleur à l’épigastre, d’une sort d’engourdissement de la tête qui les empêche de penser, et d’une torpeur , d’une lassitude générale qui les empêche d’agir. Ils ne font point de mouvement; ils aiment à rester couchés ou assis; ils s’impatientent lorsque l’on veut leur faire faire de l’exercice; ils abandonnent leurs occupations ordinaires, négligent leurs devoirs domestiques, sont indifférens pour les objets de leurs affections, ils ne s’occupent plus d’affaires, ils ne veulent ni converser, ni étudier, ni lire, ni écrire; ils redoutent la société et surtout les importunités auxquelles cette maladie les expose : affligés de cet état, ils ont des idées noires ,* enfin, désespérés de leur nullité ou prétendue nullité qu’ils croient ne pouvoir jamais surmonter, ils désirent la mort, la réclament, et quelquefois se la donnent, voulant cesser de vivre parce qu’ils croient ne pouvoir plus remplir leurs devoirs de famille ou de la société. Ces malades ne déraisonnent pas; leur impulsion au suicide est d’autant plus forte qu’ils ont eu plus d’occupations habituelles et plus de devoirs à remplir. J’ai vu celle maladie persister pendant plusieurs mois, pendant deux ans; je l’ai vue alterner avec la manie, avec la santé parfaite. Quelques malades étaient, pendant six mois, maniaques ou bien portans, et, pendant six mois, accablés par le sentiment de leur impuissance physique, intellectuelle et morale qui leur faisait desirer la mort.

M..., âgé de 3a ans, d’une taille élevée, d’une forte constitution, n’ayant jamais été malade, issu d’un père qui , après avoir acquis une grande fortune , est mort

peu riche, avait reçu une éducation soignée afin d’exercer en grand le métier de serrurier, M... s’est marié à l’âge de 27 ans avec une femme qu’il adore; il a fait quelques affaires qui n’ont pas réussi ; ce qui l’a beaucoup trop affligé, l’a découragé et rendu paresseux, sans néanmoins altérer sa santé. Quoique triste, il entra dans des entreprises qui promettaient de grands bénéfices; il se livra d'abord au travail avec ardeur; après un mois , il rencontra de légères difficultés ; il s’en affecta outre mesure; il se découragea, se crut perdu, incapable de rien, ne voulut plus quitter son lit, ni surveiller ses ouvriers, ni diriger les travaux, se croyant privé des qualités et de la force nécessaires pour conduire à bien ses entreprises. Il avait parfois de la migraine, de la chaleur d’entrailles, de la constipation; sa tendresse pour sa femme, pour ses enfans, le soin de ses intérêts, ne pouvaient rien pour relever son esprit abattu; il s’impatientait même lorsque sa femme réitérait ses conseils; il jugeait très bien de sa position et 11e faisait rien pour en sortir : huit jours se passèrent ainsi. Tout-à-coup M... fut bien ; il retrouva toute son activité pour ses affaires, toute son affection pour sa famille. Cet état s’est reproduit dix à douze fois à des intervalles irréguliers; ces retours étaient provoqués ordinairement par quelque légère contrariété, ou par des difficultés qui n’en eussent pas été dans tout autre état de santé. Pendant la durée des paroxysmes, le maladese sentait lourd, la tête embarrassée; il y avait des douleurs épigastriques; il restait couché, mangeait peu, 11e voulait voir personne. Désespéré de son inaptitude,

d’être «5 charge à sa femme , de ne pouvoir guérir , il était souvent porté au suicide.

M..., âgée de 34 ans, entrée à la Salpêtrière le a3 septembre 1819, née de parens sains, eut la petitevérole à huit ans; elle a été menstruée à quinze ans, mariée à vingt; elle a eu un enfanta 21 ans : après cette couche, elle eut un ulcère au pied qui s’est guéri au bout de six mois. Depuis lors, cardialgie d’abord fugace, légère, puis constante et très intense, avec vomissement des alimens. Après la seconde grossesse, à 27 ans, les accidens augmentèrent; M... crut avoir un cancer de l’estomac, et s’en affecta beaucoup. Vers l’âge de 33 ans, elle devint irrésolue dans ses idées et ses actions , ne voulant plus ce qu’elle venait de desirer ardemment; elle avait quelquefois de l’incohérence dans les idées, et le mari ne s’aperçut de rien, néanmoins les menstrues coulaient bien. Après six mois, insomnie, sentiment douloureux de constriction à la racine du nez, pâleur de la face, traits altérés; regard fixe, quelquefois hagard; douleur à l'estomac; sentiment de gêne, d’engouement à l’épigastre qui empêche de se mouvoir; abandon des occupations ordinaires, des soins du ménage; tristesse, pleurs, voracité ou manque d’appétit, désir et tentation de suicide provoqué par le chagrin de n’être plus bonne à rien, et de ne rien sentir d’affectueux pour sa famille. Tel était l’état de la malade lors de son arrivée dans l’hospice. M... fut mise à l’usage des boissons délayantes acidulées et des bains tièdes : trois mois après, l’esprit fut plus calme, la malade demanda

à travailler; elle rendit mieux compte de son état ; mais toujours elle se plaignait de plénitude, de gêne dans l’abdomen, de la suppression menstruelle, d’insomnie opiniâtre. Je prescrivis le petit-lait de Weiss, un vésicatoire à la nuque : l’irritation que celui-ci produisit obligea de le placer au bras gauche; les déjections d’abord faciles devinrent abondantes; le sommeil fut meilleur, l’espérance renaissait dans le cœur de la malade qui travaillait avec goût. En février 1820, le teint s’éclaircit, la physionomie est calme, les idées sont plus nettes et plus faciles; M... est rendue à sa famille le 9.3 mars, quoique les menstrues n’eussent point reparu, mais bien résolue de reprendre ses occupations ordinaires: elle a tenu parole; les menstrues se sont rétablies au mois d’avril : dès leur apparition M... a été un peu plus active qu’à son habitude; elle avait plus de loquacité et faisait plus de mouvement; elle recherchait la toilette, et était moins sédentaire. Au mois de septembre 1820, crainte de retomber malade; sentiment d’une barre à l’épigastre, qui s’étend d’une hypocondre à l’autre; altération des traits de la face; insomnie. Ces prodromes d’une rechute persistent pendant deux mois, malgré tous les efforts que M... fait sur elle-même, et les médicamens que j’ai conseillé. Au mois de décembre, la même apathie, le même désespoir d’être incapable de rien et de ne pouvoir guérir jamais, portent à des idées noires , réveillent le désir de quitter une vie dont on ne peut remplir les devoirs.

Mais il est des individus qui, au sein de la fortune, des grandeurs, des plaisirs, jouissant de toute leur rai-

son, après avoir embrassé leurs parens, leurs amis, après avoir mis ordre à leurs affaires, après avoir écrit des lettres parfaites, tranchent le fd de leurs jours. Cèdent-ils à une détermination délirante? oui, sans doute. Est-ce que les monomaniaques ne paraissent pas raisonnables jusqu’à ce qu’une impression interne ou externe vienne tout-à-coup réveiller leur délire? Ne savent- ils point réprimer l’expression de leur délire, dissimuler le désordre de leur intelligence, jusqu’à tromper les plus expérimentés et les personnes qui vivent dans leur intimité! Il en est de même de quelques individus que l’idée du suicide tyrannise : une douleur physique, une impression inattendue, une affection morale, un souvenir, un propos indiscret, une lecture, avivent la pensée dominante et provoquent instantanément les déterminations les plus funestes chez ce malheureux qui, un instant avant, était parfaitement calme. Il arrive alors ce qui arriva à ce maniaque détenu à Bicêtre, dont parle Pinel, que les révolutionnaires mirent en liberté, parce qu’il leur avait paru très sensé; qu’ils emmenaient en triomphe comme une victime de la tyrannie, qui, excité par les vociférations et la vue des armes de ses libérateurs, tomba tout-àcoup sur eux à coups de sabre. La fureur du monomaniaque homicide n’éclate-t-elle pas instantanément, sans que nul antécédent ait averti les victimes.

Mais on ne peut nier qu’il est des individus qu’un funeste penchant entraîne au suicide, par une sorte d’attrait irrésistible. Je n’ai jamais vu des individus semblables; j’ose croire que si l’on eût mieux étudié les

individus que l’on dit avoir obéi à un entraînement insurmontable, on eut démêlé- les motifs de leur détermination. Il en est des suicides comme des autres aliénés, dont on parle comme de malheureux obéissant à une aveugle destinée : je crois plus que personne avoir appris à lire dans la pensée de ces malades, et avoir prouvé que leurs déterminations sont presque toujours motivées , et la conséquence logique d’un principe qui , à la vérité, est faux.

Mais il est des individus qui, au sein du bonheur, se tuent. Voltaire , appuyé de quelques exemples éclatons, prétend que ce sont les heureux du siècle qui terminent volontairement leur vie , et non pas l’homme en proie au besoin et condamné à travailler pour se nourrir. Cette proposition est fausse : la misère conduit au suicide; le meurtre de soi-même est plus fréquent dans les années calamiteuses; pendant les pertes, les famines, les suicides sont fréquens; pendant les horreurs d’un siège, les assiégés se tuent; dans les déroutes, les soldats se suicident; on se tue dans les grands bouleversemens politiques, etc. Les heureux du siècle se tuent; mais le bonheur , dit Jean-Jacques , n’a point d’enseigne extérieure : pour en juger, il faudrait lire dans le cœur de l’homme qui paraît heureux.

M..., âgé de 3o ans, jouissant d’une bonne santé, sollicite la main d’une demoiselle qui doit faire son bonheur. Peu de jours après son mariage, il se tue : ce ne sont ni les écarts de régime , ni le bonheur qui l’ont porté à cet acte, mais le désappointement de n’avoir pas trouvé sa femme telle qu’il s’en était flatté.

DU SUICrDE.

Un homme, âgé de 27 ans, également marié à une demoiselle charmante, après six mois de mariage, fait mille tentatives pour se détruire. Parce que sa ferinrae est d’un caractère sérieux , peu expansif, cet infortuné s’est persuadé qu’elle est malheureuse, qu’il en est la cause, qu’elle ne peut être heureuse avec lui : M... était riche, jouissait d’une grande considération, avait une femme charmante, tout le monde dans sa province le croyait au comble du bonheur. Ainsi tel individu qu’on croit heureux est intérieurement bourrelé de chagrins, torturé par quelque passion; l’cclat qui l’environne ne laisse point apercevoir les tourmens de son cœur. Un homme qui se tuerait, et qui serait véritablement heureux, serait un phénomène que la raison humaine ne peut concevoir. Que l’on dise que les hommes les plus éminens par leur rang, par leur fortune, par la considération dont ils jouissent; enfin, que les hommes les plus heureux en apparence se tuent, cela est vrai, parce qu’ils sont plus que les autres hommes dépendans d’un plus grand nombre de causes qui poussent à cette funeste détermination.

§ II. Suicide précédé d, homicide.

Qui révélera jamais le désordre de l’organisme qui entraîne le forcené qui veut cesser de vivre, aux actes les plus atroces avant d’exécuter sa déplorable résolution ? Je n’entreprendrai point une tâche si difficile. Les faits qui font connaître les motifs qui déterminent la plupart de ces malheureux ne sont pas rares.

Il est remarquable que toutes les observations de monomanie suicide publiées jusqu’ici ont de grandes analogies entre elles, et quelles offrent les signes de l’aliénation mentale, particulièrement delà lypémanie. Presque tous les suicides liomicides sont des lypémamaques dominés par une passion portée jusqu’au délire, jouissant d’ailleurs de leur raison ; quelques motifs plus ou moins plausibles à leur sens, les déterminent, ils choisissent pour victimes les objets les plus chers à. leur cœur; ils commettent l’homicide avec calme, tranquillité, au moins en apparence : après l’avoir consommé, ils ne sont point émus ni inquiets; ils sont plus calmes après l’avoir commis qu’avant, quelquefois ils paraissent contens. Plusieurs vont faire la déclaration de leur crime à la police, aux tribunaux, ou en parlent à ceux qu’ils rencontrent: loin de se dérober aux recherches, ils attendent qu’on les arrête, ils demandent à subir la peine capitale. Le suicide, précédé d’homicide, est ordinairement aigu; cependant quelquefois il est chronique, et offre tous les caractères d’un acte réfléchi et volontaire.

J’ai vu des monomaniaques se tuer après avoir commis ou tenté un meurtre. Monsieur, âgé de 27 ans, est depuis quelques jours dans une manie aiguë; il tombe à coups de chaise sur une femme que l’on a placée auprès de lui, qu’il croit qu’on veut substituer à sa maîtresse; il la blesse; il a tant d'horreur et d’effroi à la vue du sang, qu’il se précipite par la croisée d’un quatrième étage.

Une dame, dans un accès de lypémanie qui lui fait craindre d être arrêtée, d’être jugée et conduite à l’é-

chafaud, désespérée du chagrin qu’elle cause à son mari, veut le tuer en lui portant un coup de pierre sur la tête, avant de se tuer elle-même.

Les journaux ont rapporté qu’une dame belge, en 181 5, après avoir jeté quatre de ses enfans dans un puits, s’y précipita ensuite. Elle eût fait subir le même sort à un cinquième qui s’échappa; elle avait envoyé un gâteau empoisonné à un sixième enfant qui était en pension.

Madame R...., âgée de 3a ans, issue d’un père mélancolique, d’un tempérament bilioso - sanguin , fit, à l’âge de 8 ans, une chute, sur la tête, dont elle éprouva des ressentimens pendant long-temps. Peu aimée de sa mère, elle fut laissée en pension presque jusqu’à l’époque de son mariage; menstruée à quinze ans, elle se maria à i6 ans: à 19 ans, une seconde grossesse fut suivies de mélancolie avec quelques idées de suicide; cet état se dissipa par une troisième grossesse; 3i ans, pendant une quatrième grossesse : madame R... conserva sa gaîté et se porta très bien; l’accouchement fut heureux; madame R... nourrit; elle se fatigua, et maigrit; au huitième mois de l’allaitement, elle devint triste, impatiente, difficile avec son mari; on l’entendait se plaindre d’avoir des enfans: elle devint brusque envers son nourrisson ; plusieurs fois on s’aperçut qu’elle le pressait assez fortement, comme pour l’étouffer; une fois, sans son mari, elle lejetaitpar la croisée : dès-lors on ne lui laissa son enfant que le temps nécessaire pour téter. Quelques jours après , tristesse, insomnie, inappétence, madame R... fut apathique, ne

savait se conduire, elle se sentait incapable de rien faire, elle déplorait son malheur, celui de ses enfans, persuadée qu’elle était que son mari était ruiné ; elle voyait ses enfans couverts de haillons, courant les rues en tendant la main pour mendier. Cette idée la jetait dans Je désespoir, et lui fit prendre la résolution de tuer ses enfans et de se tuer ensuite. Cependant la tendresse maternelle reprenait ses droits; si elle voulait caresser ses enfans, si elle s’approchait d’eux, elle frémissait, le dessein de les tuer se réveillait aussitôt : l’instant d’après elle déplorait sa situation, prenait la résolution de résister à ses horribles desseins, et répondait par des promesses aux exhortations de sa famille.

Ap rès plusieurs mois, M... R... desira s’éloigner de sa maison , disant qu’éloignée, elle ne pourra nuire à ses enfans; on l’envoya à la campagne chez des amis; elle parut plus calme, témoigna le désir de retourner avec ses enfans : on y consentit; mais, peu de jours après, les mêmes idées se réveillèrent, on repartit pour la campagne. Je fus consulté au mois de décembre : je conseillai au mari de cette dame de la garder jusqu’au printemps. Pendant les trois mois d’hiver madame R... alla et vint; elle eut des alternatives de calme et d’exaspération; elle avait beaucoup maigri; son teint était hâve; elle avala de l’oxide de cuivre qu’elle avait ramassé en nettoyant des ustensiles de cuivre; elle voulut plusieurs fois se jeter à l’eau. Un jour qu’elle était plus triste, sa mère lui proposa d’aller à la campagne : « Partons tout de suite, dit-elle d’un air riant. » Elle fut très gaie pendant la route, espérant trouver de

la mort aux-rats quelle savait avoir été répandue dans la maison ; mais la mère ayant pénétré le motif du contentement de sa fille, avait envoyé prévenir. En arrivant à la campagne, madame R., parcourut tous les greniers, et ne trouva qu’un morceau de pâte qui avait échappé aux recherches des domestiques et l’avala sans éprouver d’accident.

Madame R... est confiée âmes soins le io avril 1816: son teint est jaune, les pommettes sont colorées, les yeux hagards; maigreur, peau brûlante, céphalalgie, douleurs à l’épigastre, constipation opiniâtre, douleurs vers les organes urinaires; madame R... est triste, silencieuse, reste tranquille jusqu’à trois heures de la nuit; alors elle s’agite, jure, professe des reproches et des injures contre son mari absent, se plaint d’avoir été conduite à Paris. Pendant ce temps, elle est très rouge, marche pieds nus et à grands pas, menace les personnes qui sont auprès d’elle, pousse des hurlemens, rien ne peut détourner un instant son attention ni la calmer. A cinq heures, cessation du paroxysme, suivie de larmes abondantes. A ma visite, M... R... me demande sa liberté... « Auriez-vous oublié, madame, les vociférations, les ernportemens de la nuit? — 'Non, non, monsieur, mais j’ai à me plaindre des mauvais traitemens de mes parens et de mon séjour actuel qui est injuste, puisque je ne suis point folle.

Les paroxysmes se renouvellent presque toutes les nuits et vers la même heure; rarement ils ont lieu le jour: ils sont annoncés par la rougeur de la face; ils sont caractérisés par des juremens affreux, des cris hor-

ribles, des reproches contre sa famille; par des injures et des menaces aux personnes qui l’entourent; par des douleurs pelviennes qui l’exaspèrent.

J’ordonnai une boisson laxative et un bain de fauteuil tous les jours; dès le commencement du mois de mai, je fis prendre un bain tiède tous les deux jours, une douche pendant le bain , et le bain de fauteuil tous les soirs, avec de l’eau froide sur la tête.

Le a5 mai, quatre heures du matiu, paroxysme qui est le dernier; à sept heures et demie, madame l’économe de la maison, à qui j’avais donné mes instructions, entre dans l’appartement de madame R..., d’un ton ferme et assuré , la gronde , lui déclare quelle ne la recevra plus chez elle, et qu’au reste , si elle continue, elle sera détenue pendant le reste de ses jours, d’après le consentement de tous ses parens. La malade l’este stupéfaite d’un langage auquel elle n’est point accoutumée de la part d’une dame qui avait eu beaucoup de complaisance pour elle, à qui elle avait témoigné une grande confiance pendant les intervalles lucides. Après quelques minutes de silence réfléchi , madame R... promet de faire effort pour se vaincre, : le même jour, elle demande d’aller chez l’économe; on lui refuse; les domestiques avaient reçu l’ordre de garder le plus absolu silence. Cette privation fut continuée pendant troisjours, pendant lesquels madame R.. .calme et rêveuse, sepromenait dans le jardin, et était admise à la table des convalcscens. L’épreuve passée, leaSmai, j’accorde la permission de voir l’économe; en s’abordant, ces dames s’embrassent; madame R... remercie l’économe de

sa fermeté, et pleure avec ellesur l’horreur desa maladie.

Dès cette époque, j’observai le changement le plus favorable : la malade put comprendre le langage du dévouement et de l’amitié; elle accepta les moyens de distraction qui furent proposés; je parvins à la rassurer contre la crainte de ne pas guérir. Les eaux de Sedlitz ne faisant pas cesser la constipation , j’eus recours à l’huile de ricin qui provoqua des déjections abondantes. Vers la mi -juin, madame R... entra en parfaite convalescence ; elle fut plus gaie ; le sommeil fut meilleur; les douleurs pelviennes avaient cessé. Elle rendait justice à la tendresse de son mari, à l’affection de ses pareils,’ elle desirait rentrer au sein de sa famille, mais sans impatience et sans opiniâtreté : elle jugeait très bien de son état passé, elle en avait du chagrin, mais non du désespoir.

Madame R... alors put sortir, alla chez ses parens; la vue de sa mère lui fut très agréable. Le iZj. septembre, elle fut rendue à sa famille, passa encore un mois à Paris, dans des distractions sans cesse renouvelées, après lequel elle retourna auprès de son mari et de ses enfans qu’elle soigna avec la même affection qu’avant sa maladie. Un an après, le mari de madame R... mourut subitement; la douleur excessive, les occupations étrangères à ses habitudes, les affaires d’intérêt qu’il fallut régler, la diminution des moyens d’existence, loin d’altérer la santé de madame R..., la confirma, car jusque-là, elle avait senti qu’il manquait quelque chose à la plénitude et à l’activité de ses facultés. C’est l’aveu que me fit, dix ans après, cette dame, reprise

DU SUICIDE. 56g

d’un nouvel accès qui eut des symptômes différens et qui fut plus long que le précédent.

Une femme, âgée de 36 ans, mère de famille, allaitait son enfant : à la suite d’affections morales, elle voulut la mort; mais, disait-elle, je n ai pas le courage de me tuer, et pour qu’on me fasse mourir 3 il faut que je tue quelqu’un : en effet, elle essaya de tuer sa mère et ses enfans. Conduite dans notre hospice, elle était très maigre, triste, ne parlait point, refusait de manger, ne voulait faire aucun remède; elle offrait tous les caractères de la lypémanie la plus profonde. La menace d’être couverte de vésicatoires la décida à prendre du petit-lait de Weiss qui lui lâcha le ventre. L’extrait de quinquina et le musc furent donnés pendant plus d’un mois, on revint ensuite aux purgatifs; la malade fut moins sombre, mais elle répétait souvent : il faut que je tue quelqu’un pour que je meure ; elle fut baignée pendant les grandes chaleurs ; elle reçut quelques douches au mois de septembre; on appliqua un second vésicatoire. Cette femme parut alors sensiblement mieux ; ses parens désirèrent la retirer au mois d’octobre; elle avait alors démaigri; son teint était plus clair; les traits de la face étaient moins crispés; elle faisait plus volontiers de l’exercice; elle mangeait et dormait bien; elle ne parlait plus de tuer : néanmoins les menstrues n’avaient point reparu. J’ai su que, rendue dans sa famille, cette femme avait repris ses habitudes, et qu’elle était bien portante.

Chrichton 1 rapporte plusieurs exemples de suicide

* An Inquiry on the nature and origin of mental dérangement . London, 1798, 2 Toi. in-8.

homicide, empruntés aux auteurs allemands. Les infortunés qui sont les sujets de scs observations , ne pouvant se résoudre à se tuer eux-mêmes, ont donné la mort à d’autres, espérant être condamnés à perdre la vie.

Les exemples d’individus, qui, dans un accès de jalousie, de colère ou de vengeance, ont tué l’objet de leur passion et se sont tués après, ne sont pas rares. Nous avions à la Salpêtrière une femme qui avait voulu se pendre; son frère, devenu amoureux de sa propre sœur, ayant appris qu’elle allait se marier, poignarda cette sœur, et se jeta par la croisée.

Un cordonnier, mélancolique depuis dix ans , s'imagine que l’achat qu’il a fa>t d’une maison a causé son malheur et celui de sa femme. Dans un accès de désespoir, il tue sa femme, trois de ses enfans, et eût tué le quatrième , si celui-ci ne s’était soustrait à sa rage ; après ces horribles sacrifices, il s’ouvrit le ventre, le coup n’étant pas mortel , il retira l’instrument et se perça le cœur d’outre en outre. Cet homme jouissait d’une bonne réputation et était d’un caractère très doux. 1

Ainsi, parmi les malheureux qui tuent avant de se suicider, il en est qui obéissent à des passions véhémentes qui les portent promptement à ce double homicide; les autres sont mus par des passions dont les effets sont lents à se produire. Il en est qui ne veulent pas se tuer dans la crainte d’être damnés , sachant que le suicide est un très grand crime, dont ils ne pourront obtenir le pardon, tandis que, étant cer-

1 Voyez Monomanie homicide, Médecine légale, ton’, n.

DU SU1CIDK.

tains d’être condamnés à mort, après qu’ils auront commis un meurtre, ils espèrent avoir le temps, avant le supplice, de se reconcilier avec Dieu et de se préparer cà bien mourir. Il en est qui tuent les personnes qui leur sont les plus chères pour les préserver des peines de la vie , des dangers de la damnation ; enfin on en a vu tuer les objets de leur plus vive tendresse, ne voulant pas s’en séparer, croyant être réunis avec eux, après la mort.

Peut-on croire qu’une pareille violation des premières lois de la nature , que tant d’exaltation de l’imagination, que tant d’égai’ement de la sensibilité, puissent se concilier avec la plénitude de la santé, avec l’intégrité de la raison? Ne faut-il pas, au contraire, être arrivé au dernier degré du délire pour se déterminer à tuer une femme que l’on chérit, des eufans qu’on adore? n’est-ce pas s’abandonner à-la-fois aux actes les plus contraires à la loi naturelle, à l’instinct de sa conservation? et cependant plusieurs faits prouvent que ces malheureux, hors de cet acte, avant et après son accomplissement, sont calmes et raisonnables. Ce calme, cette raison ne s’observent-ils pas, chez ces maniaques, qui, pour le plus léger motif, pour la contrariété la plus inoffensive, vont se livrer aux actes de la fureur la plus aveugle? Ce ne sont pas les signes du délire qui manquent chez celui qui se suicident, ce sont les observateurs qui ne sont pas à portée de tout voir et de bien voir.

Le suicide réciproque est cet acte par lequel deux individus se tuent l’un l’autre. C’est ordinairement le délire de quelque passion et quelquefois l’extrême misère qui portent ceux qui en sont les victimes , à se

donner la mort. Une même passion, conduisant à la même détermination , fait trouver quelque charme à recevoir la mort de la main qu’on adore. Les exemples de cette fureur ne sont pas rares, on en retrouve dans l’antiquité la plus reculée; le plus mémorable est celui d'Arrie et de Pœtus. Celui-ci fut condamné à mort pour avoir conspiré contre Claude. Arrie, sa femme, ne voulant pas survivre à son époux, se plonge un poignard dans le sein : le retire, et le présente à son mari en lui disant : prends , Pœtus, il ne fait point de mal. Leur fille voulut imiter l’exemple de sa mère dans une circonstance semblable; elle se fit ouvrir les veines, mais son époux, fcondamné au supplice, la conjura, et obtint qu’elle lui survécût pour ses enfans.

Richard Smith, en 1726, donna un étrange spectacle au monde; il avait été riche, il était devenu pauvre et infirme ; il avait une femme et un enfant au berceau auxquels il ne pouvait faire partager que la misère. Richard Smith et Bridget Smith , d’un commun consentement, après s’être tendrement embrassés, après avoir donné le dernier baiser à leur enfant, après avoir tué celui-ci , se pendent aux colonnes de leur lit. On trouva une lettre écrite de leur main : Nous croyons que Dieu nous pardonnera... Nous avons quitté la vie parce que nous étions malheureux, sans ressource , et nous avons rendu à notre fils unique le service de Je tuer de peur qu’il ne devint aussi malheureux que nous. Il est remarquable que ces forcenés, qui avaient tué leur fils unique, écrivirent à un ami pour lui recommander leur chien et leur chat !

En 1770, un jeune homme de Lyon, beau, bien fait, aimable, plein de talons, est amoureux d’une jeune personne que les parens ne veulent pas lui accorder : l’amant se rompt une veine en faisant un effort; les médecins déclarent qu’il n’y a plus de ressource; sa maîtresse lui donne un rendez-vous ; elle est armée de deux pistolets et de deux poignards; ils s’embrassent pour la dernière fois; la détente des deux pistolets est attachée à des rubans; l’amant tient le ruban du pistolet qui doit tuer sa maîtresse, celle-ci tient le ruban du pistolet qui doit tuer l’amant; tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au meme instant. Cet exemple devenu trop fameux a eu malheureusement plusieurs imitateurs.

Il y a quelques années que le fils d’un juge de paix, employé dans les bureaux de la Légion-d’IIonneur, aimait une jeune personne, fille d’un riche marchand. Les parens de celle-ci se refusent à leur mariage, à cause de la jeunesse du prétendant. Les deux amans se rendent dans la forêt de Saint-Germain; le jeune homme, après avoir brûlé la cervelle à sa maîtresse qui n’a pas la force de se tuer elle-même, se pend à un arbre avec le châle de celle qui vient de consentir à recevoir la mort pour lui et par lui.

Madame de Staël qui, dans l’exaltation de sa jeunesse, sembla approuver le suicide, le condamna plus tard et se reprocha cet égarement. Dans un mémoire ou fragment sur le suicide, que cette femme célèbre attribue à la douleur de la vie , on lit l’exemple suivant : En 1811, M... et madame... quittèrent leur domicile

pour se rendre à l’auberge de Postdam; après avoir chanté des cantiques relatifs à la scène, M... brûla la cervelle à madame..., et se tua aussitôt après. La dame avait un père, un époux, une hile, et M... était un littérateur estimé et un officier distingué.

Le suicide est quelquefois simulé, ou pour parler plus correctement, il est des individus qui menacent de se tuer sans en avoir la moindre volonté : c’est ce que l’on observe quelquefois dans la société, chez des personnes que des désirs impérieux portent à toutes sortes de menaces, pour vaincre les résistances que l’on oppose à leurs désirs. Les aliénés, et plus particulièrement les monomaniaques, animés par divers motifs, tantôt pour obtenir ce qu’ils désirent, tantôt pour affliger leurs amis, tantôt par caprice, feignent de vouloir se tuer; ils ont bien soin d’être aperçus pour qu’on vienne à leur secours , ou bien ils s’arrangent pour ne pas se faire de mal.

Une dame, âgée de 27 ans, entre mille extravagances qui avaient toujours pour but d’affliger, de désespérer son mari qui l’aimait beaucoup, feignit plusieurs tentatives de suicide; après plusieurs mois, elle fut confiée à mes soins; elle portait des habits d’homme, seul vêtement qu’elle voulût porter depuis six mois. Après qu’elle fut couchée, on enleva ses habits, et je fis substituer des habits de femme. Le lendemain matin , madame réclame ses vêtemens d’homme qu’on lui refuse , alors elle s’élance de son lit, menace les personnes qui la servent, pousse des hurlemens , se roule par terre et frappe la tête contre le plancher de sa chambre. J'accours à ce bruit; madame, en me voyant,

Dü SUICIDE.

se frappe rudement la tête, répétant : « je veux me tuer . — Ehbien, madame, tuez-vous, ce sera une mauvaise tête de moins, votre mari sera délivré d’un grand tourment: quant à moi, cela m’est indifférent. «A peine avais-je prononcé ces paroles d’un ton imposant, madame se lève, s’habille, et depuis, quoiqu’elle soit restée avec la raison altérée, elle n’a plus fait la moindre menace de se tuer.

Une demoiselle parlait sans cesse de se tuer : elle faisait mille tentatives sans en effectuer aucune. Un vieux oncle chez qui elle demeurait, importuné de menaces si souvent réitérées, lui propose une promenade à la campagne, la conduit près d’une marre, et fait mine de se déshabiller. « Allons, ma nièce, lui dit-il, jelte-toi dans l’eau , je m’y jetterai ensuite ; tu hais tant la vie, qu’il faut en finir. U la presse et la pousse même : après une assez longue lutte, la demoiselle déclare qu’elle ne veut pas se noyer, et qu elle ne parlera plus de se tuer; elle a tenu parole. Cet oncle à y y ans est devenu maniaque, et est mort d’apoplexie.

Enfin, le suicide supposé peut être le sujet de questions graves de médecine légale. Des scélérats, pour cacher leur crime, sont parvenus à faire passer leurs victimes pour de véritables suicides. Le médecin légiste doit connaître les signes qui font distinguer le cadavre d’un suicide d’avec celui d’un homme assassiné1. Louis avait traité ce sujet. On lit dans son mémoire qu’un fils ayant volé à son père une somme

* Voyez Signes de la Suspension avant la mort, Médecine légale, tom. ir.

DIJ SUICIDE.

d’argent, l’étrangla et suspendit ensuite le cadavre avec le même licol qui lui avait servi à commettre le parricide.

Telles sont les diverses circonstances qui précèdent, déterminent et signalent tous les actes par lesquels l’homme se tue volontairement ou involontairement. Elles prouvent combien sont fautifs tous les relevés qu’on a publiés sur le suicide, même dressés sur les procès-verbaux, déposés aux greffes de l’autorité publique. Ces relevés sont peu propres à éclairer l’histoire du suicide, parce qu’ils manquent ordinairement des documens nécessaires pour en constater la vraie cause, et le motif qui a déterminé le suicide, parce qu’on est rarement informé de l’état physique et moral des individus qui se sont tués; parce qu’on ignore si un homme qu’on trouve mort était aliéné, s’il s’est tué par une détermination soudaine de désespoir ou par une résolution réfléchie; parce qu’enfin on ne sait pas s’il est victime d’un assassinat.

Ces distinctions peuvent mettre sur la voie, si je ne me trompe, le médecin requis de faire un rapport judiciaire sur le cadavre d’un homme qu’on dit s’être tué ; enfin elles peuvent être utiles au médecin chargé de diriger un établissement d’aliénés.

Ce qui précède justifie ce que je disais en commençant cet article, savoir: que le meurtre de soi-même n est qu’un phénomène consécutif à des causes très différentes; qu’il ne peut être considéré comme une maladie sui ge riens ; que le suicide est presque toujours un symptôme d’aliénation mentale.

La plupart des malheureux qui ont attenté à leurs

jours, ou qui se sont tués, appartiennent à des familles qui ont eu quelques-uns de leurs membres atteints d’aliénation mentale.

La plupart de ceux qui n’ont pu accomplir leur dessein restent aliénés pendant plus ou moins de temps, ou ils le deviennent plus tard. Un grand nombre d’entre eux ont manifesté, avant de se détruire, tous les signes de la lypémanie. Quelques-uns se sont tués' après avoir eu un accès de manie à la suite duquel ils sont restés tristes et moroses.

§ III. Des climats, des saisons, des âges et des sexes considérés comme causes de suicide.

Le climat, ne cesse-t-on de répéter, a une grande influence sur la production du suicide, témoin la fréquence du suicide en Angleterre, causée par l’atmosphère surchargée d’humidité et de brouillards ; mais a - 1 - on réfléchi que le suicide était inconnu dans la Grande-Bretagne, lorsque les Romains en faisaient la conquête, tandis que le suicide était, à cette époque, fréquent en Italie? Les climats sont restés les mêmes, mais les mœurs, mais la civilisation , mais les idées ont changé; et ce sont là les causes qui influent puissamment sur la fréquence des maladies mentales. Les Hollandais ne vivent-ils pas sous un climat encore plus humide, aussi brumeux que celui de l’Angleterre? Cependant le suicide est moins fréquent en Hollande qu’ailleurs. Le climat de Copenhague n’est pas changé,

et cependant les suicides y ont progressivement doublé depuis 4o ans. A Berlin, les suicides, depuis un siècle, ont augmenté dans une proportion déplorable. Les suicides 11e sont-ils pas plus fréquens pendant certaines années, pendant certaines saisons, dans un meme pays, dans une même ville, quoique le climat n’ait pas varié? En 1 8 1 1 , et au printemps , il y eut beaucoup de suicides à Paris. Le docteur Recli \ de Montpellier , m’a écrit que pendant l’année 1820 , il y avait eu dans cette ville plus de suicides que pendant les vingt années précédentes. Je ne veux pas nier qu’un ciel nébuleux et sombre ne dispose aux idées tristes et mélancoliques, et ne puisse entrer pour quelque chose’ dans la production du suicide; mais je pense que l’autorité de Montesquieu en a imposé , et qu’on a répété son assertion sans y regarder assez.

On a aussi répété que le suicide était plus fréquent en automne que dans toute autre saison. Cheyne, en Angleterre, adopte cette opinion que partage le professeur Osisnder pour le nord de l’Allemagne. Ne s’est-on pas laissé entraîner dans cette opinion par l’influence des théories humorales ou par l’analogie de l’automne avec les climats brumeux? Les médecins de Vienne pensent que le suicide est plus fréquent avant et après les équinoxes. Fodéré et M. Duglas ont observé qu’à Marseille le suicide est plus nombreux lorsque le thermomètre

l Depuis celte époque, le docleur B.ech, professeur à la faculté de Montpellier , chargé de l’hospice des aliénés , a fait plusieurs publications très intéressantes sur l’établissement dout il est médecin et sur les maladies mentales.

s’élève à vingt-deux degrés (Réaumur). Au mois d’août 1822, Dupuytren fil remarquera sa clinique que, depuis deux mois , les suicides transportés à l’Hôtel-Dieu étaient beaucoup plus nombreux que les années précédentes. L’été était très chaud. Dans un relevé des individus entrés pendant six ans dans la division des aliénés de la Salpêtrière, après avoir fait des tentatives de suicide, je trouve que ces tentatives ont été plus fréquentes pendant les grandes chaleurs et le printemps, et plus rares pendant le trimestre d’automne. L’aliénation mentale n’éclate-t-elle pas plus souvent en été que dans les autres saisons?

Trimestre de janvier t\ 2

Trimestre d’avril 58

Trimestre de juillet 61

Trimestre d’octobre 3i

Cabanis avait observé qu’après un été très sec, l’automne étant pluvieux, les suicides étaient plus fréquens dans cette dernière saison. J’ai fait la même observation en 1818, nous reçûmes dans notre hospice un beaucoup plus grand nombre de suicides que nous 11’en avions reçu les années précédentes, et que nous n’en avons reçu depuis. Dans ma pratique particulière, j’eus aussi, à la même époque, un plus grand nombre de suicides à traiter. Le passage d’un été sec à un automne humide 11’est-il pas plus favorable au développement des affections abdominales dont le suicide dépend si souvent? iN’accusons pas les causes extérieures de produire

seules le suicide, il y a très certainement des prédispositions individuelles, certain état physique qui modifie, exalte ou affaiblit la sensibilité. La différence dans le mode de sentir fait qu’un homme se rit des évèneinens les plus affligeans, tandis qu’un autre s’en irrite ou s’en désespère; que celui-ci se tue, tandis que celuilà devient aliéné; cette prédisposition n’est-elle pas rendue évidente par l’hérédité du suicide? On a vu des familles entières se tuer comme on a vu des familles entières deveniraliénées. Voltaire rapporte qu’un homme d’une profession sérieuse, d’un âge mûr, d’une conduite régulière, se tua le 17 octobre 176g, et laissa au conseil de la ville où il était né, l’apologie écrite de sa mort; son père et son frère s’étaient tués au même âge que lui. N’est-ce point une maladie qui se développe, au même âge de la vie, dans tous les membres d’une famille? Un homme, dont le père et le grand-père s’étaient tués à l’âge de cinquante-trois ans, commença dès l’âge de cinquante ans à avoir des tentations de suicide, persuadé qu’il finirait comme ses parens. Nous avons à la Salpêtrière une femme âgée de soixante-trois ans qui a eu un très grand nombre d’accès de lypémanie suicide; sa fille a éprouvé plusieurs accès de manie; et sa petite-fille, dès l’âge de quinze ans, sujette aux mêmes accès, a nourri des idées de suicide.

Rush rapporte le fait suivant 1 : les capitaines C.... L.... et J.... L.... étaient jumeaux; ils étaient si ressem-

1 Medical inquirics and olservaiions i/pon the di stases oj lhe mind. Philadelphia, 1812, in-8.

blaus, qu’on ne pouvait les distinguer l’un de l’autre: ils servirent dans la guerre de l’indépendance d’Amérique; ils se firent également remarquer, et obtinrent les mêmes grades militaires; ils étaient d’un caractère gai; ils étaient heureux par leur famille, leurs alliances, leur fortune. Le capitaine C.... L.... resta à Greenfield, distant de deux milles de l’habitation de son frère; le capitaine J.... L...., revenant de l’assemblée générale de Vermont, se cassa la tête d’un coup de pistolet; il était triste et morose quelques jours auparavant. Vers le même temps, le capitaine C.... L.... devint mélancolique, et parla de suicide. Quelques jours après, il se lève de grand matin , propose à sa femme une partie de cheval ; il se rase, après quoi il passe dans une chambre voisine et s’y coupe la gorge. La mère de ces deux frères, ajoute Rush, est aliénée, et deux de leurs sœurs ont été, pendant plusieurs années, tourmentées de l’idée de se donner la mort.

Le sieur G , propriétaire, laisse sept enfans, avec

une fortune de deux millions; ses enfans restent à Paris ou dans les environs , conservent leur portion de la fortune paternelle; quelques-uns l’augmentent; aucun n’éprouve de malheur; tous jouissent d’une bonne santé, d’une existence honorable, de la considération générale; tous les sept frères , dans l’espace de trente à quarante ans, se sont suicidés1. Gall, qui rapporte ce fait, a connu une famille dont la grand’mère, la sœur, la mère se sont suicidées; la fille de cette dernière a été

1 F. -G. Gall, sur les fonctions du cerveau. Paris , i8i5 , C vol. in-8.

sur le point de se précipiter, et le fils s’est pendu.

Nous avons à la Salpétrière plusieurs aliénées dont le père, ou la mère, ou les sœurs, ou les frères se sont suicidés.

Un riche négociant, d’un caractère très violent, est père de six enfans : à mesure que ses enfans ont fini leur éducation, il leur donne une forte somme d’argent et les éloigne de chez lui. Le plus jeune, âgé de vingt-six à yingt-sept ans, devient mélancolique et se précipite du haut du toit de sa maison; un second frère, qui lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de suicide, et meurt un an après des suites d’ab- Stinence prolongée et répétée. L’année suivante, un autre frère a un accès de manie dont il guérit; un quatrième frère , médecin , qui deux ans avant m’avait répété, avec un désespoir effrayant, qu’il n’échapperait pas à son sort, se tue; deux ou trois ans après, une sœur devient d’abord maniaque, et fait mille tentatives de suicide; le sixième frère est à la tête d’un grand commerce, il eût fini comme ses frères s’il n’était retenu à la vie par ses enfans et par sa femme , qui est pour lui un ange tutélaire par ses soins et par sa tendresse. 1

Le suicide est plus fréquent depuis l’âge de vingt ans jusqu’à trente. C’est au moins ce que m’a démontré le relevé des femmes admises à la Salpêtrière avant ou après avoir fait des tentatives de suicide.

1 Quelques années après que j’écrivais ces lignes pour la première fois, ce malheureux s’est tué.

Avant 1 agc de 1 5 ans

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Ce qui porte à 198 (sur 1898 admissions) le nombre des femmes aliénées reçues pendant six ans dans l’hospice de la Salpêtrière, ayant fait des tentatives de suicide. C’est un dixième à très peu près.

Quoique le suicide semble ne se manifester, comme l’aliénation mentale, qu’après la puberté, cependant nous avons vu de nos jours des écoliers terminer leur existence, victimes d’une éducation vicieuse, qui dès l’enfance avaient appris que le néant est par-delà la vie, et que l’homme peut disposer de l’existence lorsqu’elle lui déplaît. Nous avons eu à la Salpêtrière une femme qui s’était jetée dans la rivière à neuf ans, et qui s’y est jetée de nouveau à l’âge de quarante.

La vieillesse, qui inspire à l’homme le désir de vivre, parce qu’il est plus près de perdre la vie, est rarement

exposée au suicide. Cependant , dans les temps anciens, lorsque les stoïciens se sentaient vieillir ou tomber dans les infirmités de l’âge avancé, ils prévenaient par une mort volontaire la honte ou les infirmités de la caducité. On rencontre encore quelques vieillards qui, moins avares de leur vie que le commun des hommes, se tuent, ou mieux se laissent mourir.

Un médecin de Paris, âgé de quatre-vingt-quatre ans, éprouve une légère indisposition dont il est promptement délivré; quelques mois après il se sent malade : rien ne peut le décider, non-seulement à soigner sa santé, mais à prendre la moindre nourriture. En suivant vos conseils, disait-il à srs amis, à sa fille unique, je puis vivre encore , mais bientôt il faudra finir. Après cinq jours d’abstinence, il consent à prendre un jaune d’œuf, et succombe quelques instans après. Sa fille devient folle à l’âge de trente ans. Pomponius Atticus étant malade, se condamna à l’abstinence la plus sévère; il guérit de ses souffrances; on ne put le décider à reprendre des alimens; il se laissa mourir, disant qu’il était ainsi bien préparé à mourir doucement. Le père du célèbre Barthez se laissa mourir de faim à l’âge de quatre-vingtdix ans, désespéré de la perte de sa seconde femme.

Quoique les femmes soient plus exposées aux maladies mentales que les hommes, cependant le suicide est moins fréquent parmi elles. Les observateurs de tous les pays sont d’accord à cet égard. L’exaltation de leur sensibilité, les élans de leur imagination, l’exagération de leur tendresse, leurs attachemens religieux produisent en elles des maladies opposées au suicide, dont elles

sont d’ailleurs éloignées par la mollesse de leur caractère et leur timidité naturelle; elles ont des vapeurs, des maux de nerfs; elles deviennent aliénées; elles se tuent plus rarement que les hommes, et le plus souvent c’est l’amour qui les pousse à cet égarement ou bien la lypémanie. Les jeunes filles qui ne sont pas menstruées, et les jeunes femmes qui le sont mal, tombent dans la langueur et se suicident, suivant la remarque d’Hippocrate.

Brorson , qui a fait un traité sur le suicide, établit la proportion des hommes aux femmes, comme cinq est à un.

D’après un relevé fait dans laMarche de Brandebourg, il résulte qu’il y a quarante-cinq suicides par au, savoir trente-deux hommes et treize femmes.

Un relevé fait à Paris pendant lesannées i8o5, 1806, 1807, donne deux cent quatre-vingt-deux hommes et cent treize femmes.

Un relevé publié plus tard indique qu’il y a eu pendant le premier trimestre de 1817, trente - neuf hommes suicidés et dix femmes, plus vingt-cinq individus dont on n’a pas déterminé le sexe.

Dans mon établissement, il est entré cinquante individus ayant fait des tentatives de suicide : trente-cinq hommes et quinze femmes.

De ces relevés et de beaucoup d’autres, on peut conclure que le rapport du suicide est, des hommes aux femmes, comme trois est à un.

Mais ces conclusions sont soumises à des exceptions accidentelles. En effet, les auteurs parlent d’épidémies de suicide qui n’ont sévi que sur des femmes. Les carac*

tères de ces épidémies confirment ce que nous avons dit, que le suicide n’est qu’un symptôme consécutif.

L’appariiion épidémique du suicide est un phénomène bien singulier. Dépend-elle d’une disposition cachée de l’atmosphère, de l’imitation si puissante sur la détermination des hommes, de circonstances qui bouleversent un pays, ou enfin de quelque idée dominante? Il est certain que ces épidémies subites et passagères ont des causes différentes, et confirment ce que nous avons déjà dit, que le suicide n’est point une maladie sui generis. Le philosophe Hégésias, enthousiaste du stoïcisme, prêche en Egypte, du temps de Ptolémée, le mépris de la vie. et’ les douceurs de la mort. Le suicide devint très fréquent. Plutarque rapporte que le suicide régna épidémiquement à Milet, et que les jeunes femmes et les filles se pendaient à l’envi les unes des autres, parce que la guerre tenait les hommes éloignés. Primerose assure que, de son temps, les femmes de Lyon , dégoûtées de la vie , se précipitaient en foule dans le Rhône, sans en assigner la cause. Un ancien historien de Marseille dit que les jeunes filles de cette ville se tuaient à cause de l’inconstance de leurs amans. Sydenham dit qu’en 1697 il y eut un grand nombre de monomanies et de suicides dans la ville de Mansfeld, pendant le mois de juin qui avait été très chaud. La même chose, disions-nous tout-à-l’heure, a. été observée à Stuttgard pendant l’été de 1811. En 1806, on observa un grand nombre de suicides à Rouen. La chaleur de l’atmosphère et des revers de fortune parurent en être la cause. Le docteur Desloges, médecin à Saint-

Maurice dans le Valais, observa une épidémie de suicide en 1 8 1 3 , au village de Saint-Pierre Montjeau. Une femme se pendit, et les autres femmes se sentirent portées à suivre son exemple. Il y a quelques années que, dans les environs d’Etampes, un prêtre se pendit, et en peu de jours il s’en tua deux autres dans les environs, et quelques autres personnes les imitèrent. J’ai entendu raconter cette observation à Pinel, dont la campagne était voisine d’Etampes.

Lorsque la nostalgie règne épidémiquement dans une armée, lorsque les habitans des montagnes descendent dans nos villes, lorsque les monomanies se propagent sur la population, particulièrement la monomanie superstitieuse, alors les suicides sont plus fréquens.

L’éducation, la lecture des ouvrages qui vantent le suicide, la puissance de l’imitation, le mépris pour les idées religieuses, les excès de la civilisation, l’esprit militaire, les bouleversemens politiques, la dépravation des mœurs, le jeu, l’onanisme, l’abus des liqueurs fermentées, la douleur physique, la pellagre, sont autant de causes qui portent l’homme à se tuer.

Si, par son éducation, l’homme n’a point fortifié son âme par les croyances religieuses, par les préceptes de la morale, par les habitudes d’ordre et de conduite régulière; s’il n’a pas appris à respecter les lois, à remplir les devoirs de la société, à supporter les vicissitudes de la vie ; s’il a appris à mépriser ses semblables, a dédaigner les auteurs de ses jours, à être impérieux dans ses désirs et ses caprices; certainement toutes choses égales d’ailleurs, il sera plus disposé à terminer volon-

taircment son existence , dès qu’il éprouvera quelques chagrins ou quelque revers. L’homme a besoin d’une autorité qui dirige ses passions et gouverne ses actions; livré h sa propre faiblesse, il tombe dans l’indifférence et bientôt après dans le doute ; rien ne soutient son courage, il est désarmé contre les souffrances de la vie, contre les angoisses du cœur, contre les vicissitudes de la fortune, contre l’emportement des passions. Un étudiant élevé dans des principes religieux devient mélancolique, enfin il parle de mourir; il demande souvent à un de ses camarades s’il existe une âme. Celui-ci lui répond qu’il n’y en a pas; après une lutte pénible entre les principes de l’enfance et les erreurs de la jeunesse, ce malheureux finit par se tuer. Un jeune homme laisse un écrit avant de se tuer, il accuse ses parens de l’éducation qu’ils lui ont fait donner. Un autre blasphème contre Dieu et contre la société. Un troisième se tue, parce qu’il n’a point assez d’air pour respirer à son aise. Deux jeunes littérateurs, à l’âge de ai ans, s’asphyxient, parce qu’une pièce de théâtre, qu’ils ont fait en commun , n’a point réussi. Un enfant de treize ans se pend , et laisse un écrit qui commence par ces mots : Je lègue mon a/ne à Rousseau , mon corps à la terre! ! Lorsqu’il s’est opéré un grand changement intellectuel et moral dans la société; ce changement influe sur la marche des idées et sur les conditions de l’existence. Le dévergondage de l’esprit se révèle, non - seulement dans les écrits futiles, dans les romans, mais encore dans les productions d’un ordre plus élevé. Quand le théâtre n’offre que des triomphes

du suicide. 58g

du crime et les malheurs de la vertu; quand les livres, mis à la portée de tout le monde par leur bas prix, ne contiennent que des déclarations contre les croyances, contre les liens de famille , contre les devoirs de la société, ils inspirent le dédain pour la vie; le suicide doit se multiplier. La mort étant regardée comme un port assuré contre les douleurs physiques, contre les souffrances morales.

La lecture des livres qui vantent le suicide est si funeste, que madame de Staël assure que la lecture du Werther deGoëthe a produit plus de suicides en Allemagne que toutes les femmes de ce pays. Le suicide est devenu plus fréquent en Angleterre depuis l’apologie qu’en ont faite les Doune, lesBiount, lesGiklon; etc. Il en est de même en France, depuis qu’on a écrit en faveur de l’homicide de soi-même, et qu’on l’a présenté au public comme un acte de notre libre arbitre et de courage. Le suicide de Richard Smith et de sa femme; celui de Philippe Mordant, qui se tua, en disant que lorsqu’on est mécontent de sa maison , il faut en sortir, furent le signal d’un grand nombre de suicides en Ang eterre.

Ce qui précède prouve qu’il est des époques de la société plus favorables que les autres au suicide, à cause de l’exaltation générale des esprits: plus le cerveau est excité, plus la susceptibilité est active, plus les besoins augmentent, plus les désirs sont impérieux , plus les causes de chagrin se multiplient, plus les aliénations mentales sont fréquentes, plus il doit y avoir de suicides. C’est ce dont chacun peut s’assurer en comparant le

nombre de suicides dans les villes, particulièrement dans les capitales, avec le nombre des suicides dans les campagnes. Il en est de même en comparant le nombre des suicides de la Russie avec celui des suicides en France, et surtout en Angleterre. Si nous comparons l’état actuel de l’Europe avec ce qu’était l’Italie du temps des empereurs, faut-il s’étonner que des époques si semblables pour les mœurs et l’éclat de la civilisation soient également fécondes en suicides. Pendant le neuvième et le dixième siècle, époque de confusion d’idées et de doctrines, les doncitistes, saisis de la frénésie du suicide, se donnaient la mort ou se la faisait donner1 à prix d’argent; hommes, femmes, enfans, se pendaient ou se jetaient dans les précipices ou sur les bûchers. Les gnotistes se laissaient mourir de faim , dans la crainte de blesser une créature qui était une portion de Dieu.

L’esprit militaire, qui inspire l’indifférence pour la vie , qui n’attache pas une grande importance à un bien qu’on est prêt à sacrifier à l’ambition du maître; l’esprit militaire, dis-je, doit être favorable au suicide. A Rome, pendant les guerres civiles, les généraux vaincus se tuaient pour 11e pas tomber sous le joug du vainqueur. Le vaisseau que Vitellius et sa cohorte montaient était arrêté par la flotte de Pompée, entre les écueils de la mer Illyrienne; après s’être battu vaillamment, fatigué du carnage, Vitellius exhorta le reste de ses soldats, à prévenir par une mort de leur choix, la honte de tomber entre les mains des vainqueurs. Animés par ces discours, ses soldats s’entretuèrent sur le tillac. Les

Sgi

grandes calamités portent au suicide, 011 observa beaucoup de suicide pendant la peste noire qui ravagea l’Europe, vers le milieu du quatorzième siècle.

Les historiens assurent que les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la destruction cle leur culte, de leurs usages, de leurs lois, se tuèrent en si grand nombre, qu il en périt plus de leurs propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérans. Ross Cox, dans le récit d’un voyage dans les eaux de Colombie, imprimé à Londres, en i83i , rapporte qu’à la fin du dernier siècle , la petite-vérole fit de grands ravages dans l’Inde, que des milliers d’indiens se pendirent aux arbres , croyant que le Grand- Etre les avait livrés aux mauvais esprits, pour les punir. Montaigne raconte que, pendant les guerres du Milanais, ce peuple impatient de tant de changeinens de fortune, prirent telle résolution à la mort, que j’ai ouï dire a mon père qu’il y xinst tenir compte de bien vingt-cinq maislres de maison qui s’étoient bien défaits euxmêmes en une semaine. En 1 3ao , cinq cents Juifs, poursuivis par les Pastouraux, se réfugièrent dans le château de Verdun , sur la Garonne , assiégés par leurs implacables ennemis, et poussés au désespoir, après avoir jeté aux assiégeans leurs enfans par-dessus les murs , ils s’égorgèrent. Les Juifs, lors du siège et de la prise de Jérusalem par Titus, et pour mettre fin à leurs maux, se précipitèrent du haut des remparts ou mirent le feu à leurs maisons pour devenir la proie des flammes.

L’onanisme est signalé par Tissot comme une des causes du suicide. Très souvent j’ai vu le sui-

eide précédé de l’habitude de la masturbation. Il en est de même de l’abus de boissons alcooliques. Ces deux causes épuisent la sensibilité, jettent dans la langueur ou dans le désespoir; elles produisent aussi un grand nombre d’aliénés. Les individus affaiblis tombent dans la lypémanie, ne forment plus d’autre vœu que celui de se délivrer de la vie , qu’ils n’ont plus la force de supporter. Nous avons eu, à la Salpétrière, deux sœurs, elles étaient filles publiques; l’une d’elles s’était noyée après une orgie, l’autre s’est jetée deux fois dans la Seine, étant ivre, et elle allait s’y précipiter une troisième, lorsqu’elle en fut empêchée et conduite à l’hospice. Nous avons eu aussi une femme âgée de trente ans, qui, à chaque fois, qu’elle a du chagrin, cherche à le noyer dans le vin; lorsqu’elle est ivre, elle fait mille tentatives pour se tuer. Une autre fille publique, chaque fois quelle est prise de vin, cherche à se pendre ou à s’étrangler. Lorsqu’elle est dans l’hospice, ne pouvant se livrer à son goût pour la boisson, elle est non-seulement très raisonnable, mais elle est bien loin de vouloir se tuer. Interrogée sur ce qui la porte à se détruire, elle répond vaguement qu’elle n’en sait rien, qu’elle ne sait ce qu’elle fait. M. Dannecy a eu l’occasion d’observer, à l’Hôtel-Dieu, un cordonnier qui avait le même penchant pour la boisson, et la même impulsion au suicide chaque fois qu’il était ivre. Un avocat de Paris ne pouvant prévenir des excès auxquels l’ivresse le portait, en fut si désespéré, qu’il s’ouvrit les veines des deux bras et mourut au mois de décembre 1810.

La pellagre produit un grand nombre de suicides, particulièrement en Lombardie, et M. le professeur Thomassiui m’a assuré qu’un tiers de pellagreux au moins se tuaient. Depuis la première impression de cet article en 1821, j’ai observé la pellagre dans la Haute-Italie et surtout dans la Lombardie. La pellagre est primitivement une maladie de l’appareil digestif qui se complique, secondairement, d’affection cérébrale et cutanée. Frapolli lui reconnaît trois périodes : dans la première, les symptômes gastriques se manifestent presque seuls, la peau des extrémités des membres se colore et se détache en écaille; dans la seconde période, les symptômes cérébraux se montrent, la peau devient rugueuse, épaisse, crevassée; il y a délire aigu, folie avec toutes ses variétés, particulièrement lypémanie suicide. Quelques auteurs italiens pensent que le tiers des pellagreux se tuent, d’autres portent ce nombre jusqu’à la moitié i. Chez un grand nombre de lypémauiaques, on observe en France un phénomène analogue, ces malades éprouvant sans doute une irritation de la peau des extrémités des doigts, qu’ils déchirent, et rongent avec les ongles. Ce symptôme diminue et disparaît, lorsque la lypémanie tend vers la guérison ou lorsqu’elle a cessé entièrement.

Je ne m’étendrai pas davantage sur les causes du suicide, je m’en tiendrai à l’indication de celles qui semblent le produire le plus ordinairement. Si je n’ai pas parlé des passions qui souvent déterminent le suicide,

1 V. De la Folie pellagreuse, par le docleur Brierre de Boismant, i83',.

soit aigu, soit chronique, c’est que j’en ai assez dit en analysant les circonstances qui le précèdent presque toujours. Les phénomènes qui accompagnent eu suivent le suicide ont la plus grande analogie avec ceux des maladies mentales.

On dit généralement que les personnes d’un tempérament mélancolique, d’une constitution bilieuse, sont très portées au suicide; ces individus ont le teint jaune, les traits de la Face crispés; ils ont des embarras, des constrietions abdominales; mais on voit aussi des individus doués du tempérament sanguin, offrant tons les signes de la pléthore, qui attentent à leurs jours. Cette pléthore est surtout manifeste chez les femmes, qui, ordinairement, se tuent, ou font des tentatives avant on pendant les époques menstruelles: les femmes qui ont des impulsions au suicide doivent être suveillées à nés époques. La constitution scrofuleuse se rencontre assez souvent dans les personnes portées au suicide. Cet état dispose au déequragement, à l’apathie, à l’indifférence, et par conséquent à l’ennui.

Quant au caractère moral des individus dont on a voulu tirer quelque parti pour ennoblir en quelque sorte l’acte par lequel l’homme se tue, il n’y a rien de constant, il y a du courage à se tuer, dit-on, mais les poltrons et les guerriers , les femmes et les hommes , le maître et l’esclave, le riche et le pauvre, le scélérat et l’honnête homme, se tuent, sans autre différence que celles qui naissent de causes étrangères au caractère de chacun d’eux.

Je ne saurais décrire le suicide aigu, puisqu’il est

exécuté aussitôt que résolu, et que la plupart des phénomènes qui raccompagnent cl qui le suivent, s’observent clans le suicide chronique. C’est à la description de celni-ci que je me bornerai.

Au début de cette affection, ceux qui ont le désir de se détruire ou qui se sentent entraînés au suicide, éprouvent plusieurs accidens d’hypocondrie ou cïe mélancolie, ils se plaignent de dispepsîe , de trouble clans les viscères abdominaux, de flatuosités, de constipation; leur teint s’altère; trisles, rêveurs, distraits , ils maigrissent ou deviennent bouffis.

Ces malheureux éprouvent des douleurs d’entrailles, des bouffées de chaleurs qui s’élèvent des intestins et qui provoquent la céphalalgie, des battemens dans l’intérieur du crâne, des consi ridions à la racine du nez, des spasmes à l’épigastre, un malaise général plus pénible qu’une douleur vive et locale. Ils renoncent à leurs habitudes, n’ont plus de goût à rien, parce que le monde désenchanté n’a plus ni couleur, ni mouvement pour eux. Ils voient bien les corps , mais ils ne sentent plus ce que chacun d’eux leur faisait sentir auparavant. Ils expriment le désir de mourir, ils approuvent ceux qui ont mis fin à leur existence, ils parlent de la mort avec empressement ou avec une indifférence affectée, iis se plaignent d’avoir manqué des occasions favorables, etc. Bientôt ils s’imaginent qu’on les néglige, qu’on les méprise; ils fuient le inonde, recherchent la solitude, deviennent pusillanimes, ombrageux, ils sont difficiles h vivre.

Enfin, l’idée de se tuer devient une idée fixe qui

DU SUICIDK.

les préoccupe sans cesse, dont on ne peut les distraire. Toutes les pensées de ces insensés sont dirigées , concentrées sur cet objet avec l’opiniâlreté qu’on observe chez les autres monomaniaques. Si la fatigue de la veille les fait dormir, ils ont des rêves affreux. Ainsi, la nuit comme le jour, ces infortunés ne peuvent éloigner la pensée de la mort , pas plus que les autres monomaniaques ne peuvent se défaire de l’idée qu’ils sont ruinés, déshonorés, damnés, etc.

Il n’est pas d’individu qui n’ait eu des idées de suicide, et même le désir de se précipiter, lorsqu’il s’est trouvé sur un lieu élevé, ,ou auprès d’une croisée, ou de se noyer lorsqu’il passait sur un pont. Ces idées, comme toutes les idées possibles, qui se renouvellent sans cesse et se succèdent en foule dans l’esprit, s’y représentent à leur tour. Elles ne laissent ordinairement pas plus de traces après elles que les autres idées. Mais si l’homme éprouve actuellement un violent chagrin, si l’idée de se détruire se représente pêle-mêle avec les myriades d’autres idées qui se pressent dans la tête, cette idée de suicide s’associe fortement à l’état moral présent, avec le chagrin, avec le désir de s’en délivrer: [de là la détermination de se tuer, comme un moyen infaillible de faire cesser ses maux. L’impulsion au] suicide est plus ou moins violente, plus ou moins instantanée, suivant mille causes dépendantes de l’âge du sexe, du tempérament, des habitudes, des professions, de l’irritabilité de l’individu, et de mille autres circonstances qui échappent à notre observation.

Cette association opiniâtre des idées n’a-t-elle pas

lieu fortuitement dans l’état de santé, lorsque nous sommes préoccupés d’un objet? elle est d’autant plus durable, que des idées fausses se sont associées ensemble de manière à absorber toute notre intelligence, à concentrer toute notre attention, toute notre sensibilité; et, suivant les individus, ces idées, fortement associées, portent l’homme à des jugemens erronés, à des déterminations quelquefois promptes, quelquefois long-temps réfléchies , avec les préventions et les raisonnemens exclusifs qui caractérisent la monomanie.

Un seigneur vient voir M. Anson , son ami, et lui dit : Je suis fatigué de l’insipidité de la vie, mon dessein est de la qui J ter demain. Après une longue conversation, M. Anson, obligé de s’absenter, obtient de ce seigneur qu’il attendra son retour, fixé à quatre heures précises, quelques jours après. M. Anson ne put arriver le jour indiqué, qu’à cinq heures: son ami s’était brûlé la cervelle, à quatre.

Mais les suicides obéissent, dit-on, à des impulsions irrésistibles. J’ai questionué plusieurs hypocondriaques et un grand nombre de lypémaniaques qui avaient fait des tentatives de suicide : tous m’ont assuré qu’ils étaient entraînés à la mort volontairement, qu’ils y pensaient même avec plaisir. Mais tous ont ajouté qu’ils étaient dans uu état ou physique ou moral tel, que rien n’était plus affreux que cet état qui leur semblait devoir être éternel, et que la mort s’était offerte à eux comme le seul moyen de s’en délivrer: c’est ce qui la leur rendait désirable. Ceux qui ne sentent plus le bien de vivre, succombent au spleen, n’ont plus de

sensations ni de désirs, ils ont épuisé les sources de la vie, ils éprouvent un vide affreux, sont dans un isolement complet au milieu du monde, ce qui les jette dans un état qu’ils préfèrent échanger contre la mort, qui n’a rien d’effrayant pour eux, la douleur passagère de mourir leur paraissant préférable à une éternité d’ennui.

On parle beaucoup des individus qui se tuent sans effort, sans répugnance, et on n’a pas tenu compte de tous ceux qui se tuent après des tournions douloureux et inconnus. J’ai entendu dire à une femme, qui , après s’être jetée dans la Seine, fut conduite à la Salpêtrière, qu’avant d’exécuter sa funeste résolution, elle avait marché pendant vingt-quatre heures, à grands pas, sur le bord de l’eau, et que, pendant tout ce temps, elle avait horriblement souffert. Nous avons également, à la Salpêtrière, une autre femme qui s’est précipitée dans la rivière. Depuis cet accident, elle est restée mélancolique; elle souffre beaucoup lorsqu’on la met au bain, ou lorsqu’elle passe près d’une rivière; on lui fait faire tout ce que l’on veut en la menaçant de lui jeter de l’eau à la figure. Une jeune fille apprend que sou amant s'est noyé. Elle se lève de grand matin, se rend sur les rives de la Seine pour s’y noyer, s’asseoit sur le bord de l’eau, et remet au lendemain i’exéculion de son dessein. Le lendemain , la même résolution la ramène aux mêmes lieux, L’horreur de la mort la décide à rentrer chez ses par eh s. Le troisième jour, toujours obsédée par la même idée, elle était sur les bords de la rivière à délibérer, lorsque quelqu’un , passant sur le trottoir,

nu suicide.

aperçut cette fille; il l’appelle, ilia menace d’aller chercher la garde. Cette menace fait perdre la tête à cette jeune fille qui se précipite; elle est aussitôt retirée de l’eau; elle avait ses menstrues qui se suppriment: depuis, cette jeune fille est restée épileptique.

Que d’irrésolutions dans ceux qui méditent le suicide, que de combats avant de s’y déterminer, que d’efforts pour s’y résoudre, dérobés, cachés au public , pour conserver à cet acte insensé tout l’extérieur du courage, de la force ! c’est l’amour-propre encore qui revêt le suicide de son manteau. Combien de meurtriers d’euxmêmes vivraient encore , si quelque ami avait pu renouer le fil de la vie qu’ils ont tranché ! Combien qui regrettent, en la quittant, le sort qu’ils trouvaient trop malheureux ! avec quelle avidité ils ressaisissent la vie par tous les moyens qui leur sont offerts! Un homme se jette dans un puits, il fait tous ses efforts pour en sortir, et indique les moyens de le délivrer. Pauline, femme de Sénèque, jeune et belle, voulut mourir avec son mari. Ulle se fit ouvrir les veines. Néron, instruit de cette résolution, ordonne qu’on aille fermer les plaies de Pauline. Pauline, rappelée des portes du tombeau, ne pense plus cà mourir.

Les suicides luttent péniblement contre le désir qui les porte à se détruire, ou bien ils ont une sorte de joie en songeant à leur destruction. Ils ont des paroxysmes, tantôt réguliers, tantôt irréguliers, ajournant l’exécution de leur dessein, tantôt par un motif, tantôt par un autre. Souvent ils portent sur eux, ou cachent dans un lieu sûr , les instruirions ou les moyens de des-

6ûO

truction , incertains du temps, du lieu, de l’occasion les plus favorables pour l’accomplissement de leur projet, et l’on peut, avec quelque expérience, prévenir les effets de ces exaspérations, qui impriment à la physionomie un caractère sinistre, par le retour des symptômes physiques et moraux indiqués précédemment. Les symptômes physiques sont alors plus graves, les douleurs morales plus vives, la vie est plus insupportable.

Enfin, après avoir passé , pendant des mois, des années, dans une lutte intérieure, avec des alternatives de rémission , en proie aux passions les plus affreuses, ou bien indifférons à tout, insensibles à tout, 11e sentant ni le bienfait ni la peine de vivre , entraînés lentement au dernier degré de l’insensibilité physique et morale qui prive l’homme de l’instinct conservateur de sa propre existence, ils quittent la vie pour se dérober à des tournions intolérables ou à l’ennui. Leurs yeux sont hagards , la face est colorée ou très pale, le regard est sinistre, la respiration précipitée, leur tête s’embarrasse; ces insensés ne sont plus les maîtres de leurs actions. Les écrits que tracent quelques-uns d’entre eux, avant de se donner la mort, 11e prouvent -ils pas l’exaltation et l’égarement de leur raison? Si quelques autres écrivent à leurs parons , à leurs amis des lettres qui expriment le calme de la raison, ne dissimulent-ils pas leur situation morale, comme cela arrive si souvent aux monomaniaques?

Cette destruction de toute sensibilité physique 11’est pas rare chez les monomaniaques, qu’on a vus se rau-

tiler, se brûler, s’amputer les membres, sans paraître en éprouver de douleur, tant l’exaltation, la fixité des idées avaient égaré leur sensibilité et l’avait déplacée de son véritable siège. Plusieurs suicides , après s’être blessés grièvement , n’accusent point la douleur causée par les plaies qu’ils se sont faites : cetélat d’insensibilité organique indique que le délire n’a point cessé, et que les malades doivent être surveillés avec soin. Porcia, désespérée de la mort de son mari , avale des charbons ardens. Haslam parle d’une femme qui, ayant broyé du verre dans sa bouche, pendant une demi-heure, assurait n’avoir point souffert. J’ai appliqué des vésicatoires, des sétons, des moxas, le cautère actuel, à des individus fortement portés au suicide, et à des Iypémaniaques , afin d’interroger leur sensibilité, je n’ai pu produire de douleur; et quelques-uns, après leur guérison, m’ont assuré qu’ils n’avaient nullement souffert de ces applications. Un jeune homme, âgé de vingt-sept ans, dans un accès de désespoir maniaque, se précipite d’un quatrième étage, il proteste qu’il ne s’est fait aucun mal, et remonte aussitôt dans son appartement. Le péroné était fracturé. Un militaire s’était fracturé une cuisse en se précipitant d’un deuxième étage; il répétait sans cesse, ce n’est rien, je ne souffre point. Je n’insiste pas sur ce point d’analogie que les suicides ont avec les aliénés; on en lira plusieurs exemples dans cet article.

Parmi les individus qui se suicident, il en est qui ne choisissent ni le genre de mort, ni l’instrument, ni le moyen de leur destruction, ils s’emparent de tout cc qui

se présente à eux, saisissent toutes les circonstances favorables à leur dessein, dès que leur résolution est prise. Cela est surtout vrai pour le suicide aigu, pour les maniaques, les fébricitans et ceux que le délire des passions entraîne. L’un se laisse mourir de faim, l’autre épie l’occasion de sc précipiter, celui-ci s’échappe pour aller se noyer, celui-là se cache et se renferme pour se pendre. Le pistolet et le poignard sont les instrumens dont se servent les hommes. Les femmes ont rarement recours à ces moyens; elles se pendent, se noient , s’asphyxient ou meurent de faim.

Ordinairement les instrumens que ces infortunés emploient sont analogues à leurs professions, ce qui est uue preuve de la spontanéité de leur détermination. Les militaires, les chasseurs, se brûlent la cervelle. Les perruquiers se coupent la gorge avec le rasoir. Les cordonniers s’ouvrent le ventre avec le tranehet, les graveurs avec le burin. Les blanchisseuses s’empoisonnent avec la potasse, le bleu de Prusse, ou s’asphyxient avec le charbon.

Yoici dans quels rapports se trouvent les instrumens employés par 198 femmes qui ont attenté à leurs jours :

Suspension ou strangulation ... 49

Précipitation 45

Armes à feu 2

Instrumens tranchans 18

Poison 7

Asphyxie 5

A reporter. ... 126

nu suicide . 6o3

Report. ... 126

Abstinence 48

Immersion 3i

tao5 1

Dans le suicide chronique, dans la lypémanie avec tendance au suicide, dans le spleen, les malades choisissent quelquefois l’instrument qui doit terminer leur existence,, et n en veulent point d'autre, après avoir délibéré sur les divers genres de mort, et les avoir rejetés par divers motifs souvent bizarres. Cependant il est des cas où ils emploient successivement tous les moyens qu’ils croient propres à l’accomplissement de leur résolution. On a prétendu que les suicides préféraient le genre de mort qui avait le plus de rapport avec leur état physique. Tous les jours cette opinion est démontrée fausse par l’ expérience. Ce sont plutôt les habitudes , les professions ou l’exemple qui déterminent le choix du genre de mort, et des moyens de destruction.

Il est des individus qui prennent les plus grandes précautions pour ne pas survivre aux tentatives qu’ils font pour se tuer, et pour se mettre hors d’état de lutter contre l’horreur que peuvent inspirer les premières convulsions de la mort. Il en est qui, avant de se jeter dans la rivière, remplissent leurs poches de corps pesaus, qui attachent leurs mains ou leurs jambes. D’au-

1 Sept femmes ont en recours à deux moyens de se suicider, ce qui explique la différence de ce total avec celui du nombre des femmes suicides dont il s’agit.

2 P'oy.jh ce sujet, l’excellent ouvrage de M. Guerry, intitule : Essai sur la statistique morale clc la France , Paris , i833 , in-/t.

nu SUICIDE.

très se donnent un coup de poignard ou de pistolet, placés de manière à tomber aussitôt dans la rivière; d’autres s’enfoncent dans leur maison , dans leur appartement, ou bien éloignent tout le monde, afin de ne pouvoir être secourus.

Un individu se jette dans une rivière, d’où on le retire aussitôt. Quelques jours après, il se précipite du haut d’un clocher sur un tas de pierres , se casse le corps d’une vertèbre dorsale, et ne meurt pas; il prend la résolution de ne point manger; avec beaucoup d’efforts, on surmonte cette résolution , qui se renouvelle encore de temps en temps. Il meurt un an après, d’inflammation chronique de la membrane muqueuse des intestins.

Madame X., cousine du malade dont je viens de parler, était pourvue de lous les dons de la nature, elle reçut une éducation très propre à développer son intelligence naturellement très remarquable , à exalter son imagination très vive. Fille d’un riche banquier, elle fut mariée à un grand seigneur; la révolution sévit sur sa famille et sur celle de son mari. Bien jeune, elle fut mise en prison et ne recouvra sa liberté qu’après le 9 thermidor. Le système nerveux acquit une grande susceptibilité, l'imagination l’exalta , madame X... rentra dans le monde, reçut la société des hommes les plus distingués par leur mérite dans les sciences, les lettres et les arts. Tout ce qui était grand, noble, généreux, l’impressionnait profondément. Quelques années après la restauration qu’elle accueillit avec enthousiasme, elle se laissa entraîner par une affection qui ne fut

pas heureuse. Dès -lors, l’on aperçut chez elle un changement de caractère; elle devint triste, solitaire, et se plaignit de scs nerfs. Elle voyagea long - temps sans améliorer sa santé. Elle se persuada qu’elle portait en elle un principe de peste qui pouvait nuire aux personnes qui l’approchaient, particulièrement aux’ membres de sa famille , elle s’isolait du monde entier, se renfermait dans un petit appariement dans lequel une femme - de - chambre ne pouvait s’introduire que très rarement; plus tard la femme-de-chambre fut exclue et l’on déposait dans un anti-chambre, les alimens et les autres objets à l’usage de la malade. Cet état persista pendant plus d’un an, madame X... maigrit beaucoup, perdit le sommeil et l’appétit, ses traits s’altérèrent, le désir de la mort vint aggraver cette déplorable position. Néanmoins la menstruation était régulière, la constipation très opiniâtre. Après quelques années, madame X... se persuade qu’elle a des ennemis qu’on lui en veut; elle a des hallucinations de l’ouïe et de la vue, enfin le suicide devient une idée dominante. Etant à la campagne, elle se jette dans une rivière; on l’en retire. Le lendemain , elle refuse de manger, elle fait mille efforts pour s’étrangler, elle est reconduite à Paris. Pendant la route elle a recours à la ruse , à la force, pour se précipiter de sa voiture. Rendue à Paris, elle essaie de s’étrangler, refuse de manger, et pendant plusieurs mois, elle ne cède qu’à la force pour avaler des alimens liquides qu’il faut introduire dans sa bouche. Tous les liens sont saisis pour s’étrangler : mouchoirs, colerettcs, jarretières, bandes qui maintiennent un eau-

1ère, etc. MadaraeX... se frappe de la tête contre les murs, contre les angles des cheminées; elle tâche de se précipiter par les croisées, du haut des meubles; elle renverse sa tête en bas, les pieds étant sur sou lit. Elle s’empare de morceaux de verre pour s’ouvrir les artères; elle s’efforce d’avaler des plumes , des crayons , des morceaux de bois ; elle fait, avec de petits morceaux de papier, avec de la laine furtivement enlevée de ses matelas , des peîottes pour s’étouffer en les avalant ; elle démonte un meuble pour faire le meme usage des clous. Un jour, se promenant dans son jardin avec la camisole, surveillée par une dame de compagnie et deux femmes- de * chambre, elle cache furtivement un caillou dans un soulier, et demande à rentrer dans son appartement : on la débarrasse de la camisole, aussitôt elle avale le caillou qui ne peut franchir l’œsophage; pendant les efforts qu’on fait pour le précipiter dans l’estomac, persuadée qu’elle va expirer, elle se réjouit. Lorsque le caillou est in gcrCy 113 3.dame X... se console, assurant qu’il hâtera la désorganisation des intestins. Un jour, en se promenant à la campagne, quoique suivie de trois personnes , elle se jette sur le sabre d’un militaire; une autre fois, voyant deux soldats armés .de leurs fusils, elle se met à genoux, et les conjure de la fusiller. La malade est logée au rez-de-chaussée, son lit et sa cheminée sont matelassés: on a retiré de son appartement tout ce qui peut réveiller ses idées de suicide ou servir à leur exécution, tel que ciseaux, épingles, couteaux : deux femmes pendant le jour, et deux femmes pendant la

nuit , la surveillent. Elle a la conviction qu’une nouvelle révolution va éclater et que pas un noble n’y échappera. Hors de là, clic jouit d’une raison parfaite, d’une force de pensée et de raisonnement, bien supérieure à la raison des femmes, mais elle ne veut recevoir personne, pas même ses parens : « Je me fais horreur à moi-même, dit-elle, je ne veux point être vu dans cet état, d’ailleurs je pourrais leur communiquer la peste. » Je mets en usage les bains, les lotions froides sur la tête, les purgatifs, le quinquina et le muse; tous les moyens avoues par l’expérience sont tour-àtour mis en usage et administrés, pendant plusieurs mois , avec le plus grand soin : suivant la méthode d’Àvenbrugger , je fais appliquer un séton sur la région du foie, et boire plusieurs pintes d’eau fraîche par jour, sans obtenir d’autres cbangeinens que l’abandon des tentatives de suicide, mais les inquiétudes, les craintcà, les hallucinations sont les mêmes et le désir de ia mort persiste. Je finis par m’en tenir au petit-lait, aux bains tièdes et aux lavemens caïmans: aux conversations fréquentes qui distraient toujours la malade. A l’âge de ans, les anomalies de la menstruation 11e modifient point la santé de madame X... Mais l’amaigrissement augmente, les pieds et quelquefois la face sont infiltrés, La malade éprouve toujours la même répugnance à prendre des a limons. Quelques mois plus tard, j’invite sa mère à lui faire une visite, cette première entrevue, après une longue absence, saisit vivement la malade, lui fait oublier ses inquiétudes et ses craintes, elle cause volontiers^

mais après un quart d’heure, elle invite madame sa mère à sc retirer; les visites se renouvellent, et madame X... éprouve un grand bonheur à recevoir successivement les autres membres de sa famille. Je lui fais rendre les crayons, les pinceaux, les couteaux, les canifs et tous les meubles à son usage. Toutes les précautions qui avaient été si impérieusement nécessaires, pendant dix-huit mois, pour empêcher le suicide deviennent superflues. Madame X.,. part pour la campagne, sa santé physique se fortifie, quoique l’œdème des pieds et de la face se reuouvelle de temps en temps. Le régime alimentaire continue à être mauvais. Néanmoins madame X... se promène, 's’occupe de lectures, de dessin, de peinture et consent à recevoir un petit nombre de personnes de sa famille, excluant tout étranger. La menstruation cesse sans aggraver le mal; madame X... vit encore dix ans, toujours avec les mêmes préoccupations d’esprit, avec les mêmes inquiétudes, avec le même refus de recevoir du inonde. Sa toilette est bizarre, peu soignée, et sa manière de se nourrir consiste toujours à prendre avec répugnance des purées de viande ou de légume.

Un magistrat, âgé de 45 ans, ayant plusieurs parens aliénés, heureux comme l’entend le inonde, riche, père de famille, occupant un poste favorable, est depuis plusieurs années, tourmenté de l’idée de sa destruction. Vers l’âge de L \o. ans, pendant que tout parait lui sourire, il profite de l’absence de sa femme et de ses en fans, qui sont à la campagne : il se donne plusieurs coups de rasoir à la gorge et 11e meurt pas. On l’entend courir

à grands pas dans son appartement et répétant ces mots : Qu’il en coûte pour mourir ! Les voisins accourent et trouvent ce malheureux étendu sur le parquet ; il avait succombé après plusieurs coups de couteau qu’il s’était portés dans la poitrine.

L’opiniâtreté dans la résolution de se détruire et l’obstination dans l’exécution de ce dessein, passent quelquefois toute croyance , surtout chez les lypémaniaques. Lorsque les lypémaniaques , dominés par une idée fixe, ont pris la résolution de terminer leurs jours, ils résistent, je ne dis point aux conseils de la raison, de l’amitié, de la tendresse, aux obstacles matériels qu’on leur oppose ; mais ils supportent les souffrances les plus inouïes en conservant un calme, une résignation qui contrastent singulièrement avec les traits convulsifs et douloureux de la face. Vainement disent-ils ne rien souffrir, tout trahit en eux les souffrances les plus atroces.

M. de R... avait des parens aliénés; il était d’une forte constitution, d’une taille élevée, ses cheveux et ses yeux étaient noirs, son esprit était très cultivé et sa conduite régulière; atteint par la levée en masse , il ne veut pas servir, non par poltronnerie, mais par haine de la révolution ; il se livre à l’onanisme afin de se rendre malade et d’obtenir son congé. Malheureusement il ne réussit que trop ; sa santé s’altère profondément, ses forces s’affaiblissent au point qu’il ne peut presque pas marcher, qu’il n’a plus de voix. La maigreur est excessive , on le croit phthisique. Content d’être délivré du service militaire, il consent à soigner sa santé, qui reste faible d’une sus-

6io

ceptibilité extrême; naturellement gai, il devient souvent triste, un peu mélancolique. Un évènement peu important le jette dans la lypémanie. M. de B... se persuade qu’on espionne ses actions afin de nuire à sa famille et à ses amis ; il refuse de sortir de chez lui, devient morose, triste, et de temps en temps il passe deux, trois et cinq jours sans prendre de nourriture. Après quelques mois de maladie, on apprend que le motif qui l’empêche de prendre des alimens, c’est qu’en mangeant il compromet sa famille et ses amis : l’honneur lui défend de manger. La maladie persiste depuis plus d’un ?n, lorsqu’un médecin ordonne deux larges saignées du pied : depuis les jeûnes deviennent plus fréquens ; M. de B... prend ses parens en aversion ; plus ils s’empressent pour le rassurer contre ses inquiétudes et pour l’engager à manger, plus leur présence l’importune : enfin lui-même desire s’éloigner de sa maison ; il est isolé et confié à mes soins. Se croyant dans une maison de sauve-garde, M. de B... mange , reprend des forces ; et quoique toujours inquiet , il parle, cause très agréablement sur tout autre sujet, particulièrement sur la littérature qu’il avait cultivée avec succès. Six mois se passent ainsi; nous étions au printemps : le malade recommence en les prolongeant ses essais d’abstinence ; il me déclare qu’il veut s’efforcer de rester le plus long-temps possible sans rien prendre, afin de ne compromettre personne : dans d’autres instans il m’assure qu’il veut en finir, son état étant intolérable. Les douches, les bains, les lavemens , les frictions ne font aucun effet. Après trois refus rapprochés de prendre des alimens. M. de B... reste huit jours dans

l’abstinence. Effrayé de celte résolution, il me vient à la pensée qu’en introduisant par les narines, dans l’arrière-bouche, une sonde de gomme élastique, et en ingérant par ce moyen quelques alimens liquides dans l’estomac, on convaincrait le malade qu’il peut être forcé de vivre malgré lui. M. Murat se charge de cette opération. Ce moyen réussit; mais après quatre jours d’une alimentation volontaireet raisonnable, M.deB.... revient à ses essais. Huit jours se passent dans cet état. On sert dans la chambre du malade, quoiqu’il n’y touche pas, les alimens qu’il préférait lorsqu’il était bien portant; il entre en fureur, prétendant qu’on veut le tenter pour le faire manquer à l’honneur. Pendant la nuit il ne dort point, pendant le jour il se promène à grands pas. Le neuvième jour, on tache en vain de vaincre sa résolution , eu provoquant de vives douleurs avec un fer rouge flexible et légèrement appliqué sur la peau. M. de B... oppose une impassibilité stoïque à ce moyen. Le lendemain, sa mère, sa famille, qu’il n’avait pas vues depuis long-temps, se rendent auprès de lui pour ne le plus quitter. Chacun fait ses efforts pour triompher de sa résolution ; on mange dans son appartement, pour l’exciter ptir l’exemple. Un de ses amis intimes se joint,aux pareils du malade; un ecclésiastique, auquel il a beaucoup de confiance, n’est pas plus heureux ; tout est inutile. Le douzième jour M. de B... donne le bras à sa mère pour se promener dans un jardin; il chancèle sur ses jambes : il est très pâle. Après un quart d’heure, il éprouve une légère syncope.

Pendant cette promenade nous concertons avec son

ami un stratagème. Lorsqu’il est revenu de sa syncope, on lui apporte une déclaration munie du sceau de l’état et, en apparence officielle, qui l’autorise à manger et le décharge de toute responsabilité à cet égard. Un de ses amis, qui s’élait prêté à ce stratagème , le presse et l’encourage, et comme le malade hésitait encore, son ami lui dit : Crois-tu que je te trompe, que je voudrais contrefaire le timbre de T état? Après ces mots , prononcés avec vivacité , comme sortant d’un rêve, allons, ma mère, dit M. de B..., montons, et il monte deux étages lestement. Ses parens ne peuvent l’empêcher de>dévorer la moitié d’une volaille contenue dans un pâté, ainsi que la moitié de la croûte de ce pâté; il boit beaucoup d’eau , assurant que la soif est ce qui l’a fait le plus souffrir, pendant sa longue abstinence. A peine M. de B... a pris ce repas, que les symptômes de l’ivresse poussée jusqu’au délire se manifestent. Trois heures après, i! se couche, se plaignant de cardialgie. Des lavemens émolliens, des flanelles trempées d’eau chaude, appliquées sur l’abdomen, diminuent les souffrances. Le malade ne dort pas; néanmoins dès la matinée qui suit cette pénible nuit, il est bien. Le soir même, M. de B... rentre chez lui et reprend ses habitudes ordinaires; il ne se plaint que d’être faible. Un mois après, sans cause connue, M. de B... se renferme dans son appartement, se déshabille tout nu, et déclare qu’il n’ouvrira sa porte à personne et qu’il ne mangera plus; tous les efforts de sa mère, de sa famille sont inutiles. Je me rends chez le malade; je craignais que le moindre bruit pour ouvrir la porte ne

l’excitât à se précipiter par la croisée. Persuadé qu’une surprise préviendra ce malheur ; j’envoie chercher un serrurier très fort qui , avec un gros marteau d’enclume , d’un seul coup , fait sauter la porte. Le malade est stupéfait, se laisse habiller, mais refuse de manger. Vous avez bien fait, dit-il, cle me surprendre, sans quoi je m' échappais par la croisée (c’était au troisième étage). On essaie de la musique, que M. de B... aimait beaucoup; pendant trois jours, les meilleurs musiciens exécutent des morceaux choisis auprès de son appartement ; chaque fois le malade devient furieux. Il m’a avoué depuis que sa fureur provenait de son indignation , parce qu’on s’amusait pendant qu’il était dans une situation affreuse. Le cinquième jour de celte nouvelle abstinence, M. Dubois introduit une sonde par les narines et ingère dans l’estomac un bouillon et un peu de vin , en assurant au malade que s’il ne mange pas le soir, le lendemain on recommencera. Le lendemain M. Dubois éprouve une si grande résistance pour introduire la sonde , qu’il n’ose la surmonter : le malade se met «à rire, j'avais fait, nous dit-il, tous mes efforts pendant la nuit pour contracter les muscles du pharynx afin cV empêcher l'introduction de la. sonde. Le septième jour, tout ayant échoué, je m’avise de rouler un mouchoir sur lui-même et d’en donner quelques coups sur les jambes du malade, en lui disant d’un ton ironique : puisque vous faites l’enfant, on vous traitera comme un écolier tant que vous ne prendrez pas de nourriture. L’amour-propre s’irrite de ce traitement; M. de B... demande à manger; depuis et pendant quatre mois

il ne mange que douze œufs préparés à l’eau, sans boire , et s’obstine à ne prendre que cela. 11 reste assis sur un tapis pendant tout ce temps, urine très rarement, et ne va à la garde-robe que tous les huit jours. Il ne laisse point faire sa barbe , essuie son nez et sa bouche avec ses doigts, et ne change deilinge qu’une fois par semaine. M. de B..., quoique entouré de sa famille, est habituellement triste, mais il cause avec esprit et quelquefois avec gaîté. J’engage les parens du malade à le confier à cet ami dont j’ai parlé plus haut, qui avait acquis un grand ascendant sur lui , et qui , en le menaçant de le frapper, lui J fait faire un long voyage en Suisse. Après un an, M. de B... revient à Paris, ne déraisonnant pas; mais il reste bizarre et singulier, et après quelques années, sa famille est contrainte de l’isoler.

Une femme du peuple, réduite à la misère, avait un enfant de onze ans, qui demeurait avec elle; elle ordonne à cet enfant cle faire tout ce qu’elle lui prescrira, et de ne sortir de sa chambre que le lendemain matin. Cette infortunée s’enferme à la clef, enlève toutes les fournitures de son lit, se couche sur un matelas, s’attache les deux jambes , et fait attacher ses deux bras par son enfant, alors elle ordonne à celui-ci de la couvrir de ses matelas, de ses draps , de ses couvertures et de mettre par dessus, tout ce qu’elle possède en hardes, meubles, jusqu’à des pots de fleurs. L’enfant obéit. Après une demi-heure il entend sa mère soupirer ; il s’approche du lit, et lui demande si elle veut quelque chose; elle le rudoie de la voix. L’enfant effrayé se

retire. Une heure après il n’entend plus rien, et reste jusqu’au lendemain sans sortir, assis contre la porte suivant l’ordre que lui a donné sa mère. N’entendant pas sa mère remuer, il enlève tout ce qu’il a mis sur elle et la trouve morte; désespéré, ce petit malheureux n’ayant plus de mère, va se noyer; il est retiré de la rivière, et raconte ce qu’on vient de lire.

Je ne connais rien de plus déplorable que le fait suivant, rapporté par Hufeland, dans son Journal cle médecine pratique , cahier de mars 1819. « Un négociant, âgé de trente-deux ans, ayant perdu sa fortune, et n’ayant point été secouru par ses parens, résolut de mourir de faim. Ce malheureux était malade depuis six à sept semaines; chargé d’un lourd fardeau, il avait fait une chute et avait senti alors quelque chose se rompre dans son ventre vers le nombril , depuis il éprouvait des douleurs continuelles dans l’abdomen. Du 12 septembre 1818 au i5, il erra dans la campagne et s’arrêta dans un bois peu fréquenté; le 1 5 il creusa une fosse, y fixa le lieu de sa mort, et y séjourna jusqu’au 3 octobre, jour auquel il fut trouvé par un aubergiste. Après dix-huit jours d’abstinence, il respirait encore, mais il était sans connaissance, et il expira dès que l’aubergiste lui eut fait avaler, avec beaucoup de peine, une lasse de bouillon dans lequel on avait mis un jaune d’œuf. On trouva sur ce malheureux un journal écrit de sa main et au crayon. Voici l’abrégé de ce journal :

« Le généreux pliilan trope qui me trouvera après ma mort, est invité à m’enterrer, à conserver pour

lui, en raison de ce service, mes vêtemens, ma bourse, mon couteau , mon portefeuille. Je ne suis pas un suicide, mais je suis mort de faim parce que des hommes pervers m’ont privé d’une fortune considérable et que je ne veux pas être à charge à mes amis ; il est inutile d’ouvrir mon corps, puisqu’ainsi que je viens de le dire, je suis mort de faim 16 septembre.

« Quelle nuit j’ai passé ! il a plu ; j’ai été mouillé ; j’ai eu froid.... 17.

« Le froid et la pluie m’ont obligé de marcher; ma marche était pénible; la soiÇm’a déterminé à lécher l'eau qui était restée sur les champignons; que cette eau était mauvaise!.... 18.

« Le froid, la longueur des nuits, la légèreté de mes vêtemens qui me fait mieux sentir la rigueur du froid, me font beaucoup souffrir.... ig.

« Il se fait dans mon estomac un vacarme terrible J la faim, et surtout la soif deviennent de plus en plus affreuses. Depuis trois jours, il n’a pas plu; si je pouvais lécher l’eau des champignons!.... 20.

« IS’en pouvant plus de soif, je me suis traîné avec peine et beaucoup de temps pour acheter une bouteille de bière qui ne m’a point désaltéré; le soir, je suis allé chercher de l’eau à une pompe qui est près de l’auberge où j’ai acheté la bière.... 21.

« Hier (22) j’ai pu à peine me remuer, moins encore Conduire le crayon; la soif m’a fait aller à la pompe; l’eau était glaciale, je l’ai vomie; j’ai eu des convulsions jusqu’au soir; je suis néanmoins retourné à la pompe.... 23.

« Mes jambes semblent mortes; depuis trois jours je n’ai pu me rendre à la pompe; la soif augmente; la faiblesse est telle que je n’ai pu consigner ces lignes qu’aujourd’hui.... 26.

« Je n’ai pu changer déplacé, il a plu, mes vêtemens ne sont passées; personne ne croira combien je souffre. Pendant la pluie, il est tombé quelques gouttes d’eau dans ma bouche, ce qui n’a point apaisé ma soif: hierj’ai vu à dix pas un berger, je l’ai salué, il m’a rendu le salut. C’est avec bien du regret que je meurs, c’est la misère qui m’y a impérieusement forcé, je prie néanmoins pour que la mort arrive : mon père, pardonnezlui, car il ne sait ce qu’il fait ; la faiblesse, les convulsions m’empêchent d’en écrire davantage, je sens que c’est pour la dernière fois.... 29 septembre 1818. »

Quelques suicides cherchent à dérober jusqu’aux traces de leur mort, tandis que d’autres se tuent avec éclat. Une femme, résolue de se noyer, va se jeter dans la Seine au-dessous de Saint-Cloud pour qu’on ne retrouve passon cadavre; plusieurs s’enfoncent dans la profondeur des forêts parle même motif. Les Anglais fournissent de nombreux exemples de suicides exécutés avec éclat , et avec des circonstances singulières dont cet acte est accompagné. C’est la vanité qui assiste à l’agonie du suicide. Ils se préparent à la mort comme à un jour de fête. Témoin cet extravagant qui fait composer une grande messe en musique, la fait exécuter, et se brûle la cervelle au milieu des musiciens, pendant qu’ils chantaient le dernier requiescat in pace. Cette singularité est bien rare chez nous, à moins que les suicides ne veuillent, par l’éclat

de leur mort, exercer une sorte de vengeance sur ceux qui les ont poussés à cet acte de désespoir. Une dame, mère de plusieurs enfans, mais adonnée à ses plaisirs, commet des fautes; ses parens tiennent conseil; elle court chez tous les armuriers de la ville: Fun d’eux lui donne un pistolet chargé, elle va se brûler la cervelle à la porte de la salle dans laquelle ses parens délibéraient sur son sort (Matliey). Un jeune homme est amoureux d’une jeune personne, il apprend qu’elle se marie, il se rend dans la maison du restaurateur chez lequel doit se faire le repas de noces, et lorsque les mariés et les convives sont réunis, il se brûle la cervelle.

Il est des individus portés au suicide qui sont d’une ruse, d’une adresse capables de déjouer les soins de la surveillance la mieux entendue , et de déconcerter l’homme le plus expérimenté; ils en provoquent ou en saisissent les occasions avec une préméditation et une astuce dont, on ne peut trop se méfier. Il ne faut s’en laisser imposer ni par le calme, ni par la joie, ni par les promesses, ni par les sermens, car ces individus se tuent alors qu’on s’y attend le moins, et après avoir donné les plus belles assurances.

Une jeune dame avait eu avant de se marier^, vers l’âge de dix-huit ans, un premier accès de lypémanie avec tendance au suicide; elle se marie à vingt ans et paraît heureuse. Cinq à six ans après, elle a de très légères contrariétés; les menstrues coulent mal; la face est vultueuse; elle a de la céphalalgie; elle est triste et désiré guérir d’un état qui lui paraît d’autant plus affreux, qu’elle ne peut être utile dans son ménage, et

qu’elle est à charge à son mari, à ses parons. Je lui donne quelques conseils, dont la malade se trouve bien; mais après trois semaines, elle vient me consulter de nouveau : elle exprime un désir extrême de quitter sa maison, afin , dit-elle, de guérir plus vite; d’ailleurs elle ne guérira jamais chez elle ni chez ses parens. Accompagnée de sa mère, elle se rend dans une maison de santé que je lui ai indiquée : j’avertis de se tenir sur ses gardes, me défiant des intentions de la malade, à cause de l’empressement qu’elle mettait à entrer dans une maison étrangère ; elle embrasse ses parens et paraît contente. La maîtresse de la maison reste avec la malade qui cause avec calme et raison de son état, du parti qu’elle a pris, de sa résolution à faire tout ce qui lui sera prescrit; mais étant, laissée seule, il ne fallut que quelques instans à cette jeune femme pour se pendre derrière la porte de sa chambre, en accrochant un lacet à un gond. J’ai entendu raconter à mon collègue Blégnie que, faisant la visite à Charenton avec M. Royer-Collard, ces messieurs s’arrêtent devant la porte d’un lypémaniaque qui avait du penchant au suicide. Le docteur Blégnie, qui était plus près de la porte, la sent se fermer et la repousse brusquement; ce mouvement brusque de la porte avait été imprimé par le corps du lypémaniaque, qui venait de se pendre pendant que ces messieurs causaient à sa porte.

Un homme se rend à Paris avec sa femme, sa fille et deux domestiques, pour y être traité d’une lypémanie avec tentative de suicide. Je suis consulté le soir même: j’avertis sa famille d’exercer sur le malade la surveil-

lance la plus active, assurant qu’elle a tout à craindre de la plus légère négligence. Le lendemain matin, sa femme et sa fille sont obligées de sortir, et laissent auprès du malade deux domestiques : l’un d’eux quitte un instant l’appartement, le malade alors ordonne à l’autre d’aller lui chercher quelque-, chose. Ce second domestique oublie les recommandations qu’on lui a faites; il n’avait pas descendu deux marches de l’escalier, que son maître s’était précipité du troisième étage du même escalier.

Monsieur***, âgé de trente ans, depuis deux ans amoureux d’une personne jeune et jolie, obtient enfin sa main ; le voilà lui et sa femme au comble du bonheur. Un mois de mariage n’était pas écoulé, que le mari devient triste, rêveur, et répète sans cesse qu’il est malheureux et qu’il s’ennuie; d’ailleurs il ne déraisonne pas. Il consent à venir à Paris accompagné d’un de ses frères. À son arrivée, il met le plus grand empressement à me consulter; sa taille est moyenne, son embonpoint médiocre, son teint jaune, son regard distrait; M... expose très bien les causes de sa maladie et les motifs qui lui rendent la vie insupportable; il est jaloux; je cherche à le dissuader, à le rassurer; il paraît persuadé, et consent à passer quelques jours à Paris pour se reposer et s’y distraire; il va le soir même au spectacle, se couche dans la même chambre que son frère, et dort. A cinq heures du matin, il se lève et sort à petit bruit; il rentre à six heures, et déclare à son frère qu’il veut partir de suite pour Rouen, pour s’éloigner de son pays. Celui-ci veut faire quelques observations,

le malade, qui venait de se munir de deux pistolets, pose le canon de l’un d’eux sur le front de son frère, en lui disant : si tu ne veux pas partir, je Le mal-

heureux frère tombe évanoui dans un fauteuil, le malade disparaît de l’iiôtel, et va se brûler la cervelle dans la foret de Bondi.

Une dame, âgée de quarante-huit ans, d’une constitution lymphatique , avait fait plusieurs tentatives de suicide : elle avait essayé de se pendre, de s’empoisonner; elle s’était jetée dans un puits, etc.; je suis appelé à lui donner des soins; après quelques mois, elle paraît très bien portante; plusieurs circonstances semblent confirmer l’opinion que je me suis faite de son rétablissement. A la suite d’une longue conversation avec cette dame, après l’avoir décidée à faire usage d’une boisson rafraîchissante qu’elle avait refusée jusque-là, je crus pouvoir me fier à elle. Pour mieux la convaincre que je la croyais guérie, j’ouvre moi-même l'une des croisées de son appartement, qui étaient fermées; elle paraît enchantée, je la laisse lisant un journal, ayant auprès d’elle une femme de chambre qui brodait dans sa chambre, et qui tournait un peu le dos à la croisée ouverte. Je n’étais point sorti de l’antichambre, que cette dame s’était précipitée par la croisée. La première chose qu’elle dit lorsqu’on accourut à son secours , fut : quon ne le dise pas au docteur.

M.**, disposé à la lypémanie avec tendance au suicide, était triste, rêveur. Après quelques mois, il déclare à sa famille qu’il est guéri de ses funestes idées; il devient gai, causeur; quelques jours après, il embrasse

sa femme , ses enfans avec une sorte d’affection qui ne fut pas remarquée alors , et court se jeter dans une rivière. Le général A... jouissait d’une grande fortune avant la révolution et était officier dans la maison militaire du roi. A l’âge de a5 ans, il devient mélancolique, alla consulter Bouvard, qui lui dit, avec brusquerie : quand on est comme cela , on se brûle la cervelle. Frappé de ce conseil donné par un médecin célèbre, le jeune A... eut de la peine à le mettre à exécution. Depuis lors, il a sans cesse présente à la pensée l’idée du suicide, même un jour de bataille à la tête de sa division. M. A... est mort à 86 ans; jusqu’à cet âge, il eut constamment à lutter contre cette déplorable impulsion.

Tous ceux qui ont des idées de suicide n’ont ni la même opiniâtreté ni la même adresse. Il en est parmi eux, et ce sont le plus ordinairement les hypocondriaques , qui parlent souvent du dégoût de la vie, du désir du suicide; ils font des tentatives, mais ils manquent de résolution ; quelques-uns ont tellement peur de succomber, qu’ils avertissent leurs parens, leurs amis de les surveiller avec soin et de se défier de leurs desseins. Ces malades conservent le caractère de l’hypocondrie; ils sont timides, méticuleux, irrésolus, bien différens des lypémaniaques dont nous venons de parler; ils sont retenus par des motifs divers; iis ne se tuent pas, par horreur de la mort; par la crainte de souffrir, si après les tentatives, ils sont gravement blessés; par les peines dont la religion menace les suicides; les autres sont retenus à la vie par tendresse pour quelque parent ou quelque ami, par un sentiment d’honneur, voulant se

justifier des prétendus torts qu’ils croient qu’on leur reproche; enfin il en est qui pensent en ne se tuant pas, tromper la joie ou les espérances de leurs ennemis vrais ou supposés.

M. A...., éminemment hypocondriaque, m’a assuré que les idées religieuses l’avaient seules empêché de se suicider, ce dont il avait été tenté bien des fois pendant la durée de sa maladie; mais jamais il n’a fait de tentatives. Une éducation morale et religieuse, des idées nobles et généreuses l’ont conservé à la vie et à ses amis. Des exemples semblables ne sont pas très rares , quoique les motifs religieux ne soient pas toujours suffisans pour arrêter le bras du suicide.

M. *** s’était coupé la gorge, et avait des hallucinations de l’ouïe qui le portaient au suicide; mais il fut empêché de se tuer par le besoin de se justifier d’une prétendue accusation qui avait déterminé sa première tentative de suicide.

J’ai vu des individus bien résolus de se tuer et qui avaient résisté, retenus par leur parole d’honneur. Le général M..., d’une taille élevée, ayant les cheveux châtains ainsi que les yeux, était d’un caractère mélancolique; un de ses cousins s’était suicidé. A l’armée, le général vivait peu avec ses camarades, faisait peu d’exercice, et ne paraissait avoir d’activité que pour un jour de bataille; ambitieux et méfiant, il appréhendait qu’on ne lui rendît pas justice quoique l’avancement n’eût jamais manqué à ses talens et à sa bravoure; à la chute de Bonaparte il se retira dans sa province , s’y maria à une femme jeune, jolie, aimable et douée d’excellentes qua-

iités. Aux cent jours, le général, malgré sa famille, prend du service , voulant faire comme ses camarades ; il assiste à la bataille de Waterloo; il est licencié avec l’armée et rentre au sein de sa famille qui le reçoit un peu froidement, ainsi que les habitans de son pays; cet accueil l’affecte beaucoup et augmente ses dispositions naturelles à la mélancolie et à la défiance; le général devient triste, plus sédentaire , ne sort plus de chez lui, ne fait presque point d’exercice, néglige ses amis et se refuse à toute distraction. En i8i5, il rentre dans le service actif; mais ce service est de si courte durée, qu’il ne suffit point pour contrebalancer les mauvais effets d’une vie trop sédentaire, fendant l’été de 1816, un des amis intimes du général vient passer quelque temps avec lui et est parfaitement accueilli; bientôt la présence de cet ami qui n’avait rien, de l’aveu du général, qui pût lui porter ombrage, suscite des sentimens jaloux qui n’ont cessé de faire du progrès, et qui ont dégénéré en lypémanie suicide avec des hallucinations. Le général jusque là si bon, si aimant, si empressé, devient sombre, morose, irritable, querelleur, maltraitant sa femme de ses propos jaloux. L’ami, affligé de cet état, espère y mettre fin en se retirant; son départ exaspère le général. Celui-ci ne quitte plus son appartement, mille soupçons le tourmentent, sa jalousie s’accroît, il est emporté, et des propos injurieux il en vient aux

mauvais traitemens; cette conduite brouille M avec

la famille de sa femme qui, ne le croyant pas malade, l’accuse d’un caractère méchant et se décide à ne plus reparaître chez lui. La solitude augmente, l’in-

occupation est constante, la jalousie s’exaspère; pendant l’inspection de 1 8 1 6, qui dure deux mois, le malade est dévoré de toutes les angoisses de sa jalousie, il n’a plus de sommeil; de retour chez lui, en arrivant, il est gai et presque rendu à son caractère de bonté, mais ces jours de son bonheur sont de courte durée, bientôt la jalousie reprend tout son empire; le général voit partout son ami devenu son rival, il le croit couché avec sa femme pendant que lui-même est à côté d’elle; il s’élance de son lit, s’arme de son épée, et cherche d’abord dans sa chambre, et puis dans tout son château, l’objet de sa jalousie, en proférant des injures et des menaces contre son rival invisible et contre sa femme désespérée; plus tard le général se persuade que la famille de sa femme, particulièrement son beau-frère, favorise ces odieuses intrigues. Le bruit des personnes qui parlent, qui chantent, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles sont autant d’avertissemens. Souvent, quoique dans le silence le plus profond, il entend des voix qui l’insultent, qui le plaisantent; ne pouvant saisir ces infâmes ennemis, car son rival a des complices, le général les appelle, les défie, les provoque, court comme un forcené les poursuivant en tous lieux armé de son épée; revenu auprès de sa femme, il exhale contre elle sa colère, son désespoir, et cependant, il ne peut se refuser à rendre justice à la vertu de sa femme; rien ne peut persi ider au général qu’il est malade, qu’il a besoin de soins, et que toutes ces inquiétudes sont chimériques. Enfin ni lui ni sa femme n’y tenant plus, le général se détermine à ve<

nir à Paris, il y arrive vers la mi-juillet, 1817. Le chan-

gement de lieu et d’objets, les soins donnés à l’amcublcment de son appartement, le distraient et le calment; après quelques jours il retombe dans sa fièvre de jalousie, les cris qu’il entend dans les rues sont autant d’injures que lui adressent ses ennemis, ameutés par son rival ; on l’accuse de lâcheté lui qui s’est si bien battu; il s’attache à tous les pas de sa femme qui ne peut passer seule d’une pièce de son appartement dans une autre, ses yeux sont incessamment fixés sur elle, le moindre regard, le moindre geste, le moindre mouvement, le repos le plus absolu, sont autant de signes d’intelligence avec ses ennemis. Si madame pleure, il croit qu’elle veut faire comprendre qu’elleest malheureuse; si elle rit, c’est un témoignage d’amitié pour ses ennemis; si elle a le ton ferme,

c’est quelle se croit soutenue par eux Ces misérables

voient et entendent à travers les murs et les plafonds, tout ce qui se fait et tout ce qui se dit dans l’appartement. A la fin de juillet, son sabre à la main, le général parcourt tout l’hôtel qu’il habite, entre chez tous ses commensaux pour chercher son rival. On a beaucoup de peine à fempêcher de sortir dans la rue, voulant tomber sur son rival qu’il a aperçu. Le lendemain il en veut aux passans et surtout aux marchands qui lui crient tous : lâche, lâche , piou , piou, etc. N’en pouvant plus, succombant h sa frénésie jalouse, le général veut y mettre fin en se tuant; un de ses amis, commissaire-ordonnateur, qui lui prodigue les soins les plus empressés, ne peut rien sur son esprit égaré, qui d’ailleurs ne déraisonne jamais sur tout autre objet. Le malade exige de cet ami qu’il lui donne une potion composée avec une assez forte dose d’opimn

pour l’enclonnir à jamais. A toutes les difficultés qu’oppose l’amitié, le malade répond par la menace de recourir aux moyens les plus extrêmes et les plus infaillibles; enfin l’ami parait se rendre et promet la potion pour le soir, la journée est calme; le général écrit ses dernières volontés et fait son testament. La potion est apportée; le malade l’avale avec avidité et se coimLe , attendant paisiblemem son heure dernière; n éprouvant aucun accident, il soupçonne qu’il est trompé, il reproche à son ami sa faiblesse, l’accuse de l’avoir couvert de honte, de l’avoir méprisé au point de ne pas le croire capable de savoir mourir. Devenu presque furieux, M.... est confié à mes soins le iLr août 1817, et placé dans une chambre au rez-de-chaussée, oh il reste sans lumière depuis sept heures du soir jusqu’à onze heures. Je me rends alors auprès du malade; le désespoir est peint dans tous ses traits; son teint est d’une pâleur livide; les yeux sont, injectés, la peau est brûlante, le pouls très fréquent : je tâche de persuader au général que je suis médecin; il s’obstine à me prendre pour un peintre, conduit auprès de lui pour faire son portrait qui doit être livré au public et vendu comme on vend le portrait des criminels. Après une heure d’entretien , nous gardons le silence, pendant lequel mes yeux restent fixés sur ceux du malade. Après quelques instans : «Général, lui dis-je, vous voulez vous tuer, et au défaut d’autre moyen, vous voulez conserver votre cravate; vous ne vous tuerez pas; je vous guérirai et je vous rendrai au bonheur et à votre famille.... — Au bonheur ! s’écria-t-il,

il n’y a plus cle bonheur pour moi . — Pardonnez-moi, Gé-

néral ,jevous rendrai au bonheur, je veux m’assurer que vous 11’attenterez pas à vos jours; quatre domestiques vont rester dans votre chambre et vous veiller, ou bien , donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne ferez pas de tentatives. Choisissez, je préfère votre parole... je vous la donne, me dit - il d’une voix affaiblie...: Il me faut votre parole d’honneur franche et militaire. Après quelques minutes d’hésitation : « Eh bien, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur militaire. » Je me retirai , laissant au malade sa cravate. Le lendemain, je me rends auprès de lui, je le félicite d’avoir résisté à son funeste dessein , je l’encourage et m’efforce de gagner sa confiance. Dans le cours de notre entretien, le malade m’a dit que plus de vingt fois il avait pris sa cravate pour s’étrangler, et que sa parole d’honneur l’avait retenu \ J’ordonne des sangsues à l’anus , et des bains de pieds sinapisés. 3 août ; tristesse , mêmes idées , même conviction que des ennemis le poursuivent ; mais les consolations que je prodigue au malade ramènent un peu d’espérance dans son cœur , il me fait connaître la cause et l’ancienneté de sa maladie qu’il attribue à la vie trop sédentaire qu’il a menée après la vie active des camps. 4 août; amélioration sensible; quoique triste et inquiet, le malade a perdu l’idée de sa destruction, l’appétit est bon, le sommeil est tranquille. 5 août; il consent à se promener dans le jardin, éprouve

I Cetlé observation a elé rapportée par M. le docteur Anceaume, à qui je l’avais communiquée , dans sa thèse, De la Mélancolie; Paris, 1818, in-4.

les impressions les plus agréables, voyant la nature avec un plaisir qu’il n’avait goûté depuis long-temps. Si je lui parle de sa femme, ses yeux se mouillent de larmes qu’il cache. Le huitième jour, je lui propose d’aller déjeuner à Saint-Cloud; le temps était magnifique; pendant la route, le malade parle peu, mais semble renaître à une nouvelle vie, il exprime son contentement, jamais la campagne ne lui a paru plus belle , de temps en temps sa physionomie s’assombrit, il garde le silence, il croit entendre ses ennemis aumilieu du parc de Saint-Cloud; il s’arrête tout-à -coup, ses yeux sont brillans, la face s’anime; les entendez-vous, me dit-il, les misérables?... — Non, lui dis-je... — N’osant se montrer, ils lancent leurs injures par dessus les arbres.» Le sifflement des branches balancés par le vent était la cause de ses illusions; il entendait les mots : lâche , piou, piou. Je me récrie vivement et en peu d’instans je dissipe cette funeste illusion ; le reste de la journée se passe à merveille, et eu rentrant le malade fut reçu dans un appartement en rapport avec l’amélioralion de sa santé; ce changement inattendu produit une sorte d’ivresse qui confirme les bonnes résolutions de la journée. Je me sens renaître, répétat-il plusieurs fois. Le lendemain le général est gai, joue à divers jeux, n’entend pas les voix importunes, et n’interprète plus le bruit qui se fait autour de lui.

19 août; le général reçoit la visite de son père qu’il n’attendait point, il paraît guéri à son père qui l’emmène coucher dans son hôtel où était arrivée sa femme. Rien ne semblait manquer à la guérison; le malade se

croit heureux. Mais dès le lendemain il est moins gai, la jalousie se réveille, les hallucinations de l’ouïe se font entendre, le général croit voir son rival dans la rue, il le provoque. Cependant, les idées de suicide ne reparaissent plus et le malade traite bien son père et sa femme, il regrette néanmoins de n’être plus auprès de moi; à ma visite je le détourne de la pensée de s’isoler, je lui assure qu’il a besoin de distraction pour détruire le reste de mélancolie oui le fatigue. Dans les premiers jours de septembre, je lui propose de venir avec moi dans un voyage que je dois faire en Belgique, il accepte avec joie. Il parle souvent de ce voyage, mais en ajourne les préparatifs; les difficultés qu il éprouve pour obtenir un passeport, lui font croire que ses ennemis s’opposent à son voyage; dès qu’il a obtenu son passeport, il est satisfait et s’applaudit d’avoir remporté la victoire sur ses prétendus ennemis. Laveille du départ, le choix d’une voiture n’étant point encore fuit, il suppose de nouveaux obstacles à ce projet que ses ennemis empêcheront de se réaliser; néanmoins, nous nous mettons en route le i5 septembre, le malade est au comble du bonheur; mais avant d’arriver à la troisième poste, il prend des voyageurs cpii sont dans une voiture qui croise la nôtre, pour des agens de ses ennemis, il retombe dans la tristesse; le lendemain, il veut aller chez un de ses amis qui demeure à quelque distance de la ville où nous avons couché ; il éprouve quelques retards pour le transport, il les attribue aux manœuvres de ses ennemis; cependant il se rend chez cet ami et m’écrit le lendemain qu’enfin il a trouvé le bon-

Dü SUICIDE.

heur, qu’il rcsle chez sou ami et me prie de prendre toutes les précautions possibles pour que sa retraite soit ignorée. Pendant trois semaines, le général est dans le meilleur état de santé et se croit délivré de son rival et de scs ennemis; il écrit à sa femme et à ses pareils des lettres pleines de tendresse, et d’expressions du contentement dont il jouit. Après cette époque, il ne se trouve plus en sûreté là où il est, il se défie de son ami, de sa femme, de ses domestiques; toutes les nuits il se barricade dans sa chambre. Enfin il déserte la maison à l’insu de tout le monde, retourne à Paris et vient me retrouver le n octobre; j’étais encore absent, le malade se persuade qu’on le trompe; peu de jours après, mon retour fait renaître l’espérance dans son âme, il consent à s’isoler de nouveau de sa famille; je fais appliquer souvent des sangsues à l’anus. Des épistaxis fréquens et abondans dissipent la céphalalgie, chassent les idées mélancoliques, et rendent le malade plus accessible à la distraction; au bout d’un mois le beau-frère du malade, que celui-ci avait toujours regardé comme l’un de ses plus ardens ennemis, vient le voir, est accueilli parfaitement et retrouve chez son beaufrère même amitié et même confiance que jadis. A force de témoignages d’intérêt, à force de distraction, le beaufrère parvient à dissiper toute apparence de maladie; cet heureux changement ne dure pas plus de trois semaines; la défiance renaît dans le cœur du malade, et avec elle les hallucinations se réveillent. Le général reçoit la visite de sa femme et d’un de ses parens, il paraît satisfait et heureux et parfaitement calme pendant quelques jours, puis il retombe dans ses malheureuses chimères;

il se réunit à sa famille et passe trois mois à Paris, avec sa femme, sa belle-mère et son beau-frère; il les traite d’abord à merveille; et puis il est accablé par ses jalouses défiances. Toujours plein de confiance et d’amitié pour moi , il me voit avec plaisir, écoute mes avis, met en pratique quelques-unes de mes prescriptions. Après ces trois mois passés dans des alternatives de bien-être et de chagrin, le général retourne dans sa terre, projetant d’y faire des embellissemens et de se livrer à l’exercice; en arrivant il se trouve bien, mais ne tarde pas à reprendre la vie solitaire , il redevient défiant; les paroxismes de jalousie se révèlent de temps en temps; enfin, après quelques mois, son épouse est obligée de quitter son mari et de rentrer dans sa famille. Le général est resté seul en proie à ses chagrins jaloux, à ses défiances, tantôt bien, tantôt mal, mais n’ayant plus fait de tentatives de suicide. Plusieurs années se sont écoulées sans qu’il ait encore été possible de rapprocher le général de sa femme , rien n’ayant pu triompher de sa passion jalouse. 1

Ceux qui essaient de se tuer ne parviennent pas toujours à leur but. Sur cent individus qui font des tentatives, il n’y en a pas la moitié qui réussit. Ceux qui ont échappé à leur propre fureur, présentent des dispositions intellectuelles et morales bien différentes , tantôt après s’être précipités dans la rivière, ils nagent pour gagner le rivage, appellent à leur secours; après s’être jetés dans

1 Cette observation et plusieurs autres, qu’on peut lire dans ce chapitre Suicide, ont été publiées en 1820, dans le journal complémentaire des

DU SUICIDK.

un puits, ils s’efforcent d’en sortir, et indiquent les précautions nécessaires pour les aider à se sauver; ils se félicitent de n’avoir pas réussi, ils se plaignent de douleurs anciennes, ou de douleurs récentes causées par les blessures et les contusions qu’ils se sont faites; ils révélent les motifs qui les ont portés à se détruire, et manifestent, pour la première fois, le désordre de leurs idées; ils sont honteux, expriment le regret de s’être portés à cet excès : la frayeur de la mort vue de trop près, la secousse physique et morale qu’ils ont éprouvée, les a guéri; tantôt les suicides qui ont été secourus à temps, poursuivent leur dessein avec une nouvelle fureur; déplorent leur maladresse, et repoussent les soins qu’on leur donne. Un individu se jette dans la Seine, des mariniers le retirent par les pieds, lorsque sa tête est hors de l’eau, il fait les plus grands efforts pour s’y replonger. Une femme s’était précipitée dans un puits, elle se laissa retomber trois fois dès qu’elle était près d’en sortir, il a fallu la garrotter pour la retirer. Plusieurs de ces malheureux enlèvent les appareils appliqués sur les plaies qu’ils se sont faites, agrandissent les plaies avec leurs doigts; se servent des pièces d’appareil ou des vêtemens employés pour les contenir, afin de s’étrangler. J’en ai vu retenir dans leur arrière-bouche lesalimens, les boissons qu’on leur donnait, espérant s’asphyxier. Ces malheureux sont insensibles à la douleur physique; toute la sensibilité est anéantie ;

Sciences médicales par un de mes élèves; comme il s’y est glissé des erreurs de plus d’un genre, je reproduis ces faits , tels que je les ai recueillis.

rien ne peut les arracher à leur funeste résolution. Dans tous ces cas, la maladie persiste avec toute son intensité, et les malades réclament la plus grande surveillance.

Ainsi , parmi les personnes qui ont essayé de se tuer, chez les unes, les tentatives de suicide ont été suivies de rémission, de la cessation même de la maladie; chez les autres , ces tentations paraissent aggraver le mal.

Le suicide, comme toutes les maladies dont il est un symptôme, est aigu ou chronique, continu ou intermittent.

M. Alibert a donné des s'oins à une dame qui, pendant la digestion, ne pouvait se défendre contre le desir de se détruire. On l’a surprise plusieurs fois, après le dîner; se passant une corde au cou; il fallut alors la surveiller de très près. J’ai donné des soins à plusieurs femmes qui, pendant leur grossesse, étaient tourmentées du même désir. Il est fréquent de voir des femmes qui, pendant l’écoulement menstruel , désirent avidement se détruire, fonL des tentatives pour cela, et n’y pensent plus dès que les mentrues ont paru ou ont cessé de couler.

M..., d’une taille très élevée, d’une constitution très forte, habitait les Antilles depuis quelque temps; il échappe «à la fièvre jaune, revient en France, et éprouve des douleurs rhumatismales qui s’exaspèrent pendant l’hiver. A l’âge de 36 ans, M... déjeune avec sa famille, prend une tasse de chocolat que sa femme lui présente et éprouve peu après des coliques; aussi-

tût ce malheureux se persuade que la famille de sa femme veut le faire périr et que sa femme a été contrainte de lui offrir le chocolat dans lequel était mêlé du poison. Désespéré, il se coupe le cou avec un rasoir et reste aphone. L’année suivante, au mois de février, mêmes douleurs, mêmes idées; M... essaie d’étrangler sa femme, et il se donne plusieurs coups de couteau sur la tempe gauche et sur le front. Les mêmes tentatives se renouvellent les deux années suivantes. Depuis plusieurs années, le désordre s’étend à un grand nombre d’idées, l’intelligence s’est affaiblie ; M... se dispute souvent avec de grands personnages , particulièrement avec M. de Tallevrand , et leur adresse les plus injurieuses menaces; mais il n’a plus fait de tentatives de suicide ni d’homicide.

Un jeune homme du Midi , âgé de a5 ans, d’un tempérament éminemment nerveux, à l’approche de l’hiver, depuis trois ans est pris d’une grande excitation, alors il est très actif, toujours en mouvement, parle beaucoup, se croit d’un esprit distingué, fait mille projets, dépense beaucoup d’argent, achète, emprunte sans trop s’inquiéter du paiement; très irritable, tout le blesse, excite ses enaportemens et sa colère; il n’est plus sensible à l’amitié de ses parens, il méconnaît jusqu’à la voix de son père. Dès que le printemps fait sentir son influence, ce jeune homme devient plus calme, peu-h -peu il est moins actif, moins bavard, moins susceptible; à mesure que la température s’élève, les forces physiques et intellectuelles semblent l’abandonner; il tombe dans l’inaction , dans l’apathie, se reprochant

toutes les extravagances auquel il s’est livré pendant la période d’excitation, il finit par la lypémanie, par le désir de se tuer, et enfin par des tentatives de suicide.

Une dame, âgée de ans, regrettant le monde qui la quittait, devint lypémaniaque ; elle avait des hallucinations de l’ouïe; elle croyait sentir la graisse des moyeux des voitures ( cambouis ); lorsqu’elle était tourmentée de cette odeur, quoiqu’elle ne fut pas à portée de la sentir, elle devenait plus triste et avait des tentations de suicide. Le paroxisme avait lieu ordinairement le soir; le reste de la journée, Mad... était très bien et même gaie. Madame de B... avait eu plusieurs accès de suicide toujours déterminés par des hallucinations de la vue et des scrupules religieux; une fois elle croyait voir une tête sanglante séparée thi tronc, couverte d’un crêpe noir; une autre fois, c’était un squelette tout entier dans un acier, elle voyait et entendait une procession; ces images étaient fixées à la tempe gauche au-dessus de l’œil , elles la suivaient partout, la fatiguaient la nuit comme le jour; l’accès durait d’un à trois mois : à chacun d’eux l’hallucination changeait d’objet; le malade choisissait toujours l’opium, espérant mourir sans douleur. A l’âge de 68 ans, madame de B... prit une forte dose d’opium, et éprouva, pendant plusieurs heures avant sa mort, les douleurs les plus atroces. La dame, dont je viens de rapporter la fin déplorable, avait eu une cousine qui triste, morose depuis quelque temps , avait souvent manifesté des idées de suicide. Un voyage est conseillé, cette dame y consent, fait les préparatifs qui

paraissent ia distraire; les chevaux sont mis à la voiture; au moment ou son fils, qui devait accompagner sa mère, lui offre la main , pour l’aider à monter dans la voiture, elle dit avoir oublié quelque chose, remonte précipitamment dans son appartement et ne redescend pas. Son fils, après quelques minutes d’attente, va pour reconduire sa mère, il l’a trouve expirante , elle venait de s’empoisonner. Ce même fils, après avoir été guéri d’une monomanie et s’être bien porté pendant douze ans, se brûle la cervelle, désespéré de la chute de Bonaparte , qu’il avait voulu renverser pendant qu’il était monomaniaque.

R. Y. B..., âgée de 69 ans, est née d’une mère très colère; elle est rachitique et d’une grande susceptibilité. A l’âge de 34 ans, une affection morale détermine B... à se jeter dans la Seine. A 36 ans, étant grosse de deux mois, son mari meurt; second accès qui ne cesse qu’après l’accouchement.

A 37 ans, chagrins, suppression de menstrues pendant un an , nouvel accès qui ne se dissipe qu’après le retour des menstrues.

A 4* ans, quatrième accès causé par les évènemens de la révolution et par l’inquiétude pour ses enfans.

A 48 ans, accès qui n’est déterminé par aucune cause connue.

A 54 ans, cessation de la menstruation précédée d’hémorrhagies utérines très abondantes.

A 61 ans, sixième accès peu considérable et causé par de légers chagrins.

A 63 ans, l’accès est provoqué par des contrariétés;

il persiste pendant plusieurs mois et est très violent, depuis lors, céphalalgie fréquente, Pintermission n’est que de quatre mois.

A 64 ans, huitième accès, la malade a fait les plus grands efforts pour s’étrangler; elle a avalé des épingles.

À 67 ans, accès comme les précédons.

A 68 ans, accès peu intense, mais la période d’affaissement a été beaucoup plus longue.

Depuis le premier accès, tous les ans, pendant les chaleurs de l’été, la malade éprouve des atteintes légères de tristesse, d’envie de se détruire qui se dissipent par des pédiluves, des distractions.

Les accès ont toujours lieu en été; ils sont variables pour l’intensité et la durée; ils s’annoncent par l’insomnie, des bouffées de chaleur qui montent à la tête; la face est colorée; la sensibilité est exaltée; dans cet état, la plus légère contrariété, une cause de chagrin indifférente dans tout autre temps, détermine l’explosion du délire. La malade présente au début plusieurs symptômes fébriles; elle reconnaît tout le monde, mais elle parle sans cesse, dit des injures, tient des propos obscènes; elle cherche tous les moyens et fait les efforts les plus vioîens pour se tuer ; elle semble furieuse alors. Quoiqu’elle mange beaucoup, elle maigrit; la constipation est opiniâtre, après la période d’agitation, elle sent ses membres brisés ; elle est accablée; elle ne bouge point; elle parle quelquefois seule et à voix basse; elle a des cardialgies; elle démaigrit, reprend du sommeil, et avec lui des forces, quoiqu’elle mange moins. Dans les intervalles, elle est très raisonnable, rend bien

compte de son état, et se souvient de ce qu’elle a fait; elle en est très honteuse et affligée; elle a besoin de faire de l'exercice et de s’occuper. Depuis l’âge de 6/[. ans, rintermission est plus courte, elle n’est plus que do deux mois, et la période d’affaissement est beaucoup plus longue. J’ai dit ailleurs que la fille de B... a eu plusieurs accès de manie, et que sa petite-fille a eu un premier accès, dès l’âge de i4 ans, avec quelques tentatives de suicide. La fille de cette malade est à Charenton dans un état de manie, voisin de la démence, et sa petite-fille est morte à l'âge de 2 1 ans , lypémaniaque et phthisique.

§ IV. — Altérations pathologiques observées chez

les suicidés.

Tout ce que j’ai dit jusqu’ici, les faits que j'ai rapportés prouvent que le suicide offre tous les caractères des aliénations mentales dont il n’est réellement qu’un symptôme; qu’il ne faut pas chercher un siège unique au suicide, puisqu’on l’observe dans les circonstances les plus opposées , puisqu’il est symptomatique ou secondaire, soit dans le délire aigu, fébrile, soit dans le délire chronique: au reste, les ouvertures des cadavres de suicidés, faites jusqu’ici, n’ont pas répandu beaucoup de lumière sur ce sujet.

M. Gall pense que le crâne des suicides est épais, dense : je possède dans ma collection beaucoup de crânes qui démentent cette opinion. Ayant recherché sur plusieurs crânes de suicides si les proportions des divers diamètres pouvaient être ramenées à une

moyenne, je n’ai pu obtenir ce résultat. Je possède des crânes de suicides dont le diamètre antéro-postérieur est très grand , tandis que celui de quelques autres est presque égal au diamètre latéral , en sorte que, dans le premier cas, les crânes sont très allongés, tandis que dans le second ils sont presque sphériques. Un jour peut-être pourrais-je publier le dessin de ces crânes, et les études que j’ai faites sur leur épaisseur, leur densité, leurs diamètres, leur capacité, etc.

Home a vu les vaisseaux de la dure-mère très dilatés : j’ai observé aussi cette dilatation, mais elle n’est ni constante ni particulière aux individus qui ont terminé leurs jours.

Fréteau rapporte deux exemples de suicide qu’il attribue à la stagnation dans l’intérieur du crâne d’un sang épais et poisseux.

M. Récamier a trouvé chez un homme mort au quatrième jour d’un empoisonnement volontaire , à la partie antérieure de l’hémisphère gauche du cerveau, une ossification de la dure-mère, dans une étendue circulaire d’un pouce de diamètre, et l’arachnoïde opaque et épaissie. Cette altération se rencontre sur des sujets qui n’ont pas attenté à leurs jours.

Loder a observé le corps calleux très mou, et M. Gall assure qu’il est désorganisé.

On lit dans le Journal de Médecine de Hufeland (1812 et 18 13) qu’on a trouvé dans un kyste au-dessus du ventricule droit du cerveau, une concrétion osseuse d’un pouce de longueur et de trois lignes de largeur.

Cabanis a prétendu que le cerveau des aliénés et des

DU SUICIDE. 64l

suicides est plus abondant en phosphore que le cerveau des autres hommes.

MM. Desgenettes et Callière parlent d’un militaire, qui , refusant obstinément de manger , mourut après plusieurs mois d’alternatives d’abstinence. A l’ouverture du cadavre, le cerveau était consistant , mais nullement injecté ; le cervelet était sain ; le colon transverse était perpendiculaire ; la vésicule biliaire contenait de la bile noire, épaisse, visqueuse. Ce déplacement du colon est fréquent dans la lypémanie , j’en ai rappo/té plusieurs exemples pages 445 et suivantes, et je l’ai observé souvent chez les aliénés qui avaient du penchant au suicide.

Fourcroy et plusieurs médecins pensent qu’on trouve ordinairement des concrétions dans la vésicule biliaire : cette altération est rare. Il en est de même des lésions organiques du foie que les auteurs ont souvent regardées comme la cause de la mélancolie et du suicide ; cependant Fodéré rapporte le fait suivant : « La nièce d’un curé dont j’ai été le médecin , sage et vertueuse , vieillissait dans le célibat ; elle en conçut un grand ennui pour la vie , et résolut plusieims fois de se détruire, en prenant différons remèdes très actifs, tels que le tartre émétique et autres, dont on réussit à empêcher les funestes effets ; mais le mal était déjà fait : il se forma une anasarque des extrémités inférieures avec laquelle le penchant au suicide avait cessé , et la raison était revenue insensiblement. Consulté pour ce cas , je trouvai , continue ce savant professeur , le foie douloureux, d’une dureté squirrheuse, et d’après la fièvre 1. 4i

greur est très grande; les sécrétions sont suspendues, la faiblesse excessive. On entend le malade répéter souvent: qu’il en coûte pour mourir ! Tous moyens pour surmonter sa résolution sont superflus; le dix-neuvième jour, il se manifeste un état adynamique; alors le malade veut manger, mais il a de la peine à avaler quelques cuillerées de liquides ; tourmenté par la soif, il n’a plus assez de force pour boire; sa figure est crispée; ses membres sont raides, ses jambes sont violacées et très froides. Le vingt-et-unième jour , il tombe dans l’aphonie, rire sardonique, mort le vingt-huitième jour. A l'ouverture du corps , je trouvai le cerveau dur, violacé, comme s’il eût été injecté avec de la cire colorée en violet; les sinus du cerveau étaient atrophiés, le colon transverse presque perpendiculaire.

F...., âgée de 33 ans, est conduite à l’hospice de la Salpêtrière dans un état de fureur : entrée dans la journée du io juin, le i3 à quatre heures du malin, on la trouva étranglée; elle avait noué les draps de son lit autour du cou, et en avait fixé les extrémités aux montans des pieds du lit; elle s’était glissée sous son lit ; et s’était vraisemblablement étranglée en faisant des efforts comme si elle eût voulu se cacher sous la couchette; la veille, elle s’était promenée, et rien n’avait pu inspirer la moindre inquiétude. Le lendemain i5, on fit l’ouverture à dix heures du matin.

La face était violacée; les traces de la compression se remarquaient aux régions antérieures et latérales du cou avec ecchymoses; l’abdomen étaient volumineux et ballonné.

Les tégumens du crâne étaient très injectés; le crâne était très déprimé vers la tempe droite; les sinus de la dure-mère étaient gorgés de sang, ainsi que les vaisseaux de l’arachnoïde, de la pie-mère et les plexus choroïdes; les ventricules du cerveau étaient très diminués de capacité en tous sens: la glande pinéale offrait des petites concrétions, la tige pituitaire renfermait dans son intérieur une sérosité roussâtre.

Les poumons, un peu engoués de sang, adhéraient légèrement à la plèvre costale.

Qu’il me soit permis de rappeler ici la fin déplorable d’un jeune médecin de la plus belle espérance, âgé de a5 ans, né dans les provinces méridionales, et issu d’une famille dont plusieurs membres ont été ou sont aliénés. Ce jeune homme, d’un tempérament nervoso-sanguin , d’une grande susceptibilité, d’un caractère très actif, sc livrait avec goût à l’étude des maladies mentales; il fit des recherches sur la mélancolie et qu’il publia 1. Quelques légères critiques, et plus encore le peu d’empressement que mirent quelques amis à vanter son livre, qui, aujreste, est un bon travail, l’affectèrent vivement. Il me parlait souvent des critiques, et plus souvent encore des rapports qui devaient être faits sur son livre, dans les sociétés savantes : indigné ou peut-être mécontent du monde injuste envers lui, il prit du dégoût pour la vie; il sentait son état, car il alla passer quelque temps à la campagne : à son retour, il avala 18 grains d’opium; il

1 Recherches médico-philosophiques surja mélancolie; par Luce-Roubeau. Paris, 1817, in- 12.

fut à peine incommodé et racontait cet évènement comme une chose indifférente : tout-à-coup il disparut de Paris, et quelque temps après j’appris que ce malheureux était allé dans la Touraine, et que là, dans une auberge, il s’était étranglé. Il noua autour de son cou une cravate; il avait attaché des serviettes après les avoir passées dans l’anse formée par la cravate, et les avait fixées aux pieds du lit ; s’étant étendu par terre et sur le dos, il plaça ses pieds contre le lit qui lui servit de point fixe pour opérer la strangulation.

Mme , âgée de 33 ans, avait des chagrins domesti-

ques; elle fit plusieurs tentatives de suicide, et fut envoyée à l’hospice. Mm" .... était d’une taille élevée, très maigre, d’un caractère doux ; elle fît d’abord quelques essais pour s’étrangler; n’y pouvant réussir, elle refusa de manger. Après deux mois, elle parut plus calme; néanmoins, pendant le mois d’août, elle avala un dé à coudre et une pièce de monnaie, des aiguilles à coudre; elle répétait souvent : laissez- moi retourner chez moi : d’ailleurs, elle ne déraisonnait pas; mais elle était triste, recherchait la solitude, marchait lentement et 11e parlait pas. Jamais on ne put la déterminer à travailler : elle pleurait souvent, avait de la constipation et dormait peu.

Le 8 septembre, sans que rien put faire craindre qu’elle essayât de s’étrangler, quoiqu’elle conservât le désir de mourir, Mmc.... se glissa à travers un soupirail, dans un aucien dortoir abandonné depuis quelque temps, et s’y pendit avec une corde très mince accrochée à un clou quelle trouva à l’un des murs ; elle

Dtj SUICIUE.

s’était soulevée sur deux moellons. Ou la trouva le dos tourné contre la muraille, la face livide, sans écume; les bras tendus le long du tronc, les mains violettes, et les pieds dans l’extension et violets ; l’un des moellons était sous ses pieds, l’autre était à. quelques pouces du premier. Lorsque je fis l’ouverture du cadavre, nous trouvâmes que l’impression de la corde était obliquement marquée autour du cou, se dirigeant derrière les oreilles, sans ecchymose; la peau qui recouvrait la dépression était brune, déprimée, sèche, et au-dessous le tissu cellulaire comprimé formait une bande blanche brillante, de la largeur d’une ligne, sans aucune infiltration de sang ni au-dessus ni au-dessous de la dépression.

Coroual fuyant en arrière; bosses pariétales proéinL nentes.

Nulle altération dans le cerveau ni dans ses enveloppes qui étaient injectées.

Poumon droit gorgé de sang postérieurement et inférieurement.

Foie volumineux, rougeâtre.

Le colon transverse se dirigeant vers le pubis ; les gros intestins distendus par des gaz. Nous n’avons point retrouvé les corps étrangers avalés deux mois avant la mort.

La nommée L... , âgée de 33 ans , d’une constitution sèche et grêle, d’un tempérament lymphatique-nerveux, a toujoursjoui d’une bonne santé et d’une parfaite tranquillité d’esprit; elle n’a eu, pendant sa jeunesse, aucune maladie grave; à t3 ans et demi, elle a corn-

mencé à être réglée : elle appartient à des parens bien portans.

En 1 8 r4 , effrayée par les dangers du siège dont Paris est menacé , et plus encore par la présence des ennemis, L... éprouve une inquiétude telle, qu’elle devient tout-à-coup hémiplégique, et cette paralysie n’est précédée, d’après le rapport de ses parens , d’aucun symptôme d’hémorrhagie cérébrale. L... entre à l’hôpital Saint-Louis , d’où elle sort au bout de quelque temps à-peu-près guérie; mais son caractère , d’après la remarque de ses amis, est totalement changé: à sa gaîté ordinaire a succédé une tristesse profonde. L... ne se plaît plus dans la société qu’elle recherchait auparavant , et veut être seule; elle tousse, crache beaucoup, sans accuser de douleur locale; tout-à-coup elle rompt son silence habituel ; de triste et rêveuse elle devient agitée; elle est tourmentée par le remords des crimes quelles croit avoir commis et cherche tous les moyens de mettre fin à son existence ; le ciel, dit-elle, l’a en horreur. C’est dans cet état qu’elle est conduite à la Salpêtrière. Je la fais placer à l’infirmerie : L.... marche avec des béquilles, est triste, et parle souvent de se détruire. Huit jours après , elle rejette ses béquilles ; marche avec rapidité dans la salle et va contre une croisée d’un second étage très élevé, et après quelques hésitations , elle se précipite.

L.... est tombée sur le côté droit; tout ce côté est horriblement mutilé par la chute ; cependant elle ne se plaint aucunement des douleurs qu’elle doit éprouver : la chute a augmenté l’exaltation de son esprit ; elle

montre ses bras tout couverts du sang quelle dit avoir versé, et ne voit dans ceux qui lui prodiguent des secours , que des bourreaux qui veulent la traîner au supplice. Chaque fois qu’on l’approche, elle est effrayée, ses traits se crispent, et elle conjure de ne pas la faire conduire à la guillotine. Cette scène d’horreur dure près de deux jours , et L... meurt en proie aux terreurs les plus déchirantes.

Ouverture du corps faite par M. le docteur Amussat, alors élève interne de l’hospice de la Salpêtrière.

Tête. — Aucune lésion apparente dans le cerveau, ses membranes et la moelle épinière.

Thorax , abdomen. — Plusieurs côtes du côté droit sont fracturées ; le poumon gauche est sain , le droit renferme dans son épaisseur un kiste rempli d’hydatides, situé précisément au-dessus d’un semblable kiste avec lequel il communique , occupant la presque totalité du foie qui adhère au diaphragme, lequel est percé pour laisser communiquer les deux kisles ; l’ouverture de communication entre le foie et le poumon est très étroite. On trouve un fait semblable dans Bonnet.

M...., victime de l’onanisme, était dans un état de monomanie compliquée de démence. Il est trouvé pendu sur son lit : rien n’avait pu faire craindre cet évènement; aucune tentative antérieure n’avait eu lieu. Avec une bande qui contenait l’appareil d’un exutoire , M... avait formé une anse de deux pieds de circonférence , l’avait suspendue à l’anneau de son lit , sa tête était passée à travers l’anse ainsi accrochée , et

le corps abandonné à son propre poids; la partie antérieure du cou repose sur l’anse; les bras pendans ; les jambes croisées, légèrement fléchies; les pieds reposent à plat sur le lit; la surface du lit n’est distante que de quatre pieds et demi de l’anneau dans lequel a été passée l’anse.

La face était bouffie et violacée ; les yeux étaient très ouverts et brillans ; il y avait un peu de mucosité sanguinolente à la bouche; les avant-bras, les mains, les jambes , les pieds étaient raides et violacés ; les veines grosses et gorgées de sang ; le pénis en demi érection offrait une goutte de fluide à son ouverture ; on remarquait quelques taches du même fluide sur les cuisses; le scrotum était violacé ; l’abdomen était gonflé, tendu et ballonné.

L’ouverture du cadavre fut faite le lendemain, trente heures après la mort présumée.

.Dépression oblique de la peau du cou s’étendant du cartilage thyroïde sous les apophyses mastoïdiennes , vers la protubérance occipitale, large de trois lignes, plus marquée à droite ; la peau déprimée était d’un brun jaune, racornie et comme brûlée; vers l’occiput, la peau était moins sèche, moins brune; au-dessus de la dépression , elle formait un bourrelet.

Les parties subjacentes n’offraient rien de notable, si ce n’est une légère infiltration sanguine de la largeur de quelques lignes sur la face externe du thyroïde et dans l’épaisseur du muscle peaucier.

La veine jugulaire gauche, dans l’étendue de trois lignes sous la dépression , était d’un gris ardoise , et ,

lin peu au-dessus , sa membrane interne semblait rompue, et sa tunique celluleuse offrait une vésicule formée par le sang échappé par la rupture de la tunique interne.

Crâne épais , vaisseaux sanguins et sinus du cerveau gorgés de sang , substance cérébrale molle.

Abdomen distendu par des gaz intestinaux.

L’estomac contenant des alimens à peine digérés ; sa membrane muqueuse rosée avec quelques taches brunâtres.

La muqueuse de l’intestin grêle près du cæcum, dans une étendue de six pouces, était rouge.

Une femme que l’on avait fait passer depuis longtemps de la division des aliénées dans l’intérieur de l’hospice , était prise de temps en temps , au dire de ses compagnes , d’accès de tristesse ; néanmoins , elle donnait quelques soins à de petits enfans. Elle fut contrariée à ce sujet , se précipita d’un quatrième étage, tomba sur des dalles , et mourut quelques minutes après : le crâne était brisé en plusieurs fragmens maintenus par le cuir chevelu et le péricrâne , particulièrement le pariétal droit et le coronal du même côté; le crâne était très injecté ainsi que les méninges et le cerveau; les vaisseaux des méninges étaient très distendus; tous les os étaient fracturés , même le corps du sphénoïde et les vertèbres du cou ; le foie était déchiré en plusieurs parties ainsi que la rate dont nous pûmes à peine reconnaître la forme.

Il se précipita , il y a quelques années , une femme d’un premier étage très élevé ; elle tomba sur la tête et

mourut aussitôt : les os du crâne étaient fracturés en un grand nombre de fragmens , même ie corps du sphénoïde ; le cerveau avait perdu le tiers de son volume; il était très dense , et l’espace qu’il eût dû occuper dans Je crâne était rempli de sang noir et fluide.

On lit, dans les Mémoires de la société royale, qu’une fille hystérique s’étant pendue , on trouva l’un des deux ovaires brisé comme s’il eût éclaté par un fluide qu’il eût contenu.

M. L... , âgé de [\\ ans, d’une forte constitution, a fait la guerre de la Vendée, supporté les fatigues , les revers et les tracasseries consécutives à cette fatale guerre. Les temps devenus plus calmes, M. L... vit à la campagne, il éprouve de légères contrariétés et des injustices, il devient sombre, triste, défiant, et croit que ses ennemis le feront périr par le poison; il perd le sommeil, l’appétit, etc.... Après quelques mois, M. L.... ne veut plus sortir de chez lui ni’recevoir ses amis, ses parens, et refuse les alimens. Si^l’on insiste, il s’emporte et devient dangereux. Dans cet état, M. L... est confié à mes soins. Le changement de|lieux, la vue d’objets nouveaux, l’empressement des personnes étrangères font sur l’esprit du malade une impression favorable. M. L... est moins solitaire, se promene, cause plus volontiers et prend régulièrement ses repas , il consent même à faire quelques remèdes. Après quinze jours , alors que l’état du malade semblait s’être amélioré, tout-à-coup il refuse les alimens, il reste couché, sa physionomie est sombre, son teint est plus jaune , ses yeux sont injectés;

quatre jours après il vomit des matières muqueuses, il repousse tout le monde, tous les soins, tous les remèdes et toutes sortes d’alimens , répétant sans cesse qu’il a été empoisonné. Le sixième jour, M. L... vomit des matières muqueuses mêlées d’un sang très noir. Le septième jour la prostration des forces est extrême, le malade peut à peine répondre, le pouls est très fréquent et faible; le malade vomit plusieurs fois des matières abondantes, noirâtres et très fétides. Le huitième jour, il consent à boire de l’eau gommée et se refuse à tous médicamens. Tl meurt le onzième jour. A l’ouverture du cadavre, je trouve les méninges et le cerveau à l’état normal; les ventricules contiennent de la sérosité. L’estomac et le duodénum n’offrent point d’altérations; mais toute la muqueuse du colon transverse profondément ridée, épaissie, molle, est enduite d’une mucosité rouge lie-de-vin, cette mucosité enlevée, la muqueuse, d’un rouge violacé , est sphacélée en plusieurs points. La même altération s’étend dans la portion supérieure du colon descendant. Le reste des intestins est sain. Plusieurs calculs polyèdres formés d’une substance jaune et noirâtre remplissent la vésicule biliaire. Le foie a un aspect graisseux.

Un homme âgé de 3o ans, marié dès lage de 19, est dévoré, six ans après, de jalousie. Il tue sa femme, est mis en prison le 1 5 avril î85i, et meurt le 17 juin, après soixante -un jours d’abstinence, ce malheureux n’ayant pris, pendant ce long espace de temps, que de l’eau et quelques cuillerées de bouillon. A l’ouverture du

cadavre, marasme; le poids du corps cstde66kil.; crâne épais; substance blanche du cerveau dense particulièrement à sa base; densité du cervelet et du prolongement rachidien; cœur décoloré, flasque, facile à déchirer ainsi que les autres muscles; l’estomac contient 6 onces de liquide verdâtre; sa membrane muqueuse, très résistante à sa grosse extrémité, est plus mince et plus molle vers le pylore. Le conduit alimentaire est atrophié, l’intestin grêle est un peu rétréci, la muqueuse de l’extrémité de l’iléon est. un peu rouge, le colon îrausverse est oblique vers le pubis; le foie est dense, rouge et granulé, la vésicule est distendue par la bile épaisse , noirâtre et grenue’. La rate est dense. Le fémur étant scié, on a trouvé dans le canal médullaire la moelle à l’état normal. On peut lire cette observation, recueillie par M. Desbareaux-Bernard , avec tous ces détails, dans un mémoire publié à Toulouse en i 83 r .

Des faits rapportés par les auteurs, de ceux qui précèdent , de ceux qu’on peut lire dans le mémoire sur l’incertitude des signes de la suspension avant la mort (tome ii) , quelle conséquence tirer pour la détermination des lésions organiques propres à faire connaître le siège du suicide? A cet égard, on éprouve la même difficulté que pour assigner le siège et la lésion organiques, dont le délire des maladies mentales est la révélation'. Néanmoins, si l’on considère que dans les

* M. Leuret, dans l’article suicide du Dictionnaire de Médecine pratique , a donné le résumé de seize ouvertures de cadavres de suicidés, sa conclusion est celle-ci: « Dans sept cadavres , il n’y avait pas d’autres lésions que celles produites par le genre de mort, et dans les neuf restant,

diverses observations de suicide accompagné d’ouverture de cadavre, le cerveau se trouve rarement lésé, et cjue l’on rencontre des altérations fréquentes des organes de la digestion, particulièrement du conduit alimentaire, ne peut-on pas croire que les lésions organiques du canal digestif sont pour beaucoup dans la détermination des suicides qui prennent la résolution de se laisser mourir par abstinence ?

§ Vr. Traitement du suicide ; moyens pour le prévenir.

Le suicide étant un acte consécutif du délire des passions ou de la folie, je devrais avoir peu à dire sur le traitement d’un symptôme, traitement qui appartient à la thérapeutique des maladies mentales et repose essentiellement sur l’appréciation des causes et des motifs déterminans du suicide; c’est donc au traitement propre à chaque -variété de folie qu’il faut avoir recours pour traiter un individu poussé à sa propre destruction, de même qu’il faut renvoyer aux conseils de la religion et de la morale publique, lorsqu’on veut prévenir la multiplicité des suicides provoqués par l’égarement général des idées et l’exaltation des passions. J’aurais pu me borner à ces données générales ; mais le suicide est un symptôme si grave, qu’il importe de recueillir les

les altérations étaient tellement variées qu’on ne peut rien en induire, relativement à la Dature et au siège du suicide. » M. Leuret ajoute que tous les individus, dont il s’agit, étaient bien évidemment aliénés, avaut de s’être donné la mort. Voyez le Dictionnaire cité , t. xv, p. 85.

renseignemens propres à le combattre et à le prévenir.

Le suicide guérit quelquefois spontanément, comme les maladies mentales, par l’influence des agens hygiéniques, ou par quelque crise physique ou morale, ou à l’aide des médicamens. Pinel parle d’un littérateur qui, étant à Londres pour dissiper une affection mélancolique, allait se noyer dans la Tamise, lorsqu’il fut arrêté par des voleurs; il se battit avec ces importuns , et oublia le dessein qui l’avait fait sortir de chez lui; ce monsieur est mort à l’âge de 84 ans; quoique réduit à recourir souvent à la bourse de ses amis, il n’a plus ressenti de désir de se détruire. Un jeune homme veut se tuer ; il sort de chez lui pour acheter une paire de pistolets , l’armurier lui en demande un prix trop élevé; il s’irrite, se dispute avec le marchand, et oublie qu’il voulait acheter des armes pour se brûler la cervelle. Combien d’individus qui, après avoir tenté de se tuer, n’y ont plus songé, parce qu’ils ont été effrayés par le danger qu’ils ont couru,. ou parce qu’ils ont vu de trop près la mort dont ils ne veulent plus. Une dame veut mourir de faim parce qu’elle a hautement trahi les secrets de son cœur; des soins, des consolations, l’assurance que personne ne croit rien de ce qu’elle a dit, l’espoir de voir son amant qu’elle croyait tué, la ramènent à la vie, et elle se décide, non-seulement à prendre des alimens, mais à faire tout ce qu’on lui conseille pour son entière guérison. Un ecclésiastique s’était deux fois jeté dans un puits, après avoir été conduit à la plus profonde lypémanie par les horreurs de la révolution. Lors de la publication du

Dü SUICIDE.

premier concordat, il s’indigne, il s’irrite, il se met à écrire contre un accord qu’il croit contraire à la religion, et en peu de temps il est guéri de la mélancolie et du penchant au suicide. Moreau de la Sartlie rapporte un fait analogue dans le deuxième volume des Mémoires de la société médicale d’émulation : une femme perd une partie de sa fortune, elle tombe dans la tristesse et veut se tuer; de nouveaux malheurs la ruinent; les démarches et le travail réclamés par cette nouvelle position suffisent pour guérir la malade. Une dame, à la suite de quelques chagrins, éprouve une suppression de menstrues; elle a des maux de tête, et desire terminer son existence. Après quatre mois, elle déserte sa maison, et laisse une lettre sur son secrétaire pour avertir son mari que, lasse des peines de la vie, elle vase noyer. Elle se rend à Saint-Cloud pour exécuter son dessein, ne voulant pas qu’on retrouve son cadavre. Pendant la route, les règles se rétablissent, et aussitôt cette femme se sent très bien , rentre chez elle : les scellés étaient mis; elle va chez le commissaire de son quartier, et lui raconte ce que je viens de rapporter. Combien de femmes nous arrivent à la Salpêtrière , que la misère ou les chagrins domestiques ont décidées à attenter à leurs jours, ét qui guérissent par des soins affectueux, par des consolations, par l’espérance d’un meilleur avenir, et par une bonne nourriture. Plusieurs de ces malheureuses renoncent à leur funeste dessein, lorsqu’on leur a ôté tout moyen de se détruire, lorsqu’on les a convaincues qu’on les fera vivre malgré leur résistance. Qui ne voit dans tous ces faits les mêmes phéno-

mènes qu’on observe chez les aliénés, quel que soit le caractère de leur délire ?

Quelques médecins ont proposé un traitement spécifique contre le suicide. Les uns, persuadés que le foie est le foyer du mal, que la bile en est le principe, conseillent les purgatifs dits hépatiques; d’autres veulent qu’on saigne, afin de dégorger les gros vaisseaux du cerveau. Ceux-ci, croyant que la tendance au suicide est l’effet de l’affaiblissement ou de l’oppression du principe vital , ont conseillé les toniques à haute dose. Je puis dire que le quinquina, combiné avec l’opium, avec la jusquiame, avec le musc, ont quelquefois réussi en modifiant la sensibilité des malades, en leur procurant du sommeil; mais ces moyens ne sauraient être applicables à tous les cas. Des sujets affaiblis par l’onanisme se sont bien trouvés du bain froid et même des aspersions d’eau froide.

Avenbrugger a proposé un exutoire sur la région du foie, et la boisson abondante de l’eau. Le célèbre Theden, et depuis le docteur Leroy, médecin d’Anvers, ont insisté sur l’usage très abondant de l’eau froide et pure, comme spécifique. Theden dit en avoir fait l’heureuse expérience sur lui-même , et rapporte quelques observations à l’appui de cette méthode. M. le docteur Chevrey cite plusieurs observations constatant la guérison du penchant au suicide par la méthode d’ Avenbrugger b J’ai soumis à ce traitement plusieurs malades qui avaient fait diverses tentatives , je n’ai pas

1 Essai médical sur le Suicide, Paris, 1S16, in-4.

obtenu beaucoup de succès. Sur trois de ces malades traitées à la Salpêtrière, j’ai fait appliquer à deux un séton sur l’hypocondre droit, et un vésicatoire à la troisième; j’ai prescrit une grande quantité d’eau. J’ai rapporté plus haut l’observation d’une dame à qui j’avais fait établir un large séton sur la région du foie. A Charenton, j’ai fait poser des vésicatoires sur la même région. Les sétons et les vésicatoires, entretenus pendant plusieurs mois, n’ont apporté aucune amélioration.

Les suicides comme tous les lypémaniaques pensent trop, il faut les empêcher dépenser ou les forcer de penser autrement qu’ils ne pensent ; le raisonnement n’y peut rien, les commotions morales y peuvent davantage. Celse veut que les individus qui ont du penchant au suicide changent de pays; les médecins de tous les temps ont conseillé les exercices du corps, la gymnastique, l’équitation, la culture de la terre, les voyages, etc.

Je n’ai point à parler du traitement que réclament les aceidens consécutifs aux tentatives de suicides : les congestions cérébrales, l’asphyxie par immersion ou par strangulation, les blessures, les plaies, les symptômes de l’empoisonnement, les effets de l’abstinence offrent des indications diverses dont il ne peut être question ici.

Les individus qui ont du penchant au suicide seront logés au rez-de-chaussée, dans une habitation gaie et agréablement placée, ils seront surveîllés nuit et jour par des personnes vigilantes et prévenues contre les astuces des suicides ordinairement très habiles à déjouer la surveillance la plus active; si l’on est forcé de recourir au

gilet de force , ce moyen ne doit pas être an motif de sécurité: il est des malades qui se sont servis de ce gilet pour s’étrangler. Une femme de la Salpêtrière avait été maintenue sur son lit, avec le gilet de force; pendant la nuit elle se renversa hors de son lit, son corps pesant de tout son poids sur le gilet , comprima la trachée, et la malade fut asphyxiée. Un malade contenu dans son lit, parvint à jeter hors de la couchette toutes les pièces delà literie, et resta suspendu et étranglé par la camisole.

Dans les établissemens publics, les individus portés au suicide réclament la plus grande surveillance. Ces malades ne doivent pas être mis dans des cellules isolées, ils doivent être placés dans des salles communes, afin d’être mieux surveillés par leurs voisins et par les employés; ils ne doivent jamais être perdus de vue. C’est à cette attention et à l’avantage d’avoir toutes les habitations au rez-de-chaussée , que nous sommes redevables, à la Salpêtrière , de n’avoir presque pas de suicides, puisque, sur une population de onze à douze cents aliénées, parmi lesquelles cent au moins ont fait des tentatives de suicide, en dix ans, nous n’avons eu que quatre suicides effectués, tandis que partout ailleurs le nombre des suicides est infiniment plus considérable. Je me félicite d’avoir, le premier, fait un précepte général de la vie commune des suicides, même pour le coucher, précepte qui n’a point été perdu pour d’autres établissemens, qui en ont fait l’application, dans les établissemens où se trouvent plusieurs individus portés au suicide.

Dès le commencement de mes études sur l’aliéna-

tion mentale, je fus vivement ému de l’obstination de certains aliénés à repousser toute sorte de nourriture, et profondément affecté des angoisses qui précédaient leurs longues agonies. J’ai déjà dit qu’au début de presque toutes les folies , les aliénés repoussent les alimens, tantôt parce que les alimens leur paraissent de mauvais goût à cause du mauvais état de leur estomac; tantôt parce qu’ils croient qu’on leur donne de la chair humaine et même leurs enfans à manger; tantôt ils s’imaginent voir du poison, des ordures, des épingles, des aiguilles, etc. sur les alimens qu’on leur présente; tantôt ils craignent qu’on veuille les empoisonner quoiqu’ils ne voient point de substance vénéneuse. Il ne faut point se laisser effrayer de cette répugnance, elle se dissipe lorsque l’irritation de l’estomac ou l’embarras gastrique ont cessé; on combat cette répugnance par une médication immédiate lorsqu’elle dépend d’une altération du canal digestif, par l’application de sangsues à l’épigastre, par des moyens propres à débarrasser les intestins, ou bien encore par des dérivatifs tels que les pédiluves irritans, les cataplasmes sinapisés ou même les vésicatoires aux. extrémités inférieures.

Le refus de prendre des alimens dépend-il d’une cause morale de la lypémanie, du désir de se tuer? il faut agir promptement et énergiquement. On a recours aux moyens de persuasion, on excite la sensibilité par des témoignages de tendresse, d’affection de la part de personnes qui sont chères. On a conseillé, et Pinel entre autres, de frapper l’imagination des malades par quelque appareil propre aies effrayer et à leur faire craindre

un mal plus grand que la douleur morale qu’ils éprouvent; la douche, les bains froids ont quelquefois vaincu la résistance. Si tous ces moyens échouent, si le refus des alimens persiste, si le malade a pris la résolution de mourir par l’abstinence, il faut recourir à l’introduction forcée des substances alimentaires dans l’estomac; on a imaginé plusieurs moyens mécaniques pour forcer les malades à ouvrir la bouche; ces moyens sont violens et ne réussissent pas toujours; l’usage d’une sonde de gomme élastique introduite par les narines dans l’œsophage pour ingérer des liquides nutritifs dans l’estomac, réussit ordinairement, si l’on a recours à ce moyen avant que l’abstinence ait déterminé l’inflammation de l’estomac et des intestins. L’ingestion tardive ne saurait prévenir la mort. Le premier, j’ai fait usage de la sonde dans cette circonstance, mais son emploi exige des précautions; la sonde œsophagienne dont je me servais d’abord, d’un calibre trop gros, ne s’introduisait que difficilement. On a adopté depuis une sonde ordinaire, d’un calibre plus petit et qui est plus courte; il arrivait quelquefois que l’extrémité de la soude se reployait sur elle-même avant d’entrer dans l’œsophage et qu’alors le liquide ressortait par les narines et la bouche. M. Baillargé, élève interne de Charenton, a armé la sonde d’un mandrin en baleine et l’accident dont je viens de parler a été prévenu. Il peut arriver que la résistance soit telle que, même avec beaucoup d’expérience, on fraie une fausse route à la sonde; cet accident très grave, est fort rare, car je ne l’ai observé qu’une fois sur un jeune homme. La sonde, introduite par une main exercée et

habile, se fourvoya dans une fausse voie et provoqua une inflammation qui en peu de jours fut mortelle; je le répète, c’est la seule fois que j’ai observé un pareil accident. Ce moyen est ordinairement sans danger, il a conservé à la vie un grand nombre de malades auxquels j’ai donné des soins, soit dans les établisscmens publics , soit dans ma pratique particulière. Mlle R..., née d’une mère très nerveuse, âgée de a5 ans, d’une taille élevée, quoique rachitique, ayant les cheveux et les yeux noirs, l’imagination très vive, était sur le point de se marier, lorsqu’elle rencontra celui qu’elle devait épouser en compagnie d’une jeune dame ; son cœur et son amour-propre sont horriblement blessés; elle s’agite, s’emporte, se désespère; quelques jours plus tard, elle se croit délaissée; dès-lors elle ne veut plus vivre, et prend la résolution de se laisser mourir de faim; la tendresse de sa mère ne peut vaincre cette détermination, le chagrin, l’insomnie, le refus d’alimens jettent Mlle R... dans une grande débilité. Gaîl est appelé, et ne peut rien contre l’obstination de la malade; la maigreur est extrême, la faiblesse est très grande ; je suis invité à une consultation. Mlle... R... avait les yeux caves, hagards, les joues d’une pâleur terne, les pommettes très colorées, la peau d’une chaleur sèche, âcre; le peu de mots que disait la malade n’étaient plus entendus, elle était presque dans l’aphonie. Il est convenu qu’on aura recours à la sonde; ce qui a lieu, malgré les résistances de la malade : on ingère du bouillon coupé et quelques cuillerées d’eau sucrée ; des fomentations

émollientes sont faites sur l’abdomen, et la chaleur est provoquée aux jambes et aux pieds par des cataplasmes légèrement sinapisés et renouvelés fréquemment; le même traitement continue les jours suivans, du bouillon est ingéré quatre fois par jour ; au quatrième jour, bain gélatineux d’une demi-heure; huitième jour, bains prolongés, les déjections alvines sont moins sèches, moins rares et moins difficiles; dixième, Mlle..., qui habitait une rue très bruyante, a pu être transportée dans un quartier retiré et à portée de vastes promenades; le sommeil s’est rétabli, la maigreur a diminué, le teint s’est éclairci, la voix est plus sonore, la peau moins brûlante, le pouls plus développé; mais Mlle... est trop faible pour marcher, elle reste triste, silencieuse, et s’obstine à ne point prendre d’alimens; après six semaines les bains ne sont plus donnés que trois fois la semaine; après deux mois, des purées de viande sont substituées au bouillon; lorsqu’on arrive avec la sonde, Mlle... se place dans un fauteuil pour que l’introduction soit plus facile. Ce n’est qu’au cinquième mois, après quelques promenades, après avoir repris des forces et de l’embonpoint, que Mlle... parle volontiers, se nourrit comme tout le monde et reprend sa manière de vivre ordinaire.

Je devrais terminer ici ce que j’ai à dire sur le suicide; mais le suicide est une maladie si déplorable, si fréquente, il se propage d’une manière si effrayante pour les familles et pour la société, il soulève des questions si importantes, que je ne peux me dispenser de dire un mot sur ces questions.

Et d’abord le suicide est-il un acte criminel qui

puisse être puni par les lois? le législateur a-t-il des moyens pour le prévenir? Puisque le suicide est presque toujours l’effet d’une maladie, il ne peut être puni, la Joi n’infligeant de peine qu’aux actes volontairement commis dans la plénitude de la raison. Or, je crois avoir démontré que l’homme n’attente à ses jours que lorsqu’il est dans le délire, et que les suicides sont aliénés. Fodéré est de la même opinion. En 1777, le parlement de Paris examina cette question sans la résoudre. Mais, dans l’intérêt de l’humanité et de la société, le législateur peut-il recourir à des moyens propres à prévenir un acte qui outrage également les lois naturelles, les lois religieuses et les lois sociales, et dont la fréquence est telle, qu’en France, par exemple, il se commet, par an, trois fois plus de suicides que d’assassinats? L’expérience démontre que des lois comminatoires ont suffi pour prévenir le suicide. Lorsque les déclamations d’Agésias rendirent le suicide fréquent en Egypte, il suffit d’une loi de Ptolémée, qui défendit, sous peine de mort, d’enseigner la philosophie de Zénon, pour faire cesser le suicide. Lorsque les filles de Milet se pendaient à l’envi les unes des autres, le sénat ordonna que le corps des suicides serait exposé nu sur la place publique, et la contagion cessa. — Les nègres transportés en Amérique se tuaient, espérant retourner en Afrique après leur mort; un Anglais fit cesser cette fureur en faisant couper les mains des nègres qui s’étaient suicidés, et en exposant ces mains coupées aux regards des nègres.

La législation de quelques peuples anciens infligeait

des peines à ceux qui avaient attenté à leurs jours. Les lois d’Athènes poursuivaient ce crime dans le cadavre des suicides; elles ordonnaient que la main des coupables fût brûlée séparément du corps. Une loi de Tarquin - l’Ancien privait de la sépulture le cadavre d’un citoyen qui s’était tué volontairement. Le sénat de la république de Marseille, qui tolérait le suicide, condamnait celui qui se tuait sans cause légitime. Dans les temps postérieurs, les lois romaines , favorables au suicide , annulaient le testament de celui qui se tuait pour se soustraire à une peine infamante, et défendaient d’en porter le deuil. Les hommes de guerre étaient déshonorés s’ils attentaient à leurs jours. A Thèbes, 3e cadavre d’un suicide était brûlé avec infamie.

Les lois chrétiennes, qui condamnent toute espèce de meurtre, ont condamné le meurtre de soi-même comme le plus grand crime, parce qu’il ne laisse aucun accès au repentir; elles refusaient au cadavre des suicides, la sépulture ecclésiastique. Toutes les législations modernes auxquelles les lois de l’église ont servi de base , ont flétri le suicide. En Angleterre, les cadavres des suicides étaient jetés à la voirie; plus tard, on les a enterrés dans la campagne entre trois chemins. En France, du temps de saint Louis, les meubles du suicide étaient confisqués au profit du seigneur sur la terre duquel le crime avait été commis; plus tard, les cadavres des suicides étaient traînés dans les rues et sur une claie. Toutes ces lois sont tombées en désuétude, surtout en France; en Angleterre, on en élude l’application par un certificat deméde-

cinsqui constatent que celui qui s’est suicidé était aliéné.

Aujourd’hui, en France et dans une grande partie de l’Europe, 011 accuserait de barbarie la punition d’un suicide. Beccaria réprouve les peines portées contre le suicide, parce que, dit-il, en n’atteignant que le cadavre, on ne fait nulle impression sur les vivans, tandis qu’en faisant porter la peine sur les parens, on frappe des innocens, ce qui est injuste. Si l’on m’oppose, dit l’auteur des délits et des peines , que la crainte de l’infamie peut détourner l’homme le plus déterminé, je réponds que celui que l’horreur de la mort , les menaces de la damnation éternelle ne retiennent pas, ne sera pas retenu par des motifs bien moins puissans.

Est-ce que tous les jours les premières lois de la nature, les menaces de la religion , ne sont pas sacrifiées aux préjugés, aux passions , aux intérêts sociaux? Qu’on ne dise point que les peines portées contre les sorciers et les possédés, loin d’en diminuer le nombre, l’augmentaient, et qu’il en serait de même des peines contre le suicide. Dans le premier cas, les peines infligées aux sorciers et aux possédés, étaient établies d’après une^erreur populaire; plus les lois se montraient sévères, plus elles persuadaient qu’il y avait des sorciers et des possédés, dont elles sanctionnaient la croyance. Le nombre de ces insensés diminua dès qu’on cessa de croire qu’il y avait des sorciers, et de fortifier les peuples dans cette croyance par l’acharnement qu’on mettait non à détruire l’erreur , mais à la punir. La croyance populaire n’est pas favorable au suicide, il ne s’agit pas de combattre une erreur, mais de pré-

venir un acte, quel que soit d’ailleurs son caractère moral ou légal. Les raisonnemens ne sauraient prévaloir contre l’autorité de l’expérience; des lois comminatoires ont fait cesser les suicides en Egypte, à Milet , en Amérique. Le suicide est plus fréquent depuis que les lois qui le condamnent sont sans vigueur; donc, dans l’intérêt de la société, le législateur peut établir des lois, non pénales contre le cadavre du suicidé, encore moins contre ses parens, mais des lois comminatoires pour prévenir le suicide. Il ne m’appartient pas d’indiquer quelles sont ces lois, mais je pense qu’elles doivent varier suivant les caractères, les mœurs et même les préjugés des peuples, et être dirigées contre Tes causes sociales qui sont propres h développer la tendance au suicide. Par exemple, de nos jours, le coi de Saxe vient d’ordonner que le corps des suicides fût livré aux amphithéâtres publics de dissection.

En attendant qu’une sage législation apporte quelque remède à cette plaie delà société, les amis de l’humanité peuvent desirer que l’éducation repose sur des principes plus solides dë morale et de religion ; ils doivent réclamer contre la publication des ouvrages qui inspirent le mépris de la vie et vantent les avantages de la mort volontaire. Ils doivent signaler au gouvernement les dangers qui résultent de mettre sur la scène, les infirmités auxquelles l’homme est exposé. Ils doivent demander hautement qu’on défende aux journaux d’annoncer tous les suicides, et de rapporter les motifs et les plus légères circonstances du meurtre. Ces récits fréquens familiarisent avec l’idée de la mort, et font regar-

der avec indifférence la mort volontaire. Les exemples fournis tous les jours h l’imitation sont contagieux et funestes, et tel individu, poursuivi par les revers ou par quelque chagrin, ne se serait pas tué s’il n’avait lu dans son journal l’histoire du suicide d’un ami, d’une connaissance. La liberté d’écrire ne saurait prévaloir contre les vrais intérêts de l’humanité.

En parlant des causes particulières du suicide, j’ai fait sentir que l’âge présent était fécond en causes propres à produire les suicides1; de même que, dans les temps d’ignorance, dans les temps où les discussions religieuses sont dominantes, régnent les monomanies superstitieuses, alors on voit les magiciens, les sorciers, les possédés, etc.; de même le suicide règne lorsque les excès de la civilisation menacent les empires. Dans les beaux siècles de la république romaine, le suicide était rare; mais il devint fréquent lorsque la philosophie des stoïciens trouva des partisans parmi les patriciens, lorsque( deux augures ne purent plus se regarder sans rire, lorsque le luxe et les richesses eurent changé les mœurs, lorsque les agitations politiques eurent ébranlé la république jusque dans ses fondemens : il en a été de même en Angleterre, depuis que Richard Smith et surtout Mordan eurent donné des exemples qui devinrent contagieux; depuis que les écrits de Donne, Blountet Gildon ont trouvé des lecteurs ; depuis qu’en France quelques philosophes ont rajeuni et accrédité la doctrine de Zénon ; depuis que quelques autres ont pris la

Voyez aussi Considéiations sur les Suicides de nctre époque , par M. le docteur Erouc. ( Annales d'hygiène publique , 1 836, t. xvi, page 224.)

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défense du meurtre de soi-même; depuis que les révolutions ont donné un nouvel essor à toutes les passions, le suicide est plus fréquent. Dans toutes ces circonstances, les motifs naturels qui inspirent l’horreur de la mort, surtout le meurtre de soi-même, ne sont plus fortifiés par les motifs pris dans les mœurs , dans la religion , dans les lois. Si le suicide est sans cesse représenté dans les livres, sur les théâtres, non-seulement comme un acte indifférent, mais comme un acte de courage devant lequel ne reculent pas les hommes les plus graves et souvent les plus éminens de la société, nul doute qu’alors les esprit^ seront plus disposés au suicide ; cette disposition se fortifiera par la puissance d’imitation, si des exemples sont rapportés chaque jour dans les journaux.

Mais de ce que le suicide est plus fréquent de nos jours, je n’en conclurai point , avec ie docteur Burrows, quel que soit mon estime pour ce médecin et ses écrits, que le nombre des aliénés soit augmenté en France.

Le docteur Burrows 1 se plaint de ce que Lorry prétend que la mélancolie est endémique en Angleterre; il accuse d’injustice les étrangers qui assurent qu’il y a plus d’aliénés en Angleterre qu’ailleurs; il accuse Montesquieu d’avoir accrédité ce préjugé.

Mais le docteur Burrows devrait accuser les historiens anglais, et particulièrement Smollet, J. Delarrey qui appellent l’Angleterre la terre natale du suicide; il de-

1 An inqui/y into certains errors relative to insanity, London, 1S20, in-8. — Commenlaries on the causes, symptoms and Treatment of insanity , London, iSa8, in-8.

vrait s’en prendre aux médecins anglais qui assurent que les aliénés sont plus nombreux clans leur pays que sur le continent. Cette vérité n’a-t-elle pas été proclamée hautement clans le parlement britannique, en i8i5?

Voici comment raisonne M. Burrows pour prouver que la folie est plus fréquente en France qu’en Angleterre : « Il est aujourd’hui généralement reconnu que le suicide est une maladie mentale. Si le suicide est plus fréquent dans une ville, l’aliénation mentale doit y être plus fréquente : Londres a beaucoup plus de rapports, de ressemblance avec Paris qu’avec toute autre ville. La mortalité à Londres est beaucoup plus forte que celle de tout le département de la Seine qui renferme Paris; elle est comme 10 est à 7. Le nombre des suicides consignés sur les tables de mortalité à Londres, est d’environ 4° > année commune : il est vrai que ceux qui, s’étant défaits eux-mêmes, sont déclarés aliénés, et inscrits comme tels sur les registres de mor (alité; il est vrai encore qu’il est difficile de prononcer sur la réalité de la mort volontaire de ceux qui, s’élant tués eux-mêmes, ont été trouvés noyés. Mais en supposant, continue l’auteur, que le nombre des individus qui se sont tués volontairement, et qui ont été déclarés aliénés, soit de 120; en supposant encore qu’il y en ait 4o sur lesquels il n’y a pas eu de jugement, le nombre total des suicides volontaires à Londres est de 200 , tandis que le nombre moyen des suicides à Paris est de 3oo par an. Donc le nombre des suicides à Londres est à celui des suicides à Paris comme 2 est à 3 : or, les suicides sont des aliénés; donc il y a une fois plus

d’aliénés dans le département de la Seine qu’à Londres; donc l’aliénation mentale est plus fréquente en France qu’en Angleterre. »

Je ferai remarquer d’abord que le docteur Burrows ne forme le nombre de aoo suicides à Londres que par une suite de suppositions; qu’il ne fait entrer dans cette somme que les suicides supposés volontaires, tandis que, dans les relevés de Paris, sont compris, non-seulement les individus qui se sont donné la mort volontairement ou non, mais encore ceux qui sont trouvés morts par la police, sans que l’on puisse toujours constater s’ils se sont tués, s’ils ont été assassinés, ou s’ils sont morts accidentellement.

M. Burrows assure qu’il se noie plus de personnes à Paris qu’à Londres, quoique les accidens dussent être plus fréquens à Londres à cause de l’activité des travaux sur la rivière. Je n’ai pu vérifier ce fait : mais je soupçonne que, s’il est constaté par les relevés des registres publics, 'cette différence est due, en partie , à ce que la Tamise emporte tous les cadavres à la mer, tandis que les cadavres que la Seine entraîne sont arrêtés par les filets de Saint-Cloud et portés à la Morgue ; en partie à la sollicitude des Anglais pour la sépulture des morts, ce qui les porte à réclamer les cadavres trouvés dans l’eau , et à faire constater le décès dans les registres de paroisses. Cet auteur assure qu’en 1817 il y a eu à Paris beaucoup plus de suicides qu’à Londres : cela prouve tout au plus, comme nous l’avons dit ailleurs, et comme nous venons de le répéter, qu’il est des années pendant lesquelles le suicide est plus fréquent, puisque

nous l’avons vu régner épidémiquement dans divers pays. Ainsi vouloir établir une moyenne proportion pour le nombre des suicides à Paris , parce qu’il y en a eu 3oo en 1817, ce serait étrangement se tromper : j’ai d’ailleurs exprimé les motifs qui me rendent défiant de la fidélité, de l’exactitude des relevés dressés d’après les registres publics.

M. Balbi, dans un tableau comparatif de la France avec les principaux états du globe, établit le nombre des suicides, relatifs à la population, dans les propor-

tions suivantes : 1

France. (1827). 1 suicide pour 20,740 liabitans.

Prusse i4,4o4 —

Autriche 4 g, 182 —

New-York 7,797 —

Boston i2,5oo —

Baltimore 1 3,656 —

Philadelphie 15,875 —

Le docteur Casper, qui a publié le résultat d’un grand nombre de recherches sur le suicide , a constaté des proportions un peu différentes, en comparant le nombre des suicides avec la population. 2

Copenhague .

. roo

suicides pour

liabitans.

Paris . .

Hambourg. .

Berlin. .

Londres .

Elberfeld.

1 La Monarchie française. , comparée aux principaux états du globe , feuille in-fol.

2 Beitrage zur mcdicin statistik und staatsarzneizunde , Berlin, 1825, in-S.

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