‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 3)Chapitre 9 sur 37 · MÉMOIRES SUR LA FOLIE ET SES VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES SUR LA FOLIE ET SES VARIÉTÉS

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Que de méditations pour le philosophe qui , se dérobant au tumulte du monde, parcourt une maison d’aliénés! Il y retrouve les mêmes idées, les mêmes erreurs, les mêmes passions, les mêmes infortunes : c’est le même monde; mais dans une semblable maison, les traits sont plus forts, les nuances plus marquées, les couleurs plus vives, les effets plus heurtés , parce que l’homme s’y montre dans toute sa nudité, parce qu’il ne dissimule pas sa pensée, parce qu’il ne cache pas ses défauts, parce qu’il ne prête point à ses passions le charme qui séduit, ni à ses vices les apparences qui trompent.

Chaque maison de fous a ses dieux, ses prêtres, ses fidèles , ses fanatiques : elle a ses empereurs, ses rois, ses ministres , ses courtisans , scs riches , ses généraux ,

ses soldats, et un peuple qui obéit. L’un se croit inspiré de Dieu et en communication avec l’Esprit céleste ; il est chargé de convertir la terre, tandis que l’autre, possédé du démon, livré à tous les tourmens de l’enfer, gémit, se désespère, maudit le ciel, la terre et sa propre existence. L’un, audacieux et téméraire, commande à l’univers et fait la guerre aux quatre parties du monde , qu’il a soumises à ses lois, ou qu’il a délivrées des chaînes du despotisme. L’autre, fier du nom qu’il s’est donné, dédaigne ses compagnons d’infortune, vit seul, à l’écart, et conserve un sérieux aussi triste qu’il est vain. Celui-ci, dans son ridicule orgueil, croit posséder la science de Newton , l’éloquence de Bossuet, et exige qu’on applaudisse aux productions de son génie, qu’il débite avec une prétention et une assurance comiques. Celui-là ne bouge point, ne fait pas le moindre mouvement ; toujours à la même place , dans la même position , il ne profère pas un mot ; on le prendrait pour une statue ; il vit tout en dedans , son inaction le tue. Desséché par les remords , son voisin traîne les faibles restes d’une vie qui se soutient à peine , se fait les plus sanglans reproches; il se maudit lui-même, il invoque la mort, comme le terme aux maux qui le déchirent. Près de lui , cet homme qui nous paraît heureux et jouissant de toute sa raison, calcule l’instant de sa dernière heure avec un sang-froid épouvantable ; il prépare avec calme et même avec joie les moyens de cesser de vivre. Ce malheureux, jour et nuit, a l’œil et l’oreille aux aguets : l’obscurité, la lumière, le silence, le bruit, le mouvement, le repos, tout l’épouvante, le

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terrifie; il a peur de lui-même. Que de terreurs imaginaires dévorent les jours et les nuits de celypémaniaque! Éloignons-nous, tout fait sur celui-ci une impression douloureuse qui l’inquiète, l’agite, l’exaspère, le rend furieux, il se croit trahi, persécuté, déshonoré; le besoin de soupçonner et de haïr lui fait voir des ennemis partout : dans sa vengeance effrénée, il n’épargne personne. Celui-là, jouet de l’égarement de sa sensibilité et de l’exaltation de son imagination qui l’irritent, est dans un état habituel de colère, il brise, détruit, casse, déchire tout ce qui tombe sous sa inain ; il crie, menace, frappe, alléguant toujours un motif pour justifier l’épouvantable désordre de ses actions. Celui que vous voyez renfermé est un fanatique qui vocifère, blasphème, et condamne aux feux de l’enfer; il prétend convertir les hommes : c’est par le baptême de sang qu’il veut les purifier, déjà il a sacrifié deux de ses enfans.

Cet insensé, dans l’explosion bruyante de son délire, est d’une pétulance incoercible ; il semble prêt à commettre les plus grands désordres, mais il ne nuit à personne. A voir l’activité empressée de celui-ci, vous croiriez que quelque grand intérêt l’anime, que sa destinée dépend de ses démarches ; dans l’irrégularité de ses mouvemens, il choque, il heurte tout ce qui l’entoure, il renverse tout ce qu’il rencontre ; il vous poursuit et vous obsède de son babil intarissable, et malgré ce torrent de paroles, il ne dit rien, il ne pense à rien. Cet autre, transporté d’aise, passe sa vie à se réjouir, il rit sans cesse aux éclats; cependant qui peut exciter sa joie, que peut-il espérer? Il n’a aucun souvenir de la veille y

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aucun désir pour le lendemain. Ainsi, dans une maison de fous, se font en meme temps entendre les cris de la joie mêlés à ceux de la douleur, l’expression de l’allégresse à côté des gémissemens et du désespoir; on voit le contentement des uns et les larmes des autres.

Dans une maison de fous, les liens sociaux sont brisés; les habitudes sont changées , les amitiés cessent , la confiance est détruite: on agit sans bienséance, on nuit sans haïr, on obéit par crainte; chacun a ses idées, ses affections, son langage; n’ayant aucune communauté de pensées, chacun vit seul et pour soi; l’égoïsme isole tout. Le langage est outré, faux, désordonné , comme les pensées et les passions qu’il exprime. Un pareil asile n’est pas exempt de crime : on dénonce, on calomnie, on conspire , on se livre au plus stupide libertinage , on viole, on vole, on assassine; le fils maudit son père, la mère égorge ses enfans.

Si nous pénétrons plus loin , nous voyons l’homme , descendu du haut rang qui le place à la tête de la création, dépouillé de ses privilèges, privé de son plus noble caractère, réduit à la condition des plus stupides et des plus viles créatures. Il ne pense pas ; non-seulement il n’a pas d’idées, ni de passions; il n’a même pas les déterminations de l’instinct. Ne pouvant pourvoir à sa subsistance, il n’est pas capable d’approcher de ses lèvres les alimens que la tendresse ou la bienfaisance lui présentent; il se roule sur son propre fumier; il reste exposé à toutes les influences extérieures et destructives; rarement il reconnaît son semblable, il n’a plus le sentiment de sa propre existence.

DIS LA L'OLIK.

Dans cet amas d’ennemis qui ne savent que s’éviter ou se nuire, que d’application, que de dévoûrncnt , que de zèle ne faut-il pas pour démêler la cause et le principe de tant de désordres; pour ramener à la raison ces intelligences tant bouleversées, pour conjurer tant de passions diverses, pour concilier tant d’intérêts opposés, enfin, pour rendre l’homme à lui-même! Il faut corriger et redresser l’un, animer et soutenir l’autre, frapper l’esprit de celui-ci , aller jusqu’au cœur de celui-là : l’un veut être conduit par la crainte, l’autre par la douceur, tous par l’espérance; et cependant celui qui se dévoue ainsi, ne peut se promettre que le bien qu’il fait. Que peut espérer un médecin qui a toujours tort quand il ne réussit pas, qui a rarement raison quand il a du succès, et qui est poursuivi par les préjugés, même dans le bien qu’il a obtenu?

Pour nous reconnaître dans ce chaos des misères humaines, nous ramènerons à quatre chefs principaux ce que nous avons à dire sur la folie : i 0 nous analyserons les symptômes qui caractérisent cette maladie ; 20 nous rechercherons scs causes; 3» nous tracerons sa marche et signalerons ses diverses terminaisons; 4U enfin, nous poserons les principes généraux de son traitement.

§ Ier. Symptômes de la folie.

La folie, l’aliénation mentale est une affection cérébrale ordinairement chronique, sans fièvre, caractérisée ■par des désordres de la sensibilité, de l'intelligence, de la volonté.

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Je: dis ordinairement, parce que la folie est quelquefois d’une courte durée, parce que, au début et dans le cours de cette maladie, il se manifeste des symptômes fébriles.

Chez les fous, la sensibilité est exaltée ou pervertie, leurs sensations ne sont plus en rapport ni avec les impressions extérieures, ni avec les impressions internes; ces malades paraissent être le jouet des erreurs de leurs sens , de leurs illusions. Beaucoup d’aliénés ne lisent point, parce que les lettres leur paraissent chevaucher les unes sur les autres, en sorte qu’ils ne peuvent les coordonner pour former des syllabes et des mots. Mille illusions de la vue produisent et entretiennent leur délire; ils ne reconnaissent ni leurs pareils ni leurs amis et les prennent pour des étrangers ou des ennemis ; ils ne sont pas plus sûrs dans l’appréciation des qualités et propriétés des objets environnons; plusieurs se croient au milieu de leurs habitations ordinaires, lors même qu’ils en sont très éloignés, et réciproquement, etc.

Un officier de génie, d’une constitution forte, âgé de quarante-six ans, éprouve quelques contrariétés dans le service; il se livre à des actes d’impatience, est mandé h Paris, n’est pas reçu comme il l’espérait; son imagination s’exalte; après quelques jours, il sort de chez lui vers onze heures du soir; il traverse la place Louis XV, n’y trouve pas la colonne élevée place Vendôme; aussitôt il se persuade que des insurgés ont renversé cette colonne, et menacent le gouvernement; il s’établit sur le pont Louis XVI pour en défendre le passage aux prétendus insurgés, il arrête tout ce qui veut passer, la garde sur-

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vient , il se bat en désespéré contre ces ennemis de l’état, il est blessé et ne se rend qu’au nombre.

Une dame, âgée de vingt-sept ans, arrivée au dernier degré de la phthisie, est frappée par l’odeur du charbon. Elle croit qu’on veut l’asphyxier ; elle accuse le propriétaire , court le dénoncer à ses amis ; cette odeur la suit partout; partout elle sent la vapeur du charbon. Elle quitte son logement, déménage plusieurs fois en un mois; la maladie principale fait des progrès, et la malade succombe , tourmentée jusqu’à la fin par son hallucination.

Très souvent les fous repoussent avec horreur, et refusent avec obstination les alimens, après les avoir flairés pendant long-temps. Souvent , au début de la folie, le goût est perverti; les aliénés rejettent toute sorte de nourriture; ce symptôme, alarmant pour ceux qui n’ont pas l’habitude de ces malades, se dissipe en même temps que l’embarras, l’irritation gastriques. Un étudiant déjeune avec un de ses amis , se grise, devient furieux , et reste convaincu qu’on a mêlé des drogues dans son vin. (Voyez Illusions.')

Combien d’aliénés qui se trompent sur le volume, la forme, la pesanteur des corps qu’ils touchent! La plupart deviennent inhabiles aux travaux des mains, aux arts mécaniques, à la musique, à l’écriture; ils sont très maladroits, et le toucher a perdu la singulière propriété de rectifier les erreurs des autres sens.

Ces erreurs des sensations paraissent n’affecter qu’un sens, souvent deux, plus rarement trois, quelquefois quatre, et même tous. Lorsque l’aliénation mentale se

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déclare, et quelquefois long-temps avant, l’odorat et le goût sont altérés; mais les erreurs de l’ouïe et de la vue caractérisent et entretiennent plus généralement le délire de la plupart des aliénés. 1

Il est des fous qui entendent des voix pai’lant très distinctement, et avec lesquelles ils ont des conversations suivies. Ces voix viennent des nuages, des arbres, elles pénètrent à travers les murs, les pavés, elles suivent et fatiguent ceux qui les entendent le jour et la nuit, à la promenade, dans la société, au milieu de beaucoup de monde, comme dans la retraite : elles prennent l’accent et le ton de la voix d’un parent, d’un ami, d’un voisin, d’un ennemi; elles tiennent des propos qui sont gais, érotiques, menaçans, injurieux; elles conseillent des actions contraires à l’honneur, à l’intérêt, à la conservation des malades.

Un monsieur, après une grande catastrophe, se croit accusé, se coupe la gorge et passe plus de deux ans entendant des voix qui l’accusent , le menacent (Voyez page 1 6 1 , 1. 1). Madame*** croit que des hommes entrent dans sa chambre pendant la nuit; poussée à bout, pai’ce qu’on lui démontre que cela est impossible : ils passent par la serrure, répond-elle. Un lypémaniaque parle seul, et comme s’il eût entretenu une conversation avec une autre personne, je lui fais quelques observations sur l’erreur ou il est; je lui répète qu’il peut s’assurer que personne n’est auprès de lui pour l’écouter et lui répondre : au milieu de notre dis-

1 Voyez Hallucinations, p. 1 5ij. Illusions, p. 203,

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cussion , il me dit : Pensez-vous quelquefois ? Sans doute. Vous pensez tout bas : Eh bien moi, je réfléchis , je pense à haute voix.

Si la folie est caractérisée, et entretenue par des erreurs de sensations, par des illusions et des hallucinations, elle l’est aussi par la multiplicité des sensations, par l’abondance des idées, la versatilité des affections, qui se produisent pêle-mêle , sans ordre , sans but , sans fixité. Cette exubérance de pensées ne permet pas à l’aliéné d’arrêter son attention assez long-temps sur chaque sensation, sur chaque idée, pour séparer les idées qui n’ont point de rapport entre elles, pour écarter les idées surabondantes; il ne peut plus saisir les qualités, les rapports des choses, ni comparer, ni abstraire. Il résulte de cette disposition un délire fugace, dont l’objet est sans cesse renouvelé , qui prend toute sorte de formes ; le langage, les actions participent de cette mobilité, de cette versatilité, et donne quelquefois un caractère très élevé et même sublime à la pensée. Tandis qu’en d’autres circonstances, l’attention s’exerce avec tant d’énergie, qu’elle est exclusive sur un seul objet : constamment attachée à cet objet, rien ne peut l’en distraire; tous les raisonnemens , toutes les déterminations dérivent de cette idée fixe. La monomanie offre mille exemples de ce délire.

La faculté qu’a notre esprit d’associer nos sensations et nos idées , de les coordonner entre elles, de les combiner avec nos déterminations, offre des altérations très remarquables chez les fous. La plus légère impression, la plus faible consonnance provoquent les associations

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les plus étranges. La ville de Die est dominée par un rocher qu’on nomme le v, un jeune homme s’avise d’ajouter la lettre v au mot die , eu fait le mot dieu, et tous les habitans de Die sont dieux pour lui. Bientôt il reconnaît l’absurdité de ce polythéisme, et il concentre alors la divinité dans la personne de son père, comme étant l’individu le plus respectable de cette contrée. Son père, quoique à deux cents lieues, agit en lui, et luimême n’agit que par son père, etc. Un général s’agite, pousse des cris, prend le ton du commandement, dès qu’il entend le tambour ou le canon. Souvent le délire se lie tellement à la cause qui l’a excité, à la situation intellectuelle et morale du malade au moment où la folie a éclaté, que cette association vicieuse persiste pendant toute la maladie, la caractérise, et devient le seul obstacle à la guérison. Un militaire émigré, âgé de trente-cinq ans, rentre en France, est arrêté, mis en prison et perd la tête : rendu à la liberté, il se voit partout entouré par des espions et des agens de la police. Un jeune artiste, admirateur passionné de Jean-Jacques Rousseau, n’obtient pas le grand prix de sculpture, qu’il croyait avoir mérité; il exhale son désespoir; il voue une haine éternelle aux hommes; il ne veut plus vivre qu’à la manière des brutes ; il marche à quatre pattes; si on le met sur un lit, il se roule à terre; si on l’y fixe , il a des convulsions; il ne veut manger que de l’herbe, ou des fruits crus qu’il ramasse par terre; si on les lui sert, il les rejette. Cet état persiste pendant plus de deux mois , après lesquels le malade reste dans la démence, pour laquelle il avait une forte prédisposition,

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ayant plusieurs frères et soeurs atteints de la même maladie.

Chez d’autres aliénés, les organes affaiblis ne perçoivent que faiblement les sensations; les impressions ne sont pas assez senties; la mémoire ne les retient pas et est infidèle; ces malades ne se souviennent que des choses passées depuis long-temps : mal servis par les sensations et par la mémoire, ils ne peuvent saisir aucun rapport; ils ne peuvent plus arrêter leur attention, n’étant pas avertis par l’impression des objets extérieurs; leurs déterminations sont incertaines; ils semblent n’agir que par réminiscence. La mémoire présente aussi de grandes anomalies chez les aliénés, soit que les idées aient besoin d’une sensation actuelle pour se réveiller , soit qu’il faille un effort continuel pour les rappeler : ce n’est pas que la mémoire manque à ces malades, mais la faculté de diriger et de fixer leur attention étant lésée, la mémoire les sert mal.

Dans quelques cas d’aliénation mentale, l’homme, soustrait en quelque sorte à l’empire cle la volonté, ne semble plus être le maître de ses déterminations. Les aliénés dominés par leurs idées, par des impressions, sont entraînés à des actes qu’eux -mêmes réprouvent. Les uns se condamnent au repos, au silence, à l’inaction, ne peuvent vaincre la puissance qui enchaîne leur activité : les autres marchent, chantent, dansent, écrivent, sans pouvoir s’en abstenir; on en a vu s’échapper de chez leurs parens, sans autre motif que le besoin de marcher, courir pendant plusieurs jours, et ne s’arrêter qu’à peine pour prendre quelque nourri-

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tuœ : quelques autres se livrent à des actes de fureur dont ils gémissent. Ces impulsions, ces directions irrésistibles, ces déterminations automatiques, comme les appellent les auteurs, semblent être indépendantes de la volonté; cependant elles tiennent le plus souvent à des motifs dont l’aliéné et ceux qui l’observent peuvent jusqu’à un certain point se rendre compte. 1

Les aliénés sont , comme dit Locke , semblables à ceux qui posent de faux principes d’après lesquels ils raisonnent très juste, quoique les conséquences en soient erronées. Un receveur de département, après un travail long et difficile sur les finances , est frappé de manie; l’accès se termine par* la mélancolie compliquée de démence et de paralysie. Il refuse, pendant quelques jours, de boire à ses repas : on insiste, il s’emporte : comment , coquin , lu veux que j'avale mon frère ! Réfléchissant sur cette brusquerie, je m’aperçois que le malade voit son image dans la bouteille posée sur sa table: je la déplace, et dès-lors il boit sans difficulté. Un vigneron tue ses enfans, dit Pinel; mais il les tue pour qu’ils ne soient pas damnés. Une femme, âgée de quarante ans, tombée dans la plus profonde misère, se jette dans la rivière; elle m’a assuré que , pendant vingt-quatre heures, se promenant sur les bords de l’eau, elle avait souffert horriblement, et qu’elle ne s’était déterminée au suicide que pour prévenir les an-» goisses de la plus profonde misère.

Les affections morales provoquent la folie; les symp*

1 Voyez hlonomame homicide , page x et suiv., lom, II.

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tomes qui caractérisent cette maladie lui impriment souvent tous les traits des passions. Les déterminations que les passions produisent ne sont point en rapport avec la manière dont le malade était affecté autrefois , ni avec ce qu’on observe chez les autres individus. Un fou est colère, il est jaloux, il tue; un fou est impatient d’être retenu ; s’il ne peut s’évader, il se précipite ou met le feu à la maison. Parmi les aliénés , les uns sont frappés de terreur, croient être ruinés, tremblent detre victimes de quelque conspiration , redoutent la mort : les autres se croient heureux , sont très gais, ne songent qu’au bien dont ils jouissent et aux bienfaits qu’ils peuvent répandre; ils sont persuadés qu’on les a élevés aux plus grandes dignités; que tout le monde leur doit des hommages ; qu’ils habitent une région supérieure où ils doivent vivre éternellement enivrés de délices , etc. : témoin le fou d’Athènes , qui croyait que tous les vaisseaux qui entraient dans le Pyrée lui appartenaient.

Un jeune chimiste, âgé de vingt-sept ans, d’une constitution forte, travaille nuit et jour à des recherches chimiques : il s’excite de toutes les manières , en même temps il est amoureux; il se précipite d’un quatrième étage, se casse le péroné : reporté dans son lit, le délire est toujours fougueux; le malade distribue des millions, et assure que tout le monde sera heureux : après trois mois, il guérit. La première phrase qu’il écrit à ses parens est ainsi conçue : je sens quil faut renoncer à mes illusions , jamais je ne serai aussi heureux que pendant les trois mois qui viennent de s’é-

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couler. Cet état heureux de quelques aliénés a été la cause de beaucoup d’erreurs sur ces malades. Pour quelques-uns qu’on a vus ainsi , on a conclu que les fous étaient tous heureux, qu’ils ne souffraient point, tandis que, généralement, les aliénés souffrent autant au physique qu’au moral.

Les passions des fous sont impétueuses, surtout dans la manie et la monomanie ; elles sont tristes dans la lypémanie, dans la démence et l’imbécillité, il n’y a d’autres passions que celles qui naissent des premiers besoins de l’homme: l’amour, la colère, la jalousie.

Celui qui a dit que la fureur est un accès de colère prolongé, aurait pu dire que l’érotomanie est l’amour porté à l’excès; que la lypémanie religieuse est le zèle ou la crainte de la religion poussés au-delà des bornes ; que le suicide est un accès du désespoir , etc. Ainsi, de la situation la plus calme, on s’élève, par des nuances insensibles, à la passion la plus .violente, jusqu’à la manie la plus furieuse ou à la mélancolie la plus profoude; car presque toutes les folies ont leur type primitif dans quelques passions.

Les aliénés se livrent quelquefois aux actions les plus honteuses. Il en est d’une probité sévère , de mœurs irréprochables, appartenant même aux classes les plus élevées de la société , et qui , pendant l’accès de folie, tiennent des propos obscènes, se livrent à des gestes indécens, absolument démentis par leur conduite passée : en.'ln , il en est qui volent. M***, âgé de quarante ans, après les orages de la révolution, rentre en France, et y retrouve une exis-

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tence honorable. Deux ans après, il a des absences de mémoire; ses amis s’aperçoivent que son caractère change; enfin, lorsqu’il dîne chez quelqu’un d’eux, il emporte avec lui quelque pièce d’argenterie. Arrivé à Paris, il se rend au café de Foy, se fait servir une tasse de chocolat, déjeune, et sort sans payer , emportant dans son gilet une cuiller et une soucoupe. Il est inutile de rapporter ici les excès auxquels se livrent les hystériques et les nymphomanes.

Les fous deviennent d’une pusillanimité bien remarquable : ils se laissent facilement intimider; ils sont craintifs, défians, soupçonneux : c’est ce qui fait qu’ils ne se trouvent bien nulle part; qu’ils veulent être partout où ils ne sont pas; qu’ils se défient, se détachent de leurs parens, de leurs amis. Ce caractère défiant se retrouve chez les peuples dont l’intelligence est peu développée. Les hommes les moins soupçonneux, les plus confians, sont, sans contredit, ceux qui cultivent leur intelligence; tant il est vrai que la force morale est en rapport avec le plus grand développement des facultés intellectuelles : et cependant , malgré cette défiance , les aliénés sont d’une imprévoyance qui ne peut être comparée qu’à celle des sauvages. Ils sont sans souci pour l’instant qui va suivre, mais d’une inquiétude extrême pour le présent. Cette imprévoyance les expose aux privations de tout genre, si on ne les surveille, si on ne les soigne attentivement.

Les aliénés prennent en aversion les personnes qui

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leur sont chères; ils les injurient, les maltraitent, les fuient; c’est une suite de leur défiance, de leurs soupçons, de leurs craintes : prévenus contre tout, ils craignent tout. Quelques-uns semblent faire exception à cette loi générale, et conservent une sorte d’affection pour leurs parens et pour leurs amis; mais cette tendresse, qui est quelquefois excessive, existe sans confiance, sans abandon pour les personnes qui, avant la maladie, dirigeaient les idées, les actions des malades. Ce mélancolique adore son épouse, mais il est sourd à ses avis, à ses prières; ce fils immolerait sa vie pour son père, mais il ne fera rien par déférence pour ses conseils, dès qu’ils auront sbn délire pour objet.

Cette aliénation morale est si constante, qu’elle me paraît ur. caractère essentiel de l’aliénation mentale. I! est des aliénés dont le délire est à peine sensible; il n’en est point dont les passions, les affections morales ne soient désordonnées, perverties ou anéantis. Le retour aux affections morales dans leurs justes bornes; le désir de revoir ses enfans, ses amis; les larmes de la sensibilité; le besoin d’épancher son cœur, de se retrouver au milieu de sa famille , de reprendre ses habitudes , sont des signes certains de guérison, tandis que le contraire avait été un signe de folie prochaine ou l’indice d’une récidive imminente; la diminution du délire n’est un signe certain de guérison que lorsque les aliénés reviennent à leurs premières affections.

Terminons ce long résumé des symptômes intellectuels et moraux de la folie, passons aux principales altérations physiques que présentent les aliénés.

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Les forces vitales acquièrent, chez ces malades, une exaltation qui leur permet de résister aux influences les plus capables d’altérer la santé; mais cette exaltation n’est pas aussi générale qu’on le croit communément; les exemples en sont rares, quoique répétés partout. Quelques aliénés éprouvent une chaleur interne qui les dévore, qui les porte à se précipiter dans l’eau et même dans la glace, ou à refuser tout vêtement dans les temps les plus froids. Chez d’autres, les forces musculaires acquièrent une énergie d’autant plus redoutable, que la force est jointe à l’audace et que le délire lenr fait méconnaître le danger. On a vu des fous passer plusieurs jours sans manger ni boire, et conserver toute leur énergie musculaire. Je le répète, ces exemples sont rares. Presque tous les aliénés s’empressent autour du feu lorsqu’ils en trouvent l’occasion ; presque tous mangent beaucoup et très fréquemment. Le scorbut n’affecte tant d’aliénés dans tous les hospices , que parce que les habitations sont humides , froides , mal aérées, et parce que ces malades vivent dans l’oisiveté et l’inaction; les épidémies, les contagions ne les épargnent pas , ce qui prouve que les fous ne sont pas aussi impassibles aux influences extérieures qu’on l’a prétendu. Les fous ont les traits de la face convulsifs , leur physionomie porte l’empreinte de la douleur : quelle différence entre les traits mobiles d’un maniaque! quelle différence entre la physionomie fixe et tirée d’un mélancolique! quelle différence entre les traits relâchés et le regard éteint d’un individu en démence avec ceux de ces mêmes individus lorsqu’ils sont guéris! Parmi les

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aliénés, les uns sont pléthoriques, les autres lymphatiques, les uns sont forts, les autres faibles; le pouls est plein, développé, dur chez ceux-là; il est lent, mou, concentré chez ceux-ci; tourmentés par la faim et la soif, ils sont plus agités ou plus mélancoliques après les repas; ils ont des rapports acides, nidoreux; quelques-uns ont des langueurs d’estomac qui les portent à boire du vin, des liqueurs; d’autres ont des douleurs abdominales, des ardeurs d’entrailles. Les maniaques et les monomaniaques, les lypémaniaques ne dorment pas, l’insomnie dure plusieurs mois; s’ils dorment, ils ont le cauchemar, des rêves affreux, ils sont éveillés en sursaut; les imbécillesel ceui qui sont en démence veulent toujours dormir. Il en est qui sont tourmentés par une constipation qui persiste pendanthuit, treize, vingt-et-un jours; ils en est dont l’urine est retenue pendant vingtquatre, soixante, cent vingt heures. Chez d’autres, les déjections alvines, l’urine coulent involontairement. Toutes les excrétions acquièrent une odeur pénétrante, dont se chargent les vêtemens, les meubles, et que rien ne peut détruire. Plusieurs aliénés ont des céphalalgies atroces qui les portent à se frapper la tête ; des douleurs à la poitrine, dans l’abdomen, aux membres, qu’ils attribuent souvent à leurs ennemis, ou au diable, ou à de mauvais traitemens. Enfin ils sont sujets aux affections cutanées, aux plaies, aux hémorrhoïdes , aux convulsions, aux maladies organiques, etc.

De tout ce qui précède nous concluons que, chez les fous, les propriétés vitales sont altérées, que la sensibilité physique et morale, la faculté de sentir, de comparer,

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d’associer les idées; que la volonté et la mémoire; que les affections morales, que les fonctions de la vie organique sont plus ou moins lésées. Comme je me suis interdit toute explication, je pourrais me contenter de dire: voilà les faits. Cependant j’ajouterai quelques courtes observations qui aideront peut-être à répandre quelque lumière sur le délire. Un jeune homme voit autour de lui toutes les personnes de la cour, il se prosterne aux pieds de celui qu’il croit être le souverain , il refuse les soins qu’on lui donne ne devant pas être servi par d’aussi grands personnages; il devient furieux lorsque les domestiques se familiarisent avec le souverain de sa création. Je lui fais bander les yeux pendant deux jours, et son délire cesse; mais le bandeau étant retiré, le délire reparaît. Red1 rapporte qu’une dame voyant des spectres, des monstres, tombait dans un délire convulsif; que sa femme de chambre pour la maintenir posa sa main sur les yeux de la malade; celle-ci aussitôt s’écria : je suis guérie. Cette expérience fut renouvelée avec le même succès devant le médecin.

Les aliénés, lorsqu’ils sont guéris, conservent le souvenir le plus parfait de leurs sensations vraies ou fausses; ilsse rappellent très bien leurs raisonnemens et les déterminations qui en ont été la suite, et même la mémoire de tous les plus petits détails acquiert d’autant plus de force qu’ils avancent davantage vers le complément de la santé; donc , pendant le délire, ils avaient la connaissance et la faculté de raisonner.

1 R npsodien ueber des psyck, cur methode ; Halle, 1818, in-8.

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Quant aux lésions de l’entendement, elles peuvent être ramenées à celle de l’attention : Jean-Jacques a dit : l'état de réflexion est un état contre nature , l'homme qui médite est un animal dépravé. Au lieu de cette boutade misanlropique, Rousseau aurait dû dire que tout raisonnement suppose un effort; que nous ne sommes raisonnables, c’est-à-dire, que nos idées ne sont conformes aux objets, nos comparaisons exactes, nos raisonnemens justes que par une suite d’efforts de l’attention, qui suppose à son tour un état actif de l’organe de la manifestation de la pensée; de même qu’il faut un effort musculaire pour produire le mouvement, quoique le mouvement n;e soit pas plus dans le muscle que la pensée n’est dans le cerveau. Si nous réfléchissons à ce qui se passe chez l’homme le plus raisonnable, seulement pendant un jour, quelle incohérence dans ses idées, dans ses déterminations depuis qu’il s’éveille jusqu’à ce qu’il se livre au sommeil du soir! Ses sensations, ses idées, ses déterminations n’ont quelque liaison entre elles que lorsqu’il arrête son attention ; alors seulement il raisonne : l’aliéné ne jouit plus de la faculté de fixer, de diriger son attention; cette privation est la cause primitive de toutes ses erreurs. C’est ce qu’on observe chez lesenfans qui, très impressionnables, ont néanmoins peu de sensations, faute d’attention; c’est ce qui arrive aux vieillards, parce que leur attention n’est plus sollicitée par les objets extérieurs à cause de l’affaiblissement des organes. Les impressions sont si fugitives et si nombreuses, les idées sont si abondantes , que le maniaque ne peut fixer assez son attention sur chaque objet, sur

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chaque idée; chez le monomaniaque l’attention est tellement concentrée qu’elle ne se porte plus sur les objets environnans, sur les idées accessoires; ces fous sentent et ne pensent pas; tandis que chez ceux qui sont en démence, les organes sont trop affaiblis pour soutenir l’attention, il n’y a plus de sensations ni d’entendement. L’attention de tous les aliénés est si essentiellement lésée par l’une de ces trois causes que, si une sensation forte, agréable, pénible ou inattendue, fixe l’attention du maniaque, ou détourne l’attention du mo nomaniaque; si une violente commotion réveille l’attention de celui qui est en démence, aussitôt l’aliéné devient raisonnable , et ce retour à la raison dure aussi long-temps que l’effet de la sensation, c’est-à-dire pendant que le malade reste le maître de diriger et de soutenir son attention.

Les imbécilles , les idiots sont privés de cette faculté; ce qui les rend incapables d’éducation. J’ai très souvent répété cette observation chez eux. Ayant moulé en plâtre un grand nombre d’aliénés, j’ai pu faire poser les maniaques, même furieux, et les mélancoliques; mais je n’ai pu obtenir des imbécilles qu’ils tinssent les yeux assez long-temps fermés pour couler le plâtre, quelque bonne volonté qu’ils apportassent à cette opération. J’en ai vu même pleurer de ce que le moulage de leur tête n’avait pas réussi, et entreprendre plusieurs fois, mais vainement, de conserver la pose qu’on leur donnait, et ne pouvoir fermer leurs yeux plus d’une minute ou deux.

L’étude pathologique des facultés de l’âme conduirait-elle aux mêmes résultats que ceux auxquels M. La-

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romiguière s’est élevé , dans ses éloquentes leçons de philosophie? Des faits nombreux justifieront cette donnée psychologique sur laquelle repose un principe fécond de thérapeutique des maladies mentales.

Après avoir réduit, en quelque sorte, le délire à ses premiers élémens, après les avoir isolés, nous n’avons plus, pour obtenir les formes générales de la folie, qu’à réunir ces élémens. Or , ces formes générales se résument dans les termes suivans, et caractérisent cinq genres :

i° Lypémanie (mélancolie des anciens) délire sur un objet ou un petit nombre d’objets avec prédominance d’une passion triste et dépressive.

2° Monomanie, dans laquelle le délire est borné à un seul objet ou à un petit nombre d’objets avec excitation et prédominance d’une passion gaie et expansive.

3° La manie, dans laquelle le délire s’étend sur toutes sortes d’objets et s’accompagne d’excitation.

4" La démence, dans laquelle les insensés déraisonnent, parce que les organes de la pensée ont perdu leur énergie et la force nécessaire pour remplir leurs fonctions.

5° L’imbécillité ou l’idiotie 4, dans laquelle les organes n’ont jamais été assez bien conformés pour que ceux qui en sont atteints puissent raisonner juste.

Ces formes, assez bien rendues dans les gravures jointes aux mémoires où il est traité des genres et variétés de

1 Au mot idiotisme qui a une double acception, j’ai substitué celui d 'idiotie, qui, maintenant, est d’un usage presque général.

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la folie, ont servi de base à la classification de Pinel, elles expriment le caractère générique de l’aliénation mentale; ces formes étant communes à beaucoup d’affections mentales d’origine, de nature, de traitement, de terminaison bien différons, ne peuvent caractériser les espèces et les variétés qui se reproduisent avec des nuances infinies. L’aliénation peut affecter successivement et alternativement toutes ces formes; la monomanie, ia manie, la démence s’alternent, se remplacent, se compliquent dans le cours d’une même maladie, chez un seul individu. C’est même ce qui a engagé quelques médecins à rejeter toute distinction , et à n’admettre, dans la folie, qu’une seule et même maladie, qui se masque sous des formes variées. Je ne partage pas une semblable manière de voir, et je regarde les genres dont je viens de parler comme trop distincts, pour pouvoir jamais être confondus.

Nous aurions voulu établir le rapport de nombre qui existe entre les divers genres de folie. Quelques auteurs croient que la mélancolie est plus fréquente que les autres formes de délire. Pinel semblait être de cette opinion; cependant, dans la seconde édition de son Traité de la manie, il indique six cent quatre maniaques, et seulement deux cent dix mélancoliques ou monomaniaques. Pour comparer les relevés qui ont été faits en divers lieux et par divers auteurs, il faudrait que chacun eût donné la même acception aux mots démence , idiotisme, manie , mélancolie : c’est ce qui n’est pas. En précisant l’acception de ces dénominations, je crois que la monomanie est plus fréquente que la manie. La dé-

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mence et l’idiotie sont plus rares, surtout l’idiotie; cette dernière est endémique dans quelques pays de montagnes.

§ II. Causes de la folie.

Les causes de l’aliénation mentale sont aussi nombreuses que variées; elles sont générales ou particulières, physiques ou morales, primitives ou secondaires, prédisposantes ou excitantes. Non-seulement les climats, les saisons, les âges, les sexes, les tempéramens, les professions , la manière de vivre, influent sur la fréquence , le caractère, la durée, les crises , le traitement de la folie; mais cette maladie est encore modifiée par les lois, la civilisation, les mœurs, la situation politique des peuples; elle l’est aussi par des causes prochaines d’une influence plus immédiate et plus facilement appréciable.

t 0 Climats. — Les climats chauds ne sont pas ceux qui produisent le plus de fous, mais bien les climats tempérés , sujets à de grandes variations atmosphériques, et surtout ceux qui sont d’une température alternativement froide et humide, humide et chaude. On voit moins de fous dans les Indes, dans l’Amérique, en Turquie, en Grèce; on en voit davantage dans le nord des climats tempérés.

On a trop exagéré l’influence du climat sur la production de la folie. Montesquieu veut qu’en Angleterre le ciel brumeux soit la principale cause de ce grand nombre de suicides dont parlent les Anglais avec une sorte d’ostentation : nous verrous plus bas qu’il est des

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causes plus puissantes et plus immédiates du grand nombre de fous qu’on observe chez nos voisins. La folie semble être endémique dans quelques contrées : dans les pays marécageux ,1a démence est plus fréquente, l’imbécillité s’y multiplie. Le crétinisme est endémique dans les gorges des montagnes. Les montagnards qui descendent dans nos villes sont plus exposés à la nostalgie que les habitans des plaines. Les causes ne sont pas les mêmes dans un pays de montagnes et sur les bords de la mer , dans un pays agricole et dans un pays qui s’enrichit par le commerce. 1

2° Saisons. — Après Hippocrate, Aretée, Celse assurent que l’été, l’automne, produisent la fureur. La plupart des auteurs répètent que la mélancolie sévit dans l’automne : la démence se déclare en hiver.

Charles VI perdit la tête pour avoir été exposé au soleil, étant à la chasse, ou se disposant à la guerre. Les habitans d’Abdère ne furent-ils pas frappés de folie pour être restés trop long-temps au soleil, en assistant à X Andromède d’Euripide ? Dodart a vu un jeune homme qui perdait toutes ses idées quand il faisait chaud. L’auteur de la Topographie d’Auvergne remarque que les Auvergnats qui vont dans les provinces méridionales de l’Espagne, en reviennent mélancoliques ou maniaques. Plusieurs Français, avant que nos soldats fussent acclimatés en Espagne, sont devenus aliénés. L’excès du froid cause les mêmes désordres ; c’est ce

1 Voyez dans la partie statistique de cet ouvrage, le nombre d’aliénés qui existent dans les différentes contrées de l’Europe et de l’Amérique.

qu’ont éprouvé nos troupes à la désastreuse retraite de Russie, pendant laquelle plusieurs Français furent frappes de délire frénétique et même de manie. Le docteur Pienitz, médecin de l’hospice des insensés de Pirna, près Dresde, recueillit dans son hospice plusieurs officiers français aliénés. Leur manie était aiguë, et passait promptement à l’état chronique.

La chaleur comme le froid agite les aliénés, avec cette différence que la continuité de la chaleur augmente l’exaltation , tandis que le froid prolongé la réprime. Les grandes commotions atmosphériques les exaltent et les exaspèrent-, aussi une maison d’aliénés est plus bruyante alors , elle réclame plus desurveillance aux équinoxes. L’influence de certains vents sur les Indiens, les Napolitains, les Espagnols, explique suffisamment l’influence de certains états atmosphériques sur les aliénés.

Du relevé suivant, fait à la Salpêtrière, pendant neuf ans, il résulte : i° que les admissions dans cet hospice sont plus nombreuses pendant les mois de mai, juin, juillet, août; 20 que cette proportion décroît de septembre en décembre , pour décroître encore davantage en février et en mars. 1

(1) V. Mémoire historique et statistique de la maison royale de Charenton, tome ix.

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