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ces mêmes individus qui devraient attirer sur eux un intérêt tout particulier, ces infortunés qui éprouvent la plus redoutable des misères humaines, sont plus maltraités que des criminels, et réduits à une condition pire que celle des animaux.
Je les ai vus nus, couverts de haillons, n'ayant que la paille pour se garantir de la froide humidité du pavé sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus grossièrement nourris, privés d'air pour respirer, d'eau pour étancher leur soif, et des choses les plus nécessaires à la vie. Je les ai vus livrés à de véritables geôliers, abandonnés à leur brutale surveillance. Je les ai vus dans des réduits étroits, sales, infects, sans air, sans lumière, enchaînés dans des antres où l'on craindrait de renfermer les bêtes féroces que le luxe des gouvernemens entretient à grands frais dans les capitales.
Voilà ce que j'ai vu presque partout en France, voilà comment sont traités les aliénés presque partout en Europe.
« Ces infortunés, comme des criminels d'État, sont jetés dans des culs de basse-fosse, dans des cachots où ne pénètre jamais l'œil de l'humanité ; nous les y laissons se consumer dans leurs propres ordures, sous le poids des chaînes qui déchirent leurs membres. Leur physionomie est pâle et décharnée, ils n'attendent que le moment qui doit mettre fin à leur misère et couvrir notre honte. On les donne en spectacle à la curiosité publique, et d'avides gardiens les font voir comme des bêtes rares. Ces malheureux sont entassés pêle-mêle; on ne connaît que la terreur pour maintenir l'ordre
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parmi eux. Les fouets, les chaînes, les cachots sont les seuls moyens de persuasion mis en usage par des employés aussi barbares qu'ignorans. »
Voilà ce qu'écrivait Reil, en i8o3, sur l'état des aliénés en Allemagne.
« Ceux qui ont visité les maisons d'aliénés en Allemagne, dit Joseph Frank, se rappellent avec effroi ce qu'ils ont vu. On est saisi d'horreur en entrant dans ces asiles du malheur et de l'affliction ; on n'y entend que les cris du désespoir, et c'est là qu'habite l'homme distingué par ses talens et par ses vertus. C'est une chose effroyable de se voir assailli par des malheureux couverts de haillons et dégoûtans de malpropretés , tandis qu'il n'y a que les chaînes , les liens et la brutalité des gardiens qui empêchent les autres d^ s'approcher; »
Max. Andrée, dit la même chose, en 1810, des aliénés et des établissemens qui leur sont consacrés en Allemagne.
Chiarruggi , d'Acquin avaient dit de même de ceux d'Italie et de Savoie.
« Si jamais établissement public a couvert de honte l'Angleterre, c'est l'hôpital de Bedlam, s'écrie sir Bennet dans la chambre des Communes en 1 8 r 5 ; et cependant des rapports mensongers en imposèrent, non-seulement à l'Angleterre, mais à l'Europe entière, en proposant cet hospice pour modèle à toutes les nations du monde. »
S'il nous était permis d'entrer ici dans les détads, nous verrions partout la plus mauvaise distribution n.
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flans les bdtimens qui sont abandonnés à ces malades ; la plus grande ignorance des soins qui leur conviennent ; la plus coupable négligence , le plus affreux abandon, la plus révoltante barbarie; partout, excepté dans quelques villes auxquelles Paris adonné l'exemple, les aliénés sont couverts de cbaînes.
Désirant connaître l'état des aliénés en France, et voulant apprécier l'influence qu'avaient eue les améliorations introduites à Paris dans les établissemens d'aliénés, j'ai parcouru toutes les maisons oii sont reçus les insensés en France; j'ai rédigé avec soin ce que j'ai vu, maison par maison, bospice par hospice, prison par prison; j'ai fait lever et graver le plan de plusieurs de ces établissemens; j'ai comparé ce qui se fait chez nous avec ce qui se passe chez les autres nations de l'Europe, particulièrement chez les Anglais.
Ces données ont servi de base au présent mémoire, qui lui-même n'est que le résumé d'un grand travail sur cet objet, que je publierai, j'espère, un jour,^
Les aliénés , en France , sont placés presque tous dans des établissemens pubHcs : tantôt dans des maisons spéciales , tantôt dans les hôpitaux et les hospices, tantôt dans les dépôts de mendicité, tantôt dans les maisons de force ou de correction.
Les aliénés , au nombre de 5,i53, sont répartis dans 59 maisons; sur ce nombre, plus de 2,000 apparlien-
' Depuis l'impression de ce mémoire , j'ai visité un grand nombre d'établissemens étrangers , et j'ai recueilli des plans, des descriptions, des renscignemens sur les plus im^^ortaus.
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lient aux trois grands établissemens de Paris. La proportion des femmes est généralement plus forte que celle des hommes; mais il est remarquable que le nombre des hommes aliénés est plus considérable que celui des femmes dans les provinces méridionales , tandis que, dans le nord, le nombre des femmes aliénées est plus élevé , comparé à celui des hommes. D'après des renseignemens sur les établissemens d'Espagne , il résulte que le nombre des hommes aliénés dans ce royaume est plus fort que celui des femmes, i
Il n'y a en France que huit établissemens spéciaux', où l'on ne reçoive exclusivement que les aliénés; plusieurs ont pris le nom de Maisons royales de Santé., savoir :
Armentières, yyoz^r les hommes seidemenf (^départe' ment du Nord).
Avignon (département de Vaucluse).
Bordeaux (département de la Gironde).
Charenton (département de la Seine).
Lille , pour les femmes seulement, (déparlement du Nord).
1 II en est de même des établissemeus d'aliénés du nord de l'Europe, comparés à ceux, des états méridionaux.
- Depuis 1818, les administrations locales ont fondé des maisons d'aliénés dans plusieurs villes telles que Saint-Vincent, à Rouen; le Mans, la Charité-sur-Loire , Strasbourg, etc., et le rapport fait à la Chambre des députés en 1837 porte le nombre de ces établissemens à 34. Sur ce dernier nombre sont comprises des maisons où l'on admet avec les aliénés d'autres individus, comme dans le bel établissement du Bon-Sauveur, de Caen, qui, avec les aliénés , réunit à une école , pour les sourds-muets , une maison d'éducation et un nombreux couvent de religieuses.
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Marseille (département des Bouches-du-Rhône).
Mareville, près Nancy (département de la Meurthe).
Rennes, Saint-Mein (département d'Tlle-et-Vilaine).
Ces maisons ne reçoivent généralement que des aliénés; je dis généralement, car Charenton a un quartier qui sert d'hôpital pour les pauvres malades du canton ; Mareville, reçoit des vieillards et des enfans.
Dans ces maisons, on admet des épileptiques qui sont confondus avec les aliénés, et quelquefois des mauvais sujets , des libertins mis en correction. Dans ces maisons, on admet les aliénés incurables, et l'on y garde à vie ceux qui ne guérissent point; aussi est-il vrai de dire que nous n'avons point en France d'établissement spécial exclusivement consacré au traitement de l'aliénation mentale.
Peut-être conviendrait-il de faire un petit nombre d'établissemens dans chacun desquels on pourrait réunir i5o à 200 aliénés mis en traitement, ces établissemens serviraient de modèle, d'école d'instruction et d'objet d'émulation pour les autres maisons.
On ne serait admis dans ces établissemens qu'à des conditions particulières, comme cela se pratique à Bed- Jam (Londres).
1° L'aliéné, pour être admis, ne devrait point avoir été traité ailleurs.
2° Sa maladie ne devrait dater que d'un an au plus.
3° Nul ne devrait être atteint de maladie conta ' gieus'e ou syphilitique.
4° Aussitôt qu'il serait reconnu incurable, il serait renvoyé.
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5° Il ne pourrait rester plus de deux ans dans l'ijôpital où l'asile. Je dis deux ans, l'expérience m'ayant prouvé qu'il guérit presque autant d'aliénés dans le cours de la seconde année depuis l'invasion de la maladie, que dans la première.
Il n'est point de mon objet de faire connaître les défauts, les vices même que présentent ces huit établissemens spéciaux, tant dans leurs constructions, leur distribution, que leur régime intérieur. Tels qu'ils sont^ ils sont préférables aux autres maisons dont je vais parler. Je ne peux me défendre d'éveiller la surveillance de l'administration sur les habitations des aliénés furieux qui sont logés dans des souterrains à Mareville et à Armentières.
Dans tous les hospices ou hôpitaux, on a abandonné aux aliénés des bâtimens vieux, délabrés, humides, mal distribués, et nullement construits pour leur destination, excepté quelques loges, quelques cachots bâtis exprès, les furieux habitent ces quartiers séparés; les aliénés tranquilles, les imbécilles, dits incurables, sont confondus avec les indigens, les pauvres. Dans un petit nombre d'hospices où l'on renferme des prisonniers dans le quartier appelé quartier de force , ces infortunés habitent avec les prisonniers et sont soumis au même régime.
Les aliénés sont admis dans les hospices dits hôpitaux généraux dans lesquels on reçoit les vieillards, les infirmes , les galeux , les vénériens, les enfans, et même les femmes de mauvaise vie et les criminels, dans les trente-trois villes suivantes :
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Ait.
Limoges.
Poitiers.
Alby.
Lyon.
Reims.
Angers.
Mâcon.
Rouen.
Arlés.
Martigue.
Saintes.
Blois.
Montpellier.
Saumur.
Cambrai.
Moulins.
Sedan.
Clermont.
Nantes.
Strasbourg.
Bijou.
Nismes.
Saint-Seryan.
Le Havre.
Orléans.
* St.-Nicolas, près Nancy.
Le Mans.
Paris.
Toulouse.
Lille.
Pau.
Tours.
A la Salpêtrière et à Bicêtre, le quartier des aliéne's est en quelque sorte indépendant du reste de la maison. Les aliénés y ont un régime particulier avec des serviteurs et un médecin spécial. Ce sont des hôpitaux dans des hospices.
Dans les villes où l'on avait établi des dépôts de mendicité, on se proposait de bâtir, et l'on a même bâti un quartier pour les aliénés dans l'intérieur de ces dépôts; ces quartiers ne devaient recevoir que des aliénés furieux ; et ils avaient déjà pris dans quelques dépôts le nom de quartier de force. Les aliénés sont dans les dépôts de mendicité dans les villes de
Auxerre. CLâlons. Mousson.
AlençoD. Charité-sur-Loire. Dôle.
Amiens. Luon. Troyes.
Besançon. Montpellier. Tournas.
Dans ces dépôts de mendicité , les aliénés furieux sont laissés continuellement dans leurs cellules; les autres, confondus avec les mcndians et les vagabonds, sont privés des soins particuliers que leur état exige.
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Enfin on n'a pas rougi de mettre des aliénés dans les prisons :
Au fort du Ha à Bordeaux.
A la maison de force à Rennes.
Au quartier de force à l'hôpital général de Toulouse.
Au Bicêtre de Poitiers, de Caen, d'Amiens, etc.
A la maison d'arrêt pour la garde nationale.
Au château à x\ngers.
A Saint-Venant (petite place forte), les aliénés sont dans des bâtimens qui servent de prison et d'hôpilal militaire. .
Au reste, il est peu de prisons dans lesquelles l'on ne rencontre des aliénés furieux; ces infortunés sont enchaînés dans les cachots à côté des criminels. Quelle monstrueuse association! les aliénés tranquilles sont plus maltraités que les malfaiteurs; ceux-ci peuvent travailler, et du produit de leur travail ils améliorent la nourriture que leur accorde l'état. Les aliénés sont privés de cette ressource !
A combien d'in jures , de mauvais traitemens , de privations, ne sont point exposés ces aliénés de 3a part des malfaiteurs qui se font un jeu de leur état ? Quelle humiliation pour l'homme malade, s'il a quelques instans lucides, de se voir confondu avec des criminels? et s'il était possible qu'un aliéné pût guérir malgré tant d'abandon, tant de privations, tant d'injui^eux traitemens, quel sentiment affreux n'éprouverait-il point au réveil de sa raison, et dans ce sentiment quel obstacle invincible à une guérison durable ! ^
^ On envoyait et l'on envoie les aliénés clans la pison parce qu'on ne
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Les aliénés , ainsi confondus clans un même établissement avec les indigens, les infirmes, les vagabonds et surtout les prisonniers, sont mal sous tous les rap ports. C'est ce que vont nous prouver les détails suivans :
i" Les maisons ou les portions de maisons qui sont destinées à ces malades ne sont pas distribuées ni disposées d'après leurs besoins. Presque partout, excepté à la Salpêtrière et à Bicêtre, les aliénés occupent les bâtimens les plus retirés, les plus vieux, les plus humides , les plus malsains. Dans les dépôts de mendicité et dans quelques hospices, les constructions nouvellement faites sont très mal entendues , et dans quelquesunes, la cour qui sépare les loges du mur de clôture n'a pas une toise de largeur.
2" Les habitations particulières, les cellules appelées loges, cachots, cages, cachetots, etc., sont partout épouvantables, sans air, sans lumière, humides, étroites, pavées à la manière des rues, souvent plus basses que le sol , et quelquefois dans des souterrains. Ordinairement ces habitations n'ont pour ouverture que la porte et un petit trou carré établi contre la porte ; quelquefois il n'y a d'autre ouverture que la porte. L'air ne s'y renouvelle point, en y entrant on est suffoqué par l'odeur infecte qui s'en exhale. Il y a des cellules
sait où les placer ; et que ne sacliant comment payer, on a recours aux fonds des prisons. L'on ne croit pas violer la loi en détenant les aliénés, tandis qu'où craint de la violer, en les envoyant dans les hospices avant leur interdiction.
EN FRANCE. ^OQ
qui ressemblent à des cages, d'autres sont en bois, ex- : posées à toutes les intempéries. Dans mon travail sur les maisons d'aliénés, je donnerai la description de . ces diverses liabitations , qui semblent avoir été . construites pour avilir l'homme et le priver des premiers élémens nécessaires à la conservation de la » vie.
3° Les lits manquent souvent ou sont des bâtis en pierre élevés de i8 pouces au-dessus du sol; ainsi des malheureux tourmentés par l'insomnie n'ont quelque-
*. fois que le pavé pour reposer leurs membres, et de la paille pour matelas , pour oreiller et pour couver-
: ture.
4° Presque partout les aliénés indigens, et souvent L ceux qui paient pension , sont nus ou couverts de haillons; on leur abandonne les débris des vêtemens des pauvres, des infirmes, des prisonniers qui habitent j avec eux dans le même établissement. C'est toujours, dit-on, assez bon pour des fous. Un grand nombre d'entre eux n'ont que de la paille pour se garantir de l'humidité du sol et de la froidure de l'air; elle n'est jamais renouvelée assez souvent ; quelquefois ils en sont privés. J'ai vu un malheureux imbécille tout nu et sans paille, couché sur le pavé. Exprimant mon étonncment d'un pareil abandon, le concierge me répondit que l'administration ue lui passait, pour chaque individu, qu'une botte de paille tous les quinze jours. Je fis remarquer à ce barbare que le chien qui veillait à la porte des aliénés était logé plus sainement, qu'il avait de la paille fraîche et en abondance ; celte remarque me valut
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un sourire de pitié. Et j'étais dans une des grandes villes j de France ! i
5" Le régime, les alimens, loin d'être appropriés l'état de ces maladies, leur sont contraires; lorsqu'on! leur donne autre chose que du pain noir , les alimena qu'on leur sert ne leur conviennent pas. On leur distribue généralement des légumes secs , mal cuits , et du fro-» mage. C'est un régal pour les aliénés de Tours lorsque la religieuse qui les dirige peut se procurer , une fois là semaine , les intestins des animaux qui ont servi à faire la soupe et le bouillon des indigens de l'hôpital. Dan; les quartiers de fox'ce, dans les prisons, les aliénés n'on: que du pain et de l'eau, de l'eau lorsqu'il plaît au con. cierge ou au guichetier de leur en donner. Comment se fait cette distribution ? ordinairement on la fiit une foii par jour. Dans une ville, l'on donne tous les deux jour aux aliénés comme aux prisonniers, un pain de trois lî vres avec un pot d'eau. Quel régime pour des malade qu'une chaleur interne dessèche, que la soif dévora que la constipation tourmente !
6° Dans aucune maison il n'y a assez d'espace pou que les aliénés puissent se livrer à l'exercice qui leur €£ si nécessaire; ils n'ont souvent pour se promener qu des escaliers ou des corridors étroits et obscurs ; sou vent il n'y a qu'une cour pour tous les aliénés du mêm sexe; les furieux sont toujours renfermés ; on renconti quelquefois des chaînes suspendues aux murailles qi
' Le lecteur ne perd pas de vue la date de ce mémoire : que d'heureu! réformes ont eu lieu depuis, je les indiquerai dans le mémoire suivant.