Logement des infirmières et passages
Au centre du préau , une fontaine et un réverbère.
xvm.
BrOTICnS SXTR IiE VIXrlAA.GX BE GHEEXi.
II existe de temps immémorial , au centre de la Belgique, dans la commune de Gheel, une colonie d'aliénés qui n'avait point encore été visitée par les médecins, et sur laquelle il n'a été publié jusqu'ici que des notions très imparfaites.
En i8o3, M. de Pontécoulant, alors préfet de la Dyle, dont Bruxelles était la capitale, fit transférer à Gheel les aliénés qui étaient renfermés à Bruxelles. Voici comment s'exprime sur ce sujet ce magistrat, dans l'exposition de la situation administrative du département de la Dyle, au i" germinal an xiii.
a Les insensés étaient entassés autrefois, à Bruxelles, ^dans un local étroit et malsain, dont les incommodités suffisaient pour rendre incurable la maladie qui les y conduisait. J'ai cru remplir à-la-fois un devoir de l'humanité et une obligation de ma place, en adoptant, à l'égard de ces infortunés, un refuge recommandé par les succès d'une longue expérience. Instruit que la commune de Gheel , dans le département des Deux-Nèthes, était un asile ouvert à ce genre d'infirmités ; après m'ê-
tre entendu avec le préfet de ce département, j'ai fait transférer les fous de l'hospice de Bruxelles dans le village de Glicel, où ils jouissent d'une liberté qui n'exclut pas les soins que leur état exige. Des commissaires délégués par le conseil général des hospices se rendent périodiquement sur les lieux pour vérifier si ]'on remplit envers ces infortunés toutes les obligations auxquelles sont tenus par contrat les habitans qui en sont chargés. »
En effet, en i8o3, les aliénés renfermés dans l'hospice de Bruxelles furent tranférés à Gheel, en sorte qu'il n'y a plus à Bruxelles qu'un petit nombre d'aliénés qui attendent leur translation : soit dit en passant, le local où sont renfermés ces malheureux est très mauvais.
« Il est impossible, dit M. d'Herbouville de passér sous silence une singularité remarquable de la commune de Gheel , qui fait partie de l'arrondissement de Thurnhot. Gheel est une colonie de fous qu'on y envoie de tous les coins du département et des départemens voisins. Ces malheureux sont en pension chez les habitans; ils se promènent librement dans les rues, mangent avec leur hôte et couchent dans sa maison. S'ils se livrent à quelque excès , on leur met les fers aux pieds, ce qui ne les empêche pas de sortir; cet étrange pensionnat est, de temps immémorial, la seule ressource des habitans de Gheel; jamais on n'a entendu dire qu'il en soit résulté des inconvéniens. »
StalUlique du département des Dcvx-Nithes , 1804.
Le docteur Andrée, parle ainsi de Gheel : « Auprès d'Anvers il y a, dit-on, un village qui s'appelle Gheel, fameux parce que la folie, si ce n'est plutôt l'imbécillité, y est pour ainsi dire endémique, ce qui a fait donner à ce village le nom de village de fous. Le temps était trop mauvais, ajoute M.Andrée, lorsque je suis passé dans ce pays, ce qui m'empêcha d'approfondir le fondement de ce bruit populaire. S'il en est comme on le raconte, ce phénomène serait très remarquable sous le rapport physiologique, et mériterait d'être examiné avec attention par les médecins du pays. »
« Vous ne savez pas, dit M. de Jouy i, qu'il existe dans le département des Deux-Nèthes, une bourgade qui s'appelle Gheel , dont les quatre cinquièmes des habitans sont fous, mais fous dans toute la force du terme, et qui jouissent sans inconvénient de la même liberté que les autres citoyens. Il y a bientôt un demi-siècle qu'un magistrat d'Anvers (M. de Pontécoulant) , frappé du mal-êire qui résulte pour les insensés de leur réunion dans un même hôpital, obtint du gouvernement la permission de les faire transférer dans la commune de Gheel, et de les distribuer chez les habitans, qui reçurent chacun une pension assez forte pour les indemniser de leurs frais et même de leurs soins. Le choix de ce petit bourg n'avait pas été fait au hasard. Placé au milieu d'une vaste bruyère qui l'isole de toutes parts , la surveillance y devient très facile , et deux ou trois hommes suffisent pour garder ce troupeau d'insensés.
» Hemitt de la chaussée (tAnlin , t. III.
yiO NOTICB
qu'une cloche rappelle chez leurs hôtes aux heures du repas et à la chut;e du jour. Des alimens sains , un air pur, un exercice habituel , tout l'appareil de la liberté, tel est le régime qu'on leur prescrit , et auquel le plus grand nombre dbit, au bout dé l'année, sa guérison. » L'imagination brillante de M. de Jouy a singulièrement embelli le petit nombre de vérités renfermées dans ce passage.
Le Dictionnaire géographique du royaume des Pays- Bas, au mot Gheel , copie servilement le passage de la Statistique des Deux-Nèthes que j'ai cité.
Tels sont les documens que j'ai pu recueillir sur Gheel ; ils prouvent que ceux qui ont écrit sur ce village et ses habitans ne les ont pas visités. Depuis longtemps je desirais fixer mes idées sur ce sujet. Tous les renseignemens que j'avais demandés ne m'avaient pas» satisfait. Enfin, le 29 août 182 1 , je me rendis à Gheel avec M. le docteur F. Voisin. M. Vanertbon, dii'ecteur des monnaies du royaume des Pays-Bas, voulut bien m'accompagner et me servir d'interpz'ète auprès deS' habitans, qui parlent le flamand et entendent mai le français.
Nous restâmes à Gheel quarante heures; nous parcourûmes le village, nous visitâmes plusieurs habitations , nous interrogeâmes les habitans , les aliénés ;. nous ne négligeâmes rien pour bien connaître cet étrange établissement.
La Campine, contrée au milieu de laquelle se trouve la petite ville de Gheel, est, comme l'indique son nom {Kempen-land) , un pays plat, privé d'arbres, arrosé
ipar les Deux-Nèthes, isolé des terres cultivées par des landes et des bruyères. Le centre de la Campine, autour de la ville, est cultivé dans un rayon d^une lieue et demie à deux lieues.
La commune de Glieel dépendait autrefois de la mairie de Bolduc , plus tard du département des Deux- JXèthes et de l'arrondissement de Tliurnhot. Elle se compose de la ville même de Gheel, de quelques hameaux et de quelques fermes; elle a une populatiou Ide6 à 7000 habitans, et de 4 à 5oo aliénés, qui sont distribués dans le village, dans les hameaux et dans les fermes de la commune.
La petite ville de Gheel est à l'angle nord d'un triangle formé par les villes d'Anvers, de Malines et dë Gheel; elle n'a qu'une rue principale qui est large, pavée; les maisons n'ont généralement qu'un étage et sont assez bien bâties. En arrivant parla route d'Anvers, un aliéné que nous rencontrâmes sur la place nous conduisit à l'église paroissiale, à l'hôpital, qui est au centre fie la ville, et à l'église de Saint- Amans, qui est a l'ex- , trémité.
L'église de Saint-Amans était autrefois une collégîale; on y conserve, dans une châsse d'argent, les ossemens d'une sainte martyre appelée IVfmp/ma. Cette [église paraît avoir été bâtie vers le ■s.m" ou le xiv« siè- Icle, s'il est permis d'en juger par son architecture. Elle iest petite, quoique ayant des bas-côtés. Au milieu du ' sanctuaire s'élève le tombeau des anciens comtes de Gheel; dé chaque côté du maître-autel, sont supportés par des culs-de-lampe deux groupes de grandeur natu-
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relie, représentant la sainte Nymphna qui prie pour deux aliénés qui sont à côté d'elle enchaînés des pieds et des mains. Derrière le maître-autel on remarque la statue de la sainte ayant terrassé le démon qui est calme à ses pieds.
Derrière le chevet de l'église on conserve les pierres ■ qui ont servi de cerceuil à la sainte, et qui ont été retrouvées miraculeusement vers le vu" siècle. La caisse qui renferme ces pierres est en bois, couverte de peintures représentant des miracles relatifs à la délivrance s des possédés, et est élevée à trois pieds du sol par deux pilastres et deux colonnes, en sorte qu'entre ces sup- -i ports un homme à genoux peut se traîner sous ces i pierres miraculeuses.
Dès le y II" siècle, la sainte Nymphna acquit une très i grande célébrité pour la délivrance des possédés du dé mon qui étaient conduits à Gheel, non-seulement de la i Flandre, du Brabant, mais encore de toutes les pro- ■ vinces environnantes : c'est là le commencement de la colonisation des aliénés dans cette commune. Des prêtres î attachés à la collégiale de Saint-Amans exorcisaient les possédés qui étaient conduits de toutes parts. Depuis la i suppression de la collégiale, la colonie a été entretenue par les aliénés de la Belgique et même de la Hollande, J envoyés à Gheel par leurs parens, ou par les administrations charitables.
A notre arrivée, nous rendîmes visite à M. le recteur n de la paroisse, âgé de ans. Ce vénérable ecclésiastique fut étonné qu'on attachât tant d'importance à i cette antique institution. Il nous assura, avec l'accent t
SUR LE VILLAGE DE CHI EL. 7l3
de la conviction , qu'il avait vu plusieurs aliénés guéris par l'intercession de la sainte. Les guérisons, ajouta-t-il, sont plus rares chaque jour, depuis que la foi s'éteint et que la religion s'exile de la terre.
Nous fûmes curieux de savoir quelles cérémonies on pratiquait pour obtenir l'assistance de sainte Nymphna. Un aliéné, qui déjà nous avait indiqué la paroisse, nous accompagna à l'église de Saint-Amans. On nous y vendit un petit livret écrit en flamand , qui contient un abrégé de la vie de la sainte et l'histoire de quelques grands miracles opérés par son intercession. Les parens de l'aliéné font faire une neuvaine dans l'église de Saint- Amans. Pendant les neuf jours, le malade est placé dans une maison adossée à l'église; on l'enferme seul ou avec d'autres compagnons d'infortune dans une chambre et sous la surveillance de deux vieilles femmes. Un prêtre vient tous les jours dire la messe et lire des prières. Les fous tranquilles, assistés de quelques cnfans du pays, de quelques dévotes, font, pendant les neuf jours, trois fois en dehors et trois fois en dedans, le tour de l'église. Lorsque les malades sont derrière le chevet de l'église, où repose la caisse qui contient les pierres du cercueil de la sainte, ils s'agenouillent et se traînent sous cette caisse trois fois, c'est-à-dire à chaque tour qu'ils font dans l'intérieur. Si l'aliéné est furieux, on paie une personne du pays et des enfans qui font les processions pour lui.
Pendant que l'aliéné fait les trois processions, ses parens sont dans l'intérieur et prient la sainte afin d'obtenir la délivrance du malaJe. Le neuvième jour, oa
tj l NOTICE
dit la messe, on exorcise l'aliéné, quelquefois même on» recommence une seconde neuvaine. Autrefois il n'y} avait pas d'aliéné pour lequel, à son arrivée à Gheely on ne fit faire la neuvaine. Aujourd'hui, il n'y en a? qu'un petit nombre pour lesquels on y ait recours.
Quoique tous les jours s'affaiblisse l'influence mira^ culeuse de la sainte, quoique le nombre des guérisons soit peu considérable, cependant les maisons qui avoi« sinent Saint-Amans sont encore extrêmement recherchées pour loger les aliénés qui sont conduits à Gheel.
Voilà la part du merveilleux. Voici les observations qui peuvent intéresser plus directement la médecine et' l'administration.
De temps immémorial, l'espoir d'obtenir la délivrance' des possédés du démon par l'intercession de la sainte» Nymphna, a fait conduire de toutes parts à Gheel ua' grand nombre d'aliénés. Il est arrivé ici ce qui a eu lieu? dans d'autres pays et dans des circonstances différentes,, que des pratiques établies sur la croyance des peuplesont été l'origine d'institutions souvent très utiles.
Les aliénés sont confiés aux habitans de la commune' de Gheel, avec lesquels les parens de ces malades pas'-sent une sorte de contrat. On préfère les habitations delà ville, plus particulièrement encore celles qui sont leS^l plus voisines de l'église. Mais ces malades sont logés'll aussi dans les villages, dans les fermes dépendant de la T commune, hors du territoire de laquelle on ne trouve" plus d'aliénés.
Les habitans se chargent d'un, de deux, de trois,,, jusqu'à cinq pensionnaires, jaimis au-delà. Dans l'hô-
j SUR LE VIIS£^6B DE GHEEL. Jl5
pital destiné aux pauvres de la commune, on reçoit huit à dix aliénés soignés par les religieuses qui desservent les pauvres malades du pays.
Si ces infortunés sont agités ou sales , ils sont cou- ; chés sur la paille ou sur un sac rempli de paille hachée, i .Ce Ut est placé dans un réduit de la maison plus ou i inoiDs approprié pour cet usage. Lorsqu'ils sont proi ores, ils couchent dans des lits comme leurs hôtes et C oiangent avec eux. Ceux qui habitent dans la ville sont' j beaucoup mieux que ceux qui logent chez les paysans; r i 'en ai vu qui étaient bien logés , bien couchés ; mais l'e olus grand nombre est très mal.
Les fous envoyés et entretenus par l'administratioti' des hospices de Bruxelles et de Malines sont vêtus d'étoffes de laine ; les autres portent les habits fournis par leurs parens.
La plupart de ces malheureux sont nourris, comme «es paysans du pays, avec du lait de beurre et des' •OHimes de terre. Dans la ville, la nourriture est meilfiure, et ordinairement c'est la même que celle des periDflnes chez lesquelles ils habitent.
Les aliénés, hommes et femmes, errent librement i^ns les rues, dans la campagne, sans que personne y naràisse prendre garde, lors même qu'ils ont des en- ^ raves aux pieds. Cherchent-ils à s'évader, on leur met i| "^s fers. Sont-ils furieux , on les enchaîne des piedS' et f^s mains : alors ils ne sortent point, à moins qu'ils ne ^gent dans une ferme très isolée; dans ce dernier eaSy s sortent toujours. En mettant les pieds sur le terri- , ^""e de Gheel, nous vîmes avec douleur un maniaque
'jlQ NOTICE
qui s'agitait sur la route auprès d'une ferme, dont les entraves en fer avaient déchiré la peau au bas des jambes. Dans toutes les maisons, on voit contre la cheminée et souvent contre le lit, un anneau auquel on fixe la chaîne qui doit contenir ces infortunés.
Malgré ces moyens de contrainte, il arrive souvent t que quelques aliénés s'égarent ou s'échappent; les gen- ■ darmes des communes environnantes en arrêtent à deux i ou trois lieues et les ramènent à leur domicile.
Parmi les hommes, cinquante environ sont employés i aux travaux de l'agriculture; ils servent de valets de ferme, et les cultivateurs en retirent un très grand avantage. Presque toutes les femmes sont occupées à filer, à i faire de la dentelle, ou bien elles remplissent les fonctions de servante dans la maison oii elles sont pension- • naires. Les uns et les autres reçoivent une légère rétribution eh aliraens. Cette rétribution est si légère que ceux qui vivent avec les paysans se contentent pour; tout salaire d'un pot de bière qu'on leur donne le di- ^ manche. 0ÉL
Les aliénés ne peuvent aller à la paroisse; ils somT" libres d'entrer dans l'église de Saint-Amans ; cinquante à soixante assistent aux offices; quelques-uns chaulent! au lutrin, quelques autres troublent les cérémoniesji mais les accidens sont rares.
Une ordonnance de police prescrit, sous peine de i 3 florins d'amende, à tous ceux qui logent des aliénés^ de les renfermer à lu chute du jour, de les empêchen d'aller à la paroisse, et de ne pas les laisser sortir lors*' qu'ils sont furieux.
Les administrations charitables paient 200, a5o, î3oo fr. de pension par an pour chaque individu ; les familles paient 600, 1000, jusqu'à laoo francs. On paie au moins 800 francs pour ceux qui sont admis dans l'hôpital.
L'administration des hospices de Bruxelles entretient à Gheel un directeur parliculièrement chargé de la comptabilité et du paiement des pensions. Ce directeur a sous ses ordres un inspecteur qui surveille les soins ju'on donne à ces malades. S'il aperçoit quelque abus, (1 en avertit le directeur et deux médecins qui forment ik eux trois une commission de surveillance. Si les aliénés sont mal soignés ou maltraités par leur hôte , le comité ordonne leur changement de domicile. Si une lïliénée est grosse, le même comité la fait conduire à %uxelles.
Le commissaire de police de Gheel est spécialement chargé de la surveillance des aliénés pauvres entretenus jar la commission des hospices de Mali nés.
Nous eûmes avec M. le docteur Backer, qui exerçait a médecine à Gheel depuis trente-deux ans , un entreien de plusieurs heures. Ce médecin voulut bien satisfaire à toutes nos questions avec une obligeance parfaite : voici le résultat des précieux documens que nous puisâmes auprès de cet estimable confrère.
Les fous que Ton conduit à Gheel s«nt généralement et depuis long-temps regardés comme incurables; ils ont ordinairement été traités. Autrefois on venait cher* cher un miracle, aujourd'hui on demande un dernier asile pour les aliénés. Les médecins du pays ne sont ap«
,pélés que lorsqu'il survient quelque maladie accideuitèlle. ISéaamoins M. Backer et ses confrères en oat ti itraité quelques ■ uns lorsque les familles les en otft ^chargés.
Les causes les plus générales de l'aliénation mentale, d'après ce qui a été observé à Gheel , sont les chagrins -domestiques, l'ambition déçue, les excès de dévotion, l'amour contrarié.
Xia démence est l'espèce la plus fréquente j les sui- -ï cides sont très rares; il y a trente ans qu'un aliéné se coupa la gorge pendant les cérémonies de la neu vaine. |'
Les maniaques guérissent en plus grand nombre que ■ j les autres aliénés; leur agitation les précipite ordinai- » rement dans la démence. Il guérit peu de monomania- ! ques ; il en guérit moins encore lorsqu'ils sont en proie à des idées religieuses.
L'on a vu quelques folies intermittentes se guérir lorsqu'on a pu déterminer l'aliéné à travailler à la terre pendant l'intermittence. Aussi la proportion des guéii' sons est plus considérable parmi les aliénés qui demeU' rent chez les paysans, quoique d'ailleurs ils soient moms bien soignés que ceux qui habitent chez 'les bourgeoisi dans la ville même.
Les monomanies à la suite de couches sont traitéesi avec l'eau de chiendent et un sel neutre, quelquefoisi avec succès. Le vinaigre est regardé comme utile contre la fureur.
L'influence des cérémonies religieuses pratiquées daow l'église Saint-Amans , en exaltant l'imagination de l'a-i' Uéné, €n guérit quelquefois. Ce moyeu ne doit pas êtr«
méprisé clans une contrée où les liabitans sont religieux, et dont la plupart sont convaincus du pouvoir de la sainte Nymphoa. Au reste, M. Backer pense que ces guérisons deviennent chaque jour plus rares. Il guérit à-peu-près tous les ans douze à quinze aliénés , y compris la cessation des accès de folie intermittente. On voit des guérisons s'opérer après deux ans et même trois ans.
La mortalité des aliénés qui habitent la commune de Gheel est très rapprochée de celle des autres habitans, quoiqu'un peu plus forte. Les femmes sont sujettes à des dévoiemens d'abord bilieux, qui deviennent noirs et conduisent promptement à la mort.
Avant la révolution de 178g, il y avait dans la commune de Gheel ^00 aliénés. En i8o3 , la populatioa s'éleva à près de 600 par l'envoi des aliénés de Bruxelles; elle était de 5oo en 181a. En 1820 et 1821, elle n'était que de 4oo individus; il y avait à-peu-près autant d'hommes que de femmes.
La présence, la commensalité des aliénés, le spectacle de ces malheureux errans librement ou enchaînés dans les rues, dans les campagnes de Gheel, n'a exeroé aucune influence fâcheuse sur les habitans du pays. Ajl reste, il ne faut, pas croire que les rues de Gheel et les campagnes soient couvertes d'aliénés; on n'en rcncontme qu'un petit nombre. Les femmes sortent peu. Tout aiu plus 100 sur 4oo jouissent de la liberté entière d'aller et de venir à volonté. Familiarisés avec ces infortunés, les Gheelois les rencontrent avec indifférence. Jamais les aliénés ne sont l'objet de la curiosité des .grandes personnes,, des agaceries des enfans, et de la clamq«p
publique. S'ils excitent quelque rixe dans les cabarets où l'on a l'imprudence de leur donner des liqueurs enivrantes, ces rixes sont bientôt apaisées. Si, chez leur hôte, ils se livrent à quelque violence, elle est bientôt réprimée. Les voisins s'empressent d'assister ceux de leurs concitoyens qui sont aux prises avec un aliéné; et les Gheelois ont une telle habitude qu'ils ne redoutent pas les plus furieux et les conduisent comme des enfans. J'exprimais h un habitant du pays des inquiétudes sur les suites que devait avoir quelquefois la fureur de ces malheureux; il se rit de mes craintes et me dit: « Vous ne savez pas ce que c'est que ces gens-là : je ne suis pas fort; le plus furieux n'est rien pour moi. »
Quoique libres, ces malades ne sont jamais l'occasion d'accidens graves pour les femmes enceintes , ni pour les enfans du pays; et les habitans de Gheel vivent au milieu d'eux dans la sécurité la plus parfaite.
Quoique les hommes et les femmes aliénés vivent librement entre eux et avec les habitans, il n'en résulte rien de fâcheux pour les mœurs; et les grossesses des femmes aliénées sont excessivement rares ; à peine en compterait-on cinq en dix ans.
Les Gheelois ont le même caractère , les mêmes mœurs, les mêmes habitudes que les autres habitans de la Campine. Il n'y a pas plus d'aliénés parmi eux que parmi les habitans des communes voisines.
Nul doute qu'il ne fût facile de donner à ce singulier ' établissement un plushaut degré d'utilité. J'eus l'honneur de proposer au ministre de l'intérieur des Pays-Bas,, auquel je rendais compte de ce que j'avais observé, de
faire construire un asile où seraient reçus les aliénés qui, par leur agitation, leur violence, leur saleté, sont les plus exposés aux mauvais traitomens de leurs hôtes; tandis qu'on laisserait chez les particuliers les aliénés paisibles et propres. En même temps le directeur, le médecin et les employés supérieurs de cet asile seraient chargés d'exercer une surveillance active et continuelle sur tous les aliénés isolés et répandus dans la commune , et de diriger l'administration des soins qui leur sont dus par les personnes chez lesquelles ils sont logés.
Je ne finirai pas cette notice sans parler d'un aliéné qui nous fit demander la permission de nous faire de 'a musique : nous étions à dîner. Ce malade est un ancien musicien de Bruxelles; il est âgé de 5o ans, d'un tempérament bilioso-sanguiu; il se croit très important, allié aux princes, riche à millions , destiné aux plus grandes dignités, le plus grand musicien du monde, etc.; 'cs idées de grandeur se présentent à son esprit dans le ^lus grand désordre ; il les exprime de même et avec beaucoup de vivacité; la physionomie de ce malade, ont son extérieur, annoncent le contentement le plus parfait; il est très heureux; il jouit de la plus grande 'l)erté; il va chanter au lutrin les jours de grand'npsse, et il se rend avec un de ses camarades, qui If^nne du cor , dans les hameaux pour faire danser les villageois. Il joua pendant plus d'un quart d'heure sur ■f>n violon des airs et des morceaux difficiles sans manluer une note; il précipitait un peu trop la mesure.
endant tout le temps qu'il resta avec nous et qu'il joua
rjii NOTICE SUR LE VILLAGE DE GHEEL.
du violon , il ne cessa de dire à demi- voix, quelquefois à voix haute, les choses les plus incohérentes. Quoique persuadé qu'il eût d'immenses richesses , il accepta avec empressement une pièce de monnaie que nous lui offrîmes. L'hôte chez lequel nous étions logés nous dit que notre musicien passerait la soirée au cabaret; qu'au reste il était bruyant , mais jamais dangereux.