‹ Des maladies mentales [electronic resource]Chapitre 40 sur 49 · EXISTR-T-IL DE HOS JOURS UN PLUS GRAND NOMBRE DE FOUS · texte numérisé non relu

EXISTR-T-IL DE HOS JOURS UN PLUS GRAND NOMBRE DE FOUS

Qu'ii. n'en existait il ï a quarante ans ? '

Question moins indifférente qu'elle ne le paraît d'abord, s'il est vrai que sa solution puisse éclairer l'opinion publique, et fixer les idées sur un point important de l'histoire des infirmités de l'esprit humain.

Il est incontestable que l'accroissement de la population , que les excès inséparables des progrès de la civilisation ont fait augmenter le nombre des insensés; mais cette augmentation est lente et progressive ; elle serait restée inaperçue comme celle de quelques autres maladies, si plusieurs circonstances n'eussent concouru à rendre cette augmentation plus apparente que réelle.

Il est vrai que dans un même pays , dans une même ville, le nombre des fous, le caractère des folies, varient suivant des causes accidentelles faciles à apprécier; il est encore vrai que les proportions ordinaires se rétablissent bientôt après la cessation de ces causes. Mais je ne veux parler ici que de cette effrayante augmen-

* Lu dans la séance publique de l'Académie royale de Médecine, le «3 juillet 1834.

rjil^ NOMBRIÎ COMPARÉ DES FOUS.

tation du nombre des aliénés qui , dit-on , menace la France comme d'une calamité propre au temps présent.

Je ferai observer que cette crainte n'est pas nouvelle, que les médecins commencèrent à jeter l'alarme, et que les administrations contribuèrent plus tard à la rendre générale.

Les plaintes sur l'augmentation du nombre des insensés éclatèrent en Angleterre dès l'année 1788, époque de la maladie de Georges III. Herberden , en 1801, démontra le peu de fondement qu'avaient ces plaintes, et dissipa les inquiétudes qui s'étaient alors manifestées chez nos voisins , comme elles cherchent à s'accréditer aujourd'hui parmi nous. Les craintes se renouvelèrent en 1812 et i8i3- lorsque le parlement britannique ordonna qu'il serait fait dans les trois royaumes une enquête sur le sort des aliénés; le docteur Burrows, dans un ouvrage imprimé en 1821 , a cherché h rassurer les esprits par d'excellens raisonnemens, appuyés des relevés faits par le docteur Willan ; il résulte de ces relevés, que depuis 1801 jusqu'à 1819 inclusivement, le nombre des insensés dans la ville de Londres n'était augmenté que cinq individus.

Langermann, qui avait fait une étude particulière des maladies mentales, imprimait, en 1797, que le nombre des aliénés augmentait en Allemagne , et pour preuve de cette assertion, il disait que, dans les maisons de correction et dans les hospices de Waldheim et de Torgow, les places ne suffisaient plus pour les insensés qu'on y présentait, quoique dans l'espace de vingt-cinq ans, depuis 1772 à 1797, on eût porté ces places de

NOMBRlî COMPARli DES FOUS. ^aD

3o8 à 63o; mais à cette époque, Langcnnanu avait acquis une grande réputation , et E.eij , son disciple, préparait la publication de son ouvrage sur le traitement psychique de la folie.

Depuis 4o ans , je n'ai cessé d'entendre répéter cette question : y a-l-il plus de fous maintenant qu autrefois?

L'accroissement des aliénés dans les établissemens publics a commencé, à Paris; dès l'année 1804. Plus tard, les places ont manqué dans plusieurs grandes villes de France. Depuis peu de temps on remarque un plus grand nombre de fous dans quelques états d'Allemagne. Et de ces faits est résultée la croyance que le nombre des fous augmente d'une manière effrayante. On s'est hâté d'expliquer celte augmentation avant de s'assurer si elle était réelle ; on a abandonné des faits pour se livrer à des considérations générales. Les circonstances graves à travers lesquelles nous avons vécu ont paru des raisons suffisantes pour motiver cette déplorable augmentation.

Voyons d'abord si l'étude et l'appréciation des causes de la folie conduisent à la solution du problème. Peutêtre en découvrirons-nous quelque cause d'une influence assez générale, assez permanente pour produire une maladie qui menace d'envahir non-seulement la France, mais encore l'Europe entière. On l'a dit^ on l'a imprimé; mais l'a-t-on prouvé?

Les causes physiques, l'hérédité, les lésions cérébrales de l'enfance, les scrofules, l'épilepsic, les progrès de l'âge exercent sourdement leur action, et celte action est à-peu-près invariable dans tous les temps.

On peut dire la même chose des passions primitives : elles sont trop dépendantes de l'organisme pour ne pas exercer un influence à-peu-près constante et renfermée dans les mêmes limites. Nul doute que pendant la révolution, la terreur n'ait été funeste à quelques individus , et même dès le sein maternel. J'ai le premier signalé cette cause de folie. J'ai noté ces faits, afin de les rapprocher d'autres faits analogues. Les individus que cette cause a prédisposé à la folie appartiennent aux provinces qui ont été plus long-temps en proie aux horreurs de la guerre civile. En i8r4 et 181 5, la fayeur qui se répandit en tous lieux par l'approche et par la présence des troupes étrangères, produisit quelques folies, mais depuis long-temps il n'en reste plus de trace.

L'indifférence en matière de religion est telle en France, qu'on n'y observe point de folies provoquées par le fanatisme religieux ou par la mysticité; et si depuis trente ans, dans trois circonstances différentes, inutiles à rapporter, il s'est montré quelques monomanies produites par l'exaltation religieuse, elles ont été peu nombreuses, et elles ont presque aussitôt disparu.

Si l'éducation générale a perdu sous beaucoup de rapports, il n'en est pas moins vrai que l'éducation de la première enfance n'est plus entachée de ces vices signalés par Malebranche, vices qui exposaient l'homme à tous les égaremens de l'imagination effrayée dès le ber-' ceau : aussi ne voyons-nous plus la démonomanie qui, pendant trois siècles, a affligé le monde civilisé.

Les passions sociales, telles que l'ambition, l'amour des honneurs, l'avarice, ont eu, comme dans tous les

temps, leurs succès et leurs revers. Les coups de la fortune, soit qu'elle élève, soit qu'elle renverse, ont été de nos jours plus brusques et plus inattendus; mais les maux qui en résultent n'atteignent que peu d'individus et se perdent dans la masse de la population.

La société est tellement constituée, que les passions sociales , qui agissent sur la raison humaine, peuvent varier; mais elles se balancent, se font équilibre, et s'exercent sur les peuples, à-peu-près en nombre égal, dans tous les temps. Le fanatisme politique et les maux qu'il entraîne après lui ont fait éclater quelques folies; mais tous les médecins ont observé que, pendant qu'il s'appesantissait sur notre patrie avec plus de fureur, il y avait moins de maux de nerfs et moins de folies. Y eut -il en France plus d'exaltation dans le fanatisme politique et d'effervescence dans les passions que depuis 1786 jusqu'en 1792? La société entière semblait être frappée de vertige.

Dans quelles villes, dans quelles provinces, l'exagération des idées, l'emportement des passions ont-ils été plus énergiques qu'à Lyon, à Marseille, à Nîmes, et dans tout le midi de la France? En 18 10, lorsque je visitai pour la première fois les hospices de ces villes et de ces contrées, il n'y avait pas un aliéné de plus qu'un demisiècle auparavant. J'indiquerai plus tard les époques et

les causes de l'augmentation apparente du nombre des

aliénés dans les hôpitaux.

Quel royaume a été plus horriblement tourmenté

par le déchaînement de toutes les passions que l'Espagne

depuis la première invasion des Français, et cependant

s'apercevait-on, en 1817, que le nombre des aliénés eût augmenté ? Dans cette même année , le docteur Hurtado voulut bien se charger de remettre à feu Luzuriaga, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de médecine de Madrid, une série de questions que j'avais rédigée sur les établissemens des aliénés, et sur le personnel de ces malades en Espagne. Luzuriaga adressa ma note aux juntes administratives des hôpitaux des principales villes du royaume, et dans aucune des réponses dont je possède les originaux, datés de la fin de cette année 181 7, on ne se plaint de l'augmentation du nombre des fous en Espagne. Au reste, lorsque je communiquai les résumés de ces réponses à la Société de l'école de médecine , chaque membre fut surpris du petit nombre d'insensés renfermés dans les hôpitaux de ce pays. *

Le docteur Anceaume, en 18 18, visitait l'Italie, dans l'intention particulière de faire des recherches sur l'état des aliénés de ces contrées. Ce médecin n'entendit nulle part se plaindre de l'augmentation du nombre de ces malades. Nulle part à cette époque en Italie, à. l'exception de Florence, d'Aversa dans le royaume de Naples, on ne s'était occupé d'améliorer le sort de ces infortunés.

L. Valentin, cet infatigable observateur, dans son P'ojage médical en Italie , fait pendant l'année 1820,

A la liu de 1817, il n'y avait que Sog aliénés dans les hospices de Madrid, Cadix, Valence, Tolède, Barcelone, Tarragone, Sarragone, Cordouc.

ue négligea point les aliénés; il fait connaître le nombre total des fous existant clans l'hôpital de chaque ville; il tient note du nombre des hommes insensés comparé à celui des femmes. Valentin n'aurait pas manqué de signaler l'augmentation du nombre des aliénés en Italie. Ainsi , quoique les commotions politiques n'aient , augmenté le nombre des aliénés ni en France, ni en Espagne, ni en Italie, on peut en conclure que Iles commotions politiques qui ébranlent les empires, I qui exaltent les passions , agissent sur notre raison i à la manière des idées générales qui, dans chaque sièt cle, dominent les esprits. Ce ne sont point des causes I prédisposantes, ce sont des causes excitantes qui mettent ten jeu telle ou telle passion, qui impriment tel ou tel 1 caractère à la folie , mais leur influence est temporaire. iSi les folies, causées par les passions sociales, sont plus [nombreuses aujourd'hui en France, les folies produites : par l'amour, par le fanatisme religieux, sont beaucoup ;plus rares; s'il y a plus de suicides dans les temps mo- Idernes, les démonomanies sont beaucoup plus rares.

Si les agitations sociales étaient la cause de ce grand inombre de fous dont on s'effraie, celte cause, pendant lia restauration, n'aurait exercé son influence que sur JUne portion très limitée de la population; car jamais • la masse du peuple n'a été plus calme ni moins proipre à être excitée, et cependant l'augmentation du inombre des aliénés a été tout aussi remarquable dans 'les classes inférieures que dans les classes élevées de pla société.

Ce n'est donc pas dans l'étude des causes de l'aliéna-

^3p NOMBRE COMPARÉ DES FOUS.

tien mentale, modifiées par les circonstances, qu'il I faut chercher à résoudre la question qui nous occupe. . En effet, les médecins anglais ont attribué l'augmentation des aliénés chez eux à des causes qui nous sont étrangères. Les Allemands ont eu recours à des explications qui ne sont applicables ni à l'Angleterre ni à la France; tandis que chez nous on accuse des circonstances qui n'ont exercé aucune action ni en Angleterre ni en Allemagne 1.

Cependant le nombre des aliénés augmente partout; les hôpitaux s'encombrent; les administrations charitables s'alarment de ce surcroît de population et de 1 dépense qu'il nécessite. Quelle est donc la cause de cette augmentation ? est- elle réelle ? n'est- elle qu'apparente ? pour en juger, il me suffit d'exposer les faits.

Lorsqu'un prix fut solennellement proposé à tous le médecins de l'Europe j le croup fut l'objet d'une préoG cupation générale; cette maladie fut le sujet des re cherches de tous les médecins; tous les enfans mouraien du croup ; les mères ne craignaient plus pour eux qu le croup. La terreur du croup a fait place à l'effroi qu causent les inflammations et les hydropisies cérébrales Ces maladies semblent s'être multipliées, parce qu'on 1 a mieux étudiées , et parce qu'on en parle davantag , Il en avait été de même des maladies du cœur pendan que le célèbre Corvisart faisait ses savantes leçons dt clinique à la Charité.

* Voyez Recherches sur l'état actuel en Allemagne des doctrines mcdicu légales , relatives aux aliénations mentales, par M. Taufflieb (Annales d'Hjl giènc Cl de Médecine légale, i835, tam. xiv, pag. i54).

NOMBRE C0MPAI112 DES FOUS. ']3î

L'auteur d'un ouvrage qui a pour titre , Institution 'es sourds et muets (1776), commence le chapitre preiiier par cette question : Pourquoi voit-on aujourd'hui dus de sourds et muets qu'il n'en amit paru jusqu'à résent? Depuis trente ans, vient-il au monde plus 'enfans sourds et muets qu'il n'en naissait auparavant? la vilie de Paris en renferme un grand nombre; on en Qnonce de toutes paris dans les provinces, et nous pprenons qu'il s'en trouve aussi beaucoup dans les oyaumes qui nous environnent. Je crois , répond l'auur, que cette infirmité s'est toujours tenue dans une foportion égale à tous nos maux : s'il paraît aujourhui plus de sourds et muets que dans les temps lui nous ont précédés, c'est que jusqu'à nos jours on enait éloignés de la société les enfans qui naissaient rivés de la faculté d'entendre et de parler. L'état de urd et muet ne présentait qu'une situation affreuse, t semblait être, dans l'ordre naturel, un mal sans recède. Les parens se croyaient déshonorés d'avoir un afant sourd et muet; ils pensaient avoir rempli toute stice à son égard en pourvoyant à sa nourriture et à on entretien, en le soustrayant pour toujours aux [eux du monde, en le confinant dans le secret d'un

oître ou clans l'obscurité d'une maison inconnue

ujourd'hui il n'est plus question d'enfermer les sourds

t muets , etc

Ce que disait, il y a cinquante ans, l'abbé de l'Epée, n parlant des sourds et muets, n'est-il pas d'une applil&lion parfaite aux aliénés ? Victimes des préjugés de ïamour-propre , de l'ignorance, et de la conviction de

■ySa NOMBRE COMPiVUÛ DES FOUS.

leur incurabllité, ces malheureux étaient soustraits jad aux regards du public, bannis de la société, renfermés dans des cachots. Lorsque Pinel eut brisé les chaînes des insensés, une ère nouvelle commença pour les aliénés, Ces malheureux furent traités comme des malades , ï devinrent l'objet d'un intérêt spécial; les préventions di minuèrent, l'espoir d'obtenir leur guérison gagna lei cœurs, on réclama les secours de la médecine. Avertie ses ressources, la médecine des maladies mentales fît dt grands progrès; elle abandonna le traitement exclusiadopté jusque-là ; elle chercha de nouvelles méthode thérapeutiques ; elle les varia suivant les causes mieu: connues, les symptômes mieux appréciés, et la raarch de ces maladies mieux étudiée. Aux secours de l'hygiène aux remèdes fournis par la pharmacie , les médecins au jourd'hui associent et substituent souvent les moyen moraux, sorte de médecine méconnue, impraticable au trefois, mise en pratique de nos jours, même dans Id hôpitaux, médecine plus féconde en succès qu'on n pense généralement.

Les faits se sont multipliés, ont surgi de toule pan pour confirmer les heureux effets de l'application d( nouveaux principes qui président au traitement des m ladies mentales.

M. de Pastorel' donne les résultats suivans du tra tement des aliénés dans les hospices de la Salpêtrièn et de Bicêtrc. Depuis le i'"' janvier i8o4 jusqu'au i

1 Rapport au conseil général des hospices, sur les hôpitaux et hospices t Paris, Paris, i8i6, in.4.

nvier i8i4j 3943 insensés des deux sexes ont été Imis dans ces deux hospices; il en sorti 2i49 guéris, est- à-dire plus de la moitié.

M. Desportes, membre de la commission adminis- ■alive des hospices et hôpitaux de Paris, dans les 'omptes rendus au conseil- général des hôpitaux sur

service des aliénés dans les hospices de la Salpêtrière

de Bicêtre, depuis 1801 jusqu'à i833, a constaté que : tiers des insensés des deux sexes admis sont sortis uéris de ces deux maisons. Si M. l'administrateur -It défalqué des individus reçus dans ces hospices :)mme aliénés en traitement, les idiots, les épileptiues et les vieillards tombés en démence sénile, la roportiou des guérisons eût dépassé la moitié des émissions. Ces résultats sont de nature à conso- ;r les familles affligées d'avoir un de leurs memres atteint de foh'c. Et quelle est, en effet, la niaulie grave et chronique dans le traitement de laiielle la médecine obtienne des succès plus nombreux?

Si , de ces résultats obtenus dans les deux hôpitaux le Paris, on rapproche les guérisons opérées à Charenton t dans plusieurs villes des départemens, il faudra bien onvenir que le traitement des maladies mentales a fait, If: nos jours, de grands progrès, qu'il guérit un graud lombre d'aliénés, tandis qu'auparavant la guérison d'un ou passait pour un phénomène.

Tandis que les étrangers traduisent les ouvrages des Tiédecins français qui ont écrit sur cette matière, et [u'ils viennent visiter nos établissemens, assister à nos 'Çons, suivre notre pratique, en un mot, appren-

dre à traiter les fous, y aurait-il encore en France desoV hommes qui refusassent aux médecins français l'hon-: i" neur d'avoir cultivé avec succès cette branche délaissée f de la médecine ? 3»

Les heureux efforts de la médecine, les succès qu'elleii'*' obtient tous les jours , ont déterminé un plus grand nombre de médecins à se livrer à l'étude des maladiesil îl mentales , quelque pénible que soit cette étude, non-seu-:ii*i lement à Paris, mais encore en province, et cette gé-t!'' néreuse émulation s'est montrée dans toute l'Europe.îlfl Aussi les aliénés, au lieu d'être renfermés, enchaînés ffl battus, privés des premiers besoins de la vie, comme: j il y a un demi-siècle , sont aujourd'hui soignés aveo |iï intérêt , intelligence et douceur. Ces malades sont sités, traités par plusieurs médecins successivement etijd simultanément. Chaque famille s'entretient, non-semjjie lement du malade qui lui appartient, mais encore ctelu tout autre, enfin d'en tirer des motifs d'espérauce et deî;|ij consolation. Les médecins soit entre eux, soit dans les^jli sociétés médicales, soit dans les salons, parlent du même malade; plusieurs l'ont vu, l'ont soigné tandis que S; dans les temps passés un seul médecin aurait été appelé'!'. \^ Enfin les aliénés, soustraits à la plus redoutable des. , infirmités humaines, ne sont-ils pas dans le monde l'ob-: jet d'un intérêt tout particulier, que réveille le sou-ij^ venir de la maladie à laquelle ils ont échappé ? sont-ils pas autant de témoins qui attestent les progrèsr? de la médecine, lors même qu'ils se taisent sur ses succès. I C'est là sans doute une des premières causes qui fonH |

p'on ne cesse de répéter que le nombre des fous est prodigieusement augmenté et qu'il augmente tous les |ours. Les maux de la révolution, l'exaltation des passions, l'exagération de quelques idées semblent fortifier cette opinion, qui s'étend, se propage et s'accrédite.

Depuis que les aliénés sont soustraits aux influences extérieures qui abrégeaient leur existence, depuis qu'ils ionl soumis à un régime et entourés de soins conservateurs, la durée moyenne de la vie a dû augmenter, et un plus grand nombre d'aliénés a parcouru une plus longue carrière.

L'heureuse impulsion qui s'est opérée en faveur des aliénés , se fit d'abord sentir à Paris. L'administration améliora les habitations, le régime, le service médical, et accorda tous les moyens de traitement qui lui furent 'demandés. Les hôpitaux deBicêtre et de la Salpêtrière, la maison de Charenton se remplirent d'aliénés. Leur population a plus que triplé depuis 1792 , depuis 1801; la même chose a eu lieu , à Rouen, à Nantes, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux , etc. Jusque-là , il n'entrait à la Salpêtrière et à Bicêtre, que le très petit nombre d'indigens aliénés furieux non guéris à l'Hôtel-Dieu; l'horreur qu'inspiraient ces maisons en éloignait tous les autres.

Ces salutaires réformes s'étendirent aux grandes villes de France ; on y améliora le sort des aliénés , et dèslors ces malades y parurent plus nombreux.

En 181 7, le ministre de l'intérieur donna une attention particulière à cet objet. Une commission fut créée pour améliorer l'existence des aliénés; des instructions furent envoyées dans les départemens; des ordres furent

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donnés pour retirer ces infortunés des prisons dans i lesquelles ils étaient confondus avec les malfaiteurs , quelquefois même avec les criminels, et toujours dans un état plus déplorable que celui de ces ennemis de la i société. L'administration des hôpitaux et des hospices i renvoya, dans leurs départemens, les aliénés qui n'étaient i pas domiciliés à Paris , et qui contribuaient à l'encom- • brement des hospices de la capitale. Les administ^rations départementales, ne sachant où loger ces malades , faute d'habitations pour eux, ou parce que celles qui i existaient étaient insuffisantes pour l'affluence des aliénés qui se présentaient , réclamèrent des moyens l pour s'agrandir ; dans presque tous les déparle- > mens, on fit des dépenses plus ou moins considéra- > bles, plus ou moins bien entendues , dans plusieurs on fit des constructions nouvelles et même des établissemens spéciaux. Partout les aliénés furent mis au régime des pauvi-es malades ou valides ; des médecins furent chargés de les visiter; enfin les soins qu'on prit de ces infortunés, abandonnés jusqu'alors, l'intérêt et [ les soins qu'on leur prodigua réveillèrent les espérances ï des familles, excitèrent fortement l'intérêt public en faveur des fous, et les fit entrer en grand nombre dans les hospices. Dès-lors on crut que le nombre des aliénés augmentait réellement; mais on ne réfléchit point , que, ne redoutant plus pour eux le séjour des hôpitaux, leurs parens agirent en province comme on avait fait à Paris. Ils confièrent leurs malades à la charité publique, avec la certitude d'un bon traitement el; l'espérance d'un njeilleur avenir.

Au reste, il était arrivé à Paris, et il arrive en province ce qui aura toujours lieu lorsqu'on perfectionnera les institutions; les hommes se portent là où ils espèrent être mieux, soit pendant la santé, soit pendant la maladie. Nous avons vu s'accomplir, pour les aliénés, ee qu'on a observé toutes les fois qu'on a amélioré quelque branche des secours publics. Le nombre des enfans abandonnés est vraiment déplorable; il augmente d'une manière désespérante, parce que les pères et les mères redoutent moins de les exposer \ La tendresse des mères est d'autant plus apaisée, que l'administration est plus soigneuse des jours de leurs enfans; elles les abandonnent avec moins de remords. Cette observation a été faite depuis long-temps par les hommes occupés des moyens de diminuer le nombre des enfans trouvés.

Si l'Hôtel-Dieu , dit Bailly, parlant au nom de l'Académie des Sciences, n'était plus un lieu d'effroi pour les pauvres, qui n'y viennent qu'avec la plus profonde répugnance, on verrait augmenter le nombre des malades qui s'y font porter.

Nous ne nous dissimulons pas, disent les lettrespatentes du 22 avril 1781, données par l'infortuné Louis XVI, qui ordonnait de grandes améliorations dans l'Hôtel-Dieu de Paris, que le nombre des malades pourra augmenter à mesure qu'on ne sera plus repoussé de ces lieux par le sentiment des maux qu'on y craint.

Mais si cette amélioration des habitations , du régime, du traitement médical, étaient la cause de l'aug-

* Voyez Histoire statistique et morale des enfans trouvés; par J. F. Terme et J.B. Montfafcon, Paris, t837, in-8.

ySS NOMBRE C0MPARl5 1)ES FOUS.

mentation du nombre des aliénés dans les hospices, pourquoi les indigens malades n'encombrent-ils point les hôpitaux de Paris, si admirables par les heureux changemens qu'ils ont subis depuis plus de trente ans? Parce que les secours à domicile sont beaucoup plus considérables et mieux administrés; parce qu'on n'admet plus dans les hôpitaux des paresseux valides qui occupaient les lits des malades ; parce qu'on n'y admet plus que les indigens qui ont véritablement besoin des secours de la médecine ou de la chirurgie, et qu'autant qu'il y a de places vacantes. L'admission des aliénés est restée facile, et donne lieu à des abus qui sont propres à confirmer mon opinion.

Il est évident que les soins que l'on prodigue aux aliénés, dans les établissemens publics, le bien-être dont ces malades y jouissent, l'espérance qu'entretiennent des guérisons journalières, font affluer dans ces établissemens des individus qui ne devraient point y être admis.

Il est des pauvres qui simulent la folie pour entrer dans nos hospices. Souvent on y transporte des malades, même des hôpitaux , qui n'ont qu'un délire fébrile. Les mauvais sujets qui, dans l'ivresse, troublent l'ordre public, y sont envoyés par la police.

Je viens de dire qu'autrefois on n'enfermait que les . aliénés furieux ou perturbateurs de l'ordre public. On ne voyait point jadis, dans les hospices d'aliénés, ce grand nombre de monomaniaques paisibles, de vieillards et de paralytiques, qui forment aujourd'hui la masse de la population de ces hospices. Dès qu'un vieil- i lard, homme ou femme, manifeste quelque aberration

de rentoudomcut, dès qu'il tombe eu enfance, comme dit le vulgaii-e, il est transféré dans les hospices d'aliénés. Le respect, la reconnaissance du fils pour son vieux père, ne tiennent pas contre la facilité de le déposer dans une maison dans laquelle d'ailleurs il recevra les meillem-s soins. Il y a cinquante ans que le cœur se serait l'évolté contre une pareille résolution; l'opinion pu« blique eût poursuivi le fils comme coupable d'abandonner l'auteur desesjours.Aujourd'hui celte résolution ne coûte plus, tant les préventions contre les hospices ont cessé!

Cette population de vieillards et de paralytiques, cause principale de l'encombrement et de la mortalité des aliénés recueillis dans les hospices de Paris, signalée plus tard dans tous les établissemens qui ont été créés ou améliorés dans les départemens, s'est accrue si rapidement qu'elle n'était que d'un quart en 181 5, et qu'elle est d'une demi en i838, tandis qu'elle n'était que d'un dixième il y a cinquante ans. Aussi la physionomie des hospices d'aliénés est-elle entièrement changée. On n'y rencontrait autrefois que des maniaques furieux ou des monoraaniaques plus dangereux encore, tandis qu'aujourd'hui plus de la moitié de leur population se compose d'insensés paralysés ou en démence sénilc et de monomaniaques inoffensifs.

Je viens d'indiquer les causes de l'augmentation du nombre des aliénés dans les hospices de France, de fixer l'époque de cette augmentation. Les aliénés se sont précipités dans ces hospices, les ont encombrés aussitôt qu'on a disposé pour eux des locaux plus convenables , aussitôt qu'on les a mieux soignés, et que des méde-

rjl^O NOJIBnE COMPARÉ DES FOUS.

cins ont été chargés de les traiter. Cet encombrement des établissemens publics a frappé tous les esprits; et l'on a cru sans examen , et l'on a répété que le nombre des fous augmentait d'une manière effrayante. Les registres anciens nous manquent pour constater d'une manière directe, si le nombre des aliénés est plus considérable de nos jours qu'il y a cinquante ans. Les considérations qui précèdent me paraissent prouver que cette augmentation est plus apparente que réelle. Voy. ce que j'ai dit sur le même sujet aux pag. 4ij 53 et suiv., t. L Ici se place naturellement la question suivante : Quel est le rapport du nombre des aliénés avec la population? Pour résoudre cette question, il faudrait avoir des statistiques bien faites; et c'est ce qui manque partout, la Norwège exceptée. En 1 82 5, le Storling ordonna que dans toute l'étendue de la Norwège, il serait fait une statistique des aliénés. Le résumé de ces recherches a été rédigé par le docteur Holtz^ Le docteur Halliday a publié, en 1829, la statistique des aliénés en Angleterre et enEcosse^ A quelques lacunes près, celte statistique offre le nombre exact des aliénés des deux royaumes. Le docteur Brière de Boismont a constaté le nombre des aliénés renfermés dans vingt-et-un élablissemens, appartenant aux principales villes d'Italie, qu'il visitait en 1 83o s. Le chiffre indiqué par notre hono-

' Statistique des aliénés de la Norwège {Annales d'Hjgicne et de Médc~ cine légale, i83o, tom. IV, pag, 332).

Lelter to Lord B. Seymour, with a report of t/te ntimber of Lunatics and idiots in England and JVales, Londoa, iSag, ia-3.

Des établissemens d'Aliénés en Italie (Journal coniplcmcutaire des Sciences médicales, tom. xwii).

rahie confrère n'exprime pas le nombre réel des aliénés de la péninsule où beaucoup d'insensés errent dans les campagnes lorsqu'ils ne sont pas conservés dans leur famille ; cependant ce document ne peut être négligé. Dans un voyage que je faisais dans le même pays en ] 833, j'ai trouvé 1,1 oo aliénés de plus que le nombre indiqué par le docteur Brière. Le chiffre que je donne des aliénés, en France , n'est aussi qu'approximatif. C'est le résultat du nombre des aliénés que j'ai trouvé dans les établissemens où ils sont retenus chez nous , et des recherches que j'ai faites dans toute l'étendue de quelques départemens. Le chiffre que j'indique sera justifié, j'espère, lorsque nous aurons une bonne statistique des aliénés de France. Conclure du nombre des aliénés qui se trouvent dans le département de la Seine, au nombre des aliénés du reste de la France, serait une erreur grave; car il se rend à Paris des insensés de tous les départemens. Celte erreur a été commise par les docteurs Burrows et Casper; ces médecins ayant trouvé ([iie la proportion des aliénés dans le département de la Seine était à la population de ce département comme i à 35o, ont conclu que les fous en France étaient bien plus nombreux qu'ils ne le sont partout ailleurs. Le petit nombre de statistiques que je vais rapporter n'est qu'un aperçu d'un travail à faire pour tous les pays.

Raymond, dans la statistique de Marseille établit qu'en 17^9? le nombre des aliénés de Marseille était à la population de cette ville comme 1 à 2000.

' Histoire et Mémoires dit la Société royale de Médecine, années 1777- 1778 > tom. ti, in-ij.

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