‹ Des maladies mentales [electronic resource]Chapitre 42 sur 49 · MÉMOIRES SUR L'ALIÉNATION MENTALE · texte numérisé non relu

MÉMOIRES SUR L'ALIÉNATION MENTALE

COHSIDÉB.ÉE SOUS LE RArrORT MÉDICO-LÉGAL, i«t«»«9a»« Mise »«»««soa>«««oe>«««»««a9e«e;*g«ea «et»

MÉMOIBZ: SUR I.'XSOZ.EM[ENT DES AUENÉS; '

Les aliénés trompés par les erreurs des sens et par lies hallucinations, entraînés par le délire de leurs passions, trahis par l'impuissance de diriger leur attention, ! commettent souvent des actions qui seraient crimineliles, si ces actions étaient commises par des personnes jouissant delà raison.

I La fortune , la vie, l'honneur de ces malades, de leurs fparens, et des personnes qui les entourent, l'ordre pu. rblic lui-même seraient compromis, si l'on ne mettait les I aliénés hors d'état de nuire, en s'assurant de leurs per- • sonnes.

La suspension du droit qu'a chacun de disposer , ■ selon sa volonté, de sa personne et de ses propriétés, f est une dérogation au droit commun, si grave dans I l'ordre social , qu'on est d'abord sui-pris que les médecins et surtout les légistes , n'aient pas indi-

' Mémoire lu à l'Institut, In i''' octobre iS'U.

que d'une manière positive, les cas où un aliéné peut , et doit être pinvé de la liberté. On est étonné que les i lois de tous les pays , n'aient point établi de règles pour i constater les cas qui réclament la suspension de la li- • berté d'un aliéné, pour fixer le mode à suivre, lorsque : celle suspension, jugée nécessaire, est mise à exécu- • tion.

Toutes les législations ont pourvu à l'arrestation des : aliénés qui troublent la tranquillité publique ; elles ont autorisé ou prescrit l'interdiction des citoyens privés de la raison; elles ont ordonné de sages précautions pour prévenir la surprise et les erreurs du magistrat qui doit prononcer l'interdiction ; mais il semble que tous les législateurs aient eu pour but, plutôt le maintien de ■ l'ordre public et la conservation de la fortune de Tinter- ! dit ou des tiers , que l'intérêt immédiat de la santé du i malade et celui de sa liberté. Avant que l'interdiction i soit demandée par la famille , avant qu'elle soit provo- • quée par le magistrat , avant que le jugement d'inter- • diction soit rendu, l'aliéné est privé de la liberté, de; l'administration de sa fortune, et retenu chez lui ou en- • fermé dans une maison étrangère, soit afin de prévenir ■ les actions funestes auxquelles il peut se livrer, soit afin i de le soumettre à un régime, à des soins, à un traite-ment qu'il repousse le plus souvent. Il y a là un acteî contraire au droit commun. Toutes les législations se: taisent à cet égard, tout ce qui se fait depuis l'invasion i de la folie jusques au jugement d'interdiction, est illé-gai, discrétionnaire, et soumis tout au plus à la surveil-lance administrative. Il y a là une lacune à remplir. J

Cette lacune serait-elle le résultat de l'indifférence des anciens législateurs pour la liberté individuelle ou bien auraient-ils reculé devant les difficultés d'une pareille loi?

L'isolement des aliénés {séquestration, confinement) consiste à soustraire l'aliéné à toutes ses habitudes, en l'éloignant des lieux qu'il habite, en le séparant de sa famille, de ses amis, de ses serviteurs; en l'entourant d'étrangers; en changeant toute sa manière de vivre.

L'isolement a pour but de modifier la direction vicieuse de l'intelligence et des affections des aliénés : c'est le moyen le plus énergique et ordinairement le plus utile , pour combattre les maladies mentales,

La question de l'isolement se rattache aux intérêts les plus chers de l'homme , considéré comme malade , comme membre de la famille et de la société. Ici ressort la gravité d'une maladie qui expose celui qui en est atteint, à être privé des objets de ses plus chères affections, à être contrarié dans ses désirs , dans l'exercice de ses droits civils et de sa liberté. Ici se révèle l'importance des fonctions du médecin appelé à prononcer si un individu doit être mis hors du droit commun.

Etudions d'abord la question de l'isolement , sous le point de vue médical , et dans ses rapports avec la santé de l'individu. Il sera plus facile ensuite d'indiquer les principes de droit, et de signaler ce qui manque dans la législation, sur un objet aussi important. En effet, si l'isolement est indispensable pour la géurison et la conservation de l'aliéné, l'isolement doit être autorisé par la loi ; si la médecine n'ordonne pas toujours l'iso- Icraent, si elle indique des précautions pour rendre plus

rjl^Q ISOLEMENT DES ALIÉNÉS.

profitable ce moyen de guérison , la loi ne doit autoriser l'isolement qu'avec des restrictions.

Cette question est grande ; car il y a, seulement en France, plus de quinze mille individus privés de leurs droits civils et politiques, privés de leur liberté, sans autorisation légale.

Que nous enseignent les faits et l'expérience sur la nécessité et sur l'utilité de l'isolement ?

§ ï. Nécessité de IHsolement.

Les anciens avaient compris les avantages d'un trai* tement spécial pour les maladies mentales ; ils ont laissé dans leurs écrits d'excellens préceptes sur l'habitation et sur le régime, sur la direction intellectuelle et morale propres à hâter la guérison des aliénés. Cullen parmi les modernes, a fait sentir la nécessité d'isoler ces malades, de les séparer de leurs parens et de leurs connaissances. Willis, qui acquit une si grande célé* brité pour avoir assisté à la terminaison heureuse du premier accès de manie de Georges III, fit démeubler les appartemens du roi, éloigna ses courtisans et ses serviteurs, et le fit servir par des domestiques étrangers. Willis assurait que les aliénés du continent qui ve*' naient réclamer ses soins, guérissaient plus souvent que les Anglais, ses compatriotes.

Tous les médecins anglais, allemands et français, qui se livrent à l'étude des maladies mentales , conseillent l'isolement des aliénés, et sont unanimes sur l'utilité de ce moyen de guérison.

L'isolement est une vérité pratique, dont la nécesté et l'utilité seront mieux senties, lorsqu'on sera I en persuadé que les aliénés ne sont privés ni de sen- I: bilité ni d'intelligence.

Les maniaques et les furieux eux-mêmes pensent et isonnent suivant les modifications de la susceptibilité

de l'activité de leurs organes. En épiant toutes les ées des aliénés, en analysant la liaison de leur raison- }ment, en fouillant dans leur cœur, en explorant s motifs de leurs déterminations , on saisit les causes

leurs affections et de de leur haine, de leurs désirs et i leurs aversions , de leurs déterminations et de leurs ;tions; on acquiert la conviction que les fous ne sont

s aussi déraisonnables que le croit le vulgaire.

Que d'aliénés ont lutté long-temps et péniblement Mitre l'égarement, l'exaltation de leurs idées, contre urs funestes impulsions, avant que leur délire se soit vélé par quelque acte apparent. L'observation suivante ouve jusqu'à quel point un aliéné peut cacher son déc : s'il peut dissimuler son état aux personnes avec squelles il vit, ne jouit-il pas de la plus grande poron de son intelligence !

Un négociant, âgé de cinquante-cinq ans , d'une conitution forte, quoique d'un tempérament lymphaf|ue, d'un caractère doux et facile, père d'une nomrcuse famille, avait acquis une fortune considérable ans le commerce; il éprouvait quelques contrariétés omestiques bien légères pour tout homme d'un carac-

re un peu ferme. Depuis un an environ, M avait

>i'mé un grand établissement pour l'un de ses fds. Peu

de temps après, il devint plus actif, et témoignait contre ses habitudes, la joie que lui causait sa prosp rite croissante. Il quittait plus souvent son raagasi et ses affaires. Malgré ces légers changemens , sa fa mille, encore moins ses amis et ses voisins, ne soupçon naient du désordre dans sa liaison. Un jour que M. était sorti, un marchand étalagiste apporte chez lu deux portraits et demande 5o louis, prix convenu dit-il, avec un monsieur très respectable qui a donn son nom et son adresse. Les fils du malade renvoien les portraits et le fripon. Le père rentre, ne parle poin de son acquisition; mais ses enfans mettent la conver sation sur les portraits, sur la friponnerie du marchand et sur le refus qu'ils ont fait de payer. M... se fâche assurant que les portraits sont superbes, qu'ils ne son pas chers, qu'il entend les acheter. Dans la soirée, discussion devient plus orageuse, le malade s'emport fait des menaces, enfin le délire éclate. Dès le lende

main, M est confié à mes soins; ses enfans, effray

par la maladie de leur père , et alarmés de l'acquisitio qu'il a faite, parcourent les livres de commerce. Quell fut leur surprise, en voyant la mauvaise tenue des r gistres, des lacunes nombreuses et un déficit immen de la caisse! Ce désordre remontait à plus de six moi Sans cette discussion, dans peu de jours, une maiso de commerce des plus honorables, allait être compr mise. Une lettre de change, pour une somme consid rable , arrivait à son terme, et nulle mesure n'avait ék' prise pour l'acquitter.

Il est des individus qui recouvrent la raison, dè<

u'ils quittent leur domicile , et qui la perdent de nou- >au dès qu'ils y rentrent. Livrés à eux-mêmes, rendus leurs habitudes, ces individus s'abandonnent à des ex- ;s, éprouvent des contrarie'tés , s'affligent de ce qu'ils )ient, redoutent les devoirs, lés assujétissemens du onde et le tracas des affaires : mille soucis , mille inliétudes, mille préoccupations opposées, mille sentiens divers les exaltent ou les découragent; le délire ;late. J'ai vu, à la Salpêtrière, plusieurs femmes qui î pouvaient être raisonnables que dans l'hospice, qui clamaient avec instance leur rentrée dans la division ?s aliénés, sentant, après quelques jours passés dans ur famille, qu'elles allaient retomber malades. Quel- :es-unes de ces femmes, rentrant assez tôt, prévelient le retour d'un accès; d'autres, s'y prenant trop rd , ne pouvaient échapper au mal qu'elles cherlaient à éviter. Ce que j'ai observé à la Salpêtrière, le remarque souvent à Charenton.

M... âgé de quarante-sept ans, d'un tempérament ?rvoso-sanguin, sujet à des hémorroïdes qui ne coulent is depuis quelque temps, avait l'habitude de faire apliquer des sangsues à l'anus , pour combattre des maux 'i tête auxquels il était sujet. Heureux dans son inté- (^ur, son commerce avait prospéré jusqu'à l'année 1 83o. 'c3-lors M... se tourmente et se donne beaucoup de ncas pour soutenir ses affaires; en décembre i83i , près une perte assez légère, il tombe dans la tristesse, ans la mélancolie; sa face se colore, ses yeux s'injec- :nt, sa respiration devient difficile. M... répand des irmes et répète sans cesse qu'il est perdu; le lende-

ySo ISOLEMENT DES ALIlÉNiÉS.

main et les jours suivans il fait plusieurs tentatives (J suicide , on est obligé de matelasser son appartemen il veut s'étrangler, essaie d'avaler sa langue , remplit s bouche avec son poing dans l'espoir de s'asphyxi" enfin il refuse toute nourriture. Après six jours, le m lade est conduit à Paris et confié à mes soins. Dès arrivée toute tentative de suicide cesse, le malade p raît rendu à la raison et délivré de la funeste impulsi au suicide. U impression que jaiéprowée, me disait-i en me 'voyant transporté dans une maison étrange m^a guéri. En effet, le sommeil, l'appétit, la conve tion très suivie et quelquefois gaie , peuvent faire croi à cette guérison. Trois semaines paraissent suffisantt pour la convalescence; la femme et le fils de M... vi nent le chercher, il passe deux jours à Paris, y terrai quelques affaires et repart pour la province; à pei chez lui, M.,, se sent dominé par les mêmes impu sions, il revient à Paris, y reste quelques jours, y ff quelques affaires et repart très bien portant ; de reto dans sa maison, M... fait de nouvelles tentatives i suicide , frappe son fils et ceux qui le servent; la vie < sa femme est compromise. Le chagrin de sa famille, surveillance exercée autour de lui, les menaces simul de l'autorité, rien ne peut vaincre ses impulsions funes' Le malade passe plusieurs jours sans prendre de nour ture, il lie, avec un cordon, les organes extérieurs > la génération , monte sur son lit pour se précipiter s le parquet; il déchire son Hnge pour en faire des co et se pendre , enfin , il trompe la surveillance de ses rens et court se précipiter dans la rivière. Il est aussi

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mis dans une voilure , accompagné de sa femme, et malgré la camisole, il n'est pas d'efforts qu'il ne fasse pour se tuer. Arrivé à Paris, isolé de nouveau, M... est parfaitement raisonnable et ne fait point de tentatives de suicide, pendant six semaines qu'a duré ce nouvel isolement. Je lui demande comment il ne dompte pas chez lui ses funestes impulsions, comme il le fait à Paris, éloigné de sa famille et de ses affaires, il répond 'une manière évasive , affirme que cette fois l'épreuve été assez longue, qu'il est guéri ; il insiste pour retourer chez lui : Pmé de ma femme et de mon fils , je suis plus malheureux des hommes et je ne puis vivre, réète-t-11. Mais, lui disais-je, puisque vous êtes si maleureux ici, pourquoi n'essayez- vous pas de vous déuire , cela vous est facile : Je ne sais pas , répliquait-il , mais je suis guéri, quon me laisse partir. Le alade jouissait de la plus grande liberté, nulle précaution apparente n'était prise pour l'empêcher de se déruire, et jamais il n'a fait la moindre tentative; jamais n'a déraisonné, et jamais je n'ai pu obtenir l'aveu des otifs qui le portaient à se détruire lorsqu'il était dans a maison , tandis qu'il n'y songeait plus dès qu'il était -hez des étrangers ; retourné pour la quatrième fois u milieu de sa famille , les mêmes phénomènes se sont

enouvelés avec la même violence; par instant, M

raitant d'affaires importantes, faisait trêve à ces funeses idées.

La sensibilité des aliénés est pervertie; ces malades ont plus, avec le monde extérieur, que des rapports mormaux, par conséquent douloureux. Tout les blesse,

tout les déchire, tout leur est odieux. En opposition c permanente avec tout ce qui les entoure; ne comprenant point ce qu'on leur dit , ne saisissant pas les rai- | sonnemens qu'on leur adresse, ils en concluent qu'on les trompe; ils prennent pour des injures, pour de l'ironie, pour des provocations le langage le plus franc, le plus sérieux et le plus tendre. Le régime , les prohibitions réclamés par leur état , auxquelles on essaie de les astreindre, leur paraissent des persécutions insupportables, des contrariétés horribles. L'aliéné est en proie à des soupçons qui mettent le comble à sa perversion morale. De là cette défiance symptomatique que l'on observe chez presque tous les aliénés, même :j chez les maniaques qui paraissent si audacieux et si téméraires. Ce symptôme qui s'accroît par les contrarié- h tés imaginaires ou réelles, par des traitemens mala- -il droits, augmente avec le progrès de la maladie, avec :| la perturbation et l'affaiblissemeiit de l'intelligence; il l imprime, sur la physionomie des aliénés, un caractère spécifique facile à saisir, surtout dans la lypémanie et dans la démence, lorsque celle-ci n'est point arrivée au dernier degré de l'oblitération de l'intelligence.

La défiance est propre aux esprits faibles, elle est le partage des peuples dont l'intelligence est peu développée. L'homme affaibli, le vieillard, sont plus défians que l'homme dans la force de l'âge; les grands artistes, les gens de lettres, les savans, sont très obligeans; tant il est vrai qu'il existe une force morale dans l'ascen dant que donne sur les autres hommes la culture de* l'esprit et une raison plus développée. Cependant, mal

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gré leur défiance, les aliénés sont d'une imprévoyance complète; ils n'ont nul souci, nulle inquiétude pour le moment qui va suivre, mais une défiance extrême pour tout ce qui est présent.

De la défiance, ces malades passent bientôt à la crainte ou à la haine, et dans les deux situations morales, ils repoussent leurs parens, leurs amis, accueillent les étrangers, se jettent dans leurs bras, les invoquent comme des protecteurs ou des libérateurs avec lesquels ils sont prêts à fuir, abandonnant leur habitation et leur famille.

Qu'espérer pour la guérison de ces infortunés, si l'on ne détruit leurs préventions? Qui de nous n'a éprouvé la différence qu'il y a d'être trompé, outragé, trahi par ses proches, par ses amis, ou par des individus qui nous sont étrangers et absolument indifférons ? On pressent déjà un des grands avantages de l'isolement. (Page 120 et suiv. , tom. I.)

Ce malheureux, devenu tout-à-coup maître de la terre, entend êlre obéi par ceux qui étaient accoutumés à céder à ses volontés par respect ou par affection. Sa femme, ses enfans, ses domestiques sont ses sujets, oseraient-ils lui résister? Qu'il soit transporté dans un lieu étranger; le voilà hors de son empire, il n'est plus au milieu de ses sujets , l'illusion est détruite.

L'isolement des maniaques est d'une nécessité absolue monis évidente : les maniaques sont d'une susceptibilité excessive, toutes leurs impressions physiques ou morales les irritent et les portent à la colère; or la colère du déljj-e, c'est la fureur. Le furieux se livre aux actes

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les plus dangereux, il casse, brise, frappe et tue. II s'arme de tout ce qui tombe sous ses mains pour se venger ou pour se défendre. Veut-on le retenir, il a recours à la force, à la ruse; rien n'est sacré pour lui, pourvu qu'il recouvre la liberté que des parens, des amis injustes ou barbares veulent lui ravir.

M..., âgé de 27 ans, d'un tempérament sanguin, sujet aux maux de tête, voyage à cheval par un temps très chaud; il est pris d'un accès de manie. Recueilli sur lâ route par des amis de sa famille , il est retenu dans un appartement jusqu'à l'arrivée de ses parens; il se croit tombé dans un repaire de voleurs, parce qu'en entrant dans celte maison amie, on avait envoyé le cheval à l'é- • curie et mis son porte-manteau en sûreté. Après toutes sortes d'efforts et de violences pour recouvrer la liberté, le malade met le feu à la maison , afin de s'échapper des mains de ceux qu'il prend pour des voleurs.

Laissera-t-on dans leur famille des monomaniaquès qui ont des penclians affreUx et actroces? Il eu est qui ont des impulsions aveugles, instinctives, irrésistibleé. Pinel, Gall, Hoffbauer ^ rapportent des faits d'impulsions maladives pour le vol. Heinke et M. Marc - oit donné l'histoire de raonomanies incendiaires. Enfin, dës exemples d'impulsions au meurtre, au suicide, sont signalés par tous les auteurs. Tous les médecins parlett

' Médecine légale relative aux aliénés et aux sourds-muets, Irad. JB Chambeyron, Paris, 1817, ia-S.

^ Annales d' Hygiène publique et de Médecine légale, i833, t. x , p. 35 et suiv. — Mémoires de l'Académie royale de Médecine, Paris, iS33^ tom. m, j). 29 et suiv.

des dangers qu'il y a de laisser libres les aliénés enclins au suicide Ces funestes penchans sont quelquefois motivés, quelquefois ils sont sans motif. Ordinairement ils se reproduisent sous le type intermittent , et les individus atteints de ces funestes impulsions jouissent habituellement de la raison , dans tous Ifeurs discours , dans toutes les actions qui ne rentrent pas dans la série des idées et des affections maladives. Ces monomaniaques que je n'ai point à faire connaître ici, rentrent dans le domaine de l'administration qui vedle à la sûreté publique.

Quelquefois la cause du délire existe au sein de la famille. Des chagrins domestiques, des revers de fortune, la jalousie, la présence d'individus qui éveillent ou irritent les passions mal éteintes, ont provoqué l'égarement de la raison et sbnt des obstacles insurmontables à son rétablissement.

M... âgé de 27 ans, éprouve des revers de fortune , tombe dans la lypémanie avec penchant au suicide; l'élévation db l'appartement qu'il habite, la disposition de l'escalier de sa maison , les visites réitérées de ses amis qui vienherlt comtempler son malheut\ le désespoir et les soins de sa femme, sont autant de circonstances qui excitent le malade à terminer son existence; tout en avouant qu'il n'a point de motifs pour se détruire, qu'il est honteux et criminel d'attenter à ses jours, il n'est point de tentative qu'il n'ait faite pendant plus d'un mois. Isolé et transporté hors de chez

' Vojez le méraoirc Suicide, tome i, page SzG cl suiv. Monomanie Uomicidc, tome 11, page 94.

rj^Q ISOLEMI'NT DES ALIÉNÉS.

lui, logé à un rez-de-chaussée d'où il peut facilement aller dans un jardin, le malade ne fait plus d'effort pour terminer sa vie ; cela ne servirait à rien, dit-il, je ne pourrais venir à bout de me tuer ici, toutes les précautions sont prises pour m'en empêcher.

Une dame âgée de 5o ans, d'un tempérament lymphatique, d'un caractère timide, avait franchi son temps critique et jouissait d'une parfaite santé, quoique, depuis plusieurs années, elle éprouvât quelques sentiraens de jalousie pour une nièce qu'elle avait attirée dans sa maison. Dans cette disposition morale, madame perd un enfant presque subitement , et son mari tombe gravement malade. Les chagrins, les fatigues la rendent acariâtre ; la présence de sa nièce lui devient insupportable : madame donne son argent inconsidérément, abandonne souvent sa maison, allant se plaindre partout. Enfin elle éclale en injures, veut étrangler sa nièce, elle est prise de délire général et devient furieuse : elle a des intervalles lucides. Le jour est moins orageux que la nuit. Le médecin fait appliquer des sangsues, ordonne des pédiluves et du petit lait. Le quatrième jour, la malade est confiée à mes soins. Le visage est pâle, leslèvres sont sèches; les yeuxbrlllans, mobiles ou fixes ; la parole est brève ; la langue muqueuse ; l'épigastre douloureux ; des gaz s'échappent par la bouche; constipation. A une heure de la nuit, tout-à-coup, la malade s'agite, quitte son lit, pousse des cris, vomit un torrent d'injures, écume de fureur. La face est extrêmement rouge, le corps couvert de sueur. Trois femmes ont de la peine à contenir la malade, qui

ifaittles efforts pour se soustraire aux olijets imaginaires [qui l'effraient. J'arrive, je me plains de tant de bruit let de tant de désordre; je fais retirer les femmes et j'or- Jdonne à la malade de se coucher. Celle-ci me regarde lavec surprise : je la fixe et lui réitère l'ordre de rentrer idans son lit. Madame se couche et se tient tranquille lie reste de la nuit. La nuit suivante, mêmes accidens, ■même moyen pour les combattre, même succès, Cin- :quième nuit, retour du délire, mais sans fureur. Clia- \que fois que je vous vois, me dit la malade, y'e 7}ie sens tranquillisée. Bains tièdes, petit lait nitré, la vemens émolliens. Sixième nuit, explosion de fureur qui cède comme les deux premières fois; du reste, pendant tout le jour I madame est calme, raisonnable, mais triste. Le septième jour, j'annonce à celte dame que sa nièce doit quitter sa maison. Celte nouvelle produit son effet; le sommeil se rétablit; les selles sont faciles. Douzième jour, retour du délire, inquiétudes fugaces, crainte d'être labusée sur le départ de sa nièi-e; insouuiie. Seizième jour, le père et la mère de la malade viennent confirmer le départ de l'objet de sa jalousie. J)ès-lors le délire [cesse : il reste seulement un peu d'inquiétude et queltque défiance, qui n'empêchent point madame de rentrer chez elle, c[uelques jours plus tard. Elle y reprend îses occupations habituelles et jouit d'une santé parfaite. Plusieurs mois après, elle sollicite de son mari le rappel de sa nièce, reconnaissant qu'elle était malade lorsque la jalousie s'est éveillée en elle.

Les personnes privées de la raison tombent quelquef fois dans l'abattement physique et dans le décourage-

.^58 ISOLEMENT DES ALlÉWlïS.

ment moral ; elles sont tellement affaisse'es qu'elles ne > peuvent vaincre leur inertie intellectuelle, ni triompher i de leur répugnance pour toutes sortes d'exercices et de distractions. Profondément affectées de cette nullité physique et morale , elles se la reprochent et elles s'en font un motif de désespoir. Cette situation est d'autant plus funeste que ces malades voient ce qu'ils devraient faire et qu'ils restent les témoins de ce que les autres font pour eux.

Los aliénés, qui conservent si souvent le sentiment | de leur état, perdent rarement le souvenir de leurs ac» lions : ils se rappellent tous les accidens qui ont signalé le début de leur maladie : ce sont des écarts de conduite, des emportemens, des actes de violence, dont le souvenir les irrite. Le regret, les remords sont continuellement irrités par la présence des lieux té'moins de leurs égaremens, et par celle des personnes qui ont été victimes de leur fureur. Parce qu'ils s'accusent eux-mêmes, ils croient que les autres les condara* l| nent : ainsi l'un devient furieux à la vue de sa femme, m qu'il croit avoir maltraitée ; l'autre s'exalte en voyani 1|> un ami, dont il croit avoir compromis la fortune. Sou- 1^ vent, lorsque la folie éclate, les organes digestifs sont en n mauvais état ; les aliénés trouvent mauvais au goût tout ce qu'on leur présente, soit boissons, soit alimens solides: ils croient qu'on a voulu les empoisonner, et ils accusent ceux qui leur ont donné les premiers soins, m Ils deviennent furieux ou sont terrifiés dès qu'ils voient ;!" s approcher leurs parens ou les personnes qui les ont ;! assistés au début de la maladie.

Un jeune homme, âgé de 21 ans, était mélancolique depuis quelques jours; ses camarades le conduisent à la campagne pour le distraire. Pendant le dîner, toutà-coup el sans motif apparent, explosion du délire le plus furieux , le malade accable d'injures ses amis et veut les frapper les appelant scélérats. Il est isolé, confié à mes soins; après trois mois de traitement, il guérit. Au déclin de la maladie la vue de l'un de ses amis a quelquefois réveillé l'agitation et même la fureur. Lorsque la guérison a été parfaite , ce jeune homme m'a avoué qu'étant 'à dîner avec ses camarades , le vin lui avait paru d'un goût affreux , qu'il s'était cru empoisonné par eux.

Un émigré, âgé de 46 ans, d'un tempérament sanguin , d'un caractère absolu , après une longue suite de malheurs est arrêté, mais rendu peu après à sa famille. Ce nouveau chagrin le jette bientôt dans le désespoir, suivi d'un accès de fureur qui persista pendant deux mois. Pendant son délire, le malade ne voyait et ne parlait que prisons, gendarmes, chaînes, etc.; après cet accès, M... resta mélancolique et hypocondriaque. L'année suivante sans nouvelle provocation, tout -à-coup délire et fureur; dès le lendemain le malade est confié à mes soins; quoique le délire soit général, avec agitation, M... parle souvent, comme dans le premier accès, de prison, de soldats, etc.; son délire est évidemment dominé par le souvenir de l'arrestation qui a provoqué le premier accès ; chaque fois que j'aborde le malade c'est avec l'accent de l'amitié; je lui tends familièrement los mains, je lui rappelle les soins que je lui ai donnés

r,6o ISOLEMENT DES ALIEPTES.

l'année précédente. — Dissipez vos inquiétudes, lui répétais-je souvent, vous pouvez compter sur mon dévoûment;vous n'êtes point détenu, rien ne vous retient, vous pouvez sortir quand il vous plaira. Le quatrième jour, je termine mes exhortations ordinaires par ces mots prononcés avec vivacité : Allons nous promener. IjB malade veut me suivre sans vêtemens. Je l'invite à s'habiller, nous sortons; nous n'avions pas fait quelques pas que nous pûmes échanger quelques phrases suivies, et avant de rentrer, le malade avait recouvré l'entier usage de ses facultés.

Une dame, âgée de 5o ans, fut effrayée par un incendie qui éclata dans une maison située vis-à-vis celle où elle habitait. Pendant trois jours et trois nuits, celte dame ne voyait que des flammes prêtes à dévorer elle et sa maison. Il a suffi de la déplacer pour faire cesser ses hallucinations , ses craintes et pour ramener le calme et rétablir la raison.

Les souvenirs antérieurs à la maladie ont une grande influence sur les idées des aliénés. En effet, les idées de ces malades ont des rapports presque constans avec leurs anciennes habitudes, avec les évènemens passés, avec leurs études, avec leurs affections, et avec des personnes qui ne sont plus. Ces souvenirs sont si vifs, que l'aliéné leur prête souvent de la réalité; de !à, des ressemblances qui les irritent et les rendent furieux , des aversions dangereuses pour les personnes dont ils ont eu à se plaindre autrefois. Un offlcier m'avait pris en aversion, parce qu'il me trouvait quelque ressemblance avec un général qui avait été sévère pour lui.

ISOLlîMÈNT ms ALIÉNÉS. 76 T

M... , âgé de 4o ans passés , avait eu dans sa jeunesse clos discussions d'intérêt avec son frère; tout s'était arrangé, et les deux frères vivaient dans la plus sincère intimité. La raison de M... s'égare, et sa fureur est constamment provoquée par la présence de son frère, qu'il accuse de l'avoir ruiné.

M..., âgé de 35 ans, devient maniaque; la vue de son père l'irrite et le rend furieux. Son père l'avait vivement réprimandé dans sa première jeunesse, pour quelques écarts de conduite.

Les aliénés ont le sentiment du mal qu'ils font , leur délire s'exa*père par la pi'ésence de leurs parcns dont ils font le malheur. Le cliagrin, les larmes qu'une mère, une femme, un fils ne peuvent toujours dissimuler, augmentent la douleur morale du lypémaniaque. La physionomie inquiète, effrayée des parcns, profondément affligés, ajoutent à la crainte, aux frayeurs du panophobe qui voit dans ces signes d'effroi de nouveaux motifs de terreur.

Je SUIS un objet d'effroi pour ma femme et mes enfans, me répète souvent un maniaque horriblement malheureux pendant les paroxismes du AéVïve) leur vue me jet le dans le désespoir, à cause du mal que je leur Jais; si mon délire oblige les personnes qui me soignent (!■ m 'enchaîner, qu'on me conduise dans un hospice ; je ne suruii^rais pas à ma douleur, si ma femme était contrainte a permettre, chez moi, un pareil traitement, quelque indispensable qu'il fût. Ce malade a des paroxismes qui persistent pendant trois ou quatre mois. Pendant tout ce temps-là, cl même plusieurs semaines

ISOLEMENT DES ALIÈNES.

après, il ne veut voir ni sa femme ni ses enfans, tant leur présence lui est douloureuse.

J'ai vu des aliénés, particulièrement des monomaniaques, dont l'impatience et le délire s'exaspéraient par l'exagération des soins de leurs parens : ! ma mere, que vous me tourmentez! jamais je ne guérirai près de vous, répétait souvent un lypémaniaque impatienté par les questions perpétuelles de sa mère, qui à chaque instant demandait à son fils des nouvelles de sa santé, et l'excitait à être docile au régime et au traitement qui lui étaient prescrits.

§ IL De ruiilité de l'isolement.

Je viens de prouver la nécessité de l'isolement, il me reste à démontrer son ulilité.

J'aurai encore, dans cette deuxième série de faits, à apprécier les rapports intimes et réciproques de l'in.telligence avec les affections des aliénés, rapports qui . ne sont jamais entièrement détruits chez ces malades.

Tout le monde a éprouvé ce saisissement indéfinisisable qui s'empare de noire être lorsque nous sommes > subitement enlevés à nos habitudes et à nos affection^, j Soustrait à l'influence des choses et des personnes a\\ i milieu desquelles il vivait, l'aliéné éprouve, dans le pre-r < mier instant de l'isolement, un étonnement subit qqi j déconcerte son délire et livre son intelligence à la di"^ • rection que vont lui donner des impressions nouvelles.

Madame âgée de ans, d'une constitution ner-veuse, d'un caractère très vif, mariée à l'âge de 21 1

ISOLEMENT DES ALIIÉN^S. 76^

ans, accouche heureusement; trois mois après, sa face se couvre d'éruptions... (couperose). Sans cause connue, elle craint de toucher au cuivre ; cette crainte augmente au point que la vue, et surtout le contact du cuivre, déterminent chez elle une sorte d'évanouissement. Elle croit que ses vêtemens, sa peau recèlent des parcelles de cuivre. A son lever, elle est trois heures à se nettoyer la peau, elle exige qu'on V épluche; elle fait de même pour ses vêtemens. Dans la rue, elle ne peut passer devant la boutique d'un chaudronnier ou le magasin dans lequel elle aperçoit du cuivre. Sur les montans de la porte cochère de sa maison, sont appendues les plaques

d'un notaire; raad , ne franchit cette porte, même

en voiture, qu'avec la plus grande angoisse. La nuit, le jour, elle est poursuivie de la crainte, que des parcelles de cuivre s'attachent à elle. Elle exige que son mari change de vêtemens, les secoue, les fasse brosser à tout instant. Quelquefois elle se trouve mal, parce qu'elle a cru voir du cuivre dans son salon, dans sa chambre, sur son lit, etc. D'ailleurs, madame conserve son appétit, mais elle a de la constipation, dort peu, est agitée, néglige ses enfans, son ménage, ne se distrait point, ne s'occupe point, mais ne déraisonne jamais. Après six mois de soins et de médicamens, madame .... est confiée à mes soins. Le jour même de son isolement, elle ne craint plus le cuivre, elle ne pense plus qu'à sa séparation de sa famille; elle dort peu. Le lendemain , elle touche et prend des flambeaux de cmvre, elle arrose un jardin avec des arrosoirs en ciuvre, et prend un bain dans une baignoire de cuivre.

rjQ^ ISOLEMENT DES ALIÉNÉS.

Elle écrit à son mari une lettre, l'assurant qu'elle est: guérie de sa ridicule aversion, rendant compte des épreuves qu'elle a déjà faites pour s'assurer elle-même

qu'elle est bien. Les jours suivans, madame est très

bien, ainsi que ses lettres pleines de sensibilité, de regrets du passé et d'espérance dans l'avenir , aspirant au bonbeur qui l'attend. Le neuvième jour depuis l'isolement, le mari de madame vient voir sa femme

et la trouve si bien , qu'il ne peut résister à sou désir de rentrer chez elle. Après un mois d'un état de santé

parfaite, madame est prise tout-à-coup de la môme

aversion, des mêmes répugnances, des mêmes craintes, des mêmes précautions, non pour le cuivre, mais pour le suif. Elle reprend toutes ces habitudes maladives déjà décrites; ce nouvel accès persiste pendant douze ans, malgré de longs voyages et tous les moyens de distractions possibles, malgré les soins les plus attentifs et les

plus affectueux de son mari. Après douze ans, mad

est confiée à mes soins. Entrée dans la maison d'Ivry, dirigée par le docteur Mitivié, le même jour de l'isolement tous les symptômes cessent, et dès le lendemain, la santé est parfaite. Après un mois d'isolement, pendant lequel madame ... écrit à son mari, en reçoit des lettres, fait toutes sortes d'épreuves pour s'assurer qu'elle est guérie des terreurs que le suif lui causait, elle rentra dans sa famille, où elle est très bien depuis trois mois. C'est un des faits les plus remarquables de l'utile influence de l'isolement. 1 M. N... âgé de 56 ans, d'un tempérament éminemment nerveux , d'une constitution sèche, essuie de

grands revers dans sa position politique, s'adonne à l'étude, et faligue son cerveau par de très longues contensions d'esprit. A l'entrée de l'hiver, il est pris d'un accès de monomauie et est confié à mes soins. M. N... est d'une loquacité intarissable; il écrit sans cesse, il est dominé par le désir d'acheter des fonds publics , lui qui a une grande fortune territoriale et qui ne s'est jamais livré à aucune spéculation. Après six mois de soins, un voynge de trois mois confirme l'heureuse terminaison de ce premier accès. Quatre ans après, à la même époque de l'année, c'est-à-dire à l'entrée de l'hiver, M. N... rentre chez lui , et annonce à sa femme d'un ton très satisfait qu'il vient d'acheter à la bourse pour une somme très considérable de fonds publics. La femme de M. N... qui s'était aperçu depuis quelques jours que son mari avait un peu d'agitation et moins de sommeil , le décide à faire un voyage. Dès le surlendemain il se met en route, l'achat des rentes est oublié et en peu de jours, M. N... recouvre la plénitude de la santé.

Les impressions inaccoutumées que les aliénés reçoivent lorsqu'ils sont isolés, produisent des idées nouvelles, brisent la chaîne vicieuse des idées qui caratérisent leur délire. La nouveauté des impressions attire, fixe ou excite leur attention qui reprend alors sa puissance sur leur entendement ; et si les illusions des sens, si les hallucinations ne sont point détruites , leur influence est du moins suspendue pendant un temps plus ou moins long. Ne connaissant point les personnes avec lesquelles ils se trouvent tout-à-coup, ne sachant que penser, qu'espérer, que craindre de ses inconnus-avec

lesquels ils vont vivre, les aliénés cherchent à étudier i le caractère de leurs commensaux , afin de se mettre en il rapport avec eux. Le premier effet de l'isolement est-il Ij de rendre l'aliéné plus calme et quelquefois raisonnable; ; ce premier effet persiste aussi long-temps que les im- • pressions nouvellement reçues. Aussi les premiers mo- ■ mens de l'isolement sont-ils précieux pour le médecin q'' qui sait en profiter, et c'est alors que commence la i guérison de quelques-uns de ces malades.

M. B... âgée de 4o ans, d'un tempérament nervosô- • sanguin , d'une grande susceptibilité , d'un caractère ! mélancolique, artisan d'une fortune considérable, était I occupé de spéculations et faisait de grands préparatife i pour le sacre de Bonaparte , lorsqu'il reçut une légère i contrariété qui blessa son amour-propre. M. B... fut t pris de fièvre qui cessa après quinze jours. Dès le lende- • main, délire, agitation et fureur, quatre jours plus tard, . le malade menace la vie de sa femme et celle de ses enfans s qu'il veut jeter par la croisée; son médecin le conduit! dans une maison de santé et le confie à mes soins. Le : malade est logé au rez-de-chaussée, dans une chambres où il n'a d'autre meuble que son lit; il y est laissé seul, \ surveillé par des domestiques placés au-dehors. Insom- ■! me, mais calme, sueur abondante. M. B... se contraint ( le lendemain ne voulant point être pris pour un fou , i mais le délire reparaît par intervalle. Pendant le pa- -i roxisme, loquacité, marche précipitée, quelquefois s tristesse. Troisième nuit, sommeil ; quatrième jour de f l'isolement, le malade demande sa femme et ses enfanS, . et promet une entière docilité; neuvième jour, il reçoit I

la visite de sa femme , l'accueille avec transport ; rend parfaitement compte des causes de sa maladie et de l'impression vive qui l'a rendu à la sanlé ; il conserve un peu de loquacité sans trace de délire. Il sort ce ce jour-là même, mais au lieu d'aller à la campagne comme il:| était convenu, M. B... exige et obtient de rentrer dans sa maison. A peine y est-il rendu , qu'il s'agite, s'exalte et fait des reproches, déclarant qu'il ne verra plus son médecin qui était son ancien ami. Peu-àpeu il s'apaise, s'informe de ses affaires, s'en occupe comme s'il n'eût jamais été malade. Le lendemain M. B... se rend chez son notaire, lui déclare qu'il veut divorcer parce que sa femme a voulu le faire passer poUr fou. Cependant , quoique les entreprises de M... fussent nombreuses et un peu hasardées, il les dirige avec le plus grand succès sans que personne puisse soupçonner l'état dans lequel il a été. Il ne manque pas d'aller tous les huit jours chez son notaire, afin de suivre l'œuvre de son divorce. Après trois mois les grandes entreprises de M. B... ayant atteint leur terme, il se rend chez son notaire, et lui demande avec un ton animé où en est son divorce. Dès demain, répond celui-ci, les publications légales seront affichées. Notre convalescent sortant comme d'un long rêve, s'écrie : ^k! malheureux ! wez-fous pu croire que je voulais quitter ma femme, ne compreniez-vous pas que fêtais encore fou ? Le notaire se jette dans les bras de son ami. — Je le savais, et n'ai donné aucune suite à votre projet de séparation. Depuis lors, il n'a plus rien manqué à la sanléde M. B...

Ce monsieur m'a avoué depuis , que sa translation dans une maison étrangère, avait fait sur lui une profonde impression, qu'il avait passé une nuit affreuse:; que cette crainte qu'on le crût aliéné l'avait rendu h la raison, et que s'il en a voulu à son médecin, s'il, a voulu divorcer, c'est qu'il n'était pas complètement guéri, dans le premier temps de son retour à sa famille et à ses affaires.

Madame..., âgée de 19 ans, héréditairement prédisposée aux maladies cérébrales , accouche heureusement et pour la première fois. Huit jours après une légère affection morale (départ de la sage-femme), suspendit les lochies. Le délire éclata aussitôt. On saigne la malade; on appose des sangsues; l'agitation augmente, le délire est général, il s'exaspère par la présence de son mari. Après quelques jours, je suis appelé en consultation. Je conseille l'isolement. Une maison avec un jardin est louée aux Champs-Elysées. On y établit la malade qui, chez elle, très agitée, criait sans cesse, se refusait à toute espèce de soins, et était difficilement contenue avec la camisole. Dès le jour de cette translation, madame est plus calme, oppose moins de résistance pour prendre des alimens , elle a quelques instans de sommeil, le lendemain le délire diminue; madame est plus attentive aux objets qui l'environnent et plus accessible aux conseils qu'on lui donne. Le deuxième jour de l'isolement elle parle quelquefois de son mari et de ses parens, mais elle continue à se promener dans son jardin avec vivacité et même en poussant des cris. Sommeil , déjections alvines provoquées

par des lavemens. Huitième jour, la malade demande son mari avec instance. Une visite est permise. Pendant une demi-heure , madame cause avec son mari très convenablement, mais peu-à-peu elle s'agite; son imagination s'exalte, le délire se manifeste; elle devient presque furieuse , le mari se retire. L'isolement est recommencé avec la première rigueur; après douze jours, de nouvelles visites sont permises, loin de nuire, elles confirment le retour de la santé.

Des privations que l'isolement impose , naissent des phénomènes moraux précieux pour la guérison. Tout le monde a ressenti les effets de l'absence, tout le monde a éprouvé le besoin de revoir des objets devenus plus chers , depuis qu'on en est privé. La privation des personnes devenues indifférentes ou même odieuses depuis la maladie, réveille les anciennes affections affaiblies, éteintes ou perverties, et substitue ainsi des désirs naturels à des préventions et à des aversions enfantées par le délire. L'ennui devient dans l'isolement une passion active qui réagit utilement sur les pensées et sur les affections des aliénés. Lorsque l'ennui n'est pas trop prolongé, lorsqu'il n'est pas trop profond, il éveille le désir de changer une situation qui déplaît et donne une activité nouvelle et salutaire aux facultés intellectuelles et morales.

Madame..., âgée de 27 ans, après une couche heureuse éprouve une affection morale vive, tombe dans la lypémanie, refuse toute sorte de nourriture, repousse les soins et les consolations que lui prodiguent son mari et sa famille, répétant sans cesse qu'elle est perdue. Elle "3 1>.)

r^r^O ISOLEMENT DES ALlÉNlés.

maigrit beaucoup et tombe dans une grande faiblesse. Après un mois de soins infructueux, madame... est isolée , confiée à mes soins. Dans les premiers jours de l'isolement on essaie tous les moyens propres à la rassu^ rer et à lui inspirer de la confiance; leur inutilité décide à laisser la malade livrée à ses réflexions. Alors elle exprime le désir de rentrer dans sa famille... « Lorsi que vous ferez comme tout le monde, et que vous vous nourrirez convenablement, vos parens viendront vous voir et vous ramèneront chez vous. » Je répète cette phrase chaque fois que la malade demande ses parens. Après quinze jours, inadame sort spontanément de son appartement, et se décide à vivre comme ses com? mensaux. Lui ayant demandé les motifs de ce brusque changement, voici sa réponse : Je me suis horribler ment ennuyée pendant les derniei's quinze jours , n'y tenant plus, je me suis décidée à faire comme tout h monde de la maison. Me tiendra-t-on les promesses quon m'a faites , retournerai-je bientôt chez moi, car r ennui f mirait par me tuer? Il est inutile d'ajouter que l'isolement cessa et que la guérison ne se fit pas attendre.

Les aliénés sont généralement convaincus qu'ils jouissent d'une santé parfaite et que jamais ils ne se sont mieux portés. Cette conviction les détermine à repousser toute espèce de soins et de traitement; ils se refusent obstinément à toute sorte de régime. Quelques-uns dominés par le besoin de tourmenter leurs parens et leurs amis, font tout ce qui est leur nuisible, sans égard pour les prières et les larmes des personnes qui

les conjurent de soigner leur santé. Les conseils des médecins sont des niaiseries, des mystifications, des outrages et même des persécutions. Quel est le membre de la famille qui osera contrarier les goûts dépravés et nuisibles d'un malade ainsi prévenu? qui osera l'obliger à s'abstenir de tel aliment , de telle boisson , de tels actes propres à exaspérer le délire? lequel de ses parens osera le forcer à prendre un médicament que le malade rejette autant par la conviction que ce médicament est inutile, que par la certitude qu'il lui fera du mal? Ce qu'une mère, une femme, un ami, n'ont pu obtenir, devient facile à des étrangers.

Quelquefois l'aliéné qui est isolé est saisi de crainte , se voyant dans un lieu inconnu, entouré d'étrangers. Si elle ne va pas jusqu'à la terreur, cette crainte produit des effets prompts et salutaires ; elle agit à la manière des substances sédatives, elle modère l'excitation nerveuse, elle calme et dispose le malade à mieux sentir les influences nouvelles auxquelles il est soumis, elle le rend plus accessible aux conseils; quelquefois, et particulièrement dans la lypémanie , les malades soupçonneux , défîans , se croient délaissés par leurs parens et par leurs amis; ils se persuadent qu'on les a voués à de mauvais traitemens, à des supplices, à des épreuves, à des expériences, à la mort. Les soins, les égards, les prévenances, l'assurance d'un avenir heureux, la promesse de recouvrer la liberté, font passer le malade du désespoir à l'espérance et à la confiance. Le contraste entre l'abandon présumé, l'appréhension d'un sort prochainement funeste et l'empressement affeç-

r,y2 ISOLEMENT DES ALIENES.

tueux (h gens inconnus, provoque une lutte intérieure d'où la raison sort victorieuse.

M..., d'un tempérament sanguin , âgé de 58 ans , devenu mélancolique à la suite de la révolution, parla perte de s;i fortune et de son état, vivait retiré à la campagne. Sa femme le pressait souvent de passer l'hiver à Paris; il s'y était refusé; luais enfin il cède aux instances qu'on lui fait à cet égard, dans l'espoir qu'une vie plus distraiîe dissipera sa mélancolie. Le contraire a lieu. Paris réveille tous ses anciens souvenirs, ravive son chagrin. Une légère contrariété lui fait perdre la raison. Des évacuations sanguines sont faites, des hains frais sont refusés ohstinément. Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion on a recours à la contrainte; le malade devient furieux, persuadé que sa famille veut le sacrifier. Dès-lors il tente tous les moyeus de se détruire ; il essaie de se précipiter par les croisées : on persiste à faire prendre tous les jours un bain frais. Chaque bain provoque une nouvelle contrariété, de nouvelles luttes, de nouvelles violences. M... est fixé sur son lit; il y reste pendant huit jours, refusant toute nourriture; enfin, il est isolé et confié à mes soins. Les yeux sont caves et hagards; la face décolorée, offre des mouvemens convulsifs. Le malade garde le silence le plus obstiné, pousse des soupirs et frissonne d'effroi dès qu'on l'approche. Je l'aborde, je lui parle avec intérêt , je lui exprime le dcsir de lui être «tde, et la promesse de le rendre à la santé et au bonheur. Pendant cette allocution, M répète ou plutôt balbutie des mots insignifîans, refuse les alimens

ISOLEMIÎJNT DKS ALIÉNÉS, 7^3

qu'on lui présente, et va lentement se jeter sur son lit. Un ancien soldat lui est donné pour domestique; ce soldat parle guerre, campagne, service militaire; et, après plusieurs hernies de narrations guerrières, auxquelles le malade ne repond point , le domestique hasarde l'offre d'un bouillon , qui est accepte et pris , quoique en tremblant. Dès le troisième jour de l'isolement, je conseille un bain; mais, en se rendant au bain, tout l'extérieur du malade exprime la terreur, on eût dit un criminel marchant au supplice. Après une demi-heure de bain et de conversation affectueuse, M... paraît moins inquiet, accepte les aliniens qu'on lui propose, et promet de se laisser soigner. En effet, dès ce jour-là, il prend une boisson légèrement laxative, un pédiluve, et les jours suivans des bains lièdes prolongés. Le sixième jour, il reçoit la visite de son frère qui promet qu'ils repartiront pour la campagne dès que les forces seront rétablies. La convalescence n'est plus douteuse ; le malade recherche la société et les distractions: il se promène volontiers, el après quinze jours, la raison est parfaite. Ce monsieur m'a avoué depuis, qu'il se croyait condamné au dernier supplice; que la tristesse de ses parens justifiait ses craintes , lesquelles, après avoir augmenté d'abord, avaient cédé aux soins qu'on lui avait prodigués dans la maison où il avait été placé.

Je n'indiquerai point ici toutes les circonstances qui concourent à prouver que l'isolement est un grand moyen de guérison des aliénés. Je n'avais qu'à démontrer son utilité. Je crois avoir atteint ce but , en rappor-

rjrj^ ISOLEMENT DES ALIENES.

tant des observations qui constatent cette utilité'. J'aurais pu en citer un beaucoup plus grand nombre. y oyez tome F% pages 1 19 et suivans.

Tout ce qui précède conduit aux conclusions suivantes.

Les aliénés doivent être isolés :

1° Pour leur sûreté, pour celle de leurs familles et pour l'ordre public ;

2° Pour soustraire ces malades à l'aclion des causes extérieures qui ont produit le délire , et qui peuvent l'entretenir;

3° Pour vaincre leur résistance contre les moyens curatifs ;

4° Pour les soumettre à un régime approprié à leur état;

5° Pour leur faire reprendre leurs habitudes intellectuelles et morales.

J'ai donc prouvé deux choses , la nécessité et l'utilité de l'isolement des aliénés.

Ici commencent les objections. S'il ne s'agit que d'un furieux, tout le monde comprend la nécessité de l'isoler, tant pour la sûreté du malade que pour celle de sa famille. L'intelligence du maniaque est tellement bouleversée, ses affections morales sont tellement perverties, qu a peine s'apercevra-t-il du changement de sa situation.

Celui qui est dans la démence, qui a les facultés affaiblies, qui est indifférent à toute impression étrangère, n aura point à souffrir ni du changement d'habitation ni de l'absence de ses parens et de ses amis , puisqu'il est sans regret comme sans répugnance.

Mais isolera-t-on l'aliéné qui jouit d'une grande partie de sa raison, qui n'a qu'un délire partiel, et qui conserve presque toute sa sensibilité morale? La contrariété qu'il va éprouver ne lui fera-t-elle pas perdre la portion d'intelligence qui lui reste? N'y a-t-il point de la barbarie à priver un malade des soins que lui prodigue la tendresse de sa famille ? Comment séparer des objets de ses affections un malheureux que le chagrin dévore? Comment éloigner le panophobe de ses parens et de ses amis , qu'il regarde comme ses défenseurs naturels? Comment priver de la liberté celui qui craint la police, les prisons et les fers, etc.; combien d'autres objections ne pourrait-on point faire encore? L'expérience a répondu, elle a prouvé que les aliénés guérissent rarement au sein de leur famille, que leur guérison est plus prompte et plus assurée lorsqu'ils sont traités hors de chez eux. On craint pour ces malades le contact avec leurs compagnons d'infortune , on redoute les effets de l'imitation, on croit que les idées et les actions des uns réagissent sur les autres et augmentent le délire de ces derniers; on redoute pour ces malades l'effroi qu'éprouvent les personnes bien portantes qui les visitent. L'on oublie que la sensibilité de ces malades est pervertie, et qu'ils ne sentent pas comme les individus jouissant de la plénitude de la santé.

Mais qui oserait assurer que l'isolement n'a jamais été nuisible: je répondrai franchement oui, l'isolement a nui quelquefois, parce qu'il est de la nature des choses que les meilleures ne soient pas toujours exemptes d'inconvéniens. Que conclure? Qu'il ne faut point abuser

iyy(3 ISOLEMENT DES ALIÉNÉS.

de Tisolement, qu'il ne faut pas en faire une application trop générale et trop exclusive, qu'il n'appartient qu'au médecin expérimenté de le prescrire.

Tout individu qui a du délire ne doit point être isolé; car, au début, l'aliénation mentale simule souvent le délire aigu et fébrile. Il est facile de s'en laisser imposer à cet égard, et l'erreur n'est point indifférente; elle compromet la santé du malade, elle expose le médecin à des regrets et au blâme. Lorsqu'on est appelé auprès d'un malade qui a du délire, il ne faut point se hâter de prononcer. Il m'est arrivé d'être appelé pour des cas semblables, et de m'être opposé à l'isolement qui paraissait très urgent, à cause de la violence du délire. Celle prudence serait superflue au début d'un second accès de folie, ou au début d'un accès de folie intermittente; elle pourrait être nuisible lorsqu'il y a impulsion au suicide ou à l'homicide.

Il ne suffit pas que celui auquel on prescrit l'isolement soit aliéné, car tous les aliénés ne doivent point être isolés. Si le délire est partiel ou fugace, s'il porte sur des objets indifférens, s'il n'est point entretenu par une passion violente , si le malade n'a point de répugnance ou d'aversion pour les lieux qu'il habite et pour les personnes avec lesquelles il vit, si son délire est indépendant de ses habitudes domestiques, si dans son intérieur de famille ne se trouvent point les causes d'irritation réelles ou imaginaires, si la fortune, la vie du malade, si la fortune, la vie de sa famille ne sont point compromises, enfin si l'aliéné se prête aux moyens lie guérison; dans tous ces cas, riioloment peut êlre

ISOLEMENT DES ALIICKÉS. 777

uùlc, mais n'est point indispensable. Si l'aliéné, conservant une grande portion d'intelligence, a un grand attachement pour les siens, on peut craindre que l'isolement n'augmente le délire.

L'isolement est indispensable dans la manie. Il faut isoler les monomaniaques dominés par l'orgueil, l'amour, la jalousie.

Il faut isoler les lypémaniaques poursuivis par des craintes et des terreurs imaginaires, tels que les panophobes et les suicides; ces derniers sont rusés, astucieux , et savent déjouer la surveillance la plus active. L'isolement seul peut rassurer sur la conservation de leur vie, encore faut-il toujours appréhender pour leur existence.

Les personnes qui sont dans la démence n'ont besoin que de surveillance et peuvent rester dans leur famille, à moins que des considérations particulières, intéressant des tiers, n'obligent à les isoler; une femme enceinte et impressionnable courrait des dangers à vivre constamment avec un individu qui serait dans la démence, quoique paisible. La présence d'un aliéné, dans une famille composée de plusieurs enfans, particulièrement de jeunes filles , peut devenir une cause prédisposante aux maladies mentales, et par conséquent nécessite l'isolement.

Les idiots n'ont rien à espérer de l'isolement : si on les renferme, ce n'est que pour les préserver des accîdens auxquels leur état les expose, pour les soustraire laux railleries du bas peuple, pour empêcher qu'ils ne I deviennent des instrumens dont les malfaiteurs se sont

ISOLEMENT DES ALIlÉNÉS.

servis quelquefois dans leurs tentatives criminelles.

Les aliénés pauvres doivent être isolés , parce que leurs parens, non-seulement sont dépourvus de tout moyen de surveillance et de traitement, mais que leurs habitations sont trop étroites.

Lorsqu'un aliéné, quel que soit le caractère de son délire, a été traité au sein de sa famille, pendant un temps plus ou moins long, l'intérêt de sa santé veut qu'on essaie de l'isolement , comme un puissant moyen dfe

guerison.

L'époque à laquelle doit cesser l'isolement n'est point facile à déterminer; l'expérience, à cet égard, a été longue à se prononcer. Que d'individus présumés guéris sont retombés malades pour être rentrés trop tôt dans leui^s familles! Combien sont restés incurables par suite de la même précipitation! Combien d'aliénés conservant leur délire , le dissimulent pour obtenir la liberté dont ils abusent; quelquefois s'abandonnant à des actions atroces. Je puis affirmer que j'ai vu beaucoup moins d'accîdens, beaucoup moins de retours de délire, en prolongeant l'isolement , qu'en le faisant cesser trop tôt. Il est. même des individus qui, après avoir recouvré la pléni-' tude delà raison, appréhendent de rentrer dans leu famille; mais je dois ajouter que le plus grand nombre des convalescens ont le désir contraire. (Voyez tom. I, pag. i3o etsuiv.)

Mademoiselle C, âgée de a i ans, douée d'un tempéra ment sanguin , d'une grande susceptibilité, d'une imagi, nation très ardente, vivant dans les prestiges du monde, était devenue amoureuse dès l'âge de la puberté. Celui

ISOLEMENT DES ALIÉNAS. 779

iru'ellc devait épouser est obligé de partir pour la pro-

fince; mademoiselle C devient sombre, triste; elle

.naigrit, elle a des lypotimies, les règles se suppriment, jiprès quelques mois d'attente, elle se croit délaissée, ievient maniaque, et fait plusieurs tentatives pour se •létruire. Ce premier accès ne dure que deux jours; le bois suivant, nouvel accès, la malade se précipite d'un premier étage, fait des efforts pour s'étrangler, essaie :!e s'asphyxier, et refuse enfin toute nourriture. Mademoiselle C... est isolée et confiée à mes soins; elle répond à toutes les instances qu'on lui fait pour prendre yes alimens ; — Je ne mangerai pas que je n'aie vu %L..., la vie m'est odieuse sans lui. Tout moyen de jersuasion ayant été épuisé, on a recours à l'appareil le la force pour lui faire avaler un bouillon : — On '■e l'a pas osé chez moi, dit-elle avec hauteur, on ne le "entera pas ici; plusieurs femmes sont introduites dans [appartement de mademoiselle C..., et reçoivent , l'orire d'employer la force. La malade brave d'abord cette taenace , mais dès qu'elle voit qu'on s'apprête à la iiourrir malgré elle, elle consent à prendre ce qu'on lui offre. Dès-lors, elle se prête aux soins et au traitement réclamés par son état. Le délire diminue pro- ''[ressivement, et le cinquième jour il avait disparu, itfademoiselle C... voit sa mère le quinzième jour de ! isolement, elle sollicite sa liberté. Cette liberté est d'a- >»ord refusée; mais quoique j'eusse averti que la sup- «ression des menstrues devait faire craindre de nouveaux iGcidens, mademoiselle C... rentre dans sa famille "ngt-cinq jours après en être sortie. Arrivée chez elle.

fjSo ISOLEMENT DES ALIÉNÉS.

elle n'est pas plus tôt assise, qu'elle s'écrie : — - Ces murs,' ces meubles, ces arbres me font un mal affreux; quefaii mal fait de rei>enirl Cependant il n'y avait point de délire; mais le troisième jour il reparaît, le douzièm il fallut isoler la malade. L'isolement ramena prompte-^ ment la raison; la convalescence se prolonge jusqu'au rétablissement des règles; cette fois la guérison est durable, et la santé ne s'est plus altérée, malgré une Ion gue suite de revers de cœur et de fortune.

Un militaire profondément lypémaniaque éprouvai les bons effets de l'isolement, lorsque après dix-sept jou.. de bonne santé, sa femme désire le ramener cliez lui,es< pérant par les distractions confirmer la bonne santé de son mari; chacun accueille avec empressement le conva lescent, qui paraît très bien porlant à ses camarades, tou le monde lui fait fête et l'invite pour célébrer son réta< bljssement; le régime est négligé : les militaires boive volontiers, celui-ci ne se ménage point, et dès le lend main, dans la soirée, il fait craindre à sa femme lere*' tour des premiers accidens. Le jour suivant, ce mil* taire réclame lui-même l'isolement, et passe huit jOU~ dans un délire maniaque.

Ne faut-il point accorder à toutes les maladies ui temps plus ou moins long, pour la convalescence? 0 ne craint pas de jeter trop vite un aliéné convalesce; à travers toute sorte d'imprudences , d'écarts de r gime, d'impressions fâcheuses, avant que le systèi nerveux soit entièrement raffermi. Pour celui qui co naît la puissance de l'association des idées avec 1< objets extérieurs, il n'est pas difficile de s'expliquer 1<

ISOLEMENT DES ALIÈNES. 78 1

angers que courent les aliénés en reprenant trop vite 'urs anciennes habitudes. Les premières visites que rcoivent tous les aliénés, soit de leurs parens, soit de luvs amis, font toujours sur eux une impression très ive et quelquefois funeste.

De même que l'isolement ne convient pas à tous les liénés, tous ces malades ne doivent pas être soumis au lêmc mode d'isolement : de même que, comme dans la icrapeulique générale, le praticien doit varier la forme es médicamens suivant les individus et la période de

maladie.

On isole un aliéné d'une manière incomplète, en le issant dans son habitation , se contentant d'écarter sa mille, ses amis, ses serviteurs.

On isole un aliéné, en l'établissant seul, dans une aison étrangère, et en le faisant servir par des perinnes qu'il ne connaît pas.

L'isolement auquel on a recours le plus généralement, irce qu'il est plus à portée de toutes les fortunes, parce ie les moyens de traitement sont réunis, consiste à acer le malade dans un maison consacrée au traitecnt des maladies mentales.

Enfin, le voyage avec des parens ou des amis, ou ieux encore avec des étrangers est un mode d'isoment qui eut du succès dans quelques cas de folie, irticulièrement dans la monomanie et la lypémanie. ■ prolonge l'isolement des convalescens , en les faint voyager, c'est le meilleur moyen , pour raffermir la lérison. Le voyage est une excellente transition entre

privation de la liberté et le retour à son usage com-

ijSa ISOLEMENT DES ALlÉWlïS.

plet , entre la privation de la société et la rentrée dans le monde. Ce n'est point ici le lieu de discuter quel esfi le meilleur mode d'isolement , il me suffît de l'avoir îm diqué. L'expérience et le raisonnement nous ont prouvé la nécessité de l'isolement, et l'utilité de ce moyen de guérison, lorsqu'il est appliqué avec prudence et dis-i cernement.

L'isolement ayant pour premier effet la privation . d»' la liberté , l'autorité ne doit-elle pas intervenir dans ul acte aussi important? oui, sans doute, mais conclurtlj de là que tout aliéné doit être interdit , ce serait unJ erreur. L'interdiction des aliénés, exigée avant leu isolement , serait bien plus funeste à ces malades , qu les mesures discrétionnaires et administratives auxquel les ils sont soumis aujourd'hui.

M. Dubois , alors préfet de police , prit , en 1 8o3 oii en i8o4, un arrêté qui exigeait que tout aliéné fût id terdit , avant d'être admis dans une hospice ou dans uni maison de santé. J'adressai à ce magistrat un méraoirî| dans lequel j'exposais les graves inconvéniens de cett 3 mesure qui au reste ne fut point exécutée. Voici les ma tifs que je fis valoir.

i°Il n'estpas toujours facile de prononcer, au débu de la folie, si le délire est fébrile ou chronique; on s'e» pose par une interdiction précipitée à faire déclare aliéné un individu qui n'a eu qu'un délire fébrile.

2" L'isolement des aliénés est souvent d'une nécessi|i prompte et absolue , aussitôt que la fureur éclate, sos pour la conservation du malade , soit pour la sûreté è sa famille et de la tranquillité publique, et cette nécet

site est plus urgente encore pour les individus qui appartiennent aux classes de la société , peu fortunées ou pauvres.

3° Des faits nombreux démontrent que l'isolement seul a guéri des aliénés. Ces malades guérissent quelquefois dès qu'ils sont isolés. Les privera-t-on de ce moyen I de guérison, qui est d'autant plus utile qu'il est employé plus promptenient ? Perdra-t-on un temps précieux , pour remplir les formalités lentes de l'interdiction qui ' entraîne toujours des longueurs inévitables.

4" Dans les folies intermittentes, l'interdiction sera-t- I elle prononcée pour chaque accès , et l'interdit sera-t-il I obligé chaque fois, de venir devant les tribunaux pour 1 déclarer qu'il a recouvré la raison et pour redemander : sa liberté ?

5" Obligera-t-on une mère, un père, un mari à faire 1 interdire leur fille , leur femme, tandis qu'il est de leur i intérêt de cacher l'existence de la maladie dont elles sont i atteintes ? Un mariage , une association , une entreprise I commerciale sont suspendus par un accès de délire pasîsager; ils seraient rompus par l'interdiction. Un lypé- 1 maniaque est incapable de troubler l'ordre public , mais !Son état est affreux, sa présence dans sa famille peut 1 nuire à ses enfansou à d'autres parens. Ne pourrait-on I l'isoler sans l'interdire? Les provocateurs de l'interdic- I tion n'ont-ils pas à craindre le ressentiment des aliénés t contre lesquels cette mesure est réclamée.

6° Il est des aliénés tellement raisonnables qu'il faut ' ;vivre avec eux et les suivre dans tous les instans de leur ' vie , pour prononcer qu'ils sont atteints de folie. Quel-

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ques-uns d'entre eux savent si bien dissimuler leur état, si bien justifier leurs actions, qu'il devient extrêmement difficile aux juges de constater si ces malades sont ou ne sont pas aliénés. L'interdiction peut être remise à une époque indéfinie, l'administration des moyens curatifs est ajournée, la maladie s'aggrave et le malade se livre aux actions les plus fâcheuses, et les plus dangereuses pour lui et pour les autres.

-yo Les discussions du conseil d'état sur le Code civil démontrent que le législateur a voulu que le secret des familles fût respecté ; qu'il a craint d'ajouter au chagrin causé par la plus affreuse des maladies, la douleur de la rendre publique en l'exposant aux formes solennelles de l'interdiction. Aux termes des articles 489 et 490 du Code, l'interdiction est la première mesure à prendre pour les individus atteints d'imbécillité, de démence ou de fureur, avant même qu'il soit permis de prendre légalement des mesures pour assurer l'administration des soins réclamés par la maladie; et cependant ces mêmes art. 490 et 491 ne donnent droit de provoquer l'interdiction qu'aux parens de l'aliéné, et au ministère public , à défaut d'époux ou de parens connus; ainsi, jusqu'à l'interdiction, nul n'a le droit de séquestrer l'aliéné. Mais parce qu'un fils recule devant la pensée de faire interdire son père, parce qu'une femme craint de provoquer l'interdiction de son mari , serontils empêchés, l'un et l'autre, de faire isoler pour le traiter un malade qui leur est cher.

8° Les parens ont une excessive répugnance pour l'interdiction : si cette formalité est indispensable, il est

à craindre que les familles n'e'carlent ou du moins n'ajournent le traitement des malades, si l'on ne peut l'obtenir qu'à ce prix. Qui n'a été le témoin des inquiétudes d'une famille, des précautions minutieuses qu'elle prend pour cacher la folie d'un de ses membres , du mystère avec lequel le médecin, sous un nom supposé, est introduit dans la maison et auprès d'un client.

Cependant il faut des garanties légales pour qu'on n'abuse point de l'élat des aliénés, pour que, sous le prétexte de folie, on ne viole pas la liberté individuelle; des faits prouvent qu'on a renfermé des individus sains d'esprit, sous le prétexte qu'ils étaient fous. Ces faits sont-ils nombreux ? et pour prévenir un pareil abus , ,n'y a-t-il que l'interdiction , mesure si blessante pour la susceptibilité des familles?

) J'ai déjà dit que ces considérations avaient fait suspendre l'exécution de l'arrêté pris par M. le préfet; mais il reste toujours à réclamer une loi qui règle les mesures de l'isolement , qui rende légaux les actes intermédiaires entre l'invasion de la folie et l'interdiction ; une loi protectrice de la santé des aliénés, comme la loi sur l'interdiction est conservatrice de leur fortune, f J'ai eu souvent occasion de causer sur ce sujet avec p.lusieui's magistrats célèbres, tous ont senti l'urgence .d'une pareille loi ; mais tous ont reculé devant les difficultés que sa rédaction présente, craignant les dangers de compromettre la guérison des aliénés, et de blesser la susceptibilité des familles.

T La confusion des mesures diverses adoptées dans les .divers départemcns pour obtenir l'isolement des aliénés,

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