PREM1ÈRE PARTIE
Description de l’agile d’aliénés d’Bllenau.
Sommaire. — Historique de sa fondation. — Situation et description de ses divers bâtiments. — Détails sur son organisation intérieure. — Statuts réglant ses rapports avec l'État et la société.
Le gouvernement du grand-duché de Bade mérite toute la sympathie des amis des aliénés pour ses efforts persévérants dans la voie de l’amélioration du sort et du traitement de ces infortunés. Déjà, à Pforzheim, il les avait entourés de soins multipliés ; mais plusieurs circonstances s’opposant à la réalisation des vœux réunis de l’humanité et de la science, il conçut le projet de transférer les aliénés à Heidelberg, et ce projet fut exécuté en 1826.
Ce changement fut favorable à plusieurs égards. Le voisinage de l’université de Heidelberg servit puissamment la cause des aliénés, en dissipant des préjugés, en fomentant le zèle, et les bâtiments qui leur étaient consacrés ne manquaient d’ailleurs ni de solidité ni d’éiégance. A ces avantages se joignaient tous ceux qui dérivent de la situation de l’établissement dans une grande
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ville . Mais de grandes lacunes, de nature à ne pouvoir être comblées, firent bientôt sentir le besoin de créer ailleurs un établissement mieux approprié à sa destination. De toutes ces lacunes, une des plus regrettables était l’insuffisance d’eau pour les bains, et son manque total pour la buanderie. Une autre lacune, sans contredit la plus fâcheuse, était le défaut d’espace, et dans les bâtiments et dans les terrains adjacents : l’asile de Heidelberg, dans tout son ensemble, ne possédait que trois arpents : aussi, toute classification était-elle impossible ; la séparation même des sexes n’était pas exacte : la confusion des diverses especes d’aliénés et de toutes les classes de la société, surtout parmi les hommes, entraînait les plus grands désordres. Les curables étaient péniblement affectés du spectacle dé la dégradation des personnes en démence. La contagion de l’exemple faisait rapidement succéder l’agitation au calme, ou bien les malades étaient contraints d’éviter le contact immédiat de leurs compagnons d’infortune, en se condamnant à la solitude et à l’inaction dans leurs logements. Il est superflu d’ajouter que l’espace insuffisant pour la promenade ne pouvait permettre aùcun travail manuel en plein air.
Les bâtiments, par leur élévation, mettaient un nouvel obstacle à toute classification des malades ; ét de tous les étages, à l’exception du rez-de-chaussée, on pouvait communiquer avéc l’extérieur, c’est-à-dire avec les habitants de la ville même de Heidelberg. Pour comble de malheur, malgré leur élévation, les bâtiments n’étaient pas en rapport avec la population des aliénés ; dès le principe, on se vit obligé de dresser des listes d’expectants, et quelques-uns d’entre eux ne furent admis qu’après plusieurs années d’attente. Pendant un
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 603 laps de temps aussi considérable, les communes étaient obligées de supporter un pénible fardeau, les familles étaient privées de tranquillité, et les malades de toute chance de guérison ; les soins et le zélé du médecin, comme ceux de T administration, n’avaient à s’exercer que sur des incurables.
Ainsi donc, manque d’isolement, défaut d’espace, impossibilité de toute classification même de séparation exacte entre les deux sexes, insuffisance de bâtiments, et, par cela même, obstacle insurmontable aux entrées et par suite à la guérison, tels- sont les graves inconvénients qui mettaient en relief la nécessité d’une nouvelle réforme, ou plutôt d’un établissement construit d’une manière tout à fait spéciale.
Pour atteindre ce but si désirable sous tant de rapports, que de difficultés à surmonter! Contre un tel projet surgirent des adversaires nombreux et dans toutes les classes de la société. Heureusement pour les malheureux aliénés que, dans la lutte contre tant d’adversaires, un homme de tête et de cœur embrassa, dès le principe, leur cause avec toute la chaleur d’une profonde conviction, et que son zèle ardent et soutenu fit face à tous les dangers de la situation ; heureusement encore que cet homme de tête et de cœur était leur défenseur naturel, celui qui connaissait le mieux leurs besoins, le médecin même de l’établissement de Heidelberg, le docteur Roller, que recommandaient à la confiance publique un caractère élevé et de précédentes publications très-estimées sur la question même qui faisait l’objet de la discussion actuelle. Il ne lui fallut rien moins que de si heureuses conditions, réunies à des soins de tous les instants et à de nouvelles publications dirigées vers le même but, pour triompher de si
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puissantes réactions, parmi lesquelles se faisait remarquer l’opinion, exprimée par écrit, des professeurs de l’école de Heidelberg.
De son côté, le gouvernement se livrait à toutes les combinaisons, pour améliorer et agrandir l’asile de Heidelberg. Dès 1827, il fit dresser un plan pour y adjoindre deux maisons voisines ; ce plan n’ayant pu résister à un examen plus attentif, il prit le parti de faire réintégrer 60 aliénés à Pforzheim, où il inaugura l’organisation des travaux manuels. Mais cette translation n’eut, comme toutes les mesures incomplètes, qu’un avantage momentané. Bientôt l’établissement de Heidelberg fut de nouveau encombré, et l’on fut contraint de chercher d’autres expédients. Alors revint l’idée de reprendre, en l’améliorant, l’ancien établissement de Pforzheim, qu’on avait cru devoir abandonner deux années auparavant. Dans, ce dessein, plusieurs plans ayant été faits et successivement rejetés, on songea à utiliser des couvents ; mais on sentit enfin les inconvénients attachés à la conversion de vieux bâtiments en un asile d’aliénés, et le gouvernement badois se décida, dès 1829, à construire un établissement tout à fait spécial. Cependant, ce ne fut qu’en 1832 que l’impulsion fut donnée dans cette direction, et que plusieurs localités furent proposées pour devenir le siégé de l’établissement. Une seule fixa l’attention d’une manière particulière; elle aurait été choisie si, pour une faible partie de l’établissement, on n’eût été obligé de se servir d’un bâtiment ancien, preuve manifeste d’une détermination bien arrêtée par le gouvernement de Bade. De nouvelles recherches amenèrent une solution définitive à cet égard : un terrain près d’Achern obtint la préférence, et les Chambres du grand-duché de Bade ayant
a l’établissement d’aliénés d’illenaü. 605 voté les fonds nécessaires, il fut acheté en 1836, et la construction commença en 1837, d’après le plan de l’architecte Voss et du docteur Roller.
Avant de faire connaître l’établissement d’illenau, il nous a paru convenable, non-seulement sous le rapport historique, mais comme enseignement pour tous les pays, d’indiquer par quelles phases avait passé l’amélioration du sort des aliénés dans le duché de Bade, et de montrer ainsi comment, faute d’un plan et d’une théorie bien faite, les déterminations les plus diverses se succèdent et n’amènent que des résultats provisoires. Plusieurs autres enseignements résultent de cet exposé. Nous avons vu qu’une noble cause triomphait des obstacles les plus puissants, lorsqu’elle était soutenue avec discernement, avec énergie et persévérance ; nous avons constaté encore une fois la lenteur des formes administratives. Mais hâtons-nous de proclamer que l’ému- .lation vraiment admirable, entre l’autorité médicale qui a signalé le mal et le moyen d’y remédier, entre le gouvernement qui a proposé la fondation de l’établissement d’illenau,. et les Chambres qui se sont empressées de voter une somme considérable, honore infiniment le duché de Bade, et présente à plusieurs États un exemple bien digne d’être imité. Le gouvernement de Bade n’a pas seulement fait élever à Illenau un bel établissement d’aliénés, il a fait un grand acte de moralité; il a reconnu la faute qu’il avait commise par la translation des aliénés de Pforzheim à Heidelberg, et il l’a dignement réparée. Il est difficile, en effet, de trouver réunies des conditions plus heureuses d’emplacement, d’exposition et de bâtiments appropriés à leur but.
L’établissement d’illenau est situé entre une vaste
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plaine el de hautes montagnes, au centre du duché de Bade, dans un des points les plus pittoresques de ce pays, qui abonde en paysages ravissants. 11 se développe librement aux pieds d’agréables collines, au commencement d’une fertile plaine, qui n’a de limites que les Vosges, et n’est interrompue que par le Rhin, et près de la chaîne des montagnes de la Forêt Noire, qui dans cet endroit, par un changement de direction, agrandit l’horizon et rend le spectacle plus imposant. Ces montagnes, élevées de 4000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et dont on admire les gracieuses ondulations, même après avoir admiré les Alpes et les Pyrénées, sont si heureusement, nuancées par les accidents de terrain et la variété des cultures, que chaque heure du jour amène ses teintes particulières et diversifie les perspectives à l’infini pour le plaisir des yeux .
Illenau n’est pas seulement remarquable par la beauté des paysages; il présente de bonnés conditions hygiéniques et celles que la science indique comme les plus favorables à la construction des asiles d’aliénés. Le sol est sec el sablonneux, exempt de marécages, suffisamment boisé et riche en productions variées. La santé florissante des habitants, un air de satisfaction répandu sur leur visage, témoignent de ces précieux avantages. Sous le rapport des conditions spéciales à un établissement d’aliénés, Illenau est également bien partagé . Son éloignement d’une grande ville lui donne le calme si nécessaire à une raison troublée, rend la mesure de l’isolement plus facile à observer et plus efficace, en même temps qu’il assure aux aliénés une liberté plus . grande dans les promenades et de vastes espaces (20 hectares) pour se livrer à la culture. En outre, Illenau est éloigné de lieux dangereux, de grandes masses d’eau,
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 607 tels que lacs, .fleuves, etc.; mais dans son intérieur existent des sources abondantes, et, tout près, un ruisseau peu profond, rapide, dont l’eau est également excellente, et qui a été détourné, par les soins du docteur Roller, dans un champ adjacent à l’établissement, pour exercer les malades à la natation. Une condition que l’on devait rechercher en isolant l’établissement, c’était le voisinage d’un centre de population. Eh bien, Achern, petite ville de 2000 âmes environ, qui n’est qu’à dix minutes d’illenau, offre toutes les ressources pour l’administration de l’asile, pour ses approvisionnements et relativement aux chefs d’ouvriers dont le besoin peut se faire sentir, comme aussi pour les relations sociales, si elles sont jugées convenables. Enfin Illenau, isolé dans l’intérêt bien entendu des aliénés, possède les plus grandes et les plus rapides voies de communication, le chemin de fer et la grande route qui traversent le duché de Bade; :
C’est au milieu de toutes ces heureuses conditions, au milieu de cette: nature grandiose, que se développe l’établissement d’illenau, consacré aux aliénés curables et incurables dés deux sexes et de toutes les classes de la société. A la première vue, on est favorablement impressionné par des jardins ornés avec goût, dans lesquels une idée de prévoyance et de haute moralité a fait élever deux corps de logis pour les familles des employés subalternes. Immédiatement après, l’esprit est captivé par deux longues lignes fort imposantes de bâtiments à plusieurs étages. Ces deux grandes lignes parallèles, régulièrement interrompues par huit saillies en forme de pavillons, offrent dans leur centre, la première, une large ouverture pour l’entrée de l’établissement et deux grands bâtiments rentrants occupés par l’administra-
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tion, les médecins et les pasteurs, et la deuxième ligne, l’édifice de la chapelle qui se prolonge en arrière, et est surmonté d’un clocher fort simple, mais d’un bon effet. L’espace compris entre ces deux lignes parallèles, qui n’a pas moins de 300 pieds de largeur sur 770 de longueur, est divisé en cinq parties principales, au moyen de quatre lignes de constructions à rez-dechaussée, reliant entre elles les deux grandes lignes parallèles : les deux lignes centrales sont des galeries ouvertes d’un seul côté, qui limitent la cour d’entrée; les deux lignes latérales, d’où partent, en sens inverse, deux petits bâtiments également à rez-de-chaussée, constituent la section des agités. (Voyez le plan.)
Telle est l’idée générale de l’établissement d’Illenaa. Voyons maintenant la distribution intérieure de ses divers bâtiments et la destination spéciale de ses différentes parties. La première des lignes parallèles est consacrée aux incurables, la seconde aux curables; les bâtiments qui se trouvent à gauche de la cour d’entrée sont occupés par les hommes, et ceux de droite par les femmes. Illenau, par ses quatre divisions principales, tient donc lieu de quatre établissements, et réunit ce qui est ailleurs séparé, au grand préjudice, selon moi, du sentiment de famille, de la morale publique, des malades et de la médecine. C’est là un des caractères essentiels d’ Illenau, et il paraît que les fondateurs étaient fortement préoccupés de lui donner ce caractère, puisqu’ils sont parvenus à réaliser leur plan d’une manière si tranchée, sans nuire à la centralisation.
Ces quatre divisions ont entre elles les plus grandes ressemblances, et la description de l’une d’elles suffirait pour donner une idée de l’ensemble. Cependant, comme deux de ces divisions constituent un service dis-
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 609 linct, consacré à l’un ou à l’autre sexe, nous allons, pour plus de netteté dans la description, considérer le service des hommes, et presque tout ce que nous en dirons sera applicable à celui des femmes.
Le service des hommes se compose de la moitié gauche des deux grandes lignes parallèles, du bâtiment à rez-de-chaussée qui les réunit, de deux constructions également à rez-de-chaussée, qui, partant de celui-ci, se terminent au niveau de l’extrémité des lignes parallèles, de trois cours situées entre ces dernières, et de sept jardins situés en dehors.
Ce service comprend dix sections, cinq pour les curables., et cinq pour les incurables; l’espace consacré aux incurables est cependant un peu plus considérable, les bains occupant une partie des rez-de-chaussée du côté des curables. Ces cinq sections répondent aux principaux besoins d’une bonne classification. On a d’abord soigneusement séparé les agités et tous les aliénés malfaisants de ceux qui sont tranquilles et inoffensifs; mais on n’a pas eu égard, pour ces sections, à la différence des classes. Les agités occupent exclusivement des cellules et des rez-de-chaussée; les malades qui, par leur caractère ou leur genre d’affection, seraient nuisibles ou incommodes, occupent l’extrémité de la grande ligne parallèle ; les malades tranquilles occupent tout le reste de cette ligne et sont partagés en trois sections, d’après la fortune et la position sociale. Les pensionnaires des classes élevées sont les plus rapprochés de la chapelle; viennent ensuite ceux qui, sans appartenir aux classes les plus élevées, payent une forte pension, enfin les malades des classes moyennes et inférieures.
Chaque section se compose de dortoirs plus ou moins Falret. 39
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considérables, à douze, à huit et à quatre lits et quelquefois à un seul, de corridors spacieux à tous les étages, de salles de réunion, d’une cour ou d’un jardin, et d’un escalier pour y descendre. La séparation des diverses sections est établie par de simples cloisons en bois placées dans les corridors. Le corridor est tellement placé dans tous les bâtiments, que les croisées qui l’éclairent donnent sur les cours de l’intérieur de l’établissement. Il en résulte que les croisées des salles de réunion et des dortoirs donnent toutes sur la campagne. En général, les salles de réunion sont placées au rezde-chaussée et dans les pavillons, et les dortoirs dans les étages supérieurs; le troisième étage des pavillons contient les plus grands dortoirs, à raison de l’absence des corridors. Les escaliers sont en pierre et sont fermés par des cloisons, pour éviter les accidents. Les croisées, qui sont ordinaires pour la largeur et la hauteur, ont des fermetures particulières, par conséquent inaccessibles aux malades; mais, pour que l’air puisse être renouvelé facilement et à leur gré, elles sont susceptibles de s’ouvrir partiellement sans offrir aucun danger. On a obtenu ce résultat en faisant correspondre parfaitement aux croisillons des lames de fer qui ne sont apparentes que pendant la durée de la ventilation.
Telles sont les dispositions générales que présente la division des hommes. La section réservée à la classe riche et celle des agités présentent seules des différences notables. Dans l’une et dans l’autre il n’y a pas de dortoirs. La section des pensionnaires se compose d’une série de logements dont quelques-uns ont deux chambres ; ces logements réunissent les conditions les plus convenables, et les malades peuvent librement
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 611 aller dans un salon qui leur est particulier, descendre dans un jardin et se livrer à l’exercice du billard. La section des agités n’est constituée que par des rez-dechaussée, divisés en corridors (qui donnent sur des cours et se continuent avec ceux du reste de l’établissement) et en cellules qui offrent des proportions convenables et sont éclairées par en haut; on s’est ménagé ainsi la possibilité d’examiner les malades par cette ouverture pratiquée dans le plafond. Cependant, pour atteindre ce but plus sûrement, nous proposerions de supprimer l’espèce d’entonnoir qui surgit dans le grenier, et de donner plus d’évasement à l’ouverture dans l’intérieur des cellules.
On voit, par les détails dans lesquels nous venons d’entrer, que les diverses subdivisions sont très-distinctes, et néanmoins en communication facile entre elles et avec le reste de l’établissement. Chacune forme un tout , a son entrée , son corridor , ses salles de réunion, ses dortoirs et son jardin particulier. Dans beaucoup d’établissements, au contraire, les sections ne se font que par les étages et l’escalier est commun à plusieurs sections, ainsi que le jardin. Cette indépendance complète des diverses sections permet aux malades de jouir d’une certaine liberté; ils peuvent choisir entre la salle de réunion, le corridor ou le jardin, sans être en contact avec les malades d’une autre section.
A ces sections de la division des hommes se joignent des cabinets de bains, tout à fait rapprochés des curables, convenablement organisés , mais qui n’offrent rien de particulier, et un bâtiment pour' les ateliers qui, adossé à l’un des corridors des agités, fait saillie sur une cour assez vaste, située à gauche, immédiatement
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après la cour d’entrée. Cette cour est principalement destinée à certains travaux manuels.
Telle est la division des hommes. Celle des femmes contient le même nombre de sections et disposées de la même manière. Cependant, comme le nombre des femmes est inférieur à celui des hommes (ce qui a lieu d’ailleurs dans tous les établissements d’Allemagne), on a utilisé une partie de l’espace excédant, pour des logements d’employés, pour la buanderie, la cuisine, et pour de nouveaux cabinets de bains près de la chapelle, destinés aux malades des classes élevées, et qui peuvent être fréquentés par les deux sexes, sans nuire à l’ordre de l’établissement. La cuisine et la buanderie s’ouvrent l’une et l’autre dans une cour qui correspond à celle des ateliers.
La cuisine est placée au rez-de-chaussée du bâtiment qui limite à droite l’entrée de l’établissement, de telle sorte qu’elle communique facilement avec l’extérieur, et que, par l’intermédiaire des galeries et des corridors, les aliments sont facilement transportés dans toutes les parties de l’établissement. Tout, dans cette cuisine, nous a paru en rapport avec les besoins de tant de malades réunis; nous y avons admiré une propreté exquise, jointe aux soins les plus minutieux pour la préparation des aliments, et aux procédés les plus convenables pour le chauffage.
La buanderie, qui est située dans le bâtiment correspondant à celui des ateliers pour les hommes, présente cela de particulier que le lavage se fait par la vapeur produite dans deux chaudières qui ont été fabriquées dans les ateliers de M. Kœchlin à Mulhouse; le même appareil sert pour le chauffage des bains et pour la cuisine. On se loue beaucoup d’avoir substitué cet appareil
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 613 au travail des mains, d’abord parce qu’il aurait été difficile de trouver assez de femmes pour le blanchissage d’une aussi grande quantité de linge, surtout pendant la saison rigoureuse; ensuite, parce qu’il y a plus d’économie et enfin plus de rapidité. Cette dernière circonstance a un grand intérêt dans un établissement où la populalion est nombreuse et composée de malades dont la propreté exige des soins de tous les instants.
Pour compléter la description des bâtiments qui constituent l’établissement d’illenau, il ne nous reste plus qu’à parler de l’éditice de la chapelle, placé entre les divisions des hommes et des femmes. Cet édifice est divisé en deux parties dans sa hauteur ; la partie inférieure sert de salle pour les réunions des jours de fête et pour les concerts; j’ai regretté qu’une si belle salle ne fût pas suffisamment éclairée et qu’on se fut privé volontairement d’une agréable vue sur les montagnes de la Forêt Noire. La partie supérieure de cet édifice, qui correspond au premier étage des bâtiments, constitue une grande chapelle fort simple dans son intérieur et sans aucun luxe, parce qu’elle est consacrée au culte protestant, comme au culte catholique ; la chaire est placée derrière l’autel, pour que le pasteur soit vu et entendu de toutes les parties de la chapelle, les bancs étant dirigés du côté de l’autel : divisée en deux parties pour les deux sexes, elle a une tribune au milieu de laquelle est un orgue qui établit la séparation entre les aliénés des deux sexes, lorsqu’ils viennent chanter l’office divin. Nous avons été témoins du recueillement des nombreux malades qui y assistaient et de l’attention qu’ils prêtaient à la parole évangélique.
La description que nous venons de faire des bâtiments d’illenau, quoique sommaire, suffit pour mon-
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trer combien cet établissement est remarquable sous le rapport de la construction ; nous pouvons assurer qu’il est encore plus remarquable sous le rapport deY organisation. Exposons ce nouvel ordre de faits.
Dans l’organisation d’un asile d’aliénés, la question de la direction est fondamentale. A Illenau, elle a été résolue, selon nous, delà manière la plus heureuse, la plus utile pour les aliénés : le médecin est en même temps directeur. A cette sage mesure, établie dans plusieurs asiles en France, et devenue générale en Allemagne depuis que le célèbre Jacobi en a donné l’exemple, doivent être rapportés les plus précieux avantages que possède Illenau. Tous les actes de l’administration ont pour mobile la connaissance des besoins des malades, et vont directement au but sans côntrôle d’un pouvoir rival ; cette liberté d’action attribuée au médecin a pour résultat de faire prévaloir dans tout l’établissement l’esprit d’ordre et d’unité qui exerce tant d’influence sur le bien-être et la guérison des aliénés.
Pour obtenir ce précieux résultat, le médecine-directeur est puissamment secondé par deux collègues, sous le titre de deuxième et troisième médecin, le docteur Hergt et le docteur Fischer, et par deux pasteurs, l’un catholique, M. Klihr, l’autre protestant, JM. Fink. Quelle est la part d’autorité déléguée par le docteur Roller à chacun de ses auxiliaires, et comment s’exerce cette autorité? Son principe est de leur laisser une grande indépendance et de se confier, pour maintenir l’unité de direction, à l’élévation de, leur caractère et aux lumières de leur esprit. Le deuxième médecin est spécialement chargé du service des femmes, et le troisième du service des hommes. Toutefois le médecin-
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 615 directeur conserve le soin de tous les malades, et, indépendamment de plusieurs visites qu’il leur fait dans le cours de la journée, il fait la visite du matin, tantôt dans un service, tantôt dans l’autre. Les médecins adjoints sont également chargés de recueillir toutes les observations dans leurs sections respectives. Ils se réunissent deux fois par jour avec le médecin en chef dans une salle particulière, pour conférer sur toutes les questions relatives aux malades, pour se communiquer mutuellement leurs observations, consulter les documents qui leur sont envoyés sur la situation des aliénés avant leur entrée, et pour entendre les rapports des surveillants en chef. De cette manière, tous les médecins prennent une part active au traitement des aliénés, et sont intéressés à sa réussite par le plus puissant des mobiles de l’humanité. Chacun des pasteurs prend soin des malades de sa communion, et ce soin ne se borne pas aux exercices de leur ministère, ils deviennent, sous la direction des médecins, des auxiliaires ppur le traitement, et souvent ils participent aux réunions médicales. C’est là un des caractères distinctifs de l’établissement d’illenau , sur lequel nous insisterons ultérieurement. Enfin tout ce qui concerne le matériel de l’administration est confié aux soins d’un habile administrateuréconome (verwalter), M. Schenck, qui agit sous le contrôle du médecin-directeur.
Le caractère le plus saillant d’illenau, c’est l’art admirable avec lequel le docteur Roller sait coordonner les diverses parties d’un service aussi complexe, et imprimer à chacun de ses auxiliaires la direction la plus conforme à ses qualités et à ses goûts particuliers, el le maintenir dans la sphère de ses fonctions par la justice et la bienveillance. L’observateur contemple avec ravis-
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sement, à Illenau le spectacle d’une hiérarchie parfaite jointe à une libre activité.
Un médecin-directeur, deux médecins adjoints, deux pasteurs, un administrateur-économe, tels sont donc les employés supérieurs d’Illenau. Ils habitent tous rétablissement, et, quoique modestement rétribués (puisqu’ils ne reçoivent tous ensemble que 14,000 fr. ; le médecin -directeur ne reçoit que 3,000 fr.), ils lui consacrent tout leur temps et tous leurs efforts, nouvelle preuve qu’on peut trouver des hommes de talent capables d’un dévouement absolu à de nobles occupations sans être mus par l’intérêt personnel.
Le nombre des employés subalternes d’Illenau est considérable; il s’élève à quatre-vingt-sept. Huit hommes et neuf femmes sont attachés aux services généraux (cuisine, buanderie, boucherie, boulangerie, bains, jardins, écurie), et l’administrateur-économe a trois subordonnés : tous les autres s’occupent exclusivement de la surveillance des malades, qui, à Illenau, est faite avec la plus grande exactitude, et sur laquelle on compte beaucoup plus pour prévenir les accidents que sur tous les moyens matériels; elle est exercée chez les deux cent huit hommes par trente-sept gardiens, et chez les cent soixante-quatorze femmes par trente gardiennes; dans ce nombre se trouvent compris deux surveillants et deux surveillantes en chef.
L’organisation de ce personnel a justement préoccupé le directeur, et mérite de fixer notre attention. On a apporté dans le choix des surveillants de grandes précautions, et pour les rendre propres à leurs fonctions, comme pour les conserver lorsqu’ils avaient les qualités convenables, on a adopté des mesures tout à fait dignes et morales.
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 617
L’admission des surveillants, alors même qu’on possède de bons renseignements sur leurs précédents, ne se fait qu’avec lenteur ; d’abord, après qu’on s’est assuré qu’ils savent un métier, et qu’ils sont capables de devenir chefs d’ateliers, on se borne à les inscrire comme postulants, et lorsqu’on se décide à les admettre, ce n’est que provisoirement. On met entre leurs mains un formulaire rédigé avec grand soin, pourleur apprendre tous les détails de leur service, et si, dans le cours de la première année de leur séjour, ils se montrent intelligents, dociles, et surtout amis zélés des malheureux aliénés, on les admet d’une manière définitive. Lorsque la conviction de leurs bonnes qualités est acquise, on cherche à fomenter leur zèle et à les fixer dans l’établissement. Les moyens employés dans ce but sont, indépendamment des bons procédés qu’on a toujours pour eux, la perspective d’une pension de l’État, après plusieurs minées de service, et même l’espoir de distinctions honorifiques^). Les plus anciens et les plus éprouvés peuvent obtenir dans l’établissement une habitation pour leurs femmes et leurs enfants. Cette mesure contribue puissamment à attacher les gardiens à Illenau, en même temps qu’elle attire ceux qui sont le plus capables de remplir ces fonctions avec zèle. Par toutes ces sages combinaisons, qui rendent le présent agréable et assurent l’avenir, on est parvenu, à Illenau, à obtenir des gardiens honnêtes qui pratiquent la charité chrétienne sans porter l’habit d’nn ordre religieux.
Un personnel si nombreux, si bien choisi, si bien dirigé, est un sûr garant des soins donnés à toutes les
(I) En 1844. par exemple, une distinction flatteuse avait été accordée à M. Wiloth, 1èr surveillant, par le grand-duc Léopold, dont Illenau avait déjà reçu tant de marques de muniticence.
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parties de l’organisation intérieure d’Illenau. Qu’il nous suffise ici de nous occuper de celle qui a un rapport direct avec le traitement des aliénés.
On n’a pas cru que la tâche du médecin dût se borner à isoler les aliénés de leurs familles et de la société, et à les placer au milieu d’une belle nature et des conditions hygiéniques les plus favorables; on a senti que ce n’était pas assez de rassembler des malades de même nature, pour espérer que la singularité de leurs paroles et de leurs actes produisît dans l’esprit de chacun d’eux une réaction puissante ; on a compris que ce n’étaient là que des conditions indispensables, il est vrai, du traitement, mais qu’elles ne sauraient le constituer tout entier. On a senti qu’en substituant à la vie solitaire dans les cellules, la vie en commun dans les salles de réunion, et en imprimant ainsi le principe de la sociabilité jusque dans les bâtiments, on n’avait fait qu’un pas dans la voie du traitement moral, qu’il fallait soustraire ces malades à leurs préoccupations, les arracher à leur monde imaginaire, en les soumettant à la loi du travail, qui est celle de l’humanité.
Pour remplir cette condition capitale du traitement, pour occuper les aliénés, trois ordres de moyens sont employés : les travaux manuels, surtout dans les champs, les exercices de l’intelligence, et les réunions; et ils le sont, non avec mollesse et accessoirement, mais avec ensemble et persévérance.
Les travaux de culture ont justement obtenu une prédilection marquée pour les deux sexes et pour les maladies de toutes les classes de la société. Ils méritent cette préférence et par la puissance de diversion qu’ils exercent sur l’esprit et par l’action musculaire qu’ils nécessitent, action qui a pour effet de contrebalancer les
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 6 i 9 tendances aux congestions intérieures, et d’harmoniser tous les mouvements organiques, et par suite les facultés intellectuelles et affectives. Tout le terrain possédé par l’établissement est cultivé par les malades, et, quoique vaste, bientôt il ne suffira plus à leur activité bien ordonnée ; heureusement que, dans ce cas, très-probable dans un laps de temps rapproché, il sera facile d’acquérir de nouveaux champs dans une situation très-favorable. Cependant, comme le travail de la terre, quoique généralement agréable, n’est pas recherché par tous, et que d’ailleurs il est impossible dans certains jours et contre-indiqué par certains états maladifs, la prévoyance médicale met à la disposition des malades de nombreux ateliers où ils travaillent sous la direction des gardiens. Ce sont des ateliers de tailleurs, de cordonniers, de menuisiers, de serruriers, de tourneurs, de charrons, de relieurs, etc., etc. Ces travaux n’ont pas seulement l’avantage d’occuper les malades; ils sont précieux pour Illenau, par la notable économie qu’ils procurent, puisque toutes les réparations et beaucoup de vêtements sont faits par les malades eux-mêmes, et favorisent ainsi le calme de l’établissement en empêchant l’introduction dans son intérieur des ouvriers étrangers. Les hommes sont aussi employés à scier, à fendre le bois dans des caves magnifiques qui régnent dans toutes les parties des vastes constructions d’illenau . On a donné le même soin à l’occupation des femmes ; indépendamment des travaux relatifs à l’économie de la maison, on a favorisé tous les travaux à l’aiguille; tisser et tresser la paille sont encore une de leurs occupations favorites.
A tous ces moyens si variés d’occuper utilement les aliénés, nous devons ajouter les promenades hors de
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l’établissement, les réunions, la musique et certains exercices de l’intelligence. Les promenades sont fréquentes, et les aliénés promeneurs sont quelquefois tellement nombreux dans les environs si agréables d’Illenau, qu’un visiteur arrivant ces jours-là trouve l’établissement presque désert.
Ces promenades deviennent quelquefois des excursions lointaines. C’est ainsi qu’on a visité un château élevé de deux mille pieds au-dessus du niyeau de la mer, des cascades près de l’ancien couvent de Tous les Saints , cascades inaccessibles jusqu’à ces derniers temps, et néanmoins l’unehes curiosités les plus intéressantes de l’Allemagne ; enfin, les excursions sont devenues un véritable voyage, lorsque les habitants d’, Illenau ont été jusqu’aux portes de Strasbourg, qui en est éloigné de six lieues, et dont néanmoins on aperçoit la cathédrale de l’une des collines voisines de l’ établissement.
Les travaux purement intellectuels en honneur à Illenau sont la lecture, l’écriture, le calcul, la géographie, etc. La plupart des leçons sont données par les pasteurs et les deux surveillantes en chef ; les médecins adjoints eux-mêmes, M. le docteur Hergt chez les femmes, et M. le docteur Fischer chez les hommes, veulent bien se charger de l’enseignement de la botanique ; tous remplissent ces fonctions, comme toutes celles qui leur sont confiées, avec un dévouement complet et une grande sagacité. La musique est cultivée à Illenau avec un soin tout particulier, soin commandé d’ailleurs et rendu facile chez un peuple aussi naturellement musicien. Un maître de musique est spécialement attaché à l’établissement, et il nous a paru posséder les qualités nécessaires pour attirer et captiver l’attention des aliénés. Mais, en admettant le succès le plus grand, les
À l’établissement d’aliénés d’illenau. 621 aliénés qui apprennent la musique doivent être, comme ailleurs, en petit nombre, relativement à la population de l’établissement : aussi avons-nous applaudi au principe consacré à Illenau, de faire participer tous les malades au plaisir et au bienfait de la musique, selon la mesure de leurs dispositions, par de fréquents concerts auxquels est justement donnée une grande solennité. Des concerts solennels dans la belle et grande salle placée au-dessous de l’église marquent les événements importants, les jours de fête, la visite de personnes éminentes, et exercent sans doute sur l’esprit des malades une grande influence, par les préparatifs qu’ils nécessitent, par la satisfaction que procure si généralement la présence d’honorables étrangers, comme par la puissance des souvenirs.
Mais là ne se borne pas, à Illenau, l’exercice de la sociabilité. Des réunions ont lieu chez lès hommes et chez les femmes, au moins une fois par semaine; et, chose digne d’être imitée, toujours ces réunions sont égayées par la présence des employés supérieurs, par celle de leurs mères, de leurs femmes, de leurs sœurs. Leurs témoignages de bienveillant intérêt et leurs paroles de consolation ajoutent beaucoup à l’utilité actuelle des réunions, et par la vivacité des sensations prolongent pendant plusieurs jours leur action bienfaisante.
Téls sont, en résumé, les moyens généraux de traitement employés à Illenau. Leur énoncé suffit pour faire sentir l’excellence des principes qui ont présidé à l’organisation de cet établissement, et apprécier le zèle et le savoir du médecin-directeur et de ses dignes auxiliaires. Cependant, pour compléter cette partie de notre travail relative au traitement, qu’il nous soit permis de
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consigner ici quelques souvenirs de nos entretiens avec le docteur Roller.
Et d’abord, quelle est l’idée fondamentale decemSdecin surla nature de l’aliénation mentale ? 11 proclame hautement qu’elle dépend d’une lésion cérébrale. Il appartient, comme on dit en Allemagne, à l’école somatique ; il semble renchérir même sur cette opinion, en soutenant que tout l’organisme est plus ou moins affecté dans toute maladie mentale. Les preuves ne manquent pas, en effet, pour soutenir cette manière devoir : on peut invoquer en sa faveur, les douleurs et toutes les sensations si variées observées tous les joiirs chez ces malades, les changements dé coloration, le mauvais état de la langue, la diminution ou l’augmentation des forces digestives, la constipation si habituelle, le défaut de nutrition ou son accroissement, les troubles delà circulation, de la respiration, l’inégale répartition de la chaleur, les altérations si fréquentes des mouvements, sur lesquelles nous avons fixé l’attention des médecins, les modifications dans tout Y habitus du malade, enfin, les crises et la durée moins grande de la vie chez les aliénés. Mais, tout en proclamant l’indispensable lésion da cerveau et de l’organisme en général dans la folie, le docteur Roller est loin de négliger le côté intellectuel de notre nature ; il étudie avec soin les phénomènes psychiques comme causes, symptômes et moyens curatifs des maladies mentales. Il donne même la prééminence au traitement moral , justement persuadé qu’agir sur le moral, c’est agir en même temps sur le physique. Tout en donnant peut-être une plus grande importance à la psychologie que le docteur Roller, puisque nous y voyons la source principale des progrès de la médecine mentale, nous adhérons complètement à ces
a l’établissement d’aliénés d’illenau. C23 principes. Lorsqu’on a étudié sérieusement la dualité de l’homme et l’action simultanée de ses deux éléments dans tous les phénomènes psychiques, on ne peut comprendre que des médecins puissent admettre des folies purement intellectuelles; on comprend très-bien, au contraire, que les médecins somatistes fassent une juste part à l’action des facultés intellectuelles et affectives ; il suffit, pour cela, de marquer fortement la spécialité des phénomènes cérébro -psychiques et de prouver ainsi qu’on ne peut pas les identifier avec ceux des autres fonctions.
Le docteur Roller ne se borne pas, comme on l’a fait trop souvent, à énoncer son opinion sur le siège de l’aliénation mentale ; il pénètre plus avant dans l’examen de la nature de cette maladie, et il ne craint pas d’avancer que, sous le rapport physique comme sous le rapport moral, elle est caractérisée par l’excitabilité et l’asthénie. Cette manière de concevoir la nature des maladies mentales l’amène à improuver les évacuations sanguines et en général les puissants antiphlogistiques ; et, dans l’ordre moral, l’opposition directe au délire, les répressions et tout ce qui augmente l’excitabilité ; il conseille, au contraire, tous les moyens les plus propres à relever les forces, à diminuer l’excitabilité ou à lui faire diversion. Cependant son opinion n’est pas absolue; par exemple, il sent très-bien que, dans certains cas, la faiblesse de la volonté chez les aliénés, qui donne un libre champ à la manifestation de leur délire, et par cela même en augmente l’intensité, nécessite l’emploi des répressions ; il pense qu’on ne peut ni ne doit les proscrire, mais qu’il convient de faire tous ses efforts pour en restreindre le nombre, la force et la durée. Nous sommes tout à fait de cet avis.
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Quelque bonne opinion que nous ayons de nos confrères d’outre-mer, et en particulier du docteur Conolly (1), nous ne croyons pas qu’ils soient parvenus à rendre inutiles tous les moyens de restriction. Pour qui connaît les aliénés, leur non restraint n’est pas la suppression de tous les moyens de restrictions, mais la simple substitution d’un moyen à un autre. J’ajoute, avec une profonde conviction, que le solitary confinement dans une chambre matelassée est un mode de répression mille fois plus pénible, plus restrictif de la liberté que la camisole, et qu’il est contraire au premier précepte du traitement des aliénés agités, qui consiste à les placer dans les cond^ions les plus favorables aux exercices en plein air, que la nature leur commande si impérieusement. Nous reconnaissons néanmoins avec plaisir que la réaction actuelle des médecins anglais contre les répressions peut être d’une utilité générale, et qu’elle était indispensable dans un pays où l’on avait épuisé l’arsenal des moyens mécaniques pour torturer les aliénés, et où j’ai constaté encore, en 1835, l’emploi des chaînes, même dans l’asile de BedlanT(2). ,
Si, aux principes que nous venons d’indiquer, nous joignons ceux déjà exposés et relatifs aux exercices physiques et intellectuels, nous aurons donné une idée des principes généraux de traitement en honneur à Illenau. Mais, quelque valeur qu’aient ces principes aux yeux du docteur Roller, ils n’occupent que le second rang ;
(1) Voir, à l'occasion du Non restraint, le travail de M. le docteur Morel, médecin de l’Asile de Saint- Yon. Paris, 1860.
(2) Les documents précieux sur les asiles d’aliénés d’Angleterre, publiés en 1844 par l’honorable administrateur M. Battel, prouvent que l’usage des chaînes était encore en vigueur à cette époque dans plusieurs établissements. (Voy. Annales médico-psychologiques , t. IV, p. o90 et suiv.)
a l’établissement d’aliénés d’illenaü. 625 il est constamment préoccupé du danger qu’il y a à trop généraliser en médecine mentale, et le traitement individuel physique et moral est pour lui le traitement par excellence. De là le soin de tous les instants donné à la connaissance de chaque malade et de toutes les particularités de leurs affections ; de là aussi la variété des moyens thérapeutiques physiques et moraux employés pour les combattre.
Pour compléter Fhistoire de l’établissement d’Illenau, un autre ordre de faits, également relatifs à l’organisation, nous reste à aborder; nous voulons parler des statuts publiés par le gouvernement du duché de Bade, et qui représentent tout à la fois notre loi française sur les aliénés et le réglement particulier de cet établissement. Ces statuts mériteraient un article spécial, surtout si on se proposait de les comparer aux lois existantes dans les divers pays sur le même sujet ; mais un travail si étendu détruirait l’unité de notre article, et nous ne pourrions nous y livrer sans sortir du cadre que nous nous sommes tracé : aussi, dans une courte analyse, n’aurons-nous pour but que d’en faire ressortir les points principaux, ou du moins ceux que nous jugerons les plus capables d’intéresser les lecteurs français ?
D’après ces statuts, lllenau est le seul établissement ^du duché de Bade ; il est consacré aux alftnés curables et incurables de deux sexes et de toutes les classes de la société, et il a |Ë®construit pour 400 malades. Les étrangers n’y sonreeçus que dans le cas où les places ne sont pas occupées par les indigènes. Les crétins, les idiots, les épileptiques et les aliénés atteints de maladies rebutantes n’y sont pas admis ; ils sont envoyés dans lancien établissement de Pforzheim.
L’asile d’Illenau est placé sous la haute surveillance Falret. 40
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du ministre de l’intérieur, assisté d’une commission de santé, et sous l’autorité administrative du préfet du département dans lequel il est situé. Il puisse ses ressources dans les fonds alloués par l’État, dans les pensions des malades, dans les revenus de son administration, tels que le produit des travaux des aliénés, de la culture des champs , et les intérêts des capitaux qui lui appartiennent; enfin, dans les dons de la charité particulière.
Les aliénés curables et indigènes y sont toujours admis ; les incurables ne le sont qu’à la condition d’être dangereux ou indigents. Les conditions d’admission sont: une demande de la famille ou du tuteur, une attestation de la commune et un certificat du médecin contenant l’historique de la maladie, d’après un formulaire de questions imprimé. Dans ces pièces doivent se trouver les éléments nécessaires pour juger de la position de fortune du malade et de sa famille. Sur le rapport du préfet et le certificat du médecin-directeur, le ministre de l’intérieur prononce l’admission, sans attendre que la question de pension soit résolue. Dans le cas d’admission par la police, aux pièces que nous venons de mentionner, on doit joindre un certificat constatant que le malade est indigent ou dangereux, et une attestation de minorité ou d’interdiction. Quant aux alignés étrangers, les mêmes conditions doivent être remplies dans leur propre pays#, et, de plus, un habitant du duché de Bade doit garantir la régularité du payement de la p^^É*n, comme aussi doit être contracté l’engagement dereprendre le malade si la place devient nécessaire pour un indigène.
Tel est le sommaire de la partie purement administrative de ces statuts. Insistons maintenant sur certaines dispositions particulières qui nous paraissent dignes d’intérêt.
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 627
Et d’abord, nous remarquons dans ees statuts une préoccupation constante pour hâter l’entrée des aliénés curables dans l’établissement, préoccupation bien légitime, sans doute, puisque de la promptitude de l’isolement dépend si souvent le succès du traitement. Le soin des diverses autorités administratives ne doit pas se borner à l’accomplissement rapides des formalités d’admission ; un article spécial des statuts prescrit leur intervention auprès des familles, afin de leur faire sentir tous les avantages d’une prompte séparation. L’entrée des aliénés à Illenau eût subi de grandes lenteurs, si le règlement préalable des pensions eût été exigé; eh bien, on a senti cet inconvénient majeur, et l’intérêt des malades l’a emporté sur un intérêt matériel. De plus, en cas d’urgence, le médecin-directeur est autorisé à admettre un aliéné, sauf à remplir les formalités dans le plus bref délai. Enfin, d’après ces statuts, une prime est donnée pour hâter l’entrée des malades ; les pauvres dont l’admission s’effectue dans les six premiers mois de l’invasion de la folie sont exempts de toute rétribution pendant les premiers six mois de leur séjour dans l’établissement.
Faciliter l’admission des aliénés curables à Illenau est un précieux élément de guérison ; mais obtenir les documents sur leur état antérieur n’était pas moins indispensable : aussi remarquons-nous avec plaisir que les statuts ne seç '^rament pas à demander un simple certificat de médecin ; ils lui prescrivent de donner une description de la maladie, et ils veulent que cette description soit faite d’après un bulletin imprimé de demandes spéciales rédigées avec le plus grand soin; ils exigent en outre que la personne qui accompagne l’aliéné à l’établissement soit en mesure de donner au
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médecin-directeur tous les renseignements désirables. D’ailleurs, pour ménager la susceptibilité des familles et calmer de légitimes craintes, les statuts permettent que le médecin seul soit confident de l’histoire de la maladie; ils recommandent expressément le secret à tous les employés, et n’autorisent les visites des étrangers que sous la responsabilité du médecin-directeur.
Le législateur ne s’est pas contenté de prescrire tout ce qui était relatif à l’entrée et au séjour des aliénés dans rétablissement ; il a voulu qu’à leur sortie ils fussent encore l’objet de soins particuliers. Dans ce but, la sortie n’est déclarée définitive qu’ après dix mois, et pendant ce laps de temps, le médecin de la localité où réside le convalescent continue à le traiter, conformément aux instructions du médecin-directeur de l’asile, auquel il doit faire connaître, tous les trois mois au moins, le résultat de ses soins. De son côté, le médecindirecteur doit provoquer la rentrée aux premiers signes de rechute. Ces prescriptions des statuts constituent un véritable patronage, et lé docteur Roller l’a complété en faisant distribuer, de temps en temps, aux convalescents pauvres, de petites sommes qui proviennent des dons faits par les employés de la maison ou par les visiteurs.
On voit que le législateur, sous l’inspiration médicale, s’est vivement préoccupé des moyens de favoriser le traitement des aliénés; toutefois, pour qu’il ne devînt pas trop onéreux pour l’État, il a limité le nombre des aliénés à 400, exclu les incurables inoffensifs^ et exigé de tous une pension, susceptible d’ailleurs d’être réduite de beaucoup, et qui, dans l’insuffisance des ressources de la famille, est acquittée par les communes. Par cette dernière prescription, le législateur
a l’établissement d’aliénés d’illenau. 629 n’a pas seulement allégé les charges de l’État, il a protégé la morale publique, en empêchant les familles et les communes de se débarrasser trop facilement des incurables inoffensifs, et de manifester des regrets au retour des aliénés après la guérison.
A cet exposé descriptif des bâtiments d’illenau, de son organisation, et des statuts qui le régissent, nous ne pouvons nous dispenser d’ajouter quelques détails statistiques propres à faire connaître le mouvement de la population de cet établissement, relativement aux entrées et aux différents résultats du traitement.
Les malades transférés en septembre et octobre 1842 de Heidelberg et de Pforzheim étaient au nombre de 28 1 . Les entrées ayant été de 33 jusqu’à la fin de cette année, on comptait à cette époque, à Illenau, 314 malades, dont 181 hommes et 133 femmes. Les détails statistiques de l’année 1843 peuvent se résumer dans le tableau suivant :