PRONONCÉ SUR LA TOMBE D’ESQUIROL
l’isolement comme un moyen puissant de guérison, Esquirol a dit pourquoi l’isolement est si utile , et comment il modifie les jugements, les idées, les déterminations et les actes des aliénés.
Tous les mémoires d’Esquirol renferment des tableaux statistiques multipliés, dont les éléments ont été recueillis par lui-même ; ces tableaux ont l’avantage si rare en médecine, de faire ressortir avec une rigueur mathématique les rapports qui existent entre les saisons, les âges, les sexes, les professions, les causes physiques et morales dans les diverses espèces d’aliénation mentale, et la fréquence, le caractère, la marche, la durée, la terminaison heureuse ou funeste de «cette maladie.
Ces tableaux statistiques ont prouvé de nouveau que la folie emprunte son principal caractère aux idées régnantes dans chaque siècle; l’esprit ingénieux d’Esquirol y trouvait en relief l’empreinte de toutes les passions contemporaines, et les égarements de ses malades lui retraçaient les faits les plus éclatants de nos cinquante années de tourmentes politiques.
Toutes ces compositions signalent dans Esquirol une imagination vive et une fermeté d’observation qui démêlent toutes les nuances avec une extrême finesse. C’est à l’alliance bien rare de ces deux puissances de l’esprit qu’ Esquirol a dû d’exceller dans l’art de peindre avec des couleurs brillantes et vraies les désordres de l’intelligence chez les aliénés et les altérations du caractère moral. Sans doute, les écrits d’Esquirol présentent de nombreuses lacunes, et on doit regretter surtout que toutes les parties n’en aient pas été étroitement unies par un lien plus philosophique; mais, loin de troubler le concert d’éloges si bien mérités,
DISCOURS
reconnaissons qu’Esquirol, à l’exemple du vénérable Pinel, a dû songer, avant tout, au mal qu’il était urgent de réparer et au bien que la Providence l’appelait à accomplir. Il fallait tout d’abord élever les aliénés à l’égal des hommes, et surtout des hommes malheureux... Ils ne se sont pas trompés, ces bienfaiteurs de l’humanité, dans la direction qu’il convenait de suivre et d’imprimer à leurs successeurs; ils ont commencé par obvier au mal qui, par- dessus tous les autres maux, réclamait leur appui tutélaire; ils ont vengé la dignité humaine outragée; ils ont relevé l’homme aux yeux de l’homme ; ils ont rendu hommage à notre nature morale ; ils ont retrouvé et revendiqué nos droits méconnus; ils ont entouré l’homme frappé d’aliénation mentale des égards dus à la souffrance et des conditions hygiéniques jusqu’alors indignement négligées; et si dans ce moment il nous est permis d’éclairer quelques points des affections mentales, ne perdons pas de vue que nous leur devons d’avoir préparé la voie, et, dans 4 'appréciation des progrès de la science qui nous semblent possibles, avouons avec franchise qu’il faudra moins accorder aux hommes assez heureux pour y contribuer, qu’à la sage impulsion de nos maîtres et à l’action successive des temps.
Si Pinel, dans son immortel ouvrage, a le premier révélé les traitements barbares que subissaient les aliénés dans les hospices de la capitale, s’il a brisé les fers qui torturaient leurs membres, Esquirol a la gloire d’avoir fécondé l’œuvre du génie et de la bienfaisance. Appelé par le vœu de Pinel et par le choix d’une administration éclairée, à partager ses travaux à l’hospice de la Salpêtrière, Esquirol consacra dès lors sa vie à
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l’étude des affections mentales et aux infortunés qui en sont atteints.
Développer l’heureux mouvement imprimé par Pinel, répandre, perfectionner la doctrine de ce médecin philosophe, fut Punique but de ses constants efforts et de son ambition.
Ardeur inépuisable de l’âme, sagacité vive, finesse pratique de l’esprit, voilà les forces qu’Esquirol a mises pendant quarante années au service d’une si noble cause ! C’est à ces dispositions de l’esprit et du cœur, partagées et secondées par l’honorable administrateur Benjamin Desportes, dont nous déplorons aussi la perte récente, qu’on doit principalement les belles constructions et les améliorations de tout genre que lès médecins nationaux et étrangers viennent étudier et admirer à la Salpêtrière.
Cet hospice où il fit tant de bien, où, professeur sans titre, il faisait école, la Maison de Charenton, qu’il a dirigée pendant quatorze ans avec tant d’éclat, son bel établissement privé qu’il fonda pour étudier les maladies mentales dans toutes les classes de la société, pour les suivre de plus près jour et nuit, pour surprendre les secrets qu’elles présentent à l’observateur le plus habile, ne suffirent pas à la généreuse activité d’Esquirol ; il s’imposa l’importante et difficile tâche de réprimer les abus dont les aliénés étaient les victimes dans les départements, et de les faire participer à tous les bienfaits dont jouissaient ceux de la capitale. Sans mission officielle, nouvel Howard, il visite les asiles des aliénés en France et à l’étranger; il trace un tableau énergique de toutes les misères, de toutes les horreurs dont son âme a été si souvent affligée, et à sa voix puissante, si digne de servir d’interprète aux amis de l’hu-
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inanité, la pitié descend dans les cachots infects où une ignorance barbare faisait croupir les aliénés surchargés de chaînes. Son active philanthropie a su triompher de toute la force des préjugés d’une routine inhumaine, et par sa constance inébranlable à produire le bien, par ses fréquents voyages dans les départements, aussi bien que par ses écrits et ses cours cliniques sur les maladies mentales, il est devenu le promoteur d’un grand nombre d’améliorations introduites dans les asiles des aliénés; ces réformes si heureusement commencées dans plusieurs départements, sont poursuivies par le zèle de ses élèves, sous la direction habile de M. Ferras.
La France n’a pas seule ressenti l’influence et respecté le nom d’Esquirol; les hôpitaux d’aliénés de la Belgique, de la Hollande, de l’Italie, du royaume de Sardaigne, de la Suisse, ont reçu sa visite et ses conseils; des élèves de tous les pays accouraient à ses leçons pour répandre dans les deux mondes ses excellents principes. Le nom du professeur suivait et protégeait les élèves dans leur patrie, et plusieurs d’entre eux ont été préférés à leurs concurrents pour diriger des asiles d’aliénés, sans autre preuve de capacité que d’avoir recueilli l’enseignement d’Esquirol. Pour nous, ne F oublions jamais ; si, déjà depuis longtemps, une tendre sollicitude pour cette grande infortune qui fait presque disparaître le caractère de l’humanité, a remplacé une négligence coupable et incompatible avec la dignité de l’homme ; si les améliorations les plus précieuses, réalisées dans les établissements d’aliénés et dans la direction du traitement moral, ont pour résultat un nombre de guérisons incomparablement plus considérable ; si, parmi les médecins, une émulation louable pour l’étude des maladies mentales, a succédé à la plus
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froide indifférence; si, enfin, la justice peut distinguer certains aliénés des criminels infracteurs de nos lois, et épargner ainsi à la société la honte et le malheur d’envoyer des malades à l’échafaud, tous ces bienfaits sont dus en grande partie à l’active philanthropie, à la sagacité pénétrante d’Esquirol.
Quel homme possède de plus justes titres à l’admiration et à la reconnaissance publique !
Quel savant mérite mieux les regrets des amis de la science et de F humanité !
Quel maître est plus digne des larmes de ses élèves !
Le discours qu’on vient de lire a été prononcé sur la tombe d’Esquirol, après celui de M. Pariset (1) ; j’ai dû m’abstenir de tous les détails biographiques dans lesquels venait d'entrer l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie de Médecine : aujourd’hui je le publie séparément, et c’est pour moi un pieux devoir d’y ajouter les principaux traits d’une vie si dignement remplie.
Jean-Étienne-Dominique Esquirol, naquit à Toulouse, le 4 janvier 1772.
Son père, ancien commerçant, fut appelé, en 1787, par l’estime de ses concitoyens, à la dignité de capitoul. Il remplit plus tard les fonctions d’officier municipal. On conserve le souvenir du beau caractère qu’il y déploya : à l’époque où une disette affreuse pesait sur la France entière, il préserva la ville de Toulouse de deux redoutables fléaux, de la famine et de la fureur populaire ; mais, pour obtenir un si grand résultat, tous ses
(1) Bulletin de l’Académie de Médecine. Paris, 1840, t. VI, p. 329 et suiv.
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biens avaient été engagés, et sa ruine était complète, si la cité reconnaissante n’eût adopté la dette si noblement contractée par un de ses représentants.
Qui pourrait apprécier l’influence de ce généreux dévouement sur l’âme si impressionnable du jeune Esquirol !...
Il faisait alors ses premières études au collège de l’Esquille, à Toulouse. Plus tard, sa famille l’envoya à Paris faire sa philosophie, au séminaire de Saint-Sulpice, que les événements de la révolution lui tirent abandonner. 11 revint dans sa ville natale, commença l’étude de la médecine, et bientôt une commission d’officier de santé l’attacha à l’armée des Pyrénées-Orientales, et le retint deux années à Narbonne. Là, bravant le danger si redoutable de suspicion, et n’écoutant que la voix de sa conscience, il osa plaider pour un accusé d’aristocratie, qu’il ne connaissait pas, et devant un des tribunaux sanguinaires de ces temps malheureux. Le succès justifia sa hardiesse et lui fit goûter un bonheur dont le souvenir lui a toujours été précieux.
Libre du service militaire, il revint à Paris, qu’il ne quitta plus désormais que pour remplir son ministère de bienfaisance en France et à l’étranger.
Entre les deux grands maîtres qui, à cette époque, partageaient les élèves et la faveur publique, le choix d’Esquirol ne fut pas incertain ; il donna la préférence à. la clinique de la Salpêtrière sur celle de la Charité, et devint bientôt l’élève de prédilection de l’illustre et excellent Pinel. Il y avait en effet entre ces deux caractères tant de points de conformité, que la connaissance une fois faite, il était impossible qu’elle ne devînt pas intime. Aussi Pinel l’eut-il bientôt associé à ses travaux, et la rédaction de la première édition de l’ouvrage connu
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sous le titre de Médecine clinique , fut confiée aux soins d’Esquirol. Peu après, l’aliénation mentale devint l’étude favorite de l’élève comme du maître. En 1805, Esquirol fit, pour obtenir le grade de docteur, une thèse sur les passions considérées comme causes, comme symptômes et comme moyens curatifs delà folie, et cette thèse remarquable contient en germe toutes les qualités qu’ Esquirol a manifestées dans le cours de sa carrière médicale.
En 1 81 0, il fut nommé l’auxiliaire de Pinel à la Salpêtrière, d’abord sous le titre modeste de surveillant, ensuite sous celui de médecin ordinaire, et enfin, à la mort de son maître, il lui succéda et resta dans cet hospice jusqu’en 1826.
En 1814, une partie de l’hospice de la Salpêtrière ayant été consacrée aux militaires malades que les calamités de la guerre faisaient refluer vers Paris, Esquirol fut chargé d’un service médical, et pour prix de son zèle il reçut la décoration de la Légion d’honneur.
Ce fut à cette même époque qu’il prit une part active au grand Dictionnaire des sciences médicales ; il l’enrichit des articles Délire ,. Démence , Démonomanie, Érotomanie , Folie, Fureur, Idiotisme, Hallucinations, Lypémanie, Manie, Maisons d' aliénés , Monomanie, Suicide.
Successivement Esquirol fit insérer plusieurs mémoires dans le Journal général de médecine , sur les crises de la folie, sur les ouvertures de corps des aliénés, sur la topographie médicale de Gheel, village de Flandre où existe de temps immémorial une colonie d’aliénés : il publia aussi dans Y Annuaire des hôpitaux une monographie sur la folie, à la suite des couches, etc. Nous devons également mentionner avec honneur les mémoires sur 'la médecine légale, qu’Esquirol a fait
DISCOURS
paraître dans la traduction de l’ouvrage d’Hoffbauer, dans les archives de médecine , dans les Annales d'hygiène publique , etc.
En 1817, il ouvrit le premier cours clinique que loti eût encore entendu sur les maladies mentales, et l’on connaît tous les succès de cet enseignement. En 1823, nommé inspecteur général de l’Université, il honora ces fonctions et son caractère^ en faisant, lui, si partisan delà légitimité, réintégrer dans sa chaire le sagace auteur des Recherches anatomo-pathologiques sur l'Encéphale, le professeur Lallemand, de Montpellier, accusé d’inspirer aux élèves des principes révolutionnaires, et en empêchant la suppression du collège de Sorèze, entaché de libéralisme.
En 1826, Esquirol quitta, non sans regret, l’hospice de la Salpêtrière, pour devenir médecin en chef de la maison de Charenton, où il remplaça Royer-Collard, dont la science regrette la perte prématurée.
Dès la fondation de l’Académie de Médecine, il fut nommé membre titulaire ; en 1828, il devint membre du Conseil de salubrité; en 1834, l’Académie des Sciences morales et politiques le mit au nombre de ses correspondants, pendant qu’il voyageait en Italie. Dans le cours de ce voyage, il reçut des preuves de la haute considération dont il jouissait à l’étranger. Il avait pénétré un jour dans l’un des hôpitaux d’Italie, et assistait inconnu à la leçon d’un célèbre professeur. Tout à coup un des auditeurs le reconnaît, son nom circule de bouche en bouche ; le professeur descend de sa chaire, accourt vers lui, et l’illustre étranger reçoit les hommages les plus empressés.
A son retour, il passa par Turin; le roi de Sardaigne, instruit de son arrivée, désira le consulter sur un éta-
PRONONCÉ SUR LA TOMBE D’ESQUIROL. 785 blissement d’aliénés, dont la construction était trèsavancée; ils le visitèrent ensemble. Ce projet d’établissement fut abandonné, et le roi ordonna qu’il en fût élevé un autre sur les plans d’Esquirol.
Ce voyage, entrepris pour rétablir sa santé, ne produisit pas les effets salutaires que ses amis en attendaient ; elle devint de plus en plus chancelante. C’est à l’atteinte portée progressivement à tout l’organisme plutôt qu’à l’affection pulmonaire aiguë, manifestée dans les huit derniers jours de son existence, que nous devons attribuer la perte d’Esquirol. Calme d’esprit, il a prévu le moment de sa mort, s’y est préparé avec la foi d’un chrétien, et a cessé de vivre, sans agonie, le 12 décembre 1840 à 7 heures du matin, dans la vième année de son âge.