‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 5 sur 45 · LUI · texte numérisé non relu

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l’opinion des psychologues exclusifs, nous regardons ces faits comme extrêmement rares. Ce . n’est pas ainsi que nous comprenons en général l'influence bienfaisante du traitement moral dans la folie. Le traitement par l’idée saine ou le sentiment normal, substitués directement, à l’aide du raisonnement, des émotions ou de la. violence, à l’idée ou au sentiment maladif, comme le concevaient les psÿchologuès de l’école allemande, Reil, Langermann, Heinroth etldeler, et comme Leuret a voulu l’appliquer en France, en l’exagérant (1); ce traitement moral, disons-nous, ainsi compris, ne peut produire aucun bien. H n’engenxlre chez les aliénés que la haine, les actes violents, la dissimulation, le suicide ou l’évasion, ainsi qu’on l’a constaté à l’hospice de Bicêtrè dans le service de Leuret. Nous ne sommes donc nullement partisan du système de la rétractation forcée, de l’intimidation et du syllogisme coup sur coup. Il nous paraît basé sur une connaissance imparfaite de l’état mental des aliénés, et sur l’assimilation fausse entre les idées délirantes de ces malades et les idées erronées de l’homme sain d’esprit.: Cette théorie, empruntée aux gens du monde, à ceux qui ne connaissent pas les aliénés, ne résiste pas à l’observation réitérée des médecins qui vivent longtemps au milieu de ces malades , et elle tombera toujours devant l’autorité des faits et de T expérience. Mais la doctrine de l’idée combattue directement par l’idée, ou du sentiment contrebalancé par un autre sentiment, ne résume pas à elle seule la thérapeutique morale tout entière. A côté de cette théorie fausse, il y a la théorie vraie. A côté du traitement moral individuel, qui est aujourd’hui encore malheureusement peu avancé, il y a le traitement moral général ou collectif, dont les principes nous paraissent nettement posés, et dont l’efficacité est sanctionnée par l’expérience accomplie dans les grands asiles d’aliénés.

Ce qu’il faut faire, en effet, pour traiter moralement ces malades, ce n’est pas de lutter directement contre les idées qu’ils expriment, ou contre les actes qu’ils veulent accomplir, c’est de substituer à leurs tendances maladives, aux dispositions fondamentales de leur esprit ou de leur cœur, des dispoli) Du traitement moral de la folie. Paris, 1840.

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sitions inverses, développées lentement et persévéramment par l’influence incessante du milieu dans lequel on les place, des choses et des personnes qui les entourent. Ces dispositions générales, en pénétrant incessamment dans leur for intérieur, y luttent continuellement contre les tendances maladives, y établissent un contre-poids permanent, et leur action continue peut seule combattre avec avantage la persistance et la ténacité également si grande des tendances maladives. Voilà le véritable fondement scientifique du traitement moral général de l’aliénation mentale, tel que nous le comprenons. Il ne reste plus maintenant qu’à appliquer ces principes et à découvrir les moyens pratiques de réaliser ce traitement moral, général ou individuel, dont nous venons d’indiquer les bases. Quelques-uns de ces moyens sont déjà connus et appliqués sur une vaste échelle dans les grands asiles destinés au traitement des maladies mentales. Nous les avons indiqués, en résumé, dans la leçon que nous publions dans ce volume sur le traitement général des aliénés (p. 677).

Indépendamment de la mesure si justement vantée de l’isolement, dont nous n’avons pas à développer ici les motifs (voir p. 78 et suivantes), et du principe si fécond de la diversion au délire, dont nous avons parlé plusieurs fois dans cet ouvrage (voir p. 90, 677 et 701), nous avons surtout étudié dans cette leçon le mode d’action des circonstances générales, du milieu dans lequel on place les aliénés, sur le moral de ces malades. Nous avons cherché à faire comprendre comment les asiles d’aliénés, que l’on considère en général comme résultant de nécessités purement administratives, répondent en réalité à un but médical, et sont encore aujourd’hui, ainsi que l’a dit Esquirol, par ce qui les constitue essentiellement, l’agent thérapeutique le plus efficace pour la guérison des maladies mentales. Pour le prouver, nous nous sommes d’abord demandé quels étaient les caractères communs à tous les aliénés, sur lesquels on pouvait faire reposer des indications thérapeutiques communes; et après avoir énoncé brièvement ces caractères, nous avons montré que les principes admis le plus généralement dans le traitement des maladies mentales étaient fondés précisément sur la connaissance de ces caractères. Il ne nous a pas été difficile de démontrer ensuite que les asiles

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d’aliénés, tels qu’ils sont aujourd’hui organisés, par la mise en pratique de l’ordre, de la règle, de l’occupation, de la vie en commun et du classement méthodique des malades, réalisaient, de la manière la plus heureuse, ces principes généraux du traitement moral des aliénés.

Nous n’avons que peu de choses à ajouter relativement au traitement physique des maladies mentales. Ce traitement est malheureusement encore peu avancé. Les moyens employés directement contre l’affection cérébrale, tels que les antiphlogistiques ou les révulsifs appliqués sur la tête ou sur diverses parties du corps, produisent ordinairement peu de résultats. Les médications dirigées par les médecins somatistes sur les divers organes de l’économie, qu’ils considèrent comme la cause première de la maladie cérébrale, sont souvent aussi très-infidèles, parce que la relation établie entre les troubles intellectuels et les lésions' des organes autres que le cerveau, est presque toujours douteuse dans l’état actuel de la science. Cependant, ces insuccès habituels ne doivent pas décourager le médecin dans la recherche de moyens thérapeutiques nouveaux, destinés à combattre, soit l’affection cérébrale elle-même, soit les lésions des autres organes qui la tiennent sous leur dépendance. En persistant dans cette voie féconde, on arrivera certainement à découvrir des indications plus précises et des agents plus efficaces que ceux que nous possédons aujourd’hui.

Nous avons nous-même poursuivi ce but pendant de longues années. Nous avons fait de nombreux essais de médicaments contre les différentes espèces des maladies mentales. Nous avons vu assez fréquemment aussi des maladies incidentes, spontanées ou provoquées, donner lieu à la guérison de formes de la folie considérées comme incurables. Nous avons administré des substances excitantes ou narcotiques, telles que l’opium, le datura, la belladone, l’éther, le chloroforme, pour combattre des états aigus, maniaques ou autres, ainsi que l’ont fait beaucoup d’autres médecins en France et à l’étranger, et comme M. Moreau de Tours (1) l’a tenté pour le haschich ët le datura stramonium. Nous avons aussi donné

(1 ) Du haschich et de l'aliénation mentale, Paris, 1845. De l’emploi du datura stramonium contre les hallucinations. Paris, 1843.

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ces médicaments dans un but thérapeutique tout différent. Partant de l’idée que les formes aiguës de la folie sont généralement plus curables que les formes chroniques, nous avons fait prendre aux aliénés des substances excitantes qui produisent des délires aigus à l’état normal, comme le datura ou la belladone, par exemple, dans l’espoir de donner un caractère d’acuïté momentanée aux états de folie chronique et de leur communiquer ainsi une plus grande curabilité. Malheureusement, l’événement n’a pas confirmé ces prévisions de la théorie; presque toujours nous avons eu la douleur devoir reparaître la folie naturelle,; après la disparition de la folie artificielle provoquée par l’emploi des narcotiques, de même qu’à l’état physiologique, on voit reparaître le caractère normal de l’individu, après la cessation des délires aigus déterminés par ces mêmes substances. Nous nous sommes efforcé également de guérir certaines formes de délire attribuées à des maladies de la matrice ou des organes du bas-ventre, en attaquant directement ces maladies chez l’homme ou chez la femme. Mais le plus souvent Cès lésions d’organes éloignés du cerveau deviennent l’occasion de certaines conceptions délirantes spéciales chez les aliénés, plutôt qu’elles ne sont la cause véritable du délire lui-même. Il en résulte que, dans les cas les plus heureux, on peut obtenir la disparition des conceptions délirantes qui semblent liées à l’existence de ces lésions, mais non la cessation du délire qui, se porte alors sur d’autres objets (1).

Nous avons encore employé, avec quelque succès, le cautère actuel appliqué à.la nuque, pour enrayer la marche de certaines variétés delà paralysie générale, et nous avons été assez heureux pour arrêter cette maladie dans son cours pendant plusieurs années, chez quelques malades hommes de Bicétre, et chez quelques femmes aliénées, dans notre service de la Salpêtrière.

Enfin, dans certains états maniaques aigus, semi-fébriles, de même que dans des états mélancoliques, caractérisés par un profond sentiment de lassitude et une prostration physique

(t) Voir à cet égard la thèse d’un de nos élèves, le docteur Laroche, Sur les affections de l’utérus. Va ris, 1841.

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et morale poussées à l’extrême, nous partageons complètement l’avis de notre si regretté confrère, le Dr Guislain (1), et nous conseillons le séjour au lit de ces malades, au lieu dé les laisser circuler en plein air comme les autres aliénés. Nous pensons en effet que Pinel et Esquirol ont eu raison de réagir contre la tendance exagérée que l’on avait à leur époque à traiter les aliénés comme les malades ordinaires dans les hôpitaux, à les laisser au lit habituellement et à les priver ainsi d’air, de lumière et d’exercice; mais cette réaction excellente contre d’anciens, abus a elle-même dépassé la mesure de la vérité. Il importe donc aujourd’hui, tout en persistante traitèr la plupart des aliénés comme des hommes bien portants, d’admettre quelques exceptions dans des cas bien déterminés. Il faut poser en principe que ces aliénés exceptionnels, soit maniaques, soit mélancoliques, doivent être maintenus au lit pendant certaines périodes de leur affection, considérés comme malades physiquement, et soignés à l’mfîrmërie comme des fébricitants. Nous ajoutons que dans ces cas de mélancolie, avec prédominance du sentiment de maladie et avec symptômes physiques manifestes, le siège principal de la maladie réside dans le système nerveux ganglionnaire ou dans la circulation abdominale, et que de ce côté surtout doivent être dirigés les agents thérapeutiques.

Nous avons maintenant parcouru toute l’étendue du cercle que nous nous sommes tracé et exposé successivement les points les plus importants de la pathologie mentale. Pour terminer cette introduction, il nous reste à passer rapidement en revue les principales questions relatives aux asiles d'aliénés , qui ont été abordées dans les mémoires contenus dans ce volume.

Le mouvement scientifique qui s’est produit dans notre spécialité, vers la fin du dernier siècle, a été, nous l’avons dit, à la fois philanthropique et médical. Depuis le jour où Pinel a inauguré l’ère nouvelle de la réforme de nos asiles, en brisant les chaînes des aliénés de Bicêtre en 1792, jusqu’à l’époque actuelle une progression constante n’a cessé de s’accomplir

(1) Traité sur l'aliénation mentale. Amsterdam, 1826. Des phrénopathies, 1833. Leçons orales sur les phrénopathies. Gand, 1852.

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dans les soins donnés aux aliénés, non-seulement en France, mais dans toute l’Europe, qui n’a pas tardé à ressentir le contrecoup de cette puissante impulsion. Ce -mouvement progressif a eu des caractères uniformes, depuis son origine jusqu’à nos jours, et les mêmes principes qui ont été proclamés par Pinel à son début, ont été depuis appliqués et développés par ses successeurs* Partout, les moyens de douceur et de bienveillance à l’égard des aliénés, ont été substitués à la eruauté.età la terreur que ces malades inspiraient à nos devanciers. De toutes parts, on leur a élevé des asiles spéciaux, dans lesquels la philanthropie et la médecine ont cherché à joindre aux mesures de sécurité commandées par la nature spéciale de ces malades, tous les moyens indiqués par la science pour leur bien-être et leur guérison. Mais précisément, dans cette appréciation des exigences relatives de la sécurité d’une part, du bien-être et du traitement de l’autre, se montre, depuis le commencement de ce siècle, un perfectionnement continuel dans la construction et l’organisation des asiles qui leur sont consacrés. Ce progrès peut se résumer en quelques mots : Dans les bâtiments, on s’est successivement éloigné de la prison pour se rapprocher des habitations ordinaires et dans les règlements, on a de plus en plus supprimé les moyens de rigueur pour leur substituer les mesures de douceur et de liberté relative. Tel est le résumé du mouvement philanthropique auquel nous avons assisté depuis le commencement de ce siècle. Pinel et ses contemporains ont d’abord brisé les chaînes des aliénés ; ils ont supprimé les cachots infects et malsains, les conditions hygiéniques détestables au milieu desquelles les aliénés étaient avant eux condamnés à vivre. Ils leur ont d’abord donné un certain degré de liberté, compatible avec l’idée qu’on se faisait encore du danger que présentaient ces malades, mais ils n’ont pu arriver d’emblée à leur procurer tout le bien-être que nous leur accordons aujourd’hui. Esquirol, qui a tant fait pour l’amélioration du sort des aliénés en France et dans toute l’Europe , a développé les principes posés par Pinel : il a surtout perfectionné les établissements d’aliénés en les rapprochant de plus en plus des habitations ordinaires ; mais il a conservé, dans la plupart de ses plans, deux principes qui se ressentaient encore de la

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crainte qu’inspiraient les aliénés et de la connaissance imparfaite de leurs véritables besoins : nous voulons parler des bâtiments à rez-de-chaussée et de la prédominance excessive des cellules sur les dortoirs et les salles de réunion. Nous avons indiqué (p. 638 et 639), les motifs qui nous font repousser le système des rez-de-chaussée et l’exagération du nombre des cellules dans les asiles d’aliénés. Nous n’avons pas à les reproduire ici. A ce système, qui représente une période de transition entre les temps anciens et les temps modernes, a succédé un nouveau progrès qui s’est rapidement accompli dans toute l’Europe. Les bâtiments exclusivement à rez-de-chaussée, qui occupaient un trop grand espace, au détriment des conditions hygiéniques et de la surveillance, sans avantage aucun pour les aliénés, ont été remplacés partout par des bâtiments à un ou à plusieurs étages, avec cette simple précaution, de placer, les malades au rez-de-Cbaussée pendant le jour et aux étages supérieurs pendant la nuit. Les cellules trop nombreuses et. surchargées de moyens de protection superflus, qui condamnaient les aliénés à un isolement fâcheux sous tous les rapports, analogue à celui que l’on impose aux prisonniers, ont été remplacées dans toute l’Europe par des dortoirs et des salles de réunion pour la majorité des malades, et par des cellules semblables à des chambres ordinaires, pour les aliénés, de moins en moins nombreux, qui réclamaient momentanément la séquestration solitaire. Le principe de la vie en commun, pendant le jour et pendant la nuit, appliqué dans tous les règlements des nouveaux établissements, et imprimé jusque dans les bâtiments eux-mêmes, a transformé l’organisation intérieure des asiles modernes, et a été fécond en résultats favorables, même sous le rapport médical. Si nous ajoutons à ce principe si salutaire celui non moins bienfaisant du travail et de l’occupation sous toutes ses formes ; si' nous y joignons l’ordre et la règle intérieure, ainsi que le classement régulier des malades, qui ont succédé dans tous les établissements de l’Europe.à l’abandon, à l’oisiveté et au pêle-mêle des temps passés, nous aurons une idée suffisamment complète, quoique abrégée, des progrès immenses accomplis depuis une soixantaine d’années dans tous les pays, pour la construction et l’organisation des établissements d’aliénés. Nous avons indiqué, dans une leçon spéciale

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(p. 677), les avantages considérables à nos yeux que présentent pour le traitement des aliénés ces mesures générales qui avaient été d’abord conçues et exécutées à un point de vue purement administratif.

Les progrès successifs que nous venons de signaler dans la construction et l’organisation des établissements d’aliénés, nous les constatons également dans l’emploi des mesures de rigueur et de contrainte destinées à protéger ces malades contré les dangers auxquels leur état les expose.

Le luxe effrayant des moyens de contention mécaniques, employés avec tant de prodigalité dans les anciens asiles, a été peu à peu diminué dans les asiles modernes, et l’on est arrivé à en réduire l’emploi à des cas de plus en plus rares et exceptionnels. On a même été plus loin encore. Le docteur Conolly, suivi sous ce rapport par la plupart des médecins anglais,, a attaché son nom à une réforme radicale connue sous le nom de système du non restraint : il consiste dans la suppression absolue de tous les moyens de restriction mécaniques (1). Nous ne croyons pas, pour notre part, qu’il convienne de supprimer absolument chez les aliénés tous les moyens de contrainte. Nous pensons qu’il y aura toujours des malades exceptionnels qui nécessiteront momentanément d’emploi de moyens mécaniques de contention, soit pendant le jour, soit pendant la nuit: la camisole, appliquée avec précaution et temporairement, permettant âux aliénés l’exercice en plein air et la libre circulation dans des cours spéciales, nous paraît même mieux appropriée aux véritables besoins de ces malades, et préférable sous beaucoup de rapports, à l’emploi irritant des bras des gardiens, ou à la séquestration prolongée dans, des cellules, dans lesquelles les malades sont soustraits tout à la fois à la surveillance et aux bienfaits de l’air extérieur.

Mais tout en repoussant la suppression absolue des mesures de contrainte, de même que nous repoussons la suppression absolue des cellules, proposée par d’autres médecins (2), nous

(1) John Conolly, On the treatment ofthe insane without mechanical restraint. London, 1850.

(2) Renaudin, Annales médico-psych. Morel, Études cliniques • Le non Restraint, ou de V Abolition des moyens coercitifs. Paris, 1860.

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pensons néanmoins que le véritable progrès dans les soins à donner aux aliénés, consiste à se passer le plus souvent possible de la camisole et de la séquestration dans les cellules, et à réserver ces deux moyens comme des ressources extrêmes pour les cas exceptionnels. Nous avons constamment protesté contre l’emploi abusif que les surveillants ou les infirmiers font des moyens de répression et nous pouvons affirmer qu’il nous arrive fréquemment, dans notre service de la Salpêtrière, de n’avoir pas une seule malade maintenue par la camisole sur 250 aliénées confiées à nos soins. Nous sommes donc tout disposé, sous la réserve expresse des cas exceptionnels, à rendre pleine justice à la réforme accomplie par les médecins anglais ; seulement, nous la considérons comme un simple développement des principes de douceur et de; bienveillance appliqués aux aliénés. Ces principes ont été mis en pratique dans tous les pays avec identité de but, mais avec des variantes dans les moyens, et leur application était surtout indispensable dans un pays où l’abus des moyens répressifs avait été- porté si loin que nous avons encore constaté l’usage des chaînes en 1833, même dans l’asile de Bedlam !

Mais on ne se borne plus aujourd’hui à demander la suppression des cellules et des camisoles, on réclame en outre la suppression des asiles eux-mêmes, et l’on vante outre mesure, pour les aliénés, une liberté sans limites, plus ou moins analogue à celle que l’on trouve réalisée dans le village de Gheel en Belgique ! Pour notre part, nous ne saurions partager l’opinion de ces novateurs enthousiastes qui prétendent améliorer le sort des aliénés, “ en revenant à la liberté primitive, c’est-à-dire à l’abandon des temps passés. Ce système représente, à nos yeux, un pas en arrière et non un pas en avant. Nous ne comprendrons jamais que la sécurité, le bien-être et le traitement des aliénés puissent être compatibles avec un système qui abandonne ces malheureux, dispersés sur une immense étendue de terrain, aux soins de paysans inexpérimentés ou cupides, sans contrôle suffisant de la part de l’autorité centrale, et sans direction possible de la part de l’autorité médicale, qui seule, dans une réunion d’aliénés, est compétente pour exercer sur ces malades une tutelle intelligente et une action thérapeutique efficace.

L’asile d’aliénés, convenablement organisé, et amélioré suc-

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cessivement conformément aux progrès de la science, sera toujours, à nos yeux, le milieu administratif et médical le plus favorable pour la sécurité, le bien-être et le traitement de ces malades. Nous répéterons ici avec M. Parchappe (d) que le progrès ne consiste pas à abandonner l’idéal que nous nous sommes formé depuis soixante ans de l’asile modèle, pour lui substituer un système antimédical et antiadministratif, qui ne représente en réalité que l’abandon des aliénés déguisé sous le nom trompeur et séduisant de la liberté ! Nous dirons encore avec M. Girard (2) qu’il faut proclamer une évolution et non une révolution dans les principes admis par tous depuis plus d’un demi-siècle. Mais ce que nous admettons parfaitement comme un progrès, ce qui n’est du reste qu’un développement naturel des idées déjà appliquées dans les asiles de tous les pays, c’est la création de maisons de travail et de fermes agricoles, comme succursales ou annexes des grands établissements d’aliénés, ainsi que M. Ferrus en avait déjà conçu et réalisé la pensée en 1828, à la ferme Sainte-Anne (3). Nous combattons toujours l’idée des asiles distincts pour les curables et les incurables et même la séparation de ces deiix catégories de malades dans un même asile (voir p. 643), mais nous pensons qu’un grand nombre d’aliénés chroniques et inoffensifs, ayant contracté l’habitude du travail et de la discipline et n’exigeant pas d’autres soins ou d’autre direction médicale que celle qui résulte de l’ensemble des mesures qui constituent un asile spécial, pourraient avec avantage être placés, comme en Angleterre, dans des maisons de travail pour les pays industriels, ou bien dans des fermes agricoles pour les pays où dominent les travaux de la campagne. Ces maisons, annexées aux grands asiles, pourraient être disposées de ma-

(1) Discours prononcé à Charenton pour l’inauguration de la statue d’EsquiroI, 22 novembre 1862.

(2) Girard de Caiileux, Discours prononcé à la Société médico-psychologique. ( Annales 1862.)

(3) Labitte, De la Colonie de Fitz-James. Paris, 1861. — Billod, De la dépense des aliénés assistés en France. Paris, 1861. — Belloc , Les asiles d’aliénés transformés en centres d’exploitation rurale, Paris, 1862- — Auzouy, Colonie de Saint-Luc ( Annales médico -psych.) 4me série, t. 11, 1863*.

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nière à satisfaire aux besoins principaux de la sécurité et de la discipline que réclament les aliénés chroniques, sans nécessiter les frais de fondation, de construction ou d’organisation intérieure, qui sont aujourd’hui regardés comme indispensables dans un asile bien organisé, et le travail des aliénés, sans arriver jamais à couvrir les dépenses exigées pour ces malades (ce qui nous paraît une illusion dangereuse poussant à l’exploitation des aliénés), pourrait du moins alléger les charges imposées aux finances départementales. La réalisation de cette idée, déjà appliquée dans plusieurs asiles de la France et de l’étranger, nous paraît le moyen le plus pratique pour résoudre le problème si difficile de l’augmentation sans cesse croissante de la population des aliénés, et pour concilier les besoins de la charité publique avec les limites des budgets départementaux. Mais cette idée ne peut être utile et pratique qu’à la condition expresse que ces fermes agricoles, ou ces maisons de travail, ne remplaceront jamais les asiles d’aliénés et qu’elles ne deviendront jamais un moyen d’exploiter les aliénés par le travail, d’une manière abusive ! Elles doivent être une simple annexe des grands établissements d’aliénés, situées à une faible distance et placées sous l’autorité immédiate du médecin directeur de ces asiles, afin que ce médecin, seul juge compétent en ces matières, puisse à volonté et à tout instant faire un échange de malades entre l’asile et la ferme, selon les besoins des aliénés et les modifications qui peuvent survenir dans la marche de leur affection.

Nous ne devons pas insister plus longuement ici sur les diverses questions qui concernent la construction ou l’organisation des établissements d’aliénés. Nous ne pouvons que signaler sommairement quelques-uns des points les plus importants sur lesquels nous avons surtout attiré l’attention pendant notre vie scientifique.

Et d’abord, nous avons toujours demandé dans les asiles d’aliénés, de vastes parcs pour la promenade et des champs en culture pour le travail des malades, conformément aux préceptes posés par Pinel et par Esquirol. Nous voyons donc avec plaisir que dans toute l’Europe on tend de plus en plus à agrandir lei terrains annexés à ces asiles. Nous réclamons en outre des pavillons séparés, dispersés dans les parcs et les terrains

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