PREMIÈRE LEÇON
De la direction à imprimer à l’observation des aliénés.
Sommaire. — Quatre procédés principaux d’observation : procédés des romanciers, des narrateurs, des somatistes, et des psychologues. — Ils sont tous exclusifs et incomplets. — Ils ont conduit à créer des types artificiels et provisoires. — Il faut en employer d’autres pour découvrir des types naturels. - — Trois principes généraux à suivre : ne pas réduire son rôle d’observateur à celui de secrétaire des malades; étudier l’individualité maladive ; ne jamais séparer un fait de son entourage. — Indication générale des types à rechercher : sentiment de crainte et de défiance : état de dépression et d’exaltation. — Autre principe de direction : observation des faits négatifs. — Conclusion.
Avant d’aborder là symptomatologie de la folie, mon intention est d’indiquer les principes généraux qui doivent servir de guide dans l’observation des aliénés.
La première question que l’on doit se poser , en effet, en commençant l’étude des maladies mentales, est évidemment celle-ci : Que doit-on observer et noter au milieu de toutes les manifestations si bizarres, et en apparence si contradictoires, que présentent les aliénés? Quel est l’important et quel est l’accessoire dans cet
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assemblage confus de symptômes qui attire vaguement la curiosité de l’observateur ou qui le frappe d’étonnement ?
Pour répondre à cette question si naturelle, parcourons ensemble un établissement d’aliénés, ét voyons quels sont les faits qui vont, de prime abord, éveiller votre attention .
Voyez-vous ce malade qui se fait remarquer de loin par la violence de ses cris, par une agitation incessante, par l’irrégularité de ses actes, la bizarrerie de ses poses? Il crie, il chante, il danse, il vocifère ; pas un instant de repos; la vivacité désordonnée de ses mouvements, la rapide succession de ses pensées, l’incohérence de son langage, le distinguent d’une manière tout à fait saillante de la plupart de ses voisins, et il est impossible que les caractères extérieurs que je viens d’indiquer ne vous impressionnent pas, dès votre entrée dans l’établissement.
Continuant votre visite, vous apercevez blotti dans un coin un malade immobile, la tête baissée, les yeux à moitié clos, ne proférant pas une seule parole, et si vous avez le loisir de l’observer pendant quelque temps, vous serez étonnés de le voir conserver constamment^ même attitude. Il semble étranger à tout ce qui l’entoure, et ne donne en quelque sorte que de loin en loin quelques signes de vie. Si vous l’abordez, c’est à peine s’il s’aperçoit de votre présence, et vous aurez beau modifier et renouveler à l’infini vos questions, vous éprouverez la plus grande difficulté à lui arracher la plus simple parole.
Frappés d’un tel contraste entre la lenteur, l’absence même de ses mouvements, et F agitation continuelle de celui que vous aviez précédemment remarqué, ainsi que
de l’opposition presque complète qui existe entre la manière d’être, l’attitude, la conduite, les paroles et les actes de l’un et de l’autre, vous ne balancerez pas à établir une ligne de démarcation tranchée entre ces deux genres d’aliénés, et vous les considérerez naturellement comme deux types diamétralement opposés.
Pendant que vous observez attentivement l’immobilité et le silence de ce malade, vous êtes accostés brusquement par un autre aliéné qui vient vous arracher à la profondeur de vos réflexions, et vous débiter avec une volubilité et une verve extraordinaires les rêves de son imagination : il est prince, roi, empereur ; il distribue à tout le monde, avec générosité, avec profusion, des trésors inépuisables ; il raconte avec l’accent de la plus profonde conviction les choses les plus incroyables, parle de ses châteaux, de ses palais, etc., de manière à donner à ses récits les caractères de la vérité ; et pourtant, toutes les circonstances extérieures qui l’entourent protestent, à chaque instant, contre ses grandeurs imaginaires. Chose étonnante! si vous dérivez ses facultés sur d’autres objets que celui qu’il a spontanément abordé, vous pouvez le faire causer sensément, avec calme et raison.
Un peu plus loin, vous rencontrez un aliéné qui présente ce même contraste de raison et de folie, mais qui ne parle que d’idées religieuses. Il est en communication incessante avec la Divinité; il voit, il entend des anges, émissaires du Très-Haut, qui lui apportent des ordres à suivre et lui dictent sa conduite. II a pour mission de régénérer l’espèce humaine, de prêcher une nouvelle religion et de convertir le monde. Sortez-le des objets de son délire, et vous parvenez à le faire par-
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1er, souvent d’une manière agréable, sur des sujets variés, sans pouvoir constater dans ses paroles la moindre trace de folie.
Voilà un aliéné constamment tourmenté par l’idée de l’enfer, et qui se croit réservé à des tortures éternelles. Vous le voyez, en proie au plus affreux désespoir, pousser des gémissements, des lamentations, et quelquefois verser des larmes abondantes.
Ici un autre aliéné se croit entouré d’ennemis, interprète contre lui les paroles, les gestes, jusqu’aux plus simples mouvements de tous ceux qui l’entourent, et trouve dans les actes les plus insignifiants de la vie habituelle des motifs de soupçon et de défiance.
Là vous entendez un malade se plaindre d’ennemis cachés, sans cesse occupés à le harceler, à lui nuire; là un autre gémit sous l’influence de la physique, de la sorcellerie, des sciences occultes ou du magnétisme.
Un amant, dans son délire, parle d’infidélité et de vengeance, ou bien son esprit paraît absorbé dans les chimères d’un amour idéal et d’une fidélité sans bornes.
Un mélancolique s’imagine avoir commis les plus grands crimes ou se croit fatalement condamné à les commettre, et s’abandonne à toutes les angoisses de la douleur.
Une femme qui ne peut dominer un violent penchant d’érotisme se livre publiquement aux actes les plus éhontés, et à côté d’elle, un autre malade, se croyant ruiné et incapable de tout, roule incessamment dans sa tête des projets de suicide.
Plus loin enfin, vous remarquez un aliéné dont le babil intarissable est aussi vide de pensées qu’abondant en paroles décousues et incohérentes , et avec lequel
vous ne pouvez absolument lier aucune conversation suivie.
En résumé [car nous devons renoncer à faire passer sous vos yeux toutes les catégories des aliénés] , quelle est la pensée que vous emportez d’une visite ainsi faite dans un établissement consacré aux maladies mentales? Vous en sortez avec la persuasion que les idées délirantes n’ont pas plus de limites que l’imagination de l’homme. Vous avez vu des généraux, des empereurs, des rois, des prophètes, des messies, des adieux ; des aliénés se croyant changés en diables, en animaux, ou même en corps inanimés; vous avez vu des malades préoccupés d’idées religieuses, érotiques, ambitieuses, politiques, etc. ; vous en avez remarqué de calmes, d’agités, de tristes, de gais; et vous an concluez : 1° qu’il n’est pas de passion, pas d’idée, ayant existé ou pouvant surgir dans la tête humaine, qui n’ait sa représentation dans une maison d’aliénés ; 2° qu’il est bien difficile d’introduire l’ordre et la régularité d’une classification scientifique au milieu de phénomènes aussi multiples et aussi variables que l’intelligence et le caractère de l’homme.
Que feriez-vous par conséquent, si vous vouliez rapporter l’histoire d’aliénés ainsi observés? Vous choisiriez parmi les idées extraordinaires que vous leur entendriez émettre celles qui vous paraîtraient les plus curieuses, les plus intéressantes, et vous chercheriez à en faire un tableau aussi pittoresque que possible. Vous les représenteriez, sous une forme dramatique, préoccupés de leur idée délirante, mettant tous leurs actes en rapport avec leurs paroles, employant toutes les ressources de leur esprit au profit de cette idée, et dans le but d’arriver à la réalisation de leurs désirs. Vous
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chercheriez à les peindre s’abandonnant sans contrôle et sans réflexion à toute la violence de leurs penchants, à toute la spontanéité de leurs impulsions, et a tous les écarts d’une volonté désordonnée. En un mot, vous vous laisseriez guider, dans le choix des idées et des actes des malades, par leur bizarrerie, leur singularité, par leur caractère étrange et extraordinaire. Vous oublieriez que vous observez des malades, et vous dépeindriez les aliénés comme le font les romanciers . Au lieu de décrire la nature telle qu’elle est, vous créeriez de toutes pièces, à l’aide de quelques idées saillantes empruntées à des aliénés, des fous imaginaires, semblables à ceux que conçoivent les gens du monde, et tels qu’on les représente dans les romans ou dans les pièces de théâtre. Vous décririez; en un mot, des hommes sains d’esprit, agissant sous l'influence d’une idée fausse ou d’une. passion, ou bien des malades en proie au délire le plus violent delà fièvre, c’est-à-dire que le plus souvent vous substitueriez vos idées préconçues à l’observation exacte de la nature, la fiction à la réalité.
Ce procédé est évidemment l’enfance de l’art. C’est l’observation abandonnée à tous les caprices dé l’imagination et de l’instinct de curiosité ; c’est ce que nous appellerons le procédé des littérateurs ou des romanciers, qui a été malheureusement trop souvent employé dans la spécialité des maladies mentales.
Un second procédé, qui se rapproche du précédent sous beaucoup de rapports, mais qui en diffère essentiellement par son caractère plus scientifique, est celui qui se présentera naturellement à votre esprit si, frappés des graves inconvénients du précédent, vous cherchez à étudier les aliénés d’une manière plus approfondie.
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En restant longtemps avec ces malades, en vivant au milieu d’eux, vous ne tarderez pas à vous apercevoir de l’erreur grossière dans laquelle vous êtes tombés de prime abord, lorsque vous avez cru que les folies étaient aussi multipliées que lés individus. Vous serez frappés de l’existence de beaucoup de caractères communs qui rapprochent les uns des autres un grand nombre d’aliénés. Vous constaterez, à votre grande surprise, que non-seulement on retrouve les mêmes directions d’esprit et de sentiments chez une foule d’aliénés, présentant d’ailleurs des idées prédominantes diverses, mais cpie le nombre de ces idéès„ elles-mêmes est très-restreint, comparativement à ce que vous avait fait supposer un léger examen. Vous verrez enfin un grand nombre d’aliénés qui ne se bornent pas à exprimer les mêmes pensées, mais qui les expriment absolument dans les mêmes termes. Vous arriverez ainsi petit à petit, en partant toujours des manifestations et des idées les plus saillantes, à négliger les individualités^ pour ne plus étudier que les types, à n’observer que les caractères communs, et à laisser dans l’ombre les caractères individuels. Vous entrerez, en un mot, dans la voie scientifique, en abandonnant le terrain illimité des différences individuelles, qui né peuvent rien donner au delà du fait lui-même, pour aborder le terrain des analogies,, qui permettent de rapprocher les faits par leurs caractères communs, pour en faire des groupes, des espèces et dés genres. C’est ainsi, par exemple, qu’au lieu d’observer tel maniaque en particulier, comme vous l’aviez fait précédemment, vous observerez le maniaque dans ses caractères généraux ; il en sera de même du mélancolique, du monomaniaque, du dément, que vous chercherez à caractériser aussi bien
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que possible comme espèce morbide. Dès lors, la direction de votre observation se trouvera complètement changée. Vous aurez fait un grand pas dans la voie de la science, puisqu’ au lieu de vous laisser guider par les impulsions de votre curiosité ou . par un aveugle empirisme, vous suivrez les lois qui régissent toutes les sciences, en cherchant à remonter du fait particulier au fait général-
Cette seconde manière d’observer les aliénés, suivie jusqu’à présent par la plupart des auteurs, est donc infiniment supérieure à celle que nous avons exposée en premier lieu ; de bons esprits lui ont fait produire, non pas des observations complètes et irréprochables, tant s’en faut, mais des documents précieux, qui ont servi et qui serviront encore au progrès de la science. Nous insisterons tout à l’heure sur ses imperfections, qui nous la feront désigner sous le nom de procédé des narrateurs, et nous chercherons à vous prouver qu’on doit aujourd’hui lui substituer un procédé plus scientifique encore; mais nous devions à la vérité de proclamer hautement ses avantages et sa supériorité incontestable sur le procédé tout littéraire et romanesque dont nous avons parlé en commençant.
Arrivés au point où nous sommes nous-même en ce moment, les observateurs de la folio, peu satisfaits des résultats obtenus par le procédé que nous venons d’exposer, se sont demandé s’il n’y aurait pas quelque autre point de vue, jusque-là négligé, qui pourrait conduire à une connaissance plus approfondie de cette maladie, et ils ont alors suivi deux directions diamétralement opposées, la direction somatique ou physique et la direction psychologique.
Les premiers, ceux qui ont cherché à importer dans
la médecine mentale les idées de la médecine ordinaire, ont d’abord étudié dans l’aliénation la maladie cérébrale, et ils sont arrivés, en dernière analyse, à ne voir dans la folie, comme le célèbre Jacobi et plusieurs auteurs allemands, qu’un symptôme des maladies les plus variées par leur siège et par leur nature.
Ils ont assimilé le symptôme folie au symptôme délire, observé, dès la plus haute antiquité, dans les maladies aiguës. Cette identité, admise en théorie, a dû naturellement les conduire à des conséquences pratiques identiques ; aussi ont-ils été entraînés à appliquer à ce symptôme les procédés d’observation employés à l’égard du symptôme délire dans les maladies ordinaires. Au lieu d’étudier les manifestations du délire en elles-mêmes, et de baser les différences et les analogies des délires entre eux sur cette étude directe des paroles et des actes des malades, ils ont été amenés, malgré eux, à subordonner le phénomène délire aux divers états physiques qui lui donnaient naissance, et à l’observer ainsi dans ses relations avec ces divers états beaucoup plus que dans ses caractères propres. C’est ainsi qu’ils ont fait une plus grande attention à l’étude du pouls, des maladies abdominales ou thoraciques, à tous les phénomènes physiques en un mot, .qu’à l’étude des phénomènes psychiques, auxquels ils n’accordaient pas une importance plus grande qu’à tous les autres symptômes d’un même état maladif. Cette direction exclusive donnée à l’observation des aliénés a eu certainement des avantages, à une époque où toute l’attention se trouvait fixée sur les phénomènes psychiques, et presque entièrement détournée de l’examen des désordres de l’organisme. Nous devons rendre pleine justice aux hommes éminents qui ont eu la patience et le courage de réagir
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contre cette tendance également exclusive de la science qu’il était si difficile de déraciner. Ils ne sauraient être responsables de l’exagération de cette réaction : elle tient à la nature des choses et à la nature de l’homme. Mais, cette justice une fois rendue, nous devons dire que leur méthode d’observation est beaucoup trop exclusive pour être vraie, et qu’elle doit être repoussée pour deux raisons principales. Et d’abord, en admettant même la vérité des observations faites sur les altérations physiques dans l’aliénation mentale, la prédominance de lésion des facultés intellectuelles et morales est telle, que c’est manquer aux lois de subordination rationnelle que de ne pas lui accorder une importance proportionnée à sa constante existence et à son intensité. Mais ce n’est pas seulement parce que les lésions physiques sont relativement secondaires dans l’aliénation mentale qu’on doit principalement fixer son attention sur les lésions des facultés psychiques; c’est surtout parce que les fonctions cérébrales ont un caractère spécial qui les distingue essentiellement de toutes les autres fonctions de l’économie, et que ce caractère est de nature à augmenter encore l’importance des lésions psychiques. Non-seulement, en effet, les deux éléments qui, par leur union infinie, constituent la nature humaine, étant troublés par la maladie, donnent naissance au délire, mais ce délire primitif lui-même, une fois produit, donne naissance, à son tour, à de nouveaux délires secondaires, tertiaires, etc., qui s’engendrent ainsi les uns les autres, par suite de la spécialité de la fonction. On n’a donc pas seulement à étudier dans la folie le phénomène délire considéré comme symptôme d’une maladie; il faut nécessairement, pour avoir une connaissance exacte de cette affection, étudier la pro-
duetion du délire par le délire, le mécanisme de l’action des facultés malades les unes sur les autres, en un mot, le travail morbide de l’intelligence.
N’insistons pas plus longtemps sur l’exposé de cette méthode d’observation, évidemment incomplète, et passons à l’étude de celle employée par les psychologues.
Il était tout naturel qu’après avoir envisagé la folie comme une simple perturbation de l’état physiologique de l’intelligence, on songeât à appliquer à l’étude de cette maladie les procédés d’observation employés par les psychologues pour l’étude de l’homme normal. Les mêmes idées préconçues qui avaient amené l’homme du monde à envisager la folie comme le résultat d’une erreur ou d’une passion, implantées au milieu d’une intelligence saine, devaient conduire le médecin psychologue à l’envisager comme l’effet d’une lésion ou d’un trouble dans les facultés admises à l’état normal. Les uns avaient fixé leur attention sur les idées ou les passions prédominantes qui semblaient la cause et le point de départ de toutes les paroles et de tous les actes déraisonnables; les autres, plus savants, devaient chercher cette cause dans la lésion de telle ou telle faculté. Aussi, successivement, toutes les doctrines psychologiques ontelles eu leur retentissement dans l’étude de l’aliénation mentale. Nous avons vu, par exemple, les idées de Condillac et de Laromiguière, importées dans l’étude de la folie, donner naissance à la lésion de l’attention, considérée comme expliquant, par sa diminution ou par son exagération, les formes principales de la folie. Nous avons vu, d’un autre côté, Heinroth cherchant à rattacher toutes les folies à la lésion primordiale de la moralité, et les distinguant ensuite, d’après une division généralement admise en psychologie, en folies de l’in-
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telligence, folies de la sensibilité, et folies de la volonté. C’est ainsi, en un mot, que nous avons vu les aliénistes puiser dans les divisions psychologiques existantes les éléments de leurs classifications de la folie et les principes qui devaient les diriger dans l’observation des aliénés.
Nous sommes loin certainement de repousser l’étude psychologique de l’aliénation mentale, c’est-à-dire l’étude de l’action des facultés les unes sur les autres pour la production des délires. Nous croyons, au contraire, que c’est dans cette étude, faite, bien entendu, concurremment avec celle des lésions de l’organisme, que l’on pourra découvrir les moyens d’arriver à une connaissance exacte de cette maladie, et surtout instituer une thérapeutique vraiment rationnelle. Mais est-ce à dire que nous approuvions l’application de la psychologie, telle qu’elle a été faite jusqu’à présent, à l’étude et à la classification de la folie? Non certainement. Nous pensons qu’étudier, ainsi qu’on l’a fait, les lésions isolées des facultés dans la folie, c’est importer artificiellement d’une science dans une autre un procédé qui, bon et utile dans l’une, peut très-bien ne pas l’être dans l’autre ; que c’est réunir arbitrairement, dans un Cadre et sous une dénomination commune, des faits qui ne se ressemblent que par un seul point et qui diffèrent essentiellement sous tous les autres rapports. C’est, en un mot, faire de l’observation systématique. C’est d’ailleurs être exclusif, au lieu de déduire les lois de coordination de l’ensemble des phénomènes appréciés à leur juste valeur.
Oui, sans doute, nous pensons qu’on doit étudier l’aliénation mentale au point de vue psychologique ; mais nous entendons par là qu’on doit observer attentivement le mécanisme psychique de la production des
délires, et non rechercher, dans ces délires, les lésions des facultés reconnues chez l’homme à l’état normal. A quoi servirait-il, en effet, de s’occuper des lésions de l’attention, de la mémoire, de la volonté, par exemple, dans la folie, si l’on ne faisait, comme l’ont fait jusqu’à présent la plupart des aliénistes psychologues, que constater cette lésion isolée, sans rechercher ses rapports avec toutes les conditions au sein desquelles elle se produit, en un mot, avec tous les autres phénomènes que présente le malade? Aussi à quels résultats ces psychologues exclusifs sont-ils arrivés jusqu’à présent dans l’étude de la folie? Ces résultats sont faciles à résumer, puisqu’ils sont nécessairement les mêmes pour tous. Ils sont tous arrivés à cette conclusion : telle faculté, la mémoire, la volonté, l’attention, par exemple, peut être troublée de trois manières dans la folie : elle est augmentée, elle est diminuée, ou bien elle a subi une perturbation dans les lois qui la régissent. Voilà les trois conséquences inévitables auxquelles doit conduire l’étude des lésions isolées des facultés dans la folie. Mais, je vous le demande, à quel résultat pratique peut-on arriver en scindant ainsi l’intelligence humaine d’après des divisions scolastiques, admises uniquement pour faciliter l’étude, et si l’on n’observe pas les facultés dans leur union, c’est-à-dire telles qu’elles existent en réalité?
Évidemment si, au lieu d’étudier les facultés en action et l’intelligence en mouvement, je dirai même plus, l’intelligence dans son mouvement pathologique, on décompose artificiellement ces états complexes, comme l’anatomiste dissèque les tissus et comme le chimiste analyse les corps inorganiques, il est impossible d’avoir une idée juste des phénomènes tels que la maladie les
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présente. Ici encore, d’une manière tout aussi exclusive que dans les trois méthodes précédentes, on substitue donc un procédé artificiel et incomplet d’observation à l’étude exacte de la nature.
Nous avons voulu vous exposer les quatre procédés principaux d’observation employés par nos devanciers, avant de vous indiquer celui que nous croyons devoir leur être préféré. Cet exposé suffit déjà pour vous faire sentir les inconvénients, les dangers même, des méthodes exclusives d’observation. On n’a signalé dans le délire que les phénomènes les plus saillants, ceux qui frappent d’abord l’observateur ; on a créé d’une manière artificielle des types et des genres basés sur ces caractères extérieurs, ou bien, négligeant l’observation directe du délire lui-même, on a cherché à soumettre son étude aux lois qui régissent la pathologie ordinaire ou la psychologie normale.
Après avoir assisté en quelque sorte à ces évolutions de la science, ne vous semble-t-il pas qu’il doit y avoir autre chose à observer chez les aliénés què ces phénomènes extérieurs et saillants? Pour répondre à cette question, soumettons à une nouvelle revue les aliénés que nous avons distingués tout à l’heure en suivant la voie ordinaire. Examinons le maniaque, par exemple, que l’observation superficielle des caractères extérieurs a fait regarder comme un type bien déterminé. Croyez-vous que deux hommes qui se livrent aux mêmes actes violents, et qui sont dans le même état apparent d’agitation, soient nécessairement dans le même état intérieur? Ne soupçonnez-vous pas que des situations d’esprit trèsdifférentes peuvent donner lieu à beaucoup de manifestations extérieures analogues ? La colère ne produit-elle pas quelquefois les mêmes effets que l’ivresse, et croyez-
-vous qu’il serait scientifique de grouper ensemble ces deux états, au point de vue de leur résultat identique, sans tenir compte des différences nombreuses qui doivent au contraire les faire distinguer nettement l’un de l’autre? C’est cependant cette erreur que l’on a commise en réunissant, sous le nom de maniaques, des malades qui peuvent bien se ressembler sous le rapport de leurs cris et de la violence de leur agitation, mais qui peuvent aussi différer totalement sous le rapport de l’état intérieur, mobile de ces actes analogues, état qu’il est surtout important de connaître, soit pour apprécier exactement la maladie, soit pour instituer un traitement individuel.
Il en est de même du mélancolique. •
On l’a représenté comme absorbé en lui -même, ne proférant aucune parole, péniblement préoccupé d’une idée triste, etc. Croyez- vous sérieusement que ces signes extérieurs suffisent pour caractériser un état identique et constituer un véritable type ? N’y a-t-il pas une distance immense entre l’aliéné ayant conservé une partie de son intelligence et revêtant en effet ces apparences extérieures, par suite d’une préoccupation pénible, et le malade atteint de cette forme de mélancolie que l’on a désignée sous le nom de stupidité ou d’idiotisme accidentel, et qui, sous des apparences analogues, cache une suspension ou un anéantissement presque complet de l’intelligence ?
Comment constaterez-vous ces différences essentielles, si vous vous bornez à noter les phénomènes apparents à première vue, et si vous constatez simplement les manifestations, au lieu d’étudier les conditions au milieu desquelles elles se produisent et les états généraux de l’intelligence qui leur donnent naissance?
Cette nécessité devient plus évidente encore lorsque l’on aborde l’étude des délires partiels, appelés monomanies. Attacherez-vous, par exemple, une importance majeure à noter que tel aliéné présente une idée d’orgueil, que tel autre a une idée religieuse ou une idée d’amour, comme on se borne à le faire aujourd’hui ? Une idée d’orgueil entraîne-t-elle nécessairement, selon vous, la conséquence du développement de l’amourpropre chez un malade? La présence d’une idée religieuse, chez un autre, sera-t-elle l’indice infaillible d’un sentiment religieux exalté ? N’est -il pas possible que deux aliénés, ayant l’un une idée d’orgueil, et l’autre une idée religieuse, se ressemblent complètement, malgré la différence de leur idée prédominante, et qu’au contraire, entre deux malades ayant chacun des idées religieuses ou des idées d’orgueil prédominantes, il existe des différences essentielles ?
Qu’il nous suffise, pour vous convaincre immédiatement de cette vérité, de vous citer un exemple qui nous parait bien frappant. En suivant les procédés d’observation existants, vous décrirez isolément, comme des aliénés tout à fait différents, d’abord un malade se croyant possédé du diable, puis un autre qui se croira entouré d’ennemis, un troisième qui s’imaginera sans cesse être en butte à la poursuite de la police, tel autre qui ne sera préoccupé que de sorcellerie ou de physique ; un cinquième enfin, qui ne parlera que de magnétisme ou d’influences mystérieuses agissant sur lui à distance. En suivant le procédé d’observation des romanciers, ou même à l’aide du procédé plus scientifique des narrateurs, vous les dépeindriez avec tous les détails que les malades auraient donnés à leurs idées délirantes, comme des types tout à fait différents.
Eh bien ! une seule observation générale suffit pour détruire cet échafaudage artificiel. Ces malades, que vous croyez si différents les uns des autres, se ressemblent tous par les phénomènes communs, de la crainte, de la défiance et du sentiment du merveilleux. Voilà les sentiments qui forment le véritable fond de la maladie, qui ont revêtu chez chacun d’eux des formes diverses, selon les habitudes antérieures de l’individu, sa culture intellectuelle, le milieu au sein duquel il a vécu, et selon mille autres circonstances, mais qui existent chez tous, avec les mêmes caractères généraux, et qu’il faut par conséquent s’attacher à étudier et à décrire. Ce qui prouve combien cette remarque est exacte, c’est qu’en étudiant l’aliénation mentale aux diverses époques historiques, on voit cet état, caractérisé par un sentiment général de frayeur, uni parfois à l’exaltation du sentiment du merveilleux, revêtir successivement ces formes diverses. On le trouve avec l’idée prédominante du diable ou de l’enfer au moyen âge, tandis qu’à d’autres époques sociales, on voit prédominer les idées de sorcellerie, de magie ou de police. Les mêmes différences s’observent entre les diverses classes de la société, à la même époque, et ce que les aliénés des classes inférieures attribuent à la physique, d’autres, ayant reçu plus d’éducation, l’attribuent au magnétisme.
Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples de ce genre ; mais ceux que noiis venons d’indiquer suffiront, par leur généralité, pour vous faire sentir les défauts des méthodes d’observation existantes, et pour vous faire comprendre dans quelle voie il convient de srengager maintenant .
La conclusion à tirer de cet aperçu rapide est celle-
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ci : les types aujourd’hui admis chez les aliénés ne sont, en général, basés que sur des caractères superficiels qui pourraient manquer, la maladie restant la même, ou qui peuvent exister dans deux formes de maladies opposées. Si l’on continuait à observer dans cette direction, on ne pourrait jamais arriver à la connaissance de la vérité, puisqu’on laisserait dans l’ombre ce qui est important, et on mettrait en relief ce qui est accessoire. Cette voie, ouverte jusqu’ici à l’observation, a donc produit tout ce qu’elle pouvait produire, c’est-à-dire des types provisoires, tout à fait artificiels, qui ne peuvent servir qu’en attendant la découverte d’autres types, vraiment naturels.
Que faut-il donc faire pour arriver à la découverte de ces types nouveaux que nous entrevoyons dans un avenir plus ou moins prochain?
Nous allons répondre à cette question d’une manière dogmatique et aussi brièvement que possible, parce que les développements donnés à l’exposé critique des procédés d’observation généralement employés nous permettent d’abréger, sans être trop incomplet. Le cours clinique presque tout entier aura d’ailleurs pour but de vous donner la démonstration pratique des principes que je vais aujourd’hui me borner à énoncer.
Nous avons en ce moment deux choses distinctes à vous indiquer : d’une part, les procédés qui doivent conduire à la découverte de ces nouveaux types, et, d’autre part, la nature de ces types, autant que nous pouvons les apercevoir dans l’avenir de la science.
Si nous nous bornions à vous dire qu’il ne faut pas se contenter de noter ce qui est saillant, mais qu’il faut examiner le fond des choses; qu’il ne suffit pas de constater les manifestations du délire, mais qu’il convient de
remonter des effets aux causes, des résultats aux mobiles ; certainement ces préceptes généraux auraient déjà de l’importance, mais il serait inutile d’y insister davantage, puisqu’ils sont contenus implicitement dans la réfutation des autres procédés à laquelle nous venons de nous livrer.
Notre but actuel ne peut être simplement d’énoncer ces principes ; nous voulons surtout vous indiquer les moyens de les mettre en pratique. Nous vous disons donc : Si vous voulez arriver à découvrir les états généraux sur lesquels germent et se développent les idées délirantes; si vous voulez connaître les tendances, les directions d’esprit, et les dispositions de sentiments, qui sont la source de toutes les manifestations, ne réduisez pas votre devoir d’observateur au rôle passif dé secrétaire des malades, de sténographe de leurs paroles, ou de narrateur de leurs actions ; soyez convaincus que, si vous n’intervenez pas activement, si vous prenez en quelque sorte vos observations sous la dictée des aliénés, tout l’état intérieur de ces malades se trouve défiguré en passant à travers le prisme de leurs illusions et de leur délire.
Les aliénés, en effet, sont bien plus habiles qu’on ne le pense à colorer et à transformer leur situation mentale, pour s’en rendre compte, l’expliquer aux autres, ou pour donner le change sur leurs véritables intentions. Soit illusion, soit dissimulation, les aliénés rentrent très-souvent à cet égard dans les lois de l’homme à l’état normal. Conserver aux divers faits qu’ils racontent les rapports d’importance et de subordination qu’ils ont eux-mêmes établis, c’est donc absolument comme si l’on croyait avoir dépeint exactement le caractère d’un individu raisonnable en racontant textuelle-
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ment, au milieu des faits qu’il nous rapporterait sur lui-même, les jugements qu’il aurait portés sur ses pensées et sur ses actes.
L’homme ne se connaît jamais lui-même, dit-on souvent avec vérité, et cet axiome est encore plus applicable aux aliénés qu’aux hommes sains d?esprit. Comment voulez-vous, par exemple, qu’un aliéné plongé dans la tristesse parce qu’il croit avoir commis les plus grands crimes, ou parce qu’il s’imagine avoir perdu toute sa fortune, n’attribue pas sa tristesse à ces maux imaginaires, au lieu de subordonner ces préoccupations pénibles au sentiment général de tristesse qui existait déjà chez lui à l’état vague, avant d’avoir revêtu cette forme particulière d’idées de ruine ou de culpabilité ?
Le premier principe à suivre, pour arriver à la connaissance des faits généraux qui doivent primer les faits secondaires, est donc de changer son rôle passif d’observateur des paroles et des actes des malades en rôle actif, et de chercher souvent à provoquer et à faire jaillir des manifestations qui ne surgiraient jamais spontanément, à cause de la direction d’esprit spéciale dans laquelle le malade se trouve engagé.
Un second principe, qui est également bien important dans l’état actuel de la science, jusqu’à ce qu’on soit arrivé à déterminer des espèces morbides naturelles, est de s’attacher à étudier et à caractériser l’individualité maladive.
Puisque les types aujourd’hui existants dans la science sont tout à fait imparfaits et insuffisants, comment arriver à la création de types nouveaux, si l’on ne fait pas abstraction des caractères généraux qui servent aujourd’hui à rapprocher artificiellement les faits, pour étudier
avec soin, dans tous ses détails, chaque individualité maladive? Autant ce procédé est défectueux en luimême, lorsqu’une science est arrivée à un haut degré de perfectionnement, puisqu’il tend à fixer l’attention sur des différences individuelles et à l’éloigner de la recherche des phénomènes communs, autant il est indispensable lorsqu’une science est encore à son début. G’est alors un moyen précieux pour se soustraire aux influences dangereuses de classifications arbitraires, et pour conduire à la découverte des caractères vraiment importants.
Que fait-on au contraire aujourd’hui dans la plupart des cas ?
On croit, par exemple, faire la description d’un maniaque qu’on a sous les yeux, et on ne fait en réalité que la description d’un maniaque en général. Il en est de même des mélancoliques et de la plupart des aliénés atteints de délire partiel. Leur histoire présente les plus grandes ressemblances ; elle ne diffère que par quelques variantes individuelles relatives à la nature de l’idée prédominante, et c’est précisément la seule différence qui pourrait être négligée sans inconvénients, puisqu’elle est tout à fait secondaire. On se laisse ainsi guider, dans l’observation, par les types préalablement connus que fournit l’état actuel de la science ; et comme l’homme n’aperçoit en général que les faits sur lesquels il a le dessein de fixer son attention, ces caractères communs, que l’on devrait précisément tâcher d’oublier, pour arriver à la connaissance exacte du malade, sont les seuls qui soient remarqués.
Étudier l’aliéné qu’on a sous les yeux dans ce qui le distingue individuellement, et non dans les phénomènes qui lui sont communs avec d’autres aliénés, d’après
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les classifications existantes : tel est donc le second principe qu’il importe d’avoir sans cesse présent à l’esprit, à l’époque actuelle de la science, pour observer avec fruit les aliénés.
Un troisième principe, qui a aussi une grande utilité, et qui en renferme plusieurs autres, est celui-ci : Ne jamais séparer un fait de son entourage, de toutes les conditions au sein desquelles il a pris naissance, du sol sur lequel il a germé et s’est développé, et de toutes les circonstances qui le précèdent, l’accompagnent ou le suivent. Sans cette précaution importante, il est impossible d’arriver à la connaissance exacte du plus simple fait ; on ne voit que le résultat brut, et on n’en comprend ni l’origine, ni la portée, ni les conséquences.
Que diriez-vous du philosophe qui prétendrait juger du caractère d’un individu en ne connaissant de lui qu’un acte, séparé de tout ce qui serait de nature à l’expliquer, à le motiver et à faire apprécier sa valeur? N’est-il pas évident qu’un acte, quoique identique, n’est plus en quelque sorte comparable à lui-même, selon la diversité des circonstances où il s’est produit, et par conséquent serait-il rationnel de vouloir en saisir la signification et la nature sur son simple énoncé? C’est cependant ainsi qu’on agit chaque jour dans l’observation des aliénés, lorsqu’on se borne à constater qu’un malade est en proie à une agitation violente, sans chercher avec soin quelle est la cause de cette agitation , si elle est automatique et musculaire, ou motivée par une idée, dans quelles conditions elle s’est produite, et quelles sont les circonstances qui contribuent à modifier son intensité. 11 en est de même pour les aliénés à délire partiel lorsque, préoccupé de l’observation de
l’idée fixe en elle-même, on néglige d’examiner sur quel fond maladif elle repose, si elle a surgi spontanément et tout à coup, ou bien, au contraire, si elle a été le résultat d’un développement graduel et successif.
Le médecin, en agissant ainsi, ressemble à l’ historien qui, youlant peindre un événement historique, ne décrirait qu’un épisode, au lieu de rechercher les causes qui l’ont préparé, celles qui lui ont donné naissance, les divers faits accomplis à la même époque et qui ont pu le modifier, le dénoûment, et enfin les conséquences. La maladie, en effet, n’est qu’une série d’événements plus ou moins complexes, que l’observateur doit présenter sous leur véritable jour, dans leur ordre de succession et de filiation naturel, et entourés de toutes les circonstances au milieu desquelles ils se sont produits.
Les trois principes que nous venons d’exposer résument assez bien, selon nous, la direction qu’il convient d’imprimer à l’observation des aliénés ; mais ils ne suffisent pas encore pour exprimer toute notre pensée : ils montrent la voie à suivre, sans préciser les choses que l’on doit observer. Nous avons sans doute déjà indiqué ces objets de l’observation, d’une manière générale, en disant qu’il fallait étudier les tendances et non les résultats, les mobiles et non leurs effets, les situations anormales de l’esprit, les dispositions maladives de la sensibilité, et non les idées et les sentiments qui en procèdent ; mais cet énoncé est trop général pour être compris de prime abord. Le seul moyen de donner à un sujet de cette nature la précision qu’il exige consisterait à vous indiquer quelques-uns des types auxquels aurait conduit l’observation dirigée dans celte voie ; mais, comme ces types naturels n’existent pas encore dans l’état actuel de la science, nous sommes contraint de choi-
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sir quelques exemples analogues, pour vous donner une idée du but vers lequel doivent tendre nos efforts.
Plusieurs fois déjà, dans le cours de cette leçon, nous avons signalé quelques dispositions générales de l’esprit et du cœur qui offrent des analogies avec des types naturels. Nous avons montré, par exemple, le sentiment de crainte et de défiance persistant avec des manifestations générales toujours les mêmes, à travers les siècles, malgré la mobilité des idées délirantes.
Mais il est un autre état du même genre qui nous paraît plus propre encore à faire comprendre nettement les différences qu’il faut chercher à établir parmi les aliénés, indépendamment de celles tirées de leurs idées délirantes : nous voulons parler de l’état général d’exaltation et de dépression dans les maladies mentales.
Un malade se présente à vous avec une lenteur extrême dans la succession des idées , une grande anxiété, une absence complète d’énergie dans la volonté ; il n’a qu’un nombre d’idées très-restreint, et le plus souvent même il passe des heures entières sans qu’aucune idée nouvelle vienne sillonner son intelligence ; indifférent ou inattentif à tout ce qui l’entoure, privé de tout sentiment d’affection pour les personnes anciennement aimées, incapable de prendre la plus simple décision, et n’ayant même pas la force déporter atteinte à une vie qui lui est à charge ; tout , dans la nature et dans son entourage, lui semble pâle et décoloré, et c’est à peine si dans les cas extrêmes il a- la force de pourvoir aux premières nécessités de la vie.
Eh bien ! je le demande, quelles que soient les idées prédominantes qui préoccupent un tel malade, les phénomènes que nous venons d’indiquer ne sont-ils pas l’expression d’un état général, très-important à étudier,
et pouvant servir de base à la formation d’un type naturel et vraiment scientifique ?
Nous pouvons en dire autant du type caractérisé par l’état général d’exaltation, qui présente des phénomènes précisément inverses : rapidité très-grande de succession des pensées, vivacité et mobilité extrêmes de sentiments, énergie correspondante de la volonté ; tout semble facile à de pareils malades, et, pleins de confiance dans leurs forces, ils conçoivent et entreprennent les projets les plus hardis et les plus téméraires; tout leur apparaît sous un aspect de bonheur, et le monde entier ne leur apporte que des sensations vives et agréables. De telles dispositions générales n’offrent-elles pas pour l’étude un véritable intérêt, et n’est-il pas naturel de rapprocher les uns des autres des aliénés qui les présentent, quelle que soit d’ailleursla différence de leurs idées délirantes ? Nous ne voulons pas dire que cette base de classification soit à l’abri de tout reproche, et que la division des aliénations mentales, d’après les phénomènes d’exaltation ou de dépression * soit définitive; non certainement. Nous n’avons voulu la mentionner ici que comme un exemple facilement saisissable de ces états généraux qui doivent être l’objet des observations ultérieures de la science. C’est en effet vers l’étude d’états analogues et indépendants des idées délirantes que doivent tendre désormais tous les efforts de l’observateur. Il faut, par l’observation attentive des faits individuels et en suivant les principes signalés précédemment, s’efforcer de découvrir un grand nombre de ces dispositions générales qui ouvriront de nouvelles perspectives à la science, et permettront plus tard d’arriver à une classification plus naturelle des diverses formes de la folie.
11 nous resterait à vous indiquer maintenant les con- Falret. 9
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séquences nombreuses que doit entraîner une semblable direction dans l’étude de l’aliénation mentale, sous le triple rapport de la description, du pronostic et du traitement ; mais ce sujet nous conduirait beaucoup trop loin, et nous devons nous borner aujourd’hui à insister sur un dernier principe, relatif à l’observation des aliénés, qui est assez important pour mériter un examen particulier. Il consiste à soumettre les malades à une véritable expérimentation dans le but de signaler les lacunes qu’ils montrent dans leurs réponses et dans leurs actes, par comparaison avec l’action de l’intelligence saine dans les mêmes circonstances. C’est ce que nous appelons l’observation des faits négatifs ; c’est-à-dire qu’au lieu de constater directement les faits qui se présentent, on constate l’absence de certains faits dans des conditions où ils devraient nécessairement se produire chez une intelligence régulière.
Afin de vous faire bien sentir l’ importance de ce principe d’observation, pour arriver 4 une connaissance complète de la situation mentale d’un aliéné, nous nous bornerons à citer deux exemples ; ils seront suffisants, parce qu’ils se reproduisent chaque jour dans la pratique.
Un malade, après bien des hésitations et souvent des conflits fâcheux dans les familles, est conduit dans une maison d’aliénés. Ses parents, ses amis, pleins d’inquiétude en songeant aux difficultés de le décider 4 y fixer temporairement son séjour, tourmentent leur imagination pour trouver des moyens de persuasion, ou pour user de finesse et s’esquiver à son insu, croyant que jamais il ne consentira librement à une telle séparation. Ils reviennent le lendemain avec anxiété s’enquérir de tout ce qui faisait leurs craintes de la veille; ils deman-
dent si leur malade ne s’est pas emporté violemment, s’il n’a pas proféré des injures contre eux, s’il n’a pas attenté à ses jours, s’il n’a pas cherché à s’évader. Quel n’est pas leur étonnement lorsqu’ils apprennent, comme cela arrive le plus souvent, qu’il a pris tranquillement son parti, et qu’il s’est contenté de la première explication qui lui a été donnée ou qui s’est présentée à son esprit. L’étonnement des parents est à son comble, lorsqu’on leur dit que celui qui est l’objet de tant d’alarmes s’est conformé volontiers aux règlements de la maison, a passé une nuit calme; et, ce qui est plus rare, n’a pas cherché une seule fois à se demander pour quel motif il avait été brusquement séparé de sa famille et de la société.
Dans ces cas si nombreux, le médecin qui, au lieu de tenir compté de cette absence de manifestations, si contraire à l’état normal, se bornerait â constater les phénomènes du délire révélés par les paroles et les actes du malade, aurait-il une idée exacte du degré de perturbation qui existe dans son intelligence, et de la distance immense qui sépare son état intérieur de celui d’un homme sain d’esprit? Ne serait-il pas dans la même erreur et la même illusion que les parents et les amis du malade, qui préjugent sa conduite en l’identifiant à celle que tiendrait, dans une semblable circonstance, un individu d’une intelligence régulière?
Un autre exemple fera encore mieux comprendre ma pensée.
Il est, dans tous les asiles d’aliénés, un certain nombre de malades qui, par suite du peu d’étendue de leur délire, de leur puissance de dissimulation, et surtout à cause de la prédominance de lésion des facultés affectives sur celle de l’entendement, manifestent beaucoup
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plus leur folie par les actes que par les paroles, et qui, par cela même, paraissent parfaitement raisonnables aux yeux des visiteurs et souvent même aux yeux des employés. Il faut, en effet, une grande habitude de ce genre de malades et des études psychologiques en général, pour pouvoir discerner leur délire à travers les apparences de raison qu’ils montrent dans leurs paroles et fréquemment dans leur conduite. Le médecin luimême habitué à l’étude des aliénés, quoique profondément convaincu de T existence de leur folie, n’éprouvet-il pas quelquefois un grand embarras lorsqu’il est contraint de la démontrer et de la faire admettre à d’autres, en n’invoquant que des preuves positives? C’est dans ces cas surtout que l’observation des faits négatifs dont nous parlons devient une source de lumières pour le médecin. Engagé dans cette direction, il découvre et fait remarquer aux autres un grand nombre de lacunes et de perturbations dans cette intelligence qui paraissait si régulière au premier abord. Presque constamment, en effet, ces malades agissent d’une manière opposée à celle dont agirait une personne saine d’esprit dans des circonstances identiques : s’agitil de leurs rapports avec le médecin, avec leurs connaissances, avec les employés, avec leurs parents, avec leurs amis ; s’agit-il de la gestion de leurs intérêts, de la prévision de leur avenir, en un mot, de tous les actes qui constituent la vie de l’homme, ces malades présentent une foule de lacunes et d’inconséquences, ils blessent toutes les convenances, et font les choses les plus déplacées et les plus contraires à leurs anciennes habitudes. Rien de tout cela ne se montrerait chez un individu raisonnable, quelles que fussent d’ailleurs sa bizarrerie, son originalité, et son absence de jugement.
Ainsi la comparaison entre les actes de cet aliéné et ceux d’un individu raisonnable, placé dans les mêmes conditions (comparaison qu’on est obligé de faire par la pensée, et qui, par cela même, peut être appelée observation indirecte, négative, par opposition à l’observation directe des actes délirants du malades), suffit pour faire ressortir une perturbation très-générale et très-profonde dans un esprit où la lésion paraissait d’abord très-restreinte, en ne considérant que les phénomènes produits. Ce qui prouve encore combien cette observation contient d’exactitude, c’est que, lorsque les malades se trouvent dans la société, le contraste entre leurs actions et celles des personnes qui les entourent devient si apparent, que l’aliénation est manifeste pour tout le monde. On est frappé des différences saillantes que la comparaison actuelle fait éclater, tandis que dans l’établissement le contraste avec les aliénés ne permettait, au contraire, d’apercevoir que les analogies avec la santé, et laissait complètement dans l’ombre les différences, qui deviennent tout à coup évidentes dans la société, parce que de négatives, elles sont devenues positives.
Nous terminerons ici les considérations générales que nous avons voulu vous présenter, au commencement de ce cours, sur la direction qu’il convient, selon nous, d’imprimer à l’observation des aliénés. Nous avons pensé que cet exposé, renfermé dans les limites de la spécialité, sans la moindre excursion dans l’appréciation des méthodes appliquées généralement à l’étude des sciences, était un préliminaire indispensable de la symptomatologie des aliénations mentales, qui doit faire l’objet principal du cours de cette année. Nous avons pensé que le seul moyen de rendre profitable
l'observation des aliénés était de la vivifiée par des principes directeurs capables de servir de guide et de soutien pour démêler les phénomènes si complexes que présentent les aliénations mentales, et pour assigner à chacun d’eux son importance relative. Les observations particulières, rédigées sous vos yeux ou par vousmêmes, et que nous aurons le soin de discuter en votre présence, deviendront le complément naturel des considérations générales que nous venons de vous présenter.
Nous aurons atteint notre but, si vous emportez de cette leçon la conviction , que pour observer utilement un aliéné; il ne suffit pas de noter les paroles bizarres et extraordinaires qu’il prononce, les actes excentriques et désordonnés auxquels il se livre ; mais qu’il faut surtout apprécier et analyser avec soin l’état psychique intérieur qui donne, naissance à ces paroles et à ces actes. Nous aurons atteint notre but, si nous avons prouvé qu’on ne doit pas seulement faire l’histoire des idées délirantes, mais celle des individus délirants; qu’il ne faut pas se borner à considérer les résultats du travail morbide de l’intelligence, qu’il faut étudier ce travail lui-même; qu’on ne doit pas se contenter de noter les idées et les actes produits, mais qu’il importe beaucoup de rechercher leur génération, leur filiation, leur ordre de succession, leurs rapports mutuels; qu’il faut, en un mot, arriver à connaître la maladie dans son ensemble, et non dans quelques-uns de ses aspects, dans son fond, et non dans l’un de ses reliefs. Tant que l’observation ne sera pas ainsi dirigée, on pourra sans doute recueillir des faits intéressants à certains points de vue, propres à attirer l’attention par la singularité des détails, quelquefois même aussi attrayants que les pro-
ductions fantastiques des littérateurs et des romanciers ; mais certainement de tels faits seront dépourvus des éléments nécessaires pour arriver à la description vraiment scientifique de la maladie, et pour ouvrir des voies plus larges et plus sûres à son traitement rationnel.