DEUXIÈME LEÇON
Troubles de la sensibilité, des sentiments et des penchants* cheat les aliénés.
Sommaire. — Plan général du cours. — Trois tendances erronées dans l’étude des lésions de la sensibilité. Leurs conséquences relatives à la monomanie. — Phénomènes primitifs des maladies mentales. — État de dépression et d’anxiété, base des mélancolies; état d’exaltation ou de contentement, fondement des folies expansives. — Stade mélancolique. — Deux formes principales dans les altérations du caractère : exagération ou transformation de la personnalité. — Formes diverses du délire des sentiments : perversion, exaltation, affaiblissement. — Délire des sentiments moins apparent que celui de l’intelligence. — Lésions des penchants : exemples. — Les actes sont plus souvent motivés qu’instinctifs. — Altération des sentiments et des penchants dans l’aliénation générale et l’aliénation partielle.
Après avoir fait connaître les principes de direction à suivre dans l’observation des aliénés, nous abordons F histoire symptomatique de l'aliénation mentale. Deux méthodes d’exposition se présentent à l’esprit : faire de la pathologie générale ou de la pathologie spéciale, c’est-à-dire exposer les caractères communs à toutes les espèces de maladies mentales, ou bien décrire avec soin chaque espèce en particulier. Ces deux méthodes, qui ont été adoptées exclusivement par divers auteurs, ont l’une et l’autre des avantages et des inconvénients. La pathologie spéciale permet de mieux adapter la description à la nature, de reproduire plus exactement les faits avec leur couleur locale, leurs caractères propres, dans leur ordre de succession et de coordination naturelle ; mais elle oblige à des répétitions fastidieuses,
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et elle peut faire accorder une importance exagérée aux différences individuelles, au préjudice des caractères communs. La pathologie générale, plus philosophique et plus savante, a tous les mérites et tous les défauts de la généralisation : excellente, si elle est réellement l’expression de tous les faits, et si le fait particulier n’est pas sacrifié à un classement artificiel ou à une idée systématique, elle est erronée et dangereuse, si elle masque la vérité des détails sous les apparences d’une généralité trompeuse.
Nous n’adopterons ni l’un ni l’autre de ces principes, d’une manière exclusive : nous ne ferons ni uniquement de la pathologie générale, ni uniquement de la pathologie spéciale. Nous croyons qu’il est possible de suivre une méthode mixte, qni participe des avantages des deux précédentes, sans présenter les inconvénients de chacune d’elles.
Afin d’éviter des répétitions, nous commencerons donc par décrire les symptômes communs à toutes les espèces de la folie, et nous réserverons pour la pathologie spéciale l’exposé des symptômes propres à chacune des formes en particulier. Nous respecterons ainsi, tout à la fois, la loi des analogies, en réunissant dans une même description les phénomènes semblables, et la loi des différences, en décrivant séparément les faits qui offrent des caractères distincts. Cette méthode offre sans doute dans la pratique quelques difficultés d’exécution, lorsqu’il s’agit, par exemple, de décider si un fait doit trouver place de préférence dans la description générale ou dans la description spéciale; mais ces difficultés de détail ne sont rien en comparaison des avantages considérables de cette méthode d’exposition. Quant à nous, ces obstacles ne sauraient
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nous arrêter ; toutes les fois que nous serons indécis sur la place que doit occuper un de ces phénomènes, nous en renverrons toujours la description à la pathologie spéciale, bien persuadé que la pathologie générale ne doit renfermer que les faits évidemment communs à toutes les espèces d’aliénation.. Aussi cette partie du cours sera-t-elle nécessairement abrégée et peu étendue; elle ne sera en quelque sorte qu’un préliminaire de l’histoire particulière des diverses formes, qui contiendra tous les détails de la symptomatologie des maladies mentales.
Voici du reste le plan que nous adoptons pour l’enseignement de cette année.
Dans la leçon de ce jour, nous allons fixer votre attention sur les lésions de la sensibilité, des sentiments et des penchants, c’est-à-dire de la partie affective de notre être dans l’aliénation. Nous consacrerons la leçon suivante aux troubles des facultés intellectuelles. Nous étudierons ensuite, avec quelque développement, des phénomènes que nous regardons comme une dépendance des lésions de l’intelligence, mais que d’autres auteurs ont envisagés comme le résultat d’un trouble dans les sensations ; nous voulons parler des illusions et des hallucinations. Enfin, nous chercherons à apprécier les lésions de la sensibilité physique, des mouvements et des fonctions organiques, chez les aliénés.
Après avoir ainsi passé en revue isolément ces quatre espèces de symptômes, nous terminerons la partie générale du cours par le tableau de la marche des maladies mentales, c’est-à-dire par l’exposé de ces symptômes, dans leur ensemble et dans leur ordre de succession naturel. Cela fait, nous aborderons la pathologie spéciale, que nous ferons précéder de consi-
dérations sur la classification. Nous décrirons alors successivement les divers genres de maladies mentales, c’est-à-dire la manie, la mélancolie sous ses différents aspects, le délire partiel expansif ou monomanie, les formes chroniques, la démence et la paralysie générale. Nous aurons ainsi examiné, dans ce cours, tous les phénomènes de la folie, soit d’une manière générale, soit d’une manière spéciale, et sous le double rapport de la clinique et de la théorie.
Occupons-nous aujourd’hui de l’altération des sentiments et des penchants chez les aliénés, et d’abord indiquons les tendances habituelles des médecins spécialistes dans cette étude.
La première idée qui devait se présenter était de rechercher, dans l’aliénation, les lésions isolées des facultés, que les psychologues reconnaissent à l’état normal, dans le domaine des sentiments et des penchants, comme dans celui de l’intelligence. C’est là, en effet, la voie qu’ont suivie la plupart des aliénistes. Cette direction de la science, qui paraît si naturelle au premier abord, a entraîné les médecins à trois conséquences principales, tout à fait erronées, selon nous, et qui se résument, en dernière analyse, dans la doctrine des monomanies : 1° ils ont rapporté à l’altération d’un sentiment ou d’un penchant des paroles ou des actes qui semblaient en être l’expression, mais qui auraient dû être attribués à d’autres causes, et le plus souvent au concours de plusieurs facultés; 2° ils n’ont aperçu dans l’observation, et n’ont fait ressortir dans la description, que les actes et les paroles qui pouvaient se grouper autour de la lésion du sentiment ou du penchant, considérée par eux comme primordiale, et ils ont laissé dans l’ombre tous les autres phénomènes, dont l’en-
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semble seul constitue la maladie ; 3° ils ont décrit ces sentiments et ces penchants, dans l’état maladif, de la même manière que les romanciers les décrivent à l’état normal. L’histoire de la passion est ainsi devenue celle de la maladie; ils ont dépeint des aliénés religieux, érotiques, ambitieux, des aliénés homicides, voleurs, incendiaires, etc. Convaincus que toute la maladie, dans son origine et dans ses conséquences, reposait sur l’altération d’un sentiment ou d’un penchant, ils ont proclamé comme monomanies distinctes, l’érotomanie, la théomanie, la démonomanie, la kleptomanie, la monomanie homicide, incendiaire, etc.
Ce n’est pas ici le lieu d’examiner avec détails cette doctrine, aussi erronée dans son principe que féconde en funestes résultats. Qu’il nous suffise de prendre pour exemples, à l’appui de notre opinion, le sentiment de la religion et celui de l’amour, le penchant au meurtre et le penchant au vol.
On parle, à chaque instant, d’aliénés dominés par un sentiment religieux. D’après ce langage, il semblerait que de tels faits doivent être fréquents dans les asiles d’aliénés; cependant ils sont très-rares, surtout si l’on se représente ces malades, comme on le fait souvent, dans un état d’extase religieuse analogue à celle des solitaires de la Thébaïde. Sans doute on constate assez fréquemment des idées mystiques, mais il faut bien se garder de croire qu’elles émanent directement de l’exaltation du sentiment religieux. Les paroles et les actes qui semblent en témoigner, lorsqu’on les soumet à un examen approfondi, sont au contraire justement attribués à des mobiles très-divers, dans l’ordre moral et dans la sphère de l’intelligence. Parmi ces mobiles, dominent surtout l’orgueil et la crainte.
Les aliénés à idées religieuses, qui montrent de la témérité, de l’andace, qui se croient inspirés, en communication directe avec la Divinité, ne cherchent pas seulement à conquérir des adeptes à leur foi, ils veulent établir sur le monde l’empire de leur orgueil. La religion n’est qu’un des reliefs de leurs prétentions souveraines : leurs paroles et leurs actes, bien interprétés, ne laissent pas le moindre doute à cet égard, bien loin de refléter l’exaltation du sentiment religieux.
Il en est de même des aliénés qui se croient les victimes du courroux céleste, damnés, voués aux puissances infernales. La crainte de l’enfer n’est, chez de tels malades, que l’expression d’un sentiment de crainte générale, dans le monde physique et dans le monde moral : ils craignent la ruine, la persécution, des embûches, des supplices, pour eux, pour leurs familles, pour leurs amis ; ils se croient incapables de tout, dépourvus de cœur, d’intelligence et de volonté ; ils interprètent contre eux les paroles, les signes, les gestes les plus insignifiants.
Enfin les aliénés des deux catégories que nous venons dépasser en revue éprouvent des conceptions délirantes, des illusions, des hallucinations, tout à fait étrangères à la religion, ce qui prouve de plus en plus combien est complexe le délire de ces prétendus monomanes religieux, et combien il est impossible de le rattacher à la lésion d’un seul sentiment.
Ce que nous venons de dire du sentiment religieux s’applique avec plus d’évidence encore au sentiment de l’amour. Sans doute il existe, dans la plupart des formes des maladies mentales, des manifestations amoureuses ou érotiques, plus ou moins secondaires ou plus ou moins prédominantes ; mais je demande à tous ceux
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qui ont observé beaucoup d’aliénés s’ils en ont souvent rencontré chez lesquels le sentiment de l’amour exalté constituait le fond de la maladie, et qui fussent plongés dans l’extase d’un amour idéal, avec ou sans objet, conformément à la peinture qu’en font les romanciers, et analogues au tableau que des médecins distingués ont fait de l’érotomanie. La plupart des aliénés dits érotiques ne le sont que momentanément : les manifestations dé ce sentiment ou de ce penchant sont ordinairement passagères, accessoires, dans la maladie, et peuvent être rapportées à l’exercice normal de ce sentiment ; beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs accidentelles. Dans tous les cas, ce sentiment exalté est loin d’entraîner les mêmes conséquences que la passion de l’amour à l’état normal, et de constituer à lui seul toute la maladie. Au lieu de pouvoir rattacher à l’exaltation de ce sentiment tous les phénomènes que présentent les aliénés dits érotiques, on constate chez eux les manifestations les plus contradictoires ; rien, par exemple, de plus fréquent que l’association du penchant érotique au sentiment religieux.
Les observations rapides que nous venons de présenter relativement au sentiment religieux et au sentiment de l’amour, dans les maladies mentales, sont également applicables aux penchants, et. en particulier aux penchants au vol et au meurtre.
Les exigences delà médecine légale ont conduit les aliénistes à accorder à ces penchants plus d’importance encore qu’à tous les autres. Ainsi, l’on reconnaît généralement que le suicide est un acte qui peut être accompli dans les conditions les plus diverses de l’esprit et du moral, qu’il ne doit pas être attribué à l’altération de l’instinct de conservation, et qu’il ne peut servir à ca-
ractériser une forme particulière de maladie mentale. Beaucoup de médecins, au contraire, admettent aujourd'hui, comme des -variétés distinctes, la monomanie homicide et la monomanie du -vol ou kleptomanie. Eh bien ! il suffit de se livrer à l’examen, même superficiel, des faits publiés sous ce titre, pour s’apercevoir que le meurtre et le vol reconnaissent les mobiles les plus divers, et ne peuvent presque jamais être rattachés à l’exaltation morbide du penchant au meurtre ou au vol.
Certains aliénés tuent pour se venger ou se débarrasser d’ennemis qu’ils croient acharnés contre eux, d’autres par suite d’une illusion ou d’une hallucination impérative ; quelques-uns se précipitent sur le premier venu, pour se soustraire à une anxiété intérieure qui les dévore, et à laquelle ils ne savent comment échapper; il en est qui tuent leurs enfants avec l’intention de les envoyer au ciel et de les arracher à toutes les peines de la vie ; d’autres enfin, n’avant pas le courage de se suicider, tuent pour être punis de mort et avoir le temps de se repentir.
Il en est de même du vol : des aliénés détournent les objets, sans songer qu’ils se les approprient, et même sans chercher à dissimuler leur action; d’autres volent pour se servir des objets dont ils s’emparent, sans avoir pour cela une tendance instinctive au vol; enfin il est remarquable que le vol est très-souvent allié, chez les aliénés, à une débilité intellectuelle prononcée.
Ainsi, le plus souvent, les actes de meurtre ou de vol, commis par des aliénés, reconnaissent pour mobiles des troubles variés des facultés intellectuelles et morales, et ne doivent pas par conséquent être rapportés à l’altération du penchant correspondant. Dans les cas mêmes où ces actes ne peuvent être rattachés, par aucun
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lien apparent, à des idées ou à des sentiments qui puissent les provoquer, ils n’existent jamais isolément chez un aliéné, et ne peuvent constituer à eux seuls une maladie mentale. Ces impulsions instinctives non motivées, lorsqu’elles existent, ce qui est très-rare, sont toujours accompagnées d’autres phénomènes, dans la sphère de l’intelligence et du moral ; elles ne sont qu’un des éléments du tableau delà maladie, et ne se présentent pas de la même manière que les penchants au meurtre et au vol dans l’état normal ; elles sont accompagnées de confusion, de vague, de contradiction; elles ont du reste ordinairement, pour caractère maladif essentiel, l’intermittence ou la reproduction par accès, à intervalles irréguliers .
Les exemples que nous venons de citer, les analyses que nous avons mises sous vos yeux, suffisent pour faire comprendre notre pensée, et pour faire apercevoir les écueils qu’ont rencontrés la plupart des auteurs, en faisant l’histoire des altérations des sentiments et des penchants dans la folie. Sans doute nous serons obligé nous-même de nous servir souvent du langagedes psychologues pour étudier, sous une forme générale, ces altérations dans les maladies mentales. La fragmentation de l’intelligence et du caractère en plusieurs aspects ou plusieurs facultés est, en effet, indispensable pour l ’étude ; elle est surtout nécessaire lorsqu’on fait de la pathologie générale, qui consiste à abstraire de l’ensemble complexe de la maladie des phénomènes généraux, pour les considérer isolément. Mais il sera bien entendu que. pour nous, rien n’est isolé dans L intelligence humaine, à l’état normal comme à l’état maladif ; que toutes les facultés agissent synergiquement, et ne peuvent être rigoureusement séparées l’une de l’autre, comme unités
distinctes. Ainsi, par exemple, tout en admettant la distinction établie dans l’âme humaine entre la sensibilité et l’intelligence, nous ne croyons pas que l’une puisse être lésée sans l’autre dans les maladies mentales. Toutes nos facultés se tiennent et s’enchaînent, et ce n’est que par suite d’ une abstraction destinée à faciliter l’étude, que nous pourrons décrire des lésions isolées de la sensibilité et de l’intelligence, qui n’existent pas comme telles dans la nature. Il en sera de même lorsque nous dirons que la lésion des sentiments, dans les maladies mentales, précède ordinairement celle de l’intelligence: nous n’entendrons pas par là qu’elle puisse exister seule, même dans l’incubation de la folie ; nous voudrons dire seulement qu’elle est prédominante, quoique accompagnée déjà d’un trouble général de l’intelligence, et qu’elle sert de base au développement des idées délirantes ultérieures. lien sera de même enfin lorsque nous parlerons des formes de la folie caractérisées surtout par des lésions de la sensibilité.
Pour nous, en effet, il existe deux altérations delà sensibilité, qui doivent être considérées comme le fondement des deux formes principales des maladies mentales. Ces deux dispositions fondamentales, sur lesquelles se développent ultérieurement la plupart des idées délirantes, peuvent être résumées par les mots d’état de dépression et d’état d’exaltation : dans l’une, la sensibilité est opprimée et péniblement affectée ; dans l’autre, elle présente une tendance générale à se répandre au dehors, et à voir toutes choses à travers le prisme de la satisfaction et du bonheur. Ces états maladifs delà sensibilité, par leur généralité, méritaient d’être signalés en commençant .
Après ces préliminaires indispensables, nous pouvons
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maintenant aborder l’étude directe des lésions de la sensibilité dans les maladies mentales.
Il n’existe pas, avons-nous dit, de folie sans délire, c’est-à-dire sans trouble des facultés intellectuelles; mais la folie se manifeste de plusieurs manières, et l’aberration des sentiments ne la caractérise pas moins que le désordre des idées . Aussi a-t-on agité J a question de savoir quelles étaient, chez les aliénés, l’initiative, la fréquence et la prédominance du désordre des sentiments ou des idées .
Quelques médecins ont pensé que le seul emploi des facultés intellectuelles, sans émotions, sans plaisirs ou sans peines de l’âme; conduisait rarement à l’aliénation, et c’est une opinion que nous partageons complètement. Les exercices intellectuels, la contention d’esprit peuvent bien donner au système nerveux un degré d’activité et de tension qui ne soit pas sans influence sur l’état de la sensibilité; mais ils agissent plutôt à la manière des causes prédisposantes que des causes occasionnelles. C’est dans les épreuves et les divers modes d’excitation du sentiment qu’il faut chercher la source la plus commune de l’aliénation mentale.
Mais ce n’est pas assez de dire que la plupart des folies ne commencent pas par des paroles et des actes insensés, et que les premiers phénomènes dérivent des sentiments ; on peut aller plus loin encore pour marquer l’invasion de la folie, en indiquant en quoi consistent ces premiers phénomènes. Ainsi, ce n’est pas le sentiment de l’amour, le sentiment religieux, le sentiment paternel ou maternel, ou le sentiment d’affection pour ses amis, qui témoigneront les premiers, par leur altération, de l’invasion des maladies mentales : ce sont là des phénomènes ultérieurs. Ce qu’il y a d’initial dans
la folie est bien du côté affectif, mais il n’y a alors rien de déterminé; tout est vague à cette période. Les malades accusent une anxiété, une préoccupation, une curiosité inquiètes, un mécontentement général, une irascibilité, une susceptibilité sans motifs ou du moins pour les plus légers motifs, un besoin de mouvement inexprimable ou une apathie que rien ne justifie, une grande volubilité de paroles ou un silence profond. Tels sont les caractères primitifs de l’aliénation mentale, qui annoncent qu’un changement se fait dans le cerveau : ce changement n’ayant pas encore une forme arrêtée, les manifestations y correspondent par leur imprécision et par leur généralité; elles sont indéterminées.
La sensibilité est le plus souvent péniblement affectée à cette période de la maladie. Mais à quoi tient cette peine de l’âme? Ne peut-on pas dire que le malade éprouve le sentiment confus de l’absence de ses anciennes; idées, de sa manière d’être antérieure, de l’impuissance où il se trouve de ressaisir complètement son existence morale, de la crainte enfin de voir sa volonté subjuguée par les idées et les sentiments qui surgissent dans son esprit? Sans doute cette analyse psychologique ne se fait pas habituellement d’une manière nette, car elle entraînerait des regrets; amers, exprimés avec énergie; mai s ce malheur est senti comme instinctivement, et se trahit par un phénomène correspondant, la douleur. Bientôt le mal intérieur augmente, le désordre de l’esprit s’étend, et alors apparaissent des phénomènes de réaction plus intenses et mieux déterminés.
C’est alors aussi que les sentiments naturels présentent des altérations, et que le caractère du malade offre des changements notables : il aime ce qu’il haïssait, et repousse les plus chers objets de ses affections. Les ma-
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iades présentent en même temps une insensibilité apparente ou une sensibilité outrée; mais l’insensibilité peut être facilement suivie d’un état opposé, de même que la sensibilité excessive, manifestée à l’égard d’un objet quelconque, offre des contrastes très-grands, et n’entraîne pas les conséquences qu’elle entraînerait, si elle n’était pas maladive.
Cet excès de sensibilité, qui tient au défaut d’harmonie entre la manière de sentir actuelle et les impressions du monde extérieur, porte le malade à se replier sur lui-même. Impressionné péniblement, il voit tout sous l’aspect le plus sombre, dans le présent et dans l’avenir ; il devient défiant, soupçonneux, par cela même qu’il sent défaillir sa force de réaction, et que son état physique lui fait éprouver une grande anxiété.
Tout lui paraît changé, parce que réellement il est affecté d’une manière différente par les objets du dehors. Il est déjà privé de la force et de la justesse d’esprit nécessaires pour apprécier ses impressions, et pour se rendre un compte exact de leur étrangeté et de leur altération. Dans cette situation, le malade cherche les causes auxquelles il peut rapporter le mal qu’il ressent ; il les trouve dans le monde extérieur ou en lui-même, et quelquefois dans des puissances secrètes, dans des influences mystérieuses. Lorsqu’il les rapporte au monde extérieur, ce sont souvent ses meilleurs amis qu’il accuse, et lorsqu’il s’accuse lui-même, il le fait avec une sévérité qui le porte à dénaturer les pensées et les actions les plus innocentes de sa vie passée.
Lorsque l’esprit se préoccupe des influences cachées, comme causes de la situation pénible dans laquelle il se trouve, le délire prend alors la teinte des idées dominantes à l’époque sociale, telles que la sorcellerie, la
magie, la physique, l'astronomie, le magnétisme ; la police, par son action prépondérante à l'époque actuelle et parles formes secrètes qu’elle est forcée d’employer, exerce aussi une grande influence sur le caractère du
Ces états généraux de la sensibilité, et toutes les modifications dont ils sont susceptibles, constituent le fond des diverses espèces de mélancolies, qui toutes sont caractérisées par une affection pénible de l’âme, avec prédominance d’une série d’idées ou de sentiments relative, à l’amour, à la religion, à l’ambition, à la crainte sous toutes ses formes, au désespoir qui entraîne au suicide, etc. Ajoutons que cette anxiété, cette tristesse, cette morosité, n’est pas seulement un des caractères principaux des mélancolies, mais qu’elle se manifeste souvent dès le principe de toutes les maladies mentales.
Ces caractères de la mélancolie correspondent d’ailleurs à des situations particulières de l’âme qu’on observe dans l’état de santé, et n’en sont, dans quelques cas, que l’extrême degré : tels sont l’abattement moral, la tristesse, la disposition à l’irritation, à la colère, au mécontentement de soi-même et des autres, à l’antipathie.
Des états opposés de la sensibilité, c’est-à-dire ceux qui tiennent à l’expansion, et qui s’accompagnent de contentement, de joie, et d’activité plus grande des facultés intellectuelles et physiques, ont également leurs analogues dans la santé et entraînent les mêmes conséquences. Il y a en effet, dans l’état normal, des moments où la nature entière s’anime de toute la joie intérieure qui déborde. Dans ces circonstances, tout est assimilé à sa propre satisfaction ; le bonheur devient communicatif, ou du moins on éprouve le besoin de le répandre
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sur tout ce qui yous entoure par les manifestations de la sympathie la plus vive. Enfin, ce qui ajoute encore à la félicité du moment, c’est que l’avenir s’offre sous les plus riants aspects.
L’analogie entre ces états de santé et de maladie ne se borne pas au sentiment de bien-être et de bonheur ; elle s’étend jusqu’à la situation de l’esprit. Il est certain, en effet, que pour éprouver cette exaltation de bonheur qui enchante le présent et se prolonge dans l’avenir, il faut nécessairement que Ia‘ mémoire n’interpose pas ses souvenirs, et que la droite raison suspende momentanément son action; de plus, il y a, dans l’un et l’autre état, besoin incessant de parler, et impulsion à des mouvements rapides ; enfin l’ augmentation de force musculaire est également commune à ces deux situations. Mais la maladie ne présente pas seulement une plus grande intensité dans tous .ses phénomènes, elle est en outre caractérisée par un grand désordre.
Ge sont là les caractères fondamentaux de toutes les. formes de l’aliénation partielle avec expansion et excitation; ils se rencontrent aussi dans plusieurs variétés d’exaltation maniaque.
Est-il exact de dire, avec Guislain, que les sentiments et les idées de bonheur sont secondaires dans la folie et sont précédés des souffrances de l’âme ? Il semble, en effet, que la tristesse corresponde à une maladie moins avancée, et que, lorsque des idées gaies apparaissent chez un délirant, la raison ait été déjà opprimée; il faut pour cela qu’il y ait cessation de l’intervention dans l’esprit des idées qui pourraient faire apprécier partiellement la situation, et entraîner ainsi la tristesse et le découragement ; ces idées et ces motifs n’intervenant plus, l’esprit se trouve livré sans défense à toutes
les illusions maladives qui surgissent. Ajoutons encore que, dès le principe de l’aliénation mentale, l’esprit ne succombe pas sans combat aux suggestions qui lui arrivent du dehors et du dedans. Cette lutte qui s’établit dans les profondeurs de l’âme n’est pas toujours saisissable parla conscience, et cela pour divers motifs ; mais l’impression pénible, résultat de la lutte, est ressentie. Lorsqu’au contraire, par l’augmentation du délire, la lutte vient à cesser, l’effet cesse nécessairement avec sa cause, et la liberté qu’éprouve l’esprit , alors que tous les obstacles ont disparu, produit un véritable bien-être.
Quoique ce fait de l’état de souffrance morale dès le principe des maladies mentales soit incontestable dans, beaucoup de cas (et c’est un mérite de Guislain de l’avoir mis en relief), il est loin de se produire généralement. Il ne peut avoir lieu lorsque la folie éclate avec rapidité. On conçoit aussi que F orgueil de l’homme soit un obstacle à l’appréciation des idées qui surgissent ; l’homme, habituellement satisfait de lui-même, juge avec complaisance les actes de son esprit, à l’invasion de la maladie comme auparavant. Enfin, il y a beaucoup de natures qui subissent les circonstances sans aucune réaction, et là au moins il n’y a pas l’anxiété qui résulte du combat intérieur.
A ces modifications que nous venons d’énumérer, succèdent des changements plus profonds de caractère, et c’est de ces changements que date l’éclat de la folie.
Ces altérations des sentiments se présentent sous deux formes générales : tantôt elles ne consistent que dans l’exagération des dispositions intérieures, tantôt elles offrent une transformation complète de la personnalité.
Dans les cas où il y a transformation du caractère.
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on voit la dissimulation succéder à la franchise, le mensonge à la véracité, le vol à la probité, la prodigalité à l’ordre, la dureté à la douceur, la méchanceté à la bienfaisance, la hardiesse à la circonspection, la témérité à la prudence, la présomption à la modestie, l’indécence à la pudeur, etc. A mesure que ces contrastes se prononcent davantage, ils méritent de plus en plus de fixer l’attention, et néanmoins ce sont encore des signes trop souvent méconnus d’aliénation mentale.
Quant à l’altération des sentiments qui paraît consister dans une simple exagération du caractère habituel, elle s’observe surtout dans les folies à lente évolution. C’est là une remarque que l’on doit avoir d’autant plus présente à l’esprit qu’on est plus disposé, dans ce cas, à imputer aux aliénés l’odieux des mauvaises qualités qui sont dues uniquement à la maladie. On ne saurait dire combien cette confusion a été préjudiciable aux malheureux aliénés, au sein même de leurs familles. Et cependant une observation impartiale devrait faire conclure que tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils font est le produit de la maladie ! Il serait trop long de dire quelles sont les causes d’erreur à cet égard. La principale, c’est que les sentiments entraînent à l’action et mettent les aliénés en lutte avec les personnes qui les entourent; cet état d’hostilité empêche celles-ci d’apprécier les motifs des malades, et fait attribuer à leurs paroles, à leurs actes, d’autant plus d’importance qu’on voit au service de ces mauvais sentiments la dissimulation, la ruse, et un certain enchaînement d’idées, pour atteindre le but.
Quelque inconstantes, quelque capricieuses que soient les sympathies et les antipathies, elles sont maladives toutes les fois que, sans motif appréciable, au point de
vue le plus large de l’expérience de l’humanité, on fuit les personnes qu’on recherchait, on hait ceux pour lesquels on avait de l’affection, on déteste les choses qu’on aimait. Que cette répulsion éclate en invectives ou qu’elle se manifeste par un éloignement silencieux, dès l’instant que rien ne saurait la motiver, élle indique un commencement et même quelquefois un degré avancé de délire. Cependant, comme il n’est pas rare alors d’observer encore de la rectitude dans les idées, cette perversion des sentiments est souvent mal jugée; on ne la considère point comme maladive, et elle devient trop fréquemment, dans les familles, une source d’injustice et d’irritation.
Nous reviendrons sur ce sujet en traitant des diverses périodes de l’aliénation mentale. Qu’il nous suffised’avoir exprimé ici qu’une aberration muette et latente des sentiments est tout aussi bien un signe dé délire que les discours et les conceptions les plus insensés.
Le trouble des sentiments, chez les aliénés, peut revêtir des formes très-diverses. S’il est parfois ostensible pour les esprits les moins exercés, d’autres fois il exige, pour être saisi, une expérience et une sagacité peu communes. Tantôt il s’exhale en discours passionnés et incessants ; tantôt il s’accompagne d’une taciturnité opiniâtre, et ne se trahit que par le jeu varié de la physionomie, par des mouvements brusques, et par la vivacité ou par l’extrême soin avec lequel le malade recherche certains objets. Il faut saisir habilement ces expressions très-significatives, quoique muettes, et obtenir la confirmation des soupçons qu’elles avaient fait naître, par l’appréciation de certaines circonstances, adroitement ménagées, ou par les réponses faites à 'des questions placées à propos.
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Beaucoup d’aliénés exercent de l’empire sur euxmêmes et cachent leurs sentiments, la plupart par crainte ou par ruse, quelques-uns par convenance et par discrétion. C’est queparmi les sentiments qu’ils éprouvent, il en est de bonne et de mauvaise nature, et, quoique obscurcie, la conscience de l’aliéné n’est pas toujours assez éteinte pour ne pas lui permettre de les démêler avec leurs caractères respectifs. Pinel en cite un exemple bien remarquable :[ «; Quelles raisons, lui disait un aliéné, aurais-je d’égorger le surveillant de l’hospice deBicêtre, qui nous traite avec tant d’humanité ? Cependant, dans mes moments de fureur, je n’aspire qu’à me jeter sur lui et à lui plonger un stylet dans le sein. C’est ce malheureux et irrésistible penchant qui me réduit au désespoir, et m’a fait chercher à attenter à ma propre vie. » D’autres fois, les sentiments qui dominent dans la folie et lui impriment son cachet propre ne sont anormaux que par leur exagération et par le trouble dans les idées qui les accompagne, leur nature étant d’ailleurs louable, ainsi qu’on l’observe à la suite de légitimes et violents chagrins.
Dans tous les cas, pour présenter le caractère maladif que nous leur cherchons, il est nécessaire que les sentiments soient égarés; car leur affaiblissement ou leur exaltation serait plutôt le propre de l’indifférence ou de la passion que les indices du délire. Celui-ci se manifeste surtout par la perversion des sentiments, et que de faits en ce genre viennent témoigner du désordre des qualités affectives ! On voit des aliénés montrer de l’indifférence ou de l’aversion pour les personnes et les choses qu’ils affectionnaient le plus dans l’état de santé : on a vu des parents qui chérissaient leurs enfants en devenir les meurtriers, après les avoir hautement avertis
de fuir leur présence, et de se soustraire à leur aveugle fureur.
Ne dirait-on pas qu’alors une souffrance intérieure agit sur le cerveau, à la manière d’une provocation irritante capable d’allumer la colère ? 11 n’est pas rare d’observer des aliénés qui sentent approcher les accès de fureur, et qui demandent qu’on s’éloigne d’eux ou qu’on les préserve contre eux-mêmes. Mais, chez le plus grand nombre de ces malades, le désordre des sentiments ne se produit pas d’une manière aussi violente et aussi ostensible; il reste plus concentré, sans cesser d’être apparent pour ceux qui savent l’observer. Tantôt ces infortunés oublient les personnes qui leur étaient les plus chères et les choses qui avaient le plus d’attrait pour eux ; d’autres fois, au lieu d’une indifférence ou d’un oubli que: rien n’explique et ne justifie, c’est une haine véhémente, quoique silencieuse, pour des personnes naguère aimées et toujours dignes de l’être : ces malades ne veulent pas en entendre parler, se refusent à les voir, et, si elles ne s’éloignent pas à leur vue, leur contenance trahit une haineuse émotion, ou bien ils les accablent d’injures.
Nous avons déjà dit qu’un changement rapide, profond, et non motivé, dans les sentiments, était un indice d’aliénation mentale. Quelquefois, en effet, les malades eux-mêmes ne peuvent passe rendre compte de ces changements ; ils les constatent et s’en affligent, mais ils sont irrésistiblement entraînés ; ils n’aiment plus ou ils détestent les objets que naguère ils chérissaient ; ils recherchent, au contraire, ce qu’ils évitaient ; les attraits ou les répulsions qu’ils éprouvent sont remplis de contradictions, et s’associent bientôt d’ailleurs à d’autres troubles des facultés mentales. Certains aliénés
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au contraire croient avoir des motifs pour changer d’affection; ils prétendent justifier leur conduite; mais, quelque habiles qu’ils soient à inventer des prétextes, on acquiert bientôt la conviction que leurs raisons sont entièrement imaginaires, ou qu’ils ont donné à certains faits une signification, une interprétation opposée à toutes les notions du sens commun.
Dans quelques circonstances, les sentiments des aliénés sont plutôt exagérés que pervertis ; leur cause est juste, parfois même digne de respect et d’admiration par les éminentes qualités du cœur qu’ils font briller. Des affections violemment brisées et une foule d’autres chagrins domestiques des plus légitimes offrent de nombreux exemples de ces lésions de sentiment. Ges lésions ne consistent que dans une exaltation de la sensibilité, qu’on ne pourrait pas qualifier de délire, s’il né s’y joignait quelque autre désordre mental, des craintes et des espérances d’une réalisation impossible, des hallucinations et des illusions. Toutefois un sentiment assez exclusif pour engendrer une indifférence qui s’étendrait à toute autre chose, pour entraîner la négligence et l’oubli des devoirs habituels, s’il persistait trop longtemps, indiquerait déjà une maladie irientale, alors même que le délire n’aurait pas encore éclaté par d’autres symptômes, saillants à tous les yeux.
Dans quelques cas enfin, et ceux-ci sont très-communs dans la folie chronique, au lieu d’être pervertis ou exaltés, les sentiments sont très-affaiblis ou même oblitérés. Il ne paraît plus y avoir ni désir, ni aversion, ni amour, ni haine. Les qualités affectives sont éteintes, et presque toujours les facultés intellectuelles ont subi le même dépérissement. De l’être sensible et intelligent, il ne reste qu’une image profondément dégra-
dée ; on dirait qu’un automate a remplacé l’homme.
Nous ne terminerons pas ces considérations sur le délire des sentiments, sans rappeler de nouveau qu’il est presque toujours plus concentré et moins apparent que le trouble des facultés intellectuelles. C’est surtout dans les actions qu’il faut l’étudier et le reconnaître, tandis que le délire des idées se révèle à chaque instant dans les discours. Les qualités affectives et morales sont bien plus étroitement unies au sens intime que les facultés intellectuelles ; conséquemment leur désordre donne plus vite et plus fréquemment l’éveil à la conscience, dont l’intervention est nécessaire pour conserver l’empire sur soi-même, qui n’est pas rare dans le délire des sentiments et qui s’oppose à leur manifestation. Le moi n’étant pas également mis enjeu dans l’exercice des facultés intellectuelles, rien alors n’avertit l’aliéné de se tenir en garde contre lui-même, et le désordre de ses idées jaillit sans compression. Aussi dans la mélancolie, où l’altération des sentiments est plus marquée, est-il beaucoup plus difficile de constater l’existence du délire que dans la manie, qui s’accompagne toujours d’un trouble plus ou moins général de l’entendement.
Abordons maintenant l’étude des penchants dans les maladies mentales, et d’abord résumons quelques-uns des faits cliniques, rédigés par plusieurs d’entre vous, et dont je vous ai déjà présenté l’analyse détaillée, en faisant la visite de nos malades.
Je vous ai montré des exemples d’altération des penchants dans les diverses espèces d’aliénation mentale. Parmi les maniaques, vous avez vu G... et R..., qui, contrairement à leurs habitudes normales, sont incitées au vol pendant toute la durée de l’agitation ; elles volent
en quelque sorte pour le plaisir de voler, sans besoin, sans utilité pour elles, et cependant elles cachent ordinairement les objets volés avec le plus grand soin.
Parmi les maniaques , vo us avez encore vu B ... et B ... , dont le penchant érotique est très-développé depuis l’invasion de leur maladie. Dans le même groupe de malades, je vous ai fait remarquer B..., D... et T — qui manifestent pendant le délire des impulsions malfaisantes ; elles profèrent des injures contre leurs compagnes, contre les surveillantes, les provoquent et quelquefois les frappent.
Non -seulement madame L..., pendant la durée de son exaltation maniaque, vole tout ce qu’elle peut recéler, mais elle est pleine d’artifices, de ruses, de dissimulation ; elle s’ingénie à rechercher tout ce qui peut blesser, irriter les personnes qui l’entourent, et mettre le désordre dans tout le quartier qu’elle occupe. Pendant la rémission de sa maladie ou rintermittence, madame L..., dont l’éducation a été soignée, est un modèle de douceur et de bienveillance envers tout le monde.
Madame M. . . est pour la deuxième fois atteinte d’aliénation partielle. Le premier accès eut lieu en juin 1839, dura sept mois et ne présenta aucune impulsion a la rapine. La malade, hallucinée de l’ouïe et de la vue, était obsédée d’idées mystiques et de la crainte d’un jugement qui devait la faire condamner à l’échafaud : sous l’influence de ses tristes préoccupations, elle voulait se suicider, tuer sa jeune fille unique, et forcer son mari à se tuer en même temps. Le deuxième accès, qui dure depuis la fin de 1840, n’offre pas tous les caractères du premier ; cependant on observe chez madame M... des idées mystiques, des hallucinations de l’ouïe, de la vue.
et parfois des impulsions à la colère qui T entraîneraient aux actes les plus violents si elle n’était l’objet de la surveillance la plus exacte. De plus, cette malade a un penchant bien déterminé pour le vol ; elle vole avec une adresse incroyable, et, chose remarquable, surtout pour le plaisir de donner ; elle conserve les objets volés jusqu’à ce qu’elle trouve une bonne occasion de faire plaisir en les donnant. C’est principalement la veille ou le jour des visites de son mari que son penchant au vol est plus développé; malheur alors à ses compagnes peu soigneuses, qui ont oublié du sucre, des friandises; M... est toujours aux aguets, toujours là prête à s’en saisir, pour avoir la satisfaction d’en faire cadeau à son mari. C’est aussi lorsque M.. . paraît se livrer à la prière avec le plus d’ardeur qu’on redoute le plus et avec raison ses larcins : elle les commet avec l’expression de la plus grande humilité, en baissant les yeux et en ayant l’air de regarder d’un autre côté.
Enfin Ch..., habituellement tranquille, laborieuse et d’un caractère doux, vous a raconté elle-même les impulsions malfaisantes qu’elle éprouve. Elle vous a dit que la première fois qu’elle a senti la violence de son impulsion, c’était d’une manière tout à fait soudaine et contre une de ses tantes, âgée de soixante-cinq ans, qui était pour elle une seconde mère et qu’elle aimait avec tendresse. Tout à coup, sans aucune incitation extérieure, elle s’est jetée sur elle, l’a renversée violemment par terre et lui a assené plusieurs coups de poing, lin moment après, elle était si honteuse de son action qu’elle a cherché à attenter à ses jours. A la suite de cette impulsion violente et de cette tentative de suicide, Ch... est restée trois mois et demi dans son lit, éprouvant une lassitude générale très-marquée, une profonde
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apathie et un ennui presque continuel. A cet état, se joignait habituellement une grande confusion dans les idées. Depuis plusieurs années qu’elle est dans mon service, Ch... a été fréquemment comme poussée à faire du mal, selon son expression, surtout aux époques menstruelles ; mais alors la conscience de ses mauvais desseins s’éveille vivement, elle réagit avec force, et, si elle sent que sa réaction soit impuissante, elle a assez de raison pour demander la camisole et sa translation dans le quartier des agitées. Fréquemment, deux ou trois fois par an, cette malheureuse éprouve de véritables accès de manie, pendant lesquels elle se sent poussée à la rixe et à des actes violents.
Parmi les impulsions qui maîtrisent les aliénés à des degrés divers, nous devons encore signaler celle qui fait que ces malades crient , chantent, se remuent sans cesse, renversent tout ce qui les entoure, se déshabillent, déchirent leurs vêtements, et troublent tous ceux qui se trou vent dans la sphère de leur activité.
Nous pouvons aussi mentionner les dispositions maladives qui entraînent certains aliénés à changer de domicile, à courir les champs, comme on dit, à réaliser les projets de voyage les plus excentriques. Il en est de même du penchant à l’imitation, si fréquemment exalté chez les aliénés , qui donne lieu quelquefois à des scènes de bon comique et souvent aboutit aux effets les plus grotesques.
Mais tous ces penchants, et bien d’autres dont il nous serait facile de multiplier les exemples, sont-ils primitivement, directement désordonnés, ou bien le sont-ils consécutivement, et entraînés dans le courant des idées et des sentiments qui préoccupent les malades ? Yoilà la question générale qu’il convient d’examiner maintenant
sous le triple rapport de la psychologie, du traitement moral et de la médecine légale.
L’observation clinique atteste l’existence de ces deux ordres de faits, mais dans une mesure bien différente. Il y a des cas peu nombreux où l’exaltation des penchants est primitive, spontanée, et commande directement l’action. Alors l’entraînement est plus soudain, plus difficile à dévier, plus irrésistible, que lorsqu’il est consécutif à une série d’idées ou de sentiments. C’est une satisfaction que demande impérieusement le penchant, et sa vivacité le rend aveugle dans ses exigences ; tandis que dans les cas où le penchant est consécutivement désordonné, il est beaucoup moins impérieux, et son degré de force varie selon l’intensité du sentiment ou de l’idée qui l’entraîne dans sa direction.
Les faits d’altération primitive des penchants sont bien plus rares que les faits d’altération consécutive au désordre de l’intelligence et du caractère. Toutefois il ne faut pas non plus croire que dans ce dernier cas on puisse toujours remonter à des motifs bien déterminés des actes malfaisants. En effet, souvent les malades qui se meuvent et s’agitent incessamment, qui harcèlent tousieurs compagnons d’infortune, leurs serviteurs, etc. , n’ont pas ordinairement le dessein prémédité ni l’intention actuelle d’être turbulents ou hostiles à qui que ce soit; il semble qu’ils ne crient, ne chantent, ne pleurent et ne se livrent à des mouvements rapides, que pour échapper à un état intérieur pénible, à une anxiété plus ou moins vive.
Cependant plus on scrute profondément, et plus il est possible de remonter aux motifs indirects qui déterminent les actes malfaisants. Ces motifs sont très-va-
Falret.
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riés, quelquefois meme curieux et extraordinaires.
Des aliénés, par exemple, cassent les carreaux, parce qu’ils désirent briser tous les obstacles ; d’autres, parce qu’ils veulent faire du mal, produire du désordre, se venger ; et d’autres enfin, pour se donner une satisfaction par le bruit même du brisement du verre.
Les motifs qui entraînént plusieurs malades à se déshabiller sont également très-nombreux. Souvent c’est un motif de vanité ; ils désirent de plus beaux habillements, ou bien un habillement particulier ; d’autres fois ils veulent s’en débarrasser, parce qu’ils les trouvent incommodes, remplis d’insectes, empoisonnés, dégoûtants de malpropreté, chargés d’électricité, ou bien simplement parce qu’ils leur attribuent la sensation de chaleur qu’ils éprouvent.
La connaissance des motifs déterminants donne des indications particulières pour le traitement moral ; elle permet de mettre obstacle à la violence des penchants malfaisants, en tempérant l’idée et le sentiment qui les provoquent.
On comprend facilement aussi combien la recherche de ces mobiles d’action est intéressante sous le rapport delà psychologie, et sous celui de la médecine légale, dans les circonstances où il y a éu vol , incendie , rixe ou meurtre, en un mot, toutes lés fois qu’on a constaté des actes qui seraient criminels, s’ils n’avaient pour excuse la folie.
On peut alors montrer aux juges que les actes qu’uu premier aperçu ou l’inexpérience feraient attribuera l’exaltation des penchants, et qui pourraient rendre responsables leurs auteurs, dépendent d’une altération maladive générale de l’intelligence et du caractère ; que tes penchants sont subjugués et entraînés dans le courant des idées et des sentiments.
Les juges peuvent ainsi saisir l'enchaînement de toutes les circonstances des faits qui leur sont exposés, c’est-à-dire la subordination de l’altération des penchants au trouble des idées et des sentiments, et la nature si souvent bizarre des motifs venant en aide, le médecin a porté la conviction dans leur esprit, et bonne justice est rendue.
Dans les cas (heureusement peu nombreux) où il n’est pas possible, au contraire, d’arriver à la connaissance des mobiles des actions malfaisantes, dans les cas où la lésion des penchants est primitive et directe, et où la cause de leur altération réside en eux-mêmes, est intrinsèque, les difficultés d’éclairer lés tribunaux augmentent considérablement , tant les juges sont disposés à ne voir clans la violence d’un penchant qu’une passion et non une maladie, et tant ils sont persuadés que les médecins ne sauraient, dans ces cas, leur apporter de lumières spéciales !
Le médecin légiste , pour vaincre ces difficultés , rendues plus grandes encore par la théorie de la monomanie, doit s’efforcer de prouver que les faits de rapine, de meurtre, etc. , soumis à son appréciation par le tribunal, sont du même ordre que ceux qu’il a constatés chez les aliénés qui n’avaient pas été en butte aux poursuites de la justice. Il doit de plus avoir le soin, que je regarde comme indispensable, de fortifier l’observation de l’état des penchants, de celle de tous les autres phénomènes psychiques qui s’y joignent, et complètent l’ensemble des caractères de la maladie. En un mot, au lieu de fragmenter l’affection mentale et de là réduire aux proportions de l’exaltation d’un penchant, il faut dérouler tout le tableau de la maladie; au lieu de l’unité du délire, il faut rechercher la plu-
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ralité des délires. Mais on ne pourra faire ce tableau complet que lorsqu’on se sera dégagé de l’erreur relative à l’existence de la monomanie, attendu que pour bien voir des yeux de la pensée, il faut être persuadé qu’il y a quelque chose à voir, et il faut apprendre à regarder.
Nous ne voulons pas terminer cette leçon sur les lésions de là sensibilité dans la folie, sans dire quelques mots de ces altérations, considérées dans chacune des deux formes principales des maladies mentales, l'aliénation générale et l’aliénation partielle.
Ordinairement, dans l’aliénation générale, la variabilité des sentiments, des émotions et des impulsions, est en rapport avec la rapide succession des idées : les diverses émotions se succèdent et se remplacent, sans acquérir ni profondeur ni durée. Cependant, dans ce trouble, même extrême, des sentiments et des idées, un sentiment particulier acquiert quelquefois un haut degré de force et de ténacité. On n’a pas assez remarqué cette fixité relative de certains sentiments ou de certains penchants dans la manie. Les sentiments que l’on observe le plus souvent avec ces caractères, sont relatifs à l’amour, à la jalousie, à l’envie, à la haine et à la vengeance. Leur existence peut se constater soit directement par les manifestations habituelles des malades, soit par les aveux qu’ils font pendant les rémissions ou la convalescence. Les dispositions érotiques se reconnaissent aux propos, aux gestes lubriques fréquemment répétés, et aux actes d’onanisme; les autres se constatent par l’expression de la physionomie, qui revêt les caractères très-marqués de ces passions portées à un très-haut degré, par les poses que prennent œs malades lorsqu’ils ont la liberté des mouvements, par les
mouvements saccadés et comme convulsifs de leur tronc et des membres supérieurs retenus par la camisole, et par le trépignement des pieds maintenus parles entraves. Sans doute les maniaques ne sont pas toujours sous l’influence de ces sentiments ou de ces penchants, puisque ceux-ci ne se manifestent en général que par paroxysmes ; mais ces paroxysmes sont assez fréquents, ainsi qu’on peut en acquérir la conviction par les confidences ultérieures des malades. Si l’on a eu le soin, en effet, de noter, pendant la maladie, les paroles et les actes les plus saillants et les plus souvent reproduits, on apprend alors des aliénés que la jalousie, l’envie, la vengeance ou l’érotisme, les poussaient à l’action, avec une persévérance bien remarquable au milieu d^un mouvement si tumultueux des idées et des sentiments.
Dans l’aliénation partielle, au contraire, la prédominance ou la persistance de certains sentiments a été singulièrement exagérée. On a représenté ces malades comme exclusivement et persévéramment dominés par un sentiment nettement déterminé. Or rien n’est plus contraire à l’observation. Sans doute il y a souvent, dans l’aliénation partielle, prédominance d’un sentiment ou d’un penchant, de même que d’une série particulière d’idées ; mais ce sentiment ou ce penchant n’est ni exclusif, ni nettement formulé, ni continu : loin de constituer à lui seul toute la maladie, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, il est souvent accompagné d’une grande confusion d’idées, et dans les cas les moins complexes, le malade est absorbé, et non concentré dans la sphère d’un seul sentiment. D’ailleurs le sentiment, qu’on représente comme continu dans son action , se manifeste au eon-
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traire, d’une manière rémittente et comme par accès.
Les variétés de ^aliénation-partielle dans lesquelles on constate la lésion prédominante, mais non exclusive, des facultés affectives, sont principalement celles qu’on a appelées la manie sans délire, la folie morale, et certains états mélancoliques.
On a représenté la manie dite sans délire, où monomanie instinctive d’Esquirol y comme consistant uniquement dans une impulsion aveugle et irrésistible, surgissant spontanément au milieu d’une intelligence saine, et poussant invinciblement à l’action. Dans cet état, les malades se sentent, il est vrai, involontairement poussés à commettre des actes contre lesquels leur conscience se révolte et dont ils reconnaissent l’injustice : ces aliénés font même l’éloge dès personnes qu’ils choisissent pour victimes, et demandent souvent avec instance d’être mis dans l’impossibilité de se livrer à leur fureur; mais, alors même que leur raison paraît d’abord partiellement intacte, elle ne tarde pas à être bientôt tout à fait éclipsée, et, dans leur trouble général, ces malades tuent lès personnes qui leur étaient les plus chères, et souvent même ne se rappellent pas, après l’acte accompli, les circonstances qui l’ont précédé ou accompagné, tant était grand le désordre de leurs idées et de leurs sentiments, au moment où ils sont supposés n’avoir agi que sous l’influencé d’un penchant violent.
Il en est de même de la folie qu’on a appelée morale, raisonnante, ou monomanie affective, et qu’on a dite caractérisée uniquement par le désordre des sentiments et des penchants. Sans doute, dans cette espèce de maladie mentale, le délire se manifeste surtout par les actions, et il v a prédominance dé la lésion du carac-
tère sur celle de l’intelligence ; mais celle-ci est entraînée également dans le courant maladif du sentiment. Ces malades, qui sont le fléau de leurs familles et dès maisons d’aliénés, présentent à chaque instant, et sous forme d’accès, comme une subversion totale de leurs sentiments et de leur personnalité. Ils vous accablent d’injures, d’invectives et de reproches amers ; ils voient tout à travers le prisme de la malveillance et de la haine ; ils emploient toutes les ressources d’une intelligence, souvent avivée par la maladie, pour rendre leur critiqué plus violente, et sont d’une imagination extrêmement fertile pour découvrir les choses les plus pénibles et les plus blessantes. Mais ce qui prouve combien cette situation mentale est maladive, c’est que ces malheureux aliénés, une fois l’accès. passé, nonseulement reconnaissent souvent l’injustice de leurs paroles, mais retombent bientôt dans une disposition d’esprit et de caractère précisément inverse : de pessimistes, ils deviennent optimistes, et sans que rien se soit modifié autour d’eux, ils prodiguent des éloges à ceux qu’ils avaient accablés d’invectives, et voient sous l’aspect le plus bienveillant et le plus favorable tout ce qu’ils apercevaient auparavant sous les couleurs les plus sombres. Car il est précisément dans F essence de cette singulière maladie de consister dans une transformation successive de la personnalité toute entière:, dans un changement total et alternatif des idées, des sentiments et des penchants.
Enfin il est un assez grand nombre d’états mélancoliques, dans lesquels, on observe aussi la prédominance des lésions delà sensibilité sur celles de rintelligence, mais où ces lésions sont loin également d’exister seules. Ces aliénés sont tout à la fois les artisans de leur mal-
heur et leurs propres victimes. Leur nature entière est tellement empreinte de sensibilité maladive, d’irritabilité, de crainte et de défiance, qu’ils ne peuvent avoir aucun rapport avec le monde extérieur, sans se trouver en désaccord avec lui et sans éprouver des impressions pénibles : le plus souvent même, ils sont incapables de réagir favorablement, et ils trouvent dans tout ce qui les entoure, des aliments pour leurs malheureuses dispositions. Malgré tout ce que l’on fait pour eux, ils sont susceptibles ombrageux, irritables, soupçonneux : le silence les blesse, comme les paroles qu’on leur adresse ; ils ne semblent accessibles qu’à la douleur. En un mot, leur sensibilité est tout à la fois avivée et péniblement affectée, et il n’est pas rare de voir se développer sur ce fond maladif des conceptions délirantes ou des impulsions variées, qui les portent à des actes violents contre eux-mêmes ou contre les personnes qui les entourent.
Indépendamment de ces variétés de l’aliénation partielle, dans lesquelles la lésion de la partie affective de notre être est prédominante, sans être exclusive, on observe aussi des altérations des sentiments et des penchants, plus ou moins secondaires, dans les autres espèces d’aliénation partielle. Tantôt ces altérations résultent de diverses combinaisons d’idées ou de sentiments, et sont l’effet de l’action du délire sur lui-même ; tantôt elles surgissent d’une manière plus ou moins soudaine, soit primitivement, ce qui est rare, soit à la suite de conceptions délirantes, ce qui est habituel. C’est ainsi, par exemple, qu’un aliéné, préoccupé de l’idée d’une accusation grave, peut être entraîné au suicide ou animé d’un désir de vengeance contre son prétendu accusateur. Il en sera de même par suite de certaines illusions et d’hallucinations impératives, surtout lors-
quelles sont de nature mystique. Dans quelques cas enfin , l’altération des sentiments et des penchants ne paraît pas pouvoir se rattacher au trouble de l’intelligence, du moins d’une manière apparente. On est alors obligé d’admettre que, parallèlement aux désordres de l’entendement, il se produit, chez ces malades, des sympathies et des antipathies, ou des impulsions non motivées, qui résultent de l’état maladif et contribuent à en constituer le tableau. Un caractère applicable à la plupart dé ces lésions des sentiments et des penchants , qui surviennent d’une manière incidente ou soudaine, au milieu d’un désordre plus général de l’intelligence et de la sensibilité, c’est l’intermittence ou du moins la rémittence très-prononcée. Ces altérations se manifestent à des époques irrégulières dans le cours de la maladie, et souvent sans phénomènes précurseurs, circonstance qui, pour le dire en passant, doit commander une grande vigilance envers les aliénés i et faire admettre que ceux même qui paraissent les plus inoffensifs peuvent, d’un moment à l’autre, devenir dangereux.