‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 2)Chapitre 19 sur 47 · SÉANCE DU 16 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 16 DÉCEMBRE

Première communication.

L’idée première de l’épilepsie larvée procède de l’opinion émise par M. Jules Falret, dans son mémoire sur Tétât mental des épileptiques {Archives générales de médecine, numéro de décembre 1860 et suivants), et que nous avons nous-même exprimée incidemment dans un travail sur la paralysie générale, publié dix ans auparavant.

Jusque-là, il en avait été de la folie, dans ses rapports avec l’épilepsie, comme de cette même folie dans ses rapports avec la paralysie générale. On avait considéré l’une comme jouant, par rapport à l’autre, le rôle de complication; et elles apparaissaient toutes deux comme des entités distinctes, pouvant se compliquer mutuellement.

Après avoir réagi contre cette manière de voir, M. Jules Falret s’exprime ainsi : « Quand on se place, au contraire, au point de vue que nous avons cherché à faire prévaloir, on n’envisage plus de la même façon les relations qui existent entre l’épilepsie et la folie. On admet l’existence d’une folie ou d’un délire épileptique, ayant des caractères spéciaux, et Ton croit qu’il est possible de remonter de la connaissance de ce délire à celle de l’affection convulsive elle-même. Dès lors on ne considère plus le délire et la convulsion

' Annales Médico-Psychologiques de 1873.

ÉPILEPSIE LARVÉE

comme deux maladies distinctes, mais comme deux manifestations diverses d’un même état morbide, qui peuvent exister séparément ou simultanément, alterner ou se succéder à courts intervalles, mais qui ont au fond la même signification pathologique. »

Cet honorable collègue a bien voulu rappeler à cette occasion que je m’étais exprimé moi-même à cet égard de la manière suivante dans le mémoire précité : « Quels sont les rapports qui existent entre les attaques d’épilepsie et les accès de fureur? Ces accès de fureur, au lieu d’être consécutifs à l’accès d’épilepsie, ne seraient-ils pas une des formes multiples que peut revêtir l’atteinte du mal épileptique? En d’autres termes, les accès d’épilepsie et de fureur ne seraientils pas deux formes d’accès du même mal, deux effets différents de la même cause, au lieu d’être unis entre eux par une relation de cause à effet? » {Annales Médico-Psychologiques, 2® série, t. II, p. 611, 1850.)

Le lien qui unit l’épilepsie larvée à une telle manière d’envisager les rapports de l’épilepsie et de la folie, est facile à apercevoir.

Du moment, en effet, où l’on admet que le délire et la convulsion constituent deux expressions symptomatiques d’un même mal, ce qui a conduit M. Jules Falret à admettre un mal intellectuel qu’il distingue, comme le mal convulsif, en grand et petit mal, et de même qu’il existe des cas d’épilepsie dans lesquels la maladie est indéfiniment caractérisée par des attaques du mal convulsif, on se demande pourquoi il n’en existerait pas dans lesquelles elle ne le serait pendant très longtemps, si ce n’est toujours, que par le mal intellectuel, c’est-à-dire par le délire.

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De là l’épilepsie larvée.

J’admets donc, pour ce qui me concerne, l’existence de cette sorte d’épilepsie, mais j’estime que son histoire est encore à faire.

Le mémoire de M. Morel constitue sans doute déjà un jalon très important; mais il faut bien reconnaître qu’il ne suffit pas, puisque l’étude si attentive que ce savant a faite de cette affection, ne l’a pas mis à l’abri d’une erreur dans le diagnostic de la folie de Ghorinski. On se rappelle en effet que, dans le discours qu’il a prononcé à l’occasion de la discussion sur les aliénés dangereux, dans la séance du 26 octobre 1868,

M. Morel, appelant spécialement l’attention de la So- ' ciété sur les aliénés épileptiques, et choisissant dans cette catégorie les épileptiques larvés, a présenté le | comte Ghorinski comme un exemple type de ce genre | de maladie.

La Société se souviendra peut-être aussi que, dans i la séance du 30 novembre de la même année, j’ai 1 élevé quelques doutes à l’endroit de ce diagnostic. Je i lui demande, dans tous les cas, la permission d’em- t prunter au procès-verbal de cette séance le paragraphe | dans lequel ces doutes ont été exprimés, avec la courte I réplique de M. Morel.

(( Je ne veux pas, disais-je, discuter ici l’intéressant I discours de M. Morel, avec lequel je me trouve presque à tous égards en parfait accord; mais je demande à ; faire une restriction en ce qui concerne Ghorinski. Je | ne songe pas, après les détails qui viennent de nous être donnés, à mettre en doute son état de folie; seulement, je me demande si M. Morel est autorisé à dire qu’il est atteint d’épilepsie larvée, et s’il nous a fourni .

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la preuve de cette assertion. Quant à moi, cela me paraît douteux; l’accès de fureur maniaque qui vient de se déclarer ne me paraît pas une démonstration suffisante, et la moindre attaque d’épilepsie jugerait bien mieux, à mon avis, la question.

« M. Morel. — Je n’ai pas encore reçu tous les renseignements nécessaires pour pouvoir répondre à M. Billod; j’ai écrit en Allemagne pour avoir plus de détails, et je ne manquerai pas de communiquer à la Société la réponse, dès qu’elle me sera parvenue. Pour aujourd’hui, je me contenterai de renvoyer M. Billod, à la première partie de ma communication,

' à celle que j’ai faite à une séance précédente, et dans laquelle j’ai surtout insisté sur les caractères de l’enfance de Chorinski, qui a ressemblé, traits pour traits, à celle des gens qui plus tard deviennent épileptiques. Du reste, je tiens de la mère de ce malade que souvent, à cette époque, il se roulait à terre, en proie à des convulsions générales. L’accès maniaque actuel est l’un des accidents qu’il est le plus fréquent d’observer pendant l’évolution de la maladie, chez cette catégorie de dégénérés. »

Il n’est donc pas douteux que, pour M. Morel, le comte Chorinski ne fût un épileptique au type larvé, et le diagnostic de la paralysie générale ne se dégage d’aucune partie de son argumentation. C’est, si je ne me trompe, son collègue, le Meyer, qui, le premier, a ébauché ce diagnostic, en soutenant que l’accusé était atteint d’une affection cérébrale qui se manifesterait un jour avec des caractères indubitables pour tous : la congestion cérébrale et probablement le ramollissement cérébral.

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Si l’événement a pleinement justifié le diagnostic de i M. Meyer, et s’il n’a pas précisément confirmé celui I de M. Morel, il n’en reste pas moins à ce dernier le mérite d’avoir reconnu la folie dans des conditions où son diagnostic présentait de grandes incertitudes.

Le reste est une question de détail dont la solution | n’importait guère qu’au point de vue scientifique.

Qu’il me soit permis seulement d’évoquer, à propos de Chorinski et de l’épilepsie larvée dont M. Morel l’avait cru atteint, un souvenir de la séance du 28 octobre dernier et de la communication faite dans cette séance par notre savant confrère, M. Morel, relativement à l’accusé de Kermel.

Il nous a dit, vous vous en souvenez, que, dans le cours de son argumentation devant la Cour de Munich,

■il s’était exprimé ainsi : « Cet homme mourra avant trois ans, » et que cette prophétie lui avait même attiré une apostrophe assez vive du président, lequel se serait exclamé, en termes quelque peu emphatiques, que « Dieu seul pouvait assigner un terme aux existences. »

Après avoir fait observer, en passant, que le comte Chorinski n’était, sans doute, pas présent à l’audience dans laquelle le médecin rendait à son égard un arrêt qui n’était guère plus avantageux pour lui que celui auquel on voulait le faire échapper, je me demande, et si M. Morel était ici je lui demanderais comment il concilie le pronostic, porté par lui en plein tribunal, avec son diagnostic d’épilepsie larvée.

Qu’on dise d’un paralysé général : « Il mourra avant trois ans, » cela se concevrait, encore que ce fût un peu téméraire, car les rémissions ne sont pas rares

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dans la paralysie générale, et on en voit assez souvent dont la durée excède trois ans. Mais dire cela d’un épileptique larvé, voilà ce que je ne saurais concevoir, alors surtout qu’on fait remonter le commencement de l’affection, chez Chorinski, à l’âge de trois ans. Gela résulte, du moins, des attestations, reproduites par M. Morel, du professeur Turklein, qui avait prononcé cet arrêt : € Cet enfant devra être traité toute sa vie comme aliéné. »

Dans les conditions du diagnostic porté par M. Morel, son pronostic me paraît, je le répète, bien extraordinaire, pour ne pas dire incompréhensible.

Peut-être serait-ce le lieu de rappeler le désir exprimé par M. Brierre de Boismont, et appuyé par plusieurs d’entre nous, dans la séance du 26 février 1872, à propos de la présentation d’une brochure intitulée : Le cas de Chorinski, par le D^' Hagen, de voir M. .fuies Falret faire un rapport sur cette intéressante observation.

Je ne pouvais, la Société le reconnaîtra, choisir un meilleur exemple que celui de Chorinski et de l’erreur commise, à son endroit, par celui-là même qui devait être le plus compétent pour reconnaître l’épilepsie larvée, puisque c’est lui qui, le premier, l’a signalée et étudiée, pour montrer l’incertitude que présente le diagnostic de cette affection.

L’histoire de Chorinski fait d’ailleurs ressortir un des points essentiels de l’étude à faire de l’épilepsie larvée, je veux parler de son diagnostic différentiel avec la paralysie générale.

Je suis très porté à croire, pour ma part, que la plupart des symptômes attribués à l’épilepsie larvée

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peuvent se rapporter à la période prodromique de certaines paralysies générales, à savoir, de celles que j’appellerai : à longue incubation. Il n’est pas même jusqu’à l’accès convulsif qui semblerait devoir juger l’affection dans le sens épileptique, qui ne confirme, au contraire, le diagnostic de la paralysie générale.

Ce n’est pas seulement, comme on l’a cru longtemps, dans la période ultime de cette dernière affection que l’on observe ces accès sub-intrants auxquels on a donné le nom d’attaques épileptiformes, et qui ne sont, à proprement parler, que de véritables accès d’épilepsie symptomatique.

C’est également au début de cette même paralysie générale, dans sa période prodromique, plusieurs années même avant l’apparition des symptômes, que l’on peut appeler pathognomoniques, et sous forme ■ d’accès isolé ayant tous les caractères de l’accès d’épilepsie idiopathique, qu’on observe des attaques épileptiques.

J’en ai cité un exemple remarquable dans une communication faite à la Société, dans la séance du 24 novembre 1862.

Je vous demande la permission d’emprunter aui compte-rendu les passages qui me semblent avoir une véritable importance au point de vue qui nous occupe.

Après avoir, dans un court préambule, déclaré que les opinions émises par MM. Jules Falret, Morel et: moi n’en faisaient, pour ainsi dire, qu’une, puisqu’elles' tendaient toutes trois à établir que l’épilepsie pouvait ne se manifester, pendant quelque temps, que sous sa i forme larvée, je m’exprimais ainsi : « A l’appui de ces i opinions, je crois devoir citer 1 observation suivante,;]

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SOUS cette réserve que l’épilepsie larvée, dans l’espèce, se montre dans des conditions autres que celles où l’a signalée M. Morel et où je l’avais observée moi-même, c’est-à-dire qu’au lieu d’être idiopathique, elle me semble symptomatique d’une congestion cérébrale, ce qui la rapproche des attaques épileptiformes des paralysés généraux. Ces dernières attaques constituant, suivant moi, chez mon malade une véritable épilepsie symptomatique, seraient à cette dernière ce que la variété décrite par M. Morel est à l’épilepsie idiopatique ou nerveuse proprement dite.

« Le nommé B..., entrepreneur de travaux publics ' dans un arrondissement voisin, âgé de quarante-sept ans, marié, d’un tempérament lymphatico-sanguin, aujourd’hui un peu anémique, d’une haute stature, d’une constitution naturellement assez robuste, mais affaiblie par des excès vénériens et autres, est entré à l’asile le 2 septembre 1862.

« M. B... a reçu une éducation primaire assez étendue pour sa profession ; il est intelligent et reconnu pour un entrepreneur habile.

« Son caractère est naturellement vif; depuis quelques années, il s’est graduellement modifié; dans l’intimité surtout, sans motif sérieux, il devenait irascible.

« Dans ces conditions, M. B..., obligé de satisfaire aux exigences de grands travaux d’entreprise de construction, et se livrant avec trop d’ardeur à l’exécution de travaux graphiques, a vu sa santé s’affaiblir peu à peu, et des troubles cérébraux survenir.

« Ainsi, depuis huit à dix mois, il accuse lui-même qu’il ressent des sensations fausses dans les mains et

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dans les pieds; il croit serrer un objet qui n’est pas , dans sa main; son pied repose sur un terrain mouvant, etc., etc. Son écriture n’est plus aussi régulière; ses calculs, ses plans, quoique exactement faits, nécessitent un travail très long, très pénible, parce que la i mémoire fait souvent défaut; enfin la parole est par- , fois embarrassée et certains mots ne peuvent être i prononcés. Vers le milieu de juillet, une congestion j cérébrale survient avec perte complète de connaissance | pendant vingt-quatre heures environ; quelques jours j de traitement débarrassent le cerveau, et, malgi’é les j conseils médicaux les plus pressants, M. B... reprend ses travaux.

« Le 13 août dernier, après un travail longtemps soutenu dans son cabinet, une nouvelle congestion avec hémiplégie incomplète se manifeste et s’accompagne d’une perte de connaissance plus longue encore que la première fois. Depuis cette époque, le délire n’a pas cessé d’exister et est parfois porté jusqu’à la fureur, au point d’avoir nécessité, plusieurs fois par jour, l’intervention de la force...

« Au moment de l’admission, le malade est complètement lucide. Il ne manifeste, pendant quinze jours, aucune conception délirante. Toutefois, des contractions | spasmodiques des muscles de la face, ainsi que l’en- j semble de la physionomie et l’attitude font naître, en ( dehors même de tout embarras dans la parole et de | toute hésitation dans la démarche, des présomptions ! de paralysie générale progressive.

« Tel était l’état de M. B..., lorsqu’un matin, à la visite, il me prie de lui faire donner un peu d’argent, ! afin de restituer à un pensionnaire du même service,

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son compatriote, une somme de cinq francs que celuici lui aurait prêtée quelques jours après son arrivée dans l’établissement; il aurait, dit-il, employé cet argent au paiement de la location du cheval et de la voiture qui l’ont amené dans l’établissement, et il tiendrait d’autant plus à faire cette restitution que son créancier le menace de voies de fait, s’il ne s’acquitte pas immédiatement envers lui.

« Toutes ces circonstances, étant purement imaginaires, ont naturellement le caractère d’une conception délirante, qui est restée unique jusque vers le 11 octobre 1862. Le soir de ce jour, le malade cesse tout à coup de parler; la face est un peu congestionnée, le pouls est plein et l’expression de la physionomie est celle de l’hébétude la plus complète; les pupilles sont dilatées. L’employé, qui vient me requérir, me signale le malade comme étant en enfance; on ne constate d’ailleurs aucune apparence de convulsions ni de parai vsie.

« Je prescris une saignée du bras, des sinapismes aux extrémités inférieures, un lavement purgatif. Vers le milieu de la nuit l’excitation s’empare du malade et se traduit par des tentatives incessantes pour se lever et sortir du lit, et par un balbutiement continuel de mots inintelligibles. M. B... ne répond à aucune des questions qui lui sont adressées; il ne semble reconnaître personne. Ses pupilles conservent la dilatation qu’elles ont présentée dès le début de l’accès, et cet état se prolonge pendant six jours. Vers le septième, l’excitation va en diminuant. Le malade commence à articuler quelques mots, mais encore sans suite, et trois ou quatre jours après, nous le trouvons dans un

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