SÉANCE DU 30 JUIN
Le travail de moi, auquel MM. Ach. Foville, Jules Falret et Magnan ont bien voulu faire allusion, n'a été qu'une ébauche, qu'une manière de jalon planté dans la voie à parcourir.
J'avais l'intention de reprendre le sujet et de le traiter à fond en m' aidant de l'ophthalmoscope et du microscope, mais le temps et les circonstances ne me
1 Annales Médico-Psychologiques de 1873.
Font pas permis. Aussi bien, force m'est de reconnaître que mes sens ne sont plus susceptibles de l'éducation qui pourrait les rendre aptes aux études histologiques. J'y ai donc renoncé, mais, y renonçant, j'ai été heureux de voir M. Ach. Foville entreprendre l'étude de la même question qu'il a, avec raison, considérée comme connexe de celle des rapports de l'ataxie locomotrice avec la paralysie générale et y apporter cet esprit de recherches, ce talent d'exposition qui nous le font tant regretter ici.
Je ne crois pas devoir, pour les besoins de cette discussion, reproduire les données que j'ai émises ailleurs, et je n'ai demandé la parole que pour apporter un nouveau contingent de faits à l'étude de l'une des questions qui vous sont soumises.
J'ai actuellement, dans mon service, trois cas d'amaurose consécutive à la paralysie générale. Dans deux de ces cas, l'amaurose s'accompagne ou s'est accompagnée de strabisme et de paralysie de la troisième paire d'un côté, avec chute de la paupière supérieure. Chez un de ces deux sujets, cette dernière paralysie n'a pas tout d'abord persisté.
Sur un quatrième sujet, nous avons constaté la paralysie de la troisième paire, sans amaurose et sans strabisme.
Deux des malades chez lesquels s'observe l'amaurose ont présenté des attaques d'épilepsie, sous forme d'accès isolés, en tout semblables à ceux qui caractérisent l'épilepsie dite : idiopathique.
Je demande à la Société la permission de lui présenter la relation succincte de ces quatre observations, dont trois s'ajoutent aux deux que j'ai rapportées
en 1864, dans une note complémentaire au mémoire que je venais de publier.
Une de ces deux observations m'était propre et l'autre m'avait été communiquée par M. Jules Falret.
PREMIÈRE OBSERVATION. — Paralysie générale, amaurose et épilepsie de longtemps antérieure.
D... (Clémentine), blanchisseuse, trente-huit ans. Entrée le 25 novembre 1872.
Abus du café et des spiritueux.
État au moment de l'entrée :
Délire de grandeurs et symptômes physiques de paralysie générale. (Embarras dans la parole, inégalité pupillaire, démarche vacillante, etc.)
Il résulte des renseignements recueillis que, dès l'âge de quinze ans, la malade aurait eu des attaques d'épilepsie et qu'elle en aurait présenté à divers intervalles, avant l'apparition des premiers symptômes de la paralysie générale.
Depuis deux mois on constate chez la malade un affaiblissement de la vue et une dilatation très prononcée des pupilles qui coïncident avec les progrès bien marqués de la paralysie générale.
DEUXIÈME OBSERVATION. — Paralysie générale, amaurose du côté gauche, strabisme droit externe, paralysie de la troisième paire, avec chute de la paupière supérieure et épilepsie consécutive.
B... maréchal-ferrant, trente ans. Entré le 31 décembre 1872.
Pas d'excès alcooliques.
État mental au moment de l'entrée :
Affaiblissement des facultés intellectuelles; — len-
teur dans les idées; — indifférence, apathie; — faiblesse très marquée du côté droit du corps; — perte de la vue à gauche.
Quelques jours après, on constate une expression de contentement non justifié, puis quelques idées de grandeurs, de l'amnésie, de l'embarras dans la parole; pas d'inégalité pupillaire. A la perte de la vue, qui reste complète à gauche, s'ajoute un strabisme convergent du même côté, sans paralysie encore de la paupière.
Il n'y a pas de vacillation appréciable dans la démarche, mais le corps paraît comme entraîné en avant et le malade est obligé de faire des efforts et de se cambrer, en quelque sorte, pour se tenir droit. Puis survient une période d'agitation, à la suite de laquelle le malade a présenté plusieurs attaques d'épilepsie relevées dans les notes ci-après :
Du 23 janvier au 30 du même mois : agitation, excrétion involontaire de l'urine.
31 janvier : sept attaques d'épilepsie.
28 février : agitation suivie de deux attaques d'épilepsie.
8 mars : agitation.
10 mars : attaques d'épilepsie.
Du 15 au 19 mars inclusivement : agitation, attaques le dernier jour.
29 mars : paralysie commençante de la paupière supérieure.
23 mai : il ne reste plus de trace de cette dernière paralysie qui reparaît quelques jours après, mais à un moindre degré que précédemment.
TROISIÈME OBSERVATION. — Paralysie générale, amaurose incomplète des deux yeux, strabisme extrême et paralysie de la troisième paire, avec chute de la paupière supérieure du côté droit.
T... journalier, cinquante-trois ans. Entré le 7 janvier 1873.
Abus de l'anisette d'Afrique, produit que l'on dit être plus riche en alcool que l'absinthe.
État mental au moment de l'entrée :
Affaiblissement des facultés intellectuelles, sans délire dans le moment appréciable. On ne constate encore aucun symptôme de paralysie générale.
La perte de la mémoire est telle que le malade me dit aujourd'hui, 23 mai, n'être ici que depuis quinze jours, alors que son entrée remonte aux premiers jours de l'année courante.
Conscience de l'état dont le malade fait remonter le point de départ à son séjour en Afrique, en 1848. Il a reçu à cette époque un coup de yatagan au-dessus de l'œil gauche, puis un coup de feu au milieu du front, et dont la balle ne fut extraite qu'au bout de huit jours. Il a eu, depuis, une vaste brûlure dans la région temporale. Toutes ces lésions ont laissé des cicatrices inégalement apparentes.
En relatant ces trois blessures, et sans nier l'influence qu'elles ont pu exercer sur le développement des phénomènes actuels, je tiens à constater qu'elles remontent à 1848, et que ce n'est qu'en 1873, un mois environ après l'entrée dans l'établissement, que l'on voit survenir une paralysie, aujourd'hui complète, de la troisième paire avec chute de la paupière supérieure. Lorsqu'on la relève, on constate que la
pupille est largement dilatée et ne se contracte pas sous l'influence d'une vive lumière. La vue est affaiblie également des deux côtés, mais n'est pas abolie. La parole est aujourd'hui embarrassée, la démarche lourde, vacillante, et l'on constate un peu de tremblement fibrillaire.
QUATRIÈME OBSERVATION. — Paralysie générale et paralysie de la troisième paire, avec chute de la paupière supérieure.
Fr... (Jean), conducteur de train de chemin de fer. Entré le 45 mai 1869.
État au moment de l'admission :
Affaiblissement des facultés intellectuelles, avec préoccupations hypocondriaques compatibles avec une expression de vif contentement; — paralysie générale; — fièvre typhoïde antérieure.
Depuis l'entrée, les idées de contentement s'affirment de plus en plus. Le malade répète à chaque instant : « Je ne suis pas sot; je suis beau garçon; « je suis jeune, etc. », en enflant sa voix et sur le ton de cette emphase que l'on peut appeler paralytique.
Lenteur dans les idées; — affaiblissement marqué dans la mémoire ; — salacité ; — émission involontaire des urines; — inégalité pupillaire; — prolapsus léger de la paupière supérieure gauche.
Ce malade a été transféré à Bicêtre.
Il ne m'a pas encore été donné de compléter ces observations par le résultat de l'examen à l'ophthalmoscope; mais je ne doute pas qu'il ne confirme chez les trois sujets amaurotiques l'existence de la sclérose du nerf optique.
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