‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 23 sur 46 · SIMULATION DE FOLIE PAR UNE IMBÉCILE · texte numérisé non relu

SIMULATION DE FOLIE PAR UNE IMBÉCILE

Dans le cours du mois d'août 1849, le feu se manifestait dans un bois appartenant à MM. Manchet et Morin, commune de Monthou (Loir-et-Cher). Une vachère, au service de l'un des propriétaires, qui avait été vue dans l'attitude d'une personne soufflant du feu, fut l'objet d'une instruction minutieuse, de laquelle il résulta qu'elle était l'auteur du crime, mais qu'elle avait pu agir, vu son état d'idiotisme, sans avoir le sentiment de sa faute. C'est cette fille qui fait le sujet du rapport suivant.

Je soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, médecin en chef et directeur de l'asile public d'aliénés de Blois, commis par une ordonnance de M. le juge d'instruction près le tribunal civil de première instance, en date du , à l'effet de visiter la nommée Marie-Louise, fille naturelle, détenue à la maison d'arrêt, sous l'inculpation d'incendie volontaire de bois taillis sur pied, et de constater son état mental, me suis transporté deux fois à ladite maison afin de procéder à cet examen. Mais l'inculpée, dans chacune de ces deux vacations, n'ayant répondu à notre interrogatoire que par des pleurs ou des apparences de pleurs, des sanglots, des phrases entrecoupées, contradictoires et sans nul rapport avec les questions qui lui étaient adressées et auxquelles elle s'obstinait invinciblement à ne pas vouloir répondre; ces manifestations ne pouvant être

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des éléments de conviction suffisants pour que je pusse me prononcer en connaissance de cause dans le rapport qui m'a été demandé, cette femme, dont l'état mental m'a paru suspect, a été transférée, d'après mon avis et sur la demande de M. le Procureur de la République, à l'asile des aliénés, afin d'être soumise à une observation de tous les instants qui permît, si cela était possible, de prendre en défaut la résolution de simuler, et afin aussi de lui appliquer l'ensemble des moyens moraux usités dans ces établissements pour surmonter cette obstination à ne pas vouloir répondre. De l'examen auquel je me suis livré depuis l'admission de l'inculpée dans notre établissement, aussi bien que des divers interrogatoires que je lui ai fait subir, soit à la maison d'arrêt, soit à l'asile des aliénés, j'ai pu déduire ce qui suit :

Marie-Louise, fille naturelle, née à Limeray (Loiret-Cher), âgée de vingt-cinq ans, est une grosse fille de campagne, de petite taille, aux yeux bleus et petits exprimant l'astuce, à la face ronde, bouffie et inintelligente, d'un tempérament lymphatique, d'une constitution assez robuste, mais d'une nature lente et molle. Cette fille a exercé, depuis dix ans, l'état de domestique, et spécialement celui de vachère dans plusieurs maisons, et en dernier lieu chez M. Morin, dans les bois duquel elle a commis le délit d'incendie volontaire et chez qui elle n'était que depuis dix-huit jours. Les divers témoignages qui ont été recueillis s'accordent à la faire considérer comme faible d'esprit, mais comme offrant un certain entêtement de caractère; au demeurant, ayant assez convenablement fait son service dans toutes les maisons où elle a été

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employée. Il n'existe dans la famille aucun aliéné, idiot ou épileptique. L'intelligence est très bornée, et pour peu que les instincts soient énergiques, la raison doit être impuissante à leur opposer un frein. Le libre arbitre tient à si peu dans ces natures inintelligentes et fortement instinctives, que le plus simple trouble occasionné par une passion peut entraîner sa perte. Les manifestations de cette fille sont particulièrement instinctives, irraisonnées. Cette figure inintelligente exprime cependant la ruse; nous la verrons, par exemple, tout à l'heure, conduire, il est vrai, à la dissimulation la plus opiniâtre, mais aussi à des contradictions tellement flagrantes et rapprochées, qu'elle pourrait paraître en défaut. L'obstination à ne pas répondre à nos questions, ou à n'y répondre que par des mensonges évidents , nous prouve bien le caractère plus instinctif qu'intelligent de cette ruse. Marie- Louise ne sait ni lire ni écrire; son éducation a dû être aussi négligée que son instruction; il est douteux que l'on ait cherché à développer chez elle, par la parole ou par l'exemple, des principes suffisants de religion et de morale. Cependant elle allait à confesse et communiait une fois l'an à Pâques; sa mère affirme que l'année dernière elle n'a pas voulu communier, et que comme elle l'engageait à le faire, elle répondit que ce n'était pas son idée. Depuis son entrée dans l'établissement, Marie-Louise a cessé de pleurer et de sangloter; elle répond à toutes les questions qu'on lui adresse, si ce n'est sur ce qui touche à son crime. Sur ce point sa dissimulation est toujours aussi obstinée ; elle tourne toutes les questions, ou bien elle répond par ces mots : C'est par bêtise, je suis faible d'esprit : à

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tout péché miséricorde. Elle travaille convenablement; elle est d'ailleurs polie, douce et soumise; reconnaît qu'elle se trouve avec des personnes qui n'ont plus leur bon sens, tandis qu'à la prison les détenus avaient toute leur intelligence. Interrogée par les religieuses, elle finit par avouer en partie ce que je n'ai pu obtenir complètement que sous le robinet de la douche, après plusieurs tentatives infructueuses. Il résulterait de ces aveux, que c'est la jalousie qui l'a conduite au crime dont elle est inculpée. Aimant son maître sans le lui avoir fait savoir, elle se serait prise de jalousie pour une seconde domestique, nommée Louise, que celuici lui préférait; il paraîtrait qu'en mettant le feu chez M. Morin, elle avait pour double but de se venger de celui-ci à cause de sa préférence pour Louise, et de faire accuser cette dernière.

Appelée à s'expliquer sur le sens de cette réponse qui lui est souvent échappée : C'est la faute de ma mère, elle avoue qu'elle voulait dire par là que sa mère ne l'habillait pas comme les autres filles de Montrichard, et notamment comme une voisine nommée Moreau, dont elle enviait la belle toilette. Elle pense que, si sa mère lui eût donné de plus beaux habits, son maître l'eût peut-être aimée, et qu'alors elle n'eût pas mis le feu chez lui. Cette explication est vraisemblable, et je ne la donne cependant pas comme vraie, car les contradictions et les mensonges se sont tellement pressés dans les réponses de Marie-Louise qu'il ne serait pas impossible que nous fussions encore une fois les dupes de sa dissimulation et de son obstination à ne pas dire la vérité; peut-être même ne dira-t-elle rien ou dira-t-elle le contraire au tribunal. Mais, je le

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répète, sa dernière explication est très vraisemblable. L'homme, jouet des passions, devient incendiaire par jalousie, par vengeance. Dans un mémoire publié dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, Paris, 1833, t. X, p. 357, Marc rapporte l'exemple d'une femme qui mit le feu à une maison voisine de la sienne, par jalousie pour une autre femme avec laquelle vivait son mari et par vengeance pour les propriétaires de la maison qui favorisaient cette inconduite. Deux filles, l'une âgée de douze ans et l'autre de quatorze, toutes deux servantes et mécontentes de leur position, ont incendié avant de quitter le service. Deux vachères, l'une âgée de douze ans et demi et l'autre de seize, deviennent incendiaires pour quitter un métier qui leur avait attiré des reproches et qu'elles détestaient. J'ajoute à ces arguments que Marie-Louise m'a juré qu'elle m'avait dit la vérité; après cet aveu, qui ne lui a été arraché que par la crainte de la douche, Marie-Louise s'est sentie comme humiliée et a répandu de véritables larmes. Jusque-là, je l'ai dit, elle s'était obstinée à ne pas vouloir répondre à nos questions, ou si elle répondait, c'était toujours par des phrases comme celles-ci : J'ai eu bien tort, j'en suis bien fâchée, je vous demande bien excuse; c'est par faiblesse, c'est par bêtise, je suis pauvre d'esprit. Sa voix, en même temps, était larmoyante; on eût cru qu'elle pleurait, mais ses yeux étaient secs. Pressée de répondre directement, ses réponses se contredisaient coup sur coup. Je cite, pour exemple, l'interrogatoire suivant :

Savez-vous lire et écrire? — Non.

Savez-vous compter? — Non.

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Gomment faisiez-vous alors pour recevoir votre paie? — C'est ma mère qui la recevait.

Reconnaissez-vous cette pièce (je lui montrais une pièce de 50 centimes)? — Non. Et celle-ci (10 centimes)? — Non.

Comptez sur vos doigts? — Je ne sais pas.

Suspectant la vérité de ces réponses, je la pressai et la menaçai de la douche; elle me nomma alors les pièces qu'un instant avant elle m'avait dit ne pas reconnaître et elle me prouva qu'elle comptait passablement. La dissimulation est un système suivi par l'inculpée, sinon avec intelligence, du moins avec une incontestable persévérance. L'analyse psychologique la plus attentive ne permet de constater qu'une faiblesse des facultés intellectuelles sans aucune trace de délire. Cette faiblesse mentale est sur la limite de l'imbécillité ou premier degré de l'idiotisme. Celle des facultés la plus manifestement oblitérée est le jugement. Le sens moral n'est qu'incomplètement développé; la notion du juste et de l'injuste est très incomplète et ne saurait tenir devant le moindre trouble de l'intelligence et de la volonté. En supposant que cette faiblesse de l'intelligence impliquât encore un certain degré de libre arbitre, de liberté morale, elle a dû le perdre sous l'empire d'un instinct énergique éveillant une passion telle que la jalousie. L'instinct génésique de cette fille est assez développé pour venir à l'appui de cette assertion et pour démontrer la vraisemblance de ces derniers aveux. La vue d'un homme . développe chez elle cette lubricité du regard qui, à un degré plus élevé, caractérise la nymphomanie. La faiblesse de l'intelligence est d'autant

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plus loin d'exclure l'énergie des instincts que, par une sorte de loi physiologique, la vie instinctive est ordinairement en raison inverse de la vie intellectuelle. La satisfaction des instincts tend à devenir d'autant plus fougueuse et désordonnée que la raison ne leur fait pas contrepoids. L'intelligence est un antagoniste de l'instinct.

Une autre question se présente ici. La ruse ne suppose-t-elle pas toujours l'intelligence, et comme nous avons admis que Marie-Louise avait déployé une ruse obstinée, ne s'ensuit-il pas qu'elle ne saurait être considérée comme faible d'intelligence? Nous avons déjà répondu à cette question en disant que la ruse, dans ce cas, était plus obstinée qu'intelligente, bien plus du ressort de la volonté et de l'instinct que de l'intelligence. Il faut d'ailleurs ici distinguer le but et les moyens. Pour l'appréciation du but il n'est pas besoin d'une forte dose d'intelligence; l'instinct de la conservation suffit à peu près; il ne saurait en être ainsi pour les moyens : leur adresse suppose toujours de l'intelligence; c'est ce que nous observons pour Marie-Louise. Elle saisit très bien le but de sa ruse, elle le poursuit avec persévérance, mais elle échoue dans les moyens; cette ruse est si grossière qu'elle paraît être en défaut. Nous croyons pouvoir la comparer à celle de l'autruche qui se croit abritée contre les coups du chasseur lorsqu'elle a la tête cachée sous les ailes. Les contradictions sont flagrantes, le mensonge est évident, les larmes sont feintes, les yeux sont secs. On sait d'ailleurs que la ruse est la principale préoccupation de l'homme à l'état de nature. Nous nous croyons donc fondés à penser que la ruse

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déployée par Marie-Louise, loin de contredire la faiblesse intellectuelle, la prouverait au contraire.

De tout ce qui précède je crois pouvoir conclure :

1° Que Marie-Louise n'a pas été atteinte d'aliénation mentale ;

2° Qu'elle offre cependant un degré de faiblesse intellectuelle qui touche au premier degré de l'idiotisme ou de l'imbécillité;

3° Qu'elle a vraisemblablement été conduite à commettre le crime dont elle est inculpée, par une passion violente, la jalousie, éveillée par un instinct génésique développé;

4° Que si cet état de faiblesse mentale et de passion ne suffisait pas pour la faire absoudre, attendu, cependant, qu'il suppose un trouble momentané de l'intelligence et de la volonté qui a dû momentanément porter atteinte au libre arbitre, il doit être au moins considéré comme une circonstance atténuante;

5° Qu'il doit être donné suite à l'instruction, et que cette fille doit être remise entre les mains du parquet. Fait à l'asile des aliénés de Blois, le 24 décembre 1849.

E. BILLOD.

Pendant l'audience, la fille Marie-Louise, par son attitude, par ses larmes et ses sanglots et par son obstination à ne pas répondre, ou à ne répondre que par des phrases sans rapport avec les questions qui lui sont adressées, a confirmé pleinement les assertions du rapporteur qui, appelé lui-même aux débats, revient et insiste sur ses conclusions. Adoptant son opinion, malgré les efforts du ministère public, le jury a déclaré la vachère de M. Morin non coupable, et la cour a prononcé son acquittement.

Tentative d'Empoisonnement d'une domestique sur la personne de son maître.

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