‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 24 sur 46 · SIMULATION DE FOLIE PAR UNE IMBÉCILE · texte numérisé non relu

SIMULATION DE FOLIE PAR UNE IMBÉCILE

Nous soussignés, docteurs en médecine de la Faculté de Paris, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu d'Angers, médecin en chef de la prison et directeurmédecin en chef de l'asile public d'aliénés du département de Maine-et-Loire, commis par ordonnance de M. le juge d'instruction près le tribunal de première instance d'Angers, en date du 23 juin 1858, à l'effet de voir, autant de fois que nous le jugerions nécessaire, la fdle K... inculpée du crime d'avoir attenté à la vie de M. le Dr F..., son maître, en lui administrant dans un bol de lait une substance (nitrate d'argent) de nature à donner la mort, tentative manifestée par un commencement d'exécution qui n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur, d'examiner l'état mental de cette fille et de faire connaître si elle a conscience de ses actes, nous nous sommes transportés plusieurs fois à la prison d'Angers pour y remplir la mission qui nous a été confiée.

De l'examen attentif auquel nous nous sommes livrés en puisant à la double source des interrogatoires subis par l'inculpée et des divers témoignages recueillis sur son compte, nous avons déduit le rapport suivant :

L'inculpée est née au village de Vieilleville, commune de Ploërmel; elle est âgée de trente-huit à qua-

256 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

rante ans. Partie en 1841 du lieu de sa naissance, qu'elle a toujours habité jusqu'à cette époque, pour aller servir d'abord, paraît-il, dans la commune de Monterrin pendant près de douze ans, puis au village de Bezon, commune de Ploërmel, environ un an, elle partit de ce dernier endroit pour Rennes, où elle demeura trois ou quatre ans. C'est dans cette dernière ville que la fille K..., ainsi que cela résulte de son témoignage, séduite parle maître qu'elle servait, devint enceinte. Renvoyée, dit-elle, par celui-ci, elle alla accoucher à Bécherel, chez un chef d'escadron en retraite, au service duquel se trouvait sa sœur. L'enfant, recueilli d'abord chez les sœurs de Saint-Thomas, fut déposé par ces dernières à l'hospice de Rennes, où il serait encore aujourd'hui. Après l'accouchement, l'inculpée vint habiter Ploërmel, où elle resta en service environ deux ans et demi. De là elle se rendit à Angers, qu'elle ne fit que traverser pour se rendre à Beaupréau. Placée d'abord dans une maison de cette dernière ville, où elle resta environ seize mois, elle en sortit pour entrer au service de M. le curé de F..., qui la garda à peine un mois. Se rendant alors à Angers, elle resta quelques jours en service dans une maison d'où elle venait d'être renvoyée, lorsqu'elle entra, au mois, d'octobre 1857, chez M. le Dr F..., son dernier maître, qu'elle a voulu empoisonner.

Parmi les dépositions de ses anciens maîtres, les unes sont favorables à l'inculpée, les autres sont indifférentes, mais quelques-unes relèvent des circonstances dans lesquelles le caractère haineux, vindicatif de la fille K... s'est nettement révélé. C'est

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 257

ainsi que M. de P..., maire de Ploërmel, après avoir déposé de quelques faits témoignant d'une probité rien moins que scrupuleuse, et, par exemple, de détournement de cidre ou de vin pour l'usage de l'inculpée, déclare que, l'ayant avertie qu'elle aurait à sortir à la Saint-Jean suivante, c'est-à-dire deux ou trois mois après, à partir de ce moment il crut remarquer chez elle des sentiments de haine pour toutes les personnes de la maison et que plusieurs fois l'idée lui vint que cette fille, qui était cuisinière, pouvait l'empoisonner. « C'était, dit-il, principalement Mme de P... qu'elle avait en haine; elle l'avait longtemps suppliée de la garder. Je la voyais quelquefois lancer à Mme de P... des regards farouches. La physionomie de cette fille était très mobile, parfois très douce, et dans d'autres moments elle avait une expression méchante. » — Mais c'est surtout au service de son dernier maître que ces dispositions à la méchanceté, à la haine et à la vengeance se sont fait jour. Tantôt, en effet, elle affectait de recevoir avec malhonnêteté les clients de son maître pour les éloigner, et lorsqu'il rentrait après une absence de quelques heures elle lui disait, avec un air qui témoignait évidemment du désir de le blesser : — « Ah! Monsieur, il est venu tant de personnes, mais elles n'ont pas voulu attendre et elles ont dit qu'elles allaient consulter M. G... » Tantôt elle s'attachait à décrier M. F..., bien que celui-ci ait toujours fait preuve, à son égard, de la plus grande indulgence. — Il résulte enfin de l'information que c'est le lendemain d'un jour où celui-ci, perdant enfin patience, voulut la congédier immédia- 11. 17

tement (c'était un soir), mais où, cédant à ses supplications, il lui permit de rester jusqu'au lendemain qu'elle tenta de l'empoisonner en mêlant à son lait une partie du contenu d'une fiole prise sur le bureau de son maître et contenant un sel d'argent, ainsi que cela résulte du rapport de MM. Daviers, l'un de nous, et Leroy, chargés de l'analyse.

Aucune déposition, à part celle de M. le Dr F..., ne fait naître de présomption de folie.

Nous terminons l'exposé des commémoratifs qui devaient précéder le résultat de notre examen direct par la reproduction d'une lettre adressée par ledit M. F... à M. le procureur impérial, le 20 mai 1858 :

« Anne-Marie K... est à mon service depuis le 5 octobre 1857; cette fille, maniaque, fantasque, d'un entêtement sans bornes, est dénuée d'intelligence. Elle a fait souvent, vis-à-vis de mes voisins, de mes clients et de moi, preuve de véritable méchanceté. Dans ses moments de colère ou de mauvaise humeur son visage prenait une expression haineuse et méchante qui impressionnait péniblement les personnes avec lesquelles elle était en relation ; ses yeux brillaient d'un éclat sauvage et extraordinaire quand elle pouvait dire ou faire du mal à quelqu'un. Sa conduite présentait parfois des bizarreries singulières qui m'ont souvent fait penser qu'elle n'avait pas la plénitude de son libre arbitre. Elle était on ne peut plus désagréable dans son service et plusieurs fois j'avais été obligé de la chasser; mais ses prières, ses promesses de se corriger et aussi la difficulté de la remplacer immédiatement me l'avaient fait conserver. »

M. le Dr F... termine sa lettre en disant : — « Cette

fille m'a paru obéir malgré elle, à de certains moments, à un penchant irrésistible pour le mal et n'avoir pas la plénitude de sa volonté. »

Ce même témoin dépose d'ailleurs ainsi quelque temps après : — « La fille K... a une disposition invincible à la méchanceté et à la colère. Depuis le matin jusqu'au soir ses actes et ses paroles se ressentent de ce mauvais instinct. Dans ses moments d'emportement je la crois si peu maîtresse d'ellemême qu'elle serait capable de n'importe quoi. »

L'inculpée n'a plus son père; il est mort, il y a douze ou treize ans,« d'une enflure, » dit-elle; sa mère est vivante et jouit de l'intégrité de ses facultés intellectuelles, de même qu'un frère et une sœur habitant Ploërmel et avec lesquels la fille K... paraît entretenir des relations amicales. Il n'y aurait eu dans la famille qu'une tante dont la tête était peu forte.

Mentionnons encore que, d'après une lettre de M. le procureur impérial de Vannes, adressée le 10 février 1856 au parquet d'Angers, la fille K... aurait été sous l'inculpation antérieure d'un vol de douze cents francs; mais qu'une lettre du chef actuel du parquet de Vannes fait connaître qu'il n'en a été trouvé aucune trace, ni au casier judiciaire, ni au registre des condamnations, tant de Vannes que de Ploërmel.

Ceci posé, nous arrivons à l'examen direct de l'état mental de l'inculpée et au résultat de l'analyse attentive à laquelle nous avons soumis ses facultés.

La fille K... nous a paru être d'un tempérament nerveux, d'une constitution assez débile; son teint

pâle et l'ensemble de son faciès semblent traduire un état habituel de souffrance qui pourrait bien se rapporter à des troubles dans les fonctions de l'estomac. L'inculpée accuse, en effet, des digestions en général difficiles, douloureuses, et souvent des vomissements. Nous croyons devoir noter cette circonstance, car on sait que les affections de l'estomac ne sont pas de celles qui réagissent le moins sur le caractère et consacrent, partant, le moins évidemment les rapports du physique au moral.

L'expression du visage et du regard est peu intelligente et l'on croit y voir prédominer un certain air de méchanceté et de malveillance.

Dans sa première entrevue avec nous, la fille K... manifeste une émotion qui, se traduisant beaucoup plus par un tremblement peut-être volontaire et par un ton larmoyant que par des larmes véritables, nous parut tout d'abord pouvoir être simulé. Nous ne tardâmes pas, d'ailleurs, à nous convaincre que l'inculpée suivait en notre présence le système qui a déjà semblé la diriger dans l'interrogatoire que M. le juge d'instruction lui a fait subir, système consistant à prétendre qu'elle n'a pas la conscience de ses actes et qu'elle n'avait pas la tête à elle au moment où elle a commis le crime qui lui est imputé.

Aux questions que nous lui adressons relativement à son âge, au lieu de sa naissance, à ses domiciles, à ses parents, elle répond avec justesse, mais avec lenteur et non sans une certaine hésitation. Cette hésitation et cette lenteur se manifestent, d'ailleurs, dans toutes les réponses de l'inculpée qui ne semble les

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 261

faire qu'après un certain effort d'esprit; mais au trouble de son regard qui trahit l'intention, ainsi qu'à ses contradictions réitérées, il est facile de reconnaître que l'effort n'est qu'apparent.

Interrogée sur la valeur de l'argent, l'inculpée feint de ne pas la connaître, et déclare ne pouvoir assigner de valeur à diverses pièces de monnaie que nous lui présentons, et cependant elle nous dit que ses gages s'élevaient à 50 écus. Elle affecte également de ne pas pouvoir définir les liens de parenté qui existent entre une tante et ses neveux et nièces ; mais en faisant, comme pour la valeur de l'argent, varier les termes dans lesquels on lui pose les questions, et en les lui reposant après un certain intervalle, elle finit par répondre de manière à prouver qu'elle sait parfaitement bien ce qu'on lui demande. Elle affecte encore une certaine insuffisance intellectuelle à l'égard de la notion du temps ; mais, après avoir dit qu'il n'y avait que cinq jours dans la semaine, elle finit, après les avoir nommés , non sans les intervertir, par reconnaître qu'il y en a sept. Cette interversion ellemême était évidemment calculée, car dans une autre entrevue avec l'inculpée, celle-ci ne l'a pas reproduite dans une réponse à la même question. Après nous avoir dit qu'elle ne savait pas le nom des mois, elle finit cependant par nous les nommer en les intervertissant également. Elle nous dit ne pas savoir dans quelle année nous sommes, mais son ignorance à cet égard nous paraît tout aussi suspecte.

Appelée à s'expliquer sur l'inculpation de vol dont il est question dans les commémoratifs, elle s'en défend avec une énergie qui prouve, tout au moins, qu'elle

262 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

apprécie la portée d'une telle action et qu'elle devrait avoir la conscience d'actes de cette nature, si elle en avait commis.

Interrogée sur ses habitudes de piété, elle nous dit qu'elle fait ses prières et qu'elle assistait à la messe aussi régulièrement que possible. Mais il ne nous semble pas qu'elle soit sous l'empire d'un sentiment religieux bien développé.

Lui demandant ensuite si elle sait où est son enfant, quel est son sort, depuis quand elle en a eu des nouvelles, nous en recevons des réponses qui témoignent d'une indifférence à peu près complète et, partant, d'une véritable absence du sentiment maternel.

Quant au crime dont elle est inculpée, toutes les fois que nous lui en parlons, la fille K... ne cesse de répéter qu'elle avait perdu la tête au moment où elle l'a commis, qu'elle ne savait alors ce qu'elle faisait, sans remarquer la contradiction de ce système de défense avec ses affirmations précises relativement à la seule goutte de poison qu'elle soutient, contre toute vérité, avoir mêlée au lait de son maître.

Dans le cours de ses divers interrogatoires, l'inculpée manifeste fréquemment de l'émotion et il nous semble que c'est beaucoup moins à la pensée du déshonneur qui rejaillira sur sa famille de sa condamnation, qu'à celle des poursuites dont elle affecte de craindre ses parents et particulièrement sa mère menacés pour son crime. Nos dénégations réitérées à cet égard ne semblent pas être comprises d'elle et ne la rassurent pas.

Dans la seconde entrevue que nous avons eue avec la fille K..., six jours seulement après la première,

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 263

elle affecte de ne pas nous reconnaître et de ne pas se rappeler notre entretien.

En présence du système suivi par l'inculpée, nous croyons devoir lui faire observer qu'il n'est pas dans son intérêt de simuler la folie, car ce système ne tendrait qu'à faire substituer le séjour peut-être indéfini dans une maison de fous à une détention plus limitée dans une prison; mais la fille K... semble ne pas nous comprendre et poursuit le même système jusqu'à notre dernière entrevue dans laquelle, lui faisant connaître notre opinion bien arrêtée sur son état mental, nous la voyons s'émouvoir véritablement et cesser, pour la première fois, de nous opposer à cet égard des dénégations.

Par des questions appropriées, nous nous sommes convaincus que l'inculpée n'était sous l'empire habituel d'aucune hallucination, soit de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût ou du tact, et d'aucun délire général ou partiel.

De l'examen auquel nous nous sommes livrés, il ressort évidemment pour nous, et nous croyons pouvoir conclure que la fille K... n'est point aliénée, qu'elle ne l'était pas au moment où elle a commis le crime dont elle est accusée et que le système qu'elle suit et qui tend à la faire considérer comme n'ayant pas la conscience de ses actes n'est pas admissible; mais que, s'il est vrai que le degré de culpabilité doive varier suivant le degré d'intelligence, il y aurait lieu d'admettre en faveur de l'inculpée une circonstance atténuante résultant de l'état de ses facultés intellectuelles qui, si elles ne sont pas déviées et en état de délire, n'offrent, en tous cas, qu'un médiocre déve-

264 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

loppement, ainsi que cela résulte pour nous des réponses de l'inculpée, de ses contradictions malhabiles, du système qu'elle suit et dans lequel elle se fourvoie évidemment en faisant V imbécile pour paraître aliénée et, enfin, des circonstances mêmes du crime pour la perpétration duquel elle ne nous semble pas avoir fait preuve d'une grande habileté.

Angers, 22 juillet 1858.

Daviers, Dumont, E. Billod, rapporteur.

D'après les conclusions de ce rapport, il a été donné suite à l'instruction de l'affaire, et la fille K... fut condamnée à six ans de prison.

Page 1