‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 38 sur 46 · EXAMEN DIRECT DE L INCULPE · texte numérisé non relu

EXAMEN DIRECT DE L INCULPE

L'inculpé, dont nous avons fait connaître plus haut l'âge (quarante-six ans), est un homme d'un tempérament nerveux, d'une constitution sèche, en apparence débile, au teint pâle, blafard. Sa physionomie est empreinte de mélancolie, et se distingue par sa mobilité et la facilité avec laquelle elle passe, par exemple, de l'animation à l'état opposé, suivant les dispositions très variables elles-mêmes de son esprit. Quelques contractions spasmodiques des muscles de la face nous frappent au premier abord, ainsi qu'un embarras dans la parole qui peut se rapporter aussi bien à une folie paralytique qu'au délire tremblant des . buveurs. La démarche est assurée, mais elle semble avoir quelque chose de convulsif dans sa vivacité. L'inculpé serre les mains avec force, et en les serrant sa physionomie s'anime et exprime toute la satisfaction que semble lui faire ressentir cette épreuve de sa force physique. Les pupilles ne nous ont paru être dilatées dans aucun moment. Nous n'avons constaté, enfin, ni dans la cellule, ni dans l'habillement de l'inculpé, aucun dérangement qui semble témoigner, à un degré notable, de désordre naturel ou combiné. Nous ajoutons que des examens fréquents à travers le judas de la porte nous ont permis de constater une invariabilité d'attitude qui semble ne se démentir dans aucun moment. Debout, tourné habituellement vers un des côtés de sa cellule, il a la tête baissée, l'air morne, l'attitude pensive. Il résulte du témoignage des gardiens de la prison, comme de notre examen propre, que l'inculpé pré-

sente des alternatives fréquentes de dépression profonde et d'exaltation qui s'accompagne assez souvent de penchant à la violence et de tendance à détruire. L'insomnie est habituelle chez l'inculpé, qui passe la plus grande partie de ses nuits à parler seul. L'inculpé mange peu, se déshabille et s'habille lui-même et fait son lit avant de se coucher.

Passant à un examen plus direct de l'état mental, nous avons interrogé l'inculpé à de fréquentes reprises, et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire ici celles de ses réponses qui nous ont paru les plus propres à faire juger de l'état de ses facultés.

Après avoir adressé à l'inculpé sur ses nom, prénoms, âge, lieu et date de naissance, profession, des questions auxquelles il a répondu de manière à prouver que, si ses facultés sont déviées, elles ne sont pas encore affaiblies, nous lui posons ces questions :

D. Savez- vous lire et écrire?

R. Oui, un peu.

Df Combien y a-t-il de temps que vous êtes marié?

R. Douze ans et demi.

D. Vous avez un fils?

R. Oui.

D. Quel âge a-t-il?

R. Il doit avoir dix-huit ans. Il a fait son collège (sic) à Saumur. Il y est resté jusqu'à quinze ans; il est parti alors pour Paris. C'est un parfait ouvrier. Il est mouleur en cristal. — Puis il ajouta, en riant aux éclats : « Sa marraine est avec lui, il gagne beaucoup d'argent, il doit avoir rempli tout Paris de ses produits : il fait des coffres à secret en cristal, il fait

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même des meubles, tels que commodes, placards, n'importe quoi en cristal. Parmi ces meubles, il y en a avec des frontons et colonnes torses. C'est là qu'il gagne de l'argent. »

D. Combien gagne-t-il?

R. Je ne puis dire.

D. Gagne-t-il au moins cent francs par jour?

R. Oh ! oui.

D. Cent francs par jour, combien cela fait-il par mois?

L'inculpé cherche et finit par dire : « Je ne pourrais pas faire ce calcul. »

D. Et vous, êtes-vous riche?

R. Moi, je n'ai pas le sou.

D. Comment se fait-il qu'avec un fila si riche, vous soyez si pauvre?

R. Il ne sait pas ma position.

D. Pourquoi ne la lui faites-vous pas connaître?

R. Que voulez-vous que je lui dise?

D. Vous m'aviez dit que vous n'étiez marié que depuis douze ans et demi, et que votre fils avait dixhuit ans, vous l'avez donc eu avant votre mariage?

R. Non, je l'ai eu depuis.

D. Alors il ne peut avoir dix-huit ans, puisque vous n'êtes marié que depuis douze ans et demi?

R. Oui, c'est une erreur.

D. Vous devez reconnaître aussi qu'un enfant de onze ans ne peut gagner cent francs par jour?

R. C'est une erreur, il ne gagne rien, il est avec sa marraine à Saumur.

Dans une autre entrevue, nous adressions à l'inculpé ces autres questions :

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D. Nous reconnaissez-vous ?

R. Oui, vous êtes venus il y a quelques jours. (C'était la veille.)

D. Vous rappelez-vous notre conversation ?

R. Vous m'avez dit que vous reviendriez.

D. Vous m'avez parlé de votre fils?

R. Oui, il est ici : il va se passer quelque chose; il faut vous dépêcher de faire ce que vous avez à faire,

parce que la saloperie de demain Dépêchez-vous,

s'il vous plaît.

D. Pourquoi êtes-vous si pressé?

R. Parce qu'il faut que je me cache, moi, mon enfant et une autre personne qui m'attend. On viendra me chercher pour me cacher dans un lieu saint. C'est un esprit naturel qui est ici pour nous emporter, moi principalement, car pour mon moutard qui est ici, je punirai la personne qui a fait cela. C'est sa marraine qui l'a amené, mais qu'elle prenne garde à elle, si je peux seulement m'en aller d'ici et me rendre dans ce lieu saint. Cela aura lieu cette nuit. Il y a ici un esprit naturel qui nous gouverne, et je suis sûr qu'il est là, et quand il va me voir, il se mettra à rire. Il est plus fort que tous les hommes.

D. Vous jouez une comédie, vous faites le fou pour vous faire absoudre du crime que vous avez commis?

R. Non, je ne suis pas fou.

D. Vous êtes triste et sombre aujourd'hui?

R. Non, je ne suis pas plus triste que les autres jours, parce que cela ne me fait rien.

D. Vous êtes menuisier, m'avez-vous dit, êtes-vous habile dans votre état?

R. (Avec emphase.) Oh! très fort.

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D. Y en a-t-il de plus fort que vous?

l\. Oh! non, pour les meubles aussi. Je travaille très bien.

D. Êtes-vous prince, souverain?

R. Oh! non, je ne suis rien du tout. Mon fils était un moutard, elle l'avait fait venir tout petit, et maintenant il est très fort. Celui qui l'apportera n'aura qu'à bien se tenir. J'irai le voir à Saumur. Ah! quelle pitié! pauvre enfant!

D. Dormez-vous?

R. Oh! parfaitement. J'ai été dérangé une nuit. Il y a des individus qui ont fait du tapage. J'ai dit : « Qu'est-ce que c'est que cette famille? » Je ne les ai plus entendus.

D. Êtes-vous fort?

R. Ah! oui. « Je ne suis pas paralysé d'une manière ou d'une autre; » puis se tournant comme vers un interlocuteur imaginaire : « Vous n'avez qu'à bien vous tenir! Vous ne croyez pas qu'elle m'envoie un enfant qui est haut comme ça? »

D. A qui parlez-vous?

R. A elle, sa marraine.

D. Mais elle ne peut vous entendre?

R. Je le sais bien Tenez, je l'entends qui dit :

« Mon père va venir ici, il te donnera une morale qu'elle ne recommencera plus et que tu ne retourneras plus le dé; » alors, il retournera à son travail et gagnera

tant et plus que tous les ouvriers de Paris Pauvre

petit enfant!

D. Gomment le savez-vous?

R. Gela me le dit.

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D. Quand vous êtes seul, entendez-vous des voix qui vous parlent?

R. Cela m'arrive quelquefois.

D. Voyez-vous les personnes qui vous parlent ?

R. Oui.

D. Quelles sont ces personnes?

R. Quelque chose de bien, ou je me tromperais.

En faisant toutes ces réponses, Charles s'anime souvent, d'une manière qu'il paraît impossible de simuler, et avec cette sorte d'emphase qui est propre à beaucoup de paralysés généraux.

D. Montrez votre langue?

R. Après l'avoir montrée (elle est normale) : Elle doit être bonne, je pense?

D. Avez-vous bon appétit?

R. Assez... je mangerai bien mieux.

D. Allez-vous à la selle?

R. Oui, quoiqu'ils me fassent manger toutes sortes de choses. Ils veulent m'empoisonner ; mais j'ai senti et je réponds que je n'y toucherai pas. Non, je n'irai pas à Saumur, parce que sa marraine est avec lui.

(Cette marraine dont parle souvent l'inculpé paraît être la personne chez qui sa femme était ouvrière avant son mariage.)

D. Vous vous portez bien?

R. Oui.

D. Cependant vous avez, à une certaine époque, consulté un médecin ?

R. Oui, c'était pour une maladie chronique, une névralgie rhumatismale dans les intestins.

Il m'a soigné à Nantes, il est maintenant à Tou-

louse ; il m'a envoyé ses ordonnances avec un imprimé qui indique ce qu'il faut pour guérir, et cela ne coûte que vingt francs... (Reprenant ensuite.) « Vous ne me trouverez pas, » dit-il, « cette nuit : je m'en irai probablement. Je suis le Père éternel! »

Le jour où il subit cet interrogatoire, nous apprenons du gardien que la veille il s'était mis tout nu dans la cellule et qu'il avait été conduit à l'infirmerie, par ordre du médecin, pour cause de faiblesse. C'est, en effet, à l'infirmerie que nous l'avons vu ce même jour, mais il ne paraissait plus se ressentir de l'indisposition qui avait motivé son déplacement.

L'inculpé, dans tous ses interrogatoires, se défend toujours d'être fou, et nous dit même un jour où nous lui rappelions ses conceptions délirantes à l'endroit de son fils : « Ce sont des mensonges, voilà tout, mais ce n'est pas de la folie. »

Abordant enfin la question du crime qu'il a commis, nous lui demandons quel a été son motif.

R. J'aurais bien voulu vous y voir, avec une femme continuellement ivre, qui me rendait malheureux; vous auriez fait comme moi; je l'ai tuée parce qu'elle voulait me tuer. Du reste, elle était ivre... morte, je n'ai fait que l'achever.

D. Mais vous aviez un autre moyen de vous en défaire, c'était de vous séparer?

R. Oui, son entretien aurait été à ma charge, et j'ai un enfant.

L'inculpé parle, du reste, du meurtre de sa femme sans aucune apparence d'émotion.

Dans un autre interrogatoire, l'inculpé reproduit ses

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divagations antérieures, relativement aux aptitudes, à l'âge de son fils, bien qu'il les ait démenties.

Lui parlant, enfin, une dernière fois de son crime, nous lui disons : « Vous savez que vous avez tué votre femme, et que ce crime entraîne une terrible condamnation? » 11 répond : « Oui, je le sais, toute la ville de Cholet doit demander à ce que je sois exécuté dans ses murs, à trois endroits à la fois. On m'enverra à Cayenne, et une autre personne, envoyée par Napoléon, doit me garder vingt ans avec elle pour me faire tourner la tête. Je lancerai de Cayenne sur Paris des bombes qui le feront sauter tout entier. J'ai une montre dans la main qui m'avertit en me disant : — « Il faut lancer une bombe en tel endroit. » — Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Il y a trop de malice dans ma tête... Ils ne peuvent pas manquer de me faire exécuter, la loi le veut. »

L'inculpé dit ensuite que, depuis qu'il a tué sa femme, il n'a cessé de pleurer le jour et la nuit, mais qu'il a été forcé de la tuer pour se sauver, lui et son fils.

Notons enfin que l'inculpé assigne aux pièces de monnaie que nous lui présentons leur véritable valeur; qu'à part quelques oublis, qui me paraissent plutôt le résultat d'une simple distraction que d'une lésion de la mémoire, il a conservé la notion du temps; que, conduit à Sainte-Gemmes pour y être examiné de plus près, il n'a pas cessé de divaguer, bien que le fait de cette translation ait pu, dans le cas de simulation, lui donner lieu de penser qu'une ordonnance de non-lieu a été rendue.

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