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ENPHYSÈME SOUS-CUTANÉ TRAUMATIQUE ET GÉNÉRALISÉ

Sommaire. — Violences probables ou emploi inintelligent de la contention. — Infiltration aérienne. — Fracture de côte.

Le nommé D..., marchand de porcs, âgé de trenteneuf ans, d'un tempérament bilioso-nerveux et d'une constitution ordinaire, entre à l'asile le 22 juin 1862, dans un état de manie aiguë, avec délire général et agitation excessive, consécutif à des excès alcooliques.

Nous constatons au moment de l'admission une tuméfaction considérable du thorax, du cou et de la face, que nous reconnaissons immédiatement être le résultat d'une infiltration aérienne. Constatant en outre une violente contusion, sans plaie toutefois, au côté gauche du thorax, ainsi qu'une fracture de la septième côte du même côté, avec enfoncement des fragments, nous ne pouvons qu'assigner à cette infiltration une origine traumatique. Il nous paraît pro-

1 Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses, année 1864.

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bable qu'une déchirure des deux plèvres et du poumon ayant été produite par les fragments, l'air s'est infiltré sous la peau à travers cette solution de continuité; on ne constate d'ailleurs aucune trace d'inflammation, soit du poumon, soit de la plèvre, non plus qu'aucun trouble dans la respiration et dans la circulation.

A la visite du lendemain, la tuméfaction, d'abord limitée au thorax, au cou et à la face, avait gagné tout le reste du corps, et l'emphysème était évidemment généralisé. Gomme la veille, nous ne constatons aucun symptôme inflammatoire.

Je prescris des mouchetures en divers points, une compression graduée et des applications résolutives. Sous l'influence de ces mouchetures, qui furent pratiquées par M. le docteur Péon, mon médecin adjoint, l'air fut rapidement évacué, la tuméfaction cessa complètement et ne s'est nullement reproduite après la cicatrisation des mouchetures. Ajoutons qu'une saignée fut prescrite et pratiquée en vue de prévenir les accidents inflammatoires qui nous semblaient à redouter.

Malgré l'agitation extrême du malade, la consolidation de la fracture paraît être parfaite. Aujourd'hui il ne reste plus aucune trace d'un accident qui n'a, je le répète, exercé aucune influence sur le jeu des fonctions, non plus que sur la santé générale. Quant à l'état mental, il n'a subi encore aucune modification.

Le malade nous ayant été amené par la gendarmerie, et aucun parent ou ami ne s' étant présenté à l'asile pour nous en demander des nouvelles, les renseignements nous font absolument défaut sur les cir-

constances qui ont pu déterminer les accidents dont il s'agit. Mais l'état d'agitation et de fureur dans lequel se trouvait le malade permet facilement de les rattacher, soit à une chute, soit à des violences résultant d'un emploi inintelligent de la contention.

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8e OBSERVATION

ASILE DE SAINTE-GEMMES

Paralysie générale survenant comme complication dans le cours d'une folie simple '.

Sommaire. — Idées de persécution par des gnomes. — Hallucinations de l'ouïe et de l'odorat; illusion du goût. — Au bout de plusieurs mois, symptômes de paralysie générale ; délire de grandeurs et de richesses. — Excitation violente, embarras de la parole. — Disparition des idées de grandeurs et de richesses. — Diminution progressive de l'excitation. — Réapparition des idées de persécution par les gnomes. — Persistance de rembarras de la parole. — Démence paralytique. Mort.

Après avoir été regardée par les premiers observateurs comme une complication de l'aliénation mentale, ou tout au moins comme une maladie intercurrente et absolument distincte de cette même aliénation mentale, la paralysie générale est généralement considérée aujourd'hui comme une entité pathologique spéciale dont la folie constitue l'un des principaux symptômes, et reçoit même, de ce chef, la dénomination de folie paralytique.

C'est là un point de science que les médecins, de nos jours, et en particulier nos confrères et maîtres,

1 Cette observation a été lue à la séance de la Société médico-psychologique du 31 mars 1879.

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MM. Baillarger et Calmeil, ont mis hors de toute contestation, et dont l'importance est telle qu'on peut, à bon droit, le considérer comme une véritable conquête de la médecine contemporaine.

Je ne viens donc pas réagir contre cette doctrine, qui ne compte pas de partisan plus convaincu que moi. Je veux seulement chercher à établir que, si dans le plus grand nombre des cas, pour ne pas dire dans leur universalité, la paralysie générale engendre une folie spéciale qui en est un symptôme, elle peut, dans certains cas excessivement rares, venir compliquer un état de folie simple préexistant.

Dans cette dernière espèce, la folie et la paralysie générale, au lieu d'être unies par le lien pathologique qui les unit d'ordinaire, et qui fait de la première de ces deux affections un symptôme de la deuxième, forment deux espèces, deux entités distinctes ayant leurs caractères propres et marchant parallèlement, en quelque sorte, l'une à l'autre. L'observation que je vais citer me semble réaliser, sous ce rapport, un type d'autant plus remarquable qu'elle renferme tout à la fois la preuve et la contre-preuve de la donnée que je cherche à établir. Mais avant tout propos, je crois devoir faire observer que rien ne me semble devoir s'opposer 'à ce qu'à priori on admette de semblables faits, tout en les considérant comme des exceptions, et des exceptions tellement rares qu'on peut dire qu'elles confirment la règle. On peut se demander, en effet, pourquoi les aliénés à folie simple ne seraient pas exposés, aussi bien que des sujets sains d'esprit, à devenir paralysés généraux; pourquoi ils seraient plus préservés de la paralysie générale que

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d'une pneumonie, par exemple, ou de toute autre maladie intercurrente ; pourquoi, enfin, l'aliénation mentale créerait à ceux qui en sont atteints une immunité contre la paralysie générale. Ceci posé, je passe à la relation du fait qui me semble fournir une réponse péremptoire à ces diverses questions.

Il s'agit d'un aliéné, entré dans mon service à l'asile de Sainte-Gemmes dans les premiers mois de l'année 1866, et dont l'état mental était caractérisé par les conceptions délirantes les plus bizarres. L'idée prédominante était qu'il était travaillé à l'intérieur par des milliers d'êtres qu'il appelait des gnomes et qui lui occasionnaient les sensations les plus diverses ; tantôt ils lui chatouillaient l'oreille gauche; tantôt ils l'affamaient en mangeant le suc de sa nourriture (sic) ; tantôt aussi, ils lui faisaient subir des opérations, et lui coupaient, par exemple, des membres entiers qui repoussaient aussitôt, il est vrai; ils lui agrandissaient l'orbite de l'œil qu'il avait perdu (le malade était borgne, en effet) avec une langue qui était aussi grande que celle d'un bœuf. « Il y en a, » disait-il, « qui couchent dans mes oreilles et qui me parlent, surtout dans l'oreille gauche. » Ils lui avaient dit, entre autres choses, que son père et sa mère devaient le déshériter, ce qui était, prétendait-il, une affreuse calomnie, car ses parents étaient, il en était bien sûr, incapables d'une pareille méchanceté à son égard. Les gnomes devaient lui envoyer un aveugle de la même cave, disaient-ils, qui lui couperait les bras et les jambes pour se les approprier, et qui lui arracherait son dernier œil.

L'association de l'idée de cave et d'aveugle repose ici sur une réminiscence de l'ancien Caveau des

Aveugles au Palais-Royal, où le malade allait quelquefois. C'est lui, du moins, qui le dit.

Ces gnomes, enfin, lui faisaient respirer de mauvaises odeurs et ils dénaturaient la saveur de ses aliments.

En résumé, on constatait chez ce malade, avec les conceptions délirantes dont je viens de présenter un spécimen, des troubles de la sensibilité générale, des hallucinations de l'ouïe et de l'odorat et des illusions du goût. Du reste, aucun embarras de la parole, et, en un mot, aucun signe qui, de loin ou de près, réveillât l'idée d'une paralysie générale.

Cet état durait, avec les mêmes caractères, depuis plusieurs mois, lorsqu'un jour, le 29 juin, nous constatâmes une modification dans les manifestations du délire.

Les gnomes, qui existaient par milliers, ne sont plus que deux ; ils ont des têtes de veau sans yeux, sans oreilles. Leur langue est picotée, élastique comme du caoutchouc ; ils grossissent en plein air et se réduisent à rien lorsqu'ils sont privés d'air ; ils ont été élevés à Jérusalem à l'aide de souscriptions de conseillers municipaux et de conseillers de préfecture. L'une s'appelle Elisabeth et l'autre Amélie; la première a quarante-huit ans, la deuxième dix-huit ans; elles sont logées dans la cave de l'électricité; elles ont beaucoup de cervelles et parlent la langue des Hébreux.

On observe alors un peu d'excitation. Le 26 juillet, on voit poindre une idée de grandeurs ; le malade dit qu'il est directeur de la fabrique de toiles de M. Joubert, à Angers, et qu'il gagne 180,000 francs par an.

Un peu plus tard, l'excitation augmente, et nous

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croyons remarquer un peu d'embarras dans la parole. Depuis ce moment, le malade abandonna successivement les conceptions délirantes qui caractérisaient son aliénation première et les remplaça par des idées de grandeurs et de richesses. Le 21 décembre, il reproche à M. Chauvin, interne, de lui avoir pris ses millions et de s'être présenté à sa place à l'empereur.

L'excitation redouble, et l'embarras dans la parole devient de plus en plus manifeste; le diagnostic de la paralysie générale ne laisse plus alors aucun doute, mais il nous semble que, dans l'espèce, cette paralysie générale avait le caractère d'une maladie intercurrente à l'aliénation mentale dont le malade a été d'abord atteint et jouait, par rapport à cette même aliénation, le rôle d'une véritable complication.

Telle était notre appréciation relative aux rapports qui devaient exister chez le malade entre l'aliénation mentale et la paralysie générale, lorsqu'une modification nouvelle survenue dans l'état du malade est venue la confirmer, en nous apportant ce qu'on pouvait appeler l'appoint d'une contre-preuve à l'appui de notre manière de voir. Nous vîmes en effet, au bout d'un certain temps, les idées de grandeurs et de richesses disparaître, l'exaltation diminuer progressivement, tandis que reparaissaient les idées de persécution par les gnomes, avec tous les troubles mentaux et sensoriaux qui caractérisaient le délire primitif; l'embarras dans la parole, toutefois, persistait.

Dans notre opinion, il y a eu ici une rémission de la paralysie générale; mais la rémission, dans ce cas, était relative et se trouvait caractériser, non pas un retour à la lucidité et à la raison qui préexis-

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taient à tout délire chez le malade, mais bien par un retour à l'état mental qui avait précédé l'apparition des premiers symptômes de Ja paralysie générale, ainsi que de la folie spéciale.

Ce n'était enfin qu'une rémission, car le retour primitif n'a été que momentané, et les signes de la paralysie générale n'ont pas tardé à reparaître et à s'accentuer; seulement, lorsqu'ils reparurent, l'état mental qui l'accompagnait se trouva expurgé des idées de grandeurs et de richesses qui l'avaient d'abord caractérisé, et prit immédiatement les caractères d'une démence sans délire, que nous vîmes progresser sensiblement.

Le malade est mort quelques mois après, dans un état de marasme paralytique. Malheureusement, l'autopsie n'a pas été pratiquée.

Ainsi, on le voit, aliénation mentale simple avec son délire particulier ; dans le cours de cette aliénation mentale, symptômes de paralysie générale surgissant avec le délire qui lui est propre et remplaçant le délire primitif; réapparition de ce dernier délire dans une rémission de la paralysie générale ; enfin, recrudescence de cette dernière avec état mental revêtant les caractères de la démence à l'exclusion de tout délire, et finalement mort dans le marasme paralytique : rien ne manque à cette observation pour démontrer l'indépendance, dans l'espèce, de la paralysie générale et de la folie préexistante. J'ai par devers moi deux faits du même genre, mais ils sont moins probants, parce qu'ils ne présentent pas la contrepreuve d'une rémission dans la paralysie générale intercurrente.

9e OBSERVATION

ASILE DE SAINTE-GEMMES '

Démence aiguë sans délire suivie de lypémanie avec délire de persécutions d'abord et délire hypocondriaque ensuite.

Sommaire. — Antécédents. — Affaiblissement des facultés intellectuelles à la suite d'une chute sur la tête. — Trois années environ après, délire de persécutions persistant pendant quatre à cinq ans; succession d'un délire hypocondriaque au délire de persécutions coïncidant avec l'apparition d'un léger eczéma. — Réapparition du délire de persécutions un mois après l'admission, avec persistance du délire hypocondriaque. — Hérédité.

L'observation qu'on va lire et qui a été recueillie par M. Salet, interne distingué du service, semble présenter un type de lypémanie hypocondriaque, de cette monomanie qu'il importe essentiellement de distinguer de l'hypocondrie sans délire et caractérisée par de simples préoccupations relatives à la santé, préoccupations ordinairement entretenues 'par un

1 Annales Médico-Psychologiques. Cahier de mai 1881.

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trouble persistant dans les fonctions digestives. La coïncidence de l'absorption du délire de persécutions en un délire hypocondriaque avec l'apparition d'un léger eczéma nous paraît aussi d'un certain intérêt. Cette observation nous offre enfin un exemple remarquable d'affaiblissement des facultés intellectuelles et particulièrement de la mémoire des choses récentes, correspondant à ce que l'on a appelé démence aiguë, exemple d'autant plus remarquable que, dans l'espèce, l'affaiblissement des facultés intellectuelles a précédé leur déviation, que la démence enfin, au lieu d'être consécutive à l'aliénation, lui a été primitive.

M. J... Aristide est âgé de quarante-trois ans, il est d'un tempérament nervoso-sanguin, d'une constitution qui paraît assez bonne. Il a fait de bonnes études littéraires et possède, avec une grande douceur de caractère, tous les dehors d'un homme du monde. Nous devons noter tout d'abord que la sœur de la grand'mère maternelle du malade s'est suicidée dans un accès d'aliénation mentale et qu'un frère à lui est séquestré depuis longues années dans un asile d'aliénés.

Vers l'âge de vingt-deux ans, au moment où M. J..., jouissant de la plénitude de ses facultés intellectuelles, se préparait à remplacer son père dans le commerce des vins, il fait une violente chute sur la tête, chute à la suite de laquelle il reste plusieurs jours sans connaissance et qui a fait craindre pour sa vie. Cependant la santé physique ne tarde pas à se rétablir; mais on constate alors un affaiblissement très manifeste des facultés intellectuelles, et particulièrement de la mémoire des faits récents.

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Ce fait nous a paru tellement extraordinaire que nous avons cru devoir multiplier nos questions, et je dois dire que les réponses qui nous ont été faites par des membres très intelligents de la famille ne laissent pas le moindre doute à cet égard.

Aucun indice de délire ne vient encore compliquer cet affaiblissement. Cet état reste stationnaire pendant une année environ; puis les facultés intellectuelles semblent peu à peu reprendre leur empire; le malade peut se livrer à quelques travaux d'esprit, mais la mémoire est loin de suivre la même marche. Quelques années après la chute, les facultés intellectuelles étaient revenues presqu'entièrement à leur état normal, tandis que la mémoire des faits récents était toujours affaiblie. Ne pouvant, à cause de ce fait, exercer le commerce auquel sa famille le destinait, il mène pendant quelque temps une vie dont l'oisiveté lui pesait. Pour s'occuper, il eut l'idée de demander une place dans un bureau public. C'est d'abord un emploi modeste qu'il désire, mais peu à peu ses prétentions s'accroissent, et c'est ici que se montrent les premiers signes de délire. Il écrit lettre sur lettre au préfet de son département, aux divers ministres, et enfin ne tarde pas à se croire nommé receveur particulier, mais attendant toujours en vain la nomination officielle, qu'il pense lui avoir été adressée, il se croit des ennemis imaginaires qui l'auront interceptée; de là des haines contre certaines familles influentes de son pays; de là, de nouvelles pétitions qu'il a soin d'aller mettre à la poste à quelques lieues de la ville qu'il habite, car il soupçonne chez lui le directeur des postes de les supprimer. Bientôt le délire de persécu-

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tions déjà si manifeste prend un caractère encore plus accusé et semble s'accompagner d'hallucinations de l'odorat et du goût.

Ainsi, ses ennemis ne lui pardonnant pas ses démarches veulent, par tous les moyens possibles, se défaire de lui. C'est pourquoi ils mêlent à ses aliments des substances nuisibles ; il sent très bien que le chocolat qu'il prend le matin contient de l'arsenic, qu'on a mis dans son potage de l'acide sulfurique, etc., etc.

C'est vers cette époque qu'un léger eczéma apparaît sur la joue gauche de notre malade. Aussitôt son imagination s'empare de ce fait pour l'exagérer dans ses conséquences. Il consulte tous les médecins de sa localité; puis, ne se trouvant rien moins que rassuré malgré l'unanimité des avis sur la bénignité de son affection cutanée, il se décide à aller voir à Paris les sommités médicales. Bientôt, à l'aide de quelques frictions soufrées et de quelques gouttes d'une liqueur arsenicale, l'eczéma disparaît.

M. J..., d'abord satisfait de ce résultat, s'en effraya bientôt. Habitué depuis quelque temps à ne s'occuper d'autre chose que de sa santé, il ne peut se résoudre à se croire guéri; et bientôt il s'imagine que sa santé n'est qu'apparente et les idées hypocondriaques les plus bizarres ne tardent pas à se montrer : Son eczéma s'est porté à l'intérieur; ses viscères en sont atteints; ce sont surtout les poumons qui ont été frappés, ils ne tiennent plus à leur place que par quelques filaments légers; le moindre effort, le moindre choc va les détacher; aussi n'ose-t-il élever la voix et marche-t-il avec précaution, se tenant la poitrine des deux mains. Un jour, il entend fortuitement parler

de la transfusion du sang; dès ce moment, il croit que son sang est vicié et il emploie toute espèce de supplications et de ruses pour amener un de ses amis, docteur en médecine, à lui faire la transfusion du sang. Un autre jour, il arrive chez ce même ami, traînant une jambe et tenant un bras immobile, « je suis paralysé, » lui dit-il. Celui-ci veut lui prouver le contraire, une discussion s'engage, M. J... marche à grands pas dans le salon, fait de grands gestes et soutient encore qu'il est paralysé. Et ainsi d'une foule d'incidents hypocondriaques, qu'il serait trop long d'énumérer. Mais nous devons faire une remarque : c'est que depuis que son attention s'est fixée sur sa santé, ses idées délirantes antérieures ne se sont pas plus montrées que si elles n'avaient jamais existé; un délire a absorbé l'autre. Cet état persiste à peu près le même pendant une douzaine d'années, sans qu'il en résulte rien de fâcheux pour le malade ou pour les personnes qui l'entourent.

M. J... n'avait jamais présenté de signes d'excitation, lorsque, vers les premiers jours d'octobre, à la suite d'une contrariété un peu vive, au sujet de son délire, il lève la main sur sa mère, bien qu'il l'aime tendrement, et ne craint pas de la frapper assez violemment. Dès ce jour, la séquestration fut jugée nécessaire et M. J... entre à l'asile le 10 octobre 1862. A son arrivée, nous constatons un peu d'excitation; il veut sortir, s'indigne de ce qu'on a violé à son égard le droit des gens, etc.; mais du reste ne parle pas de ce qui s'est passé avec sa mère. Le lendemain nous le trouvons, à la visite, dans un état de calme complet; il entre avec nous dans les détails les plus cir-

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constanciés pour nous expliquer la maladie dont il est atteint. Depuis ce moment l'état mental de M. J... n'a pas varié; ce sont toujours les mêmes manifestations hypocondriaques; un jour il a serré sa cravate autour de sa poitrine afin de soutenir ses poumons ; une autre fois il demande avec instance, tantôt un médicament tantôt un autre; parfois il refuse de manger, prétendant qu'il va étouffer, que sa digestion ne se fera pas, etc. Dès qu'il nous aperçoit, il se dirige vers nous pour nous entretenir de ses souffrances et seulement de cela. De famille, d'amis, il n'en est plus pour lui, et c'est le contrarier au plus haut point que de lui objecter que les maux dont il se plaint sont purement imaginaires.

Tel était l'état du malade lorsque, le 7 novembre à la visite, nous lui entendons exprimer de nouveau des idées de persécutions qui, cette fois, se combinent avec le délire hypocondriaque. C'est ainsi que M. J... se plaint amèrement de ce qu'on ajoute du phosphore à ses aliments et en particulier à son chocolat. Il explique, par l'ingestion de cette substance, une sensation de chaleur brûlante, probablement le pyrosis qu'il dit éprouver.

Ce sont ses éternels ennemis, ceux-là qui déjà avaient détourné sa nomination à une recette particulière, qu'il accuse de ces nouvelles machinations.

Dans cette réapparition des idées de persécutions, il nous semble voir un indice de généralisation du délire et par suite un signe avant-coureur de démence, pour ne pas dire un premier degré.

Nous croyons devoir faire suivre cette observation de la lettre ci-jointe, comme spécimen du délire hypo-

condriaque de M. J... Elle est adressée à un docteur en médecine de ses amis

Sainte-Gemmes-sur-Loire, le 12 novembre 1862.

Mon cher S...,

Si tu ne viens à mon secours, je suis un homme perdu. Mon exhéma m'est tombé sur les intestins et empêche mes évacuations. J'ai été à la selle après douze jours de constipation, par suite de potiron que j'avais absorbé en abondance.

Une autre fois, le lendemain, j'ai vu à mes excréments que c'était l'humeur qui obstruait les voies évacuatives. Je crois qu'il est urgent que j'aie le ventre garni de vésicatoires et malgré cela, je le crains bien, je suis un homme perdu, la paralysie va s'en mêler si elle n'est déjà arrivée.

Adieu, mon cher S..., nous avons fait à peu près nos classes ensemble, depuis, je t'ai connu à Paris. C'est donc un engagement de plus pour toi à ne pas tarder. Le temps presse. Je n'évacue plus. Il faut absolument débarrasser les voies évacuatives. Je compte sur toi.

Nos médecins ici sont sans doute savants. Mais ce sont des médecins aliénistes qui s'occupent spécialement de leur partie. Je ne doute pas, du reste, que vous ne vous entendiez parfaitement sur tous les points de médecine à mon sujet; mais surtout mets de la célérité.

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