SIXIÈME OBSERVATION
J... (Jean-Claude) âgé de trente-cinq ans, célibataire, broyeur de couleurs, sans aucune éducation ; caractère doux, porté à la mélancolie; extrêmement sobre etrangé. Aucun de ses parents n'a été atteint d'aliénation mentale. J... a eu plusieurs fluxions de poitrine, pour lesquelles il a été traité dans divers hôpitaux de Paris. Il serait difficile (c'est la belle-sœur du malade qui nous donne les renseignements) de préciser l'époque à laquelle J... a ressenti les premières attaques de l'affection qui a nécessité son isolement. Il y a quatre ans environ, une femme, dont il était l'amant, commet un vol. J... se trouve compromis; on le conduit chez le commissaire de police qui, après avoir reconnu son innocence, le fait relâcher immédiatement. Dès ce jour le caractère de J... est devenu de plus en plus sombre et taciturne, enclin à la défiance.
Cependant, il ne lui arrive jamais de rien dire de déraisonnable. Il travaille avec la même activité; sa vie est toujours aussi régulière; mais, il refuse de prendre part aux parties de plaisir auxquelles l'invitent ses camarades.
Il y a un an, une autre femme avec laquelle J... s'était lié et avec laquelle il vivait maritalement, se persuadant que son humeur sombre, son "air pensif et rêveur provenaient de ce qu'il se livrait à quelque coupable industrie, le quitta brusquement.
Peu de jours après, explosion d'un déhre général compliqué d'idées fixes, d'hallucinations de toute sorte. Un médecin appelé aussitôt pratique une saignée abondante. L'agitation s'apaise, mais les idées fixes,
les hallucinations n'ont rien perdu de leur intensité. J... ne cesse de répéter que sa maison est pleine de mouchards; tous ceux qui l'approchent sont envoyés par la poUce. Par ordre de cette dernière, on vient faire un vacarme affreux sous ses fenêtres; les joueurs de vielle organisée jouent des airs séditieux pour le tenter et l'attirer dans la rue. Il accuse un de ses amis d'avoir remph la paillasse de son lit de rats, de crapauds, de serpents; il fait des sauts et des bonds comme s'il était mordu par ces animaux ; il se voit entouré de diables, de spectres qui le torturent, lui pressent la poitrine. Ayant été conduit à l'Hôtel-Dieu, la nuit même de son arrivée il fut pris d'une vive agitation,^ et, armé d'un vase d'étain, il lutta contre plusieurs infirmiers qui eurent une peine extrême à se rendre maître de lui.
Il nous a été amené, dans cet état, le 28 octobre 1841 ; il n'est sorti de l'hospice que le 26 mai 1842.
Dans cet intervalle assez long, il a fallu, en quelque façon, recommencer plusieurs fois la lutte contre les hallucinations.
Il serait fastidieux de suivre l'observation dans ses détails de chaque jour; je me contenterai d'extraire de mes notes ce qu'elle a offert de plus saillant, d'en marquer les principales périodes.
Du 4 novembre au 19 du même mois, le datura a été élevé graduellement à la dose de 30 centigrammes.
Des symptômes assez prononcés d'intoxication (bouche sèche, pâteuse, déglutition extrêmement pénible, froid des extrémités, frissons, étourdissements, prostration des forces, etc.) font suspendre le traitement.
PAR LE DATURA STRAMONIUM
L'excitation générale cesse presque tout à coup. Il en est de même des hallucinations ; mais le malade conserve ses idées fixes. On lui en veut toujours; on le prend pour ce qu'il n'est pas, pour un voleur, un assassin. Retour des hallucinations après dix-neuf jours; véritable état de panophobie. Administration à faible dose (2 centigrammes) de datura pendant onze jours.
Les hallucinations deviennent de plus en plus rares et finissent par disparaître tout à fait. Plus d'excitation; mais le malade reste triste, rêveur, taciturne. Il est impossible d'engager avec lui aucune conversation un peu suivie. Il se contente de répondre le plus souvent par oui et non. Rien n'indique d'incohérence dans les idées. Sorte d'hébétude, de stupeur, d'hésitation, qui caractérisent d'ordinaire l'espèce de désordre mental auquel Esquirol a donné le nom de démence aiguë. Les forces physiques semblent être sous la même influence dépressive qui enchaîne et paralyse l'énergie intellectuelle. Il reste toute la journée à la même place dans une immobilité presque absolue. Impossible d'obtenir de lui qu'il se livre à la moindre occupation. Il a toujours froid; les extrémités, les mains principalement sont glacées. Il dit éprouver de temps en temps de petits frissons par tout le corps. Du reste, point de maux de tête ; les fonctions du ventre sont régulièrement accomplies ; l'appétit est excellent. Régime : Les cinq portions. Médication : Tisane de feuilles d'oranger; une tasse de café très concentré, matin et soir.
Le malade reste dans cet état, ou à peu près, jusqu'au commencement de mars, époque à laquelle il est pris tout à coup d'un accès d'asthme intense.
Cette affection touchait à sa fm (21 du même mois) lorsqu'il survint une agitation très forte sans hallucinations d'aucune espèce. Le délire, cette fois, revêt une forme bizarre. L'excitation entée, en quelque sorte, sur l'état de stupeur dont nous parlions précédemment, et qui semble toujours s'opposer à la manifestation par la voix des [pensées du malade , ne se traduit au dehors que par des gestes rapides, variés, par une pantomime continuelle , extravagante, par de petits grognements et quelques paroles entrecoupées.
Le calme se rétablit peu à peu. Le malade cesse de se livrer avec autant d'ardeur à son éternelle pantomime, et parle davantage. De lui-même il demande à s'occuper; M. Moreau l'envoie aux champs, où il se fait remarquer par son activité. Dès lors, J... entre franchement en convalescence. Peu de temps après, il obtient la permission de sortir de l'hospice avec sa sœur qui l'emmène passer la journée dans sa famille. Cette même permission lui fut accordée par trois fois avant sa sortie définitive, qui eut lieu le 26 mai 1842.
M. Moreau a reçu ces jours passés (22 août) la visite de J... dont la santé était toujours excellente, et dont le caractère, au dire même de la sœur, avait considérablement gagné depuis sa sortie de l'hospice.