SEPTIÈME OBSERVATION
B... (Vincent), âgé de trente-quatre ans, célibataire, cordonnier, est entré, de son propre mouvement, à Bicêtre, le 11 mai 1841, d'après les conseils d'un médecin.
Il est orphelin. Aucun de ses parents n'a été atteint
PAR LE DATURA STRAMONIUM
d'aliénation mentale. Caractère gai, paisible. Habitudes de sobriété ; très adonné aux travaux de sa profession, dans laquelle il est fort habile. A vingt-quatre ans, variole et érysipèle de la face. Délire à la suite de l'une ou de l'autre de ces maladies. Les souvenirs de B... ne sont pas bien précis à cet égard. Peu de temps avant son entrée dans l'hospice, il éprouva un vif chagrin de se voir abandonné par une femme qu'il aimait et avec laquelle il comptait se marier. B... ne parle de cela que les larmes aux yeux.
Étant tombé malade, B... se persuada que les douleurs qu'il ressentait dans le bas-ventre, dans la poitrine, lui étaient causées par des personnes qui habitaient la même maison que lui. Il devint défiant à l'égard de tout le monde. Des voix qui ne lui paraissaient pas inconnues ne lui laissaient pas un instant de repos et lui disaient, entre autres choses, qu'il était un misérable, qu'on le regardait moins que la boue des rues, etc..
B... qui a, à certains égards, conscience de son délire, rend très bien compte de son état. Il attribue sa maladie à ses chagrins. Il passe la journée assis sur une chaise, près de son lit, ne communique avec personne. Si on l'interroge sur sa maladie, il répond que nous en savons, sur ce point, aussi long que lui, puisque nous connaissons ses plus secrètes pensées. Il se regarde comme un idiot, comparé à tous les autres hommes. Parfois, on le voit rire aux éclats à propos de rien, ou de la chose la plus insignifiante qui, par je ne sais quelle association d'idées, lui rappelle quelque événement de sa vie.
Durant les quatre premiers mois de son séjour à
l'hospice, l'état de B... a peu varié. A diverses reprises, par suite de ses hallucinations, il a eu des moments d'agitation qui ont nécessité l'usage de la camisole de force. Il prétendait que ceux qui couchaient à côté de lui le faisaient enrager nuit et jour, soit en lui faisant des grimaces, soit en l'injuriant; en lui envoyant des douleurs par tout le corps, en toussant, en ronflant très haut pour l'empêcher de dormir.
Le traitement par le datura a été commencé le 7 décembre et a duré jusqu'à la fin de janvier 1842. Deux fois de légers symptômes d'intoxication se sont manifestés. Si le malade essayait de lire, il voyait les lettres renversées, couchées de travers; quelquefois elles lui paraissaient toutes jaunes. En écrivant il lui semblait voir des insectes sautiller sur le dos de sa plume, sur son papier. Les hallucinations ont cédé assez rapidement et n'ont pas reparu depuis. Quant aux idées erronnées, elles n'ont été que modifiées. B... est toujours convaincu qu'on lit dans sa pensée. Cependant il a de lui une opinion beaucoup moins défavorable. Il est pleinement rassuré contre les mauvaises intentions de 'ceux qui pourraient lui vouloir du mal, et, depuis quelques mois, il supphe chaque matin M. Moreau de lui accorder sa sortie. Il est, du reste, parfaitement calme, laborieux. Rien à l'extérieur, dans sa conduite et ses actions, ne trahit les désordres de l'intelHgence.
Le 22 septembre B... est sorti de l'hospice. Il n'est pas complètement guéri ; mais sa situation morale est telle qu'il peut très bien reprendre ses travaux. Prolonger son isolement a paru à M. Moreau un dangereux et inévitable moyen d'aider la maladie à passer à l'état
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chronique ; tandis que, au contraire, tout porte à croire que le recouvrement de sa liberté, les émotions qui suivront sa sortie, les distractions qu'il trouvera dans le travail, etc., contribueront à rendre au malade sa santé.