DISCUSSION
M. Voisin est d'avis que l'appareil de M. Billod peut être très utile et rendre de grands services dans certaines circonstances.
M. Billod se défend du reproche d'avoir critiqué et rejeté l'usage de la sonde œsophagienne. Il emploie lui-même ce dernier instrument toutes les fois que la bouche d'argent ne peut être apphquée. Quant à celle-ci, elle est d'une application facile, et elle réussit fort bien dans les cas où le malade ne fait aucun effort pour retenir sa respiration et empêcher la déglutition. Enfin, l'appareil est assez solidement construit pour ne u pas être brisé par la contraction des mâchoires et la c pression des dents.
M. Lunier estime que l'on doit recourir d'abord aux moyens les plus simples, ceux qui se rapprochent le j plus des conditions normales ; il faut donc commencer i par essayer de faire pénétrer directement les aliments !. par la cavité buccale des malades en se servant d'ins- L truments propres à écarter les mâchoires et à tenir la bouche ouverte. Dans la plupart des cas, la bouche d'argent de M. Billod remplit fort bien ce but. Si ce procédé ne réussit pas, on emploie la sonde œsophagienne.
M. Falret fait observer qu'aux deux obstacles signalés par M. Billod dans l'appUcation de la bouche d'argent, a savoir : la résistance des malades à se laisser ouvrir les dents et leurs efforts pour ne pas avaler, il convient d'ajouter une troisième difficulté résultant
ALIMENTATION FORCÉE DES ALIÉNÉS
d'autres efforts que font les aliénés pour cracher et pour rejeter au dehors les aliments et les boissons qu'on introduit dans leur bouche. La bouche d'argent elle-même ne peut point triompher de cet obstacle • car, les aliments et les boissons repoussés violemment par le mouvement d'expulsion passent entre les parois de la bouche et l'instrument.
M. Billod répond qu'il tient compte de cette difficulté, et qu'il l'a fait rentrer dans le deuxième obstacle. Néanmoins, ce cas ne se présente pas aussi fréquemment que paraît le croire M. Falret, puisque l'emploi de la bouche d'argent a réussi dans les deux tiers des cas.
M. Delasiauve rappelle que le premier appareil de M. Billod fut présenté à l'Académie de médecine par Ferrus, et que ce maître éminent, chargé de faire un rapport, ne put contmuer ses expériences, à cause de la résistance des malades et de la fragihté de l'instrument qui se faussait ou éclatait souvent entre les dents.
M. Billod réplique que son premier appareil présenté à l'Académie par Ferrus était en bois, ce qui explique les inconvénients signalés par M. Delasiauve ; mais, depuis lors, l'instrument a été fabriqué en argent, et il offre une résistance suffisante pour ne point se fausser, ni se briser.
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{Annales médico-psychologiques, Cahier de juillet 1852.)
Cette note n'est, à proprement parler, qu'un jalon dans l'étude des intervalles lucides chez les aliénés.
Nous avons repris plus tard cette question et nous l'avons traitée à un point de vue plus spécialement médico-légal dans un Mémoire que nous reproduisons ici dans son ordre de date ; nous eu avons fait l'objet d'une communication à l'Académie de médecine, dans la séance du 26 mars 1867.
On entend dire chaque jour : Les fous ont des moments lucides, des intervalles lucides. Que doit-on entendre par là? Cela est-il exact? Jusqu'à quel point est-on fondé à le dire ? Telles sont les questions auxquelles nous nous proposons de répondre. Avouons d'abord que nous avons vainement cherché la réponse dans les ouvrages de nos maîtres et de tous les auteurs qui traitent de l'aUénation mentale, et que ce silence ne
CHEZ LES ALIÉNÉS
nous a pas peu embarrassé. Il semblerait résulter de la, que le fait, consacré par ce dicton, ne peut soulever aucune contestation, puisqu'il a reçu la double consécration du temps et de la science. Il n'en est rien cependant, et nous espérons le démontrer en peu de mots.
Nous pourrions d'abord instruire le procès de la qualification de lucides dans son application aux mots intervalles et mo77ie7its. Mais, nous ne voulons pas faire ici une dispute de mots ; aussi bien, il est évident qu'il ne peut s'agir de la lucidité d'un moment et d'un intervalle. Nous ne rechercherons pas davantage par quelle altération de sens, par quelle corruption de langage le mot : lucidité est devenu synonyme de raison, et, bien que nous puissions à bon droit nous étonner de cette synonymie, lorsque nous voyons les gens les plus raisonnables manquer de clarté et de lucidité dans l'expression de leurs idées, et des aliénés, au contraire, se distinguer par la plus remarquable lucidité dans les manifestations de leur délire, nous admettrons cependant cette synonymie, et nous prendrons les mots : intervalles, 7nomenls lucides dans le sens où ils sont pris généralement, c'est-à-dire dans le sens d'intervalles pendant lesquels l'aliéné recouvre momentanément l'exercice de sa raison, je n'ose pas dire la lucidité de son esprit ; pendant lesquels l'intelligence de ces pauvres malades est sillonnée par des éclairs de raison ; d'intervalles, enfin, pendant lesquels l'aliéné cesse momentanément d'être aliéné. Recherchons donc s'il existe, dans le cours de l'aliénation mentale, quelques moments semblables, et parcourons, sous ce rapport, le cadre des diverses formes
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que peut revêtir cette terrible maladie. Nous pouvons, toutefois, éliminer tout d'abord les affections telles : que l'idiotisme et la démence qui, se liant à une altération persistante des organes de la pensée, doivent nécessairement participer de la même persistance, et nous nous empressons d'arriver à la manie aiguë ou chronique qui forme le type de l'aliénation mentale proprement dite.
L'exaltation et la perturbation de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté qui caractérisent cette affection, peuvent être intermittentes ou rémittentes. Est-ce dans les intermittences de la première, ou dans les rémittences de la seconde, qu'il faut voir les moments lucides auxquels fait allusion le dicton qui nous occupe? Il est vrai que la manie intermittente, comme la fièvre de ce nom, peut affecter le type quotidien, tierce ou quarte ; mais les accès, on le sait, peuvent être séparés par des intervalles qui varient entre un jour et plusieurs années, et lorsqu'un individu reste un aussi long espace de temps sans donner le moindre signe d'aliénation mentale, peut-on dire qu'il ait pendant ce temps un moment ou un intervalle lucide? Personne n'oserait le soutenir. Il n'est plus aliéné dans cet intervalle, et l'accès, lorsqu'il éclate de nouveau, doit être en quelque sorte considéré comme une rechute, et sa terminaison a tout à fait le caractère d'une guérison, pendant la durée de laquelle la séquestration et l'isolement pourraient jusqu'à un certain point cesser d'être nécessaires. Être ou ne pas être aliéné, tel est le fatal dilemme dans lequel est enfermé le maniaque intermittent. Il serait oiseux de s'étendre sur cette démonstration. Il est trop évident qu'il ne
peut être question des intervalles lucides d'un homme qui n'est plus aliéné. Je tiens, cependant, à faire remarquer subsidiairement, que la manie est bien plus rarement intermittente qu'on ne le pense généralement. Assez souvent, il est vrai, on voit des individus, présenter à des intervalles plus ou moins réguliers des perturbations avec exaltation de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté. Ces troubles ont une durée variable et paraissent, après une certaine période, cesser complètement. Mais, pour un observateur attentif, l'état mental qui leur succède est loin d'être un état absolument normal. Assez ordinairement alors, on observe une teinte de mélancolie que rien ne justifie, car elle ne repose que bien rarement sur la conscience que le malade pourrait avoir de la gravité de sa position et sur les craintes que pourrait lui inspirer le retour de ses accès, cette conscience et ces craintes lui faisant, la plupart du temps, heureusement défaut.
Nous croyons aussi qu'il se produit alors quelques troubles de la sensibilité et de l'intelligence qui restent intérieurs et inaperçus, tant parce que les malades n'en ont pas conscience, que parce qu'ils sont peu expansifs et semblent concentrer en eux-mêmes ce qu'ils éprouvent. D'autres fois, on constate des susceptibilités de caractère, des singularités d'habitudes, des excentricités, des instabilités d'idées et de voUtions, des contradictions, des mobihtés d'impression, des impatiences, des désirs immodérés, des mouvements de sensibilité anormale, des inquiétudes, des insomnies, un tremblement nerveux, toutes modifications qui ne vont pas jusqu'à l'aliénation mentale
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proprement dite ; mais, qui impriment cependant au moral de ces infortunés un cachet tout spécial. Il est facile de voir que chez eux la raison proprement dite ne paraît tenir qu'à très peu de chose. C'est bien : le Roseau pensant de Pascal. L'intégrité momentanée de la volonté leur permet de lutter momentanément contre les entraînements du mal, jusqu'à ce qu'ils succombent dans cette lutte inégale. Mais on peut, jusqu'à un certain point, assister à ce combat de la folie et de la raison, à cette lutte corps à corps, si l'on peut ainsi dire. Ajoutons : que ces diverses nuances de l'état mental qui remplit l'intervalle des accès ont d'autant plus de valeur qu'elles ne préexistaient pas à la première invasion de la m.aladie et qu'elles ne caractérisaient pas l'état habituel du malade, ou que du moins elles ne se montraient pas avec la même intensité. J'ai assez souvent occasion dans l'asile de Blois, d'observer des manies intermittentes. Le nombre des malades qui en sont atteints m'a même paru relativement considérable, et m'a porté à penser que le génie endémique de la Sologne, qui forme une partie du territoire de ce département, pouvait ne pas être étranger, sinon à la reproduction , du moins à la détermination de ce type de folie. Dans aucun des cas que j'ai observés, je n'ai constaté pendant l'intervalle des accès un état mental parfaitement régulier. Un malade, par exemple, nommé Aucher, a deux fois par an un accès de manie avec agitation et penchant à la violence, qui dure de deux à six semaines et qui laisse après lui un état de lucidité complète, il est vrai, mais avec une véritable dépression morale. Le malade est sombre, taciturne, légèrement mélancolique, sans délire apparent. J'ai la
conviction qu'il se passe dans son for intérieur des troubles moraux sur lesquels il ne peut ou ne veut pas s'expliquer, et qui passent partant inaperçus.
Une femme, entrée le 19 mars 1850, avait tous les huit jours des accès de démonomanie, avec cris, pleurs, tendance à frapper et à mordre, d'une durée de deux jours environ. Pendant l'intermittence, cette malade paraissait lucide; mais elle présentait une teinte prononcée de mélancolie ; quelques prodromes l'avertissaient du retour de ses accès, elle réclamait d'elle-même la camisole. Elle est sortie guérie le 1" juin 1850. Chez une autre femme, l'aliénation mentale revêt depuis plus de vingt ans une forme régulièrement intermittente; les accès reviennent de quinze en quinze jours et tendent aujourd'hui à se fondre dans un état de démence et de fureur permanentes. Ils ont ordinairement une durée de quinze jours et sont caractérisés par de l'agitation, de la violence et de la fureur, incessamment entretenues par des hallu cinations de l'ouïe qui portent la malade à penser qu'elle a, au delà des murs de son préau, des ennemis à qui elle adresse des invectives grossières en leur montrant le poing et en leur jetant des pierres. Dans l'intervalle des accès, l'état mental est loin d'être régulier, et revêt le caractère de l'imbéciUité puérile. Il m'a été affirmé qu'au début de son affection, cette malade, peu de jours avant l'explosion de l'accès, se croyait enceinte, se mettait au lit et, au bout de quelques jours, plaçait auprès d'elle un paquet de linge arrangé en poupon qu'elle prenait pour un enfant dont elle venait d'accoucher ; la fureur éclatait ensuite. Je me souviens enfin d'un aliéné de la maison de
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santé de Vanves, qui, tous les dix-huit mois, environ, laissait pousser sa barbe et se présentait avec un extérieur et des manières insolites à toute la maison, comme un lieutenant d'artillerie, nommé Nabon, récemment arrivé d'Afrique pour remplacer son frère, disant qu'avant de partir, celui-ci lui avait donné des renseignements sur tout le monde, demandant et obtenant l'honneur d'être présenté à chacun, à son. arrivée. Le malade reste alors pendant plusieurs mois dans un état d'exaltation prononcée, conformant toute sa conduite à sa nouvelle individualité. Au bout de quelque temps, il annonce le retour de son frère qu'il dit être dans le village et qui doit venir le remplacer ; puis un jour, fait couper sa barbe, change complètement d'habitude et de maintien et reprend son véritable nom. Mais, il présente alors un cachet prononcé de mélancolie, se promène lentement, silencieux et solitaire, lisant habituellement l'Imitation de Jésus-Christ et les Pères de l'ÉgHse et reste dans cet état mental qui est lucide, si l'on veut, mais que je suis loin de considérer comme normal, jusqu'au retour du Heutenant Nabon,
Je pourrais multipHer les exemples qui prouvent que la manie franchement intermittente, c'est-à-dire caractérisée par des accès que séparent des intervalles d'une santé mentale parfaite, est assez rare, si ce n'était là une question incidente de ce travail. Je ne veux cependant pas quitter ce sujet sans faire observer qu'il n'est pas entré dans ma pensée de nier que la manie revêtît quelquefois une forme franchement intermittente ; j'en possède moi-même des exemples probants. Je n'ai voulu essayer de prouver
qu'une chose, c'est qu'elle était plus rare qu'on ne le pense généralement, et que l'on est souvent exposé, si l'on n'y prend garde, à confondre la manie intermittente avec une manie rémittente ou caractérisée dans sa marche par une succession de phases diverses.
Je passe à la manie rémittente. Rémission signifiant : un amendement, une atténuation, et non une suspension complète dans les symptômes, il est évident déjà que l'expression d'intervalles lucides ne saurait lui être appliquée. Le délire, en effet, pendant ces rémissions, ne cesse pas d'exister, il ne cesse véritablement que de se manifester, il reste pour ainsi dire intérieur et à l'état latent; l'amendement n'a porté que sur l'expression, sur la manifestation. Qu'il me soit permis, à l'occasion des rémissions qui s'observent quelquefois dans le cours de la folie, d'en citer une qui m'a semblé d'une fréquence remarquable et qui s'observe ordinairement à la fm de la vie de certains aliénés. Ces malheureux semblent alors, et le témoignage des prêtres qui les assistent à cette dernière heure, en fait foi, recouvrer un instant leur raison. Mais, il est impossible de voir là un intervalle lucide ; des deux termes que séparait ce fatal intervalle , la mort a supprimé le dernier \
Il est un phénomène qui vient souvent s'ajouter à l'ahénation mentale, qu'il soit primitif ou consécutif au délire, je veux parler de Y hallucination. Il n'est pas, en effet, dans la nature de ce phénomène de se pré-
> Pendant l'épidémie de choléra qui, en 1849, a exercé dans notre étatlissement de si grands ravages, j'ai été vivement frappé de ce fait.
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senter constamment et avec permanence chez le même individu. On sait, par exemple, que tel halluciné de l'ouïe et de la vue n'éprouve ces fausses sensations que la nuit ou le jour, à la chute de ce dernier ou à son lever, à telle ou telle heure ; qu'il en est de même de l'hallucination du tact ; que, seules, les hallucinations du goût et de l'odorat paraissent avoir un caractère assez marqué de permanence. Peut- on dire que pendant ces rémissions qui entrecoupent la marche de l'hallucination, il y ait intervalle lucide? Non, assurément.
La lucidité exprime : en effet, un état de l'intelligence et non de la sensibilité. Ce n'est pas plus dans les cas de folie consécutive de l'épilepsie que dans l'idiotisme ou la démence, affections permanentes comme la lésion cérébrale qui les engendre, que l'on peut dire qu'il y ait des moments lucides. L'accès passé, à moins qu'il ne dégénère en démence, il n'y a plus de folie : ce ne peut donc être là un intervalle lucide.
Serait-ce donc : dans la lypémanie ou folie triste que l'on constaterait des moments lucides ? Pas davantage. Le développement des passions tristes, dans cette affection, coexiste avec un ordre d'idées, avec un délire en rapport avec elles. Or, le lypémane peut très bien, en effet, s'abstenir d'exprimer ses idées ; mais, dans ce cas, l'expression de son visage, son regard, son attitude, ne traduisent-ils pas la persistance de la mélancolie, et ne démontrent-ils pas surabondamment que le cours de l'affection n'est que modifié, bien loin d'être suspendu? La lypémanie, au surplus, rentrant dans le cadre des monomanies dont Esquirol
l'a, à tort, suivant moi, séparée comme affection distincte, ce que nous allons dire de ce genre d'affection s'appliquera également à la lypémanie. S'il est une aliénation mentale dans le cours de laquelle on puisse observer des intervalles pendant lesquels le délire cesse de se traduire, et qui semble corroborer la croyance aux intervalles lucides, c'est bien la monomanie, c'est-à-dire : toute folie dans laquelle le délire est partiel. On ne peut nier, en effet, que l'existence d'une ou plusieurs de ces idées fixes qui caractérisent la monomanie ne soit compatible avec une certaine intégrité de l'intelligence, avec l'exercice de la raison et même avec un certain esprit de conduite. Je me souviendrai toujours de l'étonnement qu'éprouvaient plusieurs personnes à la table des médecins d'une des premières maisons de santé des environs de Paris, en apprenant que parmi les convives se trouvaient plusieurs aliénés. J'en ai moi-même quelquefois à ma table dont la tenue et le bon sens justifieraient le même étonnement. L'empire que ces pauvres malades exercent sur eux-mêmes^, dans des réunions avec d'autres personnes, est tel que l'on peut être fondé à se dire : que les plus fous ne sont pas toujours ceux qu'on pense. S'il fallait en citer quelques exemples, je parlerais d'un monomane halluciné qui m'a servi longtemps et me sert quelquefois encore de secrétaire. Le délire le plus singulier est chez lui compatible avec l'aptitude à des occupations réguhères, et peut rester quelques heures sans se manifester. Je citerai l'exemple d'une de mes malades dont la monomanie consiste à croire que le soleil est un corps opaque derrière lequel se trouve une lumière qui n'est autre
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que la volonté de Dieu. C'est par un rayon de cette lumière que Dieu fait connaître aux hommes sa volonté et la lui signifie à elle-même en particulier. Cette émanation de la volonté divine se fait surtout sentir chez elle dans les églises pendant les cérémonies religieuses et la porte alors à parler et à troubler le service divin. Cette affection, qui date de vingt ans au moins, n'a pas empêché cette dame de vivre presque jusqu'à cette époque, dans la société, d'y gérer ses affaires, de s'y conduire, enfin, avec la plus parfaite régularité.
J'ai compté, parmi mes malades, un horloger monomane qui m'a promis de renfermer en lui-même, sans les exprimer, ses conceptions délirantes, et qui paraît m'avoir tenu parole. Il en est de même d'un ecclésiastique, du département de l'Eure, qui a pris l'engagement de ne jamais parler de ses prétentions à des milhons imaginaires, et qui y reste fidèle au point de pouvoir sortir libreme*it et d'aller travailler plusieurs heures par jour à la bibliothèque de la ville. Qui n'a entendu parler de ce Diogène de haut étage, dont les excentricités ont retenti, il y a quinze ans environ, dans tout Paris, qui se rafraîchissait l'été en prenant des glaces qu'il mettait dans ses bottes; qui se faisait suivre quelquefois de tous les fiacres du boulevard ; qui n'ouvrait son parapluie que lorsque le temps était beau, le passant à son domestique en temps de pluie? etc. On ne pouvait revenir de son étonnement lorsqu'on voyait l'esprit le plus fin et le plus cultivé coexister avec ces entraînements incroyables.
Faut-il voir dans ces divers états un exemple d'intervalles lucides, dans le sens où l'on paraît généralement
le comprendre? Ce sont bien, il est vrai, des intervalles pendant lesquels l'aliéné cesse de se révéler comme aliéné, pendant lesquels il n'exprime aucune conception délirante. Mais il convient de se demander si le délire, pendant ce temps, cesse d'exister, si le malade a reconnu Terreur de ses conceptions. Il est bien évident pour tout le monde qu'il n'en est rien. Il y a lucidité sans doute, mais elle est intercurrente, elle coexiste avec le délire qui, pendant certains intervalles, reste intérieur. Il ne serait pas plus exact de dire que le monomane cesse d'être monomane dans ces intervalles, que de soutenir qu'un mathématicien cesse d'être mathématicien quand il ne fait pas de mathématiques. Cette intét^rité de rintelUçfence, en d'autres termes : cette lucidité qui, chez le monomane^ coexiste avec le délire, est si loin d'être un accident, un intervalle dans la marche de l'ahénation mentale, qu'elle tend à produire la fixité de l'idée qui caractérise la monomanie et paraît être la cause qui alimente incessamment le foyer du délire. C'est elle qui expUque cette supériorité intellectuelle, cette habileté avec laquelle certains monomanes manient le sophisme à désespérer les logiciens les plus serrés. Toute l'inteUigence du monomane, on le sait, est mise au service de la conception délirante. Le déhre devient, en quelque sorte, la résultante de toutes les forces morales et intellectuelles du malade. Tout converge vers ce point, et sous ce rapport, comme sous celui de la solidarité psychologique qui unit entre elles toutes les facultés de l'homme, l'affection est peut-être moins partielle qu'on ne le pense généralemient. Quoi qu'il en soit, il est bien démontré et il serait oiseux de s'étendre sur
CHEZ LES ALIÉNÉS
cette démonstration que, pour tout ce qui est en dehors de l'idée fausse, l'intelligence peut penser et raisonner juste. Mais c'est là un état et non un intervalle, il n'y a pas alors suspension du délire ; ce dernier reste intérieur ; il sera presque toujours facile de le voir reparaître en replaçant le monomane dans le cercle de l'idée fausse. Je le répète, enfin, pour qu'il y eût un intervalle de lucidité, il faudrait que le malade fût sans délire ; or, il n'en est rien.
Il ne peut plus être douteux pour personne que les intervalles pendant lesquels le monomane paraît jouir de sa raison ne peuvent être considérés comme des intervalles lucides, attendu qu'ils ne sont pas inhérents à la marche de la maladie; qu'ils marchent de front avec elle ; qu'ils sont un produit de la circonstance, durant de sa durée, s'évanouisssant avec elle; un simple effet, enfin, disparaissant avec sa cause. Cette intégrité de l'intelligence intercurrente au délire, chez le monomane, constitue bien un état de lucidité relative que l'on a pu considérer pendant longtemps comme un intervalle durant lequel le délire cessait d'exister, mais auquel il n'est plus permis de conserver cette signification, aujourd'hui que la séméiotique de la folie a dû les plus grands perfectionnements à l'introduction de la psychologie dans l'étude de cette branche importante de la pathologie.
De tout ce qui précède nous croyons pouvoir conclure :
1° Que , dernier reste de l'obscurité qui a si longtemps enveloppé l'étude de la folie, malgré l'autorité
du temps et de la science , muette sur ce point, la croyance aux moments lucides chez les fous 'est erronée ; 2o que les fous n'ont pas de moments lucides, à moins de prendre pour tels les intervalles qui séparent les accès dans les folies intermittentes, ou ces états de lucidité intellectuelle compatible, chez les monomanes, avec un délire plus ou moins partiel.
SDR LA
PARALYSIE GENERALE
DES ALIÉNÉS
Ce Mémoire a été publié dans le cahier des Annales médico- ■gsychologiques d'octobre 1850. Nous relevons cette date parce qu'elle résout en notre faveur une question de priorité relatilyement à l'idée première de l'épilepsie larvée, idée première qui se trouve implicitement contenue dans le passage ci-après : « Ce n'est point le lieu de rechercher, malgré l'intérêt que pourrait offrir un semblable travail : quels sont les rapports qui ! existent entre les attaques d'épilepsie et les accès de fureur ; si, ; comme j'espère le démontrer dans un prochain Mémoire, ces I accès de fureur, au lieu d'être consécutifs à l'accès d'épilepsie, ;ne seraient pas souvent une des formes multiples que peut revêtir l'atteinte du mal épileptique ; en d'autres termes, si les I accès d'épilepsie et de fureur ne seraient pas deux formes i d'accès du même mal, deux effets différents de la même cause. Tau lieu d'être unis entre eux par une relation de cause à ] effet ? ))
M. Jules Falret, exprimait quelques années plus tard, la même i donnée dans les termes qui suivent après avoir réagi contre la manière de voir qui avait prévalu jusqu'alors : « Quand on se : place, au contraire, » dit ce savant médecin, « au point de vue
RECHERCHÉS
que nous avons cherché à faire prévaloir, on n'envisage plus de la môme façon les relations qui existent entre l'épilepsie et la folie. On admet l'existence d'une folie ou d'un délire épileptique, ayant des caractères spéciaux, et l'on croit qu'il est possible dé remonter de la connaissance de ce délire à celle de l'affection convulsive elle-même. Dès lors, on ne considère plus le délire et la convulsion comme deux maladies distinctes, mais, comme deux manifestations diverses d'un même état morbide, qui peuvent exister séparément ou simultanément, alternent ou se succèdent à courts intervalles, mais qui ont au fond la même signification pathologique. »
Le lien qui unit l'épilepsie larvée que Morel devait plus tard signaler et étudier, à une telle manière d'envisager les rapports de l'épilepsie et de la folie considérée dans la fureur qui en est la plus haute expression, est facile à apercevoir.
Du moment, en effet, où l'on admet que le délire et la convulsion constituent deux expressions symptomatiques d'un même mal, ce qui a conduit M. Jules Falret à admettre un mal intellectuel qu'il distingue, comme le mal convulsif, en grand et petit mal ; et de même qu'il existe des cas d'épilepsie dans lesquels la maladie est indéfiniment caractéi'isée par des attaques du mal convulsif, on se demande pourquoi il n'en existerait pas dans lesquelles elle ne le serait pendant très longtemps, si ce n'est toujours, par le mal intellectuel, c'est-à-dire par le délire. De là l'épilepsie larvée.
Le mérite de Morel a été d'établir qu'il existait une variété d'épilepsie dans laquelle les accès, au lieu de revêtir la forme convulsif ou la forme mixte comme dans l'épilepsie ordinaire, revêtent toujours la forme exclusivement délirante ou mentale, et d'avoir fait, en quelque sorte, de cette variété d'épilepsie une entité spéciale.
Nous aurons occasion de revenir sur cette question dans un autre travail, à propos de la discussion qui s'est ouverte au sein de la Société médico-psychologique sur l'épilepsie larvée, dans la séance du 31 mars 1873.
Ce Mémoire se divise en deux parties : la première a pour objet l'étude de l'état mental qui accompagne d'ordinaire la paralysie générale. La deuxième est relative à un cas de paralysie générale, suivi de guérison.
10 Do l'état mental qui accompagne d'ordinaire la paralysie générale.
Malgré les importants travaux qui ont été publiés sur la paralysie générale, et en tête desquels il faut toujours citer le livre de M. Calmeil, le dernier mot n'a pas encore été dit, même sur la symptomatologie de cette affection qui est cependant la partie la plus avancée de son histoire, et il reste encore quelques points à élucider ou à compléter : telle est entre autres l'étude de l'état mental co existant. C'est ce que nous allons tenter dans le cours de ce Mémoire.
Mais, avant tout propos, et malgré notre désir de nous renfermer exclusivement dans notre objet, nous ne pouvons nous dispenser de faire quelques réflexions sur la dénomination de 'paralysie générale des aliénés que nous avons conservée. Nous n'ignorons pas que, dans ces derniers temps, on a proposé de lui substituer celle de paralysie générale progressive; nous nous empresserions même d'adopter cette dernière dénomination, car elle nous semble préférable à plusieurs égards, si elle n'avait à nos yeux le tort grave d'ôter à la maladie à laquelle on l'applique, ce caractère de spécialité qui semble en faire une complication essentiellement inhérente à la marche de la folie. Nous sommes loin, cependant, de contester l'existence de la paralysie générale chez des individus parfaitement sains d'esprit, nous croyons même que cela est incontestable ; mais il nous sera bien permis, je pense, d'admettre que la paralysie générale sans déhre n'est pas la paralysie générale des aliénés. Or, les auteurs qui ont écrit sur cette dernière affection, ont eu pour
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but d'appeler l'attention des aliénistes sur un état morbide qui surgit incidemment dans le cours de la folie, ou qui coexiste ordinairement avec elle, et dont la fréquence, surtout dans les pays septentrionaux, leur a paru telle, que la description de cette maladie devait former un chapitre à part et tout spécial dans l'histoire de l'aliénation mentale. Mais, nous ne croyons pas qu'aucun d'eux ait eu la pensée, leurs travaux, du moins, ne l'impliquent en aucune façon, de contester l'existence d'un état morbide analogue, disons mieux, identique, en dehors de toute aliénation mentale ; et s'il était besoin d'ajouter quelques faits à l'appui de la démonstration qui en a été faite dans ces Annales par M. Lunier, avec un soin peut-être trop minutieux, pour un point qui ne nous paraît pas contesté, nous en trouverions dans notre propre pratique. Cela posé, la dénomination de paralysie générale progressive laisse très peu à désirer, et nous sommes tout disposés à l'adopter, si l'on en fait une expression générale servant à désigner à la fois les cas de paralysie générale qui s'observent incidemment dans le cours de la fohe, et ceux qui se présentent en dehors de toute aliénation mentale chez des individus parfaitement sains d'esprit. Mais, alors cette expression devrait être divisée, et il faudrait toujours conserver une dénomination qui, division de la paralysie générale progressive, s'appliquât spécialement aux paralytiques aliénés. Il est inutile de dire que nous n'aurons égard, dans ce qui va suivre, qu'à la paralysie générale des aliénés.
Les aliénistes sont assez généralement d'accord sur la coïncidence habituelle d'un délire , en quelque sorte,
spécial avec la paralysie générale des aliénés. Les divergences ne portent aujourd'hui que sur le nombre des exceptions. Cette coïncidence de certaines manifestations de l'ordre moral avec certains états morbides bien déterminés de l'ordre matériel, n'est pas un des chapitres les moins intéressants de l'histoire des rapports du physique et du moral, et il n'est peut-être pas hors de propos de démontrer qu'on en trouve plusieurs exemples dans la nosographie des délires symptomatiques.
Les médecins qui ont observé la pellagre dans le pays où elle règne endémiquemient, ont été amenés à reconnaître qu'elle s'accompagne d'un état mental particuher, et en quelque sorte spécial, auquel on a donné le nom de folie pellagreuse \ Les documents et les observations que nous avons recueillis dans les hôpitaux de Milan, de Venise et de Florence, tendent à faire considérer cette folie comme une lypémanie avec prédominance d'idées religieuses, et penchant au suicide par submersion. La plupart de ces malades sont sous le coup de terreurs religieuses ; ils se croient damnés et menacés des feux de l'enfer dont ils croient sentir les atteintes anticipées dans une chaleur brûlante intérieure, qui les pousserait instinctivement, suivant l'explication du docteur Fassetta, de Venise, à rechercher la sensation de fraîcheur que donne l'immersion dans les liquides. Il ne répugne nullement d'admettre cette explication, dans certains cas au moins. Mais, en tout état de cause, la folie pella-
1 M. Brierre de Boismont a le premier appelé l'attention sur ce point il y a vingt ans, dans son mémoire : De la pellagre et de la folie pellagreuse, observations recueillies au grand hûjntal de Milan, Paris, 1830.
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greuse est, nous l'avons dit, une lypémanie religieuse avec penchant au suicide. Il resterait, toutefois, à se demander si, dans cette spécialité du délire qui accompagne la pellagre, il n'y a pas lieu de faire la part des causes morales, et de faire intervenir un élément dont la puissance ne saurait être contestée dans des pays tels que l'Espagne et l'Italie, où la religion n'est jamais exempte d'une teinte de superstition et de mysticisme, et où la folie religieuse, pour se produire, semble n'avoir à dépasser qu'une certaine limite de l'état physiologique. Quelle que soit la cause de cette coïncidence, elle existe incontestablement, et c'est là ce que je voulais étabhr.
Il est encore d'autres affections que la paralysie générale et la pellagre, dans lesquelles, à un moindre degré, il est vrai, le délire tend à revêtir un caractère spécial.
L'hystérie et l'épilepsie me paraissent être de ce nombre. La première de ces deux affections tend à s'accompagner d'une certaine excitation de l'instinct génésique, qui imprime assez souvent aux idées et aux volitions ce caractère d'obscénité et de lubricité que l'on est souvent étonné de rencontrer en même temps qu'un délire religieux ; alHance monstrueuse, contradictoire, que l'on ne peut expliquer qu'en admettant que la folie a relâché chez ces malades le lien de toute morale, qu'elle a étouffé le sentiment des bienséances et anéanti cette précieuse virtuahté de la femme, la pudeur, qui lui donne l'idée et la force de lutter avec efficacité contre les suggestions de ses instincts. On comprend que ces instincts, ne sentant plus le frein qui les contenait naguère, fassent une
irruption désordonnée. J'ajoute que l'état mental des hystériques tend à s'accompagner de l'extase.
Quant à l'épilepsie, je ne connais rien de spécial dans l'ordre d'idées qui constituent le délire qui lui est propre. J'écrivais même, en 1843, dans un mémoire sur la symptomatologie de réjnlepsie, que « les malades peuvent présenter à la suite de leurs accès toutes les variétés des maladies mentales, depuis le délire le plus général avec excitation, jusqu'au délire le plus partiel. Des hallucinations de tous les sens et des illusions figurent au nombre des symptômes consécutifs. » Mais une expérience plus longue, acquise dans plusieurs établissements , et notamment à Sainte- Gemmes-sur-Loire et dans l'asile de Blois, où le nombre des épileptiques est relativement très considérable, me permet aujourd'hui d'affirmer que le délire de ces malades se complique assez souvent de fureur et de penchants homicides. Ce n'est point le lieu de rechercher, malgré l'intérêt que pourrait offrir un semblable travail, quels sont les rapports qui existent entre les attaques d'épilepsie et ces accès de fureur ; si, comme j'espère le démontrer dans un prochain Mémoire, ces accès de fureur, au lieu d'être consécutifs à l'accès d'épilepsie, ne seraient pas souvent une des formes multiples que peut revêtir l'atteinte du mal épileptique ; en d'autres termes, si les accès d'épilepsie et de fureur ne seraient pas deux formes d'accès du même mal, deux effets différents de la même cause, au lieu d'être unis entre eux par une relation de cause à effet? Je le répète, ce n'est point ici le lieu : je tenais seulement à établir que le délire
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épileptique, lui aussi, tendait à revêtir parfois un caractère spécial.
Dans aucune des affections que nous venons d'énumérer, la spécialité du délire n'est aussi frappante aussi générale que dans la paralysie. En quoi consiste donc ce délire? Mais, ici je me sens arrêté tout d'abord : il me paraît impossible de le caractériser d'un mot ; les adjectifs divers qu'on lui a successivement appliqués dans ce but, méritent tous de graves reproches : chacun d'eux ne renferme qu'un côté de la chose définie ; le véritable adjectif est encore à chercher et, en attendant que la langue s'en enrichisse, nous devons y suppléer par des développements.
L'état mental des paralytiques est spécialement caractérisé par une prédominance d'idées de bonheur, par une tendance à se glorifier, à se vanter des possessions les plus imaginaires ; par une sorte de béatitude, de jubilation, d'épanouissement entretenue par une fausse croyance à des éléments de bonheur dont la menteuse chimère fait, avec l'affreuse réalité, un contraste si navrant. Le paralytique, on le sait, nage daus un océan de volupté ; le sourire est stéréotypé sur sa figure et s'y conserve jusqu'au dernier soupir ; car, jusqu'à cette heure suprême, il ne cesse d'être inondé de ces effluves d'un bonheur infini. Inutile de dire qu'il n'a pas, en général, la moindre conscience de son état, et qu'il reste dans l'illusion la plus complète sur sa gravité. Loin de s'affecter, la plupart de ces malades croient jouir d'une véritable exubérance de santé, aberration mentale qui paraît être précisément l'opposé de celle qui caractérise l'hypocondrie. Rien
de plus varié, on le sait, que le monde des illusions qui peuplent l'esprit de ces pauvres insensés, et forment les éléments de ce bonheur chimérique dont nous parlions tout à l'heure. Mais, s'il est vrai que la population d'un asile d'aliénés forme, de par le délire, une sorte de société imaginaire avec les distinctions de castes et de classes qui s'observent dans la société réputée raisonnable, les paralytiques en forment à coup sûr l'aristocratie avec toutes ses nuances, financière, nobiliaire, de robe et d'épée. Celui-ci se croit possesseur de tous les trésors de la terre, et la Californie ouvre aussi ses mines d'or dans nos établissements. Tel s'imagine que tout ce qu'il touche se transforme en or. Un malade, de Vanves, croyait que tout son corps et ses excréments étaient de ce métal ; un autre, de Bicêtre, se disait pourvu d'un anus et d'un bassin en argent ; un troisième, de Sainte- Gemmes, croyait faire du diamant. Tel autre se croit grand dignitaire. Dieu, roi, etc. ; et, sous ce rapport, les grands événements qui agitent ou impressionnent vivement la société, tendent à imprimer leur cachet au délire des paralytiques \ La révolution de juillet a fait surgir les ducs d'Orléans, les Louis-Philippe, les Lafayette. J'ai vu à Bicêtre, peu de temps après le vote des fortifications de Paris, un paralytique qui se disait directeur des fortifications de France. La révolution de février a multiphé, dans nos établissements, les miniatures des divers personnages qui ont, à des
1 Cette remarque a été faite par la plupart des aliénistes et elle est spécialement consignée dans les œuvres d'Esquirol. Elle n'offre de nouveau ici que son application toute spéciale à l'état mental des paralysés généraux.
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degrés divers, occupé l'attention. J'ai eu dans mon service un paralytique qui s'est dit successivement : général en chef, commandant de l'armée d'Italie, Proudhon, Blanqui, Pierre Leroux, Louis Blanc, président de tous les clubs, secrétaire de M. Ledru- Rollin, et qui, sur mon refus de lui faire ouvrir les portes, se nomma directeur de l'établissement, après m'avoir destitué. Plusieurs de ces malades ayant les idées les plus saines sur leur fortune, sur leur position sociale, se font des illusions sur leurs capacités, leurs aptitudes, leurs forces, leur santé, leur puissance, leur beauté, etc. Je me rappelle à ce propos un fait dont j'ai été témoin, au début de mes études sur les maladies mentales. M. Moreau, médecin de Bicêtre, interrogeait en ma présence un paralytique. Il lui avait adressé toutes les questions propres à s'éclairer sur le délire qui devait accompagner la paralysie. Le malade répondait à toutes avec modestie, raison et vérité ; il s'avouait pauvre, d'une simple origine, sans dignités, d'une intelligence plus qu'ordinaire, et n'avait, disait-il, d'autres ressources pour vivre que son métier de tailleur. L'habile médecin de Bicêtre désespérait de le trouver en défaut, lorsqu'il eut l'idée de lui demander s'il connaissait bien son état. « Oh ! oui répondit-il, avec cette emphase propre aux paralytiques, je suis le plus grand tailleur du monde. » L'impression que j'ai reçue de ce fait ne s'est point effacée, et m'a mis en garde contre une cause d'erreur dans l'appréciation de l'état mental des paralytiques. Les paralysés ont, en général, en eux-mêmes cette foi qui transporte des montagnes, et aucun d'eux ne serait effrayé des difficultés que peut offrir la transformation de l'océan en
une vaste limonade. Un malade de Vanves, ancien matîistrat éminent du barreau du Clermont-Ferrand, se disait possesseur de l'établissement, pour lequel il projetait les embellissements les plus merveilleux. Il devait y faire venir la mer. Ce même malade était devenu, c'est lui qui le disait, un homme de génie. Il s'en était aperçu à la suite d'un bain. Son intelligence s'était soudainement illuminée, et il s'était reconnu poète, orateur, musicien, compositeur, peintre. Tous les aliénistes savent quel luxe d'adjectifs au superlatif et d'épithètes pompeuses ces malades ont l'habitude de déployer dans leur style.
Dans le tableau varié, mais nécessairement incomplet que je viens de présenter, les éléments [du bonheur des paralytiques sont tirés du monde des chimères ; ils sont produits de toutes pièces par le délire, et sont, partant, essentiellement contraires à la réalité. Sous ce rapport, les aliénés paralytiques pourraient former un premier groupe distinct. Mais, à côté de ces malades, il n'est pas très rare d'en rencontrer qui empruntent au monde réel tous les éléments de leur bonheur, mais qui en jouissent autrement que dans l'état de santé. Cette jouissance est quintuplée. Le malade a bien, comme les précédents, une tendance à se vanter avec une emphase toute particulière, mais il se vante cette fois de choses réelles, dont le prix seulement s'est rehaussé à ses yeux. Un médecin, atteint de paralysie générale et admis à l'asile des ahénés de Sainte-Gemmes-sur-Loire, m'a offert le type de cet état mental. Je n'ai constaté, en effet, chez ce malade, après une interrogation répétée sur tous les points, aucune conception délirante. Modeste offioier
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de santé, sans fortune, d'une capacité sur laquelle il ne se faisait aucune illusion, il avait cep.endant une tendance à se vanter. « Mon année 1844, disait-il assez souvent, a été très bonne, j'ai gagné beaucoup d'argent. » Combien avez-vous donc gagné ? lui demandaije. « Dix-huit cents francs, répondait-il avec emphase. »
Il n'y avait, certes, rien d'exagéré dans ce gain, dont l'exactitude, au surplus, m'a été confirmée. Une autre fois, il me dit avec la même emphase, avec le même épanouissement de bonheur et la même satisfaction de lui-même : « En 1846, j'ai traité beaucoup de fluxions de poitrine ; » combien à peu près ? lui dis-je : « au moins vingt, » me répondit-il, « et je les ai presque toutes guéries. » Le fait fut reconnu exact et même au-dessous de la vérité.
Un autre paralytique, ancien marchand, ne se vantait aussi que de choses réelles. « Je faisais au moins pour tant de mille francs d'affaires par an, » disait-il parfois, et son chiffre était au-dessous de la réahté. « J'ai gagné quelquefois telle somme dans un jour, » me disait-il encore, et sa réponse était tout aussi modeste et exacte. Il en était de même de tout ce dont il se vantait. Du reste, l'affection est identique dans sa marche, dans ses symptômes, dans sa terminaison et sa durée, à celle des paralytiques délirants. Ces malades n'ont point, il est vrai, de conceptions délirantes; mais, on ne peut pas dire, cependant, que leur état mental soit normal. L'intelhgence, au surplus, ainsi que la mémoire et l'association des idées, subissent les mêmes altérations que dans les autres formes. Ces malades forment un second groupe distinct de para-
lysés dont l'état mental est caractérisé par une prédominance d'idées de bonheur, mais dont les éléments sont puisés à la source des réalités. Un autre caractère distinctif de ce groupe, c'est que la jouissance, c'est que la vanité est hors de toute proportion avec son objet.
Un troisième groupe de paralysés se composerait de malades qui ne présenteraient aucune aberration de l'intelligence, aucune tendance à se glorifier de biens réels ou imaginaires; dont l'intelligence s'altère dans le sens de la quantité, si l'on peut ainsi dire, pour arriver à la démence, sans la moindre déviation,, sans délire, d'idées du moins, mais, chez lesquels on constate une lésion évidente de la sensibilité, et une excitation extraordinaire avec aberration de la volonté. Je puis en citer un exemple dont l'observation est toute récente. Le fait qu'elle consacre est assez important pour que je croie devoir lui donner quelques développements. Le sujet de cette observation est un nommé Av. Barthélémy, charpentier, admis à l'asile d'aliénés de Blois, le 19 janvier 1849. Le certificat déhvré par mon prédécesseur caractérise la maladie de la manière suivante : « Aliénation mentale caractérisée par une manie aiguë, avec trouble dans les idées, les paroles, les actions et les mouvements. » On ne mentionne aucune prédominance d'idées de grandeur, aucun embarras dans la parole, qui aient pu laisser pressentir l'imminence de la paralysie générale. Cet accès de manie n'a pas tardé à s'amender, car le certificat de quinzaine mentionne une améHoration telle qu'elle a pa faire espérer une guérison prochaine. Mais, dans une note du mois de mars 1849, lo malade est présenté comme « préoccupé
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sans cesse de la pensée et du désir de s'évader, ce qu'il a déjà fait quatre fois. » Les certificats de médecins, joints à la demande d'admission, attestent « que depuis quelque temps, il avait quitté sa maison, parcourant la campagne ; tantôt menaçant les personnes qu'il rencontre, tantôt, au contraire, jetant à tout venant l'argent qu'il a sur lui ; hier, se trouvant avec sa femme chez une de ses connaissances, il s'est précipité sur elle pour la frapper. » Suivant une autre attestation, « il casse et brise tout ce qui se trouve sous sa main. » C'est un homme de quarante ans, d'un tempérament nervoso-biheux, d'une constitution forte, sans développement considérable du système musculaire ; la taille est bien prise, la physionomie expressive. Lorsque je pris le service le 4 juin 1849, je constatai chez ce malade une mobilité extraordinaire des muscles de la face, un tremblement des cils et un léger embarras dans la parole. La paralysie générale me parut imminente, malgré l'absence de tout autre signe. Interrogé avec soin, ce malade ne manifeste aucune conception délirante, aucune fausse croyance. On est frappé, toutefois, de son extrême insouciance. Aucune punition ne l'affecte. Quand, après une évasion, je le menace de la douche ou du pain sec, il me répond : « Je veux bien ; je crois que cela me fera du bien. » Il est facile aussi de constater une facilité assez grande à s'émouvoir, d'une émotion d'ailleurs éphémère. Ce malade ment et dissimule avec une assurance imperturbable, mais ses parents m'ont affirmé que c'était son défaut habituel dans l'état de santé. La mémoire est parfaitement intacte : Av. se souvient des faits les plus anciens comme des
plus récents \ Ce malade a parfaitement intacte l'idée du temps ; tous ses souvenirs sont précis ; l'association des idées et toutes les autres facultés intellectuelles participent de la même intégrité et la conservent, comme la mémoire, jusqu'à la mort. Av. n'a pas cependant la conscience de son état ; malgré les progrès évidents de la paralysie, il ne cesse de paraître heureux et gai, et, sous le rapport de cet état de bonheur, il rentre à juste titre dans ce groupe de malades. Mais, s'il existe chez lui une intégrité relative de l'inteUigence et de la mémoire, il n'en est pas de même de la volonté et de la motilité. Tout le système musculaire est dans un état de mobilité spasmodique, et cependant la débiUté est progressive. Elle est , d'ailleurs, singulièrement hâtée par chacune de ses évasions. Tous les muscles sont agités par des contractions spasmodiques ; le malade paraît ressentir un besoin incessant et irrésistible d'exercer son activité musculaire ; on le dirait poussé par une force invincible à se mouvoir, à agir déraisonnablement, à commettre des extravagances. Il a trouvé le moyen de s'évader plus de dix fois, depuis son admission, malgré la surveillance la plus étroite, aidée des moyens contentifs les plus énergiques ^ A chacune de ces évasions, il s'est rendu chez lui; mais il n'y restait qu'un instant, et se mettait à courir la campagne
1 Cette distinction est loin d'être oiseuse, car les pathologistes savent fort bien que la lésion de la mémoire a cela de particulier chez ces malades que le souvenir des faits les plus anciens est parfaitement vivace, tandis que le souvenir des faits les plus récents est entièrement effacé. Un de mes malades a la conscience de cette particularité; il me la signale si)ontanément, et m'en exprime son étonnement.
' 11 avait, quand je suis arrivé, une camisole cadenassée.
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comme poussé toujours par le même besoin irrésistible de locomotion. A ce besoin immodéré d'agir qui persiste malgré l'affaiblissement progressif du système musculaire, à ce délire d'actions, il est impossible de méconnaître une de ces lésions de la volonté sur lesquelles j'ai appelé l'attention des aliénistes dans un Mémoire sur les maladies de cette faculté, publié il y trois ans dans ce recueil \ Malgré cette excitation de la volonté qui constitue, sans contredit, le caractère prédominant de cet état mental, la force musculaire diminue sensiblement ; le malade vacille, mais il est toujours pétulant ; l'embarras dans la parole est de plus en plus prononcé. Av. est dans un état de mouvement perpétuel, il se baisse et il se relève, il ôte et remet tous ses vétèments, se déboutonne et se reboutonne avec une difficulté et pourtant avec une fougue toujours croissantes. Il ne peut tenir en place, et cependant il se tient à peine. La paralysie générale, chaque jour progressive, amène enfm la mort le 21 mars, sans que les souvenirs et les idées eussent rien perdu jusque-là de leur précision, de leur exactitude, en un mot de leur intégrité.
Autopsie. — Je borne ici mon examen aux lésions offertes par le système nerveux cérébro-spinal, l'ensemble des autres appareils d'organes n'ayant rien offert qui fût digne d'être noté.
Il était intéressant de rechercher si cette forme de paralysie générale, qui avait tant différé des formes ordinaires sous le rapport de l'état mental, n'en diffé-
* Annales médico-psych., année 1847 : Des maladies de la volonté, ou Étude des lésions de cette faculté dans l'aliénation mentale.
;raitpas aussi au point de vue del'anatomie pathologique. :Cette prévision s'est trouvée en partie fondée. Comme chez la plupart des paralytiques, j'ai bien trouvé un certain degré d'opacité et d'adhérence des méninges cérébrales à la surface des hémisphères, mais cette lésion était très peu prononcée. Il en était de même de cette couche de sérosité concrétée, d'aspect gélaitineux que l'on rencontre si souvent chez les individus qui ont succombé à la suite de la paralysie générale. Il n'y avait pas la moindre apparence de ce ramollissement de la substance grise, mentionné par ,M. Calmeil et confirmé depuis par les savantes j recherches de M. Parchappe. Les ventricules renferj, maient une médiocre quantité de sérosité. L'état icongestif du cerveau était en général peu considéilrahle ; la pression sur les coupes ne développait qu'un -jtrès léger piqueté. Les couches optiques et les corps
■ striés ne présentaient rien de remarquable ; mais il n'en était pas de même de la protubérance annulaire et de la moelle allongée, de la première principale-
■.ment*. Elles étaient recouvertes d'un réseau vascu-
■ laire, d'une injection extrêmement fine et serrée, et wd'un rouge presque vermillon.
Cette injection se prolongeait inférieurement sur la imoelle épinière, allait en s' affaiblissant, et disparais- :sait complètement à six centimètres de la moelle allongée. La substance cérébrale de ces deux parties se montrait, à la coupe, d'un rose très vif, et la pression y développait un piqueté très considérable dont
* Nous retrouverons cette même lésion chez un nommé G..., dont nous faisons connaître plus loin l'autopsie.
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le suintement était très abondant. L'état congestif de cette substance, ne pouvait être mis en doute. Elle ne paraissait ramollie dans aucun point de la surface mais le ramollissement de la substance grise dans l'épaisseur nous parut incontestable.
La forme de paralysie générale dont le sujet de cette observation vient de nous offrir le type, s'éloigne des formes précédemment admises par des caractères assez tranchés, sous le rapport de l'état mental et de l'anatomie pathologique, pour justifier les détails dans lesquels nous venons d'entrer, et pour m.otiver la distinction d'un troisième groupe de paralysies générales.
Dans un quatrième groupe de paralysies nous trouvons des individus qui, loin d'avoir cette sorte de monomanie heureuse qui est le propre des paralysies du premier groupe, sont, au contraire, plus ou moins lypémaniaques avec ou sans penchant au suicide. Ces i malades, pour former, il est vrai, l'exception, ne sont ; cependant pas très rares. J'en ai observé des exemples » à Bicêtre et à la Salpétrière. Le plus récent, et aussi i le plus saillant qui se soit offert à mon observation, , est celui d'un ancien capitaine d'infanterie de ligne, J admis à l'asile d'aliénés de Sainte-Gemmes-sur-Loire. La paralysie générale ne pouvait être mieux caracté- •. risée, et cependant l'état mental avait revêtu le carac- • tère de la démence lypémaniaque avec un penchant i| très prononcé au suicide, qui s'est traduit deux fois par des tentatives de strangulation au moyen d'une '. ficelle. Sous le rapport de la stupeur et de la réaction r; de tristesse, ce maladie est bien l'opposé de ceux qui r; composent les précédentes catégories. Je ne multi-
plierai pas les exemples de cette forme d'affection, la plupart des médecins spéciaux en comptent quelquesuns dans leur pratique. Je dois dire, cependant, avant d'en finir avec ce quatrième groupe, que la paralysie générale avec lypémanie est asez rare pour taire exception, mais qu elle l'est beaucoup moins chez la femme que chez l'homme.
Il y aurait peut-être lieu d'admettre un cinquième groupe de paralysés appartenant à peu près exclusivement au sexe féminin, et dont l'état mental revêt tous les caractères de l'érotomanie la plus cynique. J'en ai un exemple dans mon service, chez une femme de cinquante-trois ans, dont l'affection qui date de huit mois, reconnaît sans doute pour cause le chagrin éprouvé par suite de la perte d'une fille unique, combiné avec les conditions physiologiques nouvelles d'un veuvage prématuré, et plus tard, de l'âge critique. Le déhre, maniaque d'abord, n'a pas tardé à revêtir le caractère de la démence avec affaiblissement de la mémoire et prédominance de penchants érotiques. Cette tendance coïncidant avec l'apparition des premiers symptômes de paralysie générale, tels : qu'embarras dans la parole, débilité musculaire progressive, anesthésie, etc., s'est dessinée chaque jour davantage, et aujourd'hui elle forme le caractère, sinon exclusif, du moins très fortement accusé de toutes les manifestations agies ou parlées de cette malade.
Je considère comme très rare chez les hommes paralysés la prédominance des instincts érotiques. Le sens génital de ces malades serait plutôt en général affaibli qu'excité; et, si l'amour a quelquefois sa place
dans les préoccupations du paralysé, il faut recon-
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naître qu'il est le plus souvent platonique, qu'il existe plutôt à l'état d'idée que de passion, et qu'il n'est, la plupart du temps, qu'une des formes que peut revêtir l'idée de grandeur qui forme la préoccupation habituelle des paralysés. Peut-il en être autrement ?
Cette monomanie de bonheur qui tient le paralysé sous son charme prestigieux , et qui lui fait une agonie si voluptueuse, n'est que l'expression très renforcée, expression maladive si l'on veut, d'un sentiment naturel à toute âme humaine ; car toute âme humaine a des aspirations vagues, indéfinies, mais ardentes vers le bonheur; l'espérance est une des révélations de ce sentiment, révélation bienfaisante, don précieux de la sollicitude divine, qui a l'inappréciable vertu de montrer à l'homme le plus malheureux un lendemain meilleur. Cette perspective toujours souriante d'un bonheur qui fuit toujours n'est sans doute qu'un long mirage, mais ce mirage est un bienfait.. Or, nous croyons que la monomanie heureuse des paralysés a sa source dans ce sentiment ; que le mirage pour eux est tel, qu'ils croient posséder les biens vers lesquels ils aspirent, et qu'ils tiennent pour réahsés leurs rêves de bonheur. Mais le bonheur, tel du moins qu'il est envisagé par la plupart des hommes, à part son acception chrétienne, n'exprime-t-il pas implicitement la satisfaction d'une passion prédominante, chez celui-ci l'orgueil, chez celui-là l'ambition, soif d'honneurs ou de richesses. La monomanie des paralysés doit nécessairement aussi s'appuyer sur une passion. Or, les passions sont très absorbantes de leur nature, et Hippocrate eût pu dire d'elles aussi : Vehementior obscurat alteram. Telle est
peut-être l'explication de ralTaiblissementdes instincts érotiques chez les paralysés généraux : ils se sont effacés devant la passion la plus véhémente. Cet affaiblissement, toutefois, ne constitue pas une règle sans exception. On peut rencontrer, je le reconnais, des hommes paralysés qui présentent, au contraire, une excitation de ces mêmes instincts. J'en ai même observé un exemple chez un aUéné d'Orléans, qui, après avoir été soigné par diverses notabilités médicales en maison de santé et dans le monde, est venu mourir à Charenton par suite de la paralysie générale. L'aliénation mentale, avant de dégénérer en démence et de se compliquer de paralysie générale, avait été caractérisée par des tendances érotiques très prononcées qui avaient eu pour conséquence des outrages à la pudeur ; la lubricité la plus impétueuse s'éveillait en lui à la vue d'une femme. J'ai obsel-vé ce malade alors que la paralysie générale n'était encore que pressentie ou n'en était tout au moins qu'à ses premiers symptômes, et je ne puis dire si, cette complication déclarée, les tendances érotiques ont persisté.
Les auteurs ont signalé la rareté des hallucinations chez les paralysés ; c'est un fait qui me paraît incontestable. Lorsqu'il m'est arrivé de constater ce double sensorial, c'était presque toujours dans la période prodromique, et, en général, on le voyait disparaître à mesure que se développait la paralysie. Les aUénistes ne sont pas moins unanimes sur l'exaltation de la sensibilité morale que l'on constate ordinairement chez les paralysés, et qui les porte à s'émouvoir avec une extrême facilité, sur ces lueurs de tristesse qui sillonnent parfois leur horizon de bonheur.
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Dans tout ce qui précède je me suis particulièrement attaché à l'étude des aberrations, des déviations de l'mtelligence, qui accompagnent, d'ordinaire, la paralysie générale; mais, il est évident que les facultés du paralysé subissent un autre genre d'altération dont l'histoire devrait trouver sa place ici, si nous pouvions ajouter quelque chose aux travaux si remarquables publiés sur cette matière : je veux parler de l'affaiblissement graduel des facultés intellectuelles qui caractérise la démence. Je me bornerai à quelques considérations extrêmement succinctes sur celles dont l;i lésion me paraît plus spécialement pathognomonique dans la paralysie générale. Les plus manifestement et aussi les plus grièvement lésées de toutes les facultés intellectuelles, ce sont les facultés reproductives d'idées, et particuhèrement la mémoire et l'association des idées. Un mot de chacune d'elles. L'affaiblissement de la mémoire a lieu progressivement et d'une manière générale. Il est rare de rencontrer chez les paralysés généraux ces lésions partielles de la mémoire que l'on observe à la suite de certaines hémorragies cérébrales et d'autres affections organiques, et qui portent, par exemple, sur la mémoire des mots', celle des choses restant intacte, ou réciproquement. Mais, comme cela s'observe pour la plupart des autres lésions de mémoire, résultat de
' Je donnais, il y a trois ans, des soins à une dame qui, à la suite de plusieurs coups de sang, avait perdu la mémoire des mots, et n'avait perdu qu'elle. Cette dame prenait toujours un mot pour un autre. Pour demander à sa fille ses lunettes, elle lui dit un jour en ma présence : « Donne-moi mon chapeau. » Mais elle suppléait par ses gestes à ce vice d'élocuiion. Plusieurs malades ont la conscience de cette difficulté à trouver le mot propre, et disent : « Aidez-moi donc ! »
l'âge OU d'une affection organique, les malades, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ne perdent que le souvenir des faits récents. Tel paralysé dira ce qu'il a fait il y a cinquante ans, et ne pourra dire ce qu'il faisait il y a un quart d'heure. Cet affaiblissement de la mémoire ne tarde pas à faire perdre aux malades l'idée du temps. On les voit alors confondre soir et matin, déjeuner et dîner. J'en ai cité un, dans un autre travail, qui se déshabillait complètement aux lieux d'aisances comme pour se coucher. Ils ne connaissent plus ni le jour, ni le mois, ni l'année où l'on se trouve. Ils reconnaissent, en effet, presque jusqu'au dernier moment, leurs parents et leurs amis, et, en général, les personnes connues antérieurement à leur état mental. La lésion de la mémoire implique nécessairement une lésion qui la précède et qui la produit subsidiairement. Cette lésion est celle de l'association des idées. Le rôle psychologique respectif de cette faculté et de la mémoire, permettait de l'établir a ■priori ; mais l'observation le démontre d'une manière complète. La lésion de l'association des idées précède celle de la mémoire. Les rapports d'idées qui incitent celte faculté à la reproduction , n'étant plus perçus par l'intelhgence , son exercice devient partant impossible. Cette même lésion nous rend compte d'un autre caractère pathognomonique de la démence, l'incohérence dans les idées, car, c'est par elle que ce phénomène tend à se produire. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les autres divisions et sous-divisions de l'inteUigence participent de l'affaiblissement général. La vohtion n'étant, d'après nous, qu'une idée traduite ou à traduire en action, on peut lui appliquer ce que
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nous venons de dire des idées. La volonté se trouve donc ainsi consécutivement lésée, indépendamment de ces lésions qui peuvent former le caractère prédominant de l'état mental de certains paralysés, comme nous l'avons vu chez le nommé Av., dont nous avons cité plus haut l'observation.
Si le temps et le cadre de ce recueil nous l'eussent permis, nous nous serions plu à nous étendre sur ce sujet ; mais nous croyons devoir consacrer ce qui nous est laissé d'espace à l'histoire d'un cas de paralysie générale dont la guérison nous a paru démontrée.
«° Cas de paralysie générale des aliénés, suivi de guéiison.
Reflexions à l'appui.
Je sais avec quelle réserve on doit énoncer de pareils faits, dont la rareté est telle, que l'on ose à peine admettre le très petit nombre d'exemples que l'on en rencontre chez les auteurs les plus dignes de foi. Je n'ignore pas que, dans le cours de cette terrible affection, on observe quelquefois des rémissions d'une assez longue durée ; je sais, en outre, que les causes d'erreur sont assez fréquentes et assez insidieuses. Si, malgré tout cela, je me décide à annoncer un cas de guérison de la paralysie générale des aliénés, il faut que ce cas m'ait paru réunir toutes les conditions que l'on est en droit d'exiger d'un fait scientifique. Mais, avant de rapporter ce fait, je dois, afin d'en établir la vraisemblance, m'empresser de déclarer qu'il s'agit à la vérité, non pas d'une paralysie générale à la dernière période, dans cette phase de la maladie où les désordres anatomiques se traduisent à l'extérieur par
des troubles fonctionnels tellement graves que la guérison paraît absolument impossible, mais ^ d'une paralysie générale au contraire à son début, c'est-àdire à cette période où les lésions anatomiques ont un caractère tel que l'on peut encore en espérer la résolution complète. Qu'on ne croie pas, cependant, que la maladie fût si peu avancée, que le diagnostic en pût être douteux. La paralysie générale n'était, il est vrai, qu'à son début ; mais elle était confirmée. On en pourra juger au surplus.
Le 3 août dernier, le Procureur de la république du tribunal de Blois, dirigea de la prison sur l'asile d'aliénés de cette ville le nommé N... Léopold, né à Saint-Calais (Sarthe), dont l'aliénation mentale était constatée par un certificat du médecin de la prison, mais sur laquelle le parquet désirait avoir mon avis. Cet individu avait été condamné récemment à un an de prison, pour délits de vol et d'escroquerie commis dans divers lieux, et notamment à Mondoubleau et à Vendôme, et il attendait la décision d'un appel du jugement qui le condamnait. Les renseignements les plus positifs n'ayant pas permis de douter qu'il fût dans un état mental qui le privait de son libre arbitre lorsqu'il avait commis ces divers délits, le jugement fut cassé, et le tribunal rendit un verdict d'acquittement. Nous apprîmes, en effet, que cet individu, marchand de nouveautés à Mondoubleau, avait fait de mauvaises affaires, et qu'aussitôt après sa déclaration de faillite, il n'avait pas tardé à donner tous les signes d'une aliénation mentale qui avait revêtu parfois le caractère de la violence et de la fureur; qu'en proie à une agitation extraordinaire, il avait quitté le toit
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conjugal; qu'il l'avait regagné après quelques jours d'absence, pour venir tout casser chez lui et maltraiter sa femme qui ne peut, à ce qu'il paraît, revenir de la frayeur qu'il lui a causée, et refuse absolument de le reprendre, malgré toutes nos assurances de guérison; que, se rendant ensuite à Vendôme, il y commit en plein jour, et sans prendre aucunement le soin de se cacher, divers délits de vol; qu'il vola notamment, dans un hôtel bien connu, des couverts d'argent qu'il alla vendre à un orfèvre voisin qui devait nécessairement découvrir le vol, et qui le découvrit, en effet, car les couverts portaient le nom du maître d'hôtel.
N... est un homme de trente-trois ans, d'un tempérament nervoso-sanguin, d'une bonne constitution. Sa physionomie est ouverte, douce et intelligente; il est atteint de la manie aiguë la mieux caractérisée; l'agitation est extrême, le délire général, mais avec prédominance d'idées ambitieuses et politiques. Il est tour à tour général en chef, commandant l'armée d'Italie, président de la république, secrétaire de MM. Ledru-RoUin, Proudhon, Blanqui, etc. Il est attendu à Paris pour sa proclamation. Il croit être, au milieu des malades, en plein club, et il prononce continuellement des discours. C'est un jet continu d'éloquence maniaque. Il veut régénérer la société et l'enrichir; sa fortune est incalculable; ses créanciers seront payés le lendemain, et il sera donné à chacun d'eux 50,000 fr. en sus de sa créance. Triple excitation de l'intelHgence, de la sensibihté et de la volonté; insomnie complète; urine sans s'en apercevoir, au lit et dans ses vêtements. Dix jours après son entrée dans l'établissement, il est facile de cons-
tater un notable embarras dans la prononciation, mais cet embarras, cette hésitation propres aux paralysés généraux; la langue est tremblante, les muscles de la face agités de contractions spasmodiques ; la démarche est vacillante, quoique toujours remuante. Ce malade ne serre pas la main avec la force d'un homme de cette stature, et dont l'énergie musculaire serait triplée par la manie, si la paralysie générale n'était venue lui faire un antagonisme neutralisateur. Il y a de plus chez ce malade anesthésie à peu près complète. Il ne lui manque aucune dent, et mes renseignements ultérieurs m'ont appris qu'il avait eu toujours la prononciation très nette et très pure. L'hésitation dans la parole ne pouvait pas davantage être attribuée à un delirium tremens.
Lorsque N... entra dans l'asile de Blois, le choléra y sévissait avec une grande fureur. Il fut frappé à son tour dans la nuit du 18 au 19 août de la manière la plus grave. Le malade paraissait devoir être foudroyé, à en juger par le degré de véhémence des symptômes les plus caractéristiques, tels que : cyanose, algidité, crampes, vomissements blancs et selles rizifornies, suppression des urines, anéantissement du pouls, excavation des yeux, etc. L'invasion avait eu lieu sans prodromes appréciables à trois heures du matin; huit heures après, le malade, dont le délire s'était pendant tout ce temps suspendu, fit un effort sur lui-même, se leva tout cyanosé et tout froid encore, en déclarant qu'il allait secouer son choléra; le délire reparut, et, une heure après, il ne restait pas la moindre trace de l'affection cholérique. N... resta pendant plusieurs jours dans la même agitation; puis cette agitation
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diminuant un peu, je lui proposai de travailler la terre, exigeant sa parole qu'il ne tenterait pas de s'évader. Il accepta avec empressement, et le fait est qu'il travailla avec une ardeur fébrile; il dépensa au travail cet excès d'innervation qui entretenait l'agitation et le délire. Le travail, en rythmant, en régularisant l'exercice musculaire, dut concourir puissamment à l'amélioration de cette santé si compromise; les idées fausses disparurent une à une. L'embarras dans la parole existait encore au même àe^ré, mais la démarche se trouva plus assurée, la main serra avec plus de force. Le malade écrivit à sa femme, mais sa lettre contenait plusieurs de ces omissions de lettres et de syllabes qui distinguent l'écriture des déments. Il présenta encore cette exaltation de la sensibilité, cette facile émission de larmes propre aux paralysés. A partir de ce moment, on constata chaque jour un progrès dans le mieux; la mobilité s'affermit, l'intelligence s'épura et se débarrassa de toutes les conceptions délirantes dont la fausseté fut appréciée du malade lui-même. La mémoire se rétablit, et les lettres écrites par N... ne renfermèrent désormais aucune omission. Il ne resta qu'un très léger embarras dans la parole, qui persiste et qui persistera sans doute; à cela près, et malgré cela, le rétablissement me paraît complet. N... est un garçon doux, modeste et intelligent; il apprécie très sainement sa situation; il sait de quel poids pèserait sur toutes les carrières qu'il voudrait embrasser la fatale circonstance d'avoir été aliéné. Il accepte avec empressement l'emploi d'infirmier, et je dois reconnaître qu'il le remplit d'une manière irréprochable. Je ne
crois pas qu'après la lecture de l'observation qui précède, il puisse rester le moindre doute dans l'esprit sur la nature de l'affection dont N... a été atteint; c'était une paralysie générale parfaitement caractérisée. La question de pronostic n'est, sans doute, pas aussi nettement résolue, et il y aurait peut-être lieu de se demander : si ce qui nous paraît être une guérison ne serait pas une de ces rémissions qu'il n'est pas très rare de rencontrer dans le cours de la paralysie générale. Cette question mérite d'être discutée. Je dois dire, d'abord, que, comme la plupart des aliénistes, j'ai constaté de ces rémissions; il nous a été donné même d'en observer un exemple assez remarquable dans le service de M. Voisin, à Bicêtre. Le paralysé qui nous l'a offert était un nommé C..., et présentait au plus haut degré ce type de monomanie heureuse dont il a été parlé plus haut. Il était devenu, de par le délire, tout à la fois possesseur des richesses les plus fabuleuses et homme de génie. Il croyait, en outre, avoir inspiré une passion très vive à une noble et riche princesse que son imagination dotait des qualités les plus merveilleuses. La lésion des mouvements était déjà avancée et la mémoire aftaiblie. S'étant évadé un soir de l'établissement et rendu nu-pieds et à peine vêtu, par une pluie battante, aux Batignolles, où demeurait sa femme, il offrit, à partir de ce moment, une rémission qui dura deux ans au moins, et pendant laquelle, la paralysie restant stationnaire, le malade cessa d'exprimer ses idées de grandeur; mais il ne vint à la pensée de personne de le considérer comme guéri. A son exaltation de la sensibihté, à son émotion facile, à son
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regard, à sa parole tremblante et embarrassée, il était au contraire, facile de voir que la paralysie générale était loin de lui avoir pardonné. Le délire lui-même n'avait cessé que d'être exprimé : par un effort de volonté soutenu par la demi-conscience de la fausseté et de l'invraisemblance des idées qui l'alimentent, il restait en quelque sorte intérieur. Le malade, interrogé sur l'existence de ses idées, niait, à la vérité, qu'il les eût, mais, il le niait avec une hésitation, avec un effort visibles qui ne témoignaient tout au moins que d'une demi-conviction. Au bout de deux ans, la maladie reprit sa marche croissante, et C... vint mourir à Bicêtre. Je pense donc que, dans cet exemple comme dans la plupart de ceux qu'on pourrait citer, il y a eu plutôt une période stationnaire, un stade plus ou moins persistant de la maladie, qu'une rémission complète, et que l'issue fatale, pour être retardée, n'en était pas moins inévitable. Les malades qui offrent ces rémissions conservent la plupart des symptômes de la paralysie générale; seulement la marche en paraît momentanément arrêtée. Peut-être, cependant, observe-t-on un amendement dans tel ou tel symptôme, dans le délire, par exemple; mais, à l'aide d'un examen attentif, on ne tarde pas à se convaincre que cet amendement ne tient à rien, que le déhre existe, si je puis ainsi m'exprimer, à l'état de tendance plus ou moins comprimée. L'inteUigence et la sensibihté s'exaltent à la moindre cause; la mémoire est très souvent en défaut; le style, empreint d'incohérence, est parsemé d'omissions; il reste, en un mot, assez de symptômes pour que le doute ne puisse pas être permis. Chez notre
malade, au contraire, tous ces symptômes, hormis un seul, ont complètement disparu, et aucun d'eux ne paraît exister, même à l'état de tendance. Je ne sais jusqu'à quel point la sécurité peut nous être permise, mais je n'hésite pas à penser que si, dans l'avenir, nous avions quelque chose à redouter, ce serait certainement une rechute et non une recrudescence.
Il reste à examiner si l'anatomie pathologique de la paralysie générale n'est pas de nature à créer une objection irréfutable à l'hypothèse d'une guérison. Nul doute que, si la lésion anatomique correspondant chez notre malade aux symptômes de la paralysie avait été celle que l'on rencontre chez la plupart des paralysés dont on a occasion de pratiquer les ouvertures, il serait difficile d'admettre, pour un cerveau aussi grièvement lésé, une restauration anatomique assez complète pour entraîner le rétablissement du jeu physiologique de cet organe. Mais, j'ai eu le soin de faire remarquer que la paralysie générale, confirmée, sans doute, chez le sujet de cette observation, n'était cependant qu'à son début, ou, si l'on aime mieux, dans sa période d'invasion. Or, il résulte d'un certain nombre d'autopsies pratiquées par nous, que la lésion du cerveau et de ses membranes, à cette période de la maladie, est telle encore que la résolution n'en est pas à la rigueur impossible. Il nous importe donc de bien établir en quoi consiste cette lésion, et nous ne croyons mieux faire que de nous appuyer sur une nécropsie récente qui nous paraît de nature à mettre en saillie ce point d'anatomie pathologique.
Cette nécropsie est celle d'un garçon de vingtquatre ans, cultivateur des environs de Vendôme,
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entré à l'asile d'aliénés de Blois le 22 décembre 1849, après un séjour temporaire de deux mois environ à l'hôpital de Vendôme. Le médecin de ce dernier établissement, dans son certificat, signalait ce jeune homme « comme atteint depuis plusieurs années d'une manie intermittente dont les accès se manifestent par des violences contre les personnes qui sont en contact avec lui. G... a une grande volubilité de langage; il tient des discours incohérents ; son regard est oblique et s'accompagne souvent d'un sourire sardonique ; la moindre contrariété l'irrite ; depuis qu'il est à Vendôme, il a voulu frapper la sœur qui lui porte ses aliments. » Nous avons reproduit ce fragment de certificat, afin de démontrer que les symptômes de paralysie générale ne s'étaient pas manifestés antérieurement à l'entrée dans l'asile. Le 22 décembre 1849, jour de son admission, ce malade, soumis à mon examen, ne présente aucun signe de cette terrible complication; mais il était possible de la pressentir, car je déclarai, dans mon certiiicat de vingt-quatre heures, cet individu « atteint de manie avec agitation et prédominance de l'idée qu'il est Dieu, roi du ciel et de la terre, qu'il va alternativement de l'un à l'autre. Sur la demande de son âge, il répond qu'il est depuis vingt-quatre ans dans le département. La démence est imminente chez ce jeune homme, et la paralysie générale est à redouter. » Il présentait au plus haut degré cette prédominance d'idées de grandeur, et y conformait son port, son attitude et tous ses gestes. Irrespectueux, arrogant, il refuse de se découvrir à mon approche ; répond avec hauteur ; son verbe est sec ; il refuse obstinément de travailler. Conduit à la
douche, il ne renie point ses idées de grandeur; mais il devient, à dater de ce moment, doux, poli, respectueux, soumis et excellent travailleur. Le délire est et reste calme jusqu'au 10 mars, mais il conserve sa prédominance. Il n'existe, d'ailleurs, aucun embarras dans la parole ; la force musculaire ne paraît pas sensiblement diminuée. Mais, on constate de l'incohérence dans les idées et une mobilité spasmodique des muscles de la face, qui, jointes à la monomanie orgueilleuse, m'ont fait considérer la paralysie générale comme imminente. Le 10 mars, l'agitation reparaît et persiste. Le 15, le malade se plaint d'une douleur dans le côté droit, à la partie inférieure et postérieure de la poitrine ; il y a de plus coryza et toux, crachats muqueux, aérés, nullement sanguinolents, d'ailleurs très rares ; pouls à 80. A la percussion et à l'auscultation, on reconnaît une pleuro-pneumonie de la base du poumon droit en arrière. Saignée de 350 grammes le 15, à deux heures du soir, tisane de gomme ; le sang est couenneux, les urines acides, sédimenteuses. Deuxième saignée de 300 gr. le 16, tartre stibié, 30 centigrammes dans un julep ; le sang est encore couenneux. 17 mars, continuation du tartre stibié. Pouls à 75; point de crachats. Deux jours après, l'amélioration dans l'état local est nettement dessinée, et la pleuro-pneumonie paraissait être en voie de résolution, lorsque survinrent inopinément les premiers symptômes de la paralysie générale. Le développement de cette terrible complication fut si rapide qu'elle se termina, le 28 mars au soir, par la mort du malade. L'embarras dans la parole avait rapidement franchi la distance qui sépare la simple hésitation de l'aphonie
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complète ; le malade ne pouvait plus sortir la langue. La paralysie ayant atteint les muscles du pharynx, la déglutition était devenue impossible, les boissons refluaient par les fosses nasales. Le collapsus était profond. Les selles et les urines, toutefois, étaient encore volontaires. Le malade s'étant levé pendant une très courte absence de son gardien, ne put se tenir sur ses jambes et se laissa tomber. On constata, en outre, un certain degré d'anesthésie. Enfin, la paralysie gagnant les muscles respirateurs, la respiration s'embarrassa de plus en plus.
L'évolution, en quelque sorte, foudroyante de la paralysie générale ne permet pas de douter que la mort ne soit survenue dans la première période de la maladie, et que les lésions anatomiques qui caractérisent cette première période, aient acquis dans ce cas particulier assez de gravité pour entraîner la mort sans passer par les autres périodes. L'autopsie confirme pleinement cette vue à priori.
L'ouverture de la poitrine démontra clairement l'existence de la pleuro-pneumonie et le commencement de sa résolution. La plèvre avait contracté des adhérences récentes dans ce seul point ; le reste des poumons ne pouvait être plus sain, à cela près de l'engouement hypostatique de la partie postérieure. Je passe rapidement pour arriver aux lésions des centres nerveux. A l'ouverture du crâne il s'écoule une médiocre quantité de sang. La section de la dure-mère découvre les lésions suivantes : l'arachnoïde n'est pas sensiblement épaissie, et sa transparence est à peine troublée; mais elle présente dans toute l'étendue de sa surface une injection extrêmement fine et abondante.
Dans la partie antérieure et supérieure des deux lobes, c'est même plutôt une extravasation sanguine par plaques larges, arrondies et d'un rouge presque vermillon, qu'une injection véritable. Cette extravasation d'une étendue de 5 centimètres environ de longueur sur 4 ou 5 de largeur, se montre aussi, mais dans une moindre étendue, à la base du cerveau dans les parties qui avoisinent la moelle allongée et la protubérance annulaire ; celles-ci sont recouvertes d'un réseau vasculaire extrêmement abondant, d'un rouge également vermillon. Les plexus sont injectés jusque dans leurs dernières ramifications capillaires. Il n'y a d'adhérence dans aucun point de la surface du cerveau à ses membranes ; l'extravasation sus-désignée survit à l'enlèvement de ces dernières. Le cerveau, dans les points correspondants, reste taché en rouge de la même nuance. Ces taches ne pénètrent nullement : elles sont absolument superficielles ; cependant elles résistent au râclement avec le dos du scapel. Les coupes du cerveau découvrent un sablé excessivement abondant; le cerveau, comprimé au niveau de ces coupes, acquiert l'apparence d'un crible, tant le suintement est considérable. La substance grise est d'une teinte tirant un peu sur le rose. Les coupes de la protubérance annulaire principalement, et de la moelle allongée, révèlent un état de congestion extrêmement prononcée. La plus faible pression suffit pour déterminer un suintement sanguin, rose, de tous les points de la coupe. Du reste, aucun épanchement interstitiel ou autre, aucune accumulation insolite dans les ventricules ; les couches optiques, aussi bien que les corps striés, ne font que participer de l'état congestif
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qui a envahi tout l'organe. La moelle épinière et tous les centres nerveux ganglionnaires, semblent aussi en participer. Peut-être la substance grise a-t-elle une consistance un peu plus molle que dans l'état normal. Cette altération paraît un peu plus prononcée au niveau des parties les plus manifestement congestionnées, et il demeure évident pour moi que le cerveau prélude, dans la première période de la paralysie générale des aliénés , par un état congestionnel de ses membranes et de sa substance , au ramollissement de la substance grise signalé par les auteurs.
Je fais remarquer en passant que nous rencontrons encore ici cet état de congestion prédominante de la protubérance annulaire et de la moelle allongée qui nous avait frappés dans l'autopsie d'Av.
En résumé, il ressort de l'autopsie dont nous avons donné ci-dessus le détail, un fait qui nous paraît fondamental : c'est que la lésion anatomique, solidaire des troubles fonctionnels qui caractérisent la paralysie générale à cette période, paraît être un état congestif à peu près général de tous les centres nerveux, et particulièrement du centre cérébro-rachidien ; et on comprend jusqu'à un certain point que la résolution d'un pareil état soit à la rigueur possible, pour peu surtout que la lésion anatomique soit moins étendue et moins prononcée que dans l'observation de G... L'argument tiré de l'anatomie pathologique contre la vraisemblance d'une guérison de la paralysie générale, n'est donc pas un argument sans réponse, et nous nous croyons fondé en fait et en raison à considérer la guérison comme incontestable dans
l'observation que nous avons citée. Je ferai remarquer, d'ailleurs, que cet exemple n'est pas unique, et qu'il en existe quelques autres dans la science. Quoi qu'il en soit, le pronostic d'une maladie dont les cas de guérison sont tellement rares qu'ils ont besoin, quand par hasard ils se présentent, d'être discutés, est, à coup sûr, un pronostic excessivement grave; et, malgré ces rares exemples, la paralysie générale reste toujours une redoutable complication de l'aliénation mentale.
Je terminerai ce travail par une dernière remarque fondée sur l'autopsie du nommé G..., c'est que la connaissance de la lésion anatomique qui caractérise la première période de la paralysie générale, je veux parler de cet état congestif du centre nerveux cérébro-rachidien, peut rendre compte, jusqu'à un certain point, de la fréquence de cette complication chez les aliénés dont le cerveau, habituellement congestionné, y est, par cela seul, fortement prédisposé.
Nous avons successivement publié sur la pellagre ou sur des sujets s'y rattachant :
^ r Une Note sur une endémie de pellagre observée dans les asiles d'Ille-et-Vilaine et de Maine-et-Loire. — Note communiquée à l'Académie des sciences dans la séance du 3 juillet 1855. (Annales médico-psychologiques, cahier d'octobre de la môme année.)
2° D'une variété de pellagre propre aux aliénés. — Premier Mémoire. (Archives générales de médecine, cahiers de mars et suivants.)
3° D'une variété propre aux aliénés ou pellagre consécutive à l'aliénation mentale. — Deuxième année. (Annales médico-psychologiques, cahier d'avril 1859.)
4' D'une cachexie spéciale et propre aux aliénés. (Archives de médecine, numéro d'avril 1860.)
5° De la pellagre en Italie et plus spécialement dans les établissements d'aliénés. (Rapport au Ministre de l'Intérieur, 1860.)
6° Note sur la pellagre et le typhus pellagreux, lue à l'Académie des sciences, séance du 27 octobre 1862.
7° De/î scientifique. (Gazette des hôpitaux, 23 mai 1863.)
8' Pellagre consécutive à l'aliénation mentale, résultat d'une enquête dans cinquante-sept asiles. (Note présentée à l'Académie des sciences, séance du 9 novembre 1863, et reproduite dans les comptes-rendus.)
Tous ces documents, ainsi que plusieurs autres relatifs au même sujet, se trouvant fondus dans le traité de la pellagre que nous avons publié en 1865 et qui a été l'objet d'un deuxième tirage avec additions en 1870, nous croyons inutile de les reproduire et nous nous bornons à les mentionner ici dans leur ordre d'apparition.
DES
ESSAI DE CLiSSIEICATION ET SÉMÉIOLOaiB
{Ân?iales médico-psychologiques, cahier de Juillet 1856.)
Ce Mémoire porte, de même que le travail que nous avons déjà reproduit sur les lésions de la volonté et que celui qui doit suivre sur les lésions de Tassociation des idées, l'empreinte de la doctrine psychologique qui dominait alors dans la médecine mentale. Nos idées se sont depuis, comme nous l'avons dit plus haut, modifiées dans le sens d'une adhésion à la doctrine mixte qui a finalement prévalu.
Mais, en dépit de ces modifications, notre opinion relative au vice et à l'insuffisance des classifications qui se sont succédé jusqu'ici dans la pathologie mentale n'a pas varié, elle est restée telle que nous l'avons exposée dans les premières pages de ce Mémoire. Aujourd'hui comme alors, nous croyons qu'aucune des classifications existantes ne satisfait aux conditions d'une bonne classification et nous les rejetons toutes. Nous avons dit incidemment dans notre Mémoire intitulé : Considérations médico-légales sur les intervalles dits lucides chez les aliénés, comment nous y suppléons, en attendant la classification qui devra surgir des progrès de la science.
Comme conséquence de cet abandon de toutes les classiflca-
lions, nous avons dû renoncer à la qualification de lypémanie pour désigner l'état mental que caractérise un délire mélancolique, qualification dont nous avons ftiit la critique dans ce Mémoire, tout en l'adoptant faute de mieux.
Si l'on peut juger de l'état d'une science par le degré de précision dans les termes qui expriment les différents objets de cette science et par le mérite de ses classifications, à coup sûr, l'étude des maladies mentales est des moins avancées, et l'on peut même dire que la science., sous ce rapport, n'en est encore qu'à son berceau. Il n'est pas même jusqu'au terme générique Ôl^ aliénation mentale, succédané plus ou moins heureux de celui de folie, qui ne traduise de la manière la plus évidente le doute et l'indécision. La pensée, toutefois, de méconnaître les louables eflorts des aliénistes, depuis Pinel, pour faire progresser la science, non plus que le mérite des travaux publiés de nos jours sur la matière, est bien loin de moi. Mais je crois que l'étude des maladies mentales, comme celle de toute science qui commence, est encore dans sa période analytique, et que tous les travaux publiés depuis l'immortel auteur que nous venons de citer, ne peuvent être considérés que comme le fait d'efforts individuels, que comme des matériaux épars dont la réunion constituera plus tard, mais n'a pas encore constitué, l'édifice pour lequel chacun de nous apporte sa pierre. Loin de contester la réalité du travail qui s'opère actuellement dans les esprits, je crois que l'heure de la synthèse, qui sera celle de l'édification de la science, approche, et qu'il est dès à présent
possible d'entrevoir les bases d'une bonne classification. Mais, en attendant ce résultat désirable, nous devons nous garder de toute précipitation, et nous en tenir à la classification d'Esquirol , sauf quelques modifications que l'état actuel de la science a déjà rendues nécessaires. Une solution prématurée ne pourrait que déterminer un pas rétrograde. En nous conformant, toutefois, à cette classification, c'est travailler aux progrès de la science que d'en faire remarquer les lacunes et les défectuosités et de ne la prendre, en un mot, que pour ce qu'elle est.
A l'époque où Esquirol a présenté sa classification des maladies mentales, laquelle n'est, après tout, que celle de Pinel un peu modifiée, cette classification était, il faut le dire, la seule possible, eu égard à l'état de nos connaissances sur Tobjet à classer. La pathologie mentale en était alors au point où se trouvait la botanique, lors des essais de Tournefort et de Linné. Ces deux botanistes, le dernier surtout, dont le système fut accueilli partout avec un enthousiasme difficile à décrire, et fit en quelque sorte révolution dans la science, ont pris, on le sait, pour base de leur classification des plantes, • la considération d'un seul organe, Tournefort la corolle, Linné les étamines. Pinel et Esquirol, on peut le dire, firent de même pour les maladies mentales. Ils n'eurent égard, pour ainsi dire, qu'à la considération d'un seul caractère, à l'état des facultés intellectuelles, traduit principalement par le trouble général ou partiel des idées.
Or, de même qu'en botanique, malgré l'accueil qu'en raison de sa séduisante simpHcité, le système de Linné reçut tout d'abord dans le monde savant,
cet arrangement purement artificiel n'a rempli, pour ainsi dire, qu'une indication provisoire, suivant l'état de la science à cette époque, et n'a pas tardé, à mesure que la science a marché, à faire place à cette autre classification qui a reçu le nom de méthode proprement dite, et dans laquelle les bases de chaque classe reposent, non plus sur la considération d'un seul organe, mais sur la somme totale de tous les caractères tirés des différentes parties du végétal, je veux parler des méthodes de Jussieu et de De Candolle; de même, en médecine mentale, la classification de Pinel et d'Esquirol devra faire place à un arrangement basé sur l'ensemble des lésions qui caractérisent chaque groupe de maladies mentales.
La médecine mentale n'étant et ne pouvant être, de longtemps au moins, qu'une médecine de symptômes, le véritable progrès doit tendre à étudier ces symptômes de la manière la plus complète. Or, les symptômes de l'aliénation mentale étant particulièrement de nature psychique, ils ne peuvent être étudiés convenablement qu'à la condition d'être soumis à une analyse psychologique aussi complète que possible qui, déterminant exactement l'état des diverses facultés, permette de reconnaître celles dont l'exercice , primitivement troublé, entraîne consécutivement le trouble des autres, et cela par -un procédé comparable à celui que suit un horloger quand, pour se rendre compte du dérangement survenu dans le mouvement d'une montre, il est amené à constater l'état de tout l'engrenage et à rechercher les rouages dont l'altération influe sur le jeu de tout le système, en vertu de cette solidarité qui existe également entre tous les rouages.
et qui n'y est pas plus intime qu'entre les diverses virtualités de l'âme humaine.
Nul doute que, dans la future classification des maladies mentales qui surgira un jour des progrès de la science, l'aliéniste n'ait égard à l'ensemble des facultés lésées, et ne soit conduit à constater, par exemple, dans toute aliénation mentale, l'état : 1° des diverses facultés intellectuelles, telles qu'attention, perception, conscience, jugement, raisonnement, mémoire, association des idées, imagination, etc. ; 2° de la volonté dans ses diverses manifestations et dans la double acception physiologique et morale du mot ; 3° de la sensibilité (sentiments, passions et sensations) ; 4° et des instincts, en distinguant, autant que possible, les facultés dont la lésion peut être considérée comme primitive, de celles dont l'exercice n'est troublé que consécutivement, en vertu de la solidarité sus-mentionnée.
Cette voie, nous le croyons, est celle qui doit conduire à une bonne classification, et nous sommes heureux de constater que quelques aliénistes de nos jours y sont entrés résolument. Nous nous plaisons, du moins, à reconnaître cette tendance dans les travaux de MM. Cerise, Delasiauve, Baillarger, Falret, Morel, Michéa, Voisin, Renaudin, etc., mais le document dans lequel elle nous a paru le plus nettement dessiné est le travail publié par M. Parchappe dans les Annales médico-psychologiques^ sous le titre : Symptomatologie de la folie. Nous-môm.e, enfin, avons cru entrer dans cette même voie lorsque nous avons publié dans le même recueil (cahiers de juillet, septembre et novembre 1847), nos Recherches sur les maladies de la
volonté ou Étude des lésions de cùtte faculté dans l'aliénation mentale.
L'analyse psychologique des symptômes de l'aliénation mentale qui doit probablement servir de base à la future classification, compléterait, avec l'anatomie et la physiologie pathologiques, l'ensemble des points de vue sous lesquels la folie doit être étudiée, et constituerait ainsi ce que l'on pourrait appeler la psychologie pathologique de cette affection.
Les classifications qui ont eu cours jusqu'ici dans la science des maladies mentales ne pèchent pas seulement parce qu'elles n'envisagent qu'un côté très restreint d'une question très multiple, mais elles se font remarquer encore par l'absence de toute subdivision. C'est ainsi qu'au delà des groupes admis sous les noms de manie, monomanie, lypémanie, démence, idiotisme, on ne trouve, pour ainsi dire, aucun classement réguher. On ne peut, du moins, ce me semble, considérer comme ayant ce caractère la distinction d'une manie puerpérale, d'une démence sénile. C'est à combler cette lacune, en ce qui touche du moins à la lypémanie, que nous allons particuhèrement nous attacher dans ce travail.
Entre la quahfication de mélancohe, donnée par les anciens à l'état mental caractérisé par un délire triste, et celle de lypémanie proposée par Esquirol et adoptée par la plupart de ses élèves, nous pouvions hésiter, car aucune de ces dénominations n'est à l'abri de reproche. Cependant, nous avons cru devoir choisir celle de lypémanie, qui, à l'avantage d'être plus en rapport avec l'état actuel de la science, joint celui de ne pas préjuger, comme le mot mélancohe par son
sens étymologique, une question d'humorisme qui a fait son temps. Mais, en adoptant cette dénomination, nous devons faire nos réserves. Nous tenons, par exemple, à déclarer que loin d'y voir, comme quelques médecins, le contraire de la monomanie, nous en faisons une espèce, une division de cette dernière. 11 ne saurait, en effet, à notre avis, en être autrement. L'une et l'autre ne sont-elles pas caractérisées par un délire partiel? est-il, d'ailleurs, dans les racines du mot : monomanie quelque chose qui indique un autre caractère, et, par exemple, celui de gaieté ou de tristesse ? Non, que nous sachions ; et, si Esquirol, après avoir proposé la qualification de lypémanie pour la monomanie caractérisée par un délire partiel et triste, a réservé celle de monomanie que caractérise un délire partiel et gai, ou plutôt non triste^ car l'élément tristesse peut très bien manquer, sans être remplacé par l'élément contraire, il est bien entendu, ou du moins il faut admettre que, dans la pensée du maître, le mot de monomanie avait deux acceptions : l'une générale, qui comprend sous cette dénomination toutes les aliénations partielles tristes ou non tristes ; l'autre spéciale, d'après laquelle la lypémanie et la monomanie forment toutes deux des divisions de la monomanie en général, l'une de ces deux affections constituant la monomanie avec délire triste et recevant le nom de lypémanie^ et l'autre caractérisée par un délire non triste et constituant ce que l'on pourrait appeler, par rapport à la précédente, la monomanie proprement dite.
Du reste, je conviens que ce double sens attribué au mot de monomanie^ suivant qu'il exprime d'une
manière générale la monomanie de tristesse ou de gaieté, ou d'une manière spéciale la monomanie sans tristesse, qui ne s'explique que par un sous-entendu, à savoir que la lypémanie, pour être caractérisée par un délire triste, ne cesse pas d'être une monomanie, je conviens, dis-je, que cette double acception peut prêter à l'équivoque, et je reconnais que le mot d'aménojjianie, proposé par Rush, satisferait davantage , que celui de monomanie, dans les cas où l'élément :
tristesse serait remplacé par l'élément : gaieté. Mais, ainsi que nous venons de le voir, cette alternative
• n'existe, pas nécessairement, et il est telle monomanie ^ dont le délire n'est ni triste ni gai, et serait bien plutôt caractérisé par ce que l'on peut appeler de l'in- i
: différence.
: Nous aurons, au surplus, occasion de revenir sur
i les opinions que nous venons d'exposer, et nous
I; espérons qu'elles recevront un nouveau degré de force
des considérations dans lesquelles nous devons entrer ; à propos des diverses formes de lypémanie.
; Ceci posé, un délire partiel et plus particulièrement
i' triste, formant, d'après ce que nous venons de dire,
le caractère essentiel et pathognomonique de la lypémanie, toute classification des diverses formes de cette
• affection doit être basée sur l'examen des diflérences i que l'on peut observer entre elles sous ce rapport. Le
i délire partiel et triste doit donc être avant tout l'objet >
: d'une étude attentive.
I Un premier fait qui ressort de cette étude est que
|| l'élément : tristesse ne peut porter que sur les senti- ■
ments et les idées. C'est d'eux seuls, en effet, et non *; des sensations et des volitions que l'on peut dire : ils
sont tristes. Étudiant, sous ce rapport, la lypémanie, nous sommes conduits à admettre les quatre classes qui suivent et qui se subdivisent elles-mêmes, ainsi que nous le verrons plus loin :
lo Lypémanie proprement dite ou lypémanie avec prédominance d'idées tristes et réaction de tristesse ;
2° Lypémanie avec prédominance d'idées tristes, mais sans réaction de tristesse ;
3" Lypémanie avec prédominance d'idées tristes et réaction mixte ;
4° Lypémanie sans prédominance d'idées tristes et avec expression de tristesse.
Examinons séparément chacun de ces groupes d'affections.
1° Lypémanie proprement dite ou lypémanie avec prédominance d'idées tristes et réaction de tristesse.
Cette forme de lypémanie constitue, à proprement parler, le type du genre. Ici tout est triste, idées aussi bien que sentiments et expression. Toutes les virtualités de l'individu sont au diapason. L'aliéné, dans son délire, est en quelque sorte conséquent avec lui-même , c'est-à-dire que sous l'influence d'idées tristes il est triste. Tout en lui, physionomie, attitudes , gestes , mouvements , etc. , exprime la tristesse qui, dans ce cas, paraît bien être le résultat, en quelque sorte logique, d'une réaction de l'idée sur le sentiment, de l'intelhgence sur la sensibilité. Il est bien entendu que la lypémanie est considérée ici indépendamment de la cause'^'qui l'a produite. Dans cette forme de lypémanie, l'organisme tout entier
porte le cachet de la dépression. Elle peut présenter du reste, des différences très notables, suivant la nature de l'idée dont la réaction sur la sensibilité produit la tristesse, et former, par exemple, les subdivisions suivantes :
1° Lypémanie religieuse. — Dans cette forme, les idées tristes semblent procéder du sentiment religieux. L'exaltation de ce sentiment donne naissance à des craintes incessantes, à des appréhensions, à des terreurs, à des scrupules. Elle s'accompagne presque toujours d'une exaltation concomitante du sens moral qui donne heu habituellement à la crainte de toujours mal faire, quoi qu'on fasse, d'être damné, et souvent à la persuasion de l'être. Ces malades ont, pour la plupart, une tendance désespérante à s'imputer à faute, à crime même, les faits, les gestes et même les pensers les plus innocents. Dans cette forme de lypémanie, le délire triste semble bien être le résuhat de l'exaltation du sentiment rehgieux et du sens moral; mais l'élément de tristesse est bien évidemment, dans ce cas, produit par la réaction des idées tristes sur les sentiments. On pourrait facilement admettre qu'il y a eu double réaction, à savoir : d'abord une réaction du sentiment religieux exalté sur l'inteUigence, pour produire les idées tristes de nature religieuse, et ensuite une réaction de ces mêmes idées tristes sur la sensibilité, pour produire l'expression de tristesse qui empreint tout l'organisme. L'expérience de tous les aliénistes étant riche d'observations de cette forme de lypémanie, je me borne à en citer un exemple que je considère comme type.
Mlle Th..., novice dans une congrégation religieuse,
et sur le point de prononcer des vœux, donne, en 1853, des signes d'aliénation mentale qui motivent son admission à l'asile de Rennes. Elle se faisait remarquer, depuis quelque temps, par l'exaltation de ses idées religieuses, par une certaine exagération de pratiques, et par une tendance marquée aux extases et aux mor-
rl tifications. Lorsqu'elle fut soumise à mon observation, cette demoiselle portait dans la physionomie et dans l'attitude, l'empreinte d'une profonde mélancolie. Elle refusait l'alimentation; mais il fut facile de triompher de ce refus par l'emploi de la bouche de force que
• M. Charrière a construite sur nos indications. La malade se croyait damnée ; une voix intérieure le lui répétait à chaque instant. Elle croyait, d'ailleurs, le mériter à raison des pensées coupables qui lui avaient souvent traversé l'esprit. Le sens moral était fortement exalté, et cette exaltation s'accompagnait d'une tendance à associer des idées dans un sens qu'elle croyait être coupable. Certaines syllabes de certains mots la
i\ faisaient rougir. Elle paraissait être poursuivie par l'idée de mariage. Vainement elle la repoussait ; tout
!«• semblait la réveiller. Il n'était pas, en effet, jusqu'aux
i aliments qu'on lui présentait qui ne fussent, disaitelle, préparés de manière à produire cet effet.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que les détails de cette observation démontrent avec une entière évidence que le délire de W^^ Th... revêt bien tous les caractères de la lypémanie religieuse avec expression de tristesse.
H 2o Lypémanie avec prédominance d'idées de possession, et réaction de tristesse {démono manie). — Cette forme de i lypémanie que l'on peut considérer comme une variété
de la précédente, car, comme elle, elle a toujours pour point de départ l'exaltation du sentiment religieux, est caractérisée par la persuasion pour le malade, que le diable est entré dans son corps et y réside habituellement.
Dans la démonomanie, l'idée fausse qui forme le caractère principal du délire, et qui doit réagir en tristesse, procède habituellement d'une sensation particulière fausse ou vraie, mal interprétée toujours par le malade. C'est tantôt une hallucination de l'ouïe, de la vue, de l'odorat et plus rarement du goût ; tantôt un éveil du sens érotique ; tantôt, enfin, des sensations de brûlure ou de déchirement, sensations ressortissant au sens du tact.
Chez une malade de l'asile de Blois, ancienne couturière, ayant eu à se reprocher quelques écarts de conduite, on constate des hallucinations de l'ouïe. Elle entend continuellement une voix qui, tantôt lui rappelle son passé, tantôt lui tient les propos les plus obscènes. La rougeur lui monte alors au visage, et cet effet est remarqué, plusieurs fois par jour, par ses compagnes d'ateher. Suivant la malade, ce ne peut être que le diable qui la persécute ainsi. Elle se croit donc possédée, à telles enseignes qu'elle me prie, un jour, d'obtenir de l'évêque de Blois qu'il voulût chasser de son corps cet hôte mal séant, en agitant sur elle un goupillon d'eau bénite. Sur ma demande : « Est-il nécessaire que ce soit un évêque ? un simple prêtre, l'aumônier, par exemple, ne remplirait-il pas le même office? » — « Attendez, » me dit la malade, « que je le consulte. » Puis, s'arrêtant, se recueillant comme pour consulter la voix, elle me dit au bout d'un instant :
<( Non, je l'entends me dire : Monseigneur, Monseigneur. »
Chez cette malade, l'expression de tristesse est habituellement très marquée.
Une autre malade du même asile, ancienne journahère, nous offre un type parfait de ces démoniaques, pour lesquels le moyen âge n'admettait d'autre ressource que l'exorcisme. D'une inteUigence assez bornée, de mœurs douces et régulières, cette fille fut un jour, m'assure-t-on, si vivement impressionnée par la mort d'un de ses voisins, qu'elle donna incontinent des signes d'aUénation mentale. J'ai appris, toutefois, qu'elle y était prédisposée par l'exaltation habituelle d'un sentiment religieux peu éclairé, et par les inquiétudes ordinaires d'une conscience naturellement timorée et scrupuleuse. Toute la physionomie et les attitudes de la malade expriment la mélancolie la plus profonde. Elle croit être ensorcelée, et prétend que le mauvais, c'est ainsi qu'elle désigne le démon, lui est entré dans le corps par le nez et la bouche, sous les apparences d'une fumée noire à odeur de soufre. Elle l'a, dit-elle, fort bien senti et ne le sent que trop encore. Il lui occasionne des souffrances atroces. Tantôt il la déchire avec ses griffes, tantôt il la brûle. Le plus souvent, il l'oppresse et l'empêche de respirer. Ses diverses sensations lui arrachent incessamment un gémissement plus que monotone, et que je ne saurais mieux comparer qu'à un beuglement.
3° Lypémanie hypocondriaque avec réaction de tristesse. — Dans cette forme de lypémanie, le délire triste est particulièrement caractérisé par des préoccupations et
des inquiétudes roulant à peu près exclusivement sur la santé, par une concentration habituelle de l'attention sur le moi, et suppose probablement une exaltation de l'instinct de la conservation qui n'exclue cependant pas le penchant au suicide, car il est assez fréquent de voir, et tous les auteurs qui ont écrit sur la matière en ont cité des exemples, des hypocondriaques manifestant incessamment, au sujet de leur santé, des inquiétudes et des craintes qui semblent supposer cependant la crainte de mourir, mettre fin à leurs jours par le suicide. Ne parlant, pour ainsi dire, qu'incidemment de l'hypocondrie, je n'insisterai pas sur les caractères de cette affection. Mais je crois devoir saisir cette occasion pour relever une erreur généralement répandue parmi les gens du monde et parmi un assez grand nombre de médecins, et consistant à croire que les souffrances . de l'hypocondriaque sont tout imaginaires, et que l'imagination du malade crée en quelque sorte de toutes pièces, tout ce dont il se plaint. Rien de plus réel, cependant, que les souf- , frances de l'hypocondriaque. L'exaltation de la sensibilité est telle chez ces malades que la douleur est, en quelque sorte, spontanée et indépendante de toute cause matérielle appréciable. On peut même dire que pour une même cause de souffrance, l'hypocondriaque souffre beaucoup plus qu'aucun autre. Seulement, et par un rapport du physique au moral bien concevable, il est amené à de fausses interprétations de son état dont il s'exagère la gravité et qu'il croit pouvoir attribuer à des maladies organiques diverses, suivant le siège habituel des souffrances.
Il est possible que, dans ce cas, la dou'eur soit à la
sensibilité physique ce que l'hallucination de la vue est à la vision, l'hallucination de l'ouïe à l'audition, et qu'elle soit le résultat d'une fausse sensation, hallucination véritable de la sensibilité à la douleur, l'expérience nous démontrant que toutes les sensibilités sont susceptibles d'être déviées et de donner lieu à l'hallucination. Mais, pour être hallucinatoires, si je puis m'exprimer ainsi, les souffrances de l'hypocondriaque n'en sont pas moins éprouvées, et elles sont telles quelquefois, je l'ai dit, que le malade se tue pour y mettre fin.
On comprend qu'une forte réaction de tristesse soit la conséquence ordinaire d'un tel état. Cependant, l'expérience m'a démontré que si les hypocondriaques répugnent à toute diversion à leurs souffrances, ils y sont cependant accessibles. J'ai vu, par exemple, plusieurs de ces malades se faire violence pour aller dans le monde, et y faire preuve d'entrain, d'enjouement, lorsqu'ils s'y étaient rendus à grand'peine.
Les exemples de lypémanie hypocondriaque avec réaction de tristesse abondent. Je me bornerai à en citer un. C'est lîelui d'un ancien page de Charles X, et lieutenant de dragons jusqu'en 1830, époque où il donna sa démission par refus de serment à la nouvelle dynastie. Ce malade, dont j'ai été médecin pendant six mois, et qui depuis a reçu les soins de mon ami le docteur Morel, était continuellement sous l'empire des préoccupations les plus sombres et roulant toutes sur sa santé qu'il croyait incessamment menacée des accidents les plus graves et, par exemple, d'une attaque d'apoplexie. Ces craintes étaient telles que le médecin, qui l'accompagnait dans ses voyages, ne pou-
vait le quitter un seul instant, et ne devait jamais sortir sans être muni de lancettes et de deux fioles l'une d'éther, l'autre de laudanum, ce dont le malade ne manquait jamais de s'assurer. Cet hypocondriaque était sujet, particulièrement la nuit, à des troubles nerveux qui ressemblaient, à beaucoup d'égards, à un accès d'hystérie. L'analogie allait jusqu'à la sensation du globe hystérique. La réaction de tristesse était profonde et habituelle, et cependant le malade y faisait quelquefois diversion.
4" Lijpémanie avec stupeur. — Cette forme de lypémanie n'est autre que celle dans laquelle la réaction de tristesse, quelle que soit la nature de l'idée triste, est portée jusqu'à la stupeur.
Pendant le cours de cette affection, il est impossible de préciser la nature des préoccupations qui absorbent le malade, car il se renferme dans le mutisme le plus absolu. Mais il ne saurait être douteux un instant qu'elles ne soient de nature triste. Gela résulte du moins du compte que rendent de ce qu'ils ont éprouvé les malades qui viennent à guérir.
La lypémanie dont il s'agit s'accompagne souvent de troubles cataleptiques, de penchant au suicide, mais presque toujours par refus d'aliments, car la dépression profonde inséparable d'un tel état de stupeur, portant sur la volonté comme sur les autres facultés, ne rend possible en quelque sorte qu'un suicide passif.
J'ai observé assez souvent des cas de lypémanie avec stupeur, et la stupeur m'a toujours paru tellement profonde, et le malade, par suite, si apparemment étranger à tout ce qui se pâsse autour de lui, que je me suis
demandé si l'exercice des facultés intellectuelles n'était pas aboli ou tout au moins suspendu, si, en un mot, -il n'y avait pas plutôt stupidité ou démence aiguë que lypémanie avec stupeur. Mais quelques phénomènes observés pendant le cours de la maladie n'ont pu me laisser le moindre doute à cet égard. C'est ainsi que le malade dont l'observation va suivre opposait à l'alimentation la résistance la plus invincible, quand elle se composait de viande un vendredi ou un samedi, ce qui supposait tout à la fois une conservation de la notion du temps et une persévérance d'attention incontestable. Du reste, ces malades guérissent quelquefois, et les renseignements qu'ils donnent alors sur ce qu'ils ont éprouvé ne font que corroborer le fait que nous signalons.
Un artilleur du régiment en garnison à Rennes entre à l'asile de Saint-Méen en septembre 1853. Les médecins militaires qui l'accompagnent me donnent des renseignements desquels il résulte que cet individu qui remplaçait, et dont la conduite avait toujours été irréprochable, était tombé tout à coup et sans cause physique ou morale appréciable, dans un tel état de mélancoHe avec stupeur, que l'on avait dû en venir à la séquestration dans un étabUssement spécial.
La stupeur est on ne peut plus profonde et produit une dépression générale. La physionomie semble terrifiée. Le malade ouvre de grands yeux dont le regard morne, fixe et blafard, ne semble plus aniûié par aucun souffle intellectuel. Mutisme absolu. Refus d'ahmentation grasse les vendredis et samedis; puis refus absolu quel que soit le jour et quel que soit
l'aliment, qui oblige de recourir à l'emploi de la bouche de force.
Après quatre mois, le malade semble se reprendre un peu à la vie intellectuelle et morale. Il commence à se livrer au travail, mollement et machinalement d'abord, puis plus activement et avec une spontanéité croissante. Il balbutie quelques monosyllabes en réponse aux questions qui lui sont adressées. Ce retour graduel des facultés intellectuelles dura deux mois environ. Bref, D... me parut être guéri, et j'allais même provoquer sa sortie lorsque j'ai quitté l'établissement.
Le malade m'a. dit, après sa guérison, que pendant toute la durée de son affection, il avait été sous l'empire de cette idée, qu'il allait passer en conseil de guerre et qu'il devait être fusillé. Sa situation lui paraissait d'autant plus horrible qu'une force inconnue opprimait sa volonté et l'empêchait de parler. Nous avons tous éprouvé quelque chose de semblable lorsque, dans certains rêves pénibles, nous croyons qu'un danger nous menace et que nous nous trouvons dans l'impossibilité de fuir.
Toutes ces formes de lypémanie, espèces ou divisions du genre que nous avons désigné sous le nom de lypémanie avec idées tristes et réaction de tristesse, ou lypémanie proprement dite, peuvent s'accompagner d'hallucinations d'un ou de plusieurs sens , à savoir : de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du tact et de la sensibilité à la douleur.
C'est, toutefois, une question assez difficile, pour ne pas dire impossible, à résoudre, que celle de savoir si.
dans certains cas, c'est l'idée fausse qui procède de l'hal- .lucination, ou l'hallucination de l'idée fausse. Je n'ai pas, comme on peut bien le penser, l'intention de la traiter ici ; ce serait soulever à cette occasion la grande question de l'origine des idées qui a si longtemps divisé et qui divise encore les psychologues.
On comprend, en effet, l'identité ou tout au moins la connexité qui existe entre ces deux questions. Ne peut-on pas conclure de l'état sain à l'état pathologique, et dire que si, avec Gondillac, on croit que toutes les idées procèdent de la sensation, il doit en être de même des fausses idées qui constituent le délire, par rapport aux hallucinations ou aux fausses sensations ?
C'est, nous le croyons, un service que l'étude des maladies mentales est appelé à rendre à la psychologie, que d'éclairer d'un jour nouveau ces grandes questions, encore si obscures. Par l'exaltation des facultés, la foHe les montre avec une sorte de grossissement qui tend à en faciliter l'étude, et qui peut être considéré comme étant aux infiniment petits de l'intelligence, si je puis ainsi m'exprimer, ce que le microscope est aux infiniment petits de la matière.
Mais, pour le moment, du moins, laissant de côté la question de psychologie pathologique dans ce qu'il y a de général en ses termes, je crois pouvoir exprimer l'opinion que, dans certains cas, l'idée fausse peut être considérée comme la conséquence rigoureusement déduite de la perception qui suit la fausse sensation ou l'hallucination ; et que, dans d'autres cas, au contraire, où les hallucinations sont multiples, elles semblent être, au contraire , le produit de la réaction
de l'intelligence sur la sensibilité, de l'idée sur la sensation. Il ne me répugne nullement d'admettre que, dans ces cas, le trouble de l'intelligence, d'où résulte le délire d'idées, est primitif, et produit sympathiquement, si je puis ainsi dire, ou plutôt symptomatiquement, un effet général qui porte toutes les virtualités, sensations, sentiments, instincts ou volitions, à se mettre à une sorte de diapason. Cette réaction de l'intelligence sur la sensibilité est rendue évidente par les effets d'un travail intellectuel excessif. Des hallucinations et illusions en résultent souvent. L'expérience de chacun de nous a pu lui en fournir la preuve.
Nous avons dit qu'à l' encontre de ces cas où l'hallucination parait être le produit d'une réaction de l'inteUigence sur la sensibilité, il en était dans lesquels la réaction de tristesse et le délire triste semblent procéder de l'hallucination.
On comprend, en effet, que la vue d'un précipice continuellement ouvert devant ses pas, comme chez Pascal, ou celle d'un squelette, comme chez cet halluciné dont parle Walter Scott dans un traité sur la démonomanie, beaucoup moins connu que ses immortels romans, soient de nature à produire un délire triste. Dans le fait cité par ce dernier auteur, la tristesse paraît bien être l'effet de l'hallucination, car le malade qui, avant de voir la mort, voyait tantôt un gros chat, tantôt un domestique qui le précédait et le saluait obséquieusement, ne devint triste que lorsque ces deux images firent place à celle de la mort.
On comprend aussi qu'une voix, effet d'une hallucination de l'ouïe, et n'exprimant que des pensées tristes, obscènes ou injurieuses, produise un délire triste.
Il n'est pas plus difficile d'admettre que la perception de mauvaises odeurs ou saveurs résultant d'une hallucination du goût ou de l'odorat, fasse naître des idées d'empoisonnement susceptibles de réagir en tristesse, ou bien encore que la sensation de coups et de violences soit de nature à engendrer des idées tristes.
L'expérience des aliénistes est trop riche de faits dans lesquels des hallucinations ont manifestement exercé cette influence pour que je croie devoir m'étendre plus longuement sur ce point.
Les mêmes formes de lypémanie qui forment notre premier groupe peuvent encore s'accompagner de penchant au suicide ou à l'homicide, de tendances incendiaires, de penchants érotiques, d'une exaltation ou d'un affaibhssement de l'instinct de la conservation, d'un trouble dans les sentiments se manifestant par des sympathies ou des antipathies nouvelles et non motivées.
Elles peuvent être intermittentes, rémittentes ou continues. On peut les voir alterner régulièrement avec la manie, et constituer la folie circulaire ou à double forme. Il peut arriver aussi que le délire restant triste, la réaction de tristesse fasse place à l'agitation, la dépression des facultés à leur exaltation. Nous verrons plus loin que la réaction de tristesse peut être remplacée encore par une réaction de gaieté, par de l'ironie, de la colère, etc., c'est-à-dire que la lypémanie que nous venons d'étudier peut alterner avec les autres formes sur lesquelles nous allons appeler l'attention.
2» Lyiicmauio avec prédominance d'idées tristes, mais sans réaction de tristesse.
Il s'agit de lypémanies caractérisées, suivant nous, par un délire partiel et triste, dans lequel l'élément tristesse ne porte, à proprement parler, que sur les idées. Le malade a des idées tristes et ne paraît pas être mélancolique. Les fonctions d'expression, les habitudes extérieures, rien, en un mot, ne traduit l'empire des préoccupations tristes, cependant, qui assiègent le cerveau de ces malades. Il y a mieux même, on constate, chez quelques-uns, une véritable réaction de gaieté.
Le caractère qui distingue cette classe de lypémanie implique une telle contradiction que nous semblons, en l'admettant, émettre un paradoxe. Et cependant rien n'est plus vrai, rien n'est moins contestable. Nous le prouverons tout à l'heure par des faits, encore bien qu'il puisse nous suffire pour cela de faire appel à l'expérience des aliénistes qui me liront.
Dans la forme de lypémanie qui nous occupe, le rapport qui unit d'ordinaire le sentiment à l'idée, la sensibilité à l'intelligence, qui crée entre ces deux facultés une sorte de solidarité, et les fait réagir, d'ordinaire, synergiquement ou sympathiquement l'une sur l'autre, ce rapport, dis-je, est détruit ou perverti.
Dans ce cas, plusieurs choses peuvent se présenter et motivent la division de cette forme de lypémanie en autant d'espèces différentes.
1° Le délire triste ne donne lieu à aucune réaction de tristesse ou autre. Le malade n'est habituellement
ni triste ni gai. Il semble indifférent aux préoccupations qui assiègent son intelligence. Il en parle, du moins, sans que sa sensibilité en paraisse affectée. — Lypémanie sans réaction.
Entre les cas assez nombreux que j'ai observés de cette forme de lypémanie, je crois pouvoir citer celui d'une jeune dame, ex-directrice de poste, devenue aliénée par suite du chagrin que lui a causé l'aliénation mentale de son mari, et de la perturbation apportée dans son physiologisme habituel par des conditions équivalentes au célibat et dont l'influence devait d'autant plus facilement s'exercer que la malade est d'un tempérament assez fortement hystérique.
Cette dame, évidemment atteinte de lypémanie, ne paraissait point, cependant, être mélancolique, bien qu'elle exprimât incessamment les inquiétudes et les préoccupations les plus variées sur sa santé. Tantôt elle s'imaginait que son nez s'allongeait ou allait se détacher de son visage ; tantôt que ses traits se déformaient ; tantôt encore, croyant avoir l'élasticité du caoutchouc, elle n'osait faire un pas, dans la crainte de rebondir et d'être lancée dans l'espace. Elle se croyait, enfin, atteinte des maladies les plus mortelles et les plus incurables. Lorsque la malade exprimait ces idées, c'était toujours sans émotion apparente. Sa physionomie n'était empreinte d'aucune tristesse. Son indifférence, enfin, était telle, qu'on l'eût dite étrangère à tout ce qu'elle racontait.
Un autre malade de l'asile Sainte-Gemmes se croit en butte à des inimitiés puissantes, aux machinations d'une société qu'il '(lit être de démoniaques^ et sa sensibilité n'en paraît nullement affectée.
Un autre malade se tient habituellement sur la défensive contre un ennemi imaginaire, qu'il accuse de lui occasionner mille tortures, et, par exemple, de lui avoir soustrait plusieurs millions de kilogrammes de sang ; et cependant sa physionomie n'exprime aucune tristesse.
Il en est de même d'un aliéné de la Seine, entretenu à l'asile de Blois. Ancien cuisinier du duc de "Wellington et des Tuileries, sous les règnes de Charles X et de Louis-Philippe, cet homme est entretenu dans des idées de persécutions féminines par des hallucinations et illusions de l'ouïe, par des voix de femmes qui se chamaillent {sic) dans sa tête. Ce sont autant de personnages différents, ayant chacun son timbre de voix particuher. Ces voix sont ordinairement irritées, et se disputent souvent jusqu'à ce que la voix de MM. Voisin ou Moreau, qui lui ont donné des soins à Bicêtre, ou la mienne, vienne mettre le holà et rétablir l'accord. Malgré ces obsessions imaginaires, le malade, on peut le dire, conserve une sérénité de caractère inaltérable.
2° Le délire manifestement triste, loin de réagir en tristesse, s'accompagne, au contraire, d'un état de gaieté et de contentement qui forme avec lui un contraste en quelque sorte choquant.
Les malades atteints de cette forme de lypémanie vous parlent, le sourire sur les lèvres, de l'air le plus épanoui et sur le ton le plus jovial, des choses les plus sinistres ; vous disent en riant, par exemple, qu'ils sont en butte à des persécutions de toutes sortes, qu'on en veut à leurs jours, qu'on les empoisonne.
Un des eiïets singuhers de cette anomalie est de
mettre la sensibilité en contradiction avec l'inteHigence, le sentiment avec l'idée, et, si je puis ainsi dire, la conclusion avec les prémisses. — Lypémanie avec idées tristes et réaction de gaieté.
Bien que, dans cette forme de lypémanie, la gaieté ne soit pas le résultat de la réaction des idées tristes sur la sensibilité, nous la considérons cependant comme une réaction. Nous croyons, en effet, pouvoir admettre, dans ce cas, que la solidarité qui unit d'ordinaire la sensibilité et l'intelligence est détruite ou tout au moins suspendue, et que, par suite, la sensibilité devenue indépendante de l'intelligence, se livre à des réactions en quelque sorte spontanées.
Un pensionnaire de l'asile de Rennes, ex-maire d'une commune de l'arrondissement de Vitré (Ille-et- Vilaine), m'a offert un type de cette forme de lypémanie.
Cet homme, d'une haute taille et de la plus forte stature, à la physionomie franche et ouverte, croit être en butte aux persécutions d'un nombreux parti d'ennemis politiques ; se plaint continuellement de ses odieuses machinations, des dangers dont on le menace, et cela sur le ton le plus jovial et de l'air le plus riant et le plus épanoui. Et cependant ce même homme, avant d'entrer à l'asile, avait, sous l'empire de ses préoccupations dominantes, tué quelqu'un.
Un pensionnaire du même asile, ancien employé de l'administration des tabacs, demande incessamment à comparaître devant la Cour d'assises de Saint-Brieuc, pour y soutenir ses droits à la liberté; proteste à chaque visite contre sa détention illégale et inconstitutionnelle (sic). Il écrit tous les trois jours et depuis
plusieurs années à un avocat mort depuis trois ans, sans qu'il veuille le croire, des lettres dans lesquelles il rappelle les dates de toutes les lettres antérieures, et reproduit exactement l'objet de chacune d'elles, ayant le soin, pour ne pas se compromettre, de constater dans un post-scripium que les clairs qui se trouvent dans le papier proviennent d'un vice de fabrication et non d'un grattage. 11 écrivit, un jour, dans un de ces post-scriptum : « Je tiens à constater que le pâté d'encre (( qui recouvre tel mot (il précise la ligne et la page) « n'en fait pas partie. »
Ce malade prétend, tantôt qu'on l'empoisonne avec des crottes de souris, ce qui lui fait enfler les jambes; tantôt que la viande est l'objet d'une falsification qui ne peut être neutralisée que par les choux. Ce légume, dit-il, fortifie les facultés intellectuelles, facilite les moyens de s'exprimer. Si l'on n'en mange pas, on est presque imbécile ou à court du cerveau (sic). D'autres fois, il se plaint de ce que les religieuses, par motif de religion, s'abstiennent de se moucher, ce qui a pour résultat d'amener dans ses fosses nasales, à lui, une grande abondance de mucosités.
Ce malade présente une paralysie complète de l'odorat, mais il éprouve des hallucinations de ce sens. Il ne sent nullement, par exemple, Todeur qui s'exhale des lieux d'aisance ; mais il se plaint d'un dégagement continuel de gaz de beurre brûlé qui lui porte sur la gorge.
Il y a, en outre, des hallucinations et illusions de l'ouïe, du goût et de la sensibilité. Malgré ces préoccupations qui sont toutes, on en conviendra, de nature à inspirer de la tristesse, le malade n'est pas triste le
moins du monde et manifeste même de la jovialité.
3" Dans d'autres formes de lypémanies, la réaction de tristesse est remplacée par une réaction d'ironie habituelle : — Lypémanie avec idées tristes et réaction : (ffironie.
Les malades qui en sont atteints opposent à tout ce I qu'on leur dit un sourire ironique, un langage plein Ide réticences, un ricanement sarcastique, ou une affectation de politesse à laquelle il est impossible de se méprendre.
Tout ce qui se dit, tout ce qui se fait autour d'eux est interprété dans le sens de la persécution et de 'l'hostilité, et provoque cette réaction d'ironie. Il n'est ipas même jusqu'à la bienveillance et à l'affabilité avec [lesquelles on leur parle, qui ne prennent, à leurs yeux, le caractère de la persécution, que quelques-uns ■systématisent et qualifient d'obsessio7i insinuante.
Telle était la forme de lypémanie dont était atteint un aliéné de l'asile de Blois, ancien maître vitrier, né et domicilié à Pont-le-Voye (Loir-et-Cher). Ce malade croyait être l'objet de l'hostilité de tout ce qui l'entourait, et par suite le point de mire d'un système de machinations et d'obsessions qui se produisaient sous toutes les formes, voire même sous celles de la bieniveillance et de la courtoisie, et dont Louis-Philippe qu'il croyait voir et entendre, était l'âme, à ce qu'il prétendait. Cet ahéné passait habituellement ses journées, assis, regardant souvent le soleil, en se servant de sa main comme d'un abat-jour. Mais lorsqu'on lui adressait la parole pour lui demander comment il se portait, il se levait précii^itamment, se découvrait avec affectation et répondait en ricanant : « Très bien,
Monsieur, très bien, très bien. )) Du reste, aucune réaction de tristesse habituelle sous l'influence des préoccupations de nature triste qui l'obsèdent incessamment.
4° Dans un quatrième groupe de lypémanie sans réaction de tristesse, cette dernière est remplacée par une réaction d'orgueil. Les malades s'enveloppent dans les plis d'une dignité imaginaire, et semblent toujours montés sur un piédestal d'où ils regardent tout le monde avec le dédain le plus affecté. Ils ont de la tendance à s'isoler, et lorsqu'on leur adresse la parole, de deux choses l'une, ou ils vous regardent de l'air le plus dédaigneux sans vous répondre^ ou ils vous répondent avec insolence : — Lypéînanie avec réaction dorgueil.
Tel était l'état mental d'un ancien employé du trésor à Rennes, qui faisait partie de la population de l'asile de Saint-Méen.
5° Dans un cinquième groupe de lypémanies, la réaction de tristesse est remplacée par une réaction de colère, par une tendance marquée aux emportements maniaques : — Lypémanie avec idées tristes et réaction de colère.
Les malades atteints de cette forme d'affection ne sont, à proprement parler, ni gais, ni tristes habituellement ; mais on les voit, à de certains intervalles, se livrer aux accès de colère les plus violents et les plus spontanés. C'est ordinairement sous l'influence de l'obsession produite par des hallucinations de l'ouïe. Ces accès produisent, chez ces malades, l'effet de crises en quelque sorte salutaires. Ils soulagent de même que les larmes. On les voit ordinairement à la
suite, si ce n'est complètement lucides, au moins dans un état de calme et de bien-être relatif. On dirait que dans les intervalles, le système nerveux se sature de fluide comme une bouteille de Leyde, et que, comme elle encore, il se décharge en produisant une commotion. On a vu des individus préluder longtemps d'avance à des accès d'aliénation mentale par une tendance à s'enfermer par intervalles dans leurs chambres pour s'y livrer à des accès de colère factice, ayant pour effet une détente salutaire.
L'ancien lieutenant de dragons, ex-page de Charles X, que j'ai cité comme exemple de lypémanie hypocondriaque avec réaction de tristesse, offrait un exemple de cette forme d'affection. J'ai pu quelquefois l'observer à son insu pendant ses accès de colère, et je le voyais marcher rapidement dans sa chambre, trépigner et frapper des coups de poing sur les meubles, en criant et jurant. Lorsqu'il entrait dans sa chambre pour s'y livrer à ces emportements, il était sombre et soucieux, et il n'était jamais plus souriant et plus affable que quand il en sortait.
Je pourrais citer encore au besoin le cas d'un ancien étudiant en médecine entretenu à l'asile de Blois au compte du département de la Seine.
6° On voit, chez certains lypémanes, la réaction de tristesse remplacée habituellement par une certaine excitation maniaque qui se traduit par un besoin incessant de parler, par une très grande volubilité de langage, par une tendance extrême à s'émouvoir et à passer avec la plus grande facilité du rire aux larmes, et vice versâ^ avec la permanence d'un même ordre
d'idées tristes : — Ltjpémanie avec prédominance d'idées tristes et excitation maniaque {réaction de manie).
7° Un septième groupe de lypémanies sans réaction de tristesse, se compose d'affections dans lesquelles les malades, avec un ordre de préoccupations habituellement tristes, se plaignent continuellement de toutes choses, se montrent en tout d'une exigence extrême, et sont incessamment travaillés par le besoin de faire des observations.
C'est à cette affection que Pinel a donné le nom de manie raisonnante. Celui de hjpémanie raisonneuse me paraît lui convenir beaucoup mieux ; car les malades sont bien plus raisonneurs que raisonnants, et la maladie revêt beaucoup plus le caractère de la lypémanie que celui de la manie.
3" Lypémanie avec prédominance d'idées tristes et réaction
mixte.
La lypémanie avec prédominance d'idées tristes peut présenter tour à tour les diverses réactions que nous venons d'examiner. Toutefois, dans ce cas, il en est une qui paraît être plus spécialement habituelle. C'est ainsi que la lypémanie avec réactioii de tristesse habituelle peut être entrecoupée par des emportements, par des accès de colère, et constituer une lypémanie avec réaction de tristesse permanente et réaction de colère intermittente.
La lypémanie avec réaction de gaieté habituelle peut, de même que la précédente, présenter des intermittences de colère. Il en est de même de la lypé-
manie avec réaction d'ironie ou d'orgueil, et de toutes les formes de lypémanie que nous venons de passer en revue. Il peut arriver aussi que, dans la même affection, la réaction de gaieté alterne avec la réaction de tristesse. Je pourrais citer des exemples de chacune de ces affections ; mais, pour ne pas multiplier ces citations, je me borne à reproduire l'observation d'un cas de lypémanie avec réaction de gaieté habituelle et intermittence de colère, qui me semble prouver clairement ce que je viens d'avancer.
]\jme veuve M..., depuis plus de vingt ans pensionnaire dans l'établissement des aliénés de Blois, a conservé, à l'âge de quatre-vingts ans, et malgré les ' apparences de la constitution la plus débile, une verdeur intellectuelle et une santé physique des plus remarquables. Son caractère est on ne peut plus jovial.
Or, cette malade, qui se montre presque toujours chantante ou riante, se livre quelquefois, lorsqu'elle est seule dans sa chambre, à des accès de colère d'une violence extraordinaire contre des ennemis imaginaires auxquels elle donne le nom d'échos.
Il est probable que cette malade, hallucinée de l'ouïe, est si fort et depuis si longtemps obsédée par les voix qu'elle entend, qu'elle a été conduite à les individualiser et à en faire un être abstrait, dont l'inimitié la poursuit, et auquel elle attribue tous les maux qui l'affligent. Ce sont les échos qui lui ont cassé la jambe il y a vingt ans, qui ont fait mourir son mari, qui l'insultent la nuit, qui la rouent de coups, qui font blanchir et tomber ses cheveux, qui empoisonnent ses aliments, etc., d'où elle a admis des échos
fracturants, assassins, insultants, contondants, empoisonneurs, etc.
La lypémanie, enfin, avec réaction de tristesse peut alterner avec des accès de manie, et constituer la folie appelée circulaire par M. Falret, et à double forme i par M. Baillarger, et qui serait mieux nommée, je , crois, folie à double phase. Nous croyons pouvoir, en effet, exprimer l'opinion que dans cette forme d'affec- ' tion, la lypémanie est la forme principale, et que la phase de manie n'est que le produit de la réaction de la phase mélancolique. Nous pensons que les lypémânes qui, de temps à autre, éclatent en manie, sont i dans le cas de ces autres lypémanes dont nous ayons ■ ! parlé plus haut, et qui se livrent par intervalle à des \i accès de colère factice, comme pour détendre leurs nerfs en état de saturation de fluide. Nous nous croyons aussi fondés à admettre que si, par la phase de manie, le système nerveux s'est débarrassé d'un excès d'innervation, l'émission a pu aller au delà de la quantité excédante, et que par suite la dépression i a dû succéder à l'excitation.
Quoi qu'il en soit de cette exphcation que je reconnais être hypothétique, il me paraît impossible J de ne pas admettre l'enchaînement et la solidarité qui unissent entre eux les deux modes de manifestations, '. et qui en font bien plutôt deux phases d'une même affection que deux maladies distinctes et alternantes.
Nous avons, nous aussi, observé plusieurs exemples de ce genre d'affection, et nous n'avons jamais f manqué d'appeler l'attention de nos internes sur la double manifestation qui les caractérise, et qui, dans certains cas, affectait une marche parfaitement régu-
lière. Il y avait, par exemple, à l'asile de Rennes une pensionnaire chez laquelle la manie alternait de deux jours l'un avec la lypémanie.
Chez un malade de l'asile de Blois, les alternatives oscillaient entre quinze jours et un mois, et, ce qui me semble démontrer qu'il y a soHdarité, ou plutôt subordination des deux phases l'une à l'autre, c'est que, toutes choses étant égales d'ailleurs, la manie était d'autant plus intense que la lypémanie s'était accompagnée d'une réaction de tristesse plus profonde et plus prolongée.
A propos des lypémanies avec idées tristes et réaction mixte, nous devons faire observer qu'assez souvent la réaction n'est mixte que parce que le délire est mixte lui-même. Les idées tristes ne sont pas alors les seules conceptions délirantes. On peut les voir coexister avec d'autres idées entraînant un genre de réaction spécial.
C'est ainsi qu'une aliénée de notre service, croyant être fiancée à l'Empereur et sur le point d'être couronnée rosière, et s'imaginant, en outre, être en butte à un système de machinations ourdies contre elle par des envieux et des jaloux, se montre, sous l'influence de ces ordres d'idées différentes, tour à tour gaie, triste, ou orgueiUeuse.
4» Lypémanie sans idées tristes, mais avec expression de
tristesse.
Dans ce genre d'affection, l'élément de tristesse, au lieu de porter sur l'intelligence, ne semble résider que dans la sensibilité. Les malades qui en sont
atteints, n'ont aucune idée ou préoccupation que l'on puisse considérer comme motif de tristesse, et cependant ils ont l'air manifestement mélancolique.
Dans la lypémanie ordinaire avec idées tristes et réaction de tristesse, les malades ont un motif, si ce n'est réel, au moins imaginaire, de tristesse. Il n'en n'en est point de même ici. La tristesse, toute dans l'expression, ne reconnaît aucun motif réel ou imaginaire.
Il est très rare que la lypémanie se manifeste d'emblée avec ce caractère ; elle est presque toujours, pour ne pas dire toujours, consécutive à un état mental plus dessiné, quand elle ne constitue pas l'état précurseur d'une lypémanie proprement dite, et devant éclater plus tard. On l'observe ordinairement dans les circonstances qui suivent :
1° Dans certains cas de lypémanie ordinaire avec idées tristes et réaction de tristesse, passée à l'état de chronicité ou de démence. Les malades, après avoir été longtemps sous l'empire de préoccupations tristes qui motivaient la réaction de tristesse, abandonnent successivement ces préoccupations et semblent cependant encore rester sous leur impulsion. La réaction de tristesse survit à l'idée qui l'a produite, et il en est, sous ce rapport, de la sensibilité comme du pendule qui continue à osciller en vertu de la première impulsion, ou plutôt comme de la cire qui conserve les empreintes une fois reçues.
J'ai en ce moment, parmi mes malades, un gendarme qui n'accuse aucune préoccupation de nature triste, ^ et qui présente cependant habituellement une expression profondément mélancolique. Ce malade a fait un
premier séjour à Sainte-Gemmes, et il est probable que l'absence de toute conception délirante, en le faisant considérer comme guéri, a dû motiver sa sortie. Ramené quelques mois après, il présente une expression de mélancolie profonde qu'il est impossible de rattacher à aucune préoccupation, à aucune idée triste prédominante. Je reconnais même que cet état semblerait devoir exclure toute idée d'aliénation mentale, s'il ne résultait des renseignements les plus positifs que cette forme d'affection a passé deux fois par une phase de lypémanie avec idées tristes, dont l'état actuel ne paraît être, en quelque sorte, que la rémission. Pendant cette phase de l'affection, le malade prend tous les gendarmes, ses camarades, pour des ennemis qui en veulent à ses jours, et contre lesquels il croit devoir se mettre en défense, manifestant même l'intention de se servir à cet effet des armes qui lui sont confiées. Il n'y a pas d'hallucinations.
Un aliéné de l'asile de Blois, nommé H... Jean- Honoré-Gabriel, ancien clerc de notaire, pensionnaire dudit établissement depuis plus de dix ans, nous offre un type du même état mental. Triste actuellement sans motif réel ou imaginaire de tristesse, cet individu a eu d'abord une lypémanie avec prédominance d'idées tristes. Mais à mesure que la démence s'est dessinée, le malade a successivement abandonné les conceptions délirantes qui motivaient la tristesse, tout en conservant l'expression de mélancoHe qui en avait été le résultat.
Un pensionnaire de l'asile de Rennes est dans le même cas, après avoir été atteint d'une lypémanie avec idées tristes et réaction de tristesse, il n'accuse
aujourd'hui aucune prédominance d'idées tristes, mais sa physionomie et son attitude expriment la mélancolie. Il y a, du reste, de l'incohérence dans les idées, et des signes non équivoques de démence.
2° On observe encore cette forme de lypémanie dans les intervalles qui séparent les accès de la manie intermittente.
A propos de l'état mental des maniaques intermittents dans l'intervalle de leurs accès, je disais, dans quelques pages sur les intervalles dits lucides chez les aliénés :
« Assez ordinairement alors, on observe une teinte « de mélancolie que rien ne justifie, car elle ne repose « que bien rarement sur la conscience que le malade « pourrait avoir de la gravité de sa position , et « sur les craintes que pourrait lui inspirer le retour (( de ses accès, cette conscience et ces craintes lui « faisant la plupart du temps défaut. »
Depuis lors, l'expérience n'a fait que me confirmer dans l'opinion que tel paraît être le caractère habituel de l'état mental des aliénés dans l'intervalle des accès de manie intermittente.
Aux exemples que j'ai déjà cités dans le travail dont je viens de parler, je pourrais en joindre beaucoup d'autres, et notamment ceux d'une pensionnaire de l'asile de Blois, sœur d'un des professeurs les plus éminents des lycées de Paris, et d'une pensionnaire de l'asile de Sainte-Gemmes, dont les accès de manie d'une violence extrême et d'une durée qui varie entre un et plusieurs mois, sont séparés par des intervalles de huit à quinze mois, pendant lesquels l'état mental de ces malades, dont la raison et la lucidité ne
peuvent laisser aucun doute, revêt cependant cette teinte de mélancolie sans idées tristes, qui nous occupe dans ce moment.
Cette expression de mélancolie sans idées tristes ou sans délire m'a paru caractériser si généralement l'état mental des aliénés à manie intermittente dans l'intervalle des paroxysmes, que je suis porté à révoquer absolument en doute l'existence de la manie intermittente, et à n'y voir, en définitive, qu'une variété de la folie circulaire ou à double forme qui, je crois l'avoir montré plus haut, serait mieux nommée : folie à double phase.
3° Peut-être, enfin, serait-il possible de faire rentrer dans la forme de lypémanie qui nous occupe, l'affection à laquelle M. Baillarger a donné le nom de stupidité, s'il était permis de voir dans l'air stupide des malades qui en sont atteints, une expression de mélancoUe véritable, et s'il était bien démontré, d'ailleurs, que ces malades n'ont que cette expression de mélancolie sans idées tristes.
Tel nous paraît être l'exposé aussi complet que • possible des diverses formes de la lypémanie, avec la , classification qui nous semble devoir le mieux leur convenir. Nous ne croyons mieux faire, en terminant, que de les résumer dans le tableau suivant.