DEUXIÈME OBSERVATION
La nommée B... (Angéline), veuve 0..., âgée de quarante-six ans, journalière, domiciliée à Saumur, transférée de la maison d'arrêt de cette ville à l'hospice, et de ce dernier établissement à l'asile de Sainte- Gemmes, le 4 décembre 1858, était, lors de son arrivée, dans un état mental sur lequel nous crûmes devoir réserver notre opinion. Cette femme ne donnait, en effet, aucun signe évident d'aliénation mentale et ne présentait d'autre particularité qu'un embarras très marqué dans la parole , qui éveilla bien dans notre esprit l'idée d'une paralysie générale, mais sur laquelle nous hésitâmes à nous prononcer d'une manière absolue en l'absence de tout autre symptôme.
Cette intégrité de la raison de la dénommée ne fut pas seulement constatée par nous après l'admission; il résulte, en effet, de diverses attestations jointes au dossier que, depuis son entrée â l'hôpital de Saumur, la veuve 0... ne donnait plus aucun signe d'ahénation et qu'elle avait quitté cet étabUssement en remerciant la religieuse du service des soins qu'elle avait eus pour elle, et en lui assurant qu'elle saurait les reconnaître par une excellente conduite.
Toutefois, comme il y avait eu des signes antérieurs constatés par M. le docteur Bossard (de Saumur), et bien que les manifestations du déUre, consistant en actes de violence et en menaces d'incendie, ne fussent pas de celles qui caractérisent spécialement d'ordinaire la folie paralytique, nous crûmes devoir rester dans le doute et réserver, je le répète, notre opinion. Mais,
après quinze mois d'observations attentives, les facultés intellectuelles ne s'étant pas trouvées une seule fois en défaut, nous dûmes provoquer la sortie, tout en demeurant incertain sur la question de savoir si la malade était en état de rémission ou de guérison.
Cette sortie eut lieu le 20 mars 1859, mais elle ne fut pas définitive ; car, neuf mois environ après, c'està-dire le 4 janvier 1860, la veuve 0... nous fut ramenée dans un état mental qui ne laissait désormais plus le moindre doute.
Embarras dans la parole, tremblement musculaire, incertitude dans les mouvements, délire des grandeurs. La malade se dit à la tête d'un commerce considérable qui doit lui rapporter des sommes folles ; elle parle incessamment de son riche mobilier, composé de lits, de canapés, de fauteuils en or, de ses belles robes de soie, de velours, etc., et enfin, on constate une dilatation très inégale des deux pupilles, mais sans le moindre affaiblissement encore dans la vue.*
Quinze jours après l'admission, une nouvelle rémission s'était produite ; toute trace du délire des grandeurs avait disparu, et la malade allait même jusqu'à reconnaître que ses conceptions délirantes antérieures étaient fausses et le produit du délire; mais l'embarras dans la parole, l'inégalité des pupilles, ainsi que les autres symptômes de paralysie générale , persistèrent au même degré. L'intermission mentale se maintint, mais la paralysie progressant, la malade se plaignit un jour, deux mois environ après son retour à Sainte- Gemmes, d'y voir de moins en moins et comme à travers un brouillard, et elle accuse en même temps une douleur de tête sourde et profonde dans la partie anté-
DANS LA PARALYSIE GÉNÉRALE
rieure. Examinant alors les pupilles, nous les trouvâmes également dilatées; le cristallin, d'ailleurs, n'offrait aucune trace d'opacité. Malgré les révulsifs qui furent employés alors, cet affaiblissement de la vue alla en augmentant, et la cécité ne tarda pas à être complète; il ne fallut pas pour cela plus de trois mois. Dans les deux mois qui suivirent le moment où la perte de la vue parut être consommée, la dilatation des pupilles, qui avait un instant cessé d'être inégale, le redevint bientôt; puis, au bout d'un certain temps, nous les vîmes se resserrer de plus en plus, mais inégalement, des deux côtés, et elles sont restées, depuis ce moment jusqu'à la mort, dans un état de contraction évidente avec insensibilité absolue. Une application de belladone sur les paupières ramena la dilatation, qui se montra inégale dans les deux pupilles, mais qui fut bientôt suivie du retour de la contraction inégale. Ajoutons que la malade a eu, à deux reprises différentes, des attaques épileptiformes, se rattachant évidemment à de la congestion, et que, par suite des progrès de la paralysie, elle a fini par perdre complètement l'usage de la parole. Inutile de dire que les facultés intellectuelles s'étaient progessivement affaiblies et que la démence avait fini par devenir complète, sans qu'il ait été possible de constater chez la malade le retour d'aucune conception déhrante se rattachant à un des délires spéciaux de la paralysie générale.
La malade était enfin au dernier degré du marasme paralytique lorsque la mort survint le 13 août 1863
Suit le relevé de l'autopsie partiquée par M. le docteur Guignard trente-deux heures après la mort, après
un séjour à l'amphithéâtre de deux nuits et un jour.
Aspect extérieur. — Coloration jaune terreux, amaigrisssement peu prononcé, infiltration légère des mains et des avant-bras. A la partie moyenne du sacrum, ulcération peu profonde de 2 à 3 centimètres de diamètre, entourée d'un cercle de peau rouge, violacé livide.
Le cuir chevelu est recouvert de cheveux noirs assez abondants.
Les os du crâne sont très résistants dans la région frontale, dans les autres parties ils se brisent facilement.
La dure-mère, pâle, décolorée, ne présente point d'adhérence avec la table interne des os, où l'on voit se dessiner nettement les ramifications de l'artère méningée moyenne.
Cette membrane, déprimée en certains points, semble recouvrir un cerveau atrophié. (Nous verrons tout à l'heure cette hypothèse justifiée par le pesage du cerveau.)
Poids de l'encéphale 988
Cervelet et isthme de l'encéphale 165
Le poids du cerveau seul est de 823 grammes.
Suivant M. Parchappe, le poids moyen de l'encéphale chez les femmes s'élève à 1,210 grammes ; d'après le même auteur le cerveau seul pèserait 1 075 grammes et le cervelet 147.
L'atrophie aurait donc enlevé environ 222 grammes.
Le cerveau, petit, symétrique, présente une infil-
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tration considérable du tissu cellulaire sous-arachnoïdien, particulièrement à droite, où l'on remarque une production gélatiniforme et quelques grammes de sérosité limpide dans la cavité de l'arachnoïde.
Les circonvolutions sont normales.
La face du cerveau est sans adhérence notable avec les parties voisines.
Absence complète de corpuscules de Pacchioni ; mais à leur place on remarque quelques plaques blanchâtres, dues peut-être à une inflammation ancienne.
Base du cerveau. — Les lobes antérieurs sont atrophiés.
Les nerfs olfactifs, diminués de volume, paraissent un peu ramollis.
Les nerfs optiques, d'une teinte gris jaunâtre, semitransparents dans toute leur étendue, ne présentent plus guère que les deux tiers de leur volume ordinaire.
Le chiasma, aplati, presque réduit à sa coque fibreuse, a le même aspect que les nerfs optiques.
L'atrophie a surtout porté sur les bandelettes optiques qui ont complètement disparu au niveau des pédoncules cérébraux dans une étendue d'un centimètre et demi environ.
Les corps genouillés et les tubercules quadrijumeaux ne présentent rien d'anormal, si ce n'est une légère diminution de volume.
Les artères de la base du cerveau sont normales.
Le tuber cinereum, régulièrement développé, confond sa coloration grisâtre avec celle du chiasma.
Tubercules mamillaires et espace interpédonculaire normaux.
Le pont de Varole est légèrement atrophié • son tissu, très dense, présente, à la coupe, l'aspect de certaines tumeurs fibreuses à texture fine et serrée
Le bulbe et la moelle ne présentent rien de parti* cuher ; cependant, dans la région cervicale, celle-ci nous a paru diminuée de volume et légèrement ramollie.
Les différents filets nerveux émanant de l'encéphale ne nous ont pas paru altérés à partir de la troisième paire.
Les méninges sont d'une grande résistance. La piemère ne se laisse arracher qu'en emportant avec elle une certaine couche de substance grise.
La coupe de Vieussens permet de constater un piqueté très marqué de la substance blanche dont la teinte foncée se rapproche beaucoup de celle de la substance grise.
Les lobes postérieurs sont d'une consistance remarquable, les lobes antérieurs sont, au contraire, ramollis. '
La substance du corps calleux est fort résistante ; cette particularité permet de suivre facilement les fibres de la voûte des ventricules dans la direction des pédoncules cérébraux et de faire ainsi une belle préparation de cette partie de l'encéphale. La voûte à trois piliers est normale.
Le ventricule moyen découvert présente ses trois commissures intactes ; la grise est singulièrement résistante.
Les granulations grisâtres, si marquées dans l'autopsie précédente sur les parois du ventricule moyen, n'existent pas ici.
DANS LA PARALYSIE GÉNÉRALE
Les couches optiques nous ont paru plus denses qu'à l'état normal ; leur aspect gris jaunâtre, semitransparent, rappelle, quoiqu'à un moindre degré, les lésions du chiasma et des nerfs optiques.
Le cervelet est sain, son ventricule nous a présenté quelques-unes des granulations mentionnées par M. Joire, surtout au niveau du bec du calamus scriptorius.