DISCUSSION
f . Voisin est d'avis que Tappareil de M. Biliod peut 3 très utile et rendre de grands services dans certes circonstances.
I. Biliod se défend du reproche d'avoir critiqué et )té Tusage de la sonde œsophagienne. Il emploie même ce dernier instrument toutes les fois que la che d'argent ne peut être appliquée. Quant à e-ci, elle est d'une application facile, et elle réussit bien dans les cas où le malade ne fait aucun effort r retenir sa respiration et empêcher la déglutition, in, l'appareil est assez solidement construit pour ne être brisé par la contraction des mâchoires et la 3sion des dents.
[. Lunier estime que l'on doit recourir d'abord aux fens les plus simples, ceux qui se rapprochent le j des conditions normales ; il faut donc commencer essayer de faire pénétrer directement les aliments la cavité buccale des malades en se servant d'insnents propres à écarter les mâchoires et à tenir ouche ouverte. Dans la plupart des cas, la bouche gent de M. Biliod remplit fort bien ce but. Si ce :édé ne réussit pas, on emploie la sonde œsophame.
[. Falret fait observer qu'aux deux obstacles signalés M. Biliod dans l'application de la bouche d'argent, voir : la résistance des malades à se laisser ouvrir dents et leurs efforts pour ne pas avaler, il con- Lt d'ajouter une troisième difficulté résultant
d'autres efforts que font les aliénés pour cracher et pour rejeter au dehors les aliments et les boissons qu'on introduit dans leur bouche. La bouche d'argent elle-même ne peut point triompher de cet obstacle ; car, les aUments et les boissons repoussés violemment par lé mouvement d'expulsion passent entre les parois de la bouche et l'instrument.
M. Billod répond qu'il tient compte de cette difficulté, et qu'il l'a fait rentrer dans le deuxième obstacle. Néanmoins, ce cas ne se présente pas aussi fréquemment que paraît le croire M. Falret, puisque l'emploi de la bouche d'argent a réussi dans les deux tiers des cas.
M. Delasiauve rappelle que le premier appareil de M. Billod fut présenté à l'Académie de médecine par Ferrus, et que ce maître éminent, chargé de faire un rapport, ne put continuer ses expériences, à cause de la résistance des malades et de la fragilité de l'instrument qui se faussait ou éclatait souvent entre les dents.
M. Billod réplique que son premier appareil présenté à l'Académie par Ferrus était en bois, ce qui explique les inconvénients signalés par M. Delasiauve ; mais, depuis lors, l'instrument a été fabriqué en argent, et il offre une résistance suffisante pour ne point se fausser, ni se briser.
3SrOTE
SDH
(Annaies médico-psychologiques^ Cahier de Juillet i85î.)
Cette note n'est, à proprement parler, qa*un jalon dans Tétude des intervalles lucides chez les aliénés.
Nous avons repris plus tard cette question et nous Tavons traitée à un point de vue plus spécialement médico-légal dans an Mémoire que nous reproduisons ici dans son ordre de date ; nous en avons fait Tobjet d'une communication à l'Académie de médecine, dans la séance du 26 mars 1867.
On entend dire chaque jour : Les fous ont des moments lucides y des intervalles lucides. Que doit-on entendre par là? Cela est-il exact? Jusqu'à quel point est-on fondé à le dire ? Telles sont les questions auxquelles nous nous proposons de répondre. Avouons d'abord que nous avons vainement cherché la réponse dans les ouvrages de nos maîtres et de tous les auteurs qui traitent de l'aliénation mentale, et que ce silence ne
278 NOTE SUR LES INTERVALLES LUCmES
nous a pas peu embarrassé. Il semblerait résulter de là, que le fait, consacré par ce dicton, ne peut soulever aucune contestation, puisqu'il a reçu la double consécration du temps et de la science. Il n'en est rien cependant, et nous espérons le démontrer en peu de mots.
Nous pourrions d'abord instruire le procès de la qualification de lucides dans son application aux mots intervalles et moments. Mais, nous ne voulons pas faire ici une dispute de mots ; aussi bien, il est évident qu'il ne peut s'agir de la lucidité d'un moment et d'un intervalle. Nous ne rechercherons pas davantage par quelle altération de sens, par quelle corruption de langage le mot : lucidité est devenu synonyme de raison, et, bien que nous puissions à bon droit nous étonner de cette synonymie, lorsque nous voyons les gens les plus raisonnables manquer de clarté et de lucidité dans l'expression de leurs idées, et des aliénés, au contraire, se distinguer par la plus remarquable lucidité dans les manifestations de leur délire, nous admettrons cependant cette synonymie, et nous prendrons les mots : intervalles^ moments lucides dans le sens où ils sont pris généralement, c'est-à-dire dans le sens d'intervalles pendant lesquels l'aliéné recouvre momentanément l'exercice de sa raison, je n'ose pas dire la lucidité de son esprit ; pendant lesquels l'intelligence de ces pauvres malades est sillonnée par des éclairs de raison ; d'intervalles, enfin, pendant lesquels l'aliéné cesse momentanément d'être aliéné. Recherchons donc s'il existe, dans le cours de l'aliénation mentale, quelques moments semblables, et parcourons, sous ce rapport, le cadre des diverses formes
que peut revêtir cette terrible maladie. Nous pouvons, toutefois, éliminer tout d'abord les affections telles : que Tidiotisme et la démence qui, se liant à une altération persistante des organes de la pensée, doivent nécessairement participer de la môme persistance, et nous nous empressons d'arriver à la manie aiguë ou chronique qui forme le type de l'aliénation mentale proprement dite.
L'exaltation et la perturbation de la sensibilité^ de Fintelligence et de la volonté qui caractérisent cette affection, peuvent être intermittentes ou rémittentes. Est-ce dans les intermittences de la première, ou dans les rémittences de la seconde, qu'il faut voir les moments lucides auxquels fait allusion le dicton qui nous occupe? Il est vrai que la manie intermittente, comme la fièvre de ce nom, peut affecter le type quotidien, tierce ou quarte ; mais les accès, on le sait, peuvent être séparés par des intervalles qui varient entre un jour et plusieurs années, et lorsqu'un individu reste un aussi long espace de temps sans donner le moindre signe d'aliénation mentale, peut-on dire qu'il ait pendant ce temps un moment ou un intervalle lucide? Personne n'oserait le soutenir. Il n'est plus aliéné dans cet intervalle, et l'accès, lorsqu'il éclate de nouveau, doit être en quelque sorte considéré comme une rechute, et sa terminaison a tout à fait le caractère d'une guérison, pendant la durée de laquelle la séquestration et l'isolement pourraient jusqu'à un certain point cesser d'être nécessaires. Être ou ne pas être aliéné, tel est le fatal dilemme dans lequel est enfermé le maniaque intermittent. Il serait oiseux de s'étendre sur cette démonstration. Il est trop évident qu'il ne
peut être question des intervalles lucides d'un homme qui n*est plus aliéné. Je tiens, cependant, à faire remarquer subsidiairement, que la manie est bien plus rarement intermittente qu'on ne le pense généralpment. Assez souvent, il est vrai, on voit des individus, présenter à des intervalles plus ou moins réguliers des perturbations avec exaltation de la sensibilité, de rintelligence et de la volonté. Ces troubles ont une durée variable et paraissent, après une certaine période, cesser complètement. Mais, pour un observateur attentif, l'état mental qui leur succède est loin d'être un état absolument normal. Assez ordinairement alors, on observe une teinte de mélancolie que rien ne justifie, car elle ne repose que bie rarement sur la conscience que le malade pourrai avoir de la gravité de sa position et sur les crainte que pourrait lui inspirer le retour de ses accès, cett conscience et ces craintes lui faisant, la plupart d temps, heureusement défaut.
Nous croyons aussi qu'il se produit alors quelque troubles de la sensibilité et de l'intelligence qulfi: restent intérieurs et inaperçus, tant parce que les malades n'en ont pas conscience, que parce qu'ils sont peu expansifs et semblent concentrer en eux-mêmes ce qu'ils éprouvent. D'autres fois, on constate des susceptibilités de caractère, des singularités d'habitudes, des excentricités, des instabilités d'idées et de volitions, des contradictions, des mobilités d'impression, des impatiences, des désirs immodérés, des mouvements de sensibilité anormale, des inquiétudes, des insomnies, un tremblement nerveux, toutes modifications qui ne vont pas jusqu'à l'aliénation mentale
proprement dite ; mais, qui impriment cependant au moral de ces infortunés un cachet tout spécial. II est facile de voir que chez eux la raison proprement dite ne parait tenir qu'à très peu de chose. C'est bien : le Roseau pensant de Pascal. L'intégrité momentanée de la volonté leur permet de lutter momentanément contre les entraînements du mal, jusqu'à ce qu'ils succombent dans cette lutte inégale. Mais on peut, jusqu'à un certain point, assister à ce combat de la folie et de la raison, à cette lutte corps à corps, si l'on peut ainsi dire. Ajoutons : que ces diverses nuances de l'état mental qui remplit l'intervalle des accès ont d'autant plus de valeur qu'elles ne préexistaient pas à la première invasion de la maladie et qu'elles ne caractérisaient pas l'état habituel du malade, ou que du moins elles ne se montraient pas avec la même intensité. J'ai assez souvent occasion dans l'asile de Blois, d'observer des manies intermittentes. Le nombre des malades qui en sont atteints m'a même paru relativement considérable, et m'a porté à penser que le génie endémique de la Sologne, qui forme une partie du territoire de ce département, pouvait ne pas être étranger, sinon à la , reproduction , du moins à la détermination de ce type de folie. Dans aucun des cas que j'ai observés, je n'ai constaté pendant l'intervalle des accès un état mental parfaitement régulier. Un malade, par exemple, nommé Aucher, a deux fois par an un accès de manie avec agitation et penchant à la violence, qui dure de deux à six semaines et qui laisse après lui un état de lucidité complète, il est vrai, mais avec une véritable dépression morale. Le malade est sombre, taciturne, légèrement mélancolique, sans délire apparent. J'ai la
conviction qu'il se passe dans son for intérieur des troubles moraux sur lesquels il ne peut ou ne veut pas s'expliquer, et qui passent partant inaperçus.
Une femme, entrée le 19 mars 1850, avait tous les huit jours des accès de démonomanie, avec cris, pleurs, tendance à frapper et à mordre, d'une durée de deux jours environ. Pendant l'intermittence, cette malade paraissait lucide; mais elle présentait une teinte prononcée de mélancolie ; quelques prodromes l'avertissaient du retour de ses accès, elle réclamait d'elle-même la camisole. Elle est sortie guérie le 1*^^ juin 1850. Chez une autre femme, l'aliénation mentale revêt depuis plus de vingt ans une forme régulièrement intermittente; les accès reviennent de quinze en quinze jours et tendent aujourd'hui à se fondre dans un état de démence et.de fureur permanentes. Ils ont ordinairement une durée de quinze jours et sont caractérisés par de l'agitation, de la violence et de la fureur, incessamment entretenues par des hallucinations de l'ouïe qui portent la malade à penser qu'elle a, au delà des murs de son préau, des ennemis à qui elle adresse des invectives grossières en leur montrant le poing et en leur jetant des pierres. Dans l'intervalle des accès, l'état mental est loin d'être régulier, et revêt le caractère de l'imbécillité puérile. Il m'a été affirmé qu'au début de son affection, cette malade, peu de jours avant l'explosion de l'accès, se croyait enceinte, se mettait au lit et, au bout de quelques jours, plaçait auprès d'elle un paquet de linge arrangé en poupon qu'elle prenait pour un enfant dont elle venait d'accoucher ; la fureur éclatait ensuite.
Je me souviens enfin d'un aliéné de la maison de
santé de Vanves, qui, tous les dix -huit mois, environ, laissait pousser sa barbe et se présentait avec un extérieur et des manières insolites à toute la maison, comme un lieutenant d'artillerie, nommé Nabon, récemment arrivé d'Afrique pour remplacer son frère, disant qu'avant de partir, celui-ci lui avait donné des renseignements sur tout le monde, demandant et obtenant l'honneur d'être présenté à chacun, à son arrivée. Le malade reste alors pendant plusieurs mois dans un état d'exaltation prononcée, conformant toute sa conduite à sa nouvelle individualité. Au bout de quelque temps, il annonce le retour de son frère qu'il dit être dans le village et qui doit venir le remplacer ; puis un jour, fait couper sa barbe, change complètement d'habitude et de maintien et reprend son véritable nom. Mais, il présente alors un cachet prononcé de mélancolie, se promène lentement, silencieux et solitaire, lisant habituellement l'Imitation de Jésus-Christ et les Pères de l'Église et reste dans cet état mental qui est lucide, si l'on veut, mais que je suis loin de considérer comme normal, jusqu'au retour du lieutenant Nabon,
Je pourrais multiplier les exemples qui prouvent que la manie franchement intermittente, c'est-à-dire caractérisée par des accès que séparent des intervalles d'une santé mentale parfaite, est assez rare, si ce n'était là une question incidente de ce travail. Je ne veux cependant pas quitter ce sujet sans faire observer qu'il n'est pas entré dans ma pensée de nier que la manie revêtît quelquefois une forme franchement intermittente ; j'en possède moi-môme des exemples probants. Je n'ai voulu essayer de prouver
qu'une chose, c'est qu'elle était plus rare qu'on ^^
le pense généralement, et que l'on est souvent expo^ — ^sé, si l'on n'y prend garde, à confondre la manie int»^ -liermittente avec une manie rémittente ou caractéri^^ -sée dans sa marche par une succession de pha^ -s^s diverses.
Je passe à la manie rémittente. Rémission signifiaiL^rit : un amendement, une atténuation, et non une suspgm^ension complète dans les symptômes, il est évident dm que l'expression d'intervalles lucides ne saurait être appliquée. Le délire, en effet, pendant ces rémir sions, ne cesse pas d'exister, il ne cesse véritablem que de se manifester, il reste pour ainsi dire intéri et à l'état latent; l'amendement n'a porté que l'expression, sur la manifestation. Qu'il me soit p mis, à l'occasion des rémissions qui s'observent qu quefois dans le cours de la folie, d'en citer une ç m'a semblé d'une fréquence remarquable et qui s' serve ordinairement à la fin de la vie de aliénés. Ces malheureux semblent alors, et le témc^ gnage des prêtres qui les assistent à cette demi heure, en fait foi, recouvrer un instant leur Mais, il est impossible de voir là un intervalle lucidi des deux termes que séparait ce fatal intervalle , mort a supprimé le dernier ^
Il est un phénomène qui vient souvent s'ajouter l'aliénation mentale, qu'il soit primitif ou consécutif déhre, je veux parler de V hallucination. Il n'est p en effet, dans la nature de ce phénomène de se p
1 Pendant Tépidémie de choléra qui, en 1849, a exercé dans oo^^ établissement de si grands ravages, j*ai été vivement fkuppé de ce
senter constamment et avec permanence chez le même individu. On sait, par exemple, que tel halluciné de l'ouie et de la vue n'éprouve ces fausses sensations que la nuit ou le jour, à la chute de ce dernier ou à son lever, à telle ou telle heure ; qu'il en est de même de rhallucinalion du tact ; que, seules, les hallucinations <3u goût et de l'odorat paraissent avoir un caractère assez marqué de permanence. Peut-^on dire que peuplant ces rémissions qui entrecoupent la marche de l'hallucination, il y ait intervalle lucide? Non, assui*ément.
La lucidité exprime : en effet, un état de l'intelligence et non de la sensibilité. Ce n'est pas plus dans les cas de folie consécutive de l'épilepsie que dans ridiotisme ou la démence, affections permanentes comme la lésion cérébrale qui les engendre, que l'on peut dire qu'il y ait des moments lucides. L'accès passé, à moins qu'il ne dégénère en démence, il n'y a plus de folie : ce ne peut donc être là un intervalle lucide.
Serait-ce donc : dans la lypémanie ou folie triste que Ton constaterait des moments lucides ? Pas davantage. Le développement des passions tristes, dans cette affection, coexiste avec un ordre d'idées, avec un délire en rapport avec elles. Or, le lypémane peut très bien, en effet, s'abstenir d'exprimer ses idées ; mais, dans ce cas, l'expression de son visage, son regard, son attitude, ne traduisent-ils pas la persistance de la mélancolie, et ne démontrent-ils pas surabondamment que le cours de l'affection n'est que modifié, bien loin d'être suspendu? La lypémanie, au surplus, rentrant dans le cadre des monomanies dont Esquirol
l'a, à tort, suivant moi, séparée comme affection distincte, ce que nous allons dire de ce genre d'affection s'appliquera également à la lypémanie. S'il est ime aliénation mentale dans le cours de laquelle on puisse observer des intervalles pendant lesquels le délire cesse de se traduire, et qui semble corroborer lu croyance aux intervalles lucides, c'est bien la monomanie, c'est-à-dire : toute folie dans laquelle le délire est partiel. On ne peut nier, en effet, que l'existence d'une ou plusieurs de ces idées fixes qui caractérisent la monomanie ne soit compatible avec une certaine intégrité de l'intelligence, avec l'exercice de la raison et môme avec un certain esprit de conduite. Je me souviendrai toujours de l'étonnement qu'éprouvaient plusieurs personnes à la table des médecins d'une des premières maisons de santé des environs de Paris, en apprenant que parmi les convives se trouvaient plusieurs aliénés. J'en ai moi-même quelquefois à ma table dont la tenue et le bon sens justifieraient le même étonnement. L'empire que ces pauvres malades exercent sur eux-mêmes, dans des réunions avec d'autres personnes, est tel que l'on peut être fondé à se dire : que les plus fous ne sont pas toujours ceux qu'on pense. S'il fallait en citer quelques exemples, je parlerais d'un monomane halluciné qui m'a servi longtemps et me sert quelquefois encore de secrétaire. Le délire le plus singulier est chez lui compatible avec l'aptitude à des occupations régulières, et peut rester quelques heures sans se manifester. Je citerai l'exemple d'une de mes malades dont la monomanie consiste à croire que le soleil est un corps opaque derrière lequel se trouve une lumière qui n'est autre
jue la volonté de Dieu. C'est par un rayon de cette umière que Dieu fait connaître aux hommes sa volonté )t la lui signifie à elle-même en particulier. Cette émanation de la volonté divine se fait surtout sentir :hez elle dans les églises pendant les cérémonies religieuses et la porte alors à parler et à troubler le service livin. Cette affection, qui date de vingt ans au moins, l'a pas empêché cette dame de vivre presque jusqu'à ette époque, dans la société, d'y gérer ses afTaires, le s'y conduire, enfin, avec la plus parfaite régularité.
J'ai compté, parmi mes malades, un horloger monofiane qui m'a promis de renfermer en lui-même, sans 3S exprimer, ses conceptions délirantes, et qui paraît a'avoir tenu parole. Il en est de même d'un eccléiastique, du département de l'Eure, qui a pris l'en- :agement de ne jamais parler de ses prétentions à des aillions imaginaires, et qui y reste fidèle au point de ►ouvoir sortir librement et d'aller travailler plusieurs leures par jour à la bibliothèque de la ville. Qui n'a ntendu parler de ce Diogène de haut étage, dont les xcentricités ont retenti, il y a quinze ans environ, ians tout Paris, qui se rafraîchissait Tété en prenant es glaces qu'il mettait dans ses bottes ; qui se usait suivre quelquefois de tous les fiacres du bousvard ; qui n'ouvrait son parapluie que lorsque le emps était beau, le passant à son domestique en emps de pluie? etc. On ne pouvait revenir de son itonnement lorsqu'on voyait l'esprit le plus fin et e plus cultivé coexister avec ces entraînements incroyables.
Faut-il voir dans ces divers états un exemple d'intervalles lucides, dans le sens où l'on paraît généralement
le comprendre? Ce sont bien, ilest vrai, des intervalles pendant lesquels Taliéné cesse de se révéler comme aliéné, pendant lesquels il n'exprime aucune conception délirante. Mais il convient de se demander si le délire, pendant ce temps, cesse d'exister, si le malade a reconnu l'erreur de ses conceptions. Il est bien évident pour tout le monde qu'il n'en est rien. Il y a lucidité sans doute, mais elle est intercurrente, elle coexiste avec le délire qui, pendant certains intervalles, reste intérieur. Il ne serait pas plus exact de dire que le monomane cesse d'être monomane dans ces intervalles, que de soutenir qu'un mathématicien cesse d'être mathématicien quand il ne fait pas de mathématiques. Cette intégrité de l'intelligence, en d'autres termes : cette lucidité qui, chez le monomane, coexiste avec le délire, est si loin d'être un accident, un intervalle dans la marche de l'aliénation mentale, qu'elle tend à pro* duire la fixité de l'idée qui caractérise la monomani^ et parait être la cause qui alimente incessamment ^^ foyer du délire. C'est elle qui explique cette supéri^^' rite intellectuelle, cette habileté avec laquelle certai^^* monomanes manient le sophisme a désespérer 1 ^^ logiciens les plus serrés. Toute l'intelligence du dcî' nomane, on le sait, est mise au service de la conceL tion délirante. Le délire devient, en quelque sorte, résultante de toutes les forces morales et intelle^^' tuelles du malade. Tout converge vers ce point, ^] sous ce rapport, comme sous celui de la solidari^ ^^ psychologique qui unit entre elles toutes les facult^^^ • de l'homme, l'affection est peut-être moins partiel-- ^^ qu'on ne le pense généralement. Quoi qu'il en soit, " est bien démontré et il serait oiseux de s'étendre
cette démonstration que, pour tout ce qui est en dehors de l'idée fausse, Tintelligence peut penser et raisonner juste. Mais c'est là un état et non un intervalle, il n'y a pas alors suspension du délire ; ce derlùer reste intérieur ; il sera presque toujours facile de le voir reparaître en replaçant le monomane dans le cercle de l'idée fausse. Je le répète, enfin, pour qu'il y eût un intervalle de lucidité, il faudrait que le ttialade fût sans délire ; or, il n'en est rien.
Il ne peut plus être douteux pour personne que les intervalles pendant lesquels le monomane parait jouir 4e sa raison ne peuvent être considérés comme des
^tervalles lucides, attendu qu'ils ne sont pas inhérents à la marche de la maladie; qu'ils marchent de fr*ont avec elle ; qu'ils sont un produit de la circons- *^Oce, durant de sa durée, s'évanouisssant avec elle ; ^^ simple effet, enfin, disparaissant avec sa cause. Cette ^tégrité de l'intelligence intercurrente au délire, chez '^ monomane, constitue bien un état de lucidité rela- ^^e que l'on a pu considérer pendant longtemps ^^nme un intervalle durant lequel le délire cessait 4* exister, mais auquel il n'est plus permis de conserver ^^tte signification, aujourd'hui que la séméiotique de ^^ folie a dû les plus grands perfectionnements à l'introduction de la psychologie dans l'étude de cette ^^anche importante de la pathologie.
De tout ce qui précède nous croyons pouvoir conclure :
1® Que , dernier reste de l'obscurité qui a si longtemps enveloppé l'étude de la folie, malgré l'autorité
du temps et de la science, muette sur ce points la croyance aux moments lucides chez les fous est erronée ; 2o que les fous n'ont pas de moments lucides, à moins de prendre pour tels les intervalles qui séparent les accès dans les folies intermittentes, ou ces états de lucidité intellectuelle compatible, chez les monomanes, avec un délire plus ou mioins partiel.