ESSAI DE CLASSIFICATION ET SËHËIOLOQIE
{Annales médico-psychologiques, cahier de Juillet 1856,)
Ce Mémoire porte, de môme que le travail que nous avons déjà reproduit sur les lésions de la volonté et que celui qui doit suivre sur les lésions de l'association des idées, l'empreinte de la doctrine psychologique qui dominait alors dans la médecine mentale. Nos idées se sont depuis, comme nous Tavons dit plus haut, modifiées dans, le sens d'une adhésion à la doctrine mixte qui a finalement prévalu.
Mais, en dépit de ces modifications, notre opinion relative au vice et à l'insuffisance des classifications qui se sont succédé jusqu*ici dans la pathologie mentale n'a pas varié, elle est restée telle que nous l'avons exposée dans les premières pages de ce Mémoire. Aujourd'hui comme alors, nous croyons qu'aucune des classifications existantes ne satisfait aux conditions d'une bonne classification et nous les rejetons toutes. Nous avons dit incidemment dans notre Mémoire intitulé : Considérations médico-légales sur les intervalles dits lucides chez les aliénés, comment nous y suppléons, en attendant la classification qui devra surgir des progrès de la science.
Comme conséquence de cet abandon de toutes les classifica-
lions, nous avons dû renoncer à la qualification de lypémanie pour désigner Tétat mental que caractérise un délire mélancolique, qualification dont nous avons fait la critique dans ce Mémoire, tout en l'adoptant faute de mieux.
Si Ton peut juger de Tétat d'une science par le degré de précision dans les termes qui expriment les différents objets de cette science et par le mérite de ses classifications, à coup sûr, l'étude des maladies mentales est des moins avancées, et l'on peut même dire que la science, sous ce rapport, n'en est encore qu'à son berceau. Il n'est pas même jusqu'au terme générique à' aliénation mentale, succédané plus ou moins heureux de celui de folie, qui ne traduise de la manière la plus évidente le doute et l'indécision. La pensée, toutefois, de méconnaître les louables eflorts des aliénistes, depuis Pinel, pour faire progresser la science, non plus que le mérite des travaux publiés de nos jours sur la matière, est bien loin de moi. Mais je crois que l'étude des maladies mentales, comme celle de toute science qui commence, est encore dans sa période analytique, et que tous les travaux publiés depuis l'immortel auteur que nous venons de citer, ne peuvent être considérés que comme le fait d'efforts individuels, que comme des matériaux épars dont la réunion constituera plus tard, mais n'a pas encore constitué, l'édifice pour lequel chacun de nous apporte sa pierre. Loin de contester la réaUté du travail qui s'opère actuellement dans les esprits, je crois que l'heure de la synthèse, qui sera celle de l'édification de la science, approche, et qu'il est dès à présent
possible d'entrevoir les bases d'une bonne classification. Mais, en attendant ce résultat désirable^ nous devons nous garder de toute précipitation, et nous en tenir à la classification d'Esquirol , sauf quelques modifications que l'état actuel de la science a déjà rendues nécessaires. Une solution prématurée ne pourrait que déterminer un pas rétrograde. En nous conformant, toutefois, à cette classification, c'est travailler aux progrès de la science que d'en faire remarquer les lacunes et les défectuosités et de ne la prendre, en un mot, que pour ce qu'elle est.
A l'époque où Esquirol a présenté sa classification des maladies mentales, laquelle n'est, après tout, que celle de Pinel un peu modifiée, cette classification était, il faut le dire, la seule possible, eu égard à l'état de nos connaissances sur Tobjet à classer. La pathologie mentale en était alors au point où se trou- Arait la botanique, lors des essais de Tournefort et de linnjé. Ces deux botanistes, le dernier surtout, dont le système fut accueilli partout avec un enthousiasme difficile à décrire, et fit en quelque sorte révolution dans la science, ont pris, on le sait, pour base de leur classification des plantes, la considération d'un seul organe, Tournefort la corolle, Linné les étamines. Pinel et Esquirol, on peut le dire, firent de même pour les maladies mentales. Ils n'eurent égard, pour ainsi dire, qu'à la considération d'un seul caractère, à l'état des facultés intellectuelles, traduit principalement par le trouble général ou partiel des idées.
Or, de même qu'en botanique, malgré l'accueil qu'en raison de sa séduisante simplicité, le système de Linné reçut tout d'abord dans le monde savant.
cet arrangement purement artificiel n'a rempli, pour ainsi dire, qu^une indication provisoire, suivant TétSLt de la science à celte époque, et n'a pas tardé, à mesure que la science a marché, à faire place à cette autre classification qui a reçu le nom de méthode proprement dite, et dans laquelle les bases de chaqiae classe reposent, non plus sur la considération d'imn. seul organe, mais sur la somme totale de tous l^s caractères tirés des différentes parties du végétal, j & veux parler des méthodes de Jussieu et de De Car^— doUe ; de même, en médecine mentale, la classificati de Pinel et d'Esquirol devra faire place à un arrang ment basé sur l'ensemble des lésions qui caractérise chaque groupe de maladies mentales.
La médecine mentale n'étant et ne pouvant être, longtemps au moins, qu'une médecine de symptôme le véritable progrès doit tendre à étudier ces symptdn^ de la manière la plus complète. Or, les symptômes <:31< l'aliénation mentale étant particulièrement de natu». «*< psychique, ils ne peuvent être étudiés convenablem^ qu'à la condition d'être soumis à une analyse psychm logique aussi complète que possible qui, détermin^»^ »^ exactement l'état des diverses facultés, permette ^^^ reconnaître celles dont l'exercice , primitivem^^ ^^ troublé, entraîne consécutivement le trouble d^s autres, et cela par un procédé comparable à celui <ji-^e suit un horloger quand, pour se rendre compte ^^ dérangement survenu dans le mouvement d'ixn^ montre, il est amené à constater l'état de tout l'engrenage et à rechercher les rouages dont l'altératiaii influe sur le jeu de tout le système, en vertu de cette soUdarité qui existe également entre tous les rouages.
et qui n'y est pas plus intime qu'entre les diverses virtualités de l'âme humaine.
Nul doute que, dans la future classification des maladies mentales qui surgira un jour des progrès de la science, l'aliéniste n'ait égard à l'ensemble des facultés lésées, et ne soit conduit à constater, par exemple, dans toute aliénation mentale, l'état : i^ des diverses facultés intellectuelles, telles qu'attention, perception, conscience, jugement, raisonnement, mémoire, association des idées, imagination, etc. ; 2o de la volonté dans ses diverses manifestations et dans la double acception physiologique et morale du mot ; 3<> de la sensibilité (sentiments, passions et sensations) ; 4^ et des instincts, en distinguant, autant que possible, les facultés dont la lésion peut être considérée comme primitive, de celles dont l'exercice n'est troublé que consécutivement, en vertu de la solidarité sus-mentionnée.
Cette voie, nous le croyons, est celle qui doit conduire à une bonne classification, et nous sommes heureux de constater que quelques aliénistes de nos jours y sont entrés résolument. Nous nous plaisons, du moins, à reconnaître cette tendance dans les travaux de MM. Cerise, Delasiauve, Baillarger, Falret, Morel, Michéa, Voisin, Renaudin, etc., mais le document dans lequel elle nous a paru le plus nettement dessiné est le travail publié par M. Parchappe dans les Annales médico-psychologiques y sous le titre : Symptomatologie de la folie. Nous-méme, enfin, avons cru entrer dans cette même voie lorsque nous avons publié dans le même recueil (cahiers de juillet, septembre et novembre 4847), nos Recherches sur les maladies de la
volonté ou Étude de$ lésions de cette faculté dans f aliénation mentale.
L'analyse psychologique des symptômes de l'aliénation mentale qui doit probablement servir de base à la future classification, compléterait, avec Tanatomie et la physiologie pathologiques, Tensemble des points de vue sous lesquels la folie doit être étudiée, et constituerait ainsi ce que l'on pourrait appeler la psychologie pathologique de cette affection.
Les classifications qui ont eu cours jusqu'ici dans la science des maladies mentales ne pèchent pas seulement parce qu'elles n'envisagent qu'un côté très restreint d'une question très multiple, mais elles se font remarquer encore par l'absence de toute subdivision. C'est ainsi qu'au delà des groupes admis sous les noms de manie, monomanie, lypémanie, démence, idiotisme, on ne trouve, pour ainsi dire, aucun classement régulier. On ne peut, du moins, ce me semble, considérer comme ayant ce caractère la distinction d'une manie puerpérale, d'une démence sénile. C'est à combler cette lacune, en ce qui touche du moins à la lypémanie, que nous allons particulièrement nous attacher dans ce travail.
Entre la qualification de mélancolie, donnée par les anciens à l'état mental caractérisé par un délire triste, et celle de lypémanie proposée par Esquirol et adoptée par la plupart de ses élèves, nous pouvions hésiter, car aucune de ces dénominations n'est à l'abri de reproche. Cependant, nous avons cru devoir choisir celle de lypémanie, qui, à l'avantage d'être plus en rapport avec l'état actuel de la science, joint celui de ne pas préjuger, comme le mot mélancolie par son
sens étymologique, une question d'humorisme qui a. fait son temps. Mais, en adoptant cette dénomination, nous devons faire nos réserves. Nous tenons, par exemple, à déclarer que loin d'y voir, comme quelques médecins, le contraire de la monomanie, nous en faisons une espèce, une division de cette dernière. 11 ne saurait, en effet, à notre avis, en être autrement. L'une et l'autre ne sont-elles pas caractérisées par un délire partiel? est-il, d'ailleurs, dans les racines du mot : monomanie quelque chose qui indique un autre caractère, et, par exemple, celui de gaieté ou de tristesse ? Non, que nous sachions ; et, si Esquirol, après avoir proposé la qualification de lypémanie pour la monomanie caractérisée par un délire partiel et triste, a réservé celle de monomanie que caractérise un délire partiel et gai, ou plutôt non triste, car Télément trisfesse peut très bien manquer, sans être remplacé par l'élément contraire, il est bien entendu, ou du moins U faut admettre que, dans la pensée du maître, le mot de monomanie avait deux acceptions : Tune générale, qui comprend sous cette dénomination toutes les aliénations partielles tristes ou non tristes ; l'autre spéciale, d'après laquelle la lypémanie et la monoloianie forment toutes deux des divisions de la monomanie en général. Tune de ces deux affections constituant la monomanie avec délire triste et recevant le nom de lypémanie^ et l'autre caractérisée par un délire non triste et constituant ce que l'on pourrait appeler, par rapport à la précédente, la monomanie proprement dite.
Du reste, je conviens que ce double sens attribué au mot de monomanie^ suivant qu'il exprime d'une
manière générale la monomanie de tristesse ou de gaieté, ou d'une manière spéciale la monomanie sans tristesse, qui ne s'explique que par un sous-entendu, à savoir que la lypémanie, pour être caractérisée par un délire triste, ne cesse pas d'être une monomanie, je conviens, dis-je, que cette double acception peut prêter à l'équivoque, et je reconnais que le mot d'aménomanie, proposé par Rush, satisferait davantage que celui de monomanie, dans les cas où l'élément : tristesse serait remplacé par l'élément : gaieté. Mais, ainsi que nous venons de le voir, cette alternative n'existe pas nécessairement, et il est telle monomanie dont le délire n'est ni triste ni gai, et serait bien plutôt caractérisé par ce que l'on peut appeler de l'indifférence.
Nous aurons, au surplus, occasion de revenir sur les opinions que nous venons d'exposer, et nous espérons qu'elles recevront un nouveau degré de force des considérations dans lesquelles nous devons entrer à propos des diverses formes de lypémanie.
Ceci posé, un délire partiel et plus particulièrement triste, formant, d'après ce que nous venons de dire, le caractère essentiel et pathognomonique de la lypémanie, toute classification des diverses formes de cette affection doit être basée sur l'examen des diflérences que l'on peut observer entre elles sous ce rapport. Le délire partiel et triste doit donc être avant tout l'objet Vune étude attentive.
Un premier fait qui ressort de cette étude est que 'élément : tristesse ne peut porter que sur les sentiments et les idées. C'est d'eux seuls, en effet, et non Im sensations et des volitions que l'on peut dire : ils
mt tristes. Étudiant, sous ce rapport, la lypémanie, nous sommes conduits à admettre les quatre classes qui suivent et qui se subdivisent elles-mêmes, ainsi que nous le verrons plus loin :
1® Lypémanie proprement dite ou lypémanie avec prédominance d'idées tristes et réaction de tristesse ;
2» Lypémanie avec prédominance d'idées tristes, mais sans réaction de tristesse ;
3<> Lypémanie avec prédominance d'idées tristes et réaction mixte ;
¥ Lypémanie sans prédominance d'idées tristes et avec expression de tristesse.
Examinons séparément chacun de ces groupes d'affections.
4* Lypénanle proprement dite on Ijpémanle airee prédoml* nanee d'Idées tristes et réaetlon de tristesse.
Celle forme de lypémanie constitue, à proprement parler, le type du genre. Ici tout est triste, idées aussi bien que sentiments et expression. Toutes les virtualités de l'individu sont au diapason. L'aliéné, dans son délire, est en quelque sorte conséquent avec 'tti-même, c'est-à-dire que sous l'influence d'idées tristes il est triste. Tout en lui, physionomie, attitudes, gestes, mouvements, etc., exprime la tristesse qui, dans ce cas, parait bien être le résultat, en quelque sorte logique, d'une réaction de l'idée sur le sentiment, de l'intelligence sur la sensibilité. Il est ^^ien entendu que la lypémanie est considérée ici indépendamment de la cause qui l'a produite. Dans ^lle forme de lypémanie, l'organisme tout entier
porte le cachet de la dépression. Elle peut présenter, du reste, des différences très notables, suivant la nature de l'idée dont la réaction sur la sensibilité produit la tristesse, et former, par exemple, les subdivisions suivantes :
lo Lypémanie religieuse, — Dans cette forme, les idées tristes semblent procéder du sentiment religieux. L'exaltation de ce sentiment donne naissance à des craintes incessantes, à des appréhensions, à des terreurs, à des scrupules. Elle s'accompagne presque toujours d'une exaltation concomitante du sens moral qui donne lieu habituellement à la crainte de toujours mal faire, quoi qu'on fasse, d'être damné, et souvent à la persuasion de l'être. Ces malades ont, pour la plupart, une tendance désespérante à s'imputer à ^ faute, à crime même, les faits, les gestes et même les pensers les plus innocents. Dans cette forme de lypémanie, le délire triste semble bien être le résultat de l'exaltation du sentiment religieux et du sens moral; mais l'élément de tristesse est bien évidemment, dans ce cas, produit par la réaction des idées tristes sur les sentiments. On pourrait facilement admettre qu'il y a eu double réaction, à savoir : d'abord une réaction du sentiment reUgieux exalté sur l'intelligence, pour produire les idées tristes de nature religieuse, et ensuite une réaction de ces mêmes idées tristes sur la sensibilité, pour produire l'expression de tristesse qui empreint tout l'organisme. L'expérience de tous les aliénistes étant riche d'observations de cette foraie de lypémanie, je me borne à e^ citer un exemple que je considère comme type.
M^io Th..., novice dans une congrégation religieuse,
et sur le point de prononcer des vœux, donne, en 1853, des signes d'aliénation mentale qui motivent son admission à l'asile de Rennes. Elle se faisait remarquer, depuis quelque temps, par l'exaltation de ses idées religieuses, par une certaine exagération de pratiques, et par une tendance marquée aux extases et aux mortifications. Lorsqu'elle fut soumise à mon observation, cette demoiselle portait dans la physionomie et dans l'attitude, l'empreinte d'une profonde mélancolie. Elle refusait l'alimentation; mais il fut facile de triompher de ce refus par l'emploi de la bouche de force que M. Charrière a construite sur nos indications. La malade se croyait damnée ; une voix intérieure le lui répétait à chaque instant. Elle croyait, d'ailleurs, le mériter à raison des pensées coupables qui lui avaient souvent traversé l'esprit. Le sens moral était fortement exalté, et cette exaltation s'accompagnait d'une tendance à associer des idées dans un sçns qu'elle croyait être coupable. Certaines syllabes de certains mots la faisaient rougir. Elle paraissait être poursuivie par l'idée de mariage. Vainement elle la repoussait ; tout semblait la réveiller. Il n'était pas, en effet, jusqu'aux aliments qu'on lui présentait qui ne fussent, disaitelle, préparés de manière à produire cet effet.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que les détails de cette observation démontrent avec une entière évidence que le délire de M^^® Th.,. revêt bien tous les caractères de la lypémanie religieuse avec expression de tristesse.
^ Lypémanie avec prédominance d! idées de possession y et réaction de tristesse (démonomanie). — Cette forme de lypémanie que l'on peut considérer comme une variété
de la précédente, car, comme elle, elle a toujours pour point de départ l'exaltation du sentiment religieux, est caractérisée par la persuasion pour le malade, que le diable est entré dans son corps et y réside habituellement.
Dans la démonomanie, l'idée fausse qui forme le caractère principal du délire, et qui doit réagir en tristesse, procède habituellement d'une sensation particulière fausse ou vraie, mal interprétée toujours par le malade. C'est tantôt une hallucination de l'ouïe, de la vue, de l'odorat et plus rarement du goût ; tantôt un éveil du sens erotique ; tantôt, enfin, des sensations de brûlure ou de déchirement, sensations ressortissant au sens du tact.
Chez une malade de l'asile de Blois, ancienne couturière, ayant eu à se reprocher quelques écarts de conduite, on constate des hallucinations de l'ouïe. Elle entend continuellement une voix qui, tantôt lui rappelle son passé, tantôt lui tient les propos les plus obscènes. La rougeur lui monte alors au visage, et cet effet est remarqué, plusieurs fois par jour, par ses compagnes d'atelier. Suivant la malade, ce ne peut être que le diable qui la persécute ainsi. Elle se croit donc possédée, à telles enseignes qu'elle me prie, un jour, d'obtenir de Tévêque de Blois qu'il voulût chasser de son corps cet hôte mal séant, en agitant sur elle un goupillon d'eau bénite. Sûr ma demande : « Est-il nécessaire que ce soit un évéque ? un simple prêtre, l'aumônier, par exemple, ne remplirait-il pas le même office? » — « Attendez, » me dit la malade, a que je le consulte. » Puis, s' arrêtant, se recueillant comme pour consulter la voix, elle me dit au bout d'un instant :
« Non, je l'entends me dire : Monseigneur, Monseigneur. »
Chez cette malade, l'expression de tristesse est habituellement très marquée.
Une autre malade du même asile, ancienne journalière, nous offre un type parfait de ces démoniaques, pour lesquels le moyen âge n'admettait d'autre ressource que l'exorcisme. D'une intelligence assez bornée, de mœurs douces et régulières, cette fille fut un jour, m'assure-t-on, si vivement impressionnée par la mort d'un de ses voisins, qu'elle donna incontinent des signes d'aliénation mentale. J'ai appris, toutefois, qu'elle y était prédisposée par l'exaltation habituelle d'un sentiment religieux peu éclairé, et par les inquiétudes ordinaires d'une conscience naturellement timorée et scrupuleuse. Toute la physionomie et les attitudes de la malade expriment la mélancolie la plus profonde. Elle croit être ensorcelée, et prétend que le mauvais, c'est ainsi qu'elle désigne le démon, lui est entré dans le corps par le nez et la bouche, sous les apparences d'une fumée noire à odeur de soufre. Elle l'a, dit-elle, fort bien senti et ne le sent que trop encore. Il lui occasionne des souflrances atroces. Tantôt il la déchire avec ses griffes, tantôt il la brûle. Le plus souvent, il l'oppresse et l'empêche de respirer. Ses diverses sensations lui arrachent incessamment un gémissement plus que monotone, et que je ne saurais mieux comparer qu'à un beuglement.
3° Lypémanie hypocondriaque avec réaction de tristesse, — Dans cette forme de lypémanie, le délire triste est particulièrement caractérisé par des préoccupations et
des inquiétudes roulant à peu près exclusivement sur la santé, par une concentration habituelle de l'attention sur le moi, et suppose probablement une exaltation de l'instinct de la conservation qui n'exclue cependant pas le penchant au suicide, car il est assez fréquent de voir, et tous les auteurs qui ont écrit sur la matière en ont cité des exemples, des hypocondriaques manifestant incessamment, au sujet de leur santé, des inquiétudes et des craintes qui semblent supposer cependant la crainte de mourir, mettre fin à leurs jours par le suicide. Ne parlant, pour ainsi dire, qu'incidemment de l'hypocondrie, je n'insisterai pas sur les caractères de cette affection. Mais je crois devoir saisir cette occasion pour relever une erreur généralement répandue parmi les gens du monde eL parmi un assez grand nombre de médecins, et consistant à croire que les souffrances de l'hypocondriaque sont tout imaginaires, et que l'imagination du malade crée en quelque sorte de toutes pièces, tout ce dont ^ se plaint. Rien de plus réel, cependant, que les sou-f^ frances de l'hypocondriaque. L'exaltation de la sen^i'* bilité est telle chez ces malades que la douleur est, en quelque sorte, spontanée et indépendante de tot»-*^ cause matérielle appréciable. On peut même dire qti^ pour une même cause de souffrance, l'hypocondriaqi-*^ souffre beaucoup plus qu'aucun autre. Seulement, ^* par un rapport du physique au moral bien concevable? il est amené à de fausses interprétations de son étB^ dont il s'exagère la gravité et qu'il croit pouvoir attribuer à des maladies organiques diverses, suivant 1^ siège habituel des souffrances.
11 est possible que, dans ce cas, la dou'eur soit à la
sensibilité physique ce que rhallucination de la vue est à la vision, l'hallucination de Touîe à l'audition, et qu'elle soit le résultat d'une fausse sensation, hallucination véritable de la sensibilité à la douleur, l'expérience nous démontrant que toutes les sensibilités sont susceptibles d'être déviées et de donner lieu à l'hallucination. Mais, pour être hallucinatoires, si je puis ni'exprimer ainsi, les souffrances de l'hypocondriaque û'en sont pas moins éprouvées, et elles sont telles quelquefois, je l'ai dit, que le malade se tue pour y mettre fin.
On comprend qu'une forte réaction de tristesse soit la conséquence ordinaire d'un tel état. Cependant, inexpérience m'a démontré que si les hypocondriaques répugnent à toute diversion à leurs souffrances, ils y sont cependant accessibles. J'ai vu, par exemple, plusieurs de ces malades se faire violence pour aller dans le monde, et y faire preuve d'entrain, d'enjoue- Qaent, lorsqu'ils s'y étaient rendus à grand'peine.
tes exemples de lypémanie hypocondriaque avec ^"éaction de tristesse abondent. Je me bornerai à en ^iter un. C'est celui d'un ancien page de Charles X, ^t lieutenant de dragons jusqu'en 1830, époque où il ^onna sa démission par refus de serment à la nou- ^^Ue dynastie. Ce malade, dont j'ai été médecin pen- ^stnt six mois, et qui depuis a reçu les soins de mon ^itii le docteur Morel, était continuellement sous l'empire des préoccupations les plus sombres et roulant toutes sur sa santé qu'il croyait incessamment menacée des accidents les plus graves et, par exemple, d'une attaque d'apoplexie. Ces craintes étaient telles que le médecin, qui l'accompagnait dans ses voyages, ne pou-
vait le quitter un seul instant, et ne devait jamais sortir sans être muni de lancettes et de deux fioles, Tune d'éther, l'autre de laudanum, ce dont le malade ne manquait jamais de s'assurer. Cet hypocondriaque était sujet, particulièrement la nuit, à des troubles nerveux qui ressemblaient, à beaucoup d'égards, à un accès d'hystérie. L'analogie allait jusqu'à la sensation du globe hystérique. La réaction de tristesse était profonde et habituelle, et cependant le malade y faisait quelquefois diversion.
4** Lypémanie avec stupeur. — Cette forme de lypémanie n'est autre que celle dans laquelle la réaction de tristesse, quelle que soit la nature de l'idée triste, est portée jusqu'à la stupeur.
Pendant le cours de cette affection, il est impossible de préciser la nature des préoccupations qui absorbent le malade, car il se renferme dans le mutisme le plus absolu. Mais il ne saurait être douteux un instant qu'elles ne soient de nature triste. Cela résulte du moins du compte que rendent de ce qu'ils ont éprouve les malades qui viennent à guérir.
La lypémanie dont il s'agit s'accompagne souvent de troubles cataleptiques, de penchant au suicide, mads presque toujours par refus d'aliments, car la dépression profonde inséparable d'un tel état de stupeur, portant sur la volonté comme sur les autres facultés, ne rend possible en quelque sorte qu'un suicide passif.
J'ai observé assez souvent des cas de lypémanie avec stupeur, et la stupeur m'a toujours paru tellement profonde, et le malade, par suite, si apparemment étranger à tout ce qui se passe autour de lui, que je me suis
demandé si Texercice des facultés intellectuelles n'était pas aboli ou tout au moins suspendu, si, en un mot, il n'y avait pas plutôt stupidité ou démence aiguë que lypémanie avec stupeur. Mais quelques phénomènes observés pendant le cours de la maladie n'ont pu me laisser le moindre doute à cet égard. C'est ainsi que le malade dont l'observation va suivre opposait à l'alimentation la résistance la plus invincible, quand elle se composait de viande un vendredi ou un samedi, ce qui supposait tout à la fois une conservation de la notion du temps et une persévérance d'attention incontestable. Du reste, ces malades guérissent quelquefois, et les renseignements qu'ils donnent alors sur ce qu'ils ont éprouvé ne font que corroborer le fait que nous signalons.
Un artilleur du régiment en garnison à Rennes entre à l'asile de Saint-Méen en septembre 1853. Les médecins militaires qui l'accompagnent me donnent des renseignements desquels il résulte que cet individu qui remplaçait, et dont la conduite avait toujours été irréprochable, était tombé tout à coup et sans cause physique ou morale appréciable, dans un tel état de mélancolie avec stupeur, que l'on avait dû en venir à la séquestration dans un établissement spécial.
La stupeur est on ne peut plus profonde et produit une. dépression générale. La physionomie semble terrifiée. Le malade ouvre de grands yeux dont le regard morne, fixe et blafard, ne semble plus animé par aucun souffle intellectuel. Mutisme absolu. Refus d'alimentation grasse les vendredis et samedis; puis refus absolu quel que soit le jour et quel que soit
raliment, qui oblige de recourir à l'emploi de la bouche de force.
Après quatre mois, le malade semble se reprendre un peu à la vie intellectuelle et morale. Il commence à se livrer au travail, mollement et machinalement d'abord, puis plus activement et avec une spontanéité croissante. Il balbutie quelques monosyllabes en réponse aux questions qui lui sont adressées. Ce retour graduel des facultés intellectuelles dura deux mois environ. Bref, D... me parut être guéri, et j'allais même provoquer sa sortie lorsque j'ai quitté l'établissement.
Le malade m'a dit, après sa guérison, que pendant toute la durée de son affection, il avait été sous l'empire de cette idée, qu'il allait passer en conseil de guerre et qu'il devait être fusillé. Sa situation lui paraissait d'autant plus horrible qu'une force inconnue opprimait sa volonté et l'empêchait de parler. Nous avons tous éprouvé quelque chose de semblable lorsque, dans certains rêves pénibles, nous croyons qu'un danger nous menace et que nous nous trouvons dans l'impossibilité de fuir.
Toutes ces formes de lypémanie, espèces ou dirisions du genre que nous avons désigné sous le nom de lypémanie avec idées tristes et réaction de tristesse, ou lypémanie proprement dite, peuvent s'accompagner d'hallucinations d'un ou de plusieurs sens, à savoir : de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du tact et de la sensibiUté à la douleur.
C'est, toutefois, une question assez difficile, pour ne pas dire impossible, à résoudre, que celle de savoir si,
dans certains cas, c'est l'idée fausse qui procède de l'hallucination, ou l'hallucination de l'idée fausse. Je n'ai pas, comme on peut bien le penser, l'intention de la traiter ici ; ce serait soulever à cette occasion la grande question de l'origine des idées qui a si longtemps divisé et qui divise encore les psychologues.
On comprend, en effet, l'identité ou tout au moins la connexité qui existe entre ces deux questions. Ne peut-on pas conclure de l'état sain à l'état pathologique, et dire que si, avec Condillac, on croit que toutes les idées procèdent de la sensation, il doit en être de même des fausses idées qui constituent le délire, par rapport aux hallucinations ou aux fausses sensations ?
C'est, nous le croyons, un service que l'étude des maladies mentales est appelé à rendre à la psychologie, que d'éclairer d'un jour nouveau ces grandes questions, encore si obscures. Par l'exaltation des facultés, la foUe les montre avec une sorte de grossissement qui tend à en faciliter l'étude, et qui peut être considéré comme étant aux infiniment petits de l'intelligence, si je puis ainsi m'exprimer, ce que le microscope est aux infiniment petits de la matière.
Mais, pour le moment, du moins, laissant de côté la question de psychologie pathologique dans ce qu'il y a de général en ses termes, je crois pouvoir exprimer l'opinion que, dans certains cas, l'idée fausse peut être considérée comme la conséquence rigoureusement déduite de la perception qui suit la fausse sensation ou l'hallucination ; et que, dans d'autres cas, au contraire, où les hallucinations sont multiples, elles semblent être, au contraire , le produit de la réaction
de rintelligence sur la sensibilité, de l'idée sur la sensation. Il ne me répugne nullement d'admettre que, dans ces cas, le trouble de Tintelligence, d'où résulte le délire d'idées, est primitif, et produit sympathiquement, si je puis ainsi dire, ou plutôt symptomatiquement, un effet général qui porte toutes les virtualités, sensations, sentiments, instincts ou volitions, à se mettre à une sorte de diapason. Cette réaction de l'intelligence sur la sensibilité est rendue évidente par les effets d'un travail intellectuel excessif. Des hallucinations et illusions en résultent souvent. L'expérience de chacun de nous a pu lui en fournir la preuve.
Nous avons dit qu'à l'encontre de ces cas où l'hallucination paraît être le produit d'une réaction de l'intelligence sur la sensibilité, il en était dans lesquels la réaction de tristesse et le délire triste semblent procéder de l'hallucination.
On comprend, en effet, que la vue d'un précipice continuellement ouvert devant ses pas, comme chez Pascal, ou celle d'un squelette, comme chez cet halluciné dont parle Walter Scott dans un traité sur la démonomanie, beaucoup moins connu que ses immortels romans, soient de nature à produire un délire triste. Dans le fait cité par ce dernier auteur, la tristesse paraît bien être l'effet de l'hallucination, car le malade qui, avant de voir la mort, voyait tantôt un gros chat, tantôt un domestique qui le précédait et le saluait obséquieusement, ne devint triste que lorsque ces deux images firent place à celle de la mort.
On comprend aussi qu'une voix, effet d'une hallucination de l'ouïe, et n'exprimant que des pensées tristes, obscènes ou injurieuses, produise un délire triste.
II n'est pas plus difficile d'admettre que la perception de mauvaises odeurs ou saveurs résultant d'une hallucination du goût ou de l'odorat, fasse naître des idées d'empoisonnement susceptibles de réagir en tristesse, ou bien encore que la sensation de coups et de violences soit de nature à engendrer des idées tristes.
L'expérience des aliénistes est trop riche de faits dans lesquels des hallucinations ont manifestement exercé cette influence pour que je croie devoir m'étendre plus longuement sur ce point.
Les mêmes formes de lypémanie qui forment notre premier groupe peuvent encore s'accompagner de penchant au suicide ou à l'homicide, de tendances incendiaires, de penchants erotiques, d'une exaltation ou d'un affaibHssement de l'instinct de la conservation, d'un trouble dans les sentiments se manifestant par des sympathies ou des antipathies nouvelles et non motivées.
Elles peuvent être intermittentes, rémittentes ou continues. On peut les voir alterner régulièrement avec la manie, et constituer la folie circulaire ou à double forme. Il peut arriver aussi que le délire restant triste, la réaction de tristesse fasse place à l'agitation, la dépression des facultés à leur exaltation. Nous verrons plus loin que la réaction de tristesse peut être remplacée encore par une réaction de gaieté, par de l'ironie, de la colère, etc., c'est-à-dire que la lypémanie que nous venons d'étudier peut alterner avec les autres formes sur lesquelles nous allons appeler l'attention.
S* Lypémanle avec prédominance dldées tristes* suiis
réaction de tristesse*
Il s'agit de lypémanies caraclérisées, suivant nou: par un délire partiel et triste, dans lequel rélémeKzit tristesse ne porte, à proprement parler, que sur l^s idées. Le malade a des idées tristes et ne paraît pas étr^e mélancolique. Les fonctions d'expression, les habitud^^ extérieures, rien, en un mot, ne traduit Tempire d^M préoccupations tristes, cependant, qui assiègent le cerveau de ces malades. Il y a mieux même, on constate, chez quelques-uns, une véritable réaction cie gaieté.
Le caractère qui distingue cette classe de lypémaA.5e implique une telle contradiction que nous semblorns, en l'admettant, émettre un paradoxe. Et cependa-:Kit rien n'est plus vrai, rien n'est moins contestable* Nous le prouverons tout à l'heure par des faits, enco:*"^ bien qu'il puisse nous suffire pour cela de faire app^ ^^ à l'expérience des aliénistes qui me liront.
Dans la forme de lypémanie qui nous occupe, ^^ rapport qui unit d'ordinaire le sentiment à l'idée, *^ sensibilité à l'intelligence, qui crée entre ces de'^LJ^^ facultés une sorte de solidarité, et les fait réagir, d'( dinaire, synergiquement ou sympathiquement l'une l'autre, ce rapport, dis-je, est détruit ou perverti.
Dans ce cas, plusieurs choses peuvent se présent::^ ^^^ et motivent la division de cette forme de lypémanie -^^^'^ autant d'espèces différentes.
1^ Le délire triste ne donne lieu à aucune réacti^^^^^ de tristesse ou autre. Le malade n'est habituellem^ m:^^
ni triste ni gai. Il semble indifférent aux préoccupations qui assiègent son intelligence. Il en parle, du moins, sans que sa sensibilité en paraisse affectée. — Lypémanie sans réaction.
Entre les cas assez nombreux que j'ai observés de cette forme de lypémanie, je crois pouvoir citer celui d'une jeune dame, ex-directrice de poste, devenue aliénée par suite du chagrin que lui a causé Taliénation mentale de son mari, et de la perturbation apportée dans son physiologisme habituel par des conditions équivalentes au célibat et dont l'influence devait d'autant plus facilement s'exercer que la malade est d'un tempérament assez fortement hystérique.
Cette dame, évidemment atteinte de lypémanie, ne paraissait point, cependant, être mélancolique, bien qu'elle exprimât incessamment les inquiétudes et les préoccupations les plus variées sur sa santé. Tantôt elle s'imaginait que son nez s'allongeait ou allait se détacher de son visage ; tantôt que ses traits se déformaient ; tantôt encore, croyant avoir l'élasticité du caoutchouc, elle n'osait faire un pas, dans la crainte de rebondir et d'être lancée dans l'espace. Elle se croyait, enfin, atteinte des maladies les plus mortelles et les plus incurables. Lorsque la malade exprimait ces idées, c'était toujours sans émotion apparente. Sa physionomie n'était empreinte d'aucune tristesse. Son indifférence, enfin, était telle, qu'on l'eût dite étrangère à tout ce qu'elle racontait.
Un autre malade de l'asile Sainte-Gemmes se croit en butte à des inimitiés puissantes, aux machinations d'une société qu'il dit être de démoniaques^ et sa sensibilité n'en parait nullement affectée.
Un autre malade se tient habituellement sur la défensive contre un ennemi imaginaire, qu'il accuse de lui occasionner mille tortures, et, par exemple, de lui avoir soustrait plusieurs millions de kilogrammes de sang ; et cependant sa physionomie n'exprime aucune tristesse.
Il en est de même d'un aliéné de la Seine, entretenu à l'asile de Blois. Ancien cuisinier du duc de Wellington et des Tuileries, sous les règnes de Charles X et de Louis-Philippe, cet homme est entretenu dans des idées de persécutions féminines par des hallucinations et illusions de l'ouïe, par des voix de femmes qui se chamaillent {sic) dans sa tête. Ce sont autant de personnages différents, ayant chacun son timbre de voix particulier. Ces voix sont ordinairement irritées, et se disputent souvent jusqu'à ce que la voix de MM. Voisin ou Moreau, qui lui ont donné des soins à Bicêtre, ou la mienne, vienne mettre le holà etrétabUr l'accord. Malgré ces obsessions imaginaires, le malade, on peut le dire, conserve une sérénité de caractère inaltérable.
2° Le délire manifestement triste, loin de réagir en tristesse, s'accompagne, au contraire, d'un état de gaieté et de contentement qui forme avec lui un contraste en quelque sorte choquant.
Les malades atteints de cette forme de lypémanie vous parlent, le sourire sur les lèvres, de l'air le plus épanoui et sur le ton le plus jovial, des choses les plus sinistres ; vous disent en riant, par exemple, qu'ils sont en butte à des persécutions de toutes sortes, qu'on en veut à leurs jours, qu'on les empoisonne.
Un des eflets singuliers de cette anomalie est de
mettre la sensibilité en contradiction avec Tintelligence, Je sentiment avec l'idée, et, si je puis ainsi dire, la conclusion avec les prémisses. — Lypémanie avec idées tristes et réaction de gaieté.
Bien que, dans cette forme de lypémanie, la gaieté ne soit pas le résultat de la réaction des idées tristes sur la sensibilité, nous la considérons cependant comme une réaction. Nous croyons, en effet, pouvoir admettre, dans ce cas, que la solidarité qui unit d'ordinaire la sensibilité et Tintelligence est détruite ou tout au moins suspendue, et que, par suite, la sensibilité devenue indépendante de l'intelligence, se livre à des réactions en quelque sorte spontanées.
Un pensionnaire de l'asile de Rennes, ex-maire d'une commime de l'arrondissement de Vitré (lUe-et- Vilaine), m'a offert un type de cette forme de lypémanie.
Cet homme, d'une haute taille et de la plus forte stature, à la physionomie franche et ouverte, croit être en butte aux persécutions d'un nombreux parti d'ennemis politiques ; se plaint continuellement de ses odieuses machinations, des dangers dont on le menace, et cela sur le ton le plu?, jovial et de l'air le plus riant et le plus épanoui. Et cependant ce même homme, avant d'entrer à l'asile, avait, sous l'empire de ses préoccupations dominantes, tué quelqu'un.
Un pensionnaire du même asile, ancien employé de l'administration des tabacs, demande incessamment à comparaître devant la Cour d'assises de Saint-Brieuc, pour y soutenir ses droits à la liberté; proteste à chaque visite contre sa détention illégale et inconstitU" tiannelle (sic). Il écrit tous les trois jours et depuis
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plasieurs années à un avocat mort depuis trois ans, sans qu'il veuille le croire, des lettres dans lesqueUes il rappelle les dates de toutes les lettres antérieures, et reproduit exactement l'objet de chacune d'elles, ayant le soin, pour ne pas se compromettre, de constater dans un post-scripium que les clairs qui se trouvent dans le papier proviennent d'un vice de fabrication et non d'un grattage. 11 écrivit, un jour, dans un de ces post'scriptum : « Je tiens à constater que le pâté d'acre « qui recouvre tel mot (il précise la ligne et la page) (( n'en fait pas partie. »
Ce malade prétend, tantôt qu'on l'empoisonne avec des crottes de souris, ce qui lui fait enfler les jambes; tantôt que la viande est l'objet d'une falsification qui ne peut être neutralisée que par les choux. Ce légume, dit-il, fortifie les facultés intellectuelles, facilite les moyens de s'exprimer. Si l'on n'en mange pas, on est presque imbécile ou d court du cerveau (sic). D'autres fois, il se plaint de ce que les religieuses, par motif de religion, s'abstiennent de se moucher, ce qui a pour résultat d'amener dans ses fosses nasales, à lui) une grande abondance de mucosités.
Ce malade présente une paralysie complète de l'odorat, mais il éprouve des hallucinations de ce sens. Il ne sent nullement, par exemple, Fodeur (pi s'exhale des lieux d'aisance ; mais il se plaint d'un dégagement continuel de gaz de beurre brûlé qui lui porte sur la gorge.
Il y a, en outre, des hallucinations et illusions de l'ouïe, du goût et de la sensibilité. Malgré ces préoccupations qui sont toutes, on en conviendra, de nature à inspirer de la tristesse, le malade n'est pas triste le
DBS DIVERSES FORMES DE LYPEMANIE. 355
moins du monde et manifeste même de la jovialité.
3* Dans d'autres formes de lypémanies, la réaction de tristesse est remplacée par une réaction d'ironie habituelle : — Lypémanie avec idées tristes et réaction iirome.
Les malades qui en sont atteints opposent à tout ce qa'on leur dit un sourire ironique, un langage plein de réticences, un ricanement sarcastique, ou une affectation de politesse à laquelle il est impossible de se méprendre.
Tout ce qui se dit, tout ce qui se fait autour d'eux est interprété dans le sens de la persécution et de l'hostilité, et provoque cette réaction d'ironie. Il n'est pas même jusqu'à la bienveillance et à l'affabilité avec lesquelles on leur parle, qui ne prennent, à leurs yeux, le caractère de la persécution, que quelques-'uns systématisent et qualifient à'obsessùm insinuante.
Telle était la forme de lypémanie dont était atteint un aliéné de l'asile de Blois, ancien maître vitrier, né et domicilié à Pont-le-Voye (Loir-et-Cher). Ce malade croyait être l'objet de l'hostilité de tout ce qui l'entourait, et par suite le point de mire d'un système de machinations et d'obsessions qui se produisaient sous toutes les formes, voire même sous celles de la bienveillance et de la courtoisie, et dont Louis-Philippe qu'il croyait voir et entendre, était l'âme, à ce qu'il prétendait. Cet ahéné passait habituellement ses journées, assis, regardant souvent le soleil, en se servant ^e sa main comme d'un abat-jour. Mais lorsqu'on lui adressait la parole pour lui demander comment il se portait, il se levait précipitamment, se découvrait avec ^«ctalion et répondait en ricanant : a Très bien,
Monsieur, très bien, très bien. » Du reste, aucune réaction de tristesse habituelle sous l'influence des préoccupations de nature triste qui l'obsèdent incessamment.
49 Dans un quatrième groupe de lypémanie sans réaction de tristesse, cette dernière est remplacée par une réaction d'orgueil. Les malades s'enveloppent dans les plis d'une dignité imaginaire, et semblent toujours montés sur un piédestal d'où ils regardent tout le monde avec le dédain le plus affecté. Ils ont de la tendance à s'isoler, et lorsqu'on leur adresse la parole, de deux choses l'une, ou ils vous regardent de l'air le plus dédaigneux sans vous répondre^ ou ils vous répondent avec insolence : — Lypémanie avec réactim dorgueiL
Tel était l'état mental d'un ancien employé du trésor à Rennes, qui faisait partie de la popiUation de l'asile de Saint-Méen.
5<> Dans un cinquième groupe de lypémanies, la réaction de tristesse est remplacée par une réaction de colère, par une tendance marquée aux emportements maniaques : — Lypémanie avec idées tristes et réaction de colère.
Les malades atteints de cette forme d'affection ne sont, à proprement parler, ni gais, ni tristes habituellement ; mais on les voit, à de certains intervalles, se livrer aux accès de colère les plus violents et les plus spontanés. C'est ordinairement sous l'influence de l'obsession produite par des hallucinations de l'ouïe. Ces accès produisent, chez ces malades, l'effet de crises en quelque sorte salutaires. Ils soulagent de même que les larmes. On les voit ordinairement à la
suite, si ce n'est complètement lucides, au moins dans on état de calme et de bien-être relatif. On dirait que dans les intervalles, le système nerveux se sature de fluide comme une bouteille de Leyde, et que,* comme elle encore, il se décharge en produisant une commotion. On a vu des individus préluder longtemps d'avance à des accès d'aliénation mentale par une tendance à s'enfermer par intervalles dans leurs chambres pour s'y livrer à des accès de colère factice, ayant pour effet une détente salutaire.
L'ancien lieutenant de dragons, ex-page de Charles X, que j'ai cité comme exemple de lypémanie hypocondriaque avec réaction de tristesse, offrait un exemple de cette forme d'affection. J'ai pu quelquefois l'observer à son insu pendant ses accès de colère, et je le voyais marcher rapidement dans sa chambre, trépigner et frapper des coups de poing sur les meubles, en criant et jurant. Lorsqu'il entrait dans sa chambre pour s'y livrer à ces emportements, il était sombre et soucieux, et il n'était jamais plus souriant et plus affable que quand il en sortait.
Je pourrais citer encore au besoin le cas d'un ^cien étudiant en médecine entretenu à l'asile de Biois au compte du département de la Seine.
©> On voit, chez certains lypémanes, la réaction de Wstesse remplacée habituellement par une certaine -Xcitation maniaque qui se traduit par un besoin ^cessant de parler, par une très grande volubilité de engage, par une tendance extrême à s'émouvoir et à >asser avec la plus grande facilité du rire aux larmes, -t vice versâj avec la permanence d'un même ordre
d'idées tristes : — LypématUe avec prédominance (f idées tristes et excitation maniaque {réaction de manie).
1^ Un septième groupe de lypéraanies sans réaction de tristesse, se compose d'affections dans lesquelles les malades, avec un ordre de préoccupations habituellement tristes, se plaignent continuellement de toutes choses, se montrent en tout d'une exigence extrême, et sont incessamment travaillés par le besoin de faire des observations.
C'est à cette affection que Pinel a donné le nom de manie raisonnante. Celui de lypémanie raisonneuse me parait lui convenir beaucoup mieux ; car les malades sont bien plus raisonneurs que raisonnants, et la maladie revêt beaucoup plus le caractère de la lypémanie que celui de la manie.
8* Lypémamle avec prédomliiaMee dldées tristes et réseUta
mixte.
La lypémanie avec prédominance d'idées tristes peut présenter tour à tour les diverses réactions que nous venons d'examiner. Toutefois, dans ce cas, il en est une qui paraît être plus spécialement habituelle. C'est ainsi que la lypémanie avec réaction de tristesse habituelle peut être entrecoupée par des emportements, par des accès de colère, et constituer une lypémanie avec réaction de tristesse permanente et réaction de colère intermittente.
La lypémanie avec réaction de gaieté habituelle peut, de même que la précédente, présenter des intermittences de colère. 11 en est de même de la lypé'
manie avec réaction d'ironie ou d'orgueil, et de toutes les formes de lypémanie que nous venons de passer en revue. U peut arriver aussi que, dans la même affection, la réaction de gaieté alterne avec la réaction de tristesse. Je pourrais citer des exemples de chacune de ces affections ; mais, pour ne pas multiplier ces citations, je me borne à reproduire l'observation d'un cas de lypémanie avec réaction de gaieté habituelle et intermittence de colère, qui me semble prouver clairement ce que je viens d'avancer.
Ifme veuve M..., depuis plus de vingt ans pensionnaire dans l'établissement des aliénés de Blois, a conservé, à l'âge de quatre-vingts ans, et malgré les apparences de la constitution la plus débile, une verdeur intellectuelle et une santé physique des plus remarquables. Son caractère est on ne peut plus jovial.
Or, cette malade, qui se montre presque toujours chantante ou riante, se livre quelquefois, lorsqu'elle est seule dans sa chambre, à des accès de colère d'une violence extraordinaire contre des ennemis imaginaires auxquels elle donne le nom d'échos.
U est probable que cette malade, hallucinée de l'ouïe, est si fort et depuis si longtemps obsédée par les voix qu'elle entend, qu'elle a été conduite à les individualiser et à en faire un être abstrait, dont l'inimitié la poursuit, et auquel elle attribue tous les maux qui l'affligent. Ce sont les échos qui lui ont cassé la jambe il* y a vingt ans, qui ont fait mourir son mari, qui l'insultent la nuit, qui la rouent de coups, qui font blanchir et tomber ses cheveux, qui empoisonnent ses aliments, etc., d'où elle a admis des échos
fracturants, assassins, insultants, contondants, empoisonneurs, etc.
La lypémanie, enfin, avec réaction de tristesse, peut alterner avec des accès de manie, et constituer la folie appelée circulaire par M. Falret, et à double forme par M. Baillarger, et qui serait mieux nommée, je crois, folie à double phase. Nous croyons pouvoir, en effet, exprimer Topinion que dans cette forme d'affection, la lypémanie est la forme principale, et que la phase de manie n'est que le produit de la réaction de la phase mélancolique. Nous pensons que les lypémanes qui, de temps à autre, éclatent en manie, sont dans le cas de ces autres lypémanes dont nous avons parlé plus haut, et qui se livrent par intervalle à des accès de colère factice, comme pour détendre leurs nerfs en état de saturation de fluide. Nous nous croyons aussi fondés à admettre que si, par la phase de manie, le système nerveux s'est débarrassé d'un excès d'innervation, l'émission a pu aller au delà de la quantité excédante, et que par suite la dépression a dû succéder à l'excitation.
Quoi qu'il en soit de cette explication que je reconnais être hypothétique, il me paraît impossible de ne pas admettre l'enchaînement et la solidarité qui unissent entre eux les deux modes de manifestations, et qui en font bien plutôt deux phases d'une même affection que deux maladies distinctes et alternantes.
Nous avons, nous aussi, observé plusieurs exemples . de ce genre d'affection, et nous n'avons jamais <£ manqué d'appeler l'attention de nos internes sur 1 double manifestation qui les caractérise, et qui, dan certains cas, affectait une marche parfaitement régu
lière. Il y avait, par exemple, à l'asile de Rennes une pensionnaire chez laquelle la manie alternait de deux jours l'un avec la lypémanie.
Chez un malade de Tasile de Blois, les alternatives oscillaient entre quinze jours et un mois, et, ce qui me semble démontrer qu'il y a solidarité, ou plutôt subordination des deux phases l'une à l'autre, c'est que, toutes choses étaïit égales d'ailleurs, la manie était d'autant plus intense que la lypémanie s'était accompagnée d'une réaction de tristesse plus profonde et plus prolongée.
A propos des lypémanies avec idées tristes et réaction mixte, nous devons faire observer qu'assez souvent la réaction n'est mixte que parce que le déhre est mixte lui-même. Les idées tristes ne sont pas alors les seules conceptions délirantes. On peut les voir coexister avec d'autres idées entraînant un genre de réaction spécial.
C'est ainsi qu'une aliénée de notre service, croyant être fiancée à l'Empereur et sur le point d'être couronnée rosière, et s'imaginant, en outre, être en butte à un système de machinations ourdies contre elle par des envieux et des jaloux, se montre, sous l'influence de ces ordres d'idées différentes, tour à tour gaie, triste, ou orgueilleuse.
4« Lypémanie muis Idées tristes» mais avee expresslen de
tristesse.
Dans ce genre d'affection, l'élément de tristesse, au lieu de porter sur l'inteUigence, ne semble résider que dans la sensibilité. Les malades qui en sont
362 DBS DIVERSES FORMES DE LYPEMiLNIE.
atteints, n'ont aucune idée ou préoccupation que l'on puisse considérer comme motif de tristesse, et cependant ils ont l'air manifestement mélancolique.
Dans la lypémanie ordinaire avec idées tristes et réaction de tristesse, les malades ont un motif, si ce n'est réel, au moins imaginaire, de tristesse. Il n'en n'en est point de même ici. La tristesse, toute dans l'expression, ne reconnsut aucun motif réel ou imaginaire.
Il est très rare que la lypémanie se manifeste d'emblée avec ce caractère ; elle est presque toujours, pour ne pas dire toujours, consécutive à un état mental plus dessiné, quand elle ne constitue pas l'état précurseur d'une lypémanie proprement dite, et devant éclater plus tard. On l'observe ordinairement dans les circonstances qui suivent :
lo Dans certains cas de lypémanie ordinaire avec idées tristes et réaction de tristesse, passée à l'état de chronicité ou de démence. Les malades, après avoir été longtemps sous l'empire de préoccupations tristes qui motivaient la réaction de tristesse, abandonnent successivement ces préoccupations et semblent cependant encore rester sous leur impulsion. La réaction de tristesse survit à l'idée qui l'a produite, et il en est, sous ce rapport, de la sensibilité comme du pendule qui continue à osciller en vertu de la première impulsion , ou plutôt comme de la cire qui conserve les empreintes une fois reçues.
J'ai en ce moment, parmi mes malades, un gendarme qui n'accuse aucune préoccupation de nature triste, et qui présente cependant habituellement une expression profondément mélancolique. Ce malade a fait un
DBS DIVERSES FORMES DE LTPÉMANIE. 363
premier séjour à Sainte-Gemmes, et il est probable que Tabsence de toute conception délirante, en le faisant considérer comme guéri, a dû motiver sa sortie. Ramené quelques mois après, il présente une expression de mélancolie profonde qu'il est impossible de rattacher à aucune préoccupation, à aucune idée triste prédominante. Je reconnais même que cet état semblerait devoir exclure toute idée d'aliénation mentale, s'il ne résultait des renseignements les plus positifs que cette forme d'affection a passé deux fois par une phase de lypémanie avec idées tristes, dont l'état actuel ne parait être, en quelque sorte, que la rémission. Pendant cette phase de l'affection, le malade prend tous les gendarmes, ses camarades, pour des ennemis qui en veulent à ses jours, et contre lesquels il croit devoir se mettre en défense, manifestant même l'intention de se servir à cet effet des armes qui lui sont confiées. Il n'y a pas d'hallucinations.
Un aliéné de l'asile de Blois, nommé H... Jean- Honoré-Gabriel, ancien clerc de notaire, pensionnaire dudit établissement depuis plus de dix ans, nous offre un type du même état mental. Triste actuellement sans motif réel ou imaginaire de tristesse, cet individu a eu d'abord une lypémanie avec prédominance d'idées tristes. Mais à mesure que la démence s'est dessinée, le malade a successivement abandonné les conceptions délirantes qui motivaient la tristesse, tout en conservant l'expression de mélancolie qui en avait été le résultat.
Un pensionnaire de l'asile de Rennes est dans le même cas, après avoir été atteint d'une lypémanie avec idées tristes et réaction de tristesse, il n'accuse
aujourd'hui aucune prédominance d'idées tristes, mais sa physionomie et son attitude expriment la mélancolie. Il y a, du reste, de l'incohérence dans les idées, et des signes non équivoques de démence.
2o On observe encore cette forme de lypémanie dans les intervalles qui séparent les accès de la manie intermittente.
A propos de l'état mental des maniaques intermittents dans l'intervalle de leurs accès, je disais, dans quelques pages sur les intervalles dits lucides chez les aliénés :
<r Assez ordinairement alors, on observe une teinte « de mélancolie que rien ne justifie, car elle ne repose a que bien rarement sur la conscience que le malade a pourrait avoir de la gravité de sa position, et « sur les craintes que pourrait lui inspirer le retour a de ses accès, cette conscience et ces craintes lui « faisant la plupart du temps défaut. »
Depuis lors, l'expérience n'a fait que me confirmer dans l'opinion que tel parait être le caractère habituel de l'état mental des aliénés dans l'intervalle des accès de manie intermittente.
Aux exemples que j'ai déjà cités dans le travail dont je viens de parler, je pourrais en joindre beaucoup d'autres, et notamment ceux d'une pensionnaire de l'asile de Blois, sœur d'un des professeurs les plus éminents des lycées de Paris, et d'une pensionnaire de l'asile de Sainte-Gemmes, dont les accès de manie d'une violence extrême et d'une durée qxii varie entre un et plusieurs mois, sont séparés par des intervalles de huit à quinze mois, pendant lesquels l'état mental de ces malades, dont la raison et la lucidité ne
peuvent laisser aucun doute, revêt cependant cette teinte de mélancolie sans idées tristes, qui nous occupe dans ce moment.
Cette expression de mélancolie sans idées tristes ou sans délire m'a paru caractériser si généralement rétat mental des aliénés à manie intermittente dans l'intervalle des paroxysmes, que je suis porté à révoquer absolument en doute l'existence de la manie intermittente, et à n'y voir, en définitive, qu'une variété de la folie circulaire ou à double forme qui , je crois l'avoir montré plus haut, serait mieux nommée : folie à double phase.
3° Peut-être, enfin, serait-il possible de faire rentrer dans la forme de lypémanie qui nous occupe, l'afifectioa à laquelle M. Baillarger a donné le nom de stupù ^V^, s'il était permis de voir dans l'air stupide des Malades qui en sont atteints, une expression de mélancolie véritable, et s'il était bien démontré, d'ailleurs, ^^e ces malades n'ont que cette expression de mélancolie sans idées tristes.
Tel nous paraît être l'exposé aussi complet que possible des diverses formes de la lypémanie, avec la cl9.ssification qui nous semble devoir le mieux leur cc^uvenir. Nous ne croyons mieux faire, en terminant, que de les résumer dans le tableau suivant.