‹ Des maladies mentales et nerveuses v. 2Chapitre 32 sur 40 · OBSERVATION U · texte numérisé non relu

OBSERVATION U

M. X..., âgé de cinquante-deux ans, célibataire, ancien secrétaire de mairie, est depuis plusieurs années dans un état d'aliénation partielle caractérisée par les conceptions délirantes qui suivent.

M. X..., petit, trapu, boiteux par suite d'une ankylose, et, à coup sûr, peu prédestiné, par ses avantages physiques, au rôle de séducteur, et surtout de sujet propre à réaliser la loi de propagation de l'espèce par la sélection, s'est imaginé un jotir que M. le comte de ***, père de plusieurs filles et regrettant amèrement, d'après la notoriété publique, de n'avoir pas de garçon, avait jeté ses vues sur lui pour la procréation d'un enfant mâle, et que, sans lui exprimer nettement et catégoriquement ce désir, il le lui avait fait comprendre de mille façons. Le n^alade raconte de la ma-

nière suivante quelques-unes des circonstances qui ne lui ont laissé aucun doute à cet égard.

C'est ainsi, par exemple, qu'il a remarqué, à partir d'une certaine époque, que, dans les rapports qu'il avait avec M. le comte de *** comme secrétaire de mairie, celui-ci lui donnait des témoignages de bienveillance qui excédaient visiblement ceux que l'on donne à un inférieur ; il lui serrait , par exemple , la main avec effusion et en lui adressant le sourire le plus gracieux.

Encouragé par ces premières avances, M. X.... après avoir longtemps hésité, dit-il, s'est décidé à se rendre au château de M. le comte de ***. Celui-ci le reçut avec la même affabilité, en présence de sa femme. Au même moment, un enfant de deux ou trois ans s'étant mis à courir devant eux, M. X... a vu dans ce fait une allusion évidente au désir de M. le comte de ***, désir que celui-ci ne voulait pas lui exprimer de vive voix, tenant sans doute à ce que l'initiative vînt de lui.

M. X... s'étant retiré sans avoir eu la hardiesse d'exposer à M. le comte de *** le but de sa visite, descendit l'escalier et passa devant plusieurs domestiques qui affectèrent vis-à-vis de lui la plus grande obséquiosité, ce qu'il interpréta encore dans le sens du rôle important que lui destinait M. le comte de *" et qui était connu même de ses domestiques. Ce fut alors qu'il entendit M. le comte de *** dire du haut de l'escalier à un de ses domestiques ces mots très significatifs, suivant M. X... : a Dites au couvreur qu'il monte. »

Bien que je parle à un auditoire de médecins, je ne puis que m'abstenir, par respect pour la pudeur

académique, de reproduire les explications que M. X... m'a données en rougissant relativement au sens de ces paroles et spécialement des mots : couvreur et monter. Il me suffit de dire qu'il y a vu une allusion certaine, évidente, au service que M. le comte de *** attendait de lui. « Malgré cette invitation, dit-il, de M. le comte de ***, je lis un effort et me retirai. Depuis cette époque, les allées et venues continuelles des gens de la maison de M. le comte de ***, le passage fréquent de sa voiture, un redoublement d'affabilité de la part de M. et de M""«, des rencontres fréquentes de femmes à jupes plus ou moins relevées, et portant à leurs bras de gros nourrissons à qui elles adressaient souvent ces mots : Coucou ! coucou ! me confirmèrent de plus en plus dans la persuasion du désir ardent de M. le comte de ***. Sollicité vivement par toutes ces circonstances, je me décidai enfin à faire une seconde démarche. Ce jour-là, M. le comte de *** était absent; je fus reçu par sa femme ; elle m'accueillit avec sa grâce et son affabilité habituelles. Elle était alors avec ses demoiselles. Vous comprenez. Monsieur, qu'en présence de ses enfants, je ne crus pas devoir lui faire connaître le but de ma visite. Mais ses enfants s'étant retirés, sur un geste que j'ai cru remarquer de la mère, je restai seul avec elle. C'est alors, que, suant sang et eau et faisant sur moi un effort extraordinaire, je lui tins à peu près ce langage : « Madame, je vous prie d'excuser ma démarche ; je ne sais, d'ailleurs, si je me trompe ; mais, je crois, tout me dit... que M. le comte, votre mari, désespérant d'avoir par lui-même un rejeton mâle de sa race, a jeté sur moi ses vues et désire vivement que je communique avec vous pour en procréer un... » — A ces mots, M™« la

comtesse de *** manifesta un étonnement et une indignation faciles à concevoir, mais « feints, évidemment », dit M. X... Toutefois, il est probable que M*^' la comtesse de *** comprit bien vite qu'elle avait affaire à un pauvre insensé, car, après lui avoir fait sentir la gravité de l'injure qu'il faisait à une femme de son âge, •de son rang, elle eût pu dire de sa vertu, elle l'invita à se retirer en lui disant qu'elle garderait le secret de cette démarche et n'en parlerait qu'à son confesseur. Elle s'éloigna ensuite en disant à M. X. . . qu'elle allait visiter sa belle-sœur qui était malade. M. X... ne crut cependant pas devoir s'éloigner et lorsque, quelques instants après. M™* la comtesse de *" fut revenue, il poussa l'audace jusqu'à lui passer la main sur le devant de la poitrine : « mais, » dit-il, « je n'ai pas eu le courage, bien que je fusse debout et tout près d'elle, de l'embrasser et d'accomplir, dans cette circonstance, les désirs de M. le comte. »

« Monsieur, » me dit-il en terminant cet entretien, « si M. le comte de *** avait renoncé à ce désir, je serais le plus heureux des hommes ; mais, s'il l'a toujours, je déclare que je suis son homme en tout lieu, à toute heure du jour ou de la nuit qu'il m'appellera. Quant à mon mariage avec M"® Y..., et qui ne peut s'accomplir qu'après la naissance d'un enfant mâle à M. le comte de *", il est toujours l'objet de mes plus vifs désirs. »

La réponse suivante faite quelques jours après par M. X... à l'une de mes observations, me semble caractéristique, en ce sens qu'elle établit de la manière la plus nette et la plus évidente la démarcation qui existe chez ce malade entre la partie saine de son jugement et la partie lésée.

« Je suppose, Monsieur, » lui disais-je, a qu'après

avoir fait vos preuves avec M™« la comtesse de "*, vous épousiez enfin M"« Y..., qui est toujours, dites-vous, l'objet de vos plus vives tendresses, et, qu'après plusieurs années de mariage, vous n'ayiez que des filles, songeriez-vous à prier M. le comte de ***, ou toute autre personne, de vous rendre le service de cohabiter avec votre femme afin de vous procréer un garçon? » « — Non certes, i me dit-il vivement et d'un air narquois, « cela ne me conviendrait nullement. » — « Eh bien, alors, » repris-je, « pourquoi voulez-vous infliger à M. le comte de *** un ridicule que vous repoussez avec tant d'énergie pour vous-même? »

Le malade, visiblement embarrassé, ne fit aucune réponse à cette question.

Dans les derniers temps qu'il fut soumis à mon observation, M. X... ayant reçu de M. le Sous-Préfet de son arrondissement et de plusieurs autres personnes, dans une visite de l'établissement, l'assurance que M. le comte de *** venait d'avoir par lui-même un fort et beau garçon, a déclaré que la chose était impossible, attendu que la bonne fortune dont il s'agissait ne pouvait lui écheoir que de son fait.

Quelque temps auparavant, la conscience d'être retenu à l'asile par le fait de son idée dominante, avait inspiré à M. X... une pensée de dissimulation, et il écrivit, sous son influence, la lettre ci-après à M. le comte de *** :

« Monsieur le comte,

« J'ai ouï dire et il est de notoriété que tous vos enfants sont des demoiselles et que vous auriez le vif désir d'avoir un garçon.

« Avant mon entrée à l'asile public des aliénés de,., où je me suis rendu sur votre demande, et, paraît-il, en vertu d'un arrêté préfectoral, je suis allé bien des fois à votre château, parce que je croyais que votre dessein était de me laisser communiquer avec Madame votre épouse pour avoir un rejeton de ma race. Je n'y ai pas été admis, mes démarches étaient irrationnelles, elles ont dû vous importuner.

<r L'idée de votre susdit dessein n'est plus dans ma tête ; je l'en ai chassée comme étant très absurde et hors le sens commun. Je veux rester tranqmlle, et • même ne jamais revenir à cette idée. Il faudrait pour cela l'évidence qui ne peut s'établir que par un aveu ou déclaration de votre part, ainsi que je l'ai dit aujourd'hui et hier à M. Billod, directeur de l'établissement.

« Il y a là, dans ma commune, une personne très honorable dont j'ai demandé la main, qui est toujours Tobjet de mes plus chères affections, et l'on ne peut mieux placée dans mon esprit. Cette personne est MW«Y....

« Je m'attache à elle pour le mariage, de préférence à deux autres personnes dont il a été question et qui sont : Madame... et Mademoiselle...

« J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus distingués et dévoués. Monsieur le comte, votre très respectueux serviteur.

€ Signé : X... »

Mais l'effort étant au-dessus de ses forces, il renonça bientôt au système et revint à sa conception délirante qu'il exprima dans une lettre ultérieure.

Au même titre que le fait précédent, l'observation que nous venons de lire soulève une question de responsabilité partielle sur laquelle il est permis d'être divisé.

Nous sommes ici en présence d'un homme qui, bien qu'affecté depuis plusieurs années d'un délire partiel des plus bizarres, sans doute, mais, en tout cas, parfaitement circonscrit, remplissait, d'une manière irréprochable, les fonctions assez difficiles de secrétaire de mairie et dont la responsabilité comme fonctionnaire n'était douteuse pour personne. Or, que dans l'exercice de ses fonctions ou que dans le cours de sa vie ordinaire, il eût commis quelque faute ou même quelque crime, sans lien, sans connexité avec l'objet bien connu de son délire, eût-on dû le lui imputer? Sous ce rapport, nous croyons que les avis doivent être partagés, bien que je pense que, parmi les partisans de la responsabilité partielle, il n'en est aucun qui, à propos d'un crime entraînant une condamnation grave, poussât le courage de ses convictions jusqu'à ne tenir aucun compte de l'existence d'un délire si partiel et si étranger qu'il parût au crime imputé, et de son influence possible sur le libre arbitre en général.

Mais si, dans l'espèce supposée, le doute est à la rigueur possible, il ne saurait évidemment en être de même dans le cas où, comme cela lui est arrivé une fois, le malade, conduit, si je puis m'exprimer ainsi, par la logique de son délire, attente à la pudeur de M™« la comtesse de ***, pour accomplir sur elle l'acte par lequel il croit condescendre au délire supposé de son mari. La connexité, ici, entre le délit et la concep-

tion délirante dont il n'est, pour ainsi dire, que la conséquence, la connexité, dis-je, est de toute évidence et l'irresponsabilité ne saurait être un instant douteuse.

Cette observation témoigne encore, pour le dire en passant, de Tirrésistibilité avec laquelle, par une déviation du jugement et de la faculté associatrice des idées, le monomane interprète, commente, explique tous les faits, toutes les circonstances dont il est témoin, pour les adapter à son point de vue, pour les ployer, si je puis ainsi dire, à toutes les exigences de son délire et les faire graviter dans tous les cas autour de sa conception délirante.

Il me semble résulter* de tout ce qui précède, que la donnée sur laquelle repose la croyance aux intervalles ou moments lucides chez les aliénés, ne doit être admise que sous réserve d'une interprétation particulière qui restreint l'application de ce mot :

4^ Aux intervalles qui séparent les accès dans les folies intermittentes ;

2^ Aux états de lucidité intellectuelle compatible chez beaucoup d'aliénés avec un délire plus ou moins partiel.

Ceci étant admis, il y a une distinction à établir entre les actes commis par un même aliéné, en actes raisonnables et en actes déraisonnables.

Les premiers sont évidemment ceux qui peuvent être appréciés comme tels par la sagesse de tous et qui portent le cachet de la raison, abstraction faite de l'état intellectuel dans lequel ils ont été produits.

Les autres sont ceux qui portent le cachet contraire et dont la connexité avec l'objet du délire est tellement

étroite, qu'ils paraissent en être la conséquence nécessaire.

D'où il résulte que, pour l'appréciation de la valeur des actes des aliénés, il est quelquefois nécessaire de faire abstraction de la condition d'aliéné et de considérer un peu plus qu'on ne le fait généralement l'acte en lui-même qui peut, suivant moi, être jugé valable bien qu'émané d'un homme en état d'aliénation.

Je ne crois pas avoir d'ailleurs besoin de rappeler que la question de responsabilité chez les aliénés est, comme chez les autres hommes, implicitement contenue dans la question de la liberté morale, et que la notion du bien et du mal, du mérite et du démérite, et par suite de la récompense et de la peine, s'y rattache intimement.

Or, si l'on admet l'irresponsabilité des aliénés pour toutes les actions pouvant entraîner une punition, je demande aux adversaires de la responsabilité que j'aime mieux appeler relative que partielle chez les aliénés, s'il ne faudrait pas l'admettre aussi pour les actions pouvant entraîner récompense. Or, qui est-ce qui pourrait soutenir qu'un aliéné est incapable de commettre une grande et noble action, constituant pour lui un véritable droit à une rémunération. Sans aller aussi loin qu'on l'a bien à tort attribué à mon savant maître, M. Moreau (de Tours), dans la voie de l'identification du génie (j'ajoute de l'héroïsme) et de la folie, on peut, je crois, en s'appuyant sur ce fait que l'un et l'autre procèdent d'un état d'exaltation extra-normale, admettre l'existence entre eux de

quelques rapports, toute réserve faite de la question de nature.

Partant de là, il ne répugne nullement, ce me semble, de croire que la nature de l'aliéné le dispose peut-être plus qu'un autre à des œuvres hors ligne ou à de grandes actions en dehors des manifestations de son délire ; et ceci n'est pas une simple vue de l'esprit ; la démonstration n'en résulte pas seulement de ce que, ainsi que l'a fort bien établi M. Moreau, dans une même famille, on trouve simultanément des hommes de génie, des héros, des aliénés, des épileptiques, ou des idiots, mais encore de ce que beaucoup d'aliénés, longtemps avant de le devenir, ont préludé, par une exaltation qui les a conduits aux plus grandes et aux plus nobles actions, à l'exaltation morbide caractéristique de l'état d'aliénation.

Il y a mieux, la période prodromique et celle qui comprend ce que M. Tardieu a si justement appelé l'imminence morbide sont assez souvent caractérisées par une excitation extra-physiologique qui double l'énergie des facultés, augmente les aptitudes et favorise le développement des grandes œuvres et des belles actions.

Je pourrais emprunter à l'histoire contemporaine, et sans sortir même du corps médical, des exemples à l'appui de celte manière de voir. A défaut de ces exemples, sur lesquels il ne m'est pas permis de m'appuyer explicitement, je puis citer celui qui m'a été offert par un capitaine d'infanterie que j'ai eu dans mon service, il y a quelques mois. Ce malade, qui comptait plusieurs aliénés dans sa famille, avait, avant

de le devenir lui-même, préludé au^ manifestations caractéristiques de l'état de folie par une exaltation qui avait frappé ses compagnons d'armes eux-mêmes, et en avait fait, de leur aveu, un véritable héros en Crimée et en Italie, à la prise de Malakoff et aux batailles de Magenta et de Solférino. Or, dans les cas où un aliéné, bien qu'aliéné, se distinguerait par une grande action qui vaudrait une récompense à une autre personne, serait-il juste de l'en frustrer par ce seul motif qu'il est atteint d'aliénation mentale ? Non, assurément, et je ne pense pas que, sous ce rapport, il puisse y avoir la moindre divergence entre les partisans et les adversaires mêmes de la responsabilité relative chez les aliénés. Mais, pour être logique, il me semble nécessaire d'admettre que, si d'autres actes, et, par exemple, des testaments considérés en eux-mêmes, et abstraction faite de l'état mental de l'auteur, paraissent empreints de lucidité et de raison et sans connexité, d'ailleurs, avec l'objet du délire qui caractérise ledit état mental, il serait irrationnel et injuste de les invalider par cela seul qu'ils émanent d'un aliéné.

J'estime, toutefois, qu'il importe de faire une réserve pour les actes criminels, et je n'hésite pas à déclarer que si, à propos d'actes de cette nature, j'étais appelé à émettre un avis d'où pût dépendre une condamnation quelconque et, par suite, l'infliction d'une peine, tout en penchant vers l'opinion de ceux qui, comme M. Delasiauve, admettent la responsabiUté partielle, je concluerais cependant comme leurs adversaires, et, par exemple, comme M. Jules Falret et son éminent père.

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