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Mémoire lu à l'Académie de Médecine dam la séance du
96 Mars 1867.
Bien qne se rapprochant par le titre du travail que nous avons publié dans le Cahier des Annales Médico-Psychologiques de juillet 1852, ce Mémoire s'en éloigne par beaucoup de points et plus spécialement par son caractère médico-légal.
Nous y avons, comme nous Tavons dit plus haut, traité incidemment la question des classifications en pathologie mentale et indiqué Texpédient par lequel nous suppléons à leurs vice et insufOlsance.
La croyance traditionnelle à des intervalles ou moments lucides chez les aliénés soulevant pour ces malades des questions de responsabilité dont l'importance s'apprécie de reste, il m*a paru intéressant, de rechercher si Texistence de semblables intervalles ou
Pour moi, je n'hésiterais pas un instant à repousser, de la manière la plus absolue, le principe de la responsabilité à un degré quelconque chez les paralysés généraux en état de rémission ou d'intermission supposée la plus complète.
Reste bien, pour la paralysie générale, l'hypothèse de la guérison ; mais, outre que la possibilité de cette guérison est très contestable, à raison de l'impossibilité où se sont trouvés les observateurs, dans les rares exemples que la science a enregistrés, de distinguer la guérison de ce qui ne pouvait n'être qu'une intermission plus ou moins prolongée, je n'ai pas besoin de faire observer que, s'il y avait guérison, il ne pourrait plus être question de moments ou d'intervalles lucides.
Ceci posé, je passe au type désigné dans les anciennes classifications, sous le nom de manie. On sait qu'elle peut être rémittente ou intermittente. J'écarte d'abord les rémissions comme ne pouvant caractériser une période à laquelle on puisse appliquer la désignation de moments^ ou dUntervalles lucidesy puisque, pendant sa durée, le désordre mental persiste toujours, à un degré moindre seulement.
J'arrive aux intermissions et je me demande si c'est à elles qu'il convient de rapporter les momenis ou intervalles lucides^ admis de temps immémorial par 1^ sagesse des nations comme par celle des médecins.
La manie intermittente, comme la fièvre de ce nom, peut affecter les types quotidien, tierce ou quarte, etc., mais les accès, on le sait, peuvent être séparés par des intervalles qui varient entre un jour et plusieurs années. J'ai à l'asile de Sainte-Gemmes quelques ma*
niaques qui, depuis treize ans que je suis à la tête de ce service, m'ont présenté des successions de paroxysmes et d'intermissions d'un à deux ans. Je puis citer spécialement, parmi ces malades, un prêtre, qui, pendant les intermissions de son état mental, est assez complètement lucide pour remplir le ministère et faire l'office de deuxième aumônier, sans que, chose singulière, l'antécédent de ses accès successifs nuise le moins du monde à son prestige ecclésiastique aux yeux de tout le personnel qui l'en voit dépouillé cependant pendant son délire. Or, lorsqu'un individu reste un aussi long temps sans donner le moindre signe d'aliénation mentale, peut-on dire qu'il ait, pendant cette période, un moment, ou un intervalle lucide. Personne, je crois, n'oserait le soutenir. Il n'est plus aliéné dans cet intervalle, et l'accès, lorsqu'il éclate de nouveau, doit être considéré comme une rechute ; sa terminaison a tout à fait le caractère d'une guérison pendant la durée de laquelle la séquestration et l'isolement pourraient, jusqu'à un certain point, cesser d'être nécessaires, et pendant laquelle aussi le malade doit pouvoir accomplir des actes d'une raison, ce me semble irréprochable, et, par exemple, faire un testament dont la validité ne puisse être contestée.
Être ou ne pas être aliéné, tel est le dilemme dans lequel est fatalement enfermé le maniaque intermittent. Il serait oiseux de s'étendre sur cette démonstration ; il est trop évident qu'il ne peut être question des intervalles lucides d'un homme qui n'est plus aliéné. Je tiens cependant à faire remarquer subsidiaire ment que la manie est bien plus rarement intermittente qu'on ne le pense généralement, et que, par suite, le
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nombre des cas dans lesquels la légalité des actes accomplis par les maniaques réputés intermittents, pendant les intermissions, ne pourrait être attaquable en aucune façon, doit être on ne peut plus restreint.
Je crois, en effet, pour ce qui me concerne, que ces intermissions sont beaucoup moins complètes qu'on ne peut le supposer, et que l'état mental qui succède aux accès est loin d'être un état absolument normal. Assez ordinairement alors, on observe une teinte de mélancolie que rien ne justifie, car elle ne repose que bien rarement sur la conscience que le malade pourrait avoir de la gravité de sa position et sur les craintes que pourrait lui inspirer le retour de ses accès, cette conscience et ces craintes lui faisant, la plupart du temps, heureusement défaut.
Je crois aussi qu'il se produit alors quelques troubles de la sensibilité et de l'intelligence qui restent intérieurs et inaperçus, tant parce que les malades n'en ont pas conscience, que parce qu'ils sont peu expansifs et semblent concentrer en eux-mêmes ce qu'ils éprouvent. D'autres fois, on constate des susceptibilités de caractère, des singularités d'habitude, des excentricités, des instabilités d'idées et de volitions, des contradictions, des mobilités d'impression, des impatiences, des désirs immodérés, des mouvements de sensibilité anormale, des inquiétudes, des insomnies, un tremblement nerveux, toutes modifications qui ne vont pas jusqu'à l'aliénation mentale proprement dite, mais qui impriment cependant au moral de ces infortunés un cachet tout spécial. Il est facile de voir que, chez eux, la raison proprement dite ne paraît tenir qu'à très peu de chose : c'est bien le roseau pemant de
Pascal. L'intégrité de la volonté leur permet de lutter momentanément contre les entraînements du mal, jusqu'à ce qu'ils succombent dans cette lutte inégale ; mais on peut, jusqu'à un certain point, assister à ce combat de la folie et de la raison, à cette lutte corps à corps, pour ainsi dire. Ajoutons que ces diverses nuances de l'état mental qui remplit l'intervalle des accès, ont d'autant plus de valeur, au point de vue séméiotique, qu'elles ne préexistaient pas à la première invasion de la maladie, et qu'elles ne caractérisaient pas l'état habituel de la maladie, ou que du moins elles ne se montraient pas avec la même intensité.
Il ne peut être question de moments ou d'intervalles lucides dans les deux phases des folies circulaire ou à double forme *, puisqu'il n'y a, dans les deux espèces, qu'une simple transformation de l'état mental.
Il est permis de rattacher aux intermissions de la folie, et de leur appliquer ce que nous venons de dire, celles qui s'observent assez souvent pendant la durée des maladies intercurrentes et spécialement à la fin de la vie de plusieurs aliénés ; mais, outre que ces intermissions sont susceptibles des mêmes interprétations que celles de la manie intermittente, il y a lieu de considérer que la question de responsabilité qui s'y rattache, est connexe d'une autre question dont M. Legrand du SauUe a fait le sujet d'une étude intéressante, je veux parler de l'état intellectuel des mourants qu'ils aient ou non été aliénés.
* Nous avons exprimé ailleurs l'avis que le nom de folit à double phase serait peut-être mieux approprié à Tespèce dont il s'agit.
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Je n'ai pas besoin de faire observer que, la lucidité constituant l'expression d'un étal de l'intelligence et non de la sensibilité, la qualification de lucide ne peut être appliquée aux intervalles qui séparent les manifestations de l'état hallucinatoire, quel que soit le sens affecté. Tout au plus pourrait-on discuter la question de savoir si l'existence des hallucinations est absolument incompatible avec une intégrité absolue des facultés intellectuelles, et par suite, avec une responsabilité entière. Mais, si intéressante que soit cette question, elle ne saurait rentrer dans notre sujet. J'en dirai autant de la question des impulsions irrésistibles coexistant avec un état de lucidité plus ou moins complète de l'intelligence, et je me hâte d'arriver au type d'aliénation mentale que l'on est convenu de désigner sous le nom de monomanie.
C'est sans doute dans le cours de cette affection que l'on a cru le plus spécialement pouvoir constater l'existence d'intervalles ou de moments lucides, et c'est probablement aux intervalles dans lesquels le délire qui la caractérise ne se manifeste pas, qu'il est fait allusion par cette désignation. Il y a donc lieu d'examiner si elle lui est justement appliquée.
Mais, avant tout, il me parait d'autant plus nécessaire de bien définir l'état mental désigné sous le nom de monomanie, que j'ai moi-même, depuis plusieurs années, renoncé à cette désignation.
Frappé du vice de toutes les classifications admises et dans l'impossibilité d'y adapter complètement les caractères de tous les types que j'observe, je leur substitue, en attendant mieux, une description sommaire de la maladie dont tous les cas restent rangés
SOUS le chef unique d'aliénation mentale. Le délire (apyrétique et idiopathique, bien entendu) constituant le caractère pathognomonique de l'aliénation mentale, c'est-à-dire de l'espèce dans laquelle les facultés intellectuelles peuvent être considérées comme altérées dans leur qualité, si l'on peut ainsi dire, je classe les cas d'aliénation mentale qui s'offrent à mon observation, suivant qu'ils sont caractérisés par un délire général ou partiel^ avec ou sans prédominance d'idées de telle ou telle nature, avec ou sans dépression ou excitation, avec ou sans aberration dans les actes, avec ou sans hallucinations ou illusions de tel ou tel sens, avec ou sans impulsions irrésistibles *, qu'elles se lient ou non à un ordre particulier de conceptions délirantes, avec ou sans lésions de tel ou tel instinct, et enfin, avec ou sans conscience de l'état mental.
Les caractères de la folie sont classés ici, autant que possible, par ordre d'importance, et l'on voit que j'ai placé dans le haut de l'échelle le délire d'abord comme de juste, puis l'excitation ou la dépression.
Dans les cas où l'inteUigence, au Ueu d'être altérée dans sa qualité^ ne semble l'être, pour ainsi dire, que dans sa quantité, c'est-à-dire , dans les cas où l'affaiblissement des facultés intellectuelles me semble exister à l'exclusion de tout le délire, je change ma formule et je dis : non pas que le sujet est dans un état dC aliénation mentale,.., mais qu'il est dans un état metital caractérisé par un affaiblissement des facultés
^ Se rattachent aux impulsions plus ou moins irrésistibles les tendances qui caractérisent les états désignés sous les noms de kleptomanie, pyromanie, déambulomanie, dypsomanie, ainsi que leï penchants au suicide, à rhomicide, à la violence^ à la destruction.
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intellectuelles, ou par leur abolition, sous réserve des autres caractères observés. C'est à un tel état que se rapportent, on le comprend, la démence sans délire, l'idiotisme à ses divers degrés, toutes les espèces, enfin, dans lesquelles il y a plutôt diminution dans la quantité d'intelligence qu'altération dans sa qualité.
L'avantage de ce système, dont l'application est de la plus extrême facilité, est de suppléer d'abord à l'absence bien démontrée, je crois, d'une classification qui satisfasse à toutes^les exigences de la science, en attendant cette classification, si tant est qu'elle doive jamais surgir des progrès de la médecine mentale, et de mettre cette même science à la portée des magistrats et des gens du monde, ^n la débarrassant d'un nosologisme qui n'est intelligible que pour ses élus, et en y substituant une description sommaire qui embrasse, autant que faire se peut, la pluralité des caractères de l'espèce à définir.
D'après cet exposé, il est clair que je rattache la monomanie des auteurs au groupe des aliénations mentales caractérisées par un délire partiel, et que je concilie par là l'opinion de ceux qui rejettent et de ceux qui admettent l'existence de cette forme morbide. Pour les uns et les autres, en effet, le délire qui la caractérise est partiel, et la différence qui existe entre M. Faire t et ses contradicteurs sous ce rapport, ne porte, à proprement parler, que sur le degré de limitation des idées délirantes.
La lypémanie dont Esquirol avait, à tort, fait une espèce distincte de la monomanie, puisque le délire partiel qui les caractérise toutes deux n'est pas moins partiel dans l'une que dans l'autre, et ne se distingue
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que par un caractère évidemment secondaire, je veux parler de la nature mélancolique du délire, la lypémanie, dis-je, rentre naturellement, comme la monomanie, dans le groupe des aliénations mentales caractérisées par un délire partiel, et ne s'en distingue, je le répète, que par la nature triste de Tordre d'idées prédominant, ainsi que par la dépression qui s'y joint le plus ordinairement.
D'après cette manière de considérer la lypémanie et la monomanie, je n'ai pas besoin de faire observer que ce que je vais dire des intervalles ou moments lucides inhérents à leur marche, leur est d'avance également applicable.
Ceci posé, et étant admis que, dans le cours de toute aliénation mentale caractérisée par un délire partiel avec ou sans prédominance d'idées, il y a des moments, des intervalles dans lesquels le malade jouit de toute sa lucidité, il est naturel de se demander si ces intervalles constituent des périodes dans lesquelles ce même malade ait complètement renoncé à ses conceptions délirantes, en ait reconnu la fausseté, les ait abjurées, en quelque sorte, dans lesquelles, enfin, il puisse être considéré comme ayant cessé d'être aliéné, ou bien s'ils ne constituent pas plutôt des périodes dans lesquelles le délire existant toujours, cesse seulement de se manifester, soit parce qu'il y est fait diversion par une conversation sur des objets étrangers à ce même délire, soit parce que le malade éprouve, pour une cause ou pour une autre, le besoin de le dissimuler.
Il n'est personne parmi vous, Messieurs, pour qui cette réponse puisse être un instant douteuse. Il est
bien évident, en effet, que dans les intervalles où l'aliéné, affecté d'un délire plus ou moins partiel, semble jouir d'une raison et d'une lucidité complètes, il n'y a qu'une suspension dans les manifestations du délire, qui existe toujours ; il suffit, pour s'en convaincre, de replacer le malade sur le terrain de ses conceptions délirantes. Il y a bien lucidité ^ raison même dans les intervalles, mais elles constituent l'eipression d'un état intellectuel intercurrent, si je puis ainsi dire, et coexistant avec le délire qui, pendant ce temps, reste intérieur. Il ne serait pas plus exact de dire que l'aliéné affecté d'un délire partiel cesse d'être aliéné lorsqu'il s'abstient de manifester son délire, que de soutenir, par exemple, qu'un mathématicien cesse d'être mathématicien dans les moments où il fait autre chose que des mathématiques.
Les intervalles ou moments lucides que présentent ces malades, ne sont donc pas susceptibles de deux interprétations.
Après leur avoir assigné leur véritable caractère, il serait oiseux de prouver par de nombreuses observations l'existence fréquente chez les aliénés à délita partiel de semblables moments. L'expérience ^^ chacun de nous ne peut être que riche de faits qui ^^ témoignent ; je me borne à en citer quelques-uns (^'^ me semblent propres à faire ressortir avec évidence donnée dont il s'agit.
Je puis, d'abord, me prévaloir de ce fait que la pi part des aliénés admis à la table des chefs d'établis^ ments publics ou privés, prennent ordinaireraei pendant toute la durée du repas, assez d'empire s eux-mêmes pour contenir l'expression de leur déli
et pour s'y conduire de manière à justifier Tétonnement des autres convives.
Cette dissimulation du délire m'a paru assez souvent frappante, comme à beaucoup de mes collègues, dans les circonstances où des aliénés sont interrogés par des magistrats en vue de leur interdiction. Il est bien rare, aussi, que dans les visites qui sont faites par des fonctionnaires d'un ordre plus ou moins élevé dans les asiles, beaucoup d'aliénés ne se montrent pas dans im état qui contraste plus ou moins avec leur état habituel et semble quelquefois exclure tout caractère d'aliénation. La plupart des aliénés auxquels on peut appliquer, avec plus ou moins de raison, la désignation de fous raisonnants, ou de pseudo-monomanes, sont particulièrement dans ce cas. J'ai cité ailleurs l'exemple d'un monomane halluciné qui, à l'asile de Blois, m'a servi longtemps de secrétaire, et qui a dû remplir le même office sous mes honorables successeurs, MM. Lunier et Rousselin. Ses écritures étaient vraiment irréprochables. Un jour, pourtant, les caractères en parurent un peu moins rectilignes ; mais le malade attribua ce défaut à l'influence exercée sur la sûreté de sa main par la claudication du président de la commission de surveillance venu ce même jour à l'asile, lequel était, en eflet, affecté de celte infirmité.
Après avoir mentionné plusieurs autres faits analogues dans le même travail, je terminais ainsi : a Qui n'a entendu parler de ce Diogène de haut étage, dont les excentricités ont retenti naguère dans tout Paris, qui dépliait cinquante serviettes pour une seule barbe, qui se rafraîchissait l'été en prenant des glaces et en en mettant dans ses bottes, qui faisait mettre un cou-
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vert pour son chien dans les restaurants où il dinait, qui se faisait suivre quelquefois de tous les fiacres du boulevard \ qui ne se servait de son parapluie que lorsque le temps était beau et le passait à son domestique lorsqu'il pleuvait, etc. On ne pouvait revenir de son étonnement lorsqu'on voyait l'esprit le plus On et le plus cultivé coexister avec ces aberrations incroyables. Un des traits de cet esprit, toutefois, était caractérisé par une tendance à tout dépoétiser et à tout ramener au réalisme de la matière. C'est ainsi, par exemple, qu'après avoir parlé avec enthousiasme et une admiration dont on pouvait être dupe tout d'abord, de la beauté d'une œuvre poétique ou autre, il ne manquait jamais de terminer sa période de louange par cette chute inattendue : « et quand on pense que l'auteur de ce chef-d'œuvre va à la garderobe. »
Il se brouilla, dit-on, avec un journaliste célèbre de l'époque, pour avoir fait suivre d'une telle réflexion réloge d'un de ses premiers-Paris.
A ces exemples, je pourrais ajouter celui du jardinier en chef de l'asile de Sainte-Gemmes, qui, bien qu'affecté d'un délire partiel de persécutions des mieux caractérisés, dirige cependant avec une habileté et un
* Une de ces excentricités eut pour but de faire expier au public da Théâtre-Français le tort d'avoir mal accueilli, huit jours auparayant, une critique faite par lui, à haute voix pendant un entr'acte, de la pièce qu'on représentait. Je voudrais, avait-il dit, que Fauteur de cette pièce eût 25,000 francs de rente, car, ajouta-t-il, s'il les avait, il est probable qu'il ne ferait plus de pièces. La vengeance consista à dégarnir de voitures, en les emmenant pour son compte, toutes les stations voisines da Théâtre -Français, un jour de pluie battante et dix minutes avant la fin de la représentation, et à priver ainsi le public de cette soirée de la ressource du moindre véhicule.
ordre irréprochables le semce important qui lui est confié.
L'observation de ce dernier malade ne prouve pas seulement que l'existence d'un délire plus ou moins circonscrit est parfaitement compatible avec une aptitude professionnelle et même dirigeante des plus remarquables; mais elle montre encore, qu'à ne considérer que les caractères fournis par le délire, il n'y a quelquefois entre la raison et la folie que la différence du vrai au vraisemblable ; on en jugera par les détails qui suivent :
Ancien membre d'une société secrète, jugé et condamné à la transportation pour avoir pris part comme tel à une tentative d'insurrection dont le but était le pillage de ïa ville d'Angers, le sujet de cette observation avait livré au parquet les secrets de l'association et avait obtenu ainsi une atténuation de peine. Or, depuis son retour de Cayenne, il s'est imaginé qu'il est en butte aux persécutions de ses anciens complices qui se vengeraient par là sur lui de ses dénonciations. Rien de plus vraisemblable, on le reconnaîtra, qu'une telle supposition, et personne à coup sûr, ne voudrait y voir une preuve d'aliénation mentale, si l'appréciation des faits sur lesquels elle repose n'était erronée, et si l'existence du délire ne s'affirmait, dans l'espèce, par d'autres symptômes, et par exemple, par des hallucinations.
Avant de statuer définitivement sur l'état mental de cet individu, j'ai donc dû me livrer à une information de laquelle il est résulté que le fait des persécutions dont il croyait avoir été l'objet, était purement imaginaire. C'est ainsi, par exemple, que le malade s'étant
prévalu un jour de ce que, pendant sa dernière sortie à Angers, il avait eu à subir de la part de ses ennemis un redoublement de poursuites, pour me supplier de ne plus lui permettre de sortir de l'établissement où il se croyait à l'abri de tous dangers, je demandai au domestique qui l'avait accompagné et au témoignage duquel il en appelait, s'il était vrai qu'il eût été insulté dans les rues de la ville. Il résulta de sa réponse qne rien n'avait été moins réel que le fait des insultes dont le malade croyait avoir eu à se plaindre, et qu'il avait attribué ce caractère à des incidents purement fortuits et exempts de toute signification par rapport à sa personne. Sous l'empire de ses préoccupations dominantes et à la vue d'un homme ivre, vociférant et chantant sur la voie pubUque en plein carnaval, il avait prétendu, par exemple, que cet homme simulait l'ivresse et qu'il était posté dans la rue pour l'insulter, bien qu'aucune de ses paroles ne s'adressât à lui. Il n'avait pu voir deux personnes arrêtées et causant entre elles sur son passage, sans s'imaginer qu'elles parlaient de lui et pour en médire.
Je ne tiens pas les exemples qui suivent pour moins caractéristiques que les précédents sous le rapport du double caractère de folie et de raison que peuvent présenter les actions et les paroles d'un même aliéné.
Un prêtre, pensionnaire de l'asile de Sainte-Gemmes, est, depuis près de vingt ans, dans un état d'aliénation mentale caractérisé par un délire partiel, avec prédominance de conceptions de nature hypocondriaque, sous l'influence desquelles il lui est arrivé une fois de se croire si dangereusement malade, qu'il alla de lui-même, au milieu de la nuit, réveiller l'au-
mônier pour lui demander rextrême-onction. Il présente, de plus, des idées de persécutions combinées avec la croyance que le souverain de la France est autre que celui qui gouverne, et que les preuves qui lui sont fournies du contraire, sont toutes supposées et imaginées par ses ennemis dans une vue malicieuse à son endroit. Malgré ce délire, assez complexe bien que partiel, ce prêtre a pu célébrer longtemps la messe et faire même deux fois à une assistance d'employés et de malades, des sermons empreints de la plus grande lucidité et de la plus saine raison.
Un autre ecclésiastique a rempli, pendant plus d'un an avant sa guérison, le ministère et s'est même distingué dans la prédication, bien qu'il fût encore sous l'empire de quelques conceptions délirantes, et par exemple, de cette idée dans laquelle il faut voir une réminiscence du dogme du péché originel, que tous les maux qui affligent l'humanité sont dus à l'usage des pommes, et que, pour y remédier, il suffirait que tous les évêques de la chrétienté ordonnassent, par des mandements, la destruction de tous les pommiers.
Comme offrant un mélange de raison et de délire, je pourrais produire une lettre écrite par une aliénée à sa mère et commençant ainsi : « Ma chère mère, je voudrais bien, à l'occasion de votre fête, vous adresser des compliments, mais pour le faire convenablement, il faudrait avoir toute son intelligence, et je suis à Sainte-Gemmes; » le reste de la lettre est empreint d'incohérence et de déraison.
Deux aliénés de mon service ont été chargés par moi d'emplois secondaires d'infirmiers et les rem-
plissent, malgré leur état de délire, à ma plus entière satisfaction.
Une pensionnaire, bien qu'affectée d'un délire systématisé de persécutions des plus caractérisés, sert depuis plusieurs années de secrétaire aux malades qui ne savent pas écrire, et fait preuve, dans l'exercice de cette fonction, d'une intelligence qui me confond chaque jour d'étonnement. Les lettres qu'elle écrit sous l'inspiration même des plus insensées d'entre ses compagnes sont des chefs-d'œuvre de fidélité et d'exactitude dans l'interprétation de leurs pensées, et, chose singuUère, alors qu'elle fait parler aux convalescentes le langage de la plus saine raison, elle n'écrit pour son compte que des lettres absolument dénuées de bon sens.
Une autre aliénée, très délirante, sert d'interprète, chaque matin, pendant la visite, à une pauvre Bretonne dont l'idiome est inintelligible pour nous, et s'acquitte de ce soin d'une manière irréprochable. Pendant toute la durée de cette fonction, le délire se suspend, pour ainsi dire, mais pour recommencer immédiatement après. A peine, en effet, a-t-elle achevé de traduire les dernières paroles de la Bretonne dont il s'agit, qu'elle se tourne vers moi et me dit : « Maintenant Monsieur le Directeur, parlons de moi, » et elle se met à délirer d'une façon très sensible.
Si frappant est le contraste entre les diverses manifestations de l'état mental de cette catégorie de malades, que l'on se demande quelquefois si l'on n'est pas en présence de deux individualités distinctes et parallèles en quelque sorte, bien que coexistantes chez la même personne, dont l'une est délirante et l'autre saine d'esprit !
Le travail auquel se livrent la plupart des aliénés dans les asiles et dont les produits sont plus ou moins irréprochables, fournit la preuve que Taccomplissement des actes les plus lucides et les plus raisonnables n'est pas absolument incompatible avec la condition d'être aliéné, ainsi que l'avait déjà établi d'Aguesseau.
Mais, entre les faits dont je pourrais encore multiplier la citation à l'appui de cette opinion, il n'en est pas de plus caractéristiques que les deux observations ci-après, sur lesquelles je crois devoir appeler l'attention de l'Académie, à raison de l'intérêt qu'elles me semblent devoir lui présenter.
La première a été communiquée à la Société médicopsychologique dans la séance du 48 mai 4863.
La deuxième a été recueillie dans un des trois asiles que j'ai successivement dirigés.
OBSEIIVATION I.
A la suite de l'inondation de la Loire, en 4843, inondation dans laquelle il faillit périr corps et biens, lui, sa femme et son fils, un homme est affecté d'un délire partiel exclusivement caractérisé par cette idée que sa femme et son fils sont morts, assassinés par les deux personnes qui se présentent sous ce titre, lesquelles, non contentes d'avoir commis le crime dont il s'agit, se sont emparées des bardes comme des figures de leurs victimes, se sont, en un mot, suivant l'expression du malade, pouillées dans leur peau.
Logique dans son délire, cet homme se prend d'une haine invincible contre ces personnes qu'il aimait naguère de l'affection la plus tendre et la plus dévouée.
et il ne peut les voir sans que ses cheveux se dressent sur sa tête, sans que sa face blêmisse et prenne une expression dont rien ne peut égaler la férocité. Telle est alors son exaltation que, si l'entrevue se prolongeait, i'infortuné ne serait certainement pas maître de lui et se ferait arme de tout pour tuer les prétendus assassins de sa femme et de son fils.
Entré à l'asile de Sainte-Gemmes le 13 septembre 1844, et soumis à l'examen le plus attentif de M. le docteur Levincent, mon prédécesseur, puis au mien, il n'a manifesté en dehors de la fatale idée qui a dénaturé ses affections conjugales et paternelles, aucune autre conception délirante, aucune autre aberration d'idée, de sentiment ou de sensation, jusque vers le milieu de l'année 1846, c'est-à-dire pendant plus de douze ans.
Les annotations de M. Levincent dont le témoignage ne saurait être récusé, ne laissent aucun doute à cet égard.
Pour caractériser aux yeux de l'Académie l'état mental de ce malade, je ne puis mieux faire que de reproduire quelques-unes de ces annotations :
« Janvier 1849. — P. . ne délire que sur un seul point : il croit que sa femme et son fils ont été assassinés et que leurs figures comme leurs hardes ont été volées par leurs meurtriers.
(( Février. — Caractère moral, religieux, reconnaissant ; bon travail ; obstination invincible dans l'idée fausse du meurtre de sa femme et de son fils et dans l'imputation de ce double assassinat.
« Septembre. — P... a montré durant toute l'épidémie du choléra un dévouement admirable, une
bonté, une confiance, une activité que rien n'a pu altérer, et dont le souvenir le recommandera toujours. — Mêmes illusions.
a Janvier 1850. — Le raisonnement, l'autorité, la vue de la femme et du fils, le temps, la religion, tout échoue contre la fatale idée. — Excellent travail.
« Janvier 1851. — Qualités morales très élevées, religion sincère sans trop de rigorisme. — Caractère égal, honnête ; au moindre mot de la femme et du fils, explosion du délire.
€ Juin. — Il est impossible de trouver un délire plus invincible ; mais il est bien rare d'en trouver un plus borné à un seul point : c'est le cas de P...
(( Janvier 1852. — A côté d'une idée fixe, inflexible, monstrueusement folle, on rencontre le bonheur, la douceur, la piété, la probité, le travail assidu.
« Janvier 1853. — Contraste perpétuel d'une idée fixe capable de pousser aux actes les plus dangereux, et d'un sens moral très développé, de la piété, de la charité, du bonheur. »
Pour compléter l'histoire de ce malade, je dois reconnaître qu'il a été examiné en 1856 par MM. Falret père et fils ainsi que par M. Morel, et que ces savants confrères ont constaté un trouble intellectuel et sensorial moins borné que celui constaté antérieurement par M. Levincent et par moi. Mais je m'empresse d'ajouter que la marche ultérieure de l'afiection m'a démontré qu'à l'époque où cet individu a été soumis à leur examen, il entrait dans une phase nouvelle de son affection, et que le délire commençait à se généraliser. Cette généralisation se prononça de plus en plus à partir de ce moment, et, quelques mois après, sans
abandonner sa première conception délirante, le malade en manifesta une autre, consistant à croire que la sainte Vierge était irritée contre lui parce qu'il n'avait pas accompli une neuvaine qui lui avait été imaginairement prescrite par Tévéque d'Angers. Il en voyait la preuve dans ce fait que la Vierge qui décorait un des vitraux de la chapelle lui apparaissait toujours avec un bandeau noir sur le visage. Bientôt après il prit toutes les personnes qui l'entouraient pour des démons, et manifesta une répulsion de plus en plus invincible pour toutes les pratiques de religion, auxquelles il se livrait autrefois avec un zèle et une ferveur exempts cependant d'exagération. Il était, enfin, dans un état de démence complète et confirmée lorsque la mort survint sous l'influence de cet état de marasme progressif auquel j'ai cru pouvoir donner le nom de cachexie des aliénés.
Il résulte évidemment des détails dans lesquels je viens d'entrer, que le sujet de notre observation a eu pendant une période de douze années un délire qui a semblé borné à un seul point en dehors duquel il a paru impossible de constater rien qui, sous le rapport intellectuel et moral, distinguât le malade de toute personne en possession de son compos sui. Or, rappelant que l'objet unique de ce délire résidait dans cette idée que les deux êtres qui se présentaient comme étant sa femme et son fils en étaient les meurtriers, et dans le sentiment de haine invincible qui en était la conséquence en quelque sorte logique, je demande à ce propos à l'Académie la permission de poser la question de responsabilité qui suit :
Supposant que mon malade se trouvât en présence
de sa femme et de son fils, et que, porteur d'une arme quelconque, il la tournât contre eux et les assassinât, la question de responsabilité ne saurait être douteuse. Pour tous, évidemment, le meurtre, dans ce cas, serait la conséquence fatale, logique, si Ton peut ainsi parler, du délire, et l'auteur, en le commettant, n'aurait pas eu son libre arbitre et ne serait pas responsable.
Mais que ce même individu, supposé libre dans la société, commit un autre crime sans aucune connexité apparente avec l'objet connu de sa' monomanie, soit un vol, par exemple, ou un attentat à la pudeur accompagné, si l'on veut, d'assassinat, aurait-on pu ou dû le considérer comme responsable de ce crime ?