RAPPORT MÉDICO-LÉGAL
Tentative d* assassinat. — Nous soussignés, docteurs en médecine de la Faculté de Paris, professeur à rÉcole de médecine d'Angers, et médecin directeur de l'asile de Sainte- Gemmes-sur-Loire, commis par ordonnance de M. le juge d'instruction de l'arrondissement d'Angers, en date du 4 mars 1865, à l'effet d'examiner le nommé B... Antoine, âgé de quarantesept ans, maréchal ferrant, né et domicilié à Blaison, détenu à la maison d'arrêt d'Angers, inculpé de tentative d'assassinat, et de constater dans un rapport écrit si le dénommé jouit de la plénitude de ses facultés intellectuelles, et s'il doit être considéré comme responsable du crime qui lui est reproché, nous sommes livrés immédiatement à l'accomplissement de la mission qui nous était confiée, après avoir prêté le serment prescrit par la loi.
Le premier élément d'appréciation se rapportant au crime même dont B... est accusé, nous devons établir, tout d'abord, qu'après avoir tourné autour de Léger
DES ALIKNI^.S DANGERHUX. 475
qui était occupé à atteler tranquillement un cheval à une voiture et ne lui disait rien, il s'est jeté tout à coup SUT lui, et lui a porté à la région cervicale le coup de couteau qui a mis ses jours en danger.
L'inculpé est un homme grand, maigre, d'un tempérament sanguin, d'une constitution ordinaire ; son visage injecté rappelle celui des hommes habitués aux excès alcooliques ; sa physionomie assez . ouverte est habituellement empreinte de douceur et de bienveillance et ne trahit pas un sensible égarement ; toutefois sa chevelure longue et en désordre, ainsi que le négligé de sa toilette dénotent un degré d'insouciance qui parait être le propre de certains aliénés. Il résulte des renseignements qu'il nous fournit lui-même avec une lucidité parfaite, qu'il est né à Blaison, le 4 ou le 5 mai 4817, c'est-à-dire âgé de quarante-sept ans, qu'il y est domicilié chez son frère, avec lequel il exerce la profession de maréchal ferrant; que, marié à vingt-trois ans, il est séparé non judiciairement depuis huit ans de sa femme dont l'inconduite était notoire ; qu'il a un fils aujourd'hui âgé de vingt-trois ans, lequel est cultivateur à Saint-Remy. A propos de sa femme, B... nous dit qu'il l'avait prise en flagrant délit d'adultère avec le sieur D..., complice de la personne qu'il a frappée, et qu'elle a poussé l'impudence jusqu'à lui dire que son fils n'était pas de lui.
Son père et sa mère sont morts, mais de maladies étrangères à l'aliénation mentale ou à toute autre affection nerveuse. Il avoue, toutefois, avoir eu un cousin germain du côté paternel aliéné et mort à Sainte- Gemmes. Cet aliéné se nommait M... et aurait été,
dit-il, conduit à raliénation mentale par des excès alcooliques ; une information spécialement faite à l'asile de Sainte-Gemmes, nous a permis de vérifier l'exactitude de ces renseignements.
Le frère de l'inculpé, sans être précisément aliéné, ne nous a pas paru être dans un état absolument normal, à en juger par ce fait que, tout en reconnaissant la folie de son frère, il paraît tenir pour vraies quelques-unes de ses aberrations.
Vu plusieurs fois à travers le judas de la porte, B... nous apparaît toujours avec une manière d'être invariable et qui ne diffère nullement de celle qu'il présente lorsqu'on l'aborde directement.
Le négligé de sa personne se retrouve dans sa cellule. Il s'occupe à casser des noix. D'après le témoignage des gardiens, il est doux, bienveillant, docile et obéissant. Il porte souvent sa main à la tête, se plaint toujours d'y souffrir, de manquer d'air. Par ce motif, il prie ordinairement de laisser sa cellule ouverte, ajoutant que, si on la ferme, le lendemain on le trouvera mort. Il se couche tout habillé; c'est une habitude qui résulte, d'après lui, de son état de santé. « Quand le sang me travaille, » dit-il, « je suis obligé de me lever et de me promener et, si je n'étais pas habillé, j'aurais froid. » A cette observation qu'il en serait quitte pour se réhabiller, il répond : « cela me prend trop vite et trop souvent. »
11 ne croit avoir aucun ennemi dans la prison et se loue, au contraire, des procédés de tous les employés. Mais il n'en est pas de même à Blaison, où il se connaît trois ou quatre ennemis qui ne cessent de le persécuter et qui ont juré sa mort. Ils viennent le
poursuivre jusque dans la prison, car il les entend le soir et il subit souvent la nuit les effets de leur inimitié. C'est à eux, en effet, qu'il attribue ces accidents qu'il éprouve si souvent alors que, dit-il, le sang le travaille et qu'il manque d'air. Ils ont, dit-il encore, le pouvoir de lui imprimer à distance des secousses, des commotions violentes contre lesquelles il a de la peine à lutter et qui le renversent quelquefois.
Il venait d'en éprouver plusieurs, coup sur coup, lorsqu'il s'est jeté sur sa victime. « Si je ne suis pas mort, » dit B..., « c'est qu'il n'ont pu y arriver. Du reste, ils me le disent bien eti moi-même.
« Ils répètent continuellement qu'ils me feront tuer. Ils me poussent et m'adressent des injures, ils me poursuivent dans les rues en me traitant de fou et d'imbécile, et en me disant qu'ils me feront casser la gueule. »
B... prétend les sentir à distance. Il ajoute que c'est Deniau qui est à la tête du complot, qu'il agit sur les autres, et en particulier sur Léger, pour les pousser à le tuer. Les uns et les autres l'ont prévenu plusieurs fois. Sa victime même ne lui avait pas dissimulé que, si lui B... ne prenait pas l'initiative, il serait tué inévitablement; il assure de plus que Léger lui aurait conseillé lui-même de le frapper le premier, s'il tenait à ne pas être assassiné par lui. ce Si je n'avais pas fait le coup, dit-il, c'est eux qui l'auraient fait. »
L'inculpé convient de quelques excès alcooliques, mais il les justifie par le besoin de se donner des forces pour résister aux violences de ses ennemis et à la brutalité des chevaux excités par eux.
Pour faire apprécier plus complètement l'état men-
tal de B..., nous ne croyons mieux faire que de reproduire ici quelques fragments des conversations que nous avons eues avec lui, et dans lesquelles il s'est révélé de la manière la plus accentuée. Ils témoignent en même temps de la lucidité parfaite, et même de la suite avec laquelle il exprime les aberrations intellectuelles les plus caractéristiques.
D, Quel motif supposez-vous à vos ennemis pour vouloir vous tuer?
R, C'est par jalousie.
D. Jalousie de quoi?
R. De ma force pour les chevaux. Il agit (Deniau) aussi sur les chevaux pour les faire ruer et pour qu'ils me donnent des coups de pied, mais il sait que je suis plus fort que lui et que je peux arrêter quelquefois les chevaux quand il s'emportent et quand ils marchent, rien que par ma volonté. Léger, lui, m'en veut parce qu'il sait que je connais ses bassesses sur plusieurs filles qu'il a voulu violer...
D. L'avez-vous pris sur le fait?
R. Non, mais je l'ai su. Il aurait voulu que je ne lui en parle pas. Je le traitais de cochon.
D. Les entendez-vous ici?
R. Oui, mais pas tant qu'à Blaison. Ils étaient toujours sur moi.
D. C'est en vous-même qu'ils disent tout ce que vous leur attribuez?
R. Oui, Monsieur.
D. Croyez-vous qu'ils aient voulu vous empoisonner?
R. Ils me l'ont dit eux-mêmes. Pendant quelque temps j'ai mangé chez eux et je voyais bien qu'ils f... des cochonneries dans ce que je mangeais et ils con-
tinuent toujours ; la nuit je les entends sous ma croisée. Il m'ont fait respirer de mauvaises odeurs, ils me jetaient des cochonneries sur le corps pour me faire tomber. Quand je lui ai donné le coup à Léger, il venait de jeter le tremble sur moi pour me faire tomber. Deniau m'en avait fait autant. Si je n'avais pas eu des forces, je n'aurais pas résisté, car à tout moment je les sens me pousser.
D. Vous savez que vous êtes accusé d'un crime, et que vous allez être jugé ?
R. Oui, pour avoir frappé Léger. Si je n'avais pas fait le coup, il me le faisait; il m'en avait prévenu devant sa femme. Il m'y avait même autorisé ; sa femme aussi me l'avait dit, ajoutant : <l II est jaloux de vous à cause de la force des chevaux ; si vous ne le tuez pas, il vous tuera. ^
D. Vous êtes-vous demandé qui j'étais et pour quel motif je viens?
R. J'entends dire que vous êtes directeur, mais je ne sais pas si c'est de Sainte-Gemmes.
D. Vous connaissez donc Sainte-Gemmes ?
R. Oui, c'est la maison où on les met les fous ; j'ai un de mes cousins, M..., qui y est mort.
D. Savez-vous ce que c'est que des fous ?
R. Ce sont des gens égarés qui ont perdu la raison, j'en ai vu à Saumur dans les caves où ils étaient.
D. Je dois vous dire que je suis médecin et directeur de Sainte-Gemmes et que nous sommes chargés, M. Daviers et moi, de vous examiner et de déclarer si vous êtes fou ou non. Or, si vous étiez en présence d'un fou de Sainte-Gemmes, qui vous dirait : « Je suis
pape, empereur, tout l'univers est à moi, etc., vous vous diriez cet homme est fou. »
R. Oh oui 1
D. Cette folie serait bien, n'est-ce pas ? caractérisée par une idée fausse. Eh bien, on pense que l'idée qui vous a fait frapper Léger, c'est-à-dire que lui et d'autres personnes avaient juré votre mort, et que si vous ne l'aviez pas frappé, il vous aurait tué, on pense, dis-je, que cette idée est fausse et ne peut-être qu'une idée de fou.
R. Oh ! cette idée n'est pas fausse, j'en suis bien sûr. Il m'aurait donné la danse. Ils s'étaient coalisés, je leur avais entendu dire. Si je m'étais pas jeté sur lui, il se serait jeté sur moi, puisqu'il me l'a dit à mon nez. Oh ! non, je ne suis pas fou. Comment ! dit l'inculpé avec indignation, me laisser frapper, pousser par terre, sans me défendre : je serais un lâche, plutôt mourir.
D. Vous m'avez dit avoir une grande confiance dans votre frère. Or, s'il vous disait que vous vous trompez, le croiriez-vous ?
R. Non, puisqu'on me frappe, je le sens bien.
D. Depuis que vous êtes ici, les sentez-vous ?
R. Je vois bien qu'on jette sur moi toutes sortes de choses, c'est leurs feux qui viennent sur moi. Ils me poussent et me frappent. Si je suis malade quelquefois, c'est eux qui me jettent ça. Lorsqu'ils me le jettent, je le sens bien. C'est comme ça qu'ils me faisaient.
D. Vous sentez peut-être ce que vous dites, mais vous ne le voyez pas ?
R. Oh ! si, je les vois bien venir sur moi quand cela
m'arrive. Ils me jettent toutes sortes de choses pour m'empoisonner.
D. Vous êtes dans Terreur, ce sont de fausses sensations ?
R. Oh ! je ne suis pas malade, il faut même que je sois bien fort pour avoir résisté à tout cela. Les trois quarts en seraient devenus fous et seraient à Sainte- Gemmes. Quand ils me jettent ça, je sens que cela me travaille le sang, l'air me manque ; si je suis couché, il faut que je me lève.
D. Lorsque vous avez commis le crime dont vous êtes accusé, vous éprouviez cela ?
R. Oh oui ! j'avais tout sur moi, ils me disaient continuellement qu'ils me tueraient, si je ne les tuais pas. ^
Le frère de l'inculpé, que nous avons interrogé, ne doute pas du dérangement de sa raison, bien que plusieurs de ses aberrations lui apparaissent comme des réalités. Il confirme par son témoignage l'existence du délire de persécutions. Depuis longtemps, dit-il, mon frère croit qu'on veut l'assassiner, il prend toutes sortes de précautions pour se garantir. C'est ainsi, par exemple, qu'il garnit sa fenêtre, sa porte et la trappe du grenier de cordes et de ficelles pour entraver l'accès de sa chambre et de manière à être averti. Cette idée daterait de l'époque où il était avec sa femme, et où celle-ci lui aurait dit pour l'effrayer qu'elle le ferait tuer par quelqu'un.
Le frère ajoute que B... parlait souvent seul, qu'il ne répondait pas toujours quand on lui parlait ; qu'il allait et venait, ne pouvant rester en place. Il confirme l'idée d'empoisonnement, en disant que B..., sous cette influence avait cessé depuis quelque temps de
boire de l'eau d'un seau qui était à la boutique et qu'il allait boire on ne savait où. a Mon frère, » dit-il encore, « croyait avoir le pouvoir d'arrêter une voiture en marche par sa seule volonté et en la regardant, ou de la faire marcher lorsqu'elle était arrêtée. Il se mettait quelquefois dans l'idée que des chevaux allaient le tuer ; d'autres fois, il s'approchait des chevaux les plus méchants, disant qu'il n'avait rien à craindre. »
Il résulte, enfin, de son témoignage, que la folie de B... était de notoriété publique à Blaison.
Dans les nombreuses entrevues que nous avons eues avec l'inculpé, il ne s'est jamais démenti un seul instant. Il a toujours, sauf quelques variantes dans les termes, exprimé les mêmes conceptions ; et ses manifestations qui, ainsi qu'on a pu le voir, n'excluaient pas un certain esprit de suite, non plus qu'une véritable lucidité, ont toujours revêtu un tel caractère de simplicité et de naturel , si l'on peut ainsi dire , qu'on ne pouvait s'arrêter un instant à l'idée d'une simulation.
Les caractères de l'état mental qui ressort de l'exposé ci-dessus sont trop tranchés pour qu'il soit nécessaire de les soumettre à une discussion, et il est permis d'en tirer les conclusions qui suivent sans la moindre apparence de doute :
1° L'inculpé ne jouit pas de la plénitude de ses facultés intellectuelles ;
2° Il est affecté d'une aliénation mentale partielle, particulièrement caractérisée par un délire de persécutions avec hallucinations de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'odorat et du tact, c'est-à-dire des cinq sens, et impulsions irrésistibles en rapport avec les conceptions délirantes ;
3* Cette aliénation mentale est d'une nature d'autant plus dangereuse que les personnes qui en sont atteintes obéissent à une sorte de logique dans la perpétration des crimes auxquels elle les conduit irrésistiblement ;
4P Elle entraîne d'ailleurs l'irresponsabilité, et il n'est pas douteux que B... n'ait été sous son influence lorsqu'il a commis le crime qui lui est reproché.