AUTRE OBSERVATION
Le nommé B... Jean-Laurent entré à l'asile le 18 juillet 1857 , est né à Saint-Lambert-du-Lattay (Maine-et-Loire), domicilié à Angers, ancien horloger, célibataire, âgé de quarante- sept ans.
Cet individu, après s'être acquis par son travail un avoir d'une vingtaine de mille francs, Ta placé en biens fonds, peut-être dans une vue de prévoyance née d'une certaine conscience de son état mental, afin de rendre ses capitaux moins facilement disponibles. Son sort assuré, il s'est peu à peu déshabitué du travail et adonné aux excès alcooliques. Doué d'une certaine intelligence, B... n'a reçu que l'éducation ordinaire des ouvriers. Son caractère naturellement sombre et soupçonneux le porte depuis longtemps à s'isoler de la société pour laquelle il semble affecter d'ailleurs un cynique dédain exprimé sur un ton toujours et plus ou moins empreint de sarcasme. Quelques signes d'aliénation mentale donnés par lui commençaient déjà à éveiller l'attention publique, lorsqu'un jour, passant sur le boulevard une canne à la main, il rencontre M. B..., secrétaire général de la préfec^ ture, arrêté causant avec son frère, tous deux inconnus
de lui. Ces deux Messieurs ne se rangeant pas devant lui, il sort une épée de sa canne et la dirige tout à coup contre eux. L'arme heureusement détournée ne les atteint pas, et B... immédiatement arrêté après une lutte assez vive et conduit en prison fut soumis à l'examen de M. le D"" Daviers qui dans son rapport conclut à l'aliénation mentale. Sur les conclusions de ce rapport le placement à l'asile fut ordonné d'office par arrêté préfectoral en date du 15 juillet 1857 et eut lieu le 18 du même mois.
Depuis son entrée B... a donné lieu aux observations suivantes :
Sauf les particularités de caractère signalées plus haut, le dénommé n'a donné d'abord et pendant un certain temps aucun signe bien évident d'aliénation mentale, dans l'acception intellectuelle du mot. Mais au bout de plusieurs mois, il m'exprime le désir de prendre ses repas avec d'autres personnes, prétendant que ses commensaux actuels mêlent à ses aliments des poudres qui influent sur sa santé et lui donnent des coliques. Ayant fait droit à sa demande, je ne reçus de lui aucune nouvelle plainte dans le même sens. Toutefois, il lui arriva souvent de ne vouloir prendre certaines boissons qu'à la condition qu'on en ait goûté avant lui. A partir de cette époque B... jouit dans l'intérieur de l'enclos d'une certaine liberté dont il n'abusa pas tout d'abord. Mis à même plusieurs fois de sortir, il refusa toujours en déclarant qu'il ne s'en souciait nullement, que, s'étant vautré dans la fange {sic) il était dégoûté de tout et n'avait aucun désir. On lui créa alors un petit atelier d'horlogerie et on lui confia la direction de l'horloge et de toutes les pan-
iules de l'établissement. Je commençai même à cette époque à l'admettre assez souvent dans mon intérieur. Depuis quatre ans, B... a manifesté par intervalles les impulsions irrésistibles, notamment dans les trois circonstances qui suivent. Dans la première, alors ]ue, mis à même souvent de sortir et que la somme ie liberté dont il jouissait dans l'intérieur de l'enclos lui fournissait mille occasions par jour de s'évader, on le voit tout à coup enjamber la fenêtre de son service, courir précipitamment et escalader un mur. Ramené immédiatement et s'expliquant devant moi de ce fait, il dit : a J'ai eu un moment d'absence, je ne savais ce que je faisais, fai été comme soulevé, » Lui demandant encore s'il désirait sortir, je reçus comme toujours une réponse négative. Quelque temps après B... se promenant sur une des terrasses de l'établissement, vit un employé de l'économat, le dos tourné dans un coin et satisfaisant le besoin d'uriner, s'arrêtant tout à coup, il se dirigea comme irrésistiblement attiré vers cette personne et lui allongea un violent coup de pied par derrière. Ramené aussitôt dans son service, il allégua pour toute excuse de cet acte brutal cette raison singulière : « qu'il avait été séduit par la position. » Il y a quelques mois enfin, sur quelques observations très justes qui lui furent adressées par M. Vivenet, l'un des internes, il céda à un nouveau mouvement impulsif et se précipita sur lui. Arrêté immédiatement par des gardiens, il n'a cessé de nourrir depuis contre cet interne des ressentiments. Telle était la situation de M. B... lorsqu'au mois de novembre, à la suite de quelques observations que j'avais dû lui adresser, il se jeta sur moi par derrière
au moment où je venais de lui tourner le dos pour donner Tordre de le faire rentrer dans le service, et me terrassant il allait assouvir contre moi la plus aveugle des fureurs, lorsque je fus heureusement secouru. L'expérience m'a démontré que, chez ce malade, l'impulsion irrésistible est pour ainsi dire toujours imminente et que, pour la développer instantanément, il suffit de la moindre impression. En dehors de toute impression, il est habituellement calme.
Entre d'autres documents qui témoignent chez leurs auteurs d'une évidente irrésistibilité dans les actes, je crois devoir reproduire les deux suivants :
G... GABRIEL écrit le il novembre 1860 sous sa dictée,
l«r Coup. — Butte du Pélican chez M™® Rousseau.
J'ai dit : « Le grain est basé par le taux de la France, par le taux de la Puissance à 5fr. le boisseau. — Vous ne ferez pas payer les marchandises toutes vendues dans les maisons et vous laisserez passer les marchandises.
J'ai découvert une banqueroute générale. On m'a demandé si je l'arrêterais bien. Je suis bien sûr de l'arrêter, mais je crains les empoisonnements ou que l'on mé coupe la tête.
Je suis le maître de l'Empereur de Russie, de la Reine d'Angleterre. Je suis plus fort que l'Empereur avec quatre millions d'armes.
Je briserai la chaîne de France ; je ferai monter la propriété et je ferai briller les peuples.
Après cela chez Rousselin, le jeudi-saint, j'ai annoncé la couronne. J'ai dit : Mettez tous les généraux sur les frontières et nous allons couronner les biens et on m'a
demandé s'il fallait que Ton conquisse les villes de rAutriche ou de l'Italie. J'ai répondu : Non, que la terre de France ne réalisait pas la terre d'Autriche.
Après ce temps là j'ai dit chez M'"® Bordier : L'Autriche, il faut qu'elle donne douze cents millions d'argent en barres. Après cela j'ai fait réflexion et j'ai dit : Ce n'est pas douze cents millions qu'il faut qu'elle donne, c'est deux milliards.
2« Coup. — Mon Empereur d'Autriche, comment aurait-il pu se faire que le sang d'un méchant général de France qui a terni le sang royal de l'Europe, serait venu se couronner d'un diadème aussi beau au milieu d'un peuple aussi civilisé, à la tête d'une noblesse aussi notable, la noblesse d'Autriche ; elle ne sera plus que les valets de la noblesse de France.
Le peuple de France est étonné comme nous avons fait la guerre d'Autriche ; il n'est pas plus impossible à l'Être-Suprême que nous ayons fait la guerre d'Autriche qu'il est impossible à Jésus-Christ de m' avoir déposé la couronne de sou trône. Je la remettrai à son ministre pour la conservation de notre puissance et la délivrance du peuple.
3® Coup. — Le peuple de France va rentrer dans le bien mémorial de leurs ancêtres, dans la terre promise, dans la terre de Chanaan, dans la terre fertile que le ciel leur a destinée.
Vive le peuple de France !
Vive la couronne de France !
Vive la barre de France !
Vive la noblesse de France !
Vivent tous les enfants de la Franc e !
Vive le pur sang de la France !
— Après l'avoir dit comme cela je vais vous le dire en coups. j>
Le malade prenant alors une attitude théâtrale débite comme en psalmodiant les paroles qu'il vient de prononcer, et termine ainsi :
« Trinquons tous ensemble, Buvons ce bon vin, La couronne nous assemble, Mettons-nous en chemin.
¥ Coup. — Allons peuple français, au drapeau de la victoire.
Marchons ! marchons ! marchons 1
Au drapeau de l'union, au drapeau de l'union, à bas le vagabondage de la France, que les fléaux que le ciel vous fait sentir qu'ils soient calmes ! Que tous les cœurs soient enoblis. Que la fleur du peuple et que tous les esprits soient unis.
Allons, toi méchant administrateur de France, loi méchant orgueilleux de noblesse, que ton sang a été régénéré par l'esprit des rois ! Quitte la grandeur de les apanages et viens te mettre à genoux aux pieds d'un roi, viens au dérobement de la fleur ; que j'en fasse respirer l'odeur à tous les enfants de la France ; que la semence du pœller (pollen) embaume tous les cœurs et qu'elle en fasse produire le fruit.
Le sang de mes ancêtres se retentit jusque dans le bout de mes doigts.
Il viendra une étoile à grande queue qui brûlera toutes les récoltes ! Elle tombera sur l'horizon et elle fera explosion avec la terre. Elle a paru sur l'Angleterre. Elle a brûlé, elle a brûlé... elle a brûlé... une partie de l'Angleterre.
DES ALléNÉS DANGEREUX. 480
Le berceau de Louis XIV me fait frémir dans toutes les parties de mes sens.
On s'est servi d'un enfant pour faire manger toutes les barres de la France et pour parvenir à faire couler sur la terre de France le sang des Français. »
Par coup l'aliéné désigne chacune des impulsions qui le forcent irrésistiblement à parler et qui marquent le début de ses paroxysmes. Il a eu, à plusieurs reprises dans l'établissement, des impulsions qui l'ont porté, une fois à frapper sans motif un aliéné travaillant avec lui dans les jardins, une autre fois à briser tout à coup des cloches à melon et à détruire les plants qu'elles recouvraient.
Lettre écrite par une pensionnaire deP asile de Sainte-Gemmes
à sa belk'Sœtir.
« S*«-Gemines-sur-Loire, le 20 décembre 1867.
a Ma chère Julie,
« Voilà plus deux ans que je n'ai eu le plaisir de te voir ici. Eugène est venu me voir avant hier, cela m'a fait grand plaisir. J'ai su par lui de vos nouvelles à tous. J'ai été bien aise de savoir que tu te portais bien ainsi que ta famille. J'ai appris avec peine par Eugène que Mélanie avait perdu l'usage de ses jambes et qu'on était obUgé de la porter ; je prie Dieu qu'il la guérisse. Voilà bientôt quatre ans que je suis ici, séparée de toute ma famille, j'en éprouve un cruel chagrin. J'ai été on ne peut plus surprise quand tu es venu chez moi à Ancenis me dire qu'on allait m'em-
mener aux incurables à Nantes : je t'ai répondu que je ne voulais point y aller. J'ai été très étonnée quand mon frère Adolphe et ton fils sont venus m'enlever de force dans mon lit pour m'amener ici près d'Angers. Tu aurais mieux fait de me dire que c'était à Sainte- Gemmes qu'on voulait m'enfermer. Si j'étais souCFranle sans être alitée tout à fait, j'en étais la plus à plaindre, personne ne peut répondre de sa santé. Malheureusement pour moi, je disais quelques paroles malgré ma volonté ; je disais : briruit sans savoir si ce mot signifie quelque chose; yen étais désolée. J'ai dit à Perrette ma domestique, que je parlais malgré moi et que j^étais comme ensorcelée. Quand j'ai été ici, ce viol de parole a augmenté beaucoup, j'en étais dans le plus grand désespoir ; maintenant je ne parle presque plus malgré moi, mais il faut que cela cesse tout à fait pour que je puisse retrouver ma famille. Je me recommande à tes prières, à celles de mes parents et de mes amies. Dis à tes deux filles religieuses de prier le bon Dieu pour moi, je leur fais mes amitiés. Je te prie d'aller voir Victorine, de lui dire bien des amitiés de ma part et de me recommander à ses prières et à celles de la communauté. Que devenez-vous tous, chers parents? Jouissez-vous d'une bonne santé ? Je prie Dieu d'avoir le bonheur de vous retrouver tous. La dernière fois que j'ai eu le plaisir de te recevoir à Ancenis, je t'ai reproché d'avoir reçu chez toi notre nièce Berthe à mon innu : j'avais de grands sujets de mécontentement contre elle, mais je ne te parlerais jamais de cela : je t'en demande pardon. Dés cette époque la puissance de Dieu faisait un viol sur mes paroles. Inténeurement j'avais beaucoup de chagrin de ce que je te disais à ce sujet. Je te
prie de faire cesser cette horrible séparation et de prier Adolphe notre frère de venir me chercher.
« Je t'embrasse, ma chère Julie, ainsi que ton mari, tes filles Julie, Marie, Augustine, Anna et Adolphe. Ta sœur qui t'aime de tout son cœur.
ce Signé, Élisa C... »
Mon attention s'étant portée depuis longtemps, et précisément à l'occasion des lésions de la volonté, sur ce caractère de certaines formes mentales, qu'on nomme irrésistibilité dans les actes, j'en ai recueilli, je le répète, un assez grand nombre d'exemples dont je pourrais multiplier la citation. Je me borne à ceux qui précèdent, en insistant sur ce fait que, dans quelquesuns, l'irrésistibilité ne porte pas seulement sur les actes, mais encore sur les paroles et sur les pensées. Je crois, du reste, que cette dernière donnée est susceptible de généralisation et que l'on peut même dire que l'irrésistibilité dans les idées doit être considérée comme un des caractères essentiels du délire.