CHAPITRE IV
POUVOIR IMMÉDIAT DE L'HOMME SUR LUI-MÊME. — INFLUENCE DE LA VOLONTÉ ET DE L'IMAGINATION SUR NOTRE ÉTAT IN- TELLECTUEL ET MORAL ET SUR NOTRE SANTÉ.
Qu'est-ce que la volonté? Qu'est-ce que l'imagination? Quelle influence l'une et l'autre exercent-
elles sur la direction et le développement de nos facultés et de nos affections, et sur notre santé?
N'est-ce point en agissant sur l'organisme que la volonté et l'imagination modifient notre état intellectuel et moral ; et n'est-ce pas la conformation originelle de l'organisation et les qualités natives du système nerveux qui font que la volonté et l'imagination ont plus d'étendue, plus de force chez un individu que chez un autre ? Telles sont les questions dont nous allons chercher la solution dans l'examen des faits. Nous nous bornerons à les interroger pour savoir si la réponse qu'ils donnent est favorable ou contraire aux doctrines que nous avons jusqu'à présent établies.
Les phénomènes de la volonté et ceux de l'imagination étant des faits de conscience, c'est à la conscience que nous devons demander ce que c'est que la volonté, ce que c'est que l'imagination.
La volonté est une disposition de Vêlement supérieur en vertu de laquelle cet élément imprime une direction quelconque à nos pensées ou à nos mouvements.
Dans le langage ordinaire, et même dans le langage philosophique on donne souvent le nom de
volonté au principe volontaire lui-même : nous nous conformerons à cet usage.
Par Timagination nous devons entendre la faculté qu'a notre esprit de se représenter des choses que le passé , l'avenir ou les distances lui dérobent ; d'exagérer ou d'amoindrir la réalité selon ses désirs ou ses appréhensions, et enfin de s'élancer dans les champs du possible pour les peupler de ses créations.
Ce n'est pas nous qui nierons les miracles de la volonté et ceux de l'imagination.
La volonté provoque à chaque instant l'action cérébrale, la modifie ou en suspend le cours, soit qu'elle confie un nouveau dépôt à la mémoire, soit qu'elle cherche à rappeler des souvenirs qui s'effacent ou qu'elle repousse des souvenirs importuns; elle calme ou reproduit des sensations internes.
Elle peut diriger notre attention sur un objet qui ne s'offre pas de lui-même ou la détourner de celui qui se présente; et non-seulement elle dirige souvent notre attention , mais elle en mesure aussi l'intensité et la durée suivant l'importance que nous attachons à l'objet de notre examen.
Ce que la volonté fait à l'égard de la mémoire et
de Y attention, elle peut le faire aussi pour toutes les autres facultés : elle peut provoquer une comparaison, un jugement, un travail quelconque du cerveau relatif à quelqu'une de ses aptitudes; elle peut même lui demander plus qu'il ne peut exécuter , sauf à échouer dans ses prétentions : elle obtiendra toujours des efforts, à la vérité, inféconds, mais attestant du moins qu'elle a été entendue.
Les fonctions organiques sont, en grande partie, soustraites à l'empire de la volonté; elles s'accomplissent à notre insu , selon les lois d'une sagesse bien supérieure à la nôtre : cependant, la volonté peut encore, dans de certaines limites, en modifier ou même en suspendre le cours. On a vu des mourants retenir la vie prête à leur échapper jusqu'à l'arrivée d'une personne attendue ou jusqu'à la conclusion d'une affaire qu'il leur importait de terminer. Des femmes ont pu également, par de semblables motifs, retarder le travail de l'accouchement déjà commencé.
Le colonel Townsend arrêtait ou accélérait à son gré les mouvements de sou cœur. Plusieurs observateurs, dit Virey dans son Hygiène philoso-
phique , liv. II, ont remarqué des personnes qui devenaient volontairement paralytiques d'un ou de plusieurs membres, au point de n'y ressentir nulle douleur, et qui pouvaient ensuite rappeler la sensibilité et le mouvement dans ces parties.
Thomas Bartholin a signalé un homme qui suait quand il voulait. Le philosophe Hermotime, Cardan et quelques autres tombaient en extase à leur gré, si bien qu'en cet état ils n'étaient plus sensibles à l'action du feu.
Cette puissance de la volonté peut concourir efficacement au maintien de la santé et à l'harmonie des fonctions vitales. Il y a, j'en conviens, dans la durée de notre existence, quelque chose de fatal qui trompe toutes les prévisions; mais au nombre des causes qui augmentent pour nous les chances d'une longue vie, nous devons signaler l'exercice régulier et énergique d'une volonté éclairée.
Pour conserver la vie, il ne faut pas craindre la mort; il faut même souvent braver le danger, et marcher d'un pas ferme dans le sentier du devoir en observant les règles de la tempérance. Les philosophes stoïciens, qui nous ont laissé sur ce point de si beaux exemples et de si hautes leçons , ont
en général poussé fort loin leur carrière. Zenon, leur père, est mort dans un âge avancé. On peut en dire autant des premiers chrétiens, des anachorètes et d'une foule de religieux. Newton, Leibnitz , Kant sont devenus très-vieux , et il est probable que Descartes, malgré la délicatesse de sa constitution n'aurait pas été enlevé sitôt à la philosophie et aux sciences, s'il ne s'était point exposé au climat rigoureux de la Suède. Fontenelle, dont le nom est devenu proverbial en fait de longévité , était un des meilleurs esprits de son siècle, et peut-être le plus sage , car il ne faut pas voir en lui l'auteur des églogues et de quelques lettres galantes , mais le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et le continuateur de Descartes, comme l'a si bien montré son digne successeur, M. Flourens, dans une étude parfaite qu'il vient de nous donner sur cet homme célèbre. Quant à moi, je suis porté à croire que Voltaire a dû ses quatrevingt-quatre ans, remplis par d'innombrables travaux , à la rectitude et à l'énergie de ses facultés mentales qui servaient de contie-poids à sa mauvaise santé. Il n'est mort que lorsqu'il n'a plus eu à combattre , lorsqu'il a vu ses adversaires réduits
— 383 — ' au silence et ses idées triomphantes ; alors, satisfait de la victoire , il est tombé sur le champ de bataille aux acclamations de la foule reconnaissante.
Si la volonté commande au cerveau dans l'exercice des facultés intellectuelles, si elle porte même son influence sur les organes et sur les fonctions de la vie nutritive, il est clair qu'elle peut modifier, refréner ou développer nos affections et nos penchants. En effet, tant que l'homme est homme, il conserve le pouvoir de lutter contre ses inclinanations; tant que le cerveau est intact, le libre arbitre l'est aussi, quoique plus ou moins restreint , selon les individus, car on ne saurait admettre que nous ayons tous le même degré de force morale et de liberté, comme on ne peut dire que nous avons d'égales lumières. La culpabilité des hommes n'est point la même dans les mêmes délits : pour l'apprécier exactement, il faudrait connaître exactement l'influence de l'organisation , celle du tempérament, celle de l'éducation et celle des milieux où l'homme s'est trouvé placé. Une telle investigation est impossible, et la société fait bien de repousser de son sein quiconque trouble son repos et enfreint les lois de l'équité; mais devant le juge su-
prême, celui-là est peut-être innocent qui paraît aux hommes mériter un châtiment sévère. Néanmoins, il est de fait que l'homme dans l'état de santé peut toujours lutter avec plus ou moins d'avantage contre ses penchants, et qu'il n est jamais nécessité au mal.
Le domaine dans lequel s'exerce sonlihre arbitre est, à la vérité, limité; sa volonté est sans cesse contrariée par les événements extérieurs, et souvent neutralisée dans ses résultats : nous ne pouvons pas nous promettre avec certitude d'accomplir l'acte le plus simple dans l'avenir le plus rapproché, mais nous conservons toujours dans le for intérieur la faculté d'adhésion ou de dénégation aux pensées qui naissent en nous.
11 n'est point d'homme qui ne soit éclairé par quelque rayon de sagesse, et qui n'ait le sentiment, si faible qu'il soit, du juste et de l'injuste. C'est à la faveur de cette lumière, et en vertu de notre libre arbitre, que nous pouvons nous détourner du mal - et aspirer au bien , lutter contre les sentiments égoïstes, et chercher à faire prévaloir en nous l'amour de l'ordre, du beau et du bon. Il n'est pas douteux que de pareils efforts , dirigés avec perse-
vérance vers un si noble but n'amènent d'heureux effets. Grâce au ciel, l'histoire en fournit assez de preuves. La vie des sages de tous les temps n'a été qu'un perpétuel combat contre les penchants qui pouvaient les détourner de la vertu, et cette résistance courageuse a toujours produit, sinon l'extinction , du moins l'affaiblissement de ces penchants. Chacun de nous, je l'espère, peut se rendre le témoignage qu'il a plus d'une fois maîtrisé les appétits delà chair et les instincts égoïstes pour obéir à la loi du devoir. Ce n'est pas toujours ce qui nous plaît qui nous détermine. La volonté, éclairée par la conscience, est souvent en opposition avec l'attrait. Les âmes les plus pauvres ont des élans de vertu.
Notre individualité nous isole dans l'univers; elle nous rend égoïstes , c'est-à-dire disposés à sacrifier les autres à nous-mêmes , à nous regarder comme centre des choses, comme tout et non comme partie du tout ; mais ce qui nous anime , ce qui nous fait penser, ce qui nous est venu du dehors nous rattache à Tordre éternel, au beau absolu, au bien suprême. Par notre corps nous sommes distincts de 1' universalité ; par notre âme nous tenons à I'infim.
Selon l'expansion qu'a pu prendre en nous l'élément supérieur, nous avons une vue plus ou moins claire du vrai et un amour plus ou moins vif du bien : notre volonté est plus ou moins droite.
Or, nous savons que notre participation directe à l'élément supérieur dépend des organes cérébraux , de leur conformation et de leurs qualités intimes, puisque cette participation varie chez tous les animaux selon la conformation et l'état de ces organes, qu'elle en suit le développement, qu'elle cesse d'être régulière lorsque ces organes sont troublés ou altérés, et qu'elle est interrompue par leur compression ou leur état de repos complet.
Plus les lobes antérieurs du cerveau sont développés relativement au reste de l'encéphale et à l'ensemble du système nerveux , plus les anfractuosités des circonvolutions sont profondes , plus la couche de substance grise qui les revêt est épaisse , et plus nous voyons prédominer les facultés intellectuelles et les instincts moraux : or, la volonté étant, en quelque sorte, la résultante de nos facultés et de nos instincts, il est bien évi-
dent qu'elle sera d'autant plus éclairée et sage que la constitution du cerveau sera plus parfaite. Donc le degré d'autorité que peut acquérir en nous l'élément supérieur , en tant qu'il nous est personnel, est en grande partie déterminé d'avance par l'organisation.
Je ne nierai certainement pas les bons effets qui résultent d'une sage éducation et de l'exercice bien entendu de la volonté; je me plais à reconnaître que le principe libre peut de lui-même accroître et fortifier son empire , mais il n'en demeure pas moins constant que le développement de ce principe en nous, et par conséquent l'étendue relative de sa puissance et de sa liberté tiennent primitivement au développement et à la constitution de nos organes.
Ce que je viens de dire de la volonté > on doit le dire aussi de l'imagination.
L'imagination réalise souvent en nous ses créations idéales; elle exalte nos forces ou les comprime dans des proportions étonnantes. Si elle nous persuade que nous sommes capables d'exécuter un dessein qui paraît aux autres chimérique , elle nous met en état de l'accomplir et nous surmon-
tons des obstacles que nous n'aurions pas osé affronter de sang- froid.
Des augures favorables ou funestes décidaient souvent du sort des combats chez les peuples anciens; et au xve siècle de notre ère on a vu une jeune fille, soutenue par son patriotisme et sa confiance en Dieu , changer à elle seule les destinées de la France et obliger les Anglais à reculer devant elle.
La confiance est une égide qui nous rend en quelque sorte invulnérables : le sentiment contraire nous expose sans défense à tous les dangers. Le sentier que nous suivons dun pas mal assuré au bord d'un précipice, nous offrirait un sûr passage, si notre imagination ne troublait notre marche.
L'imagination crée des maladies et opère des guérisons sans nombre. Une paysanne s'endort sur l'herbe dans la campagne; à son réveil elle éprouve des coliques; elle s'imagine qu'un serpent sest introduit dans ses entrailles; on cherche en vain à la désabuser : ses douleurs augmentent , et on ne parvient à la calmer qu'en la faisant vomir, et en glissant un serpent dans le vase qui reçoit la matière du vomissement. On a guéri des monomanes
convaincus qu'ils avaient des fourmis sous la peau en leur faisant des incisions d'où l'on semblait extraire en effet des fourmis que l'on avait tenues en réserve pour cela. Des potions aqueuses , des pilules de mie de pain administrées avec tout le prestige dont l'art peut s'entourer, ont quelquefois rappelé à la vie des personnes qui semblaient être dans un état désespéré.
N'est-ce pas au pouvoir de l'imagination qu'il faut rapporter les effets incontestables que les talismans, les amulettes, les paroles magiques et les charmes de tout genre ont si souvent produits? Ga- 4ien raconte que des pierres appliquées, comme stomachiques, au creux de l'estomac ont plus d'une fois rétabli les fonctions de ce viscère. Une cornaline pendue au cou a pu calmer la cardialgie et les palpitations. On avait au moyen âge des amulettes propres à faciliter l'accouchement, et qui, en effet, le facilitaient en disposant favorablement le système nerveux; de semblables moyens étaient employés contre presque toutes les maladies. Théophraste affirme que , de son temps , on guérissait la sciatique par des vers magiques , et Varron en indique contre la goutte. Salomon, au rapport de
l'historien Josèphe, avait composé des charmes contre toutes les maladies.
Encore aujourd'hui , les sortilèges font la base de l'art de guérir chez les nègres de Guinée , chez les Hottentots et parmi les peuplades sauvages de l'Amérique.
Si des hommes tels que Simon le Magicien, Apollonius de Tyane, Mahomet, et tant d'autres ont opéré par leur contact ou par leurs paroles des guérisons surprenantes, ne faut-il pas en chercher la cause dans l'ascendant que ces hommes avaient pris sur l'imagination des faibles?
Des prédictions de mort ont conduit au tombeau, à jour marqué, les malheureux qui en avaient été l'objet, et cela non pas une fois , mais cent fois. La seule influence de l'imagination peut donc éteindre ou ranimer la vitabilité de nos organes, comme elle peut en troubler les fonctions ou les régulariser.
Elle fait plus, elle dénature souvent les impressions extérieures, ou même elle en produit dans le cerveau qui n'ont aucune relation avec les choses du dehors et qui manquent de réalité. Elle nous empêche de voir ce qui est; elle nous fait voir sou-
vent ce qui n'est pas : telle est l'explication physiologique de la plupart des prodiges dont l'histoire nous a conservé le souvenir.
Le principe actif peut donc opérer sur l'organisme; à l'aide de l'imagination, les modifications les plus remarquables; mais cette faculté n'a pas le même développement ni la même puissance chez tous les hommes , et tous ne sont pas accessibles au même degré à son influence. Les uns la maîtrisent, tandis qu'elle règne presque en souveraine chez les autres. Elle se fait sentir plus ou moins, selon que nous sommes plus ou moins impressionnables, et selon que les facultés rationnelles et positives ont en nous plus ou moins de force; or, ces différences de susceptibilité , et ces proportions diverses entre nos facultés tiennent, dans leur origine, comme nous l'avons suffisamment démontré, à la constitution et aux qualités diverses du système nerveux. Conséquemment, c'est encore l'organisation qui sert de mesure première à l'imagination , et qui décide en grande partie du râle quelle doit jouer en nous.
Donc l'élément supérieur est limité dans son empire par l'organisation, et si nous pouvons nous
modifier nous-mêmes dans de certaines proportions , nous le devons encore à cet agent qui facilite ou contrarie les opérations du principe libre.
Donc la cause première de toute diversité entre les hommes est dans l'organisation.