INTRODUCTION
« s'il voulait nous faire donner le moyen de conti-
« nuer nos travaux Je serai peut-être forcé de
« les faire cesser bientôt, faute de pouvoir subvenir
« à la dépense, car je suis obligé d'emprunter »
Peu de jours après arrivent ces quelques mots * : « Votre visite, mon cher monsieur Thouin, a fait bon (f effet, car je viens de recevoir une lettre; M. Duce fresne me promet de l'argent Ainsi nous pource rons faire l acquisition de la maison Lelièvre »
On voit qu'un peu d'adresse se joignait à la persévérance; mais cela se faisait sans que jamais Thomme sérieusement intègre consentît à s'effacer. 11 écrit encore à Thouin* : « Je vous prie de remettre à « M. Dufourny, architecte, la lettre ci-jointe, afin « qu'il ne m'importune plus de ses beaux pro-
« jets Je lui marque que, comme administra-
« teur du Jardin du Roi, je ne dois y faire que ce « qui m'est ordonné par Sa Majesté et approuvé « par ses ministres, et que je ne puis consentir à « aucune dépense qui aurait trait à ma gloire person- « nelle, ne m étant même point mêlé du tout de la « statue qu'on a bien voulu m'ériger, et en effet je « ne veux pas qu'on ait à me reprocher que j'aie « rien fait pour moi personnellement, et c'est la « vraie raison qui fait que je ne puis obtempérer « aux demandes de M. Dufourny. »
» Montbard, 3 août 1781.
* Montbard, 24 août 1784.
DE BUFFON. lix
Seize années de travaux continus amenèrent le Jardin royal à une complète transformation. Le dernier jour du grand homme le surprit s'occupant encore de cette œuvre inachevée, mais dont il avait assuré la durée en la scellant d'un cachet de majestueuse utilité qui en a fait un bien national, unique en son genre et cher à tous.
A la jeunesse studieuse, un spacieux amphithéâtre était ouvert, l'école de botanique était replantée, les jardins avaient doublé d'étendue, des serres étaient construites, et les magnifiques galeries, qu'on avait élevées, contenaient des richesses infinies que, de tous les points du globe, on tenait à honneur d'envoyer au PEINTRE DE LA NATURE.
Cette sympathique ardeur, ce respect pour le trésor qu'accumulait Buffon, exerçait une sorte de fasci* nation. Tandis que les missionnaires qui ne pénétraient en Chine qu'au péril de leur vie y travaillaient pour enrichir ses collections, les pirates, qui ne reconnaissaient d'autre puissance que celle de Tadmiration, lui renvoyaient intactes les caisses qui lui étaient adressées.
Aux sévérités d'une vie laborieuse, Buffon opposait les douceurs de l'affection paternelle. Dans une lettre adressée à la nièce de Montbeillard, confidente habituelle de ses faiblesses, il dit * : « Buffonnet ne
1 Moutbard, 22 mai 1772.
Lx INTRODUCTION.
« m'a pas écrit depuis dix jours ; cependant sa petite « colère n'a pas duré, car il a proposé à M. Landes^ « de négocier. . . » De ce Buffonnet boudeur son père parle gravement à Montbeillard * : « Mon fils est au «collège du Plessis, dit-il, depuis trois semaines, « mais il ne m'a pas encore été possible d'y arranger « le petit plan de son éducation, il ne s'j trouve pas « mal »
L'excellent homme imagine bientôt des palliatifs propres à tranquilliser son cœur : « J'attends Buffon- « net dimanche, » écrit-il à madame Daubenton ' (le Moucheron); « j'ai arrangé toutes ses petites affaires; « il aura une chambre particulière, un cabinet pour « son domestique ; je lui donne un gouverneur pris « dans le collège même, et un petit camarade de son « âge ; je crois qu'il ne sera point du tout malheu- « reux. Le tendre intérêt que vous avez la bonté d'y « prendre m'oblige à vous en rendre compte. »
Devant le plaisir de voir Buffonnet, tout sérieux s'efface. Après un jour passé ensemble, le père écrit : « Nous avons beaucoup parlé de vous et de son petit
« chevreuil » « Embrassez bien votre charmante
« Betzy, » dit-il encore à cette jeune mère, « ce sont « là les plaisirs les plus purs de la vie. »
En 1773, Louis XV érigea en comté la terre de
* Gouverneur du jeune Buffon.
« Jardin du Roi, 13 juin 1773.
5 Jardin du Roi, 20 juin 1773.
DE BUFFON. lxi
Buffon : « a6n, disent les lettres patentes, d'exciter a de plus en plus la noble et honorable émulation
« qui forme les grands hommes » De ce titre,
dont on lui a reproché la vanité, il en était pour lui comme de sa parure, comme de ses manchettes. N'avait-il pas écrit : « Les hommes ont toujours fait et « feront toujours cas de tout ce qui peut fixer les « jeux des autres hommes et leur donner des idées « avantageuses de richesse, de puissance, de gran- « deur. »
VHistoire des minéraux occupait alors Buffon, et « lui plaisait, disait-il, parce qu'elle prêtait à de « grandes vues. » Elle le conduisit à reproduire, après des méditations qui avaient duré près de trente années, ceux de ses premiers travaux qui se rapportaient à Thistoire du globe. Agrandis et épurés durant ce long enfantement de la pensée, ils devinrent, sous une forme nouvelle, les fruits de la maturité de son génie.
Lors de leur publication sous le titre de Suppléments, déjà, pour Buffon, la vieillesse arrivait, mais elle arrivait pleine d'autorité. Chacun tenait à honneur d'approcher du grand homme : philosophes, écrivains, penseurs, enviaient un de ses jugements toujours généreux. Le comte d'Angeviller, en digne courtisan, avait puisé dans une mauvaise action la confiance d'arriver jusqu'à une grande audace; il se donnait le titre d'ami de Buffon, et fut chargé, en
Lxii INTRODUCTION.
cette qualité, de provoquer l'expression de sa pensée. 11 s'agissait d*un éloge de Colbert, couronné par TAcadémie française : « Que vous avez un digne et reste pectable ami dans M. Necker, » lui écrit Buffon; « j*ai lu deux fois son ouvrage. Je me trouve d'accord c( avec lui sur tous les points que je puis entendre : « ses idées sont aussi simples que grandes, ses vues « saines et très-étendues, et tous les économistes en- « semble, fussent-ils protégés par tous les ministres « de France, ne dérangeront pas une pierre dans cet « édifice, que je regarde comme un monument de « génie. Je n*ai regret qu'à la forme. Je n'eusse « pas fait un éloge académique, qui ne demande que
« des fleurs, avec des matériaux d'or et d'airain
« L'auteur a ici le double désavantage d'avoir ses en- « vieux particuliers et, en même temps, tous ceux
« qui cherchent à borner l'Académie Je suis fâché
« qu'un aussi bel ensemble d'idées n'ait pas toute la
« majesté de forme qu'il peut comporter Le style
« est très-mâle et m'a beaucoup plu, malgré les négli- « gences et les incorrections, et les pitoyables plai- « sauteries que les femmes ne manqueront pas de « faire sur les jouissances trop souvent répétées. »
A Necker lui-même, et lui parlant de cet ouvrage, Buffon disait : « C'est un grand spectacle dHdées et « tout nouveau pour moi. » On peut croire que Tauteur n'appela point de ce jugement. « Il ne lui man- « quait qu'une certaine familiarité, qui donne, pour
DE BUFFON. lmii
c( ainsi dire, de Tesprit à ceux avec qui Ton cause, x> a dit de lui son amie, madame du Delîant. L'approbation de Buffon dût rompre la glace dont il s'enveloppait. C'était madame Necker qui l'avait provoquée. Disposée par sa nature genevoise à trouver de grandes beautés dans la majesté du style, elle avait souhaité pour son mari le suffrage qui lui paraissait le plus enviable.
Marmontel a fait de cette femme, qui vécut au milieu des philosophes du dix-huitième siècle, un éloge plein de grâce : « Elle avait, dit-il, le « charme de la décence. » Elle avait aussi le goût passionné de Tesprit, et son salon était le rendezvous de ce que la littérature comptait alors de plus brillant. « La conversation y était bonne, quoique « un peu contrainte;.... en matière de littérature, « on causait agréablement, elle en parlait elle-même « fort bien, » nous dit l'abbé Morellet*.
Buffon devint l'oracle du cercle auquel présidait madame Necker. L'admiration enthousiaste que bientôt elle professa pour ce sublime ami atteignit celui-ci par son côté le plus vulnérable. Il s'abandonna à cette amitié, en qui tout eût été parfait, si elle se fût exprimée avec simplicité, si elle eût pu échapper au ton emphatique. En face de ces éloges excessifs et constants, la saine raison de notre philosophe fit
* Voyez les Causeries du lundi. L'esprit de madame Necker y a «Hé apprécié par Tobservaleur le plus judicieux et le plus fm.
LXiT INTRODUCTION.
naufrage : dans un élan de réciprocité admirative, il composa, pour être placés au bas du portrait de madame Necker, deux vers latins^, les seuls qu'ait jamais enfantés sa plume; ils ne sont remarquables que par Texcès de la louange et le défaut de Télégance. Sur l'étonnement qu'on lui manifesta à cette apparition imprévue, Buffon répondit avec bonne foi qu'il ne connaissait même pas la règle qui, dans notre langue, fait succéder les rimes masculine^ aux rimes féminines : « Je n^ ai jamais souhaité, » ajouta-t-il, « retenir les choses factices, qui ne sont ima- « ginées que par le caprice des hommes, et je crois « devoir à cette ignorance volontaire des choses ar- « bitraires les progrès que j'ai faits dans les connaisc( sances utiles. »
Ce commerce du monde dans lequel les affections se fondent sur des rapports de convenance ou sur les entraînements de la vanité, ne pouvait suffire ni au sens droit ni au cœur sincère de Buffon. A l'époque où, sur Téclat de sa réputation, il ne paraissait nulle part sans qu'aussitôt une cour se formât autour de lui, dans l'épanchement de sa pensée, il écrivait de Paris : « Rien ne m'attache ici que mon enfant. » En rentrant, en 1775, dans sa retraite tant goûtée, il
^ Ângelicâ facie et formoso corpore Necker,
Mentis et ingenii yirtutes exhibet omnes.
DE BUFFON. lxv
eut la douleur de n'y plus retrouver le témoin le plus constant de sa vie, celui devant lequel le succès lui avait été le plus doux : son vieux père venait de s'éteindre dans sa quatre-vingt-treizième année *. Le temps éclaircissait les rangs de ceux qui lui étaient chers; mais il n'enlevait rien à la fraîcheur, à la vivacité des amitiés de sa jeunesse.
« Mes jours les plus heureux, mon très-cher de « Brosses, écrit-il de Montbard*, sont ceux où je « reçois des marques de votre amitié et des nou- « velles certaines que non-seulement votre santé, « mais votre pleine vigueur se soutiennent. Madame « de Brosses est prête d'accoucher, je vous en fais mon « compliment de tout mon cœur, et néanmoins, je « ne vous dirai pas : Courage, mon bon ami, car il me « semble que vous voilà très-suffisamment pourvu de a postérité, et je sais, du moins par mon expérience, c( que, passé soixante ans, il faut devenir économe et a même avare de ces molécules organiques, que nous c< pouvions autrefois prodiguer. Vous avez tort de « dire que votre sang est appauvri ; vous voyez que « ceci le dément ; et, si vous entendez par là T este prit plutôt que le corps, vous vous trompez encore « plus, car je vois par votre conduite, par vos disc( cours publics, et même par vos lettres, que vous
' Au château de Buffon.
* Honlbard, 16 septembre 1775.
Lxvi INTR0DU6TI0N
c< avez la même bonne tête, la même fraîcheur d'idées, (( la même gaieté, les mêmes expressions de cœur, « toujours charmantes pour vos amis , et je jouis « de tout ceci moi-même en vous le rappelant
« Je quitte avec plaisir ces affaires pour revenir à « vous, mon bon et très-illustre ami : que l'espérance « de vous posséder deux ou trois jours à Montbard « m'a remué délicieusement I 11 me semble que j'ai « cent mille choses à vous dire et tout autant de sentice ments à vous exprimer. Ramenez promptement votre (( cher fils en bonne santé à sa tendre maman; cela lui « donnera le courage de vous présenter celui qui est « prêt à paraître. Je lui dois des remercîments infinis « des bontés dont elle a comblé mon fils, et je les re- « connais dans l'éloge qu'elle a bien voulu vous en
« faire Je penserai chaque jour à votre voyage de
« Montbard En partant de Dijon à cinq ou six
« heures du matin, vous pourriez arriver pour dîner, « et nous dînerons à notre aise, et je serai comblé de « la joie la plus pure »
Ces expressions simples, cette franche cordialité ne nous rappellent point l'image officielle de Buffon, qui nous le représente entouré d'un nuage d'encens dont il aspire la fumée. De son désir ^d'être loué, voici comment il parle à 31. de Vaines *:« Qu'on serait (( heureux, quand on a le petit malheur d*êlre auteur,
' Montbard, 16 septembre 1778.
DE BUFFON. lxvh
« si Ton ne donnait ses livres qu'à des gens qui sa- « vent en juger;.... je voudrais au moins être jugé a avec justice et bonne foi, et cependant rien n'est si « rare. Je ne vois que des éloges outrés ou des crice tiques injustes ; et/ quoique votre lettre soit trop « flatteuse, comme vous tirez du fond des choses tout « ce qu'elle contient d'éloges, je vous en fais mes « très-sincères remercîments. »
Le poëte Lebrun, ayant composé, à l'occasion de la maladie qui faillit enlever BufTon, une ode, devenue fameuse depuis, la lui envoya : « Je l'ai lue avec un « extrême plaisir, » lui écrit celui-ci^; et j'y ai « trouvé plusieurs traits qui supposent un beau génie « et une âme tout aussi belle »
La louange, empruntant à la poésie ses formes pompeuses, en acquit, aux yeux de madame Necker, un charme bien plus grand ; son amitié s'en émut : <( M. de Buffon m'a fait partager sa reconnaissance « et son admiration pour la belle ode où vous pei- « gnez, d'un ton aussi élevé que le sujet, les tract vaux de ce pdntre de la nature, et cette maladie « d'un seul homme qui alarma l'Europe entière'... »
Ce billet transporte de joie le poëte (M. Necker était alors ministre) ; il fait part de son bonheur à Buffon, et, dans sa précipitation, met une feuille de
* Au Jardin du Roi, 1" décembre 1777.
• Janvier 1778;
Lxviii INTRODUCTION.
trop SOUS Tenveloppe. De Montbard arrive bientôt cette réponse* : « Je vous remercie, Monsieur, de la « charmante lettre que vous venez de m'écrire, et « dont je vous renvoie le brouillon, que j'ai respecté, « n'ayant pas regardé les ratures; je n'avais nul doute « que vous ne fussiez accueilli et même recherché (c par madame Necker ; elle aime les grands talents et « les estime au delà même de ce qu'ils valent dans les « personnes vertueuses. Vous ne pouvez donc man- (i quer de lui plaire à tous égards, en vous montrant « ce que vous êtes, et lui parlant toujours vrai.... »
A Bexon, à qui il croit pouvoir tout dire, Buffon écrit* : « Je viens de recevoir une lettre de M. Le- « brun avec son ode sur la campagne d'Italie du prince « de Conti. Il y a de très-belles strophes, et de magni- « fiques images ; mais, en tout, cette ode n'est pas « aussi sublime que celle qu'il m'a adressée »
Remerciant l'auteur, il lui dit' : « J'ai été enchanté « de votre ode sur la paix; il y a surtout trois « strophes qui sont de la plus grande beauté; parce tout des traits de génie et les sentiments de « l'âme la plus honnête, de la hauteur d'idées, du « nerf dans l'expression, de la couleur dans les
« images et du mouvement dans le style Conti-
(( nuez, monsieur, à cultiver vos grands talents, et
* Monlbard, 6 février 1778.
« Monlbard, 11 février 1778.
5 Monlbard, 1778.
DE BUFFON. un
« VOUS serez bientôt hors de portée à tous les traits « de Tenvie. »
Exalté par le succès, et incapable de s'arrêter en chemin, Lebrun, dans une inspiration nouvelle, avait passé les limites que la raison impose à la poésie elle-même. Aux éloges précédents, Buffon ajoute donc avec ménagement et finesse : « En m'occupant « de vous, monsieur, j'oubliais de vous parler de « moi, et de vous remercier de la place que vous « m'avez donnée dans votre dernier écrit ; assuréce ment, je ne la prends pas si haut, et je serais fort <K fâché que le voisinage de mon nom, comme celui « de ma personne, pût indisposer ou gêner quelqu'un. « Nos grands hommes sont trop délicats, et malheu- « reusement les petits ont la vie si dure qu'on les « écorche sans les faire souffrir. »
Précédemment il avait dit à ce même Lebrun * : « Vous avez mis entre le génie et le bel esprit une « distinction bien forte *, mais qui n'en est pas moins «juste, ni moins heureusement appliquée. Si elle a déplaît à quelques beauXy elle plaira à tous les bons « esprits. »
La verve satirique de Lebrun lui dicte ces vers :
* Jardin du Roi, !•' décembre 1777.
* Flalté de plaire aux goùls volages, L'esprit est le dieu des instants; Le génie est le dieu des âges, Lui seul embrasse tous les temps.
{Ode à Buffon.)
Lxx INTRODUCTION.
L'art forma de sang-froid, sans l'aveu du génie,
Les Delilles, les Saint-Lamberts, BufTon, je l'avouerai, j'aime assez peu les vers.
Mais j'adore la poésie.
« Oui, monsieur, continue-t-il, c'est elle que j'ad- « mire dans une foule de morceaux vraiment sublimes c< de votre Histoire naturelle. C'est par elle que je a voudrais rendre un peu durable Touvrage le plus « cher à mon cœur, celui que je vous ai adressé. « J'aime mieux chanter un ami qu'un héros, et, pour (( tout dire, je préfère le héros de la physique à celui « des Alpes. »
Buffon, prend fort au sérieux ce désir de rendre durable l'ouvrage le plus cher au cœur de Lebrun, et lui répond* : « Je ne doute pas que votre ode ne vous fasse « encore plus d'honneur que celle sur M. le prince c< de Conti, quoique celle-ci ait été reçue avec ap- « plaudissements par tous les connaisseurs. L'arrivée « de M. de Voltaire va faire qu'on s'occupera et qu'on « parlera plus de poésie que jamais. Ce serait une « raison de publier cette magnifique ode plus tôt que (( vous ne le comptiez, monsieur ; je parle ici beauce coup plus pour votre gloire que pour la mienne ; « cependant j'avoue que, dans un ouvrage d'une « aussi grande sublimité, on gagne toujours en diffé-
* Montbard, 5 mars 1778.
DE BUFFON. lxxi
« rant. » En perspective d'une publication, il ajoute des observations très-judicieuses et très-franches sur des suppressions nécessaires.
C'était surtout à la raison, au sens qu'elles s'adressaient, car le poétique prosateur se montrait fort indépendant devant les étroites rigueurs de
La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois.
En 1787, il reçut une lettre ainsi conçue * ; « Mon- « sieur, dans une de vos lettres à madame la mar- « quise de Sillery, vous dites, en parlant des philoso- « phes modernes qu'elle a dépeints : Vous n*avezpas « échappé un seul des traits qui les caractérisent. « Plusieurs gens de lettres prétendent que le mot « échappé n'est pas correct, parce que, suivant l'Aca- « demie, ce verbe est neutre et qu'il ne régit l'ac- « cusalif que lorsqu'il signifie éviter. J'ai soutenu « et parié le contraire, non-seulement sur votre « autorité, mais encore parce que j'imagine qu'^- « chapper peut se prendre quelquefois pour man- « quer^ oublier, qui sont également des verbes « actifs. Cependant, étant convenu de nous en rap- « porter à la décision de M. de Wailly, grammai- « rien, j'ai perdu et payé. C'est chose finie; mais « cela ne me fait pas changer d'opinion, et j'ose « interrompre un temps précieux sans doute pour « vous prier de me dire si j'y dois persister, ne pou-
* Le 5 mai 1787.
Lxxii INTRODUCTION.
c< vant soupçonner, comme on voudrait me le faire (( croire, que ce soit une faute de copiste ou d'impresa sion. Je me glorifierais bien sûrement du tort que « Ton m*a donné, s'il pouvait m'être commun avec le « premier écrivain de notre siècle..... »
La réponse ne se fit pas attendre *. « M. de Buffon a « reçu la lettre que M. Lambert lui a fait Thonneur de « lui écrire ; il avoue qu'il n'a jamais étudié la gram- « maire. Ainsi il n est pas surpris que M. Lambert « ait perdu son pari. Au reste, il pense qu'un verbe « neutre peut devenir actif lorsqu'il est employé à « propos et qu'il exprime clairement une idée; mais, à a la vérité, cela n'est pas du ressort de la grammaire, <( qui n'a pas eu le pouvoir de donner de la vie à ce (c qui n'en a pas, comme l'on voit par un certain « nombre de livres correctement écrits et qui sont (( cependant d'un mauvais style. M. de Buffon remer- « cie M. Lambert de toutes les choses honnêtes qu'il « veut bien lui dire à cette occasion et le prie de ne « plus parier sur sa parole, parce que l'on perd soute vent un bon procès qu^nd on plaide devant des c( juges pour qui la forme est tout et le fond très-peu a de chose. »
Cette boutade contre les juges et les jugements allait au delà des affaires grammaticales.
1 Jardin du Roi. 6 ma. 1787.
DE liUFFON. Lxxv
ni plus douce ni plus i'acile, paraissait iiisuftisantc au seigneur de Montbard. Eu 1771, dans une lettre à Montbeillard, il disait : « Je pense absolument comme « vous au sujet de Jean-Jacques, et j'écrirai en con- « séquence à Panckoucke. » 11 écrivit en effet, il vit Panckouckej il négocia pour obtenir que, sur le consentement donné par Rousseau à une publication nouvelle de ses œuvres, l'éditeur s'engageât à lui servir un revenu annuel de mille écus. Ceci n'était qu'un facile préliminaire. Pour vaincre une farouche susceptibilité, notre diplomate dut employer toutes les ressources de son éloquence, tous les arguments que sa rais(m lui suggéra. Le rebelle ayant enfin mis bas les armes, le soir on se quittait trcs-heureux ; mais à peine le jour commençait-il à poindre, que Rousseau irrité accourait chez Buffon : « Il avait été séduit, « abusé, disait-il; il retirait sa parole, et ne voulait ce pas que la postérité pût dire que Jean-Jacques a avait vendu ses pensées, sa fierté ne lui permet- (c tant de vendre que ses doigts. »
« Je ne l'aurai point blessé^ » disait un jour Buffon, après avoir abrégé avec une simplicité un peu rude la visite d*un homme qui l'ennuyait, « car rien de ce « qui est naturel n'offense. » Le principe était commode en lui-même.- Kn ajoutant à la simplicité^ au naturel^ quelques exigences seigneuriales, celui qui l'avait posé arrive jusqu'à des prétentions qui se colorent d'une teinte de féodalité. « Je crois, Monsieur, »
Lxxvi liNTKODlCllON.
écrit-il à un personnage compétent*, « que votre
« bonne volonté aura influé et qu'on me dé-
<i barrassera de manière ou d'autre de cinquante « paysans, qui seraient chacun autant de petits sei- « gneurs, possesseurs en franc fief de quelques per- (( ches de terrain dans ma terre de Buffon, ce qui « serait absurde et ne peut exister. J'attendrai votre (( retour pour savoir ce que je puis faire enfin pour « satisfaire la régie, contre laquelle je suis très-décidé « à plaider, si elle m'imposait des conditions qui ne (( fussent pas acceptables. »
Sa prépondérance dominatrice sauve, le seigneur redevenait excellent homme, faisant du bien et n'acceptant, malgré des droits encore en vigueur, ni jours de corvée, ni aucun travail qu'il ne le payât généreusement. Aussi était-il fort aimé, quoiqu'il fût un peu partial dans ses sympathies, trop peu retenu dans ses familiarités, un peu trivial dans sa curiosité. On se j)laît à dire qu'elle allait jusqu'à accorder à son perruquier le privilège de lui fabriquer des nouvelles : « Cela, disait-il, le divertissait. »
Ce personnage avait, au reste, un rôle très-aclif, le soin de sa toilette ne paraissant, à Buffon, indigne ni d'un philosophe, ni d'un penseur.
II admettait encore qu'on pouvait être l'un cl l'autre sans renoncer au rôle d'homme pratique, qui
* Au Jardin du Uoi, '20 mars 1785.
DE nUFFON. i.xxvii
aime les menues affaires do ce monde et qui s'en mêle. Dans ses dernières années, il écrit à madame de Montbeillard * : « Je suis enchanté, ma très-chère « et très-respectable commère^ de notre nouvelle « alliance; ce sont les seules noces qui conviennent « à mon âge, et je vous promets fidélité pour le « reste de ma vie. »
Aux grands événements de la petite ville de Montbard, il ne fut jamais indifférent. Son bon vouloir ajoutait aux jours de joie ; aux jours de fêtes religieuses il s'associait ; chaque dimanche, paré de son habit seignonrial, il se rendait à la grand'messe, accompagné de son fils. L'église était bâtie sur une place d'armes qu'une simple muraille séparait de ses jardins. A la sortie de Toffice, il se promenait sous une avenue de tilleuls, devenue le rendez-vous des paysans. Accessible pour tous, pour tous d'une bonhomie extrême, il causait gaiement, et plusieurs fois on l'entendit exprimer le regret qu'à l'accoutrement de vieux seigneur qu'il portait, son tils préférât les modes modernes. « Lorsque je vis M. de Buffpn pour « la première fois, a dit l'historien Hume, je trouvai « que, par le port et la démarche, il ressemblait plus « à un maréchal de France qu'il ne répondait à l'idée « qu'on se fait d'un homme de lettres. »
« Vous savez, mon cher bon ami, que je suis assez
* Au Jardin <\\\ Wu'i, 7 noveml)rft 178i.
i.xxviii INTRODUCTION.
« hardi pour parler el très-poltron pour répondre; je « mets donc pour le moment présent mon salut dans a la fuite et je pars dimanche pour arriver à Montbard « le jour suivant ou le lendemain. Il n'y a pas encore « de dénonciation en forme et par écrit, et je ne pense c< pas que cette affaire ait d'autre suite fâcheuse que « celle d'en entendre parler, et de m'occuper peuta être d'une explication aussi sotte et aussi absurde « que la première qu'on me fit signer il y a trente « ans. L'espérance de vous revoir, mon bon ami, est « en vérité la plus grande satisfaction que je me pro-
« mette pendant mon prochain séjour , » écrivait
Buffon à Montbéliard ^ en 1779. Quelques semaines auparavant, parlant des attaques d'une feuille publique, il disait* : « Grand merci, mon cher bon «( ami, tant à vous qu'à l'abbé Berthier, de cette c( gazette qui m'a fait quelque plaisir à lire et dont « j'ai gardé copie en cas de besoin, quoique je sois « encore plus déterminé que jamais à garder un
« silence absolu »
Tout ce bruit s'éteignit comme il s'était éteint trente ans auparavant, et cette fois à l'autorité du calme, du silence, se joignit celle toute-puissante d'un immense succès. La Sorbonne recula devant « ime (lénonciatioH en forme; » cent vingt docteurs '* ne
• Jardin du Roi, IT» novembre 1170.
- Montlwrd, ce 6 août 1779.
'• Y«»yoy., ci-dovanl, p. xxxvi. '
DE RU F TON. i.xxix
s'assemblèrent plus pour disserter sur « une explication sotte et absurde^ » à ce que dit celui qui Tavâit signée. Buffon revint à Paris, et « cette affaire neut pas (Vantre suite fâcheuse que tien entendre parler. »
C'était entendre parler de la publication du cinquième volume de ses Suppléments \ volume qui contient le magnifique tableau des Époques de la nature^ ce plus profond, ce plus parfait de ses ouvrages : sorte de devination accordée à la vieillesse d*un sage.
A l'apparition de ce livre, l'enthousiasme fut général, toutes les voix s'unirent : la nationalité d'un grand esprit n'est-elle pas européenne? Du fond de la Russie arriva une lettre de l'impératrice Catherine, qui fit naître une véritable émotion au cœur du grand homme.
Demandant à Buffon son buste, l'impératrice hii envoie une collection de riches médailles et de superbes fourrures. 11 y a, dans la réponse du vieillard à la Souveraine, une naïveté de bonheur, une prodigalité de compliments qui disent combien la méditation et l'étude, combien le génie môme ménagent et conservent la candeur de l'âme.
11 appelle l'impératrice la plus gravide personne de V univers^ et assure ' « qu'il se trouve bien au-dessous
* Elle avait eu lieu rannoe prén'denle 177X.
* H décembre 1781.
I)E HIFI ON. lAMii
Des procès Irop réels et trop t'réqueuls l'avaient fatigué d'avocats, de procureurs et de jugements. Un jour il écrit à Montbeiiiard, et c'esfson meilleur jour à leur égard ^ : « Je suis content du gain de « mon procès ; la victoire pouvait être plus complète, « mais il faudrait que la justice fût plus juste et prît « moins garde aux formes. C'est toujours beau- « coup de cesser d'être tracassé, surtout pour une K misère. »
Plus tard, en 1785, il dit à ce même Montbeiiiard* : « Mon chicaneur vient d'appeler au parlement « de Paris de la sentence du Châtelet; ainsi, c'est à « recommencer sur nouveaux frais et à subir de « nouveaux tracas; car il faut d'autres procureurs et « même d'autres avocats, et vous savez, mon bon a ami, combien j'aime ces sortes de gens, qui, dans « ce pays-ci, cherchent, pour la plupart, à retenir « et allonger les affaires, et ne les voient jamais se « terminer qu'à regret. »
A peine arrivait-il à Montbard, cette année même où il écrivait à Montbeiiiard : « Vous savez combien a j'aime ces sortes de gens, » qu'il reçut une lettre par laquelle Hérault de Séchelles, avocat au Parlement, connu par ses débuts au Châtelet, homme d'esprit et de grande confiance en lui-même, l'avertissait qu'il était dans l'intention de le visiter. Aux
* Monibard, 17 août 1777.
^ Jardin du Roi, 25 février 1785.
i\\\ INTRODUCTION.
M (le cette tête céleste^ digne de régir le momie « entier^ el dont toutes les nations admirent el « respectent également Tesprit. sublime et le grand (( caractère. Sa Majesté Impériale, dit-il, est donc « si fort au-dessus de tout éloge, que je ne puis
« ajouter que mes vœux à sa judoire
« Le Nord, selon mes Epoques^ est le berceau de « tout ce que la nature, dans sa première force, a « produit de plus grand, et mes vœux seraient de voir « cette belle nature et les arts descendre encore une « fois du Nord au Midi, sous l'étendard de son puis-
(( sant génie. En attendant ce moment je vais
u conserver ma trop vieille santé sous les zibelines et
c< les hermines Le buste, continuc-t-il, n'expri-
« mera jamais, aux yeux de ma grande impératrice, (( les s «nliments vifs et profonds dont je suis pénétré. « Soixante et quatorze ans, imprimés sur ce marbre, « ne pourront que le refroidir encore. Je demande la (( permission de le faire accompagner d'une effigie « vivante : mon fils unique, jeune officier aux gardes,
« le porterait aux pieds de son auguste personne
« Je ne finirais jamais cette lettre, peut-être déjà trop « longue, si je me livrais à toute l'effusion de mon « Ame, dont tous les sentiments seront à jamais con- (( sacrés à la première et l'unique personne du beau « sexe qui ait até supérieure à tous les grands hom- « mes. »
Vntiiqne personne du heav sexe fini ait été snpé-
DK BUFFON. i.xxxi
Heure à tous les grands hommes soigna assez sa réponse pour qu'il soit permis de croire que cette tête r;^/^^(^ et solide tenait à l'admiration qu'elle inspirait, et que, dans cette lutte de coquet enthousiasme, la Souveraine se plaisait autant que le philosophe. « Monsieur le comte de Buffon, dit-elle *, je viens de « recevoir la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. . « Personne n'était plus en droit que vous d'être revêlu <c des fourrures de la Sibérie. Vos Époques de la na- « tare ont donné à mes yeux un nouveau lustre à ces « provinces, dont les fastes ont été si longtemps plon- « gés dans l'oubli le plus profond ; il n'appartient <i qu'au génie, orné d'aussi grandes connaissances, de « deviner pour ainsi dire le passé, d'appuyer ses court jectures de faits indisputables, de lire l'histoire des « pays et celle des arts dans le livre immense de la « nature. Les médailles, frappées du métal que fource nissent ces contrées, pourront un jour servir à a constater si les arts ont dégénéré là où ils ont pris
«naissance Que les zibelines conservent votre
« santé, Monsieur, jusqu'au temps où elles s'habi- « (uerout aux climats modérés. Que votre buste « vienne dans ce Nord, où vous avez placé le berceau a de tout ce que la nature, dans sa première force, « a produit de plus grand et de plus remarquable ; i( que M. votre fils l'accompagne : il sera témoin de
» Pi'tersbonrg. 15 février 17S'2.
hxxxii INTRODUCTION.
c< la renommée de son illustre père et de l'estime « très-distinguée que je lui porte. »
Quelques mois auparavant, Buffon écrivait à Montbeillard * : « Demain mon fils part pour son grand « voyage, avec M. de Lamarck, de l'Académie des « sciences ; j'ai été fort heureux de lui trouver un tel « compagnon. » Le jeune Buffon n'allait alors qu'en Hollande.
Après la lettre de l'impératrice, l'hésitation n'est plus possible : ce fils tant aimé part, et part seul pour la Bussie.
« Voilà le buste avec mon fils, » écrit Buffon à sa (jrande impératrice^; « et peu s'en est fallu que je ne « sois parti avec M. Necker, qui a, comme moi, la plus a haute admiration et le plus profond respect pour la « personne de Votre Majesté Impériale. Mes soixante « et quatorze ans et ses travaux, même dans son « loisir, ne le permettent pas, et ne nous laissent que « des regrets. Mon fils n'est encore qu'un enfant de « dix-huit ans : avec toute la candeur de son âge, il « en a la légèreté et le peu de tenue. J'ose supplier « ma généreuse Impératrice de le faire avertir, et « même de le frapper de quelque disgrâce, s'il ne se « conduit pas bien. Sa bonté me pardonnera cette
* .Tardiri du Roi, 11 mai 1780.
« 22 avril 1782.
DE nUKKON. lAxxin
« inquiétude paternelle, causée par la crainte que ce H trop Jeune envoyé ne fasse quelque faute. »
Dans les lettres adressées à ce trop jeune envoyé, la tendre affection du père et la vanité naïve d'une âme grandie par le labeur de la pensée apparaissent tour à tour. A Tenfant privé de mère, qu'il a réchauffé sur son cœur, il dit : « Vous me faites grand plaisir en « m'apprenant que vos couleurs reviennent. Ménagez- « vous sur le grand mouvement que vous aimez à
« vous donner Garantissez-vous surtout du froid
« et des fluxions.... Ayez soin, je vous en prie, de « vivre en paix avec vos gens et de les payer toutes
«les semaines Ij'abbé de Rivet* est obligé, »
dit-il ailleurs*, r de plaider contre Tévéque d'Autun : « son premier moyen est de dire que le Roi ne lui « avait pas donné une abbaye pour le faire mourir de « faim. Vous devriez écrire à ce bon oncle; ce a serait une consolation pour lui. »
Le voyageur s'est arrêté à Postdam ; son père lui écrit * :
« Vous avez très-bien répondu à Sa Majesté Prus- « sienne (le grand Frédéric), et vous ne pouviez guère « en dire plus au sujet de mes ouvrages. Mais, mon « cher ami, vous avez oublié une chose qui était es-
* Frère de BuiTon. Voyez ci-devant, page viii.
* Montbard, 27 mai 1782.
"• Monlbard, 10 juin 1782.
lAxxiv INTRODUCTION.
« senlielle : c'était de mettre un grain d'encens dans « la lettre que vous lui avez écrite pour lui demander « la permission de lui faire voire cour. Je suis perce suadé que vous auriez été encore mieux reçu, si « vous lui eussiez fait un petit compliment dans cette « lettre sur son mérite très-supérieur et sur la grande « gloire qu'il s'est acquise en tout genre. Je vous « donne cet avis pour que vous le mettiez à profit « dans une autre circonstance, par exemple auprès « du roi 3e Suède ou auprès du roi de Prusse lui-
« même, si vous repassez par Berlin Ne crai-
« gnez pas que vos lettres soient longues • on ne « s'ennuie jamais de lire ou d'entendre les personnes « qu'on aime tendrement. »
Buffon craint l'inexpérience du courtisan :
« Je vous adresserai dorénavant, lui dit-il *, Cloutes « mes lettres à Saint-Pétersbourg, où votre princi- « pale attention sera de témoigner, de ma part, la (( plus vive et la plus respectueuse reconnaissance à a la grande Souveraine à laquelle vous ferez la cour
« de votre mieux » Quelques semaines plus tard,
nouvelle instruction * : « Je veux que Sa Majesfé « Impériale voie que vous n'avez fait le voyage qu(^
« pour lui faire votre cour et la mienne »
« En vérité, nous devons tous deux, » écrit-il
< Montbar.1, 7 mai 1782.
•-• Monlbanl. i juillet 1782.
DE RUFFON. ixxxv
encore*, « une reconnaissance éternelle à cette grande a Impératrice qui me donne des témoignages aussi « éclatants de son estime et qui vous traite avec tant (( de bonté. Je ne mérite pas d'être mis au rang des « grands hommes de son empire, si ce n'est par mon a dévouement et par la connaissance intime que j'ai a de ses liantes lumières et de son profond discernea ment. Les questions qu'elle m'a faites et la lettre « dont elle m'a honoré me suffisent pour juger de la « supériorité de son esprit et de l'admirable bonté c< de son cœur. »
« J'ai oublié, » ajoute-t-il en post-scriptum^ et l'on peut croire qu'il n'avait pas tout à fait oublié, « de « vous marquer, en parlant de buste et d'effigie, a qu'on a mis, par ordre du Roi, au bas de ma statue, « l'inscription suivante :
MAJRSTATI NATUR/K PAR INGF.MUM.
« Ce n'esl pas par orgueil que je vous l'envoie ; mais a peut-étr») Sa Majesté la fera mettre au bas du « buste. »
Catherine déposa elle-même une couroiuie de laurier sur le buste, et le fil placer à ïHermitafje.
Peu de temps après, Buffon écrit à son lils * : « Le « baron Grimm me transmet un fragment d'une « lettre de Sa Majesté Impériale : — « Vous pouvez
« Moulbard, 18 aoûl 178'2.
* Montharil, s(>{)tcmftrfî 17S*2.
i.xxxvi INTRODUCTION.
« dire à M. de Beffoii que je ne trouve rien à re- « prendre à son fils, et que, par conséquent, je ne « crois pas avoir Toccasion d'user des droits qu'il « m'a donnés sur lui de le gronder. Remerciez-le, « en même temps, de" la continuation de ses ou- « vrages. Je serais bien fâchée qu'il wifie ce que « M. son fils m'a dit « qu'il ne voulait plu^écrire. » « J'espère qu'il se ravisera. »
« Mais, mon pher fils, reprend Buffon, vous ne de- « viez pas lui dire que je ne vo.ilais plus écrire. Vous « m'avez peut-être entendu dire à moi-même que, « après avoir achevé l'histoire des minéraux, je pour- « rais cesser mes ouvrages ; mais cette histoire des « minéraux, à laquelle je travaille assidûment, ne (( sera pas achevée de deux ans ; on achève Timpres- « sion du premier volume, qui doit être suivi de trois « autres, et cette besogne n'est pas moins difficile que « toutes les autres. J'espère que j'aurai occasion de « parler de notre grande impératrice, lorsque je dé- « crirai les minéraux de Russie et de Sibérie. »
L'héritier de l'impératrice Catherine, depuis Paul 1", voyageait alors sous le nom de comte du Nord. Buffon écrit de Montbard* à son fils : « Le « comte et la comtesse du Nord sont arrivés le 18 à « Paris... Us assisteront, aujourd'hui 27, à une « séance de l'Académie française ; j'y aurais été à « portée de leur faire ma cour »
« 27 iiini 1782.
DE BUFFON. lxxkvii
A quelques jours de là, nouveaux regrets : les voyageurs ont visité le Jardin du Roi Enfin, ils vont
quitter la France. Au moment de s'embarquer, ils trouvent à Brest le chevalier de Buffon. Celui-ci écrit à son frère :
« M. le comte et madame la comtesse du Nord sont a partis ce matin; ils m'ont choisi pour leur ministre « plénipotentiaire auprès de vous, et m'ont chargé de « vous témoigner tous leurs regrets de ne vous avoir « point trouvé à Paris pendant le séjour qu'ils y ont « fait. Votre buste, qui les attend à Saint-Pétersbourg, « les dédommagera faiblement de n'avoir point vu le « modèle immortel auquel ils désiraient rendre hom- « mage. Voilà, mon cher frère, ce que m'a dit pour « vous le comte du Nord avec toute l'énergie de Pierre c( le Grand, et madame la comtesse avec toute la grâce « de son sexe. J'ai répondu en ambassadeur ; c'est à
« vous à présent à répondre en monarque J'ai
« reçu cette mission en présence de cent cinquante
c< ofticiers de la garnison Le suffrage a été gé-
« néral. J'ai eu un moment d'orgueil ; j'en conserve (c encore en m' acquittant de ma mission ;.... elle est « rempUe, et je redeviens modeste par un juste « retour sur moi-même. »
« Vous voyez, mon cher fllSj » continue Buffbfi*, qiii envoie à Saint-Pétersbourg toute cette narration, a combien je dois être désolé de n'avoir pu leur faire
• Monlbara, i"! juillet 178^.
ixxxvui INTRODUCTION.
« ma cour ; ils ont enlevé tous les suffrages et se soni « fait adorer partout où ils ont passé; » et il ajoute : « Faites bon usage de tout ceci auprès de « notre (jrande impératrice. »
« Jugez, mon sublime ami » écrit à son tour madame Necker, et transcrit scrupuleusement Buffon, « du plaisir que j'ai dû goûter en apprenant les niar- « ques d'admiration que le comte et la comtesse du « Nord vous avaient données à la séance de l'Académie « française ; la comtesse dit tout haut, avec chagrin : « Puisque j'ai le malheur de ne pas voir ce grand « homme, j'irai du moins lui faire ma cour en visite tant le cabinet qu'il a formé. Elle m'a parlé long- « temps de ses regrets sur votre absence, dans une « course qu'elle a daigné faire à Saint-Ouen avec le « comte du Nord : les Époques de la nature ont été, « me dit-il, non-seulement le sujet de toutes les court versations, mais celui des disputes les plus vives et « les plus continuelles. Vous voyez que, même dans « le Nord, l'on ne peut vous aimer modérément. »
Dans ce Nord existaient quelques savants; et Buffon, qui aimait les bons et faciles rapports, écrit à son jeune messager ' :
« Vous me ferez plaisir de dire des choses obli- « géantes de ma part à M. de Domaschnef, président « de l'Académie, et à mes autres confrères dans cetto
* MonIbarM, 18 aonl 178«2.
DR nUFFON. i.xxxix
« savante Compagnie; M. Euler^ est, à ce qn*on me « dit, aveugle et bien âgé, mais c'est encore le pins « grand géomètre de l'Europe; j'estime aussi beau- « coup M. Pallas% M. Mayer' et plusieurs autres a membres de cette Académie: faites-leur une visite a pour le leur témoigner. » Et dans la lettre suivante * : « Vous ne me parlez pas du Cabinet d'his- « toire naturelle de l'Académie de Pétersbourg ; « vous me feriez plaisir de m'en donner un aperçu; « je sais que mademoiselle Clairon a envoyé d'assez « beaux madrépores, et, si je savais ce qui manque « dans ce Cabinet, je me ferais un devoir de l'offrir « à Sa Majesté Impériale. )>
Pendant la durée de ce voyage, les lettres de Buffon laissent entrevoir des préoccupations qui se rapportent à la carrière de son fils : « L'on m'écrit « que les promotions de votre régiment ne sont pas « encore faites; à mon retour je verrai souvent le « Maréchal et je tâcherai d'entretenir sa bonne vo- « lonlé pour vous. »
L'instruction du jeune Buffon avait d'abord été
' Euler [Léonard], le plus fécond des géomètres et l'un des plus illuslresy né à Râle le 15 avril 1707, appelé à Pétersbourg en 1733, mort en 1783.
* Pallas (Pierre-Simon), célèbre voyageur et grand naturaliste, né à Berlin en 1741, appelé à Pétersbourg en 1769, mort à Berlin en
' Mayer (Frédéric-Christophe), Académicien de Pétersbourg.
♦ Septembre 1782.
xf: INTRODUCTION.
dirigée vers les sciences pliysiques. I>es intrigues au moyen desquelles M. d'Angeviller s'était assuré la survivance de l'intendance du Jardin du roi lui ayant été dévoilées, il avait obtenu que son père le confiât au vieux maréchal de Biron, et était entré au service à dix-sept ans.
Une dernière lettre, adressée à Saint-Pétersbourg vers la fin de 1782, trace au voyageur l'itinéraire de son retour : « 11 est très-possible, » ajoute le prévoyant et affectueux mentor, « que je sois à Paris « dans le mois de janvier : dans ce cas vous seriez « obligé d'y arriver vous-même et de reprendre « tout de suite votre service ; au lieu qu'en arri- « vant à Montbard au 1" février, vous êtes sûr de « m'y trouver, et vous resterez avec moi jusqu'au (( 15 ou au 20. »
Février était presque écoulé, lorsque enfin Buffon |nit écrire à Bexon *.
« Mon fils vient d'arriver;.... l'Impératrice et le « Grand-Duc l'ont très-bien traité, et nous aurons do « beaux minéraux dont on achève actuellement la
« collection J'avoue que l'inquiétude sur son
« retour m'avait ôté le sommeil et la force de « penser. »
Ce fils, unique objet d'une tendresse à laquelle le grand âge donnait plus d'expansion, n'avait pu con-
* "24 fi'vricr 1785.
DE BUFFON. ma
nailre, dans son enfance, aucune des salutaires rigueurs qui servent d'apprentissage à la vie. La jeunesse était arrivée, ne trouvant en lui que confiant abandon, que légèreté, unis au culte filial le plus fervent.
L'admiration dont son père était l'objet avait créé, autour du jeune homme, un monde idéal. 11 y développa sa générosité de sentiments, sa droiture; mais en vivant dans une atmosphère factice il perdit cette sage réserve, qui est la sauvegarde de l'avenir et à laquelle rien ne supplée. A une société égoïste et insoucieuse de sa candeur, de son inexpérience, il se livra sans défense. Ce fut sa seule erreur^; il la paya de son bonheur et de sa vie.
Persévérant dans ses vues et cherchant des biais qui pussent préparer l'opinion publique en sa faveur, M. d'Angeviller écrivait au poëte Dehlle : « M. de « £u{fon m'a enlevé mon cabinet, je n'y ai pas de « regret, et vous savez que je n'avais fait des sacric< fices considérables que dans ce seul objet. »
A Buffon lui-même il avait adressé une lettre ainsi
conçue* : « Qui vous parle d'argent? Doit -il
« être question de cela entre nous? Vous prendrez, « comme je vous Tai dit, et le temps et les moyens « que vous voudrez. Tout m'est égal, le temps et In
* \Tt décembre 1770.
x.ii INTRODUCTION.
« somme; vous ne pourrez pas augmenter, mais vous « pourrez diminuer tant que vous voudrez. J'attends « vos ordres, et aussitôt je ferai porter au Cabinet « tout le mien. N'agissez donc avec moi que comme , « ami; vous désirez ce cabinet pour l'enfant que vous « avez créé et mis au monde, je me trouve trop « heureux d'avoir une goutte de lait à lui offrir. « Encore une fois, j'attends vos ordres, et c'est par «, délicatesse et soumission que je ne les préviens c( pas »
Deux ans plus tard, l'abbé Bexon, dont la conduite en cela n'est point justifiable, écrivait * à celui en qui
il voyait le futur intendant : « M. le marquis
« ne doute pas de la suite et de Tintérêt que j'ai mis a à seconder ses vues auprès de notre grand ami. J'ai « lieu de penser qu'enfin il les adopte entièrement « pour le fond ; nous en dirons davantage en cau- « sant : que cet agréable moment me tarde! »
Bexon se flattait : une lettre, adressie de Montbard par Buffon à son fils*, à l'occasion d'une visite du roi de Suède, en donne la preuve. La lettre est dictée à un secrétaire, mais au bas se trouve im postscriptum autographe, dont les caractères hahissent une vive émotion : « C'est en effet à M. de « BreteuiP à donner des ordres au Jardin Royal, et
* 14 février 1782.
■î Montbard, 14 juin 1784.
'• M. «le firetenil, alors ministre de la maison du Roi.
DE BUFFON. xciii
« non à M. d'Angeviller, qui as est rien tant que « j'y serai. »
A ces intrigues intestines, se joignaient de sinistres appréhensions. Buffon écrit à un receveur général des fermes, ^ mécontent du système d'économie alors en vigueur : « On est actuellement dans un mo- « ment de grande effervescence qui annonce une « crise, et bien des gens assurent que l'on verra dans « peu de grands changements dans le ministère des « finances. Ce serait pourtant un grand malheur « pour l'État, si M. Necker quittait. »
Ces signes précurseurs d'une violente commotion, et peut-être aussi son grand âge firent désirer à Buffon de lixer l'avenir de son fils. Il le maria n'ayant encore que vingt ans*. Tout, dans cette union, avec une personne belle, noble et riche, semblait espérance et bonheur.
Se liant aux jours heureux qui s'ouvraient devant ces jeunes existences, l'énergique vieillard revint à ses travaux avec cette hâte que donnent des douleurs contenues ; les ravages de la maladie dont il souf- IVait se faisaient chaque jour plus cruellement sentir. Le premier volume de VHisioire des minérmix avait paru en 1783; d'année en année les volumes se succédaient. Là, se trouvaient encore des jouis-
« M. Hébert: 15 mai 1781 * Le 4 janvier 1784.
xciv l^TUOnUCTlO.
tances, et BufÎDU, à celte dernière époque de sa grande vie, se plaisait à dire : « J'ai passé cinquante « ans à mon bureau. »
11 en avait quatre-vingts. Une douleur aussi imprévue que profonde Tatteignit alors dans ce qu'il avait de plus cher, et lui dicta pour son fds, contraint à une séparation, les instructions les plus dignes, les plus touchantes que puisse inspirer un esprit ferme et juste, uni à un cœur hautement moral. D'abord, il se prive d'appeler près de lui et de serrer sur son cœur le jeune homme abreuvé de chagrins, et lui impose de s'éloigner, de voyager. Quelques mois
plus tard, il lui écrit : « Venez, mon (ils; ne
« venez pas seul... Je ne serai pas tranquille si vous (( n!êtes pas accompagné de quelque personne rai- « sonnable... Je vous attends pour le 7, c'est le jour « de ma naissance ; ce sera celui de mon bonheur si « je vous embrasse en bonne santé de corps et de « tête, car vous avez besoin de rétablir tous deux. . .»
(jC fut le dernier anniversaire de sa naissance que vit Buffon. Au mois de décembre, il lit son testament. Le mal allait s'aggravant, et avec le mal grandissaient les sincères inquiétudes de la France et de l'Europe* C'était un juste tribut de reconnaissance* L'expres- »ion en parvint jusqu'au vieillard. Il se souvint alors douloureusement des plans de M. d Anjjjcvillt'r, cl lil un dernier effort pour ressaisir cetio sinvivanco hnil
DK UlIFFON. xtv
désirée pour son lils. La conduite de celui-ci fut ptnfaite. Rien de ce monde pouvait-il le touclier près de son père mourant ?
Les dernières lignes qne Buffon dicta furent adres* sées à madame Necker. La parole lui manquait déjà depuis plusieurs jours, lorsque parut tout à coup le |>ère Ignace, tardivement averti de cette dernière niialadie; il accourait de Monlbard.
Au son de sa voix, Buffon se ranima, la parole lui revint, il fit réunir tous ceux quiTentouraient; puis, s'adressant à son vieil ami, il régla devant eux les comptes de conscience de toute sa vie, et ajouta qu'il voulait qu'après que toutes les cérémonies du culte auraient été scrupuleusement remplies, sa dépouille fût confiée au père Ignace, à qui il demandait de la reconduire à Montbard, et de la faire placer, sans |>ompe, entre celles de son père et de sa femme.
Buffon mourut au Jardin du Roi, le 14 avril 1788.