I INTRODUCTION
11 ne quittait le travail qu'à l'heure du dîner, restait longtemps à table, et s'abandonnait alors à toutes les gaietés qui lui passaient par la tête : « Peu m'ima porte, » disait-il, « que mes paroles soient soignées « ou non. » Sa conversation, empreinte de bonhomie, était simple, négligée même; des locutions familières s'y reproduisaient à chaque instant; mais jusque dans ce laisser-aller toute interruption lui était insupportable : à bien plus forte raison dans un entretien sérieux n'en lolérait-il aucune; et à la première objection qui lui était faite, il gardait imperturbablement le silence : « Je ne puis me résoudre, disait-il, à « continuer de converser avec un homme qui se « croit permis, en pensant à une chose pour la pre- « mière fois, de contredire quelqu'un qui s'en est oc- « cupé toute sa vie. »
En revanche, tout ce qui ressemblait à un éloge trouvait en lui une extrême tolérance, et l'enlevait subitement à ses distractions ; il était particulièrement touché d'un hommage de ce genre, lorsqu'il lui était adressé par les dames; quelquefois il le provoquait, se louant lui-même judicieusement, mais avec une grande naïveté.
Si l'après-dînée était consacrée au repos, une course faite à pied, le bâton à la main, en devenait le plaisir le plus vif. Le but était, presque invariablement, une visite aux forges qu'il avait établies à Buffon. Quelquefois il partait plus tôt et allait demander à dîner à
DE BUFFON. u
son vieil ami, le capucin Ignace, devenu, par sa protection, desservant de ce village. Ignace, à son tour, venait régulièrement au moins deux fois la semaine dîner à Montbard.
Buffon prenait d'ailleurs en très-grand sérieux ses talents et son importance de maître de forges. « J'ai « lu, monsieur, avec un grand plaisir, votre Mé- « moire sur le fer, » écrit-il à un capitaine d'artillerie, frère de Montbeillard * ; « je l'ai trouvé de
a tous points dans les vrais principes Ce que
« vous dites est conforme aux expériences que j'ai « faites et suivies moi-même sur la composition et « décomposition du fer, matière que personne n'en- « tend, et qui cependant est de la plus grande im- « portance. »
C'est dans ses forges qu'il fit exécuter les longues et dispendieuses expériences sur le refroidissement des métaux, dont il a déduit des conclusions qui étonnent par leur hardiesse.'
« U y a un mois, mon très-cher monsieur, » écrit-il à Montbeillard, « que je suis enterré dans mes forges, << et j'ai bosoin, pour ressusciter, de la présence de « mes meilleurs amis. Venez donc avec la chère dame « et l'aimable Finjin * ; venez le plus tôt que vous « pourrez. Le charmant Moucheron joinàrdi ses in-
* Montbard, 15 novembre 1767.
* Le jeune fils de Montbeillard.
Lii INTRODUCTION.
« stances aux miennes; elle vous dira des nouvelles « de mon fils. »
Des nouvelles de mon fils : là résidait sa plus douce pensée, et le Moucheron^ qui n'était autre qu'une nièce de Montbeillard, mariée depuis à un neveu de Daubenton, se rendit une autorité dans la famille par Taffection dont elle entourait cet enfant, câlin, insoucieux, et qui, élevé près de son père, captivait toute sa tendresse.
Qui veut aller loin doit songer à payer tribut aux puissances de ce monde. Buffon, par ses écrits, avait subjugué la plus redoutable de ces puissances. L'opinion publique lui eût, au besoin, servi d'auxiliaire auprès du pouvoir, mais il ménageait celui-ci, savait être toujours bien avec tous les ministres, se conciliait des amis influents, ne manquait jamais d'aller faire sa cour à Versailles, mais la faisait avec dignité. Le rencontrant un jour à Marly, madame de Pompadour lui disait : « Vous êtes un joli garçon, monsieur « de Buffon; l'on ne vous voit jamais. »
Dans l'introduction où il dévoile la participation de Montbeillard, Buffon dit : « J'en étais au seizième « volume de mon ouvrage sur l'histoire naturelle, « lorsqu'une maladie grave et longue a interrompu « pendant près de deux ans le cours de mes trace vaux. Cette abréviation de ma vie, déjà fort avance cée, en a produit une dans mes ouvrages. J'aurais
DE BUFFON. un
« pu donner dans les deux ans que j'ai perdus deux ft ou trois volumes de T histoire des oiseaux, sans re- « noncer pour cela au projet de T histoire des miné- « raux dont je m'occupe depuis plusieurs années. »
C'est en 1771 , lorsqu'il avait déjà soixante-quatre ans, que Buffon eut à subir ce qu'il appelle une abréviation de sa vie. Contraint de renoncer aux méditations et de prolonger le séjour que chaque année il faisait à Paris, il essaya de mettre à exécution les vastes plans que depuis longtemps il avait conçus pour le Jardin royal. Son état de souffrance devint tel que l'on conçut plusieurs fois de vives alarmes.
De son retour à la vie, il parle ainsi à Montbeillard* : « J'ai beaucoup de regrets des trois semaines « que l'inquiétude de ma maladie vous a fait perdre. « Je vous suis comptable non-seulement de ce temps, « mais des mille sentiments que cette inquiétude a suppose, et dont je ne pourrai jamais assez vous « témoigner ma tendre reconnaissance. Ma santé c( commence à se fortifier. Je me tiens actuellement « debout; je dicte des lettres, je fais quelques petites
« affaires; le sommeil revient » Un peu plus loin,
il fait diversion à ces pénibles pensées : « On prétend a ici, dit-il, que nous aurons un nouveau parlement « la semaine prochaine; j'en doute encore beaucoup,
* Paris, 2 avril 1771.
uv INTRODUCTION.
« quoique je le désire : l'établissement des conseils « supérieurs est loué par tous les gens sensés et fera « réellement un grand bien. Si le contrôleur général « voulait commencer à donner de l'argent et finir de
« mettre des impôts, tout pourrait encore aller
« Jamais ce pays n'a été plus cher et plus dés- « agréable, et je soupire pour le temps où je pourrai « le quitter et passer avec vous les moments les plus « heureux de ma vie. »
Le comte de la Billarderie d'Angeviller, qui était attaché à l'éducation du Dauphin en même temps que directeur général des bâtiments du Roi, jardins, manufactures, etc., profita de cette maladie pour demander et obtenir la survivance de la place (l'intendant du Jardin royal, survivance que le grand homme se flattait secrètement de transmettre plus tard à son fils. Quoique 31. d'Angeviller eût tenté de tenir, cet acte secret, il 's'en découvrit assez pour que l'opinion publique en fût blessée et pour que Buffon s'en montrât outragé. Dans le but d'apaiser l'un et l'autre, le courtisan habile sollicita du roi l'autorisation de faire élever à Buffon, dans l'étabUssement même, cette statue magnifique qui s'y voit encore et qui a été le premier exemple d*un pareil honneur rendu à un homme vivant.
Cet hommage, qui traduisait l'admiration enthousiaste de la nation, obtint une approbation générale
DE BUFFON. lv
qui désarma BufTon. Les choses restèrent suspendues; mais à son ami Montbeillard ^ il écrivait : « J'ai « grand besoin de repos pour achever de me réta- « blir, ayant essuyé ici des orages de toute espèce... » Et plus tard^ : « Ma santé s'est soutenue malgré « les tracasseries et le chagrin qu'on m'a donnés « bien injustement et bien ingratement. »
Dès le commencement de 1772, on voit Buffon se ranimer devant la mission d'énergique organisateur qu'il s'impose. Six ans auparavant, pour faciliter le classement des collections, il avait abandonné son logement d'intendant; il revint alors habiter l'éfabHssement, et sa présence sembla y faire circuler une vie nouvelle.
C'est de ce moment où Buflbn, compris et apprécié, pouvait tout obtenir, que date le véritable développement du Jardin royal. Louis XV lui ouvrit les trésors de l'Etat avec une générosité qui témoigne de tout ce qu'il y avait, dans le monarque, de respect pour le grand homme. Celui-ci achetait des terrains, des hôtels, des collections, faisait abattre, planter, bâtir, payait de ses deniers, et, sur ses notes, l'État remboursait.
Ces nobles procédés durèrent jusqu'à sa fin, et les
* Paris, l"mai 1771.
« Ce 8 décembre 1771.
Lvi INTRODUCTION.
papiers de Buffon nous conservent des indications comme celle-ci : « Il m'est dû par le roi une somme « de quatre-vingt-quinze mille six cent quatre- « vingt-trois livres neuf sols deux deniers, que j'ai « avancés pour des travaux de maçonnerie et fource nitures de matériaux depuis le 1" juillet jusqu'au « 5 décembre, et dont j'ai envoyé l'état et mémoires « quittancés à M. de la Chapelle pour obtenir une « ordonnance de remboursement. »
A des plans compliqués, dont l'exécution demandait une infatigable persévérance, Buffon n'admit qu'un seul confident dont la jeunesse emprunta, d'une probité sévère, d'une soumission aveugle, quelques traits d'une figure antique. André Thouin est un jardinier; il rend compte. Chaque quinzaine, Buiïon lui répond de Montbard une longue lettre bien confiante, et la puissance de l'honneur et de la vertu est telle, qu'elle établit une sorte de parité entre ces deux homnes.
Presque invariablement, Buffon commence par quelque chose qui ressemble à ceci * : « J'ai reçu vos « états de dépense, et je vois que vous conduisez nos « travaux avec toute l'intelligence et toute la pru- « dence possible. » Après une affaire laborieusement conclue, Buffon écrit*: « Je le répète, vous
* Montbard, 31 août 1785.
* Montbard, 24 août 1784.
DE BUFFON. lvii
« êtes prudent et très-avisé , » deux qualités par
lesquelles Thouin se rapprochait du philosophe, qui, un jour, lui dit * : « Deux ou trois hommes, qui se- « raient sous vos ordres, garderaient mieux nos « plantes que toute la maréchaussée de Paris. »
Dans une entreprise pour laquelle rien n'avait été prévu, il n'y eut guère que le zèle de son délégué qui ne fit jamais défaut à BufTon. Aux embarras multiples (jui surviennent, celui-ci oppose des ressources qui rappellent Tingénieuse facilité du créateur de systèmes : « Faites-moi le plaisir, mon cher monsieur <c Thouin, » écrit-il *, « de remettre vous-même la « lettre ci- jointe à M. Dufresne, et, comme c'est pour « obtenir de l'argent, dont nous avons un si grand « besoin, il n'y aurait pas de mal de lui porter quel- « ques fleurs et quelques arbustes : cela ne pourrait « qu'augmenter sa bonne volonté. Je lui demande « les 35 ,000 francs qui restent dus sur les 75,000 (c pour la maison et le terrain qui est actuellement « réuni au Jardin. 11 ne sera pas nécessaire de lui c< parler des travaux que vous failes au delà du « Jardin, ni de l'échange avec Saint-Victor, de peur « d'effrayer par de nouvelles demandes; mais vous a pouvez lui exposer que nous sommes absolua ment sans argent, et qu'il nous ferait grand bien
1 Montbard, 27 juin 1784.
> Montbard, 50 juillet 1781