PARIS
(lARNIEB FRÈRES, LIBRAIRFS-FDITFURS
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0, RIT. DPS aaints-pprbs, kt pai.ais-roïai., 215
Ce voluine se compose de trois parlies :
La première est une étude des MaiNuscrits de Buffon;
La seconde, la reproduction de quelques fragments de ces Manuscrits;
La troisième indique au lecteur la part qui peut être assignée à chacun des trois principaux collaborateurs de BulToii : Daubenlon, Gueneau de Monlbeillard et Bexon.
L’Introduction présente Buffon dans l’abandon de la vie privée.
J’ai publié, en 1844, une Histoire des Ira^ eaux et des idées de Bufibn. J’ai donné, de 1853 à 1855, une édition annotée de ses Œuvres. Ce volume-ci complète rensemble de mes études sur cet bomme d’un ordre si éleve.
IMTllODUCTIOiN.
DE BUFI ON.
^ V-'Q ! te
INTUODICÏIOIN.
DE BÜFFON.
Les manuscrits de l'Histoire naturelle ont été écrits, copiés et recopiés par des secrétaires, mais ils portent de nombreuses ratures, qui toutes sont de la main de l’auteur; les interlignes y sont chargés de mots modifiés ou changés; les phrases substituées à d’autres s’y multiplient; quelquefois une page entière d’une petite écriture saccadée dénote un entrainement de la pensée, une improvisation pour laquelle l’auteur n’a attendu personne. Buffon avait coutume, après un premier travail, déjà fort travaillé^ d’enfermer le manuscrit, de le laisser sans s’en occuper, sans le revoir, pendant un temps assez long ^our que son esprit parvînt à se dégager entièrement de l’impression sous laquelle il l’avait composé.
lîSTUODUCTlON.
Lorsqu’il le reprenait, apportant à cet examen le calme le plus complet qu’il pût obtenir de lui-même, il s’en faisait faire la lecture à haute voix par une personne qui ne connût en rien cette ébauche : toute phrase dont le lecteur ne saisissait pas la contexture, qui ne s’écoulait point facile et harmonieuse, toute pensée qui ne se rattachait pas au sens général, qui faisait embarras ou confusion, étaient changées; il reprenait ce courageux travail autant de fois qu’un défaut découvert exigeait une modification nouvelle.
Cet art du mieux a fait le charme de la vie de Buffon : « Le plaisir de travailler est si grand, disait- « il, que je passais quatorze heures à l’étude, et « qu’il n’y a que le plaisir de l’étude qui m’ait « quelquefois distrait de la pensée de la gloire. »
L’ordre dans la pensée a été la qualité dominante de Buffon; et cette qualité, il l’appliquait à tout : dans ses ouvrages, c’est de l’ordre avec pompe, avec art ; dans son administration, c’est de l’ordre avec loyauté, avec bonhomie. Ses rapports avec l’État témoignent de la part large que Louis XV sut faire à de grands projets; ils excluent toute idée dt contrôle, de petitesse.
La gestion habile et simple de sa fortune privée, tiès-clairement exposée dans des registres tout entiers écrits de sa main, explique le plaisir avec lequel il disait dans sa vieillesse : « Depuis trente ans
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« j’ai mis un si grand ordre dans l’emploi de ma « fortune et dans celui de mon temps, que j’ai « toujours de l’argent en réserve et du temps à « donner à mes amis. »
Si l’on détache de Buffon l’auréole du grand écrivain et du hardi penseur, on trouve sans transition, dans sa vie privée et dans sa correspondance, un bourgeois bourguignon plein de sens, plein d’adresse, et enclin à ce genre de trivialité qui tient à la force du tempérament. « J’aime les maisons, disait Montes- « quieu, où je puis me tirer d’affaire avec mon esprit « de tous les jours. » Buffon ne met en usage, dans ses lettres, que son esprit de tous les jours. Elles nous le montrent bon, naturel, ami constant ; mais elles ne supportent la lecture qu’étant rattachées à sa vie, vie progressive, s’il en fût jamais, où se voit la lutte d’une âme vigoureusement trempée, qui aspire à la r) grandeur et n’arrive à se dégager que par de longs efforts.
, « Tout marque dans l’homme, même à l’extérieur, »
a-t-il dit, « sa supériorité sur tous les êtres vivants
« L’excellence de sa nature perce à travers les organes « matériels, et anime d’un feu divin les traits de son « visage* »
L’excellence de cette nature, il semble avoir voulu * Histoire mturelle de l'homme.
Yi INTRODUCTION.
en trouver le type en lui-même, et s’êlre imposé la loi que rien dans ses actes ne vint amoindrir son modèle. Les écarts que sa raison se permet parfois, au profit de sa vanité, ne coûtent jamais rien à la bonne foi de l’honnête homme.
Au milieu de ses papiers de famille, on en trouve un qui porte ce titre : Extrait d’un arrêt de la Cour des aides, donné sur lettres patentes le \1 décembre 1613, au sujet de la famille de MM. Le Clerc, originaires de Clamecy en Nivernais.
Cet extrait établit, ou tend à établir, que les sieurs Le Clerc, originaires de Clamecy, furent anoblis, en 1540, par Philippe de Valois ; qu’ils virent, en 1419, sous Charles VI, un des leurs, Jean Le Clerc, pourvu de la charge de chancelier de France, et que, sous Louis Xlll, Antoine Le Clerc, sieur de la Forest, demanda et obtint des lettres de réhabilitation, devenues nécessaires, parce que son père, son aïeul et son bisaïeul avaient exercé la profession d’avocat au bailliage d’Auxerre, profession qui dérogeait à la noblesse.
La copie de ce document est tout entière de la main du grand homme, qui a pris le soin de la faire précéder de ces quelques mots : L’onginal du présent Extrait est écrit par M. le comte de la Rivière^, qui
‘ Ix» vicomtr Gabriel de la Rivière, capitaine de grande arme-
vu
r« remis à M. le comte de Buffon, en octobre 1772.
A celte date, de profondes et hardies conceptions occupaient le philosophe, qui, dans son Homo duplex, nous a donné la plus judicieuse analyse des faiblesses de la vanité, et qui se charge ici de nous prouver tout ce que celle analyse aura d’éternellement vrai.
On remarquera que Buffon ne prend point la responsabilité de cette généalogie, dont il ne nous reste aucune autre trace, et qu’il n’admettait sans doute que comme un système : « La plupart des natura- « listes/ disait^l, ne font que des remarques parte tielles; ils décrivent une pierre, puis encore une (( seconde pierre, à mesure qu’ils les rencontrent; « mieux vaut un faux système, car il sert au moins à « enchaîner nos idées et il prouve qu’on sait penser. »
Ce que des actes authentiques nous offrent de trèsréel, c’est que Louis Le Clerc, conseiller du roi et juge-prévôt de la ville de Montbard, maria, en 1706, son fils unique', à la fille de Louis Marlin, notaire à Moutier. Dix-huit mille livres formaient la dot de la future et lui étaient données par son oncle maternel, messire Georges Blaizot, seigneur de Saint-Étienne et de Marigny, conseiller-maître-auditeur en la cour
rie, etc., etc., était beau-frère de M. Nadault, dont la sœur devint, plus tard, la seconde femme du père de Buffon.
* Né en 1682.
vni
INTRODUCTION
souveraine des comptes de Savoie, directeur des fermes du roi de Sicile^ etc., etc.
Le 7 septembre 1707, fut enregistré à Montbard le premier enfant issu de ce mariage :
« Georges-Loüis Le Clerc, fds de Benjamin-Fran- « çois Le Clerc, conseiller du roi et receveur du gre- « nier à sel de Montbard, et de dame Anne-Christine « Marlin. »
Cet enfant devint le grand Buffon.
Le seigneur Georges Blaizot fut son parrain, et mourut peu de temps après. 11 laissait une veuve qui, quelques années plus tard *, fit don au jeune tîeorges Le Clerc, petit-neveu et (illeul de son mari, et à peine âgé de sept ans, d’une partie considérable de la fortune de celui-ci.
Benjamin Le Clerc fut père de quatre autres enfants :
— En 1708, de Jean-Marie, qui fut prieur de Flacey, diocèse de Sens, et mourut en 1731 ; — en 1 710, de Jeanne, morte en 1718; — en 1711, de Madeleine, morte en 1731, sans avoir été mariée; — et en 1712, de Charles-Benjamin, mort, dans un âge avancé, prieur de l’abbaye du Petit-Cîteaux et vicaire général du même ordre. 11 est désigné, dans la correspondance de Buffon, sous le nom de l’abbé de Rivet.
' Et ri^sid.'int à Chambéry.
* Le 21 novembre 1714.
DE BDFFON.
Le chef de celte nombreuse famille ne possédait à Montbard qu’une maison d’habitation, partie démembrée de l’ancien château des ducs de Bourgogne. Appelé à gérer la fortune laissée à son lils aîné, il acheta le château seigneurial de Buffon', acquit une charge de conseiller au parlement de Dijon, et se montra plus enclin à se rendre la vie facile qu’habile à administrer les biens qui lui étaient confiés.
Envoyé au collège de Dijon, collège où Bossuet avait fait ses études, le jeune Le Clerc, plus méditatif que brillant, s’y fit remarquer par son aptitude pour la géométrie. Les Éléments d’EucHile étaient, à ce qu’on assure, son livre de prédilection.
Les relations d’amitié qu’il noua dès lors avec quelques-uns de ses condisciples, restèrent inébranlables devant les fortunes diverses qui leur échurent. Parmi eux se distinguent le président de Brosses*, spirituel
* Situé à 7 kilomètres de Montbard, et duquel dép< ndait un village de 3i0 habitants.
* De Brosses (Charles), premier président au parlement de Bourgogne, né à Dijon le 17 février 1709, montra dès sa jeunesse un esprit vif et distingué. Quoique magistrat fort scrupuleux, il s’occupa toute sa vie de l’étude des lettres et des sciences, et donna de nombreux ouvrages sur les sujets les plus variés : on a de lui de remarquables études sur Sallutte: à la sollicitation de Buffon, il publia une histoire des navigations aux terres australes (‘2 volumes in-4“ avec cartes, 1756). Il était membre de l’Académie de Dijon, et fut élu, en 1758, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il mourut à Paris, le 7 mai 1777.
INTRODUCTION
auteur des Lettres sur l'Italie; le président Ruffey l’un des fondateurs de l’Académie de Dijon; Jean >adault*, dont la famille s’allia deux fois à celle du naturaliste; un abbé Le Blanc®, éternel candidat à l’Académie française ; un capucin Ignace*, éternel commensal du seigneur de Montbard.
Le Clerc terminait ses études lorsque le jeune duc de Kingston', quittant les cours de ce même collège, pour visiter, sous la conduite d’un gouverneur, le midi de la France, lui proposa de l’associer à son voyage.
* Ruffey (Gennain-Gilles-Richard), né à Dijon, 17 octobre 1706, président de la Cour des comptes de Dijon, fut un philologue instruit, cultivant les belles-lettres, l’histoire et la science des antiquités. Il mourut à Dijon, le 19 septembre 1794. Ruffey eut, pour belle-mère. In baronne de La Forêt, qui habitait l’ancien château de Montfort, voisin de celui de Montbard; elle en faisait les honneurs avec beaucoup d’amabilité, et, eut longtemps le privilège d’y réunir l’élite de In noblesse de Boiu'gogne.
* Nadault (Jean), né à Montbard le 25 octobre 1700, avocat général à la chambre des comptes de Dijon, 1730. Nomme correspondant de l’académie des sciences de Paris en 1749; vers la même époque, il fut élu membre de l’académie de Dijon. Mort en 1779.
* Le Blanc (Jean-Bernard), né à Dijon, le 3 décembre 1707, publia plusieurs ouvrages en prose et en vers, donna, en 1736, sa tragédie A'Abensaïd, et fut trente ans candidat à l’académie française. Madame de Pompadour fit rétablir pour lui la place d’historiographe des bâtiments du roi. Mort â Paris, en 1781.
* Ignace Bougot, né à Dijon. Il passa sa vie sous le patronage de Buffon, qui le cite dans les notes de l’Histoire naturelle pour des observations faites sur les oiseaux, et qui en parle aussi dans sa coi^ respondance.
® Évelyn Pierrepont, duc de Kingston, pair d’Angleterre et l’un «les plus riches seigneurs de ce pays, marié, en 1769, à une femme originaire du Dcvonshire. devenue célèbre par ses biiarreries. Mort en 1775.
DE BÜFFON.
L'excursion s’étendit jusqu’en Italie et dura plusieurs années. Pendant cette période, rien, ni dans les écrits ni dans la correspondance du voyageur, ne décèle son avenir L’homme jeune et vigoureux, en qui le physique l’emporte, paraît avoir dominé. Cependant, ce voyageur, arrivé à l’âge où c’est l’expérience qui inspire, disait : « Il faut faire voyager « les jeunes gens, cela leur fait de l'esprit. »
De retour en France, BuiTon se rendit à Angers, pour y faire ce qu’on appelait son académie. Ce qu’il y fit réellement fut de se lier avec un savant oratorien, le P. Landreville, très-habile mathématicien, x près duquel il retrouva l aptitude au travail, et sur l’autorité duquel il aima, plus tard, à s’appuyer.
A l’occasion d’une querelle au jeu avec un Anglais, il se battit, blessa son adversaire, quitta Angers et vint à Paris (1731). 11 avait vingt-quatre ans.
Au mois d’août de celte même année, sa mère mourut. Femme d’une raison supérieure, elle lui avait inspiré l’amour le plus tendre; il aimait à parler d’elle, n’en parlait que sur le ton de l’admiration; et, comme pour justifier cette admiration, il ne manquait pas d’ajouter avec une naïve complai-
* « J’ai vu des lettres de Buffon (]ui datent de celte période de sa « vie. Bien n’y fait pressentir encore, mèine de loin, l’observateur ou « le peintre de la nature, ni, à aucun é^ard, l’écrivain ou le penseur. » (Voyez le très-savant et très-intéressant ouvrage de M. Foisset, intitulé : I.e Président De Brosses.)
INTRODUCTION
sance, « que c’est la mère qui transmet aux fils les « qualités de l’esprit et du cœur. »
Dès l’année suivante, le conseiller Benjamin Le Clerc se remaria avec une demoiselle Nadault, sœur de l’ancien condisciple de son fils. A cette occasion le président Bouhier * écrivait à Rufey * : « Nous « avons depuis peu, ici, M. Le Clerc de Bufîon, votre « ami, qui se trouve tristement engagé à entrer en « procès avec M. son père, par le sot mariage que « vient de faire ce dernier *. »
En effet, Buffon se vit contraint de se faire rendre judiciairement compte, par son père, de la gestion de sa fortune. Le plus grand désordre y régnait. La terre de Buffon avait été vendue : il la racheta, garda chez lui son père, et les deux enfants, que celui-ci eut de son nouveau mariage, naquirent au château de Buffon.
L’aîné, l’ierrc Le Clerc, devint maréchal de camp des armées du roi. Désigné sous le titre de chevalier de Buffon, il se montra, par son attachement res-
* J(!an Bouliicr, né à Dijon, en 1673, magistral intègre et jurisconsnllc profond, eut une grande réputation de science et d’érudition • sa riche bibliothèque fut toujours ouverte aux gens studieux. Il était alors assez lieureux pour protéger IlulTon; plus tard, il eut l’bonueur d’être loué par Voltaire, qui le remplaça à l’Académie française, où il éuit entre à runanimilé des sulTrages en 1737. Mort en 1746.
* Dijon, 29 janvier 1733.
s Girault, lettres inédites de Buffon, Voltaire, Rousseau, Biron, etc. (Dijon, Paris.)
DE BÜFFON.
pectueux et tendre, digne de porter le nom de son frère. Né en 1754, il vécut jusqu’à quatre-vingt-neuf ans, et mourut en 1825.
La seule branche qui survive aujourd’hui de la famille Le Clerc descend d’une fille, née en 1746 et sœur consanguine du naturaliste : Catherine-Antoinette Le Clerc, mariée à son cousin germain, Edme Nadault, conseiller au parlement de Bourgogne, et morte en 1832, à quatre-vingt-six an.s.
BuiTon ne vit, dans la fortune qui lui avait été léguée, qu’un secours pour sa jeune ambition. Il habitait Paris une partie de l’année, s’y créait des relations avec les hommes influents, s’y niontrait dans le monde entouré du prestige que donnent la richesse, un beau physique et un grand aplomb. Occupé de son avenir, et toujours maître de lui-même, ni les soirées prolongées, ni les soupers élégants ne l’empêchaient de se mettre, dès cinq heures du matin, à son bureau de travail.
C’est de géométrie qu’il s’occupait alors. Il présenta à l’Académie des sciences, en 1753, un mémoire sur le jeu du franc carreau. « Ce travail, » disent les deux commissaires, Clairaut et Maupertuis, « fait « voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, « beaucoup d’invention dans l’auteur. »
Cette même année, il fut nommé adjoint dans la classe de mécanique. 11 avait à peine vingt-six ans.
INTRODUCTION
Dans une. lettre adressée au président Bouhier il dit, de fort bonne grâce, que l’Académie s’était un peu hâtée.
« On m’a fait ici mille fois plus d’honneur que je « n’en mérite ; on a hâté la vacance de la place que « je remplis à l’Académie, on m’a préféré à des con- « currents distingués; tous ces avantages dont je me « sens si peu digne n’auraient peut-être pas trouvé « grâce- à des yeux aussi éclairés que les vôtres ;
« ainsi je tâchais de les supprimer, au hasard d’être « grondé, comme vous l’avez fait.. Permettez-moi de « vous remercier de vos bons sentiments
« J’ai déjà fait partir la note des trois livres d’An- « gleterre que vous souhaitez, car on attend tou- « jours trop longtemps les livres de ce pays-là. Si « nous n’avons pas la guerre avec ses compatriotes,
« milord Kingston restera à Paris au moins un an. ' « Je vous enverrai dès demain les mémoires de Pé- « tersbourg; mais comme j’étudie quelques questions « qu’ils contiennent, auriez-uous la bonté de les at- « tendre jusqu’au printemps?.... Il paraît depuis « quinze jours un petit écrit en forme de gazette, ou « plutôt de feuille de spectateur, intitulé ; le Cabinet « (lu philosophe. On n’a pas goûté cet ouvrage.
« M. de Marivaux a donné aussi une brochure qui « fait le second tome de la Vie de Marianne. Les pe- .< tits esprits et les précieux admireront les réflexions * Le 8 février 1734.
DE BDFFON.
« et le style. La pièce de Voltaire ne peut se soutenir « et ne se soutient pas, avec tous les raccouimodages « qu’il y a faits. Enfin, pour finir, j’aurai l’honneur « de vous dire que je vais au premier jour faire im- « primer une traduction avec des notes d’un oih «. vrage anglais de physique qui a paru nouvellement,
« et dont les découvertes m’ont tellement frappé et « sont si fort au-dessus de ce que l’on voit en ce « genre, que je n’ai pu me refuser le plaisir de les a donner en notre langue au public; c’est un in-4° « d'environ 500 pages. »
Un ouvrage de physique dont les découvertes m’ont tellement frappé et sont si fort au-dessus de
ce que ïon voit en, ce genre Voici la première
étincelle qui mit en éveil le génie de Buffon.
La traduction dont il parle était celle de la Statique des végétaux de Haies, qu’il publia en 1735. La belle préface qu’il mit en tête de cet ouvrage fut le premier écrit par lequel il se fit connaître du public^
En 1740, il donna une autre traduction, celle du Traité des fluxions, de Newton, et la fit précéder aussi d’une préface qui ne fut pas moins remarquée que ne l'avait été la première.
De 1735 à 1740, il avait présenté à l’Académie, soit de concert avec Duhamel, soit seul*, plusieurs
* Avec Duhamel, des Observations sur la cause de l’excentricité des couches ligneuses, et les effets des grandes gelées sur les végé-
INTRODUCTION
mémoires, tous relatifs à des observations ou à des expériences sur les végétaux.
Ces expériences, il venait, chaque année, les faire dans le calme de sa province: les distinctions obtenues à Paris lui donnaient le plaisir d’y être admiré -.briller dans son lieu natal eut, pour Ruffon, à tous les âges de sa longne vie, une douceur particulière, et si réelle qu’elle semblait retremper les forces de son esprit.
A cette époque, les joies juvéniles se font jour dans les lettres qu’il adresse de Montbard à son ami l’abbé Le Blanc. En 1756, après avoir assisté à la tenue des états de Bourgogne, il lui écrit' : « S’il « m’avait été possible de jouir d’un instant, je n’au- « rais pas manqué de vous témoigner combien j’ai « été sensible à votre souvenir, à vos succès et à
« celui de votre pièce à la cour® Je n’ai pas
« rencontré l’abbé Flory aux états ; je crois qu’il « avait suivi M. de Dijon dans sa disgrâce; vous avez « su sans doute qu’il eut ordre de sortir de la ville « pendant la tenue des états, pour avoir refusé d'y « siéger après l’évêque d’Autun.
« Si je n’ai pas vu vos parents, j’ai en revanche « vu beaucoup de vos amis, Ruffey me demanda si
taux; seul, un mémoire sur le moyen d'augmenter la force du bois, et plusieurs autres sur la culture, sur le rétablissement des forêts, etc.
* Le 13 juin.
* U tragédie d!Abensaïd.
« VOUS ne viendriez pas, et il me dit qu’il vous « avait écrit pour vous offrir un appartement chez « lui ; il me parut un peu mortifié de votre si- « lence. Le président Bouhier me fit bien des « questions sur votre compte ; il vous aime as- « surément beaucoup ; si vous veniez à Dijon, « vous y seriez accueilli et recherché de lout le « monde. Ne croyez pas, mon cher, que je vous le « dise ainsi parce que Montbard est sur le passage, « et que vous ne pourriez vous dispenser d’y sé- « journer. Je vous assure que je le souhaite beau- « coup, mais la vérité est que l’on vous honore beau- « coup dans votre patrie. J’ai, en mon particulier, « bien à m’en louer; je m’y suis réjoui à merveille, « et M. le duc ' m’a fait la grâce de me parler Irès- « souvent, et de m’accorder une pépinière à Mont- « bard, aux frais de la province. Je suis actuelle-
« ment très-occupé de sa construction
« Savez-vous qu’il doit s’établir à Dijon une Aca- « démie des sciences? Vous connaissiez peut-être le « vieux bonhomme Pouffier, doyen du parlement; « il a laissé des sommes considérables pour cet éta- « blissement, et l’on v travaille actuellement. »
C’est, en effet, avec les sommes laissées par le bonhomme Pouffier y comme l’appelle BufTon, que furent jetés les premiers fondements de l’Académie de Dijon,
* Le prince de Condé.
INTRODUCTION
en 1740. Elle se compléta, en 1759, par sa réunion à une Société littéraire qui s’était formée chez le président Rufey.
A quelque temps de là, Le Blanc, introduit près (lu duc de Kingston, reçoit à Londres une lettre où Buffon lui dit' :
« ^’e soyez pas surpris, mon cher ami, si je ne « vous ai pas écrit en anglais; je crains tout ce qui (( fait perdre du temps, et je n’aime guère ce qui a mortifie l’amour-propre. Vous parlez cette langue « à merveille, et je n’ai garde de vous en faire com- « pliment en la parlant mal ; j’aime mieux vous « dire la vérité que de vous la faire sentir en vous « ennuyant d’un jargon qui n’aurait d’autre mérite « que de vous convaincre de votre supériorité et qui (( m’ôterait, auprès de vous, celui de la reconnaître.
« Nous sommes tous charmés de vous savoir à
(( Londres, et je vous souhaite en mon particulier « bien des plaisirs dans cette grande ville; je crains « fort, ou, pour tout dire, je ne puis espérer pouvoir « vous y aller voir; le pauvre Macdonriel a eu un « second accès de goutte..., enfin, je regarde cette « partie de voyage comme désespérée, dont je suis
« très-fâché Je vais demain faire une boîte où
« il y a des insectes dans de l’espiit-de-vin, la
« Métromanie imprimée, etc J’ai été à la pre-
* Paris, A mars 1737.
DE BÜFFON.
« mière représentation d’une pièce qui a très-bien « pris, c’est Maximien, tragédie de M. delà Chaus- « sée‘; je crois qu elle ne mérite pas absolument « toutes les claques qu’on lui a prodiguées, cepen- « dant il faut avouer qu’elle est bien conduite et
« que les caractères sont beaux et bien soutenus
« S’il venait quelque espérance pour notre voyage,
« vous en serez d’abord instruit De Brosses loge
« avec moi et vous fait ses compliments. »
«Je suis charmé, lui dit-il dans la lettre suivante*, « des descriptions que vous me faites. Sûr de votre « jugement, j’ai un grand plaisir à juger d’après « vous. Vous faites un assez long séjour en Angle- « terre pour vous mettre au fait de toute la nation . « Je vous engage à prendre là le canevas de quel- « que ouvrage. Vous avez le coup d’œil bon, et « j’imagine que le bon et le mauvais, le conve- « nable et le ridicule de ce pays, ne sont pas difO-
« ciles à saisir® Je sais combien je mérite les re-
« proches que vous me faites ; il ne s’en faut guère « que je ne sois aussi paresseux que Kickman* : « c’est une partie de pipe ou de chasse qui lui ôte le
* La,Chnussée (Pierre-Claude Nivelle de), né à Paris en 169%, mort en 1754. Auteur de VÉpitre à Clio, du Préjugé à la mode, de V École des mères, etc., etc.
* Montbard, 26 septembre 1737.
^ L’abbé Le Blanc dut à ce conseil le seul de ses livres qui ait réussi ; les Utlres <fun Français sur les Anglais.
* Attaché à la maison du duc de Kingston.
INTRODUCTION
« temps d’écrire, et c’est une plantation ou une dé- « molition qui font ici la même chose... »
A la suite de ceci viennent de longs détails sur une commission donnée par Milord Duc. 11 s’agit de l’envoi de vins de Bourgogne; le zèle et l’importance sont pris en grand sérieux. A la vérité, dans la même page, Buffon demande un exemplaire d’Horace; mais, après Horace, il vante les chansons de l’abbé Le Blanc, qu'il chante, dit-il.
Au mois de février 1738, le désir d’aller en Angleterre se fait encore sentir ; « Vous êtes donc à Londres, « mon cher ami, pour jusqu’à Pâques? que je souci haiterais pouvoir vous y aller joindre, mais je com- « mence à désespérer de notre voyage. M. Macdon- « nel m’écrit que ses forces reviennent si lentement, « qu’il se retire dans son ermitage pour se tranquil-
« User cela n’annonce guère un voyage prochain,
« et j’en serai fâché par le plaisir seul que je me pro- « mettais de vous voir et mes amis. J’ai prié Du- « fay* d’écrire à M. le duc de Richemont, et il m’a « assuré qu’il le ferait, et il a en effet écrit de « Versailles : ainsi, je n’ai pu voir la lettre, mais je « suis persuadé qu’il a parlé de vous comme vous « pouvez le souhaiter
* Dufay (Charles François de Cisternay), nd à Paris en 1698, suivit d’abord la carrière militaire, puis celle des sciences. 11 a été l’administrateur le plus habile qu’ait eu le jardin royal avant Buffon, et fut l'un des membres les plus distingués de l’Académie des sciences. Ses travaux sur l-’électricité sont restés célèbres. Mort le 16 juillet 1739.
« Vous auriez grand tort de quitter, si vous vous « trouvez bien; et vous ne pouvez manquer de vous « trouver bien, si vous avez appris à aimer la chasse
« et les courses Je soupire pour la Iranquillitc
« de la campagne. Paris est un enfer, et je ne l'ai « jamais vu si plein et si fourre, .le suis fâché de n’a- « voir pas de goût pour les beaux embarras : à tout « moment il s’en trouve qui ne finissent pas. J’ai- « nierais. mieux passer mon temps à faire couler de « l’eau ou planter des houblons, que de le perdre « ici en courses inutiles, et à faire encore plus inu- « tilcment sa cour. Je compte mettre à profit vos « avis : nous planterons des houblons, nous ferons « de la bière ; et si nous ne pouvons pas la faire « bonne, nous nous vengerons sur du bon vin. »
Vers la fin de cette année, nous ne trouvons encore que le gai compagnon de lord Kingston et de l’abbé Le Blanc. « Je compte dans peu, dit-il, aller « faire un tour à Dijon; bien des gens me demande- « ront de vos nouvelles, je vous supplie de m’en « donner souvent; il n’y en a point dans ce pays; « tout y est sur le même ton qn’il y a deux ans, nous « parlons souvent de vous, nous buvons quelquefois « à votre santé à la fontaine Sainte-Barbe. Le vieux « avare que votre bon appétit pensa faire mourir est « crevé cet hiver sans avoir voulu faire de testa- « ment. J’ai pensé que 'Voltaire réussirait fort mal
ZXII
INTRODUCTION
« à commenter Newtôn, et je ne crois pas que le «public appelle du jugement de M. Moivre*. Je « voudrais bien, mon cher, que vous fussiez ici, « nous avons un endroit charmant pour planter des « houblons. » ' '
Voltaire se trouve placé ici entre le vieux avare et le houblon; il est moins irrévérencieusement traité dans une lettre adressée au président Bouhier* : « 11 « paraît une nouvelle épître de Voltaire, y dit Buf- « fon, sur la philosophie de Newton, dédiée à ma- « dame du Châtelet; c’est assurément un très-beau « morceau de poésie, mais qui déplaît en quelques « endroits par des traits outrés contre Rousseau. »
En i 759, Buffon passa, dans l’Académie, de la classe de mécanique à celle de botanique, et du rang d’adjoint à celui d’associé.
Cette même année, Dufay, intendant du Jardin dù Roi, mourut. « 11 fit son testament, dit Fontedelle, « dont c’était presque une partie qu’une lettre qu’il « écrivit à 31. de Maurepas pour lui indiquer celui t( qu’il croyait le plus propre à lui succéder dans « l’intendance du Jardin royal. 11 le prenait dans l’A- « cadéinie des sciences, à laquelle il souhaitait que « cette place fût toujours unie; et le choix de 31. de
' Moivre (Abraham), né en 1667, à Vitri, en Cliainpagnc: ami el cummenlateur de Newton. Mort en 1754.
* Paris, 25 décembre 1736.
xxni
« Buiîon, qu’il proposait, était si bon, que le roi n’en « a pas voulu faire d’autre »
Fontcnelle raconte ici avec tonte l’aisance d’un historien. Buffon écrivait de Montbard à un cotilière de Dufay*, avec l’ardeur contenue d’un candidat : « J’allais, mon cher ami, répondre à votre « première lettre, quand j’ai reçu la seconde. Je « savais déjà la mort du pauvre Dufay, qui in’a- « vait véritablement affligé. Nous perdons beau-
« coup à l’Académie Il a fait des choses éton-
« nantes pour le Jardin du Roi, et je vous avoue « qu’il l’a mis sur un si bon pied, qu’il y aurait grand a plaisir à lui succéder dans cette place, mais je tu’i- « niagine qu’elle sera bien convoitée. Quand j’aurais « plus de raison d’y prétendre qu’un autre, je me « donnerais bien garde de la deïuander. Je connais « assez M. de Maurepas’* et j’en suis assez connu pour « qu’il me la donne sans sollicitations de ma pari. Je « prierai mes amis de parler pour moi, de dire haute- « ment que je conviens à cette place : c’est tout ce « que j’ai de raisonnable à faire quant à présent. A a l’égard de ce que vous me dites que M. de Maurepas i< est déterminé à conserver le Jardin du Roi dans a l’Académie, je n’ai pas de peine à le croire; mais, « quand meme il n’aurait pas pris en guignon Mau-
* Éloge lie Dufay, 1731). ,
* Monlburtl, 23 juillet 173‘J.
^ Alors niinislre de In iiiaisoii du roi.
INTRODUCTION
« pertuis, je ne crois pas qu’il lui donnât cette place, « mais il y a d’autres gens à l’Académie; marquez-moi « si vous entendez nonuner quelqu’un; en un mot, « dites-moi tout ce que vous saurez
« Le comte de Caylus* vous pourra bien lâcher « quelques mots des vues de M. de Maurepas. Il y a « des choses pour moi, mais il y en a contre, et sur- « tout mon âge ; et cependant, si on y faisait réflexion, « on sentirait que l’intendance du Jardin du Roi « demande un jeune homme actif, qui puisse braver « le soleil, qui se connaisse en plantes et qui sache la « manière de les multiplier, qui soit un peu con- « naisseur dans tous les genres qu’on y démontre, M et, par-dessus tout, qui entende les bâtiments. De « sorte qu’en moi-meme il me parait que je serais « bien leur fait ; mais je n’ai pas encore grande espèce rance »
A la nouvelle de la nomination de Buffon, De Brosses, qui en ce moment était en Italie, écrivait à un ami commun ; « Que dites-vous de l’aventure de Buffon? Je ne sache pas avoir eu de plus grande joie que celle que m’a causée sa bonne fortune. Quand je songe au plaisir que lui fait le Jardin du Roi I Combien nous en avions parlé ensemble I Combiqn il le souhai-
* Caylus (Anne-Claude- Philippe de Tubiùres, etc., comte de), né à Paris en 1692, mort en 1765. Ayant quitté le service où il était entré fort jeune et s’était distingué, il se livra à son goût pour les sciences, les lettres et les arts. Il fut membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et membre honoraire de celle de peinture.
xx*
tait, et combien il était peu probable qu’il l’eût jamais à l’âge qu’avait Dufay ! »
On s’explique maintenant ^urquqi Buffon avait quitté la classe de mécanique pour celle de botanique. Il aimait très-peu la botanique*, « qu’il avait apprise « et oubliée trois fois, » disait-il ; mais la botanique le rapprochait du Jardin du Roi.
Mis en possession de cette intendance qu'il avait tant souhaitée, les projets de jeune homme qu’il avait confiés à son ami De Brosses lui apparurent dépouillés des prestiges de l’illusion. 11 ne s’agissait pas de braver
le soleil de se connaître en filantes, un peu dans
tous les genres qu’on y démontre, et d'entetidre, pardessus tout, les bâtiments. Rien n’existait qu’à l’état débauche; tout était à faire, la science elle-même n’était pas constituée; mais, en Buffon, se trouvait le germe heureux des grandes pensées et l’énergie qui les féconde. L’avenir de gloire, qu’il entrevit, le transforma ; et, durant un demi-siècle, il imposa à la science, et à l’établissement dont la direction lui était confiée, la marche ascendante du génie qui, devant une noble tâche, se révéla en lui.
Par un appel fait à tous les hommes instruits et sensibles à l’attrait du progrès et de la louange, Buffon sembla les associer à son œuvre; il obtint des envois; les collections s’accrurent; dès que le nombre des objets nouveaux le permit, des galeries furent
INTRODUCTION
ouvertes, et, pour ia première fois, livrées à la curiosité générale. Daubenton, venu de sa province, fut chargé de classer ces échantillons, encore si inconnus, et de les démontrer aux élèves qui surgirent de toutes parts.
Le public, avide de nouveautés, accorda à celle-ci une vive sympathie. Séduit par la grandeur même du projet, Buffon entreprit alors de décrire le plus splendide et le plus ignoré des spectacles.
Après avoir donné une impulsion vigoureuse à son administration, après s’être choisi des hommes capables de le suppléer, il quitta Paris, pour n’y plus passer que quatre mois chaque année, et se retira à Montbard.
Dix ans s’écoulèrent dans la solitude. S’instruisant pour insti‘uire les autres, le travail le plus profond ne put ébranler sa constance. « Un grand plan, un « grand but, disait-il, laissent tant de bonheur dans « Pâme. » Plus lard, il ajouta : « Avec de la patience « et de la méthode, chaque jour on s’aperçoit du « progrès et de la vigueur de son intelligence. »
Ce progrès, cette vigueur, produisirent les trois premiers volumes de VHistoire naturelle. Ils parurent en 1749. Le premier contient la Théorie de la terre et le Système sur la formation des planètes ; le second, l’Histoire générale des animaux et l’Histoire particulière de l'homme; le troisième n’est, dans sa
première partie, qu’une Description du Cabinet par Daubenton, mais il se termine par cet admirable chapitre sur les Variétés de l’espèce humaine, où BulTon pose pour la première fois les bases de Vhistoire naturelle de l'homme. On n’avait étudié jusqu’à lui que r homme-individu ; il a, le premier, étudié l'hommeespèce.
A l’apparition de cette œuvre si imprévue et si hardie par rapport aux idées qui régnaient alors, la surprise et l’admiration partagèrent le public, et la réputation de Buffon s’étendit au loin. -
L'Académie des sciences l’avait nommé son trésorier en 4744.
Il avait, en 1747, reproduit, à l'étonnement général, cette expérience, renouvelée d’Archimède, et devenue si fameuse, de l’inflammation des corps à de grandes distances au moyen de ses miroirs ardents.
Forte de la puissance de l’opinion publique, l'Histoire naturelle voyait les presses de l’Imprimerie royale lui donner un concours illimité. Cet ouvrage semblait jouir des privilèges d’une gloire nationale. « M. le comte d’Argenson ‘ ne m’a pas ente core renvoyé la liste des personnes auxquelles on « donnera le livre de l'Histoire naturelle, mais j’es- « père que cela ne retardera que de quelques jours
• Ministre de U guerre.
INTRODUCTION
« encore; avez- vous eu occasion d’en parler à M. de « Voyer‘? » écrit Buffon * à Le Blanc. »
A ce moment, celui-ci croyait toucher au but désiré.
« J’ai appris de très-bonne part, lui dit son ami « dans la même lettre, qu’il était beaucoup question « de vous pour la place de l’Académie. Je m’en ré- « jouis avec vous, et je vous écris pour vous de- « mander si je ne pourrais pas vous servir auprès de « quelqu’un par mes sollicitations. On dit que vous « n’avez d’autre compétiteur que l’abbé Trublet®; « cela me donne de grandes espérances, car, quel- « que appuyé qu’il soit par les Tencins, si vos amis « d’un certain ordre agissent, vous serez certaine- « ment préféré, et d’ailleurs vous méritez si fort de « l’être. »
A deux mois de là, Buffon lui dit, dans une nouvelle lettre * ;
« Le récit que m’a fait M. Daubenton de tout
« ce qui vous est arrivé m’a affligé et indigné ; il y a « bien de la noirceur dans le pays que vous habitez; « il y a bien du courage à y rester honnête homme, « puisqu’on est presque sûr d’être la victime des « méchants. Cependant vous ne devez pas être entiè- « rement abattu; il n’y a que la mauvaise conscience
* Ministre des affaires étrangères.
* Château de Moiitbard, le 10 août 1719.
® L’abbé Trublet ne fut nommé qu’en 1701.
* Montbard, 16 octobre 1749.
« qui puisse nous mener au désespoir. Consolez-vous « donc, mon cher ami...; lorsque votre âme sera « plus tranquille, il vous sera facile de pourvoir aux « autres besoins : je crois que malgré vos malheurs « vous pouvez compter sur un certain nombre de per- « sonnes qui s’intéressent véritablement à vous »
A la suite de ce désastre, qui ne paraît pas avoir été seulement académique, I^e Blanc partit pour l’Ilalie; il accompagnait M. deVaudières, directeur général des bâtiments du Roi. Madame de Pompadour, qui protégeait le candidat malheureux, voulut lui apporter son contingent de consolations et lit rétablir pour lui la place d'historiographe des bâtiments de Sa Majesté.
« Comment se peut-il, » lui écrit Ruffon* dans une lettre adressée ikRome, « qtie vous n’ayez pas encore « oublié les sujets de chagrin qu’on vous a donnés si « mal à propos, et qui n’ont fait tout au plus qu’une
« impression passagère sur res|)iit des autres
« Tout le monde parle bien de votre voyage, et vos « ennemis sont dans le silence. L’un de ceux qui « vous a fait le plus de tort, l’abbé que vous me « citez, me parait tomber tous les jours de |)his en « |)lus dans le mépris; pourquoi donc ne vous tranquil-
« li.sez-vous pas? Reposez-vous sur nous du soin
« de votre réputation ; j’aimerais mieux avoir à coiii- « battre pour cette cause que pour la mienne coidre * ‘21 mars 1750. ,
INTUODUCTÎON.
« les jansénistes, dont le gazetier m’a attaqué aussi « vivement, mais un peu moins malhonnêtement qu’il « ii’a fait le président Montesquieu. 11 a répondu par « une brochure assez épaisse et du meilleur ton. Sa « réponse a parfaitement réussi. Malgré cet exemple, « je crois que j’agirai différemment et que je ne ré- « pondrai pas un seul mot. Chacun a sa délicatesse « d’amour-propre : la mienne va jusqu’à croire que de « certaines gens ne peuvent pas même m’offenser
« Nous avons reçu à l’Académie M. de Malesherhes’ « à la place de M. le duc d’Aiguillon, qui est mort « il y a six semaines. Je reçois souvent des nouvelles ■ (< de Maupertuis, et j’ai envie de lui faire vos com- « pliments.
« On donnera après Pâques une pièce de Marmon- « tel, Cléopâtre; quelques gens en disent beaucoup « de bien. Amfoménc* est tombé à l’impression. Nous « aurons aussi, à ce qii’on prétend, Rome sauvée de « Voltaire ; il dit dans le monde que madame la dn- « chessedii Maine a exigé qu’il la donnât au public... « N’onbliez-pas, dit liuffon en terminant cette lettre, « de gagner le grand jubilé j)üur vous et vos amis. »
Aux critiques, aux réfutations, aux pamphlets, Huffon n’opposait que le silence. Les querelles que la Sorbonne tenta de lui susciter s’évanouirent de-
' A l’Académio des sciences.
* Autre tragédie de Macmonleli .
vant le bon sens qn’il mettait à toutes choses : « Je « vous suis très-sensiblement oblige, » écrit-il à son confident habituel « des services que vous m’avez « rendus au sujet de mon livre. J’ai pris la liberté « d'en écrire à M. le duc de Nivernais*, qui m’a ré- « pondu de la manière du monde la plus polie et la « plus obligeante. J’espère donc qu’il ne sera pas « mis à Yindex^ et, en vérité, j’ai tout fait pour ne « pas le mériter, et pour éviter les tracasseries lliéo- « logiques que je crains beaucoup plus que les criti- « ques des physiciens et des géomètres. La troisième « édition de cet ouvrage vient de 'paraître et se dé- « bite avec autant de rapidité que la première et la « seconde. »
Comme preuve de ses dispositions pacifiques, il ajoute : « Je partage avec vous la satisfaction « que vous avez eue de voir vos ouvrages goûtés « par tout ce que nous avons de plus respec- « table dans l'Église, et je suis charmé que vous « les ayez présentés à Sa Sainteté, et que vous « ayez eu son approbation. J’ai fait voir cet ar- « ticle de votre lettre à quelques personnes, et j’ima- « gine qu’à votre retour vous obtiendrez le privilège ' « que vous demandez et qu’il est en effet très- « injuste de vous refuser. Le P. Jacquier® est un
' Montbard, 25 juin 1750.
* Alors ambassadeur auprès du Saint-Siège.
* Jacquier (le Père François) nè à Vitry-le-Français, le 7 juin 1711.
INTRODUCTION
« homme d’un grand mérite, et je suis charmé que « vous soyez de ses amis. Je vous serai bien obligé « si vous voulez l’assurer que personne ne peut l’es- « timer et l’honorer plus que je le fais. Dans la dis- « pute que j’eus, il y a plus de deux ans, avec Clairaut « au sujet du mouvement de l’apogée de la lune, je « défendis Newton et ses commentateurs; mais Clai- « raut s’étant depuis rétracté et ayant supprimé les « parties de son mémoire qui attaquaient directement « les commentateurs, j’ai été obligé de supprimer « au.ssi tout ce que j’avais écrit pour maintenir cette « théorie, et il n’y a d’imprimé dans le volume de <f’1745 que ce qui regarde en général la loi de l’at- « traction. Je vous écris ceci pour que le révérend « père Jacquier voie que je désire beaucoup une « |>art dans son amitié.
« J’écrirai au premier jour à Maupertuis, et je tà- « cberai de lui proposer d’une manière eflicace les « choses que vous souhaitez. Au reste, je ne vous « réponds de rien. Maiipertuis est en effet un hon- « note homme; mais il se grippe quelquefois, et je « ne sais s’il n’est pas toujours piqué. Quoi qu’il en « .soit, je lui écrirai, et lui écrirai jircssamment, sur- « tout pour que vous soyez de l’Académie*.
« Je retourne à Paris dans trois semaines. Je suis
L’un des commentateurs de Newton ; professeur de physique expérinienlalenu college romain, 1746. Mort à Rome le 3 juillet 1788.
* De Berlin,
DE BÜFFON.
« venu passer ici le temps du voyage de Compïègne. « On vous aura peut-être écrit que Voltaire fait jouer « chez lui toutes les pièces que les comédiens ont « refusées. J’entends faire à quelques-uns des éloges « de sa Rome sauvée ; l’ahbé Sallier*, qui l’a vu re- « présenter, m’en a dit du bien. Vous avez bien fait « de lui écrire ; il m’a demandé souvent de vos nouée velles. Madame Dupré m’a aussi chargé de vous ee dire bien des choses de sa paît. J’ai souvent parlé ee de vous chez elle et chezM. Trudaine*, et il ne ee m’a pas paru qu’ils aient, comme vous vous le ee persuadiez, changé de manière dé penser sur votre ee sujet. Oubliez, mon cher ami, les chagrins que ee vous avez eus, les autres ont déjà oublié les caee lomnies qui les ont occasionnés. »
ee Mauperluis, dit-il dans une autre lettre®, me ee marque que Voltaire doit rester en Prusse, et que ee c’est une grande acquisition pour un roi qui a (' autant de talent et de goût. Je crois que la préee sence de Voltaire plaira moins à Mauperluis qu’à ee tout autre. Ces deux hommes ne sont pas faits pour
ee demeurer ensemble dans la même chambre
ee Les affaires du clergé font toujours grand bruit ; ee tous les honnêtes gens admirent la bonté du roi,
* Sallier (Claude], philologue, ne en 1685, Membre de l’Académie des inscriptions, professeur d’hébreu au collège royal. Mort le 9 janvier 1701.
* Intendant général des finances.
^ Montbard, le 22 octobre 1750.
INTRODUCTION
« et crient contre l’orgueil et la désobéissance des « prêtres, qui ont refusé nettement de donner la dé-
claration des biens qu’ils possèdent. Heureusement « on tient ferme et on leur a déjà fait sentir qu’on « les y forcerait ; ils sont tous renvoyés et retenus <( dans leurs diocèses ; et, comme le roi est à Fon- « lainebleau, diocèse de Sens, l’archevêque a cru « qu’il lui serait permis d’aller comme à l’ordinaire « faire sa cour, mais il a reçu l’ordre de rester à « son archevêché. Je tiens cette nouvelle de son ne- « veu, dont je suis voisin. »
Des nouvelles littéraires, des jugements sur les écrivains qui sont en possession du succès ou qui aspirent à l’obtenir, occupent désormais la plus large part dans ce que Buffon s’accorde de distractions.
« Vous ne devez pas tarder à revenir, «écrit-il enfin à Le Blanc à la date du 24 avril 1754, « tous vos « amis le désirent ; il y a près de seize mois que vous « êtes parti. Je dînai avant-hier chez M. de la Poii- « plinière'; il vous aime, et nous parlâmes beaucoup « de vous; j’ai vu aussi M. le marquis de l’Hôpital « chez M. de Boulogne, et j’ai pris jour pour l’aller « voir chez lui et causer de vous à mon aise ; il parle « de vous aussi bien que vous et vos amis peuvent le « désirer; j’avais lu à M. et madame de Boulogne
• Pouplinière (Alexandre-Jean-Josepb Le Riche de la), célèbre financier. Né à Paris en 1692, mort en 1762.
« l’article de votre lettre datée de Naples où vous « faisiez l’éloge de cet honnête ambassadeur ; il nie « parut qu’ils en furent très-flattés. J’ai aussi fait « voir votre description du Vésuve; comme je l’ai « trouvée parfaitement bien faite, j’ai eu du plaisir à « la lire à un grand nombre de personnes. J’ai aussi « entendu quelquefois parler de vous pour l’Acadé- « mie française, et je suis fâché que M. de La Chaus- « sée, pour exclure Liron, ait tourné les vues de l’Aca- « demie sur le marquis de Bissy ‘, qui, comme vous « le savez, a eu la dernièi'e place vacante ; car il me « parait qu’on désire Piron, et il aurait mieux valu a pour vous * qu’il y fût entré que d’avoir à y eii-
« trer La nouvelle édition de vos Lettres a bien
« fait dans le monde ; la réputation que cet ouvrage « mérite s’alîermit tous les jours.
M J’ai dîné aujourd’hui à la bibliothèque du
« roi avec Duclos; vous savez qu’il est devenu « un homme de cour. 11 vient de donnei' un ou- « vrage qui essuie bien des jugements divers :
' Bîssy (Claude deThiard, comte de), né en 1721, mort en 1810. Nouinic membre de l’Académie française en 1750.
* « En 1752,. à la mort de l’archevêque de Sens (Languet de Dia jon), deux Bourguignons furent mis sur les rangs : Piron et Buffon. « Ce dernier pria ses amis de ne pas songer à lui, jeune encore, tandis a que son compatriote ne l'était plus, ayant de la fortune et Piron a n’en étant rien moins que favorisé, et d'ailleurs ne voulant pas it profiter de la défaveur d’un honmie qui avait au fauteuil des a droits antérieurs aux siens. » [filtres inédites de liuffim, lionsseau, Voltaire, Piron, etc., par Girault.)
XXXTI
INTRODUCTION
« pour moi, je le trouve bon et très-bon, quoi- « qu’il y ait quelques défauts : beaucoup d’esprit, « peu de modestie, peut-être faute d’hypocrisie, « un logement au Louvre, la place d’hisloriographe, « et surtout la faveur de madame la marquise de « Pompadour, en voilà plus qu’il n’en faut pour « avoir des ennemis ; aussi M. Duclos en a-t-il beau- « coup. Je trouve que son livre est l’ouvrage d’un « homme d’esprit et d’un honnête homme. Nous par- « lames de vous; il en dit beaucoup de bien. Je crois « (|iie vous pouvez compter sur lui.
« On a écrit de Berlin que Maupertuis crache le « sang et qu’il est dangereusement attaqué ; j’en suis « véritablement affligé. Il paraît une critique aussi « amère que mauvaise contre le livre du président « Montesquieu ; il n’est pas non plus encore hors «d’affaire avec la Sorbonne; pour moi, j’en suis « (juitte à ma très-grande satisfaction : de 120 doeleurs assemblés, j’en ai eu 115, et leur délibération « contient même des éloges auxquels je ne m’atten-
« dais pas On est ici fort occupé du jubilé. L’af-
« faire du clergé pour le vingtième n’est point encore « finie ; l’archevêque de Sens et l’évêque d’Autun se « sont traités comme ^des fiacres dans leurs mande-
« ments M. de Malesherbes, qui a la librairie,
« en est fort en train et la mène bien Le diction-
« naire encyclopédique, entrepris par MM. d’Alem- « bert et Diderot, va bien; le premier volume est
DE BüFFON.
« presque achevé; je l’ai parcouru, c’est un très* « bon ouvrage. »
La sympathie de Bufîon pour Duclos se révèle encore dans une autre occasion :
« Voilà Duclos secrétaire de l’Académie, » écrit-il en 1755, « et j’en suis très-aise. N’y aurait-il pas des « gens à qui ce choix n’a pas été trop agréable? Ce « qu’il y a de vrai cependant, c’est que personne ne « convient mieux que lui à celte place, qui est fort « importante pour le bien de la Compagnie. »
« J’ai lu un extrait de l’éloge de Descaries de « M. Gaillard, » dit-il plus tard ‘, « et je n’ai pas été « content du style. Si celui de M. Thomas n’est pas « meilleur, ce grand philosophe aura été loué avec « de pauvres petites paroles. » Buffon n’aimait pas les pauvres petites paroles.
Concourir pour sa part à tout ce qui pouvait honorer la Bourgogne, était une satisfaction qu’il ne manqua jamais de se donner. En 1741, il rend un compte détaillé à M. Lantin*, doyen du parlement, des soins qu’il prend pour faire graver une médaille destinée aux lauréats que couronne l’Académie de Dijon. En 1752, il écrit à son ami le président Ruf-
* 26 septembre 1705.
• Lantin de Damerey (Joan-Baptisle), né à Dijon vers 1680, mort, doyen du parlement, en 1756. Auteur du Supplément au Glossaire du Roman de la Rose, etc.
introduction.
fey ' : « Nous faisons ici tous les jours de belles « expériences sur le tonnerre ; c’est moi qui les « ai fait connaître et exécuter le premier. » Et il ^ ajoute des détails qui permettent de répéter ces expériences. 11 m' consent point a être absent, et revendique sa place an milieu de ses compatriotes.
Plus tard, il écrira encore à ce même Uuffey * : «J’ai reçu, mon cher président, avec la plus grande « joie les nouvelles marques de votre amitié; elle me « sera toujours également présente, également pré- « cieuse, et tous mes regrets sont de n’en pas jouir « aussi souvent que je le désire.... Vous avez depuis « deux ans décoré votre Académie de beaux noms,
« et vous l’avez renforcée de bons sujets; cela vous « fait beaucoup d’honneur, car le tout est dù à « votre zèle, et je suis persuadé qu’avec le temps « cet étahlissement, qui a été plus de vingt ans à « naître, deviendra très-utile.
« J’avais coutume d’envoyer à l’Académie un exema àe Y Histoire naturelle;.... je ne sais si les « derniers volumes ont été envoyés — ; je serai toii- « jours enchanté de donner à votre Compagnie celte « faillie marque de mon re:^poct »
Uelèguée dans un couvent de Montbard et privée
'•22 juillet 1752. Il révélait, à ce inoincut, les expériences de Franklin.
* Paris, 14 janvier 1763.
(le fortune, mais unissant à la dignité que donne une bonne naissance cette simplicité gracieuse qui participe de la timidité et lui conserve tout ce qu’elle a d’attrayant, mademoiselle de Saint-Belin ‘ modifia, à son insu, les principes de notre penseur, fort libre jusqu’alors. Devant l’espoir si doux d’être aimé de cette âme pure et délicate, Buffon, le philosophe, prit, très-philosophiquement, le train ordinaire que suit le plus simple mortel; il aima sérieusement, et, après plusieurs années de réflexions, se maria à quarante-cinq ans. Plus d’un an après son mariage, il écrivait au joyeux abbé Le Blanc*, juge très-incompétent en pareille matière :
« J’ai reçu, mon cher ami, votre compliment avec « d’autant plus de sensibilité, que vous êtes plus a en droit de penser que j’avais tort avec vous de ne a vous avoir point parlé de mon mariage. Je vous « remercie donc très-sincèrement de cette marque « de votre amitié, et je ne puis mieux y répondre « qu’en vous avouant très-bonnement le motif de « mon silence. Il en était de cette affaire comme de « quelques autres sur lesquelles nous ne pensons
* Marie-Françoise, fille du tmut el puissant seigneur de Saint-Belin, chevalier , seigneur de Fontaine, Dampierre, etc-, mariée à
BufTon, le 20 septembre 1752. Ses parents lui avaient constitue une dot de 6,000 livres, à la condition cxprc^>se qu’elle renonçât à la succession de scs père et mère. Buffon, par contrat, assura à sa femme mille écus de revenu.
* Monlbard, 23 novembre 1753. ^ vl
INTRODUCTION
« pas tout à fait l’un comme l’autre. Vous m’eussiez « contredit ou blâmé, et je voulais l’éviter, parce « que j'étais décidé, et que, quelque cas que je fasse « de mes amis, il y a des choses qu’on ne doit pas « leur dire, et de ce nombre sont celles qu’ils désap- « prouvent et auxquelles cependant on est détcr-
« miné Les mauvais propos ne me feront ja-
« mais d’impression, parce que les mauvais propos « ne viennent jamais que de mauvaises gens. Ma- « dame de Buffon, qui connaît votre ancienne amitié « pour moi et qui vous a lu plus d’une fois, me « charge de vous faire ses compliments et de vous « dire qu’elle aime beaucoup vos lettres. »
Le 23 juin 1753, tandis qu’il était à MontbarcL, . Buffon fut nommé membre de l’Académie française.
Le 25 août de cette même année, il y prononça son discours sur le style. « Les ouvrages bien écrits seront « les seuls qui passeront à la postérité, » y dit-il;....
« les connaissances, les faits, les découvertes s’en-
« lèvent aisément et se transportent Ces choses
« sont hors de l’homme, le style est l’homme même;
« le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transpor- « ter, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, i’au- « teur sera également admiré dans tous les temps,
« car il n’y a que la vérité qui soit durable et même « éternelle. »
C’est ainsi qu’en adressant à ses nouveaux con-
DE BUFFON. xu
frères ses remercîments, le grand écrivain, qui se donnait l’apparence de les louer, leur peignait un talent qu’il savait bien ne pouvoir être attribué qu’à lui- même.
De 1753 à 1767 parurent les douze volumes de VHistoire des quadnipèdes. Ils contiennent ces ingénieuses et brillantes peintures des animaux, dont l’auteur sera également admiré dans tous les temps, qui, lues de tous, instruisirent chacun selon l’étendue et la portée de son esprit, et apprirent au public, étonné, que le savoir qui s’élève parvient à dépouiller les formes arides. Dans ce long travail, il fut constamment aidé, pour les descriptions anatomiques, par Daubetiton.
Les idées de BuiTon prenaient, cbàquD jour, plus d’étendue, et, chaque jour, il voyait reculer les bornes du plan qu’il s’était tracé. Depuis longtemps déjà tous ceux qui avaient des rapports avec lui étaient habilement transformés en instruments utiles à ses vues.
La présence de madame de Buffon à Montbard devint la source de la plus heureuse acquisition en ce genre. Attirée par l’amitié, la compagne spirituelle et instruite de Gueneau de Montbeillard servit de lien à des relations douces et agréables d’abord, et qui
XUI
INTRODUCTION
furent bientôt d’un prix infini par le concours qu elles apportèrent aux travaux de Buffon.
Le 2 mai 1766, celui-ci écrit à madame de Mont-
beillard, dont le Gis vient d’être inoculé « Si je
« n’avais pas d’enfant, je saurais tout ce qui vous inet téresse sur cela, car j’aurais été à Chevigny vous en
« demander des nouvelles Je vous félicite de votre
« courage; je plains tendrement vos inquiétudes T»
Comment en aurait-il été autrement? BulTon avait eu d’abord une fdle qu’il perdit encore enfant*. Lorsqu’il écrivait à madame de Montbeillard ; « Si je n’a- « vais pas d’enfant, » il faisait allusion à son fils, Georges-Marie-Louis, né en 1764.
Des jours tranquilles et doux s’écoulaient alors dans l'intimité de la famille.
« J’ai vu l’article du Mercure, » écrit-il à l’abbé
Le Blanc* « Ayant lu une seconde fois, car on
« relit volonliera ce qui flatte, je crus apercevoir « des traits de votre style et d’autres évidents de « votre cœur, et je vois avec grand plaisir que je ne « m’étais pas trompé. Recevez tous les remercîments « que je vous dois. A l’exception de l’éloge qui est « trop fort, cet extrait est très-bien fait, et ce que « vous dites des orateurs anciens fait bien de l’hon- « neur à la philosophie Hla femme, qui vous fait
* Octobre 1759.
* Moiitbard, 22 septembre 1765.
DE DUFFON.
« bien des amitiés, a relu l’article dès qu’elle a su « qu’il était de vous ; elle l’a trouvé encore mieux
« qu’à la première lecture Ce que vous m’avez
« marqué de M. de la Bourdonné m’a fait grand « plaisir, car je fais plus de cas de son jugement que « de celui de tous les philosophes dont vous me par- « lez, fussent-ils même de bonne foi. C’est un homme « de beaucoup d’esprit et de sens, et qui de plus a « sur eux l’avantage de connaître le monde et de le « bien juger. Faites-lui nos compliments, je vous a supplie »
Précédemment à cette lettre, Buffon, qui, sur ce point, était en possession d’un fonds inépuisable de consolations, avait écrit à Le Blanc *, toujours malencontreux dans ses prétentions ; « J’ai été aussi « surpris qu’indigné de cette élection de l’Académie « française, que vous m’avez apprise; vous avez rai- « son, c’est plus contre Duclos, contre Voltaire, et « contre d’autres que l’on agit que contre vous et « contre les autres aspirants. C’est le temps du règne « des médiocres ; mais, quoiqu’ils soient en grand « noriibre, et que ce nombre augmente chaque jour « par le succès de leurs cabales, il faut espérer qu’ils O ne réussiront pas toujours, et je sais bon gré à Sau- « rin* d’avoir vu tranquillement la plate préférence
* Monlbard, le 23 mars 1701.
- Saurin (Bernard-Joseph), né à Paris en 1706; nommé membre