‹ Des Manuscrits de Buffon avec des facsimile de Buffon et de ses collaborateursChapitre 7 sur 46 · I.XXIII · texte numérisé non relu

I.XXIII

Des procès trop réels et trop l'réfjiients l’avaient fatigué d’avocats, de procureurs et de jugements. Un jour il écrit à Montbeillard, et c’est son meilleur jour à leur égard ' ; « Je suis content du gain de « mon procès; la victoire pouvait être ])lus complète, « mais il faudrait que la justice fût plus juste et prit « moins garde aux formes. C’est toujours beau- « coup de cesser d’être traca.ssé, surtout pour une « misère. »

Plus tard, en 1785, il dit à ce même Montbeillard* ; « Mon cbicaneiir vient d’appeler au parlement « de Paris de la sentence du Châtelet; ainsi, c’est à « recommencer sur nouveaux frais et à subir de « nouveaux tracas; car il faut d’autres procureurs et a même d’autres avocats, et vous savez, mon bon « ami, combien j’aime ces sortes de gens, qui, dans « ce pays-ci, cherchent, pour la plupart, à retenir « et allonger les affaires, et ne les voient jamais -se « terminer qu’à regret. »

A peine arrivait-il à Montbard, cette année même où il écrivait à Montbeillard : « Vous savez combien « j’aime ces sortes de gens, » qu’il reçut une lettre par laquelle Hérault de Sécbelles, avocat au Parlement, connu par ses débuts au Châtelet, homme d’esprit et de grande confiance en lui-même, l’avertissait qu’il était dans l’intention de le visiter. Aux

* Montbard, 17 août 1777.

* Jardin du Roi, 25 février 1785.

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|K'k*rinages des princes élrangers, jaloux d’apporler leurs hommages à celui devant qui la fierté de l’ombrageux Rousseau était aussi venue s’incliner, l’amour-propre flatté avait pu se prêter; mais un empiétement sur son repos, qu’il n’avart point autorisé, parut intolérable à Buffon. Hérault de Séchclles vint en effet, et trouva que des ordres avaient été donnés pour sa réception. II est néanmoins fort problématique qu’il ait vu Buffon, alors âgé de soixante-dix-huit ans et souffrant d’une maladie de la vessie. Le visiteur se fit tout montrer, questionna, questionna surtout le malencontreux père Ignace, prit des notes, et puisa dans une imagination ingénieuse, mais irritée, les détails, pleins d’actualité, desquels son Voyage à Montbard'^ a emprunté ce piquant, ce naturel qui séduisirent le lecteur, dont la malice s’amuse des faiblesses découvertes dans un grand homme, et valurent à cet écrit, d’ailleurs spirituel, une injuste autorité.

Faisant allusion aux principes d’éducation donnés dans son Histoire naturelle, et dont il retrouvait la plupart développés dans l’Emile, Buffon disait : « J’ai « conseillé, et Rousseau a commandé. » Celte auto~ rite, qui n’avait rendu la vie du philosophe genevois

‘ 1.0. léoil (l’iléraull de Séclielles parut celle année même 178ô, dans h Magasin encyclojiédique. Le Voyage h Moutbard fut publié en un volume à part en l’an IX

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ni plu^> (luuce ni plus facile, paraissait iiisuflisantc au seiffueiir de Montbard. Ku 1771, dans une lettre à .Moutbeillard, il disait : « Je pense absfduuienl coinine « vous au sujet de Jeau-Jacques, et j’écrirai en con.- « séquence à l’anckoucke. » 11 écrivit eu efl'et, il vit l’auckoucke; il négocia pour obtenir (jue, sur le coiiseuteuient donné par Rousseau à une publication nouvelle de ses œuvres, l’éditeur s’engageât à lui servir nu revenu annuel de nulle écus. Ceci n’était (ju’uii facile préruninairc. Pour vaincre une farouche susceptibilité, notre diplomate dut employer toutes les res- ’ sources de son éloquence, tous les arguments que sa raison lui suggéra. Le rebelle ayant enlin mis bas les armes, le soir on se quittait très-heureux ; mais à peine le jour conuueu(;ait-il à poindre, que Rousseau irrité accourait chez Buffou : « Il avait été séduit,

« abusé, disait-il ; il retirait sa parole, et ne voulait « pas que la postérité pût dire que Jeau-Jacques « avait vendu ses pensées, sa lierté ne lui permet- « tant de vendre que ses doigts. »

« Je ne l’aurai point blessé, » disait un jour BulTou, après avoir abrégé avec une simplicité un peu rude la visite d’un homme qui l’eunuyait, « car rien de ce « qui est naturel n’olTeuse. » Le principe était commode en lui-même. Eu ajoutant à la simplicité, au naturel, quelques exigences seigneuriales, celui qui l’avait posé arrive jusqu’à des prétentions qui se colorent d’une teinte de féodalité. « Je crois, Monsieur, >•

INTRODrCTlON.

écrit-il à un personnage compétent', « que votre

« bonne volonté aura influé et qu’on me dé-

« barrassera de manière ou d’autre de cinquante (( paysans, qui seraient chacun autant de petits seit( gneurs, possesseurs en franc fief de quelques j>er- « ches de terrain dans ma terre de Bnffon, ce qui « serait absurde et ne peut exister. J’attendrai votre « retour pour savoir ce que je puis faire enfin pour <( satisfaire la régie, contre laquelle je suis très-décidé « à plaider, si elle m’imposait des conditions qui ne « fussent lias acceptables. » '

Sa prépondérance dominatrice sauve, le seigneur redevenait excellent homme, faisant du bien et n’acceptant, malgré des droits encore en vigueur, ni jours de corvée, ni aucun travail qu’il ne le payât généreusement. Aussi était-il fort aimé, quoiqu’il fût un peu partial dans ses sympathies, trop peu retenu dans ses familiarités, un peu trivial dans sa curiosité. On se plaît à dire qu’elle allait jusqu’à accorder à son perruquier le privilège de lui fabriquer des nouvelles : « Cela, disait-il, le divertissait. »

(^e personnage avait, au reste, un rôle très-actif, le soin de sa toilette ne paraissant, à Bufl'on, indigne ni d’un philosophe, ni d’un penseur.

11 admettait encore qu’on pouvait être l’un et l’autre sans renoncer au rôle d’homme pratique, qui

' Au Jardin du Roi, ‘20 mars I78r>.

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DE HUFFO?l.

aime les menues affaires de ce monde et qui s’en mêle. Dans ses dernières années, il écrit à madame de Montbeillard ‘ « Je suis enchanté, ma très-chère

« et très-respectahle commère^ de notre nouvelle « alliance; ce sont les seules noces qui conviennent « à mon âge, et je vous promets fidélité pour le « reste de ma vie. »

Aux grands événements de la petite ville de Monthard, il ne fut jamais indifférent. Son hon vouloir ajoutait aux jours de joie ; aux jours de fêles religieuses il s’associait ; chaque dimanche, paré de son habit seigneurial, il se rendait à la grand’messe, accompagné de son fils. L’église était hàtie sur une place d’armes qu’une simple muraille séparait de ses jardins. A la sortie de l’office, il se promenait sous une avenue de tilleuls, devenue le rendez-vous des paysans. Accessible pour tous, pour tous d’une bonhomie extrême, il causait gaiement, et plusieurs fois on l’entendit exprimer le regret qu’à l’accoutrement de vieux seigneur qu’il portait, son fils préférât les modes modernes. « Lorsque je vis M. de Buffon pour « la première fois, a dit l’historien Hume, je trouvai « que, par le port et la* démarche, il ressemblait plus « à un maréchal de France qu’il ne répondait à l’idée « qu’on se fait d’un homme de lettres. »

« Vous savez, mon cher bon ami, que je suis assez

* Au J.irdin du Roi, 7 novembre 178i.

LXXVIH

INTRODUCTION

« hardi pour parler et très-poltron pour répondre; je c< mets donc pour le moment présent mon salut dans « la fuite et je pars dimanche pour arriver à Montbard « le jour sqivant ouïe lendemain. 11 n’y a pas encore « de dénonciation en forme et par écrit, et je ne pense « pas que cette affaire ait d'autre suite fâcheuse que « celle d’en entendre parler, et de m’occuper peut- « être d’une explication aussi sotte et aussi absurde « que la première qu’on me fit signer il y a trente « ans. L’espérance de vous revoir, mon bon ami, est « en vérité la plus grande satisfaction que je me pro-

« miette pendant mon prochain séjour , » écrivait

Buffon à Montbéliard' en 1779. Quelques semaines auparavant, parlant des attaques d’une feuille publique, il disait* : « Grand merci, mon cher bon « ami, tant à vous qu’à l’abbé Berthier, de cette « gazette qui m’a fait quelque plaisir à lire et dont « j’ai gardé copie en cas de besoin, quoique je sois « encore plus déterminé que jamais à garder un « silence absolu »

Tout ce bruit s’éteignit comme il s’était éteint (rente ans auparavant, et cette fois à l’autorité du calme, du silence, se joignit celle toute-puissante d’un immense succès. La Sorbonne recula devant « mie dénonciation en forme; » cent' vingt docteurs '' ne

' Jardin du Roi, lû novembre 1T/0.

- Montbard, ce 6 août 1779.

^ Voyez, rMlevant, i>. xxzvi.

HR nri' RON.

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s’assemblèrent plus pour disserter sur,« une explication, sotte et absurde^ » à ce que dit celui qui l’avait signée. Bulïon revint à Paris, et « cette affaire n’eut pas d'autre suite fâcheuse que d'en entendre parler. »

(rélait entendre parler de la publication du cinquième volume de ses Suppléments volume qui contient le magnifique tableau des Époques de la nature, ce plus profond, ce plus parlait de ses ouvrages : sorte de devination accordée à la vieillesse d’un sage. •

A l’apparition de ce livre, l’enthonsiasme'fut général, toutes les voix s’unirent : la nationalité d’un grand esprit n’est-elle pas européenne? Du fond de la Russie arriva une lettre de l’impératrice Catherine, qui fit naître une véritable émotion au cœur du grand homme.

Demandant à Buffon son buste, l'impératrice lui envoie une collection de riches médailles et de superbes fourrures. Il y a, dans la réponse du vieillard à la Souveraine, une naïveté de bonheur, une prodigalité de compliments qui disent combien la méditation et l’étude, combien le génie même ménagent et conservent la candeur de l’àme.

Il appelle l’impératrice la plus grande personne de l'univers, et assure* « qu’il se trouve bien au-dessous

* Elle avait eu lieu l’année préoédenle. 177S.

* i4 décembre 1781.

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