CHAPITRE II
DC 8SX0II CaRRiaÉ FAR BOFFOIl'
Je reviens encore à Bexon. Je voudrais pouvoir démêler, avec certitude, ce qui constitae réellement sa part, son bien, sou doiiiai ne propre dans le gianJ domaine de Buffon.
J'ouvre nos manuscrits, et le premier article qui se présente est T histoire de roiseau-uiuuche. Toute cette histoire est de la main de Bexon : rien de Buf* fon, ])a8 une seule correction, pas un seul mot. Faut-il eu conclure que tout eu esl deBexon? Si cela est, cela dit beaucoup; car Fhistoire de loiseau-* mouche, même réduite à ce qui, dans cette hypo* thèse, serait^du seul Bexon, est déjà charmante ; et, par exemple, on y trouve déjà ce trait si joli, si fin, si souvent cité, et cité à riiouneur de lîufibii : t( Dans sa vie toute aérienne^ on le voit à peine (l'oiseaumouche) toucher quelques instants à la terre*., n
2i DE BEXON
Dans le genre volatile» dit Bexon, c est au dernier degré de l'échelle de grandeur que la nature a placé son chefd'œuvre. Le plus petit des oiseaux en est encore le plus merveilleux; il réunit tous les dons partagés aux iiubitants de l'air : légèreté, rapidité, prestesse, grâce, beauté, briU lante parure des plus riches couleurs, fout appartient au charmant oiseau-mouche. L cmeraude, le rubis, la topaze, éclalenl sur son plumage : daus sa vie toute aérienne, on le .voit à peine toucher quelques instants à la ferre; il vole de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur, comme il a leur éclat; il vit de leur ncclar; ou a dit qu'il mourait avec elles; plus heureux, il liabite des climats où elles ne llcurissent que pour renaître, et parent tour à tour le cercle entier de Tannée...
Buffon a supprimé quelques traits un peu lourds, comme le début: Dans le genre volatile;... »
comme : u brillante parure des plus riches couleurs... )) et qudqnes autres qui lui ont paru sans
doute un peu recherchés, comme : « On a dit qu'il mourait avec elles » il a rendu le tout plus élégant, plus animé, plus vif; il a corrigé l'imagination
par le ^^(Kii ; mais le foiul lout entier, c'est-à-dire la belle wiagination \ est de 1 abbé Be^on.
Voyons Buffon :
De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux, puli> par notre ai*t, ne sont pas comparables à ce
* Expr&ision» de BuUbn. (Yo^ez, ci-Hlevaiil, p. 5.}
bijou de la nature; elle l'a placé éèos Tordre des oiseaux au dernier degréde l'échelle de grandeur, maximêmiranda in mmimis; son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche; elle Ta comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légérelc, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L'émeraude» le rubis, la topaze brfllent sur ses habits; il ne les souille jamais de la poussière de la terre; et, dans sa vie loute aéiieime, ou le voit à peine toucher le gazon par inslauls; il est toujours en l'air, volant de ûeurs en fleurs; il a leur Mcheur comme il a leur éclat; il vit de leur nectar et n'habite que lcs«climats oii sans cesse elles se renouvellent.
Voici quelque chose de plus curieux encore.
On sait tout ce qu'a valu d'applaudisspnients, d élogcs et même de beaux cadeaux ^ à Buffon, l'histoire du cygne. Eh bien ! cette histoire du cy^îiie n'est pas de Butîou. J'en trouve ici quelques iragments', tous de Bexon ; et d'ailleurs, Buffon lui écrit (lettre II) : « Jo fais cet an aii^euienl dans la vue de commencer le IX^ volume par le bel article du cygne.*. Ainsi vous avez tout le temps de peigner votre beau cygne. »
Quel tableau plus gracieux, plus frais, dans Buf- ' fon, que celui du réveil du printemps et du retour
• «1 Le piiiicc iicnri de Prusse lui envoya un service île porcelaine où des eygnos sont représentés dans foutes leurs attitudes, en souvenir de Thistoire du cygne, dont il avait entendu la lecture â son pas- MÊf^e k Montbard. » {Vie prisée de Bitffimf par le chevalier Aude, p. 23,
* Les uns matmcriiSy écrits par Bexon, les autres intimés et corrigés par lui.
DE BBXOK
des oiseaux dans nos climats 1 Chacun le connaît.
Le retour des oiseaux au printemps est le premier signal et la douce anaouce du réveil de la nature vivante; et les feuillages renaissants et les bocages revêtus de leur nouvelle parure sembleraient moins frais et moins touchants sans
les nouveaux hôtes qui viennent les animer et y chanter l'amour.
De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombi^uses comme les plus aimables : vives, agiles, légères et
s ins cesse remuées, tous leurs mouvements ont l'air du sentiment, tous leurs accents le ton de la joie et tous leurs jeux rintérêt de l'amour. Ces jolis oiseaux^rrivént...
Je trouve les traits primitifs et, si je puis ainsi dire, natifs, de ce charmant tableau, dans un brouillon de l'abbé Bexon, un de ces brouillons qui, par leur i^gligence, leur confusion, leurs ratures, portent la marque évidente de premier jet, d'essai, de pre* niière ébauche, d'originalité certaine.
Le retour des oiseaux au printemps est une des circons lances les plus intéressantes de ce moment du réveil de la nature. Les feuillages renaissants, les bocages couverts de nouvelle verdure, sembleraient moins frais et moins tloux sans les nouveaux hôtes qui viennent^^les animer et y chauler l'auiour.
De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables : vives, agiles, légères et sans cesse agitées, tous leurs mouvements ont J'air de la sensibilité, tous leurs accents le ton delà joie> tous leui-s jeux rinlérèt de l'amour.. «
CORRIGÉ PAR DUFFÛN 27
Ai)rùs avoir vu comment Bu flou corrigeait fiexon, voyons comment il se corrigeait lui-même.
L'histoire du jabiru est de lui seul.
Il avait d abord écrit :
La nature, eu multipliant sur ces plages noyées de l'Amazone et de rOrénoque le genre des reptdes, y conduisit hientôl les oiseaux destructeurs de ces productions de la première fange de la lerre; elle proporlionna leur force à celle des espèces qu'elle leur lÎTraît ft oombatlre, et leur taille la profondeur du Union sur lequel elle les envoyait errer.
Il écrit ensuite :
. raulliplianl les reptiles sur ces plages noyées de TAma- ZQue cl de l'Orcrioquc, la nature semble avoir prodnit eu même temps les oiseaux destructeurs de cette fiinge vivante, dont toutes les espèces sont hideuses et nuisibles: elle parait même avoir proportionné leur force à celle de ces énormes serpents qu lib avaient à combattre.
Il écriteidia :
En multipliant les reptiles sur les plages noyées de TÀmazone et de rOrénoque, la nature semble avoir piuduit en mémo temps les oiseaux destructeurs de ces espèces nuisibles; elle parait même avoir proportionné leur force à celle des énormes serpents qu'elle leur donnait à combattre et leur taille à la profondeur du limon s(u^ lequel elle les envoyait errer.
11 faut remarquer ici deux choses : en premier lieu, le courage qu'a Buifon de sacrifier une expression
W DE fiËXON COURIGÉ PAH BUFFON
qui pouvait paraître énergique, mais qui était outrée; dans la preiiuère rédaction « il appelle les reptiles : des praduetions de la prmnière fange de la terre; dans la seconde, il les appelle : une {amje vivante; dans la troisième, le mot fange a disparu ; et, en second lieu, cette obstination singulière à ne pas s'écarter d*im premier jet, (1*1111 pi emicr plan d'idées. Il s'clail tail de cette ob&tination même une règle, un principe de style.
Pour bien écrire^ a-t-il dit ailleurs ^ il faut posséder pleiiicment son sujet; il faut y r^échir assez pour voir claire-
meut l'ordre de ses pensées, et en former une suite, luie cliaine coatiuue, dont chaque point représente une idée; et lorsqu'on aura pris la plume, il .faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de sVn écaiLei , sans l'appuyer trop inégalement, sans lin donner d'autre mouvement que celui qui se;ra déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir.
* Discours de réuptum à l'Académie française.