‹ Des manuscrits de BuffonChapitre 58 sur 141 · DA IM! EN TON · texte numérisé non relu

DA IM! EN TON

Oiü

« ses fabriques de draps pouri'onl les consommer en « entier ; alors il ne se ferait plus de draps fins en « France, et nous serions obligés de les tirer de « l’Espagne.

« MM. Trudaine, ayant prévu ce grand inconvé- « nient pour le commerce, me firent l’honndur de « venir me consulter en 1760, afin de savoir s’il « serait possible d’améliorer les laines de France au « point de suppléer aux laines étrangères dans nos « manufactures de draps fins. Les observations que « j’avais faites depuis longtemps sur les races mé- « tisses des animaux domestiques me firent penser « que, par un bon choix des béliers et des brebis « pour leurs alliances, on pourrait rendre les laines « plus fines ou plus longues. D’après cette considé- « ration, MM. Trudaine me propo.sèrent de faire les « expériences nécessaires pour cet objet. Je m’en « chargeai avec espérance de succès* »

Cet espoir ne fut pas trompé. Le succès fut obtenu. Par une suite d'expériences bien conduites, c’est-àdire par le soin constant d’unir ensemble, à chaque nouvelle génération, les deux individus, tant miâles que femelles, à laine plus longue, plus abondante, plus pure, et à taille plus haute, Daubenton parvint à accroître successivement, et très-notablement, la

‘ Instruction pour les bergers et les propriétaires de troupeaux, etc., p. 350 et Miiv. (an X).

l'.ll

IIAUUENTU.N

longueur, l’aboiulance, la pureté «les laines et la taille de l’animal.

II fit venir, pour ses expériences, les béliers de . France qui ont la laine la plus longue, les béliers du Roussillon, et les unit à des brebis de la Bourgogne à laine de longueur ordinaire.

Or les premiers béliers avaient une laine longue . de G pouces, et les premières brebis une laine longue de O pouces. Au bout de sept ou huit générations, on eut des béliers à laines longues de 22 pouces.

Les premiers béliers avaient une toison do 2 livres; . on finit par avoir des toisons de 12 livres. •

Tout animal, à l’état sauvage, a deux sortes de . poils ; le poil laineux et le poil soyeux^. Le commerce appelle laine pure le poil laineux dégagé de tout poil soyeux-. Au bout de trois générations, la laine des premiers béliers se trouva pure de tout poil soyeux.

Enfin, pour ce qui concerne la taille de l’ani-/ mal. On avait commencé avec des béliers hauts de 20 pouces, et l’on finit par avoir des béliers hauts de 52 pouces.

De si utiles services rendus à la science, et par la science à la société même, avaient appelé sur

« Voyez, sur ces deux poils, mon livre intitulé : üe t instinct et de l'intelligence des animaux, p. 163 et suiv. (troisième édition).

* Ou jarre. Jarre est, dans le commerce, le nom du goü soyeux.

DAUBENTOK

Daubenton l’attention sérieuse du Gouvernement. En 1778, une des chaires de médecine du Collège de France fut convertie, exprès pour lui, en une chaire d’histoire naturelle. En 1783, il fut nommé professeur à l’École vétérinaire d’Alfort; enfin, en 1795, cl sous un gouvernement nouveau, le Jardin du Roi ayant été transformé en Muséum d’histoire naturelle, il y fut chargé de l’enseignement de la minéralogie.

Deux ans plus tard, en 1795, il fit quelques leçons a l’École normale. Ces leçons-ci nous ont été conservées. Tout y est exact, judicieux, solide ; rien n’y a de l’éclat ni de la portée. Daubenton professait comme il écrivait.

- Dans ces leçons de Daubenton, Buffon est à peine cité; et, ce qui étonne, c’est qu’il y est critiqué. 11 y est critiqué pour avoir appelé le lion le roi des animaux : « Le lion n’est pas le roi des animaux, » s’écrie Daubenton ; « il n’y a pas de roi dans la na- . « ture ‘ I »

D’accord, dans le sens ordinaire du mot roi; mais faudra-t-il toujours:

Huer la métapliore et la métonymie ?

« L’éloquent auteur dont il s’agit, » continue Dauliemon, « fait le chat infidèle, faux, pervers.

’ Séances des écoles normales, t. I, p. 291. — Ou était en 1795; cl teoi valut au professeur de bruyants applaudissements.

DAÜEENTON

« voleur, souple et flatteur comme les fripons. Voilà « une grande opposition a la noblesse et a la magna- « nimité du lion, et aussi de bons moyens pour faire « briller les charmes du style ^ ! »

Quel mal à ceci? Et, pour le reste, qui donc pourrait s’y méprendre? Qui ne démcle aisément les nuances humaines que Biiffon ajoute à ses peintures des animaux pour ranimer ou attacher son lecteur, et d’ailleurs quelle métaphore plus juste que celle, qui appelle un chat un fripon ? Buffon parle un moment comme parlait Boileau :

J’appelle un chat un chat et Rollet un fripon.

Daubenton conserva jusqu’à la lin de sa vie l’habitude du travail et de la ponctualité à remplir ses devoirs.

« Un de ses collègues, » dit M. Cuvier, « lui ayant « offert de le soulager dans son enseignement : Mon « ami, lui répondit-il, je ne puis être mieux remplacé « que par vous ; lorsque l'ûqe me foi'cera à renoncer « à 7nes fonctions, soyez cei'tain que je vous en char- « qerai^. »

11 avait alors quatre-vingt-trois ans.

C’est vers ce temps qu’il fut nommé membre du •

* Séances des écoles normales, 1. 1, p.

- Éloge historique de Daubenton,

D.VUBENTON

Sénat. Ponctuel en tout, il voulut se rendre aux séances de ce Corps, malgré la rigueur du froid au moment où elles s’ouvraient, et fut frappé d’apoplexie à la première où il assista. Il mourut, le 51 décembre 1 799, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

CUCNCAU DE MOMTBEILL.ARD

Philibert Gueneau de Montbeillard naquit en 1720 à Semnr en Auxois. Ily moiirulle28 novembre 1785. Biiffon et lui étaient donc pleinement contemporains ; leur amitié fut intime; il y avait entre eux affinité de (aient, conformité de pensée, et cette nuance de supériorité dans l’un, et de facilité dans l’autre, qui fait les amitiés durables et comme les adhésions ua- Inrelles.

Un médecin de Dijon*, Jean Berryat, avait commencé en 1752, sous le titre de Collection académique, la publication d’un recueil destiné à rassembler, en les abrégeant, les travaux les plus importants des diverses Sociétés savantes. Berryat publia les deux premiers volumes de cette Collection, et mourut en

‘ Ou fV Auxerre.

106 GUENEAl; DE MONTBEILLAKn

1754. Gueneau de Wonlbeillard lui succéda eu 1 755 et, dès le Discours nais en tête du troisième volume (le premier de la partie étrangère), on s’aperçut du changement de main.

Ce Discours fut très-remarqué. A la suite de l’article Étendue de l’Encyclopédie, article qui est de Gueneau de Montbeillard, je trouve ces mots :

« Cet article est de M. Gueneau, éditeur de la Col- « lection académique^ ouvrage sur l’importance et « 1 utilité duquel il ne reste rien à ajouter après le « Discours plein de vues saines et d’idées profondes « que l’éditeur a mis à la tête des trois premiers voce lûmes qui viennent de paraître.

Je suppose que ces paroles sont de Diderot, d’abord parce que lui seul, ou à peu près, avait le droit de les placer là, et ensuite parce que Diderot est très -pompeusement cité dans le Discours de Gueneau

* Les collaboraleiirs de Gueneau, dont je trouve les noms en lôte du quatrième volume de la Collection, sont MM Larcher, le chevalier de Buffon, frère consanguin du grand Buffon ; Dauhenton, suhdélégué de Monthard, frère du collaborateur de Buffon; Nadault, correspondant de l’Académie royale des sciences ; Barberet, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier ; Daubenton le jeune ; Savary, médecin de la Faculté de Paris.

® « Voyez, dit Gueneau, l’idée du phénomène central » (idée sans doute un peu obscure, même pour Gueneau qui la vante), « exposée a d’une manière aussi ingénieuse que philosophique dans l’ouvrage « profond, intitulé : Pensées sur l’interprétation (le la nature. » [Collection académique, t. III, p. 24.)

r.UENEAU DE MO NT DE 1 L LA H h

Gueneau préludait par ces deux excellents écrits, le Discours et l’Article, aux grands efforts qu’il devait s’imposer plus tard pour oser paraître à côté de Buffon, comme Buffon avait préludé lui-même à sa grandeur future par les deux belles Préfaces^ ajoutées, l’ime à sa traduction de la Statique des végétaux de Haies, et l’autre à sa traduction du Traité des jlnxiflus de Newton.

Le Discours de Gueneau, sorte de Préface d’une nouvelle espece à’Encgclopédie, est un tableau raisonné des principes de la philosophie moderne, appliqués aux sciences physiques. L’auteur y parle successivement de Bacon et de Descartes, de Galilée et de Newton, de Leibnitz, en termes très-élevés, très-nobles, mais un peu vagues; il faudrait aujourd’hui, sur ces grands esprits, quelque chose de plus précis.

On assure que l’article sur l’étendue fut composé . dans une seule nuit. J’ose croire, pour l’honneur même de l’article, qu’il n’en fut rien.

« Nous concevons , dit Gueneau , « l’étendue « abstraite ou l’espace comme un tout immense, « inaltérable, inactif, qui ne peut ni augmenter, ni « diminuer, ni changer, et dont toutes les parties « sont supposées coexister cà la fois dans une éternelle « immobilité; au contraire, toutes les parties du « temps semblent s’anéantir et se reproduire sans « cesse : nous nous le représentons comme une

r.lIENKUI DE MnNTDEIl.LARD

« chaîne infinie, dont il ne peut exister à la fois « qunn seul point indivisible, lequel se lie avec celui « qui n est déjà pins et celui qui n’est pas encore. « Cependant, quoique les parties de \’éte7uhte abs- « traite ou de l’espace soient supposées perma- « uentes, on peut y concevoir de la succession, « lorsqu’elles sont parcourues par un corps en « mouvement; et, quoique les parties du temps « semblent fuir sans cesse et s’écouler sans intorrup- « lion, l’espace parcouru par un corps, fixe, pour « ainsi dire, la trace du temps et donne une sorte de « consistance à cette abstraction légère et fugitive.

« Le mouvement est donc le nœud qui lie les idées « si différentes du temps et de l’espace, comme il est « le seul moyen par lequel nous puissions acquérir <( ces deux idees et le seul pbeuomene qui puisse « donner quelque réalité à celle du temps. »

11 y a sûrement là, dans ce démêlement d’idées, quelque chose de fin, d adroit, et comme le germe heureux d’un talent riche et facile.

Au Discours préliminaire de la Golleclion académique dont je viens de parler, Gueneau en ajouta, sous le simple titre d' Avertissements , deux autres très-dignes de celui-ci, et mis en tête, l’im du qua- Irième et l’autre du cinquième volume. Celui de ce dernier volume est une Notice, pleine d’intérêt, sur Swammerdam, cet homme de génie qui, d’un côté, nous découvrait la merveille des métamor-

r.I'ENE.UI PE MONTBEIU-ARP

phnsesdes infectes, et, de l’autre, s’élevait jusqu’à la conception la plus nette de ce qui constitue les idées vraies dans nos sciences.

« Dans les sciences naturelles, il n’y a de bons rai- « sonnements que ceux ([ui sont appuyés sur des « observations bien faites et qui conduisent à de nou- « velles observations, lesquelles confirment et éclair- « cissent les premières ; il faut d’abord instruire les (( sens par un nombre suffisant de faits bien vus ; la « raison doit ensuite réduire ces faits particuliers à « des résultats plus ou moins généraux, et en former « des idées qui seront vraies et complètes lorsqu’elles « pourront être réalisées par l’expérience ; car je « n’appelle idées vraies et complètes que celles que U l’on peut réaliser ainsi ; et, dans ce sens, ce que « nous pouvons est la mesure de ce que nous sa- « vous »

Gueneau avait un esprit très-vif, mais aussi trèsmobile, Il se lassa du monotone travail d’éditeur d’une CoUeclion ; il céda la direction de la Collection académique à un autre (le médecin Paul) en 17^’ 8, et se trouva ainsi, un moment, libre de toute occupation obligée. Or, à ce moment même, de 1767 à 1770, Buffon terminait VHislolre des quadrupèdes et commençait celle des oiseaux. C’est alors qu’il se tourna vers Gueneau, qu’il savait lui être tendrement attaché, dont il goûtait tout ; l’esprit, le talent, le

GUENEAU DE MONTliEILLAKD

caractère et qui d’ailleurs tenait une grande place parmi ces hommes de lettres et d'esprit^ que réunissaient alors Scmur , Dijon , Montbard , lieux que Buffon ne perdit jamais de vue, et d’où la louange semblait lui venir plus suave et plus intime :

111e lerrarum niihi præter oinnes Angnlus ridet

L’adjonction de Gueneau à Buffon pour ['Histoire des oiseaux date, en réalité du premier volume de cette histoire, publié en 1770. Riais Buffon n’avertit point d’abord le public; et le public, toujours charmé, continua d’admirer Buffon en lisant Gueneau.

Ce ne fut qu’au troisième volume , publié en 1775, que le voile fut enfin levé, et que Gueneau parut.

« J’en étais au seizième volume de mon ouvrage «sur l’histoire naturelle, dit Buffon, lorsqu’une « maladie grave et longue a interrompu, pendant « p”ès de deux ans , le cours de mes travaux. « Cette abréviation de ma vie, déjà fort avancée, « en produit une dans mes ouvrages. J’aurais pu « donner, dans les deux ans que j’ai perdus, deux

’ Voyez, sur les hommes distingues, particulièrement sur les hommes distingués par l’esprit et par les lettres, de la Bourgogne, l’ouvrage, déjà cité, de M. Foisset; l^e président de Brosses. — Histoire des lettres et des parlements au dix-huitième siècle ('1842V

GLENEAU de MOiNlbElLLAllD ‘iUl

« OU trois volumes de l’histoire, des oiseaux, sans « renoncer pour cela au projet de l’histoire des « minéraux, dont je m’occupe depuis plusieurs an- « nées. Mais, me trouvant aujourd’hui dans la ne- « cessité d’opter entre ces deux objets, j’ai préléré « le dernier comme m’étant plus familier, quoique « plus diflicile, et comme étant plus analogue à mon « goût par les belles découvertes et les grandes vues « dont il est susceptible. Et, pour ne pas priver le (( public de ce qu il est en droit d attendre au sujet « des oiseaux, j’ai engagé l’un de mes meilleurs « amis, M. Gueneau de Montbeillard, que je regarde « comme l'homme du monde dont la façon de voir, « de juger et d’écrire a plus de rapport avec la « mienne; je l’ai engagé, dis-je, à se charger de la « plus grande partie des oiseaux; je lui ai remis tous « mes papiers à ce sujet ; nomenclature, extraits, « observations, correspondance; je ne me suis ré- « servé que quelques matières générales et un petit « nombre d’articles particuliers, déjà faits en entier « ou fort avancés. -11 a fait de ces matériaux informes « un prompt et bon usage, qui justitie bien le téinoi- 's gnage que je viens de rendre à ses talents; car, « avant voulu se faire juger du public sans se faire « connaître, il a imprimé, sous mon nom , tous « les chapitres de sa composition depuis rautrucbe « jusqu’à la caille, sans que le public ait paru s’a[ier- « cevoir du cbangeineiit de main : et parmi les moi-

r.UENEAU DE MO NTBE [ LL ARl)

« ceaux de sa laçon, il eii est, tel que celui du paon, « qui ont été vivement applaudis et par le public et « par les juges les plus sévères*. »

L’objet le plus constant des lettres de Bul'ton à Gueneau est d’exciter le zèle de Gueneau, de lui demander sans cesse du travail, du travail, de nouvelles histoires d oiseaux, de nouveaux matériaux pour le grand ouvrage.

11 lui écrit, le 20 janvier 1 707 :

« J aurais été enchanté de recevoir un beau coq « pour mes étrennes ; mais, en quelque temps qu’il

vienne, il sera bien reçu ; »

Le 17 avril 1769 :

« Le dindon et les autres galliues doivent, comme « vous le savez, suivre votre beau et très-bon coq.

« J ai fait à peu près tous les oiseaux de proie, à « l’exception des faucons et des hiboux ; ce n’est donc « que sur ces deux genres d oiseaux que je vous sup- « plie de me biire copier les observalions et notices « que vous trouverez en parcourant les livres; »

Le 2 avril 1771 ;

« Depuis ma maladie, je n’ai encore pris la plume « que pour signer, et je trouve bien doux le premier « usage que j en fais pour vous, mon très-cher « monsieur, qui tenez a mou cœur plus que per-

' Œuvres ik Du ffon. t. VI. p. 1,

gueneau de muîstdeillard

« sonne; j’ai reçu les cailles, mais je n ai pu les « lire encore; on commence à im[)rimer les perdrix,

« et, si je reçois les alouettes avant quinze jours,

« elles pourront entrer dans le volume et peut-être « le terminer. Bonsoir^ cher bon ami, je compte sur

« vous comme sur moi-même »

Le 1" mai 1771 ;

« Le second volume des oiseaux Unit par la caille,

« les pigeons, les ramiers et les tourterelles, et il « sera plus gros que le premier. Après les alouettes,

« il faudrait travailler aux bedigues qui forment

« un genre assez considérable ; »

Le 10 juin 1771 :

« Noire impression avance, et il faudrait que « cela (l’histoire des perdrix et des cailles) ne tarde « pas plus de quinze jours, si cela est possible, « sinon je ralentirai le mouvement des presses.... » Le 13 juin 1073, il lui annonce Y Avertissemeiil (|ue l’on vient de lire :

« Nous sommes tous deux sous presse, et l’on doit « vous envoyer aujourd’hui ou demain vos pre- « micres feuilles d’épreuves. Je voudrais bien ni’oc- « cuper du discours, ou plutôt de l’avant-propos que « je dois mettre en tête de votre volume; mais ce « pays-ci est trop peuplé pour pouvoir disposer de « son temps, et je prévois même que je ne j)Ourrai « faire 'qu’une partie des choses que j’avais pro- « jetées..... »

tilJE.NEAU DE MUi\TDEII,I,A DD

Le iO juillet suivant, il lui envoie cet Avertissement :

« Lisez, mon cher ami, le petit Avertissement que «je dois mettre à la tête du volume des oiseaux, «que l’on imprime actuellement; je souhaite que « vous soyez content, et je vous le communique pour « y ajouter, changer ou retrancher ce qui pourrait « vous convenir ou ne vous pas convenir »

Enfin, le 4 août 1777, et dans un moment de gaieté, car il vient de recevoir un assez bon nombre d'histoires ou d’articles, il lui écrit :

« Cher bon ami, dont je me fais honneur d’être « en même temps le bon voisin, j’ai lu les ortolans « avec plus de plaisir que je ne les aurais mangés. « Cependant je les ai envoyés tout de suite à la « broche de l’imprimerie royale, et, si les bruants « et les bouvreuils sont déjà un peu avancés, vous « aurez du temps pour les autres, car ceux de ma « composition qui suivent immédiatement le bou- « vreuil feront cent pages d’impression, en y com- « prenant les cotingas qui sont de la vôtre, et qui « me paraissent entièrement achevés... »

Ce que Buffon attendait surtout de Cueneau, c’était d’abord du travail, et puis des louanges. Ses lettres ne roulent donc guère que sur ces deux points.

Il lui écrit le 11 septembre 1778 :

« Mon très-cher bon ami, je suis pénétré de recon-

GUENEAU DE MONTDEILLAKD

« naissance de tout ce que vous avez la bonté de « faire pour moi. Vos premiers vers étaient d’un « cœur sublime, et les derniers sont d’un esprit « charmant. Je ne crois pas que vous avez jamais (( gâté personne, et vous ne voudriez pas commen- « cer par votre meilleur ami ; je reçois donc vos « éloges sans m’eu enorgueillir; je les reçois coinme « les sentiments précieux de votre estime, qui fait « la partie la plus essentielle de mon bonheur »

Je ne connais pas les V6)'s chuniiunts. Quant aux vers sublimes, ce pourrait bien être ceux où Gueneau appelle le jour qui vit naître Buffon la huitième époque de la nature'^.

Buffon lui écrit le 7 janvier 1780 :

« Vous trouvez donc, mon très-cher ami, que je

« n’ai pas mal pétri ma terre végétale ; ce que

« vous me dites me fait le plus grand plaisir, et je « vous remercie mille fois de l’attention avec la- « quelle vous avez la bonté de me lire »

J’ai dit, ou plutôt c’est Buffon lui-même qui nous l’a dit, que, lorsqu’il se fit remplacer par Gueneau, le public ne s’aperçut pas du changement. Gomment

' üjour heureux qui vis nuilrc Ihilfoii 1

Tu seras à jamais, chez la race l'ulurc,

Pour les amis du vrai, du beau, de la raisuii.

Une époque de la nature.

Pi

(iÜENEAU DE MONTREILLARD

expliquer cela ? Coniinent ! un écrivain se substitue à un autre, et a quel autre ! a l’un des plus goûtés, des plus admirés, à l’un de ceux qui tiennent le plus complètement captive l’attention publique, et il ne se trouve personne qui* s’en aperçoive !

bn examinant la chose de près, on voit combien Gueneau mit d’arl, de tact, de prudence habile, de dctiance de soi bien raisonnee, de confiance en soi bien entendue, pour masquer la rupture et prévenir ou sauver toute dissonnance.

Hemarquons d’abord quel est le moment où il prend la plume. C’est le moment où Buflbn, lassé des monotones descriptions de cette interminable famille des oiseaux de proie, ne donne plus à son style que le mouvement nécessaire pour se soutenir, et Il aspire plus qu’à retrouver ailleurs, c’est-à-dire dans I histoire des minéraux et les époques de la nature^ le champ des « belles découvertes et des grandes vues »

Buiïon vient d’écrire l'iiistoirc du chat-huanl, delà cltoiietle, delà chevêche, etc. ; Gueneau continue par I histoire de ï autruche, du touyou, du casoar, du droite, etc. L’histoire de ces oiseaux vulgaires ne poU’ vait prêter a de grands effets de style. Celle de !’«//t ruche aurait pu sans doute comporter un ton plus élevé, et cependant Gueneau ne se le pci nict |)as ; il

Voyen, ci-devant, p. 201.

GUENEAU DE M 0 NTBEIU, A R D

n’étail pas encore sûr de lui-même, il n avait pas assez préparé ses forces.

Remarquons ensuite avec quel soin Gueneau s’est imprégné de toutes les idées de Bulfon, de toutes ses doctrines, de tous ses préjugés même.

Buffon veut qu’il y ait des espèces isolées, séparées, sans espèces voisines, comme V éléphant, comme le lion; c’est une erreur, mais enfin c’est ce que veut Buffon, et Gueneau nous dit de raiitruche ; « Qu’elle « est, dans les oiseaux, comme l’éléphant dans les « quadrupèdes, une espèce entièrement isolée et dis- « tinguée de toutes les autres espèces. »

Buffon rappelle à tout moment ses molécules organiques, et Gueneau nous dit, à propos du (Iront e : « Que cet oiseau est composé d’une matière brute, « inactive, où les molécules vivantes ont été trop « épargnées, »

Buffon ne laisse passer aucune occasion de lâcher quelque mot contre les méthodes, et Gueneau les définit spirituellement, dans l’histoire du coq : « Des « espèces de filets scientifiques, dont, malgré toutes « nos précautions , il .s’échappe toujours quelques « êtres. »

Gueneau va plus loin. Il nous dit du coq : « Un bon « coq est celui qui a du feu dans lesyeux, de la fierté « dans la démarche, de la liberté dans ses mouvc- « ments, et toutes les proportions qui annoncent la « force; » et Gueneau toul seul s’aj'rêterait là. Gne-

ms GUENEAU DE MONTDEILLAIU)

noaii, qui veut qu’on le prenne pour Buiïon, ajoute' : « Un coq ainsi fait n’imprimerait pas la terreur à « un lion, comme on l’a dit et écrit tant de fois, mais « il inspirerait de l’amour à un grand nombre de « poules. »

Enfin, après quelques autres histoires encore, telles que celles du dindon, de la pintade, du coq de bruyère, etc., Gueneau arrive au paon ; et c’est alors que, pour la première fois, il ose prendre l’essor, et donner à son style tout ce qu’il peut avoir d’éclat.

« Si l’empire appartenait à la beauté et non <à la « force, le paon serait, sans contredit, le roi des oi- « seaux; il n’en est point sur qui la nature ait versé a ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, « le port imposant, ia démarche fière, la figure noble, « les proportions du corps élégantes et sveltes, tout ce « qui annonce un être de distinction lui a été donné : une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches « couleurs, orne sa tête et l’élève sans la charger ; « son incomparable plumage semble réunir tout ce « qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais « des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans « les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les « étonne dans l’éclat majestueux de l’arc-en-ciel. « Non-seulement la nature a réuni sur le plumage du « paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour « en faire le chef-d’œuvre de sa magnificence, elle les « a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de

giieneau de montbeillard 20n

« son inimitable pinceau, et en a fait un tableau uni- « que où elles tirent de leurs mélanges avec des « nuances plus sombres, et de leurs oppositions entre « elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si « sublimes, que notre art ne peut ni les imiter ni es

« décrire. » ^ .

Après le portrait du paon, car c’est ainsi que

Buffon appelait ces parties brillantes de ses descriptions ; « Chaque espèce, dit-il, doit avoir son por- « trait* ; » après le portrait du paon, ce qui a été le plus admiré dans Queneau, ce sont les pages où il peint le chant du rossignol; ce sont aussi celles où il

peint le vol de Y hirondelle.

Je ne citerai de ces belles pages que quelques phrases, et je choisis celles où l’on peut croire que l’écrivain s’est imposé le plus de difficultés à vaincre .

« 11 n’est point d’homme bien organisé à qui ce « nom (le nom du rossignol) ne rappelle quelqu’une « de ces belles nuits de printemps où, le ciel étant « serein, l’air calme, toute la nature en silence, et,

« pour ainsi dire, attentive, il a écouté avec ravis-

« sement le ramage de ce chantre des forêts Le

(( rossignol charme toujouis et ne se répète jamais, « du moins jamais servilement; s’il redit quelque « passage, ce passage est animé d’un accent nouveau, <( embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans

' Œuvres (le lUiffon, t. IV, V'

QUENEAU DE MONTBEH.LARD

« tous les genres; il rend toutes les expressions; il « saisit tous les caractères, et, de plus, il sait’ en « augmenter l’effet par les contrastes. Ce coryphée « du printemps se prcpare-t-il à chanter l’hymne de « la nature, il commence par un prélude timide, par « des tons faibles, presque indécis, comme s’il’vou- « lait essayer son instrument et intéresser ceux qui « l’écoutent; mais ensuite, prenant de l’assurance, « il s’anime par degrés, il s’échauffe, et bientôt il « déploie dans leur plénitude toutes les ressources n de son incomparable organe : coups de gosier « éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant « ou la nettete est égalé a la volubilité, murmure in- « térieur et sourd, qui n’est point appréciable à « l’oreille, mais très-propre à augmenter l’éclat des « tons appréciables; roulades précipitées, brillantes a et rapides, articulées avec force, et même avec une a dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés a avec mollesse; sons filés sans art, mais enflés avec a àine; sons encbantcurs et pénétrants »

Venons à l'hirondelle :

a Tantôt elle rase légèrement la surface de la a terre et des eaux, pour saisir ceux (les insectes) a que la pluie ou la fraîcheur y rassemble; tantôt a elle échappe elle-même cà l’impétuosité de l’oiseau a de proie par la flexibilité preste de ses mouvea nients; toujours maîtresse de son vol dans sa plus a grande vitesse, elle en change à tout instant la

GUENEAU de MONTDEII.LARD '211

« direction; elle semble décrire au milieu des airs « un dédale mobile et fugitif, dont les routes se « croisent, s’entrelacent, se fuient, se rapprochent, « se heurtent, se roulent, montent, descendent, se « perdent et reparaissent pour se croiser, se re- « brouiller encore en mille manières, et dont le « plan, trop compliqué pour être représenté aux yeux « par l’art du dessin, peut à peine être indiqué à « l’imagination par le pinceau de la parole. »

Je sais que de très-bons juges reprochent à ces brillants tableaux quelque peu de recherche et d’affectation. Mais aussi que de beautés, et de beautés différentes de celles de Buffon!

Voici comment, dans un projet d’article que je trouve dans nos manuscrits, Bexon, devenu par la communauté de travail le juge le plus compétent, annonce le quatrième volume de VHistoire des oiseaux, œuvre de Montbeillard pour la plus grande partie :

« Cette suite, longtemps attendue et vivement « désirée du magnifique ouvrage de M, de Buffon, « n’est pas moins digne que le reste de son illustre « auteur. Ce nouveau volume de Thistoire des oi- « seaux contient celle de tous ces petits oiseaux qui « vivent de graines, classe dans laquelle, tant pour « la facilité de l’éducation que pour la docilité, la « douce familiarité et les talents du chant, nous « avons choisi ces hôtes agréables de nos demeures.

212 (;iIENEAU DE MONTDEILLAP.D

« ces petits animaux, et pour ainsi dire ces petits « amis qui égaj^ent nos foyers et y transportent au « milieu des hivers les concerts du printemps, qui « nous rendent en empressements, en chants de « reconnaissance et de gaieté, les petits soins que « nous prenons d’adoucir leur esclavage : le char- « donneret, la linotte, le tarin, le bouvreuil, elc.,

« composent cette aimable famille »

« Les articles, reprend Bexon, que M. Gueneau « de Montbeillard a donnés à ce volume sont dignes « d’être mis à côté de ceux de M. de Buffon, et cet « éloge est au-dessus de tout autre. M. de Montbeillard (( écrit avec goût, avec grâce; sa touche est ingé- « nieuse, élégante; il sait sentir et peindre; on lira « avec le plus grand plaisir les articles du cbardon- « nerel, de la linotte, du pinson, du bouvreuil : dans « celui-ci, les mœurs douces, l’agréable familiarité, « le naturel docile, affectionné, meme sensible, de « cet aimable oiseau , sont parfaitement représen-

« lés C’est avec le même agrément que M. de

« iMontbeillard peint les mœurs du tarin »

Pour justifier ces éloges, Bexon cite deux morceaux de Montbeillard, tirés l’un de l’histoire du bouvreuil, et l’autre de celle du tarin. Après avoir parlé du bouvreuil dans son état sauvage et de son chant, Montbeillard continue :

« Tel est le chant du bouvreuil de la nature, c’est- « à-dire du bouvreuil sauvage abandonné à Ini-méine,

GDENEAU DE MONTBEILEA lU) 21..

« et n’ayant eu d’autre modèle que ses père et mère,

« aussi sauvages que lui; mais, lorsque 1 homme « daigne se charger de son éducation, lorsqu il veut « bien lui donner des leçons de goût, lui faire en- « tendre avec méthode des sons plus beaux, plus « moelleux, mieux fdés, l’oiseau docile, soit mâle, « soit femelle, non-seulement les imite avec justesse, « mais quelquefois les perfectionne et surpasse son « maître, sans oublier son ramage naturel. H ap- « prend aussi à parler sans beaucoup de peine et à « donner à ses petites phrases un accent pénétrant, « une expression intéressante qui ferait presque « soupçonner en lui une âme sensible, et qui peut « bien nous tromper dans le disciple, puisqu’elle

« nous trompe si souvent dans 1 instituteur »

Montbeillard peint ainsi les mœurs du tarin :

« Le tarin apprend à faire aller la galère comme « le chardonneret; il n’a pas moins de docilité que « lui, et, quoique moins agissant, il est plus vif à « certains égards et vif par gaieté : toujours éveillé « le premier dans la volière, il est aussi le premier à « gazouiller et à mettre les autres en train; mais, a comme il ne cherche point à nuire, il est sans dé- « fiance et donne dans tous les pièges, gluaux, tré- « buchets, filets, etc.; on l’apprivoise plus facile- « ment qu’aucun autre oiseau pris dans 1 âgç adulte; « il ne faut pour cela que lui présenter habiluelle- « ment dans la main une nourriture mieux choisie

GÜENEAU DE MONTBEILLARD

« que celle qu’il a à sa disposition, et bientôt il sera « aussi apprivoisé que le serin le plus familier : on « peut même l’accoutumer à venir se poser sur la « main au bruit d’une sonnette; il ne s’agit que de « la faire sonner dans les commencements chaque • '( fois qu on lui donne à manger; car la mécanique « subtile de 1 association des perceptions a aussi lien « chez les animaux »

Cet art délicat de parler, avec distinction, des petites choses, cet art exquis de relever de petits détails par des traits de plus de portée ; « L’âme « sensible du bouvreuil qui peut bien tromper dans « le disciple, puisqu’elle trompe si souvent dans

« 1 instituteur » — cette mécanique subtile de

« 1 association des perceptions qui a aussi lieu chez « le tarin; » tout cela rappelle et permet presque de ( iter le mot fameux de Buffon, qu’il est des cas « où « 1 art de dire de petites choses devient peut-être « plus difficile que l’art d’en dire de grandes. »

Au fond, quoique jtarvenu à imiter, jusqu’à un certain point, le style de Buffon, Gueneau n’en avait pas moins des goûts de travail et même de style très-différents des goûts les plus décidés de ce grand homme. Gueneau excelle à peindre les détails, et sc sentait porté vers les études fines et délicates. Buffon n approcha jamais d un détail; il lui fallait de grands objets et de grands ensembles.

QUENEAU DE M 0 NTB El 1, U A R D

« L’examen des petits objets, disait-il, ne permet rien au génie. »

Et Gueneau disait que ;

« Le plus petit animal était un grand problème à résoudre. »

Il quitta vers 1779, c’est-à-dire avec le sixième volume de V Histoire des oiseaux, l’étude des oiseaux pour celle des insectes, ces petits animaux qui sont, en effet, de si grands problèmes. 11 consentit même à se charger jdus tard de l’article Insectologie, pour y Encgclopédie méthodigue; mais une maladie grave lui permit à peine de rassembler des malcriaux qu’il )ie put mettre en œuvre. 11 n’y a de lui dans \'Encgclopédie méthodique que le mot Insecte'.

* Il est un écrit de Gueneau, très-différé t de tous les autres, cl sur lequel je crois devoir m’arrêter un moment. Je veux parler du ■Mémoire’' où il rend compte de Vinoculalion qu’il vient de pratiquer lui-même sur son propre fils. Ce fut le 7 mai 1760 qu’il fit cette opération avec la main tremblante d'un père" . Elle fut suivie d’un succès complet. Les avantages de Vinoculation ôtaient encore trèscontestés. Le chevalier de Chastellux, le premier Français qui se soit fait inoculer, avait paru faire, ou, pour mieux en parler, avait fait un acte d’un vrai courage’". Mais ici il ne s’agissait plus seule-

‘ Mémoire sur ïinocutuliott {Mémoires de V Académie de Dijon, 1761.)

“ Expressions de Gueneau.

*•* Le chevalier de Chastellux avait à peine vingt et un ans lorsqu’il se lit inoculer. Dans la réponse à son discours de réception à t’.tcadémie française, Buffon lui rappelle ainsi ce trait de sa vie: « Je fus le premier « témoin de votre heureux succès : avec quelle satisfaction je vous vis ar- « river de la campagne, portant les impressions qui ne me parurent que « des stigmates de votre courage. Souvenez-vous de cet instant ! L’hilarité

• peinte sur votre visage eu couleurs plus vives que celles du mal, vous

• me dites : Je su s sauvé, et mon e.mniile eu sauvera bien d'autres, «

GUENEAU DE MONTBEILLARD

On voit, par la lettre suivante, adressée à madame de Montbeillard, avec quel charme il s’occupait de ce nouveau travail.

« Voilà encore, mon cher mouton, mon départ « retardé : j’espère qu’il ne le sera pas au delà de « samedi, mais je ne vois guère de moyen de partir « avant ce jour-là; les insectes sortent de dessous « terre à la lettre; car dans le moment où je croyais « avoir fini, M. Dauhenton m’a mené dans un ma- « gasin souterrain où il me tenait en réserve 1,500 « ou 1 ,400 de ces petites hôtes qu’il a fallu, qu’il « faudra éplucher; or, je ne puis quitter ce pays-ci « sans avoir tout vu ce qui est à voir. Plains-moi, « mon enfant, car je ne me sens point du tout à

ment de soi, il s’agissait de son fils. Un sent de quelle inquiétude cruelle dut être saisi le cAur de Gueneau. « J’atteste, s’écric-t-il, que « je ne me suis déterminé à inoculer mon fils que parce que ce parti « m’a paru moins téméraire que celui de le laisser exposé à tous les « dangers de la petite vérole naturelle. Le sort de cet enfant est dans (( mes mains, me disais-je à moi-meme ; j en dois disposer, non se- « Ion mon goût ou ma faiblesse, mais selon son intérêt et l'équité, « et selon une équité d’un ordre bien supérieur, puisque les devoirs « n’en sont jamais remplis entre un père et son fils que lorsqu’ils se

« sont fait l’un à l’autre tout le bien qu’ils pouvaient se faire

« Plusieurs m’ont retenu le bras, et m’ont dit ; Qu’allez-vous faire? a En inoculant votre fils, vous vous chargez de l’événement 1... Ce « raisonnement d’une politique froide et inliumaine m’a toujours K déchiré le cœur sans jamais influer sur ma résolution. Je sentais

« trop que toutes le.s inspirations de la prudence s’unissaient aux

« cris de l’amour paternel pour me porter à examiner les faits, à pc- « scr les probabilités, et à suivre courageusement le parti qui me '( paraîtrait le meilleur pour l’enfant, dût-il être le plus pénible pour '( le père, a

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« mon aise dans ce pays-ci, quoi que j’y aie plus de « ce qii’on noinine agrément que je ne pouvais en « espérer, et j’ai autant d’empressement d’arriver « à loi que tu en as de me voir arriver. 3Iadame « de 3Iallet sera du voyage; sa malle, comme tu le « sais, est partie avec la mienne.

« J’embrasse mon frère bien tendrement et vou- « (Irais faire fondre dans cet euibrassement son in- « commode pituite. J’embrasse aussi sœurs, ne- « veux et nièces, grands et petits, et nos amis et « tous ceux qui se souviennent de moi.

« Écris-moi toujours en réponse à celle-ci; ne me « parle que des santés, sans nommer personne ; si « je suis parti, elle deviendra ce qu elle pourra; si je « suis encore ici, j’aurai de tes nouvelles, et cela (( m’est nécessaire.

« Tu peux vendre 2 ou 500 de blé au prix « courant : tu ferais tout cela mieux que moi si (( lu voulais. On te fait mille compliments, amitiés. « Je te serre contre mon cœur, mon pauvre mou- « ton; mes moments les plus doux ici sont ceux « où on me dit du bien de toi, et on m’en dit beau- « coup. »

Gueneau avait une tàme douce et aimante. 11 eut des amis. 11 conserva jusqu’à la fin de sa vie l’habitude singulière de commencer presque toutes ses journées par un madrigal ou une cbanson. Ce fonds

üUli.NE:Vl UK MUNTUEl-U.AllU

du gaieté iialurelle était uii premier bonheur. 11 en eut un plus grand : une eonipagne dévouée, instruite, savante môme, et au point de posséder plusieurs langues, l’aida, à ce qu’on assure, jusque dans ses Iravaux les plus arides, et, très-probablement, beaucoup mieux encore dans quelques unes de ces pages délicates et lines, auxquelles restera attachée la meilleure part de sa renommée.

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