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CHAPITRE III

BEXON.

Bexon (Gabriel-Léopold-Cliarles-Amé), né à Remiremont (Corraine) en 1748, fut d’abord chanoine, et puis grand chantre de la Sainte-Chapelle. Buffon lui fait son compliment sur ce dernier titre :

« Je suis enchanté, monsieur le prieur, de ce petit « titre, en attendant un plus grand; car, quoicjue « sans ambition, vous avez le mérite qu’il faut pour n en obtenir les fruits, et tous ceux qui vous con- « naîtront ne poui'ronl manquer de s’intéresser à « votre avancement. Je vois que le petit surcroît de « fortune, loin de diminuer votre activité pour le

« travail, semble au contraire l’augmenter* »

A ce petit surcvoît de fortune, Buffon voulait, sans

' Voyez, pour les lellrcs de Buffon à Bexon, mon livre inlilulé ; Histoire des travaux et des idées de Bufron, p. 507 et suivanles; — IjCttre Vni.

liEXUN

doute, aider aussi uii peu. Dans la lettre V, il lui dit ;

«Vous travaillez tant et si bien, mon très-clier « abbé, que je dois par tous les moyens vous en « marquer ma reconnaissance; je vous prie donc « d’accepter six cents livres que Lucas vous portera « dans douze ou quinze jours, et vous rn'en enverrez « un reçu motive comme les précédents pour votre « travail sur l’iiistoire naturelle jusqu’au 1" juillet « prochain; je serais charmé que cette petite aug- « mentation pût vous faire jouir plus longtemps de « la présence de votre chère maman et de votre très- « aimable sœur. »

Avec un jeune homme naïf et inexpérimenté, la vanité de Buffon se met à l’aise ;

« Vous ne me marquez pas si le préambule des

« perroquets vous a fait plaisir ‘ Je crois que

« vous serez content des corrections que j’ai faites

« sur le bec-en-ciseaux® Toutes les personnes

« qui ont entendu lire la belle ode de M. Le Brun «s’accordent à l’adraix’er" »

C’est, bien entendu, l’ode que Le Brun a faite pour lui.

François de Neufchâteau, dans une lettre à Scipion Bexon, frère de notre abbé, lui dit :

‘ Lellre VI.

= Lellre XIV.

® Lellre 111.

DEXON

« Vous avez raison de vous plaindre du silenee « vraiment étonnant que gardent tous les nouveaux « éditeurs de VHisloive naturelle de Buffon sur la « part qui devait revenir dans le succès de cet ou- « vrage à la mémoire de votre digne frère. 11 n’est « pas pei'mis d’ignorer l’aveu que Buffon lui-même « a fait de la coopération de l’abbé Bexon aux trois « derniers volumes de V Histoire des oiseaux^ dans « l’Avertissement placé à la tête du septième volume « in-4“, publié en 1780; mais cet Avertissement, « lardif et restreint, ne donne qu’une faible idée « des travaux, des recberches et du talent dont votre « frère a fait le sacrifice à l’histoire de la nature; « ce sacrifice avait commencé, à ma connaissance, « dès 1777 ^ »

Dès 1777, dit François de Neufchàteau, et rien n’est plus vrai. La première lettre de Buffon à l’abbé Bexon est du 27 juillet 1777; et elle commence ainsi ;

« Je suis très-satisfait, monsieur, et même plus « que content, car on ne peut se plaindre que du « trop de travail qu’a dû vous coûter la composition « des articles que vous m’avez envoyés »

Je vais plus loin. Je trouve, dans les lettres de Buffon, des traces de la collaboration de Bexon dès

* Voyez Conservateur ou Recueil de morceaux inédits, etc. (an Vlll, p. vu).

BEXON

le temps de l’article sur les fauvettes, lequel appartient au cinquième volume; et je trouve dans nos manuscrits des fragments non-seulement des fauvettes, mais des bec-figues, des rouges-gorges, des gorges-bleues, des bergeronnettes, des lavandières, du traquet, du tarier, du pouiUot, du troglodyte, qui tous appartiennent cà ce même cinquième volume; j’y en trouve même des gobe-mouches, des moucherolles , des tyrans, qui appartiennent au quatrième.

Ce n’est donc pas seulement aux trois derniers volumes de VHistoire des oiseaux que Bexon a pris part, comme le dit l’Avertissement de Buffon; il a pris part aux six derniers volumes, aux deux tiers de cette Histoire, à six volumes sur neuf.

Il a pris part à VHistoire des minéraux; et nos manuscrits le prouvent. On aurait pu, d’ailleurs, le conclure des seules lettres de Buffon.

« Je reçois, dit Buffon, les quatre cahiers du fer, « et je remercie mon très-cher abbé des courtes re- « marques qu’il a cru devoir y joindre, et que je « n ai pas encore eu le temps d’examiner, mais que

« je crois bonnes comme tout ce qui vient de lui

« Je suis persuadé que vos recherches sur les belles « pierres les rendront encore plus brillantes ^ »

Une fois associé à Buffon, Bexon n’eut plus de

' LoUro XX.

ÜEXON

temps à lui. Le peu d’écrits qu’il a laissés sont tous d’une date auléricuro à celte adjonction : une Oraison funèbre d'Anne Charlotte de Lorraine, abbesse de Remiremont, 177ô ; un Catéchisme d'agriculture ou Bibliothèque des gens de la campagne, 177ô;^un Système de la fertilisation, j)ublié aussi en 177ô ; une Histoire de Lorraine, publiée en 1 il /. 11 avait, (le plus, entrepris une Histoire naturelle de la Lorraine, dont (luclques fragments ont été recueillis et publiés dans le tome 11 du Conservateur de l’an VIH par François de Neufcbâteau ; etc.

De ces écrits, Buffon en a cité deux : le Système de la fert'disation et VH'istoire naturelle de la Lorraine. 11 dit à propos du premier ;

« Il vient de paraître un petit ouvrage rempli de (( grandes vues, de M. l’abbé Scipion Bexon, qui a « pour titre Système de la fertilisation L II propose

1 Mais le Système de la feHilisaüon esl-il de l’abbé Bexon ? J’en ai quelque temps douté, et par deux raisons : d’abord parce que Scipion est le prénom do son frère (la letlre de François de Neufchâteau, que je viens de citer, est adressée : Au citoyen Bexon, exprésident du tribunal criminel de la Seine, 12 fructidor an Vil), et n’était pas le sien; et, en second lieu, parce que j’ai sous les yeux une édition du Système, publiée en l’an V, et qui porte sur le titre : par le citoyen Bexon.

Malgré ces deux raisons, le Système de la feriUisation est sûrement do l’abbé Bexon. D’une part, la Biographie universelle nous apprend qu’il avait mis, sur son premier ouvrage, le nom de Scipion Bexon. D’autre part, BuTfon, qui ne pouvait pas ne pas être au fait, lui attribue le Sy.stème deux reprises différentes ; la première

dans les termes que nous venons de voir, et la seconde dans les termes suivants : a Ceci est extrait du Système de la fertilisation,

rîEXON

« mes miroirs comme un moyen facile pour réduire « en chaux (ouïes les malicres calcaii'os; mais il leur « altrihuc plus de puissance qu’ils n’en ont réelle- « menl, et ce n’est qu’en les multipliant qu’on pour-

« par M. 1 abbe Bcxon, ouvrage que J’ai d(\jà cité comme oITrant dans « sabneveteles vues les plus étendues el ies plus profondes [OEu- « vres (Je liuffon, l. X, p. 108). . Enfin dans deux essai.s de dédicace que je trouve dans nos manuscrits, I mi à Buffon, l’autre au prince (diarles de Lorraine, notre abbé s’en déclare rormellement l’auteur.

Il dit à Buffon (juillet 1772) :

« Monsieur,

« ^ous ni avez honoré de votre affection, vous m’avez immortalisé « de votre suffrage, vous avez pour moi une bonté de père ; une « c lose reste a Liire, c est de rendre digne de vous votre ouvrage, « et vous seul encore le pouvez. Ce faible essai, ce livre simple’ « champêtre, ce catéchisme d’agriculture que vous avez daigné « protéger, peut devenir un objet cher à la patrie, important à l’É- « lat, glorieux à la nation et consolant pour l’humanité. Permettez « que je vous expose un projet qui développe ces idées : et vous qui, « avec le peu d’hommes qui vous ressemblent, faites la gloire d’un « siecle et 1 honneur d une nation, soutenez des desseins conçus a sous vos auspices, favorisez des vues inspirées par votre génie... » Ces vues inspirées par le génie de Buffon ne peuvent guère se rapporter qu’au Système de la fertilisalion. La dédicace au prince Charles de Lorraine lève, d’ailleurs, jusqu’au dernier doute.

« Monseigneur,

a Daignez accepter l’hommage de ces deux ouvrages que j’ai a 1 honneur d olfrir à Votre Altesse Royale. L’un contient peut-être a une découverte dans Vidée de faire servir le feu de la lumière à la , a calcinalion des corps bruts relativement a la fertilisation unia verset le, -y autre, simple, champêtre, sans autre prétention que "-a d être utile, est destine à l’instruction, à l’encouragement, à la < consolation du peuple cultivateur, la partie du peuple la plus ima portante el la plus respectable, et à lui donner cette portion de

nEXON

« rait en obtenir les grands effets qu’il s’en pro- « met *. »

Et, à propos du second, il appelle Bexon : « un de nos plus habiles naturalistes, » comme il appelait tout à l’heure Gneneau de Montbeillard : « un des meilleurs écrivains de ce siècle ; » dans les deux cas, c’était justice.

Le Cntéchïsme d’agriculture de l’abbé Bexon est un petit livre de morale, pour le moins autant que d’agriculture. C’est un dialogue entre un père et son fils, mais où par un renversement très-judicieux, c’est l’enfant qui fait la question et le père qui fait la réponse.

11 n’a paru de son Histoire de Lorraine que le pre-

0 scnliinents et de lumières propre à ses travaux, utile à ses mœurs « nécessaire à son bonheur; tous deux sont également dévoués au a bien public et médités par l’amour de riinmanité. Par les droits a du génie, l’offrande du premier vous était due : à des titres non a moins sublimes, celle du second vous est consacrée. Citer Prince, a idole des cœurs Lorrains, vous que, dans leur attendrissement, si (( souvent ils nomment leur père, vous verrez avec bonté ce qu'ina spire l’amour de la patrie. »

Comment donc expliquer maintenant l’édition de l’an V et les mots par le ciloyen Bexon’ C’est tout simplement que Scipion Bexon, trère de l'abbé, aura cru utile de reproduire sous son propre nom, en l’an Y, le Système de la fertilisation, et qu’il n’aura pas cru pouvoir le faire sans en adapter le titre et le ton aux circonstances : « Depuis plusieurs années je l’avais proposé; mais le moment de le « voir réussir n’était pas encore venu : alors un système d’oppression « avait le plus grand succès; un syslème d’agriculture ne pouvait en a espérer... » (P. 0).

’ OEmres cotnplètes de Buffon, t. IX, p. 217.

HEXON

mier volume. Ce volume est dédié à la reine Marie- Antoinette, princesse alors si heureuse et bientôt si infortunée. On croit que c’est à cette dédicace qu’il dut le litre de chanoine, et puis de grand-chantre de la Sainte-Chapelle.

En comparant ces divers écrits avec ce que Bexon a produit plus tard sous l’inspiration de Buffon, on voit combien son esprit avait alors besoin de se développer, de s'étendre, combien ses vues se sont plus tard agrandies, et tout ce que peut avoir d’influence, sur une= nature heureuse et de soi-même fertile, le contact immédiat du génie.

Malgré sa petite mine, sa petite taille, sa petite bosse, à force de mérite, Bexon était devenu un personnage, un personnage avec qui l’on comptait, un personnage à qui l’on faisait sa cour. J’en ai pour preuve les lettres de deux hommes qui avaient alors une ambition énorme, l’un de remplacer Buffon, comme intendant du Jardin du Roi, l’autre de le continuer comme écrivain et comme naturaliste : le comte de la Billarderie d’Angeviller et Lacépède.

Le comte de la Billarderie écrit à Bexon, le 18 mars 1782 :

« levais aujourd’hui, mon cher abbé, diner chez « M. de Buffon; je me suis chargé de vous faire dire « qu’il dîne chez lui, et je vous offre d’être votre fia- « cre. Je désire infiniment que vous acceptiez ma

REXON

« proposition ; j’y gagnerai quelques moments que « je passerai de pins avec vous, et vous savez que « j’en connais le prix. Je vous embrasse, mon cher « abbé, de tout mon cœur. »

A cette complaisance, à cette amabilité, Bexon répondait de son mieux, et il est curieux de voir comment il s’égare dans le style épistolaire :

« Eussé-je le choix d’être porté sur le char de la « gloire, je préférerais de monter dans celui de l’a- « initié : 11 faut arriver au bonheur, et ici je le trouve « en route. A deux heures donc j'attendrai d’êlre « conduit par riionneur.chez le génie. »

Lacépède se rend aussi le plus aimable qu’il peut pour Bexon. 11 lui écrit le 2 février 1783 :

« En attendant. Monsieur, que mon retour à Paris « me mette à même de jouir d’une manière plus par- « ticulière de votre conversation et de votre amitié, « permettez-moi de chercher à me dédommager de « mon absence de la capitale en me renouvelant

« dans votre souvenir Mes désirs cà ce sujet me

« sont inspirés par les sentiments les plus forts, et « particulièrement par le plaisir et le profit que je « retire chaque jour avec le public de vos lumières et « de tous vos grands talents. ... »

Voici des compliments plus désintéressés. Je les lire d’une lettre du chevalier de Buffon.

« Vous voyez souvent notre grand philoso-

« plie, » dit le chevalier de Buffon à Bexon; « il est

BEXON

« en même temps excellent frère et bon ami ; je l’ai « tant de fois éprouvé, que je lui dois cet hommage « pour ma satisfaction et pour l’honneur de la phi- « losophie : tandis que vous causez tous les jours « avec lui, je 1 attends et je suis jaloux de vous, mon

« cher abbé, car je le suis même de mes amis

« Bla jalousie à votre égard n’est qu’un regret de ne « pouvoir partager qu’intuitivement les moments « agréables que vous employez si bien avec et pour «•notre grand philosophe. Dites-lui mille tendresses « de ma part ainsi qu’à son cher fils. J’habite un lieu « solitaire où les plaisirs sont rares, la société cir- « conscrite et le corps privé de toute occasion de « mouvement : mais mon âme est et sera toujours ac- « tive, lorsqu’il s’en présentera de vous prouver, mon « cher abbé, tous les sentiments de tendre atlache-

« ment que vous m’avez inspirés »

Rexon mourut le 15 février 1784, à peine âgé de trente-six ans.

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