HÉLÈNE PAWLOWNA
Madame,
La science ne reconnaît pas les frontières politiques et place au-dessus de toutes les autres supériorités celle que donnent les services rendus à l’humanité.
En cessant de devenir un rapport officiel, pour rester une œuvre toute personnelle, ce travail sur les Maternités devait être dédié à la digne émule de Miss Nightingale; à celle qui
dirige personnellement et soutient de sa fortune la Maternité d’où est parti le signal des réformes; à celle dont la haute intelligence et le grand cœur ont contribué directement à donner l’impulsion aux progrès de l’hygiène hospitalière; à celle qui, en créant, en 1854, l’ordre hospitalier des Sœurs de l’Exaltation de la Croix, ordre dans lequel se confondent pour la première fois, catholiques, protestants et orthodoxes, a su remettre en lumière le véritable but du christianisme, et montrer le terrain sur lequel doivent au dix-neuvième siècle se réunir toutes les confessions chrétiennes : celui de la charité, de la bienfaisance et du dévouement envers ceux qui souffrent.
C’était donc à Votre Altesse Impériale que devait être adressée la dédicace de ce travail, puisse-t-elle l’agréer comme l’hommage d’une respectueuse admiration.
Léon LE FORT.
Secourir la femme qui va devenir mère; lui donner un asile où elle puisse, pour quelques jours, abriler sa misère; lui ouvrir parfois un refuge où elle aille cacher les regrets et les chagrins d’une faute, dont trop souvent elle portera seule la responsabilité ; prévenir et combattre, par la charité, les défaillances morales et les funestes résolutions du désespoir; entourer, pendant quelques heures, de soins qui plus tard lui manqueront peut-être, le berceau d’un pauvre enfant ; telles sont les idées philanthropiques et réellement chrétiennes qui ont amené, dans toute l’Europe, la création des Maternités.
Cependant, au triple point de vue de la société, de la famille et de l’individu, l’assistance hospitalière donnée par l’État ou la Commune a l’inconvénient sérieux de peser lourdement sur les ressources publiques ; de faire oublier les devoirs de solidarité que créent les liens de la famille; de substituer à la prévoyance et à l’épargne individuelles les secours, toujours préparés, de la charité
publique. Ces inconvénients deviennent bien plus sérieux encore lorsqu’il s’agit d’éloigner de sa demeure de séparer de son mari, souvent de ses enfants, la femme sur le point d’accoucher.
Malheureusement, si les Maternités sont, comme les hôpitaux, une nécessité sociale qu’il faut et qu’il faudra longtemps encore regarder, dans bien des cas, comme une des bienfaisantes créations de la charité publique ou privée; cette nécessité des Maternités, il faut aussi le reconnaître, ne devient absolue que dans trois circonstances : lorsque la famille est dans un tel état de dénûmenl que l’accouchée, quoique mariée, ne pourrait trouver chez elle le plus strict nécessaire ; à plus forte raison quand la femme enceinte se trouve sans asile, et, enfin, lorsqu’elle veut, pour cacher une faute, aller accoucher loin de ceux auxquels elle a pu laisser ignorer une grossesse illégitime.
La première condition se rencontre beaucoup plus exceptionnellement qu’on ne le pense en général, et un grand nombre des femmes mariées qui, à Paris, réclament pour leur accouchement les secours hospitaliers pourraient ne réclamer que ceux de l’assistance à domicile.
Quand on visite les capitales étrangères, on est tout d’abord étonné (du moins l’ai-je été pour ma part) de trouver si restreints, en apparence, les secours hospitaliers spéciaux à l’accouchement. A Londres, il n’existe guère que quatre petites Maternités : British, City of London, Queen Charlotte'1 s et General Lying-in Hospital, renfermant chacune une quarantaine de lits et ne recevant, toutes ensemble, qu’une moyenne annuelle de mille à douze cents accouchées. Ces établissements indépendants de la commune et de l’Etat, soutenus seulement par des souscriptions volontaires, et exigeant certaines conditions d’admissibilité que nous examinerons plus tard, ne sauraient seuls répondre à tous les besoins d’un nombreuse population indigente.
A Vienne, la Maternité, destinée spécialement aux femmes mariées, est non-seulement fort petite, mais encore une rémuné-
ration (fort légère, il est vrai, pour la troisième classe) est exigée pour l’admission.
A Berlin, à Leipzig, à Dresde, à Munich, les Maternités sont peu considérables et ne renferment qu’un petit nombre de pensionnaires mariées.
Cette insuffisance apparente des Maternités s’explique et disparaît quand on voit quel large développement a été donné, presque partout, à l’assistance obstétricale à domicile : grâce à cette institution, des femmes mariées à des ouvriers ou à des artisans pauvres, peuvent ne quitter ni leur mari ni leur famille, et reçoivent chez elles, de sages-femmes, d’élèves et de médecins des hôpitaux, les soins les plus éclairés.
A Paris, un trop grand nombre de femmes mariées viennent encore réclamer leur admission dans les services d’accouchements ; mais cette fâcheuse tendance s’affaiblit heureusement chaque jour, grâce au développement qu’a reçu depuis quelques années l’organisation de notre assistance à domicile; le nombre croissant des accouchements pratiqués chaque année par les médecins et les sages-femmes attachés à nos bureaux de bienfaisance montre quels éminents services est appelée à rendre cette belle institution.
Les Maternités deviennent encore un lieu de refuge indispensable lorsqu’il s’agit d’une femme tout à fait sans asile; soit parce que, vivant au jour le jour de son travail quotidien, elle ne pourra subvenir à son entretien pendant les derniers temps de sa grossesse et les premières semaines qui suivront son accouchement, soit parce que son état l’a fait chasser de la maison où elle était domestique.
Dans celte classe d’infortunées viennent de plus se ranger les paures fdles séduites, victimes ou coupables d’une faute qu’elles cherchent à Cacher à tous les yeux ; pour toutes ces malheureuses un asile est nécessaire, mais les conditions du secours changent avec le pays qui l’accorde.
A Paris, la charité publique n’établit pas de catégories de secours : célibataire ou mariée, la femme est, sans distinction d’état civil,
reçue dans tous nos établissements, ou, si elle le peut et le demande, elle est accouchée chez elle.
L’Angleterre, qu’il faut si souvent citer comme exemple et souvent admirer lorsqu’il s’agit d’institutions charitables, égarée par un puritanisme trop rigide, par un désir immodéré et surtout mal entendu de moralisation (car on ne moralise pas par la répression), l’Angleterre a méconnu sur le point qui nous occupe les vrais principes de la fraternité humaine, les meilleurs préceptes de la morale chrétienne, en établissant une distinction trop radicale entre les fillesmères et les femmes mariées. British et City of London Lyingin Hospital ne sont ouvertes qu’aux femmes mariées; General lying-in accorde une première fois ses secours aux lilles-mères, mais les leur refuse en cas de récidive. L’on ne saurait cependant, pour justifier cette exclusion, invoquer l’inconvénient de réunir dans un même établissement, dans les mêmes salles, des femmes mariées et des pécheresses quelquefois fort peu repentantes, car la même exclusion est spécifiée pour les services à domicile de Royal Maternity Charity, de Guy’s Hospital, etc.
Mais, bâtons-nous de le dire, il ne s’agit ici que d’institutions privées, soutenues par des contributions ou souscriptions volontaires, et l’on ne saurait rendre la commune et l’Etat, qui doivent leurs secours à tous, responsables de cette exclusion. Sans doute une association charitable a bien le droit de se constituer des règles à sa convenance, de donner des secours à ceux qu’elle en juge dignes ; «ans doute il faut fendre à Ja charité privée anglaise cette justice: qu’elle n’a d’égale nulle part sur le continent ejiropéen 1 ; mais
1 Habitués à se passer de l’intervention gouvernementale, secondés par le puissant levier d’une religion qui a pour précepte : aide les autres, et le ciel t’aidera, nos voisins ont créé partout des institutions charitables ayant pour bases la mutualité et l’association. Outre les secours donnés par la paroisse au moyen des taxes perçues en vertu du poor-la.w, il existe a Londres plus de six cents fondations particulières, uniquement soutenues par des legs privés et des contributions volontaires. J’examinerai plus spécialement et avec plus de détails dans un autre travail le mode d’assistance privée en vigueur dans le Royaume-Uni ; on me pardonnera de montrer, brièvement ici, son importance en montrant quelles furent, *du 30 septembre 1860 au 30 septembre 1861, les ressources dont purent disposer les 640 institutions charitables et privées de Londres soutenues
tout en lui donnant un large tribut d’admiration, je ne puis que re-
par des contributions volontaires. Nous empruntons ces chiffres au relevé de M- Sampson Low ( The Charilies in London).