CHAPITRE PREMIER
DÉFINITION DU TERME « MÉNINGITE CHRONIQUE SPÉCIFIQUE » ET ÉNUMÉRATION DES « ACCIDENTS NERVEUX CONSIDÉRÉS »
$ 1. — Méningite chronique syphilitique.
Je dirai successivement les caractères fondamentaux qui permettent de dire que la méningite existe, qu’elle est chronique, qu'elle est spécifique.
a) La méningite existe et c'est une méningite chronique. — Normalement le liquide céphalo-rachidien ne contient que de rares lymphocytes, comme en contiennent toutes les séreuses au repos. En effet, quand on recueille par ponction lombaire 10 centimètres cubes de ce liquide, qu'on centrifuge dix minutes, puis qu'on recueille le culot avec une pipette, qu'on fait sur une lame une goutte de 5-millimètres environ de diamètre, après coloration, on trouve de loin en loin un Iymphocyte. Il n’y en a pas dans tous les champs d'objectifs à immersion, il y en a très rarement deux (1).
(1) Nageotte a proposé de compter avec un appareil spécial les éléments du liquide céphalo-rachidien. Cela est utile, indispensa-
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Toutes les fois que le nombre de lymphocytes est dépassé, on doit admettre, si l’on est logique, qu'il y a réaction méningée, c'est-à-dire irritation de la méninge et réaction. En effet, personne n’a montré, à ma connaissance, que l'augmentation des lymphocytes ou des
mononucléaires dans le sang ou l'organisme en général (comme cela se voit dans la leucémie lymphatique), s'accompagne d’une lymphocytose rachidienne. Une pareille lymphocytose serait vraisemblablement le type des lymphocytoses sans méningite. Toutes les autres sont l’expression anatomique, et devenue clinique par la ponction lombaire, d’une méningite.
Mais il y a méningite et méningite. On a rapporté au cours d'états pathologiques variés : zona, maladies infectieuses (oreillons, par exemple), certaines affections cutanées, des lymphocytoses légères. Mais jamais, dans ces cas, la réaction méningée n’a les caractères que l’on trouve dans les lésions syphilitiques du système nerveux à /a période active de leur évolution. La lymphocytose des lésions syphilitiques du système nerveux diffère des lymphocytoses des autres états méningés en quantité et en qualité, quelle que soit leur origine, le zona peut être mis à part (il y a, du reste, un autre caractère important, distinguant la méningite zonateuse et la méningite syphilitique).
Elle diffère en quantité. Il n’y a pas de lésions syphilitiques du système nerveux central en activité sans une très grande lymphocytose rachidienne. Très grand, ble même, pour les petites lymphocytoses. Pour celles dont je parle, qui sont d'énormes lymphocytoses, on peut s'en passer.
cela veut dire que le champ de lobjectif à immersion est couvert d'éléments. Un grand nombre d’entre eux se touchent. Tantôt ils forment de larges placards contenant huit, dix éléments ; tantôt ils forment des chaînes de trois, quatre, cinq éléments. La présence des éléments en chaïne ou en placards est l'indice d'une méningite intense, c'est là une règle.
Elle diffère en qualité.
a) Les lymphocytes sont plus gros, ils ne sont pas aussi réduits à leur noyau que les lymphocytes d'un liquide céphalo-rachidien au repos. [ls sont ordinairement entourés d’une étroite bande colorée en rose orangé (si on se sert de l’éosine orange bleu de toluidine) facilé à percevoir. Il n'est même pasitrès rare qu'on distingue un certain nombre de détails du noyau.
b) La lymphocytose de la méningite syphilitique en activité n'est pas une lymphocytose pure; elle peut s’accompagner de polynucléaires neutrophiles ordinaires, mais surtout elle s'accompagne d'autres éléments de la série lymphatique ou ne se voyant que dans les processus inflammatoires chroniques :
1° Lymphocytes à protoplasma basophile, c’est-àdire, à type de plasmazellen jeunes, les plasmazellen adultes nesont pas rares. Or les plasmazellen en abondance ne sont pas des éléments normaux des mailles du tissu conjonctif ;
> Des mononucléaires ordinaires à noyau réniforme ; |
3° Des macrophages en activité;
4° Parfois, mais d’une façon plus rare, des éosinophiles. 3
En résumé, quand une lymphocytose se présente avec de pareils caractères qualitatifs et quantitatifs, elle est d'une façon indubitable l’expression d’une méningite intense.
Dans tout ce qui va suivre, ilne sera question que de méningites ayant ou ayant eu ces caractères.
Enfin, un autre caractère, qui différencie ces Iymphocytoses et, par conséquent, ces méningites de la lymphocytose des autres états méningés et du zona en particulier, c’est leur durée. La lymphocytose de la syphilis nerveuse persiste des mois, peut-être des années, avec le caractère d'intensité et la qualité que Je lui attribue, après beaucoup d’autres d’ailleurs. Elle est donc bien une méningite chronique. Sa formule d’ailleurs atteste encore sa chronicité. L'infiltration Iymphoïde des mailles arachnoïdiennes, dont les Iymphocytes et les plasmazellen sont l’expression, ne se voit que dans les processus inflammatoires chroniques.
.. Une méningite, qui a ces caractères d'intensité, de qualité, de durée, peut donc bien être qualifiée de « méningite chronique ».
b) Cette méningite peut être qualifiée de syphilitique. — J'ai, pour affirmer la nature syphilitique des méningites dont je parle, les mêmes raisons que l’on a, en général, pour affirmer l'origine syphilitique d'un tabes ou d’une paralysie générale. Les malades, dont je rapporterai les observations, ont tous eu la syphilis, à une date plus ou moins éloignée.
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Je reconnais que cette corrélation constante, dans mes cas, de syphilis et de méningite chronique n’implique pas, d’une façon absolue, l’idée d’une corrélation nécessaire, d’un lien de causalité entre ces deux facteurs ; mais il en est de même pour le tabes et, en général, pour les diverses manifestations de la syphilis nerveuse. Les meilleures statistiques montrent que l’on ne peut déceler la syphilis que dans 75 p. 100 des cas.
Pour que l’on puisse affirmer, d’une façon absolue, qu'il existe un lien nécessaire entre syphilis et méningite, entre syphilis et tabes, etc., il faudrait qu'on pût déceler chez tous les méningitiques soit l'agent de la syphilis (spirochète de Schaudinn), soit des anticorps dirigés contre lui; soit encore montrer que lindvidu méningitique n’est plus inoculable. On pourrait alors affirmer que les différentes manifestations précitées se voient toujours chez des syphilitiques ; mais on n'aurait point encore prouvé que la nature, l'essence de ces affections, est syphilitique. Pour le démontrer, il faudrait prouver que l’agent pathogène de la syphilis détermine par lui-même, ou par les produits qu'il sécrète, les accidents en question, ou bien encore que localement on trouve des anticorps dirigés contre lui. C'était l'espoir qu'avait donné un moment la réaction de Wassermann (1).
(1) Depuis que le mémoire qui fait le fond de cette thèse a élé rédigé (décembre 1908), la valeur de la réaction de Wassermann s’est précisée. Aujourd'hui il semble bien qu'il faille la considérer comme un signe de syphilis de haute importance, et l'on doit la rechercher dans le sérum de tout individu suspect de spécificité.
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Jusqu'à ce que ces preuves soient données, on sera obligé d'interpréter la succession quasi constante comme succession nécessaire. C’est pour cela que je me crois autorisé à considérer les méningites que j'ai en vue comme d’origine syphilitique. Je dirai plus tard quelles conditions j'ai tâché de réaliser pour que cette
affirmation ait plus de solidité.
$ 2. — Accidents nerveux considérés.
Je considérerai en bloc tous les accidents nerveux que la clinique regarde formellement comme imputables à la syphilis. Il y a, en effet, une étroite parenté entre les différentes manifestations de la syphilis nerveuse. Toutes d’abord, quelles qu'elles soient, ont un caractère commun : la lymphocytose rachidienne. Il n y a pas desyphilis nerveuse en évolution sans méningite. C’est là une affirmation qui paraît formelle, indubitable. Le tabes le plus diffus, la paralysie générale la plus avancée, la méningo-myélite la plus profonde, s'accompagnent de Iymphocytose comme les lésions les plus limitées : signe d’Argyll unilatéral, paralysie passagère limitée à une paire cranienne, hémiplégie transitoire. D'autre part, et je pense qu'aucun neurologiste ne s’élèvera contre cette assertion : entre les différents syndromes bien classés d’origine syphilitique il ÿ a grand nombre d'intermédiaires. Il est banal de dire que tabes et paralysie générale — et inversement — paralysie générale et tabes sont fréquemment asso-