‹ Des mesures législatives destinées à enrayer la concentration du commerce de détailChapitre 19 sur 24 · LOU TAPER 1.045 166.543 100 RER · texte numérisé non relu

LOU TAPER 1.045 166.543 100 RER

En Bavière, le mouvement est analogue (1 .

Années Nombre de sociétés Nombre de membres PRESSE 128 38.302 LOL PASSE SES 146 47.356 AO. >. 154 53.947 AID 162 62.059 HOUC A Er en 172 70.171 LOOTMEEMTR 178 83.432

Au total, en France comme dans l'empire allemand, en Prusse comme en Bavière, les éléments d'appréciation que nous venons de citer permettent de constater le développement régulier et la concentration des coopératives de consommation. Il est possible de soutenir que si les mesures hostiles qui ont été exposées n'avaient pas été prises contre les coopératives, leurs progrès auraient été plus rapides qu'ils ne l'ont été en réalité; mais en s'appuyant sur les raisons données au début de ce chapitre, on peut soutenir

(1) Stanstisches Jahrbuch für das Künigreich Bayern, 1903, 1905, 1907, 1909. Les statistiques ne sont comparables que depuis 1902.

une thèse exactement contraire avec autant de vraisemblance.

Ce ne sont là que des conjectures et des hypothèses ; les faits seuls autorisent à des conclusions. Les chiffres que l'on vient de lire concordent tous, et dénotent sous leurs diverses formes les progrès de la coopérative de consommation. L'on est donc autorisé à dire qu'ici encore, la tactique préconisée par le petit commerce n’a pas abouti aux résultats visés, qu’elle n’a pas empèché l'accroissement de la concurrence des consommateurs associés.

Des faits constatés au cours de cette étude, il résulte que les mesures législatives qui ont été votées à l’instigation des petits commerçants n'ont pas abouti au résultat que leurs promoteurs attendaient d'elles ; la concentration du commerce de détail n’a pas été enrayée. Les grands magasins continuent à s'agrandir ; il s’en crée de nouveaux,et en tou cas, leur chiffre d'affaires suit une marche ascendante.Il est certain qu'ils ont su s'adapter à la législation fiscale dirigée contre eux, ou bien qu'ils ont rejeté sur d’autres épaules le fardeau qu’on voulait leur imposer.

De mème, le mouvement coopératif n'a pas été arrèté, il se fonde chaque année de nouvelles sociétés, et si d'autres sont dissoutes, elles sont remplacées et au delà par les nouvelles venues ; le nombre des coopérateurs va grandissant, ainsi que le chiffre d’affaires de leurs associations.

Bref, ces formes nouvelles du commerce de détail satisfont à elles deux un nombre de besoins qui va grandissant ; la concurrence qu’elles font au petit commerce ne diminue pas, au contraire.

Il y a même de bonnes raisons de croire que impôts et règlements restrictifs ont quelquefois contribué au développement des établissements concentrés, tantôt parce que l’on s’est aperçu que l’entreprise munie de gros capitaux et faisant un chiffre d’affaires considérable résistait mieux à l’action du fisc, tantôt parce que l'hostilité du législateur a indirectement et malgré elle favorisé les entreprises qu’elle voulait combattre.

Au total, on peut donc dire que la campagne menée par les classes moyennes contre la concentration du commerce de détail, a été inutile. que ce que nous avons appelé /a politique négative des petits commerçants a été stérile.

Par contre, toute cette agitation et surtout la législation à laquelle elle a abouti prêtent aux plus sévères critiques. Sous la pression d’une fraction de la population, l'Etat intervient contre une série d'entreprises que l’on présente il est vrai comme un danger public, mais dont — après examen — le principal tort consiste à faire concurrence aux promoteurs de l'intervention. On ne peut voir sans inquiétude proclamer ainsi que certaines industries ou plutôt certaines formes d'industrie sont « haïssables »,et sous ce prétexte édicter contre elles des mesures dont le but, avoué ou caché, est de compromettre leur existence. Le principe semble dangereux et dangereux pour tous ; car si aujourd’hui les petits commerçants sont assez forts et surtout assez bien organisés pour peser sur les Parlements et leur arracher un vote conforme à leurs intérêts, il se peut que demain une autre partie du corps électoral formule et fasse triompher des revendications en sens opposé. Dès lors on peut légitimement craindre de voir s introduire dans les lois une telle incertitude et une telle mobilité que l'esprit d'entreprise en soit paralysé.

Les mêmes critiques et d’autres plus spéciales s'appliquent aux lois fiscales. Sans doute, une doctrine qui compte de nombreux partisans veut faire de l'impôt l'instrument de la politique sociale. On l'a déjà employé à modifier la répartition des revenus, mais il semble imprudent de lui assigner pour mission de venir 4 l'intérieur du pays écraser certaines /ormes d'entreprise pour permettre à d’autres de se développer librement. L'on organise ainsi une sorte de pro-

tectionuisme intérieur qui, à l'encontre du protectionnisme douanier, aurait pour but de détruire une partie des forces productives du pays. De plus,il y a dans cette politique une sorte d’hypocrisie que l’on ne peut approuver. Sur le territoire national, le législateur est souverain ; s’il croit qu'il est de l'intérêt général d'interdire certains modes de l'activité économique, qu il le fasse, mais qu’il ne poursuive pas ce but sous prétexte de se procurer des recettes.

Inutiles et criticables, l’ensemble des mesures étudiées paraissent en outre constituer un danger pour ceux-là mêmes qui les ont demandées, pour les classes moyennes.

En effet, ces dispositions législatives que l’observateur impartial considère comme ayant manqué leur but, les petits commerçants demandent qu’elles soient aggravées. Si elles ne réussissent pas, disent-ils, c’est qu’elles sont insuffisantes,etils veulent qu'on les renforce.fls ont une confiance illimitée dans la loi et ne peuvent comprendre qu'un texte voté par le législateur ait des effets différents de ceux auxquels ils s'étaient attendus ; ni que par suite de la complexité des phénomènes économiques, les règlements et impôts n’agissent pas conformément à leurs intentions. Aussi les voit-on redoubler d'ardeur, et se consumer en efforts stériles pour lutter contre le péril extérieur, sans prêter nullement attention au péril intérieur.

Hypnotisés par la puissance de leurs adversaires, ils ne voient pas que leur triste situation vient surtout de leur propre faiblesse. Car l'on peut dire que si le petit commerce souffre, il le doit autant et plus à lui-même qu'à ses adversaires.

Au cours de cette étude, l’on a vu la critique que les boutiquiers adressaient aux grands magasins et aux coopératives ; sans y mettre aucune passion, il serait bien facile de

montrer que leur situation n’est pas à l'abri des reproches, et que s'ils ont de la peine à résister à la concurrence des grands magasins et des coopératives, c’est qu’ils sont souvent bien mal armés pour la lutte.

Beaucoup d’entre eux s'engagent dans le commerce sans pour ainsi dire avoir de capitaux ; ils n’ont pas fait d'apprentissage et embrassent sans connaissances techniques une profession qui, comme toutes les autres, nécessite pour être bien exercée de la pratique et de l'habilité. Ils ne connaissent pas les marchandises, s'exposent ainsi à être trompés par les fournisseurs ou à laisser se déprécier les articles qu'ils ont en magasin ; pourquoi s’étonner alors que le client préfère se faire servir dans une maison qui, par son organisation même,échappe presque sûrement à ces inconvénients ? Le moyen qu'ils ont employé pour retenir la clientèle, la vente à crédit, est encore une source de faiblesse, et la défense qu'ils font de cette institution montre comme ils comprennent mal les opérations de leur métier. L'on pourrait entrer dans des considérations morales, et insister sur le danger auquel cette méthode expose le consommateur, pour qui elle est bien plus nuisible qu'avantageuse ; mais c’est plutôt le préjudice que se fait à lui-même le petit commerçant qu'il faut ici mettre en relief. Admettant que ses clients le paient à des intervalles longs et irréguliers, il se trouve exposé à ne pouvoir faire honneur à ses engagements. Les fournisseurs présentent leurs effets à l'échéance, le client qu'on a voulu attacher à la maison en lui ouvrant un compte, oublie de payer ou bien ne le peut pas, et c’est la faillite. Elle est d'autant plus inévitable qu'isolé, n'ayant pour ainsi dire pas de fonds de roulement, le boutiquier ne trouvera pas le crédit nécessaire pour traverser une période difficile et attendre que ses propres créances lui soient rem-

boursées. Cette situation s'aggrave encore du fait qu'ignorant généralement les règles de la comptabilité, le petit commerçant ne connaît pas sa situation, et succombe d’autant plus facilement qu’il n'avait pas vu venir le danger. Cette ignorance des diflicultés de la profession, cette incapacité pour ainsi dire admise dans le commerce de détail, est la principale raison de son encombrement. Chacun s’imagine qu'il suffit, pour devenir détaillant et pour réussir. de louer une boutique et d'acheter quelques marchandises qu'ensuite on reviendra toujours avec bénéfice ; l’ouvrier qui à des économies, le petit employé quis’établit, pensent toujours en premier lieu à avoir « un petit commerce », et c’est ainsi que dans cette branche de l’industrie l’on voit les exploitations naines se multiplier sans aucune mesure. Au point de vue de l'économie nationale on ne peut s'en désintéresser ni voir sans inquiétude s’accroître indéfiniment le nombre des intermédiaires. 11 y a là une déperdition de forces tout à fait préjudiciable au corps social. Fout intéressanis que soient les petits commerçants, quelle que soit la nécessité d’une classe moyenne indépendante, on ne peut encourager ni même approuver une politique qui tend à laisser se développer sans limites le nombre des détaillants et à « étrangler » toute forme du commerce de détail qui a pour effet ou pour but d'économiser une partie du personnel chargé de la circulation des marchandises. Tout sympathique que soit le mouvement des classes moyennes, il ne doit pas non plus aboutir à faire considérer que celles-ci n'ont qu'un seul débouché, et qu'en dehors du commerce de détail il n’y a plus de place pour l’entreprise indépendante.

D'autant plus que le grand magasin et les coopératives marquent un réel progrès et permettent précisément cette NES 45

économie de forces sociales à laquelle s'oppose le développement exagéré du petit commerce.

Sans doute, le grand magasin a des défauts, et l’on reconnait assez généralement qu'il porte souvent préjudice aux petits producteurs , certains même admettent qu'il contient en lui la possibilité d’un monopole de fait ; mais il a un utile contre-poids dans la coopérative de consommation. Celle-ci permet au public de s'affranchir de la domination d’un grand bazar trop puissant ; et, si elle atteint un développement suffisant,elle peut prendre en main la cause des petits producteurs, et lutter contre les abus du grand capitalisme.

Aussi bien avons-nous dit déjà qu'à notre avis le développement du grand magasin et de la coopérative n'impliquaient nullement la disparition des petites boutiques.Chacune de ces formes du commerce de détail répond à des besoins différents, et ne se montre pas également capable de rendre les services que l’on attend des autres. Les faits en sont la meilleure preuve, et Les chiffres donnés dans l’introduction font voir que dans le commerce, la petite exploitation non seulement maintient ses positions, mais encore se développe.

Tous ces motifs tendent à faire repousser les mesures législatives qui veulent empêcher artificiellement l'existence de formes de commerce utiles à la collectivité.

Cela n'empèche pas de reconnaître la situation parlois difficile des petits détaillants ; elle peut, elle doit être améliorée, mais elle ne doit pas l'être au moyen de cette stérile politique négative que nous avons examinée. Elle doit l'être par une politique positive.

Ce n’est pas à la puissance publique qu'il incombe de supprimer les rivaux du petit commerce ; c'est à celui-ci

qu'il appartient d'augmenter lui-même sa capacité de concurrence.

Qu’au lieu derester dans un isolement impuissant, les petits boutiquiers s'associent, et ils lutteront contre la compétition des entréprises concentrées avec des armes identiques.

En se syndiquant,il leur sera plus aisé de développer leurs connaissances professionnelles et de gérer avec une habileté qui souvent leur fait défaut des entreprises qui deraandent une réelle capacité. En même temps, ils pourront mieux mettre en garde les profanes contre les dangers et les risques de leur métier. Un groupement a plus d'autorité que des individus ; peut-être un apprentissage organisé sous ses auspices et qui montrerait les difficultés du métier tout en permettant de l’apprendre, ferait-il hésiter bien des gens à s'improviser détaillants ; en tout cas, ceux qui entreraient dans la profession seraient plus aptes à réussir.

L'association permettrait aussi les achats en commun, et donnerait aux boutiquiers le pouvoir de résister aux prétentions des producteurs, de se présenter à eux avec la même puissance que les grands magasins, voire mème que les fédérations de coopératives. Il semble mème que cette entente entre les boutiquiers sera forcément amenée par la multiplication des coalitions de producteurs ; peut-être les difficultés croissantes de l'achat forceront-elles bientôt les détaillants à s'organiser. D’ailleurs,des expériences ont déjà été faites qui ont donné de bons résultats, il faut souhaiter de les voir se généraliser.

De même qu'en vue de l'achat en commun, l'association peut se faire en vue du crédit ; les boutiquiers devenant ainsi leurs propres banquiers, il est permis d'espérer qu'ils s’engageraient moins à la légère et que les opérations qui les

ruinent aujourd'hui, non seulement pourraient avoir de moins graves conséquences, mais encore et surtout tendraient à disparaitre.

Il convient de faire remarquer que pour les achats en commun comme pour le crédit commercial, la forme de la société coopérative convient parfaitement et a été déjà employée avec succès. Peut-être après une expérience qui leur aura appris les services qu'elle peut leur rendre, les petits commerçants renonceront-ils à la combattre avec autant d’âpreté. Ils comprendront que leur politique ne doit pas se borner à persécuter l'adversaire, mais à se servir de ses armes pour lutter loyalement avec lui.

Vu :

Le Président de la Thèse, TRUCHY.

Vu Le Doyen,

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