PRÉFACE
« Quelles sont les mesures propres à ménager le sang pendant les opérations chirurgicales? » C'est là un vaste champ dont nous allons, sans préambules, tracer rapidement les limites.
Ménager, épargner, économiser le sang, ces trois synonymes traduisent fort bien les efforts de la Chirurgie contemporaine pour assurer aux opérés le bénéfice de la conservation totale du sang. Nous étudierons l'ensemble des procédés qui concourent à ce résultat : toute méthode qui prévient l'effusion du liquide nourricier ou tarit l'hémorrhagie avant même qu'elle se produise^, rentre de droit dans notre thèse.
Nos « mesures » sont donc préventives et nous écarterons tout ce qui a trait à l'arrêt ultérieur de l'écoulement sanguin. Nous ne décrirons pas l'hémostase proprement dite : une telle interprétation de notre titre ne serait pas raisonnable; à un travail déjà long nos juges n'ont pas ajouté, incidemment et comme par surcroît, le plus important chapitre de la médecine opératoire.
Notre thèse aura cinq chapitres :
I. — Les anciens chirurgiens, aux prises avec k-s terribles dangers de l'hémorrhagie, ne cherchaient qu'à éviter la mort de l'opéré entre les mains de l'opérateur. « L'épargne du sang » est une idée nouvelle, qu'on ne pouvait dégager et réaliser que de nos jours. Pour la réaliser, il fallait les merveilleux procédés d'hémostase perfectionnés ou découverts dans ces trente dernières années ; pour la dégager, la physiologie et l'observation clinique devaient signaler les périls que crée l'effusion sanguine. Ces recherches, peu nombreuses malheureusement, sont la raison d'être de notre thèse : si la perte de sang n'était pas redoutable, à quoi bon des « mesures >■> pour le « ménager? »
IL — Cette hémorrhagie menace principalement les faibles et les affaiblis, vieillards, nouveau-nés, cachectiqués pour qui quelques grammes de sang sont parfois une question de vie ou de mort. Elle est également dangereuse pour les « hémophiles )^ , chez qui la section des moindres vaisseaux détermine souvent un écoulement incoercible. Dans ces divers cas il faut donc, si l'opération est urgente, recourir à des méthodes spéciales dont on use également pour les tissus très-vasculaires, c|u'ils soient morbides comme les polypes, certains cancers, les
tumeurs veineuses ou artérielles, qu'ils soient normaux comme la langue, le col utérin, le rectum et les organes érectiles.
III. — Ces méthodes constituent l'exérèse non sanglante, qui a le précieux avantage d'oblitérer les vaisseaux en même temps que de les diviser. Le fer rouge, le thernip-cautère et le galvano-cautère, l'écraseur linéaire, la ligature extemporanée et la ligature élastique, l'arrachementmême, enfin l'infinie variété des caustiques chimiques rentrent dans cette classe importante, créée presque tout entière depuis une trentaine d'années. Comme leur histoire est bien connue, nous laisserons de côté leur manuel opératoire pour n'étudier que leur valeur comparative et leurs indications particulières.
IV. — L'exérèse sanglante n'en demeure pas moins la méthode ordinaire ; maison peut, avec elle, grâce à certains moyens, assurer l'économie du sang : avant de diviser les tissus on interrompt la circulation, dans le territoire où l'on va porter le fer, par la compression digitale, les liens constricteurs à la racine des membres, les garrots et les tourniquets ; ou bien encore par des pinces et des appareils qui cernent la base des tumeurs. La bande d'Esmarch provoque également l'hémostase temporaire, en même
temps qu'elle refoule du membre amputé vers le tronc un sang autrefois perdu pour l'opéré.
V. — Si ces mesures ne peuvent être prises, le chirurgien n'est pas encore désarmé : il a recours aux ligatures préliminaires dans le foyer et hors du foyer opératoire ; ou bien, modifiant ses procédés, il cherche une voie sèche et ne coupe les gros vaisseaux que dans un dernier temps; ou encore, allant droit aux veinules et aux artérioles, il les lie avant de les diviser; ou enfin il les oblitère, soitpar les doigts des aides, soit par des éponges ou des pinces spéciales, et les ligatures sont différées après le dernier coup de bistouri.
Voilà comment on économise le sang dans les opérations. Nous étudierons ces moyens d'épargne, et nous déterminerons, suivant leurs indications particulières, les cas qui ressortissent à chacun d'eux.
Pour grouper les éléments de cette thèse, il nous a fallu parcourir tout le domaine de la médecine opératoire : faute de temps, ce travail aurait peut-être dépassé nos forces, mais des amis nous ont aidé : nous les en remercions du fond du cœur.