DE QUELQUES VRAIES METASTASES
Nous avons cherché à démontrer jusqu’ici que derrière le ; mot et l’idée de métastase se cache un échafaudage de faits ' empiriques et de doctrines surannées qui masque souvent le véritable point de vue de l’observation et de la pratique médicale. De tout le système de l’ancienne médecine, à propos des métastases, il ne restait plus rien de nos jours qui n’eût été au moins partiellement attaqué. Cet édifice était ruiné, mais les débris obstruaient le champ de la pathologie ; nous avons cherché à déblayer cette route -, nous avons donné des règles pour assurer et simplifier le diagnostic dans bien des cas ; nous avons posé, en dernier lieu, au point de vue de la logique médicale et de l’observation, les caractères des vraies métastases. Nous allons voir maintenant s’il existe des phénomènes semblables et quels ils sont.
Après avoir envisagé au point de vue actuel de la science la plupart des faits invoqués en faveur de la théorie des métastases, et avoir démontré que tels qu’ils sont présentés ils ne prouvent rien pour cette théorie, je suis loin de conclure que les métastases n’existent point. 11 est possible en effet, et on pourrait même dire qu’il est probable, que certains phénomènes observés pendant la marche des maladies soient la ré-
sultante et la conséquence de l’action morbide elle-même, et non plus directement de la cause morbifique. Si l’on met ces 1 faits en lumière, on pourra leur conserver la dénomination que nous avons jusqu’ ici cherché en vain à appliquer aux plié- 1 nomènesque nous avons passés en revue. L’application positive du mot métastase ne serait guère possible qu’à l’époque où il existera quelques données sûres de physiologie pathologique. Jusqu’ici étant forcément dans l’observation analytique des maladies, nous ne sommes point en droit de raisonner sur la prédominance relative de tel ou tel symptôme, à moins de l’avoir établie par l’observation et la statistique. Or, l’observation, la statistique et le raisonnement ont jusqu’ici été trèsdéfavorables à la doctrine des métastases.
La théorie des Métastases étant intimement liée à celle des Crises , on doit se demander ce qu’est devenue cette dernière à l’époque actuelle , sur quels faits elle se base aujourd’hui.
Un examen, même rapide, de cette question, prouverait que la plupart des faits invoqués par un professeur éminent, en faveur de la théorie des crises, il y a à peine 34 ans (1), ne sont plus admissibles aujourd’hui, pas plus que ne le sont les exemples de métastases cités par Dalmas en 1840.
L’histoire des crises et des jours critiques aurait besoin d’être faite aujourd’hui avec des matériaux nouveaux, plus précis, plus complets que ceux qui servaient à l’élaboration de cette question il y a vingt ans. Peut-être trouverait-on alors que ce sujet est beaucoup plus complexe et plus difficile que ne le pensaient nos devanciers. Déjà on est porté
(1) 1824. Thèse latine pour l’agrégation à la Faculté de médecine sur la question suivante : An antiquorum doctrina de crisibus et diebus criticis admittenda. G. Andral.
à croire que les crises, quand elles s’observent, sont des effets plutôt que des causes de la guérison des maladies.
« La nature des crises, dit M. Chomel (1), ne nous paraît pas avoir l’importance qu’on lui avait donnée, et l’espèce d’abandon dans lequel elle est tombée aujourd’hui, vient, jusqu’à un certain point, à l’appui de cette manière de voir : Voici du reste notre opinion relativement à la fréquence des phénomènes critiques. Dans un grand nombre de maladies aiguës et surtout dans les inflammations d’une intensité médiocre , nous avons pour règle ordinaire de n’employer aucun de ces moyens actifs qu’on a regardés comme propres à empêcher le développement des phénomènes critiques , et nous devons déclarer que, dans l'immense majorité des cas , nous avons vu ces maladies guérir sans qu’aucun phénomène remarquable en ait signalé la solution ; une sueur légère , une urine plus abondante et plus chargée, quelques évacuations alvines ne peuvent pas être, à notre sens, considérées comme des phénomènes critiques. Nous ne les regardons comme tels, que dans le cas où ils appellent l’attention par quelque chose d’insolite dans leur nature ou dans leur intensité, par quelque chose qui les distingue des symptômes ordinaires de ces maladies. Or ce n’est que dans des cas exceptionnels, que de tels phénomènes se sont offerts à notre observation, et le plus souvent au contraire, quel qu’ait été le traitement, ces maladies nous ont paru se juger, en mal ou en bien, sans phénomènes critiques de quelque importance. »
Plus loin, le professeur Chomel ajoute : « En résumé, les crises ri étant autre chose , dans le sens hippocratique, que des changements remarquables, soit en bien , soit en mal , qui surviennent pendant le cours des maladies, leur existence ne peut être révoquée en doute. Il en est autrement des phénomènes critiques, dont l’influence sur la terminaison des mala-
(1) Éléments de pathologie générale, 185G, page 384.
dies est et sera toujours enveloppée d’une grande obscurité. Dans un petit nombre de cas ces phénomènes semblent avoir une part active dans la solution de la maladie : l’analogie porte à croire qu’il peut en être de même dans plusieurs autres où leur influence est moins certaine. Mais il faut bien le reconnaître, le plus grand nombre des maladies aiguës se juge sans phénomènes critiques, et les phénomènes qu'on a décorés de ce nom ne sont le plus souvent autre chose que de nouvelles maladies survenues au déclin de la première , ou des symptômes de la maladie primitive , dont le développement a été tardif ) ou bien enfin que le simple effet du rétablissement des sécrétions suspendues pendant l'accroissement et l'état de la maladie . »
Des observations récentes montrent que les prétendues excrétions ou sécrétions critiques qui s’observent dans le cours des maladies, ont les significations les plus diverses. Parmi ces phénomènes, les uns doivent être considérés comme des effets concomitants de la lésion principale n’ayant aucune influence sur sa terminaison ; les autres s’observent pendant les exacerbations de la maladie, et en sont symptomatiques ; ceux-ci paraissent être des effets, ou des tentatives, ou des moyens efficaces de la résolution des maladies; ceux-là enfin surviennent après la résolution, comme pour l’effectuer d’une manière plus complète (1).
L. Traube a vu ainsi que, dans les maladies fébriles aiguës, les rapides abaissements de la température fébrile sont souvent accompagnés d’une abondante transpiration; que moins fréquemment des dépôts sédimenteux se forment dans les urines ; que dans quelques cas ces deux sortes de phéno-
(1) British and Foreign médico-chirurgical Jteview , vol. 15, page 327*
mènes se montrent après que la température est revenue au chiffre normal; que sur d’autres malades on ne les observe point.
Les résultats présentés par cet observateur tendent à démontrer que l’exhalation cutanée et les urines sédimenteuses | surviennent après la crise, c’est-à-dire le retour complet de la température à l’état normal, et que jamais l’urine critique ni l’exhalation cutanée ne précèdent l’abaissement thermométrique.
Ce sujet mérite une attention d’autant plus grande , que dans ces dernières années les recherches thermométriques faites sur un grand nombre de maladies fébriles , ont paru donner une nouvelle force à la théorie des jours critiques (1).
Malheureusement des difficultés d’exécution insurmontables s’opposent à l’évaluation exacte des excrétions dans les maladies. L’exhalation cutanée, et l’exhalation pulmonaire particulièrement , échappent à une appréciation précise. On peut il est vrai admettre avec Parkes, que dans les cas où la respiration n’est pas accélérée et la peau n’est pas sudorale , l’exhalation pulmonaire oucutanée n’est pas augmentée. Alors il ne resterait plus qu’à analyser les urines et les matières fé-
I cales. Or on manque d’observations suffisantes sur ce sujet; les résultats les plus contradictoires ont tour à tour été admis sans contrôle suffisant. Parkes (2) a trouvé que dans certains cas de maladies fébriles, les excrétions étaient augmentées, et que dans d’autres elles étaient diminuées sous l’influence des mêmes conditions de température. Il est presque positif, du moins cela a été démontré par des faits et des arguments qui me paraissent péremptoires, que dans les fièvres où on trouve une température très-élevée, et une diminution des
(1) L. Traube, Ueber Krisen und Kritische Tage, Berlin, 1852. Analysé in B ritish and Foreign Review, 1853, vol. 2, page 38.
(2) On Pyrexia, par E. A. Parkes. Leçons gulstoniennes de 1855.
matériaux qui doivent être excrétés , il y a rétention de ces matériaux dans le sang et non pas diminution réelle. Cela explique comment, sous l’influence du mouvement fébrile et d’un accroissement de température qui indique une combustion et une usure plus grande des tissus, l’élimination est moindre quelquefois qu’à l’état normal.
Parkes, en citant les observations qui corroborent sa théorie de la fièvre, a fourni à l’histoire des métastases quelques faits qui méritent d’être connus. Dans une pneumonie où il y avait une diminution notable des excrétions, on vit survenir tout à coup une diarrhée grave et spontanée. Dans une autre pneumonie où l’analyse des fecès et des urines indiquait aussi la rétention des matériaux à excréter, il se déclara des sueurs et des selles très-abondantes. Dans d’autres cas analogues , il survint de la diurèse avec excès d’urée et probablement d’acide urique.
On pourrait donc admettre, si d’autres recherches confirment ces premiers résultats, que dans certaines périodes des maladies aiguës, des matériaux provenant de l’usure des tissus peuvent s’accumuler dans le sang, jusqu’au moment où ils sont éliminés par tel ou tel organe en constituant une sorte d’évacuation critique. Mais le docteur Parkes a de plus remarqué que les inflammations secondaires étaient plus fréquentes dans les cas où l’élimination était diminuée que dans ceux où ello était augmentée. Dans trois cas il observa une diminution subite des excrétions et immédiatement après il se développa une inflammation secondaire. Il y a donc là des phénomènes qui pourront peut-être un jour rentrer dans la classe des métastases. Il en est de même des faits si curieux d’accumulation de l’eau dans l’économie pendant les fièvres. Pendant les premières périodes de ces maladies on voit que les urines sont rares et d’autant plus rares que la peau est sèche, bien que les malades absorbent une grande quantité de liquide; ce n’est que lorsque la solution de ces affections
a commencé que l’eau, retenue et transformée clans l’économie, est en partie rendue par la peau, les urines ej quelquefois les selles.
On voit ainsi que les crises , le plus souvent sortes de symptômes ou phénomènes propres à l’évolution des maladies, ne peuvent être considérées comme des métastases ou des crises véritables que dans un petit nombre de circonstances qui ont besoin encore d’être étudiées. J’en dirai autant de la suppression brusque ou graduelle de certaines sécrétions ou exhalations , de la sueur par exemple.
Mondière (1) a étudié dans quarante- deux cas les effets de la suppression de la sueur habituelle des pieds , et il a dressé la liste suivante des différentes maladies qui peuvent être produites par cette suppression : dyspnée 2, embarras gastrique 2, pneumonie 1, phthisie 9, céphalalgie 2, coryza 5, névralgie plantaire 1, sciatique 1, anasarque 4, hépatite chronique 1, diarrhée 1, leucorrhée 4, blennorrhée 1, pleurésie chronique 1, otorrhée 1, diabète 1, rhumatisme aigu 1 , catarrhe vésical 1, maladies de la peau 1, phthisie trachéale 2.
A propos de cette suppression, les auteurs du Compendium sont tout disposés à reconnaître l’influence pathogénique qu’elle a pu exercer dans la production des maladies énumérées. « Cependant, disent-ils, il ne faut pas exagérer cette influence et nous croyons lui faire une part assez belle en la considérant comme une cause occasionnelle qui peut déterminer le développement d’une maladie chez un sujet prédisposé. La phthisie, le diabète, l’hépatite, échappent à cette influence ; mais les maladies des membranes muqueuses, des
(1) ln journal l’Expérience, 1838.
voies respiratoires, et les hydropisies, nous paraissent rentrer sous son empire. »
Je ne serai aussi affirmatif ni pour rejeter les localisations métastatiques de certains parenchymes ou de certaines fonctions, ni pour admettre celles des séreuses et des muqueuses. Il y a là une influence qui a été sans doute dans beaucoup de cas exagérée ; on a dû prendre ici, comme souvent, la cause pour l’effet. Le développement d’une maladie organique concomitante ou accidentelle, pendant laquelle les sueurs se suppriment facilement sous les influences les plus légères ou même spontanément , a été considéré par Mondière dans quelques cas, et à plus forte raison par Lobstein (1) comme un effet métastatique de la suppression. A priori, rien n’est plus facile à admettre et à comprendre que ce genre de faits et la facilité même de cette interprétation a dû multiplier les observations à ce sujet. Il serait à désirer, malgré l’excellent travail de Mondière, qu’on apportât d’autres faits établis de manière à démêler l’influence des maladies concomitantes et accidentelles de celle de la suppression.
Ici viennent se placer maintenant, non pas des faits étudiés convenablement, mais des observations grossières relatives aux métastases urineuses, bilieuses, gazeuses.
Les matériaux de certaines sécrétions peuvent se rencontrer dans les différents liquides de l’économie, en dehors du système de vaisseaux dans lequel on les trouve habituellement , sans que cela indique toujours un transport d’un réseau capillaire à un autre. Ce fait correspond le plus souvent à une
(l) Mémoire sur la sueur habituelle des pieds, in Journal de Leroux, 1815,
accumulation du produit sécréteur dans le sang (1). Que cette accumulation dépende d’un arrêt dans les fonctions de l’organe sécréteur, ou d’un renouvellement plus grand de certains matériaux provenant de la nutrition des tissus, toujours est-il qu’on peut y voir une sorte de métastase. C’est ainsi que certains principes caractéristiques d& sécrétions bien spéciales sont trouvés dans les ventricules cérébraux, l’urée, le sucre, dans des circonstances données.
Le rôle de la physiologie pathologique en présence deces faits, doit être, à mon avis, de chercher à démêler les effets symptomatiques qui tiennent en propre à la présence de l’urée, de certains matériaux de la bile, etc., de ceux qui leur sont étrangers et qui dépendent d’influences collatérales. Les dernières observations et expériences relatives à l’urémie, ce que nous savons de l’innocuité du transport dans le sang de certains matériaux de la bile, montrent qu’il y a là un phénomène d’une grande complexité ; et qu’en attribuant des
(1) M. Royer-Collard, dans un article remarquable publié en 1829 dans \c Journal hebdomadaire , exprimait déjà la même pensée : « Rappelons ici ce que nous avons vu dans Zeviani, Haller et Nysten : Toutes les fois qu’ils ont observé la métastase de l’urine par l’estomac, le rectum, les glandes salivaires , etc., cette circonstance se liait toujours à une altération survenue dans les fonctions des reins ou des organes sécréteurs de l’urine. Le rapprochement de ces divers faits ne se présente-t-il pas naturellement à tous les esprits? Et ce rapprochement une fols établi, quelles lumières se répandent comme d’elles-mêmes sur la grande question qui nous occupe! En elfet, peut-on dire maintenant que l’urine vomie par l’estomac ou exhalée par le poumon ait été résorbée par les veines? Mais il n’v a pas d’urine, les reins n’en fabriquent plus ; où les veines Tabsorberaient-elles? 11 est donc bien clair que dans toutes ces circonstances il n’y a pas résorption du fluide sécréteur et passage de l’urine dans le sang , mais qu’il existe une altération du sang lui-même, une formation spontanée de l’urée dans sa substance. Et remarquez bien que cette urine vomie ou sécrétée par métastase, n’est jamais de Turino complète, de même que la bile trouvée dans le sang n’est point non plus une bile parfaite. Toutes les fois, par conséquent, que nous voyons un fluide sécréteur mêlé au sang ou dirigé sur d’autres organes, nous devons penser : 1° que l’organe sécréteur est altéré dans sa substance ou entravé dans ses fonctions ; 2° que le fluide dévié de sa route naturelle n’est point dans les mêmes conditions qu’à l’ordinaire; 3° enfin qu’il n’a point été résorbé, mais qu’il s’est formé spontanément dans le sang, en raison même de la lésion de l’organe sécréteur. »
symptômes donnés à la métastase par cela seul que l’analyse chimique aura trouvé certains matériaux dans le sang, on s’expose à des erreurs capitales.
Nous admettrons alors que dans les cas en question il y a une sorte de métastase, mais nous nous garderons d’attribuer à ce phénomène les symptômes que révèle l’observation pathologique.
On a donné dans ces derniers temps comme cas remarquable de métastase urineuse , l’observation suivante de M. Gambari (1), que je rapporte pour faire voir sur quelles observations incomplètes et inexactes on admet quelquefois les faits de métastase : .
Hystérie, prolapsus de l’utérus et rétention d’urine. Vomissement d’une matière liquide qui a été reconnue manifestement pour de l’urine. Le yomissement fesait disparaître la tumeur et la douleur vésicales. Dans l’espace de deux ans la malade fut soulagée un grand nombre de fois par le vomissement urinaire. Avec l’urine elle rendit parfois, dans les derniers temps, de la matière fécale par la bouche. Quand l’urine ne s’écoulait pas par l’iirètre elle s’écoulait par l’ombilic où il s’était formé une ouverture pathologique.
Le professeur Virchow (2) a publié dans ces derniers temps un article remarquable sur les métastases calcaires. Il s’agit dans l’une de ces observations d’une femme morte à l’âge de 50 ans, par suite d’une cachexie cancéreuse.
A l’autopsie on trouve des noyaux sarcomateux dans le poumon, le médiastin, le foie, la dure-mère, dans les os du crâne, dans ceux du bassin, dans les côtes et dans les corps des vertèbres. En même
(1) Giornale di Patologia e di materia medica di Venezia , 1837, analyse in Gazette médicale de Paris, 1838, page 105.
(2) À rehiv. f. Pathol. Anat. u. Physiol., B. 8 et 9. — Analysé in Moniteur des Hôpitaux 1856.
temps, il existait des dépôts calcaires dans les cellules pulmonaires, de manière que les coupes du poumon présentaient des surfaces al-
Îyéolaires semblables à celle d’une éponge. L’ossification avait envahi environ les deux tiers du parenchyme pulmonaire. Dans l’estomac, l’ossification commençait au cardia et s’étendait vers le pylore en diminuant de plus en plus, de manière â laisser intacte cette dernière portion, de même que le grand cul de sac. La muqueuse gastrique, ainsi envahie, formait des plis longitudinaux épais, rudes au toucher; par l’inspection des coupes à l’œil nu et au microscope, il était facile de se convaincre que ce dépôt calcaire était limité à la muqueuse dont il occupait les espaces interglandulaires; les villosités présentaient la plupart, de la base au sommet, des rayons ou des lamelles de matière calcaire. Des dépôts semblables existaient encore par places, dans la muqueuse du gros intestin, dans la muqueuse nasale et dans la dure-mère. Les reins offraient un grand nombre de canalicules ossifiés.
On voit ici des sels calcaires qui, au lieu de se déposer dans la trame osseuse, se placent dans d’autres organes. Le professeur Yirchow, en réunissant un certain nombre de faits analogues, a cherché à prouver que l’incrustation calcaire des viscères était liée à une désorganisation des os, à des caries ou à des nécroses. Il y aurait donc encore là une sorte de métastase ou de transport, si toutefois le rapport indiqué se confirme (1). Un des cas de métastase calcaire cités par Yirchow, lui a paru coïncider précisément avec l’accumulation de sels calcaires dans l’économie par suite de l’amputation des deux cuisses. Si cette observation se vérifie sur les amputés, il n’y aura pas possibilité de nier le rapport de causalité qui ne nous semble pas assez établi par les cas patho-
(1) M. Ducrest a trouvé sur le crâne des femmes en couche une production accidentelle, d’abord analogue aux cartilages et qui prend ensuite la consistance des os; elle se développe de préférence sur les jeunes femmes; sa présence ne donne lieu à aucun symptôme particulier; le crâne et la dure-mère, en rapport avec elle, n’offrent pas de lésion spéciale ( Mémoires de la Société d’observation , tome 2, page 381, 1844). Nous ne disons pas qu’il y a là métastase, parce que l’observateur exact qui a observé ces ossifications accidentelles n’a pu les rattacher à aucune altération du système osseux.
logiques, caries, nécroses, cancer, ramollissement des os, dans lesquels on ne sépare pas toujours sûrement les effets de la maladie de leurs causes.
Quoi qu’il en soit, nous voyons ici des phénomènes qui ont entre eux une relation positive, la diminution des sels calcaires dans le système osseux et le dépôt de la substance minérale dans des points de l’économie où elle ne s’arrête pas d’habitude. Ce dépôt constitue une métastase , symptôme lié d’une manière quelconque à un autre symptôme. Dans le meme sens, on peut dire qu’il y a métastase quand l’urée est éliminée par l’estomac ou qu’elle se rencontre en quantité notable dans la sérosité du sang. Quand le sucre n’est plus brûlé dans la respiration et qu’il passe par les reins, il y a aussi un phénomène analogue.
D’autres faits du même genre ont été cités, et bien qu’on ne les ait pas désignés sous le nom de métastases, ils rentrent dans cet ordre de phénomènes.
Prout avait depuis longtemps constaté que certaines affections des centres nerveux, le ramollissement et d’autres maladies de la moelle, le ramollissement du cerveau, s’accompagnaient de la présence d’un excès de phosphates dans l’urine. Dans un travail considérable sur l’histoire chimique de l’urine (1), Bence Jones dit que, dans l’inflammation aiguë du cerveau, la quantité de phosphates semble proportionnelle à l’intensité de l’inflammation, et que, dans quelques cas de délire violent, la somme des phosphates peut aussi être en rapport avec le délire. D’autre part, cet observateur éminent a vu que, dans beaucoup de maladies fonctionnelles du
(t) Philosophical Transactions , vol. 137.
cerveau, dans le delirium tremens surtout, les phosphates sont remarquablement diminués.
Les états morbides qui, comme la chorée, produisent une agitation musculaire incessante, ont présenté une augmentation des sulfates contenus dans l’urine , en même temps qu’on y trouve un grand excès d’urée.
Sans vouloir établir de rapport de cause à effet entre les différentes maladies que je viens de nommer et l’élimination des phosphates et des sulfates qui les caractérise, on comprend qu’il y a dans tous ces cas un transport; l’esprit saisit même les organes lésés, riches en soufre ou en phosphore (cerveau, muscles), d’où provient probablement l’excès de sels minéraux.
Pour terminer ce chapitre , il me reste à parler des phénomènes dits métastatiques qui succèdent à des actions perturbatrices développées accidentellement ou par l’effet de traitements mal dirigés dans le cours des maladies. Quand une éruption va se fixer à la peau, que la fièvre est très-vive, la céphalalgie intense, le délire imminent ou déclaré; si une émission sanguine est faite, ou bien si le malade se refroidit, l’exanthème est souvent troublé dans sa marche. Quelquefois l’éruption est avancée, d’autres fois elle est retardée, et même pour me servir du langage classique, elle peut être répercutée. Le mot répercussion indique, dans ces cas, un fait analogue à celui qui constitue la métastase.
Dans toutes les maladies, et surtout dans les maladies aigues fébriles où i’intervention de l’art est plus active, il doit arriver quelquefois des perturbations analogues du processus morbide. On ne mesure pas toujours d’une manière parfaite l’action des agents thérapeutiques. Quelquefois elle s’exerce avec excès; d’autres fois ce sont les agents hygiéniques qui
amènent des troubles brusques dans l’évolution naturelle des symptômes. Que se passe-t-il dans tous ces cas ? On pourrait croire au premier abord qu’il y a là un champ d’observation facile et que la question des métastases va y trouver enfin la solution attendue. Pourtant il est loin d’en être ainsi et la science attend encore une série d’observations précises à ce sujet.
Les occasions d’observer ces phénomènes de rétrocession ne font pas tout à fait défaut, ai-je dit, mais elles ne se créent pas à volonté. L’expérimentation est bannie de ces problèmes de la pathologie et les cas observés sont si complexes , il est si difficile de démêler les effets d’une maladie primitivement anormale ou grave des effets de la médication employée dans ces cas, qu’il n’est pas étonnant qu’on n’aie pas encore sur ce sujet de notion précise. — Je m’explique : qu’il y ait dans certains cas action très-grave et très-nuisible , c’est ce que personne ne sera tenté de nier ; mais que le mal s’opère par l’effet d’une rétrocession ou d’une métastase, c’est ce qui n’est aucunement démontré.
Je vais exagérer à dessein les termes de la question pour rendre plus simple la compréhension des phénomènes. Si dans le cours d’un rhumatisme articulaire aigu , alors que les articulations sont chaudes , douloureuses , gonflées , on diminuait considérablement et d’une manière permanente, par des applications froides , la température cutanée ; si l’on agissait de la même façon pour une ou plusieurs articulations endolories par la goutte ; ou bien si l’on opérait d’une manière semblable sur une rougeole , une scarlatine ou une variole , je suppose qu’il surviendrait incontestablement des phénomènes très-graves. Quelle serait la nature de ces symptômes? Auraient-ils les caractères des métastases par rétrocession .
Home d’Edimbourg rapportait dans ses leçons, l’observation d’un homme qui, exposé à l’influence de l’humidité et du froid, tandis que la goutte était légèrement fixée sur ses pieds,
fat dans l’après-midi, saisi d’une entérite, qui en douze heures devint fatale. Scudamore, qui rappelle ce fait, dit qu’il tenait de Parry que dans le même hiver il avait vu deux exemples d’épanchement dans le cerveau par le déplacement de la goutte fixée aux extrémités, en plongeant les pieds affectés dans l’eau froide. Cet auteur rapporte ensuite plusieurs exemples de goutte rétrocédée sous l’influence du froid. Il remarque plus loin que des phénomènes en partie semblables paraissent être produits de temps à autre par certains stimulants, tels que l'hellébore ou l'eau médicinale .
Les auteurs ont employé le mot rétrocession pour indiquer tous les symptômes graves qui se montrent en pareille occurrence. Par cela seul qu’ils succèdent à une action perturbatrice, ils indiquent une métastase , un transport , un déplacement quelconque, et ils sont les effets de ce déplacement et de ce transport. Il ne sera pas difficile de faire remarquer le vice radical de ce raisonnement : Il suppose que l'influence nuisible a agi sur un élément de la maladie et non pas sur le malade . Quel est cet élément, est-il de nature à voyager dans l’économie, serait-il nuisible aux organes sur lesquels on le transporte , est-il dans le sang , agit-il sur les nerfs , est-ce un principe matériel ou impondérable? Si l’on veut réfléchir à ces questions , on verra qu’elles sont loin d’être résolues dans le sens nécessaire à l’hypothèse de la métastase.
Nous voyons bien dans ces cas une action funeste , mais nous nous demandons comment elle s’opère. L’hypothèse de la rétrocession est une des manières d’expliquer les faits, elle n’est pas le fait lui-même ; ce qui le démontre, c’est qu’il y a d’autres manières de rendre compte du phénomène. Quant à nous, par exemple, nous supposerions que la cause perturbatrice, qu’elle agisse sur la peau dans le cas de refroidissement ou sur la circulation dans le cas d’émission sanguine , porte bientôt son effet sur l’économie entière , et que l’organisme réagit d’une manière propre et indépendante. Nous ne
voyons pas que la localisation ait une telle importance qu’on ne puisse y toucher sans modifier par cela même l’organisme.
A propos des répercussions, la question du traitement des métastases est naturellement soulevée. La doctrine des anciens à ce sujet a été résumée d’une manière remarquable par Rougnon et elle est un élément trop important ici pour que je la passe sous silence.
Pour prévenir la métastase ou la translation subite et fâcheuse de l’inflammation ou d’un autre dépôt quelconque sur une partie plus sensible ou plus importante, on devait :
» 1° Ne pas trop affaiblir le mouvement crismal par la saignée ou une autre évacuation, et écarter avec soin les impressions morales. Ces précautions étaient considérées comme importantes lorsque le malade était d’un faible tempérament, et surtout lorsque l’inflammation était érysipélateuse, rhumatismale ou goutteuse.
»2° S’abstenir dans les commencements de l’inflammation, de tout ce qui était capable de trop agiter et de répercuter la matière du dépôt.
»3° Ne point établir ou laisser subsister une irritation locale en vertu d’un sinapisme ou d’un vésicatoire appliqué sur une partie d’un autre département cellulaire, surtout lorsque la matière du dépôt est très-mobile, telle que la matière goutteuse. »
Double résumait de la manière suivante tout le traitement de la métastase :
» Il est des cas ou il faut empêcher les métastases, il en » est d’autres où il faut les provoquer. Dans le premier cas, » il suffit d’attaquer le principe morbifique à la source par » des moyens qui doivent varier suivant la nature du mal ;
» dans l’autre, les irritants révulsifs ou dérivatifs doivent être » employés suivant les lois du traitement des fluxions. »
Des préceptes différents s’appliquaient à la guérison de la métastase, suivant qu’il s’agissait d’empêcher ou d’arrêter la translation d’une inflammation menaçante ou commencée, ou qu’il était question d’y remédier, lorsqu’elle était consommée.— En cas d’inflammation imminente ou commencée, on évitait les résolutifs et les répercussifs, et l’on employait les émollients; quand malgré ces moyens on reconnaissait que l'humeur du dépôt continuait d’abandonner son siège , on tâchait de l’y retenir, en excitant une irritation locale et permanente sur le foyer, à l’aide de sinapismes ou de vésicatoires légers ; en même temps on ranimait les forces expulsives à l’aide d’un médicament cordial et d’un régime fortifiant. — Quand la métastase était accomplie, on insistait principalement sur les sinapismes et les vésicatoires dérivatifs vers la partie utile, ainsi que sur les cordiaux.
Ce traitement variait dans les cas où il s’agissait de la métastase d’un bubon crisimal ou d’une éruption telle que la variole ou la rougeole. Pour les éruptions on recommandait les sinapismes, les vésicatoires, les cordiaux unis aux opiacés. — Dans le cas de bubon critique on avait recours à la cautérisation à l’aide de la potasse, du beurre d’antimoine ou du cautère actuel.
S’agissait-il encore de combattre les conséquences d’une métastase de dartre, de gale, de quelque humeur particulière, d’un symptôme vénérien, de quelque reliquat d’érysipèle, de variole, de rougeole, de scarlatine, etc., dont l’éruption aurait été incomplète ; on cherchait un spécifique particulier pour chacun de ces virus , le mercure pour la vérole, les sulfureux pour la gale, les antiscorbutiques pour le scorbut.
J’ai reproduit ces préceptes dans le langage même de l’époque pour montrer, à côté d’une théorie qui ne peut plus se
soutenir, des règles saines et élevées de pratique médicale qui ne sauraient être mieux formulées de nos jours. La théorie des métastases s’adaptait, ai-je dit, admirablement à la pratique, on trouve ainsi la preuve de cette assertion. Cette théorie n’aurait pas survécu aux systèmes et ne se serait pas perpétuée jusqu’à nos jours, si elle n’avait contenu les germes d’idées exactes sur le traitement des maladies. Est-ce à dire qu’il faille pour cela conserver le mot métastase dans l’acception qu’il avait chez nos devanciers? L’histoire de ce point de pratique médicale ferait voir toutes les bizarreries et inutilités thérapeutiques qui ont été sérieusement et longuement tentées en poursuivant le système des métastases dans tout son développement. Il y a donc là des formules à prendre et des excès à éviter. L’élucidation scientifique de la question des métastases, telle que je l’ai faite, comporte à mon avis les mêmes données pratiques que sanctionne l’expérience de tous les jours. Elle garantit la thérapeutique contre le danger d'une intervention trop active; elle indique la diathèse comme le but du traitement sans négliger les localisations, elle aide même à les combattre ; enfin elle nous sauve des médications à perte de vue contre certains vices chimériques des humeurs et des solides.